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Ménage à trois [solo]

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Nedru Etol
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MessageSujet: Ménage à trois [solo] Mer 19 Déc 2012 - 16:45
21 décembre, 16h 30, Londres, Hyde Park
 

Dans la nuit tombante, deux silhouettes bavardaient joyeusement en marchant dans les nuages de fumée dégagés par la chaleur de leurs exclamations -et plus pragmatiquement des boissons qu’ils tenaient à la main. La promenade autour du lac gelé était, comme toujours, particulièrement agréable. Parmi les promeneurs, un contour désormais connu se détachait; celui d’un Nedru Etol au nez rougi par le froid, enfoncé dans son manteau, avec aux mains une paire de gants d’aspect délicat. L’éclat de son fin sourire aurait surpris quiconque le connaissant un temps soit peu à Dreamland, mais fort heureusement il n’y était alors que peu connu et de réputation bien plus que de visage.
 
En sa compagnie, la dénommée Serena promenait son long manteau blanc sous une toque en fourrure probablement synthétique qui ne parvenait pas à dissimuler son abondante toison blonde. Une camarade de classe qu'il côtoyait depuis bientôt deux ans. Son mètre soixante dix confortablement enrobé d’écharpes neuves et de pulls de grosse laine ainsi que de longues bottes, derniers éléments visible de la panoplie, marquaient la mesure par à-coups lents et agréables.  Le ton était joyeux jusqu’à ce que;
 
-Mais au fait, la fille dont tu me parlais ? La … excuse moi; la « dépressive » ? Tu t’occupes encore d’elle ?
 
Il y eut un flottement avant que Nedru ne réponde;
 
J'aimerai éviter qu’on en parle… Elle s’appelait  Jenny. Elle a été internée. « nature psychotique instable ». Elle prends ses rêves trop au sérieux parait-il…
 
Il détourna le regard, soudain dur, et sa mâchoire se crispa. Ce qui ne pouvait passer inaperçu aux yeux de l’attentive Serena. Son petit cœur se serra pour de vrai tandis qu’elle portait machinalement sa main à la bouche pour s’exclamer, bien plus platement ;
 
-Mon dieu je suis désolée ! Toi qui est toujours si ... Ca a du être dur !.
Oui, ça a … été un choc. Je préférerai changer de sujet si ça ne te fait rien ?
 
Bien sur que non, ça ne lui faisait rien et d'ailleurs c’est bientôt Noël pensons à autre chose !  Après avoir fait durer le plaisir de faire culpabiliser Serena -ce qui par ailleurs lui permettait de ne pas avoir à se forcer à sourire, Nedru reprit finalement la conversation sur un ton plus badin.
Faire croire qu’il se forçait à sourire alors que son âme sensible était toute chamboulée à la pensée du suicide de Jenny -laquelle était, par un fait tout à fait fortuit, vite devenue dépressive après qu’ils aient liés connaissance- l'amusait tant qu'il avait toutes les peines du monde, en fait, à réprimer un sourire franc que Serena aurait rapidement jugé d'inquiétant ou insupportable.

Passons ! les deux promeneurs avaient déjà avancé plus avant. Vers où se dirigeaient-ils ? Pour peu romantique qu’il fut, le prétexte de ce rendez vous n’était autre qu’une conférence, à laquelle tous deux avaient comme par hasard envie de se rendre ce soir là. Ils y furent rejoint par des « amis » de la jeune fille, que le brun soupçonnait -ce qu'une moue discrète de Serena confirma- d'être diligentés par des parents prudents.
Serena, voyez vous, était une fille sérieuse. Ce serait une conférence passionnante vraiment ! traitant d’un sujet qui leur était cher, dispensé par un maître en la matière et à un petit nombre d’initiés seulement. Nedru fit son possible pour s'y faire discrètement remarquer, en glissant une ou deux questions impertinentes. Lorsque le maître de conférence vint lui serrer la main à la fin, soucieux de récompenser l’insolence de la jeunesse par son vulgaire accent américain  (et non moins soucieux de vendre ses livres au passage) sa blonde compagne se serra contre lui, comme pour s'attirer inconsciemment une partie des compliments. Nedru lui rendit la discrète étreinte qu'elle lui offrait, satisfait de la tournure que prenaient les choses.

Une fois la conférence terminée, les deux arrivistes-chaperons faussement admiratifs et réellement morts d'ennui eurent la décence de laisser dîner le petit couple en toute intimité, rassurés sur le savoir vivre de Nedru et la pureté de ses intentions.

Grand bien leur fasse. Les garçons et filles de bonnes familles savent dissimuler toute leur malice érogène mais ne soyons pas dupes ; les orgiaques romains et autres Sades ont tous reçu une bonne éducation. Aussi la conversation du dîner -leur neuvième - fut-elle rythmée par quelques questions d’ordre intime s'aventurant sur des pentes risquées, interdites par une partie de la morale et délicieusement riches en discrètes allusions.

Dès lors, aucun observateur n’aurait-il été particulièrement surpris lorsque Nedru embrassa Serena au portail de la demeure de cette dernière après l’avoir raccompagnée Un peu trop goujatement, peut être, mais n’était-ce pas tout le charme du trublion; alterner des sermons d’intellectuel avec une attitude de vilain garçon trop sûr de lui ? Serena, elle, en était convaincue. Elle se glissa dans ses draps, aux anges, prête à poursuivre en songe une soirée agréable.
 
Et Nedru -n’était-il pas charmant ?- ne pouvait que faire de même.
 
 
~~~~~~

Il se réveilla aux côtés de Serena…
 
Soyons sérieux, comme s’il pouvait avoir  la tête à ça ! Le Royaume du 16ème Port l’attendait. Il avait trouvé suffisamment de renseignements sur ce dernier pour être sûr que ce Royaume était celui qu‘il cherchait depuis sa venue dans le monde onirique. Mis à part sa population d’animaux humanoïdes, tout y était parfait. Il respectait les règles de la physique classique, personne n’y possédait de pouvoirs et, raison pour laquelle son choix s’était porté dessus; sa situation politique y était en mouvement constant, pour ne pas dire perpétuel. En fait, venir y prendre le pouvoir faisait parti de sa tradition. Issu des fantasmes de cité Etats du XIVème siècle, on y complotait sans cesse, mais sans finesse, de telle sorte que les familles régnantes se succédaient sur un rythme quasi hebdomadaire.
 
Le moment était venu pour lui d’aller y rendre une  visite. Lui, cependant, ne comptait pas rendre le pouvoir. Pour l'heure, la période des fêtes battait son plein, et le Royaume lui-même serait  partiellement vidé de sa population habituelle. Quant aux Rêveurs et aux Voyageurs, ils ne rêvaient probablement pas des mêmes intrigues que le Renard en ce moment.
 
Nedru n’avait pas besoin de se rappeler les caractéristiques du Royaume sur lequel il avait porté son choix pour s‘apaiser, mais il s'était éveillé plus loin dans les plaines que ce qu'il avait prévu et réviser un peu les généalogies du Royaume ainsi que sa situation générale était ce qu'il avait de mieux à faire.
 
Jusqu'à ce qu'une distraction se présente à la limite de son champ de vision. Dans la plane plaine broussailleuse où il se trouvait, le brun pouvait se déplacer sans craindre d’attaque venue d’on ne sait où. A moins que la menace ne vienne du sol, mais la zone 1, même en bordure, ne lui faisait plus aussi peur qu‘avant. Aussi, puisque l’ombre qui se détachait au loin n’avait pas l’air plus haute qu’un homme trop épais, l’analyste y bifurqua sans crainte. Et puis, il avait toujours l’objet sous son T-Shirt; le petit Dreamcatcher. Aller demander la direction à un inconnu ne l’effrayait donc plus. 
 
A mesure que la silhouette se détachait, le pouvoir du Renard se mit en branle. Doucement, mais surement. L’individu, en short et T-shirt trop large, portait sur son visage un large masque, rond, qui englobait parfaitement sa tête. Ce masque était surmonté de deux minuscules  cornes, les yeux étaient représentés par deux larges ovales noirs. Le sourire du masque, immense et zébré de triangles donnait l’impression d’une bouche de carnassier joyeux. Il trottait gentiment vers lui, sans agressivité apparente. Mais allez savoir…
 
A part que la peau de l’étrange personnage était noire, une autre de ses particularité était l’immense sac à dos qu’il portait. Nedru s’aperçut qu’un ou deux masques en pendaient au moment où l’inconnu trébucha pour se retrouver face contre terre, soudain plus ridicule qu‘inquiétant. Sa capacité d’analyse l’informa que la chute n’était pas simulée. Le sourire que continuait d’afficher son masque tandis qu’il se relevait ne lui ajouta donc aucune crédibilité, pas plus que l’ours en peluche qui s’était juché à son sommet et lui tapotait doucement la tête, comme pour le consoler. Nedru n’en resta pas moins sur ses gardes. A moins d’une centaine de mètre maintenant, l’inconnu agita les bras comme pour attirer son attention; attitude parfaitement absurde puisqu’ils marchaient l’un vers l’autre depuis cinq bonnes minutes. Le Renard ne lui répondit pas moins par un bref signe de main. L’autre en profita pour engager la conversation tout en s’approchant.


-Olaaa !
-Bonjour.
-Vous êtes perdus ?
-...
-Vous vous ennuyez ?
-...
-Vous ne savez pas quoi faire de votre vie ? Vous êtes tristes ou déprimés ? Ne vous inquiétez plus, Dèz et ses masques sont là pour vous remonter le moral !


Une voix franche, fraîche, de jeune homme qui découvre le monde. Ils étaient face à face lorsque Dèz acheva sa tirade et Nedru hésitait soudain à saisir la main qu’on lui tendait. Car son pouvoir venait de s'activer sans qu’il n’aie rien demandé, alors qu’il tentait de percer les sombres ovales pour distinguer les yeux de son interlocuteur au travers -sans succès.  « Bois d’ébène aux cornes, le bois de l’avidité compose sa dentition tandis que le bois de la joie en compose la partie principale. Il inspire la confiance, le bonheur, l’innocence et la une pointe de malignité ambiguë. Dez inspire la confiance, le bonheur et l’innocence, teinté d’un appât du gain propre à tout marchand qui se respecte. »

 
-Mais je suppose que vous n’en avez pas besoin, hein ?
 
Ce sourire ! Nedru avait soudain envie de le frapper. Pourquoi diable son pouvoir s’était-il activé ? Et pour lui apporter des renseignements aussi inutiles ? Il lui serra la main presque sans s’en rendre compte.
 
-Qui êtes vous ?
-Dèz, collectionneur et marchand de masques ! Voyageur, si vous vous posez la question.
 
Il se tapota le masque là où les oreilles auraient dû se trouver. Confiant. C’était suspect. Jusqu’à ce qu’il se recule d’un bond maladroit et tende ses mains en avant, façon «je connais le kung fu ».
 
-T’es pas un Voyageur Killer hein ? J’ai rien à looter ! Et Ponpon me protège fais gaffe c’est pas un doudou ordinaire !  
 
A la question « qui est Ponpon ? », l’attitude de l’ours en peluche, semblable à celle de son maitre, répondait silencieusement. Nedru était partagé entre un sourire touché et une irritation indéfinissable. A la place, il sourit d’un air qui sonnait faux. Que l’autre interpréta comme un signe de tristesse impuissante en réponse à l‘accusation qu‘il venait de formuler.
 
-Pardon pardon pardon ! Désolé, je ne le pensais pas ! C’est juste que… hum… t’as l’air… enfin, un peu… Enfin… Tu veux un masque ?!
 
Ce changement de sujet pour le moins subtil laissa Nedru pantois. Qu’est ce qui lui prenait ? C’était un piège ? Aussi mauvais ? Son intonation semblait sincère, presque trop. Son pouvoir était-il influencé par l’analyse qu’il avait fait sur le masque un peu plus tôt ?
Tss... S’il voulait un masque ? Après tout…

 
-Je vais dans le Royaume du 16ème Port. Si tu as quelque chose qui ressemble à un animal, je ne suis pas contre.
-Ah ? Et heu.. Oui ! Je te trouve ça tout de suite !

D’un soubresaut d’épaule, il ôta une bretelle de son sac à dos avant de le poser délicatement au sol. Sans prendre garde à Nedru, il lui tourna ouvertement le dos, farfouillant dans son sac en poussant quelques exclamations surprises de temps à autre. Il lui faisait confiance à ce point ?  A bien y regarder… Ponpon le surveillait du coin de l’œil, lui. L’analyste fit mine de regarder autour de lui d’un air affable. L'ours en peluche ne pouvait tout de même pas être aussi vigilant que lui... Ce duel de regard en coin fut coupé par Dèz qui jaillit de son sac comme un diable d’une boite.
 
-J’ai ça pour toi ! Il t’ira bien !
 
Un masque de renard. De couleur grise. C’était LEGEREMENT suspect. Nedru joua la carte des apparence en tendant une main ferme pour le saisir. Dèz l’éloigna en repliant le coude.
 

-Hum, par contre... J’aimerai bien que tu me le rende après... Je peux t’accompagner  au Royaume du 16ème Port ? J’en viens, et c’était pas…vraiment super. Mais à deux ce sera plus amusant je pense. Je suis tout seul là...
-T’étais pas censé me l’offrir en dédommagement ?
-Eeeet bin... non. Je t’ai demandé si tu voulais un masque, j’ai pas dit que c’était gratuit ou pour la vie. Mais hé, c’est pas cher payé !
 
Ce sourire figé dans le bois. Très éprouvant pour les nerfs de Nedru… C’était son boulot à lui de jouer sur les mot. Il hocha cependant la tête, en échange de quoi il reçut son masque. Il l’inspecta longuement, aidé par son pouvoir, avant d’oser le placer sur son visage et de nouer les ruban noir derrière sa tête le ruban noir qui l’achevait. Dèz lui fit remarquer qu’il ne risquait rien mais l’analyste, cette fois, ne se cacha pas pour lui faire remarquer que si c’était une sorte de piège, il le paierait cher.
 
Une fois le masque sur sa tête, Nedru ne ressentit rien. Son champ de vision était très faiblement réduit mais le museau du renard ne lui compressait pas le nez et laissait son odorat s’exprimer librement. Sa lèvre inférieure dépassait du masque lorsqu’il ouvrait la bouche, ce qui lui laisser la loisir de parler distinctement.

 
-Tu t’appelles comment ?
-Le Renard Gris.
-Très drôle ! Mais, en vrai ?
-C’est comme pour le masque, ce nom me va bien, non ?
-Biin, oui, mais... Bon ok. Alors le masque que je porte s’appelle Big Smile.
 
Il n’insista pas. Comme s’il connaissait déjà Nedru, de toute façon ?

Puis, puisqu’il en venait, Dèz guida Nedru sur le chemin du Royaume convoité, faisant la conversation pour deux, s’agitant, contant, mimant, aidé par un Ponpon caricature de ce qu’un nounours muet peut avoir de mignon (qui tentait de tresser des brins de lavande, sans succès, la faute à son absence de doigts) et qui se coucha finalement entre le dos de Dèz et son sac pour somnoler. Nedru, par politesse, lui répondait avec toute l’amabilité qu’il pouvait. Ce personnage l’intriguait. Il ne pouvait pas se permettre de le rabrouer comme un malpropre.
 
De quoi pouvaient-ils avoir l’air, duo masqué bavassant sans craintes ? D’un renard et un démon, d’après les guetteurs en périphérie de la ville, deux lynx qui ne se détournèrent de leur jet d’osselets que pour bailler un coup avant d’y retourner. Les nouveaux venus n’avaient pas l’air de tenir le destin de leur Royaume entre leurs mains et discutaient paisiblement.
 

Le Royaume du 16ème Port était en vue… Non pas que la ville soit le 16ème port de quoi que ce fut.  En fait, personne ne savait à quoi correspondait ce nombre, mais d’aucun affirmaient qu’il attestait d’une époque. Même si la ville fourmillait d’anachronisme, cette version était probablement la plus proche de la réalité. Bien que la ville soit par ailleurs portuaire... Sans doute existait-il quinze autres ports dans Dreamland. Les rêves permettent une interprétation libre de ce genre de phénomènes...
 
La palissade en pierre et bois qui ceinturait la ville n’empêchait pas le Renard d’entendre les rumeurs des « hommes » du port, le cri des mouettes, le brouhaha de la ville, la rumeur des poissonniers s’invectivant. Il passait à peine l’enceinte de la ville pour poser les yeux sur une ville lumineuse, pleine de vie et un peu trop odorante à son gout lorsqu’il s'éveilla. Trop tôt ! Mais les rêves sont ainsi ; on ne choisit pas toujours leur fin.
 
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MessageSujet: Re: Ménage à trois [solo] Dim 6 Jan 2013 - 2:51
22 Décembre, 7h30, Londres

Il se massa le visage avant d’ouvrir ses yeux sur son plafond blanc familier. Le jeune homme sortit du lit et se prépara comme à son habitude, douche et petit déjeuner copieux. Il enfila son uniforme habituel; pantalon noir et T-shirt assorti tout en écoutant son répondeur.
 
Ce n’est qu’alors qu’il s’installa à son bureau pour en sortir une feuille vierge et faire un rapide dessin d’un homme masqué, avec écrit dessous, quelques caractéristiques dont il parvenait à se souvenir et avait trié les informations durant son rituel pour en faire une formulation précise. Dans le monde réel, Dèz lui paraissait énormément moins naïf et innocent. Son foutu pouvoir lui jouait des tours, c’était certain. Il prit un stylo rouge pour souligner la mention DANGEREUX sous la fiche qu’il venait de faire et épingla cette dernière à côté d’une multitude d’autres, sur le tableau placé derrière son ordinateur déjà allumé. S’y distinguait un nombre impressionnant de photos et croquis de personnages connus ou non , avec en dessous les mentions; « Voyageurs » « Rêveurs » « Dangereux », « Rêves dangereux » ou encore « croit aux rêves ».  Il passa ensuite du stylo au clavier pour faire quelques recherches sur les masques, leurs significations et la mythes qui s’y rapportaient.

Du ceci , du cela , des billevesée trouvées sur le net.
 
Vaste sujet que celui des masques, et les recherches y afférentes sur le net le renvoyaient la plupart du temps sur des sites d’achats en ligne. Les sites des musées proposaient des illustrations intéressantes mais étaient généralement trop mal fait pour qu'il puisse y trouver des renseignements sans acheter le catalogue des expositions. Puisqu’il fallait qu’il aille se documenter ailleurs… Il imprima une partie de ce qu’il avait trouvé, profitant de l’attente durant l’impression pour consulter ses mails et divers messages avant d’attraper son manteau accroché au mur, d’enfiler des gants et se mettre en route, la tête dans ses notes qui sentaient bon l‘encre fraiche. Direction la bibliothèque et le British Museum.

Pour une raison qui l’agaça plus encore que le vent qui s‘amusant à plier la feuille qu‘il lisait, la source la plus intéressante qu’il avait était au sujet d’un vulgaire jeu vidéo. Plus loin dans sa promenade, il apprit incidemment que le terme « looter » employé comme l'avait fait Dèz venait aussi de cet univers qu‘il connaissait décidemment trop peu. Il enfonça rageusement les papiers dans ses poches avant de répondre machinalement au message  d’une Serena qui semblait aussi joyeuse que faire se peut. Qu’est ce qu’elle aimait déjà ? Les antiquités ? Nedru s’enfonça dans la première boutique venue, emmitouflé dans des pensées trop sombres. Il avait trouvé le Royaume parfait ! Et il lui suffisait de regarder autour de lui pour constater que le moment était idéal. Mais ce Dèz ne lui plaisait pas. Il allait tout compromettre. Le tuer, peut être ? Fallait-il tout abandonner ?
 
Il pensa au fruit de son travail. Un long travail fastidieux, passé dans l'un des Royaumes les plus ennuyeux du monde onirique, qui serait perdu s’il mourait dans Dreamland. Malgré toutes ses notes, il oublierai tout une fois redevenu Rêveur. Il avait découvert que même quelqu’un de relativement intelligent, laissant derrière lui les notes de ses nuits passées, ne les relisait plus qu’en se considérant comme fou une fois son statut de Voyageur perdu. S’il mourait, Nedru se retrouverait devant une quantité immense d’informations laissées dans son appartement, qu’il jugerai saugrenues et dont il ne garderait qu’un souvenir vague et imprécis. Cela pourrait même lui faire perdre la raison. Un gâchis monumental. Il s’était laissé des instructions précises, au cas où, s’expliquant la chose en détail, mais il ne savait pas si cela suffirait.
 
Restait les témoins. Les amis… Sauraient-ils convaincre que tout cela avait été vrai ? Garderaient-ils un silence endeuillé, en poursuivant en parallèle les objectifs de leur camarade tombé dans le monde des rêves ? L’analyste cracha un soupir qui se voulait méprisant. Voilà bien des idées absurdes ! Il acheta une boite à musique issue d’un autre âge en demandant un paquet cadeau qu’on ne lui accorda pas malgré le prix obscène qu’il venait de payer pour satisfaire Serena et les appétits mercantile d’une fête qu’il n’appréciait pas. Cela eut le mérite de lui changer les idées, le jeune londonien trouvant soudain en la malédiction des antiquaires véreux une activité des plus distrayante. Comme s’il allait emballer quoi que ce soit lui-même !  
 
Il poursuivit sa promenade plus sereinement, à nouveau concentré sur les masques et l’imaginaire issu des cités-etats italiennes, insensible aux guirlandes, au musiques festives et au crissement de la neige sous ses pieds. Les encyclopédies de la bibliothèque, les bandes dessinées et les contes pour enfants (qui marquaient très certainement l’imaginaire collectif) ne lui apprirent rien de neuf ou de particulièrement utile, mais tout du moins avait-il fait le tour de la question. Il serait prêt pour sa grande entrée, avec ou sans Dèz.
 
Bien plus tard, couché dans ses draps, toute son attention était encore focalisée sur le maigre aperçu de la ville qu’il avait eu la nuit précédente. Il s’endormit moins facilement qu’à son habitude.
 
~~~~~~

 
L’ambiance était identique à celle d’hier. Le cri des mouettes, des relents d’excréments partiellement couverts par les embruns, et le brouhaha de la ville. Nedru ouvrit des yeux satisfaits. Un coup d’œil aux alentours lui apprit que le vendeur de masques n’était pas là. Il sourit carrément en constatant qu’il n’y avait pas non plus de rêveurs ou de Voyageurs dans les environs et noua son masque de renard nouvellement acquis en s’avançant dans la rue du port. Noël faisait son petit effet et les habitants du Royaume eux même étaient partis, en une portion faible mais néanmoins conséquente au vu de la population totale du Royaume. La rue était pavée mais si sale qu’il était bien plus agréable de lever les yeux vers les promesse d’une mer proche que l’on voyait se découper entre les murs blanchis des bâtiments de la ville. Spectacle dont il se priva pour jeter un coup d’œil aux locaux.
 
Les habitants… Ils étaient pour Nedru une source de joie tout en étant assez déroutants. Quoi de plus normal pour des animaux bipèdes, habillés élégamment et discutant le plus naturellement du monde, que d’être source de joie ? Si chez un amateur de Disney, cela se comprend aisément, pourquoi un tel entrain de la part du Gris ? Et bien il suffit de savoir que l’aspect des bêtes semblait déterminer compétences et fonctions sociale pour comprendre le bonheur de Nedru. Quoi de plus aisé que de choisir ses pions parmi ce joli petit peuple ? Prenez ce monsieur grand duc, et vous aurez certainement un conseiller avisé. Cet ours polaire doit être puissant et noble mais instable et parfois tyrannique. Quant à ce tout petit lapin, là bas, sa condition de marchand l’empêche à peine et certainement provisoirement d’être le parfait espion ou une brave estafette.
 
Un peuple déroutant malgré tout à cause des exceptions et du comportement nécessairement illogique et inadapté qu’ont des animaux devenus humanoïdes et « civilisés ». Mais il s’adapterait ! Tout comme eux s’adapteraient à sa présence, à lui, à son costume d’époque pas encore au point (il était surtout emmitouflé dans une cape à capuche assez sinistre) et à son masque qu’ils dévisageaient avec un soupçon de crainte. Il ne passait pas inaperçu et pour une fois, c’était tant mieux.
 
Bien. Il avait besoin d’informations. Malgré tous ses efforts, il n’avait pas pu se prémâcher le travail autant qu'il l'aurait aimé; le Royaume étant trop stable dans son instabilité politique. D’abord, il devait trouver les prochains à tenter le coup d’Etat (ses derniers renseignements sur le sujet dataient d'un mois mais avec un peu de chance, ils pourraient rester utile. )Une fois cette information en main, il espérait savoir qui sélectionner et comment le conseiller avec talent ; il avait des obtenu des nomss sûrs sur les familles puissantes de ces derniers mois, ainsi que les factions intemporelles et autres marchands en vogue.
Savoir qui tenterait le coup d'Etat ; voilà bien une chose qu'il avait été inutile d'acheter car il ne valait rien en ces lieux; il était monnaie courante de parier sur le sujet et les candidats n’étaient pas forcément dur à identifier.
 
A propos, comment est-il possible de changer constamment de chefs d’états sans que cela ne puisse avoir de répercussions graves sur le fonctionnement de la cité ? Nedru avait appris plusieurs choses à ce sujet; d‘abord, le meurtre lors d‘un coup d‘Etat n‘était pas toléré. Les opposants étaient généralement tondus, ou tout autre forme de procédé signifiant la disgrâce. Cela permettait à l’autre de se remettre relativement rapidement (quelques années dans ce Royaume ) puis de se venger, car bien plus rares étaient les cas d’exclusion de la cité, véritable peine capitale locale. Pourquoi permettre un rétablissement diligent ? Parce que les autochtones adoraient avoir à se venger, à comploter et à changer de régime constamment ! Ce dernier point est la seconde et probablement meilleure raison permettant une telle instabilité; l’amour de la stable instabilité, chaque dirigeant favorisant tour à tour telle caste, tel métier, telle race du règne animal, baignant le Royaume du 16ème Port dans un climat de tombola perpétuelle. Ce n‘était rien de plus qu‘un vaste jeu, personne ne touchant formellement au fonctionnement de la cité. Le jeune londonien était conscient que son intervention priverait les habitants de cette source de satisfaction, mais il avait un plan pour tenter de les satisfaire.
 
A défaut de trouver un crieur public ou de commérasses prostituées, il s’en alla porter ses bottes à petits talons, pour l’occasion, vers les auberges situées faces aux pontons nautiques; le lieu le plus classique et le plus populaire pour ce qui concerne l’échange d’information entre étrangers. Il n’avait pas fini de passer le seuil enfumé de l’auberge la plus grosse du coin qu’une petite tape sur l’épaule l’obligeait à se retourner vivement.
 
« Bois d’ébène aux cornes, le bois de l’avidité compose sa dentition tandis que le bois de la joie en compose la partie principale. Il inspire la confiance, le bonheur, l’innocence et la une pointe de malignité ambigüe. Dez inspire la confiance, le bonheur et l’innocence, teinté d’un appât du gain propre à tout marchand qui se respecte. »

 
-Bonjour monsieur Renard ! Comment va ?
 
Pourquoi ce masque attirait-il autant l’attention de sa capacité ?! Il morigéna le coin de son cortex qu’il estimait responsable. En plus d’être inutile au possible, Nedru ne disposait pas de ressources illimités; il ne pourrait plus se concentrer sur quelque chose pour le décortiquer qu’une seule fois dans la nuit. C’était intolérable au vu de tout ce qu’il lui restait à entreprendre ! Malgré tout, il prit sur lui et présenta son visage le plus courtois, réponse nécessaire au Big Smile.
 
-Tout va pour le mieux, et toi ? Cet endroit est merveilleux, non ? Mettons nous à l’écart, tu veux ?
-Oui m’sieur !
 
Nedru tiqua. C’était une joie de conspirateur. Il attira Dez vers une table du fond de l’auberge, obligeant bon grès mal grès ces précédents occupants à se lever. Le démon et le renard avaient créé un léger flottement en pénétrant dans la taverne et le moins que l’on puisse dire est qu’ils n’inspiraient pas confiance. C’est pourquoi le couple de gallinacés qui se trouvait là ne se pria pas pour leur céder la place, se levant prématurément tandis qu’ils avançaient. Nedru s’y assit et après que Dèz eut posé son sac à dos en laissant toute latitude de surveillance à Ponpon , il enchaina immédiatement;

-Dèz, je vais être honnête avec toi. J’ai un rêve assez particulier, et ici c’est l’endroit rêvé. J’aimerai faire un coup d’Etat, comme ça, pour voir. Ici, il parait que c’est sans conséquences… Voilà, ça peut te paraitre un peu idiot, mais je suis venu ici pour ça.

S’il avait chuchoté d’un air de conspirateur, il raclait désormais la table du bout de l’ongle, tête baissée, l’air gêné. Il soignait sa locution pour paraitre plus familier et moins distant que d’habitude. Son interlocuteur répondit avec entrain;
 
-Ah, je m’en doutais ! J’en suis, j’en suis ! Tu as une idée de comment t’y prendre ?
-En fait, je comptais surtout appuyer les gars qui ont l’intention de faire leur coup d’Etat. Pas la peine que je sois le cerveau et tout ça, j’ai juste envie de pouvoir me dire « j’y étais ». Comme dans un bouquin d’histoire, enfin tu vois.

Il se gratta la tête furtivement pour mimer un tic occasionné par la gêne. Est-ce qu’il en faisait trop ? Dèz paraissait lui aussi anormalement ravi en hochant furieusement la tête , mais ses sens lui indiquaient à la fois que c’était tout naturel -le personnage n’était-il pas candide ? - tout en l’intimant à la méfiance à cause du bois de l’avidité. Pouvoir à la con !
 
-On commence par quoi ?
 
Nedru, comme il le ferait tout au long de la conversation, marqua un temps pour éviter de montrer qu’il n’avait pas tout prévu et était indécis. Il rentrait dans son personnage, petit à petit.
 
-Je heu… Je pense qu’il faut d’abord trouver ceux qui vont faire le coup d’Etat. Et se les mettre dans la poche, d’une façon ou une autre. On est des Voyageurs, ça doit pas être rien, ça peut jouer, non ? .
-Ouais, ça peut marcher ! Alors, on cherche où ?  
-Et bien, j’étais venu ici pour demander, mais puisque t’es là.. C’est plus logique qu’on se sépare.
 
Ca ne l’était pas, plus logique. Se séparer pour la collecte d’information peut sembler plus productif, mais pas dans des circonstances telles que celles ici présentes; dans une ville inconnue et en devant faire ses preuves auprès de gens influents, c’était aussi inutile qu’envoyer deux groupes acheter des barquettes de frites en pleine féria en se donnant rendez vous « ici même, on ne bouge pas ».  Se séparer signifiait se perdre. Et c’était là l’unique raison pour laquelle Nedru avait proposé la chose.

-Hum, ça m’embête un peu quand même ! Mais bon, on se retrouve demain ou plus tard alors. Enfin, on reste dans le coin quoi, chacun de son côté. Si on se revoit pas demain, on échange nos infos après demain !
-Ah oui, très bonne idée !
 
Tant pis… Mais cela lui laissait un moment de répit. Il serra la main du vendeur de masque puis se leva tandis qu’une femme chat venait timidement prendre la commande, le regardant passer à côté d’elle d’un air coupable. Elle avait été trop lente, elle allait se faire disputer ! Elle implora le Renard des yeux, lequel s’engouffra hors de l’établissement sans guère de regrets, respirant avec bonheur l’air iodé.
 
Finalement, ce Dèz n’avait pas posé trop de problèmes ! Il avait suffit d’y sacrifier la taverne qui paraissait la plus prometteuse… Mais quelques pas le menèrent plus loin, et plus loin une autre auberge -beaucoup plus miteuse- laissait pendre une enseigne d’un air qui se voulait enjôleur. Il entra sans autre forme de procès. Moins bien éclairé, l’endroit semblait plus dangereux que tout à l’heure, sans doute à cause de l’odeur rance qui s’en dégageait et de l’alcool renversé rendant le plancher poisseux. Puisqu’il n’avait pas le droit de paraitre intimidé, Nedru se dirigea vers le groupe d’individu qui semblait le plus éméché et s’installa à côté d’eux d’un air débonnaire. Un trio de saint-bernards, voûtés sur leurs bières tièdes qui s’arrêtèrent de s’esclaffer mollement pour le regarder d’un œil torve.


-Hé, vous m’avez l’air de savoir vous amuser, je peux me joindre à vous ?

Ils se regardaient déjà en souriant en coin, ne se privant pas de le dévisager d’aussi près que possible. Ou bien montraient-ils les dents ?

-Hé, ça oui qu’on sait s’amusez, hein Bob ?
-Oh ouais mon pti père, même si t’es qu’un renard de rien ! Au moins t’as du gout !
-Hé, t’es un Voyageur non ? T’es pas obligé de mettre un masque si c’est pour avoir une gueule de renard à la con !
-Ouais, les saint-bernards, ya que nous de vrai !

Le dernier beugla un peu trop fort, et l’assemblé autour les dévisagèrent d’un œil irrité. Cela devait s’apparenter à du racisme, sans doute. Il s’excusa en secouant sa main vers les autres occupants de la taverne.

-Pour ce qui est de picoler et faire la bringue hein, j’voulais dire m’sieur dame.

Nedru en profita pour localiser la bourse qui pendait à son côté. Mais...peut être n’en aurait-il pas besoin ?

-J’vous ai pas mal jugé alors ! Vous me payez à boire alors ? La première ?

Il posa sa question d’un ton rhétorique, un peu trop fort. Juste assez pour que l’entourage encore courroucé l’entende, et que son nouvel ami chien en soit conscient. Juste assez pour qu’il se sente obligé d’accepter afin de ne pas ternir la réputation qu’il venait de proclamer. Tandis que le chien se retournait sur son tabouret pour mirer le Gris de son œil à demi fermé, Nedru se contenta de tapoter sur le comptoir d’un air excité, comme s’il était sûr que l’autre accepterait. Bob confirma;

-Ah ! Tu t’es bien fait baiser Sieur de Tonnelet, c’est ta tournée !
-Ouais !  

Beugla Nedru d’un air joyeux en réponse. Il trinqua puissamment contre la chopine de ses nouveaux copains, pour se rendre compte qu’il était plus fort que dans son souvenir. L’éclaboussure qu’il provoqua eut le mérite de déclencher le rire de ses compagnons de beuverie, là où elle n’avait pour objectif que de renverser une partie de sa boisson pour lui laisser la tête froide.

Et la beuverie continua un certain temps. Sieur de Tonnelet ne se souviendrait pas d’avoir autant dépensé après sa cuite, mais qu’est ce qu’il s’était marré ! Le Renard Gris avait payé tournée sur tournée, il avait fallu se montrer à la hauteur nom d’un chien ( d’un saint-bernard) ! Un brave type.

Alors que... Nedru estimait avoir perdu son temps. Les toutous donnaient trop de la gueule (oui ce sont des animaux) et il était impossible d’évoquer le sujet voulu sans être définitivement grillé par l’ensemble de l’établissement. Juste après être parvenu à obtenir l’adresse de quelqu’un qui aimait parler de la politique locale, le Renard trouva un prétexte pour mettre les voiles, après une dernière tournée sur le compte de Sieur de Tonnelet. Direction la capitainerie.

Y logeait un vieux loup qui autrefois prenait la mer mais n’était plus désormais qu’un ancien meuble griffonnant et prélevant des taxes sur les navires amarrés au port. Nedru lui-même, malgré des connaissances toutes relatives dans l’art de se vêtir dans les romans de cape et d’épée pu juger en entrant dans la cabane que sa tenue était issue d’un autre âge. Cependant, et malgré de ridicules lunettes qui tombait sur son museau blanchi par l’âge, ses yeux étaient au moins aussi vifs que ses oreilles qui se dressèrent à l’approche de Nedru alors qu’il gardait le nez plongé dans son ouvrage, mine de rien. Comme le jeune homme déclinait son identité sous le nom du renard gris, il se contenta de lui demander ce qu’il voulait, toujours concentré dans ses comptes.


-On vous dit sans égal pour ce qui concerne la politique en ville. Et puisque je suis un nouveau ici, j’aimerai autant éviter les bourdes.

Il supporta sans mal les lunettes qui claquèrent sur la table et les yeux qui se posaient sur lui.

-Et pourquoi voulez vous rester dans cette ville ? Vous n’avez pas mieux à rêver ?

Il cracha cette phrase avec mépris. Les Voyageurs n’étaient pas les bienvenus dans les Royaumes ces temps ci et Nedru était bien placé pour savoir pourquoi; il avait participé à la bataille de la table pentagonale.  Depuis, les Voyageurs étaient considérés comme hors la loi, ce qui signifiait que de son côté, il risquait potentiellement plus que la simple tonsure. Normalement, le Royaume du 16ème Port n’était pas ouvertement hostile aux voyageurs. Mais peut être pas ce loup là ?

-C’est ce dont j’ai toujours rêvé. J’aime cet endroit et j’aimerai y rester.

C’était sincère. Tellement sincère que le jeune homme s’étonna de ne pas avoir à proférer de mensonge. Le sentiment qu’il éprouvait était proche du remord que ressent quelqu’un de normal en prononçant une insanité. Nedru détourna son regard vers une étagère, aussi alourdie de poussière que de manuscrits imposants.

-Je n’aime pas les renards et vous sentez l’alcool.
-Je ne possède pas d’autre masque et je préfère éviter d’avoir à montrer mon visage disgracieux. Cela, je crois, serait inutilement effrayant. Quant à l’odeur, je n’y peux rien, je me suis réveillé dans une auberge malodorante.

Mentir. Voilà qui était plus dans ses cordes. Il se rasséréna. Si le loup n’avait rien contre les Voyageurs, tout n’était pas perdu. Il baissa sa capuche sur son masque.

-Je ne peux pas faire mieux ! Au risque d’avoir l’air d’un conspirateur.
-Humpf... Moui. Après tout, maintenant que vous m’avez dérangé... Qu’aimeriez vous savoir ?

Oh, c’était donc ça ? Rien de plus finalement qu’un grand père à l’aspect désagréable mais qui aimait avoir de la conversation ? Nedru sourit légèrement.

-Et bien, ce qu’il se passe en ce moment ?! Qui est au pouvoir ? Depuis quand ? Qui veux lui succéder ? Comment ne pas embêter le loup de la capitainerie ?

Le vieux loup ricana d’un air vaguement méprisant. Et puis, petit à petit, il vida son sac, sous les exclamations d’un Nedru candide. Il y avait tant à dire…et il adorait ça. La situation était, il est vrai, assez spéciale. Le gouverneur actuel, un certain Delossa, était à son poste depuis près d’un mois car trois successeurs de légitimité égale cherchaient à prendre sa place. N’arrivant pas à s’évincer avec succès, ils avaient conclu une sorte d’alliance. Apparemment, ils ne tarderaient plus; ils avaient assez propagé les idées selon lequel Delossa régnait mal et passeraient bientôt à l’action. Le Renard l’entraina à décrire chaque prétendant, le coupant dans la chronologie qu’il était en train d’étaler savamment.

Ainsi, le représentant de la famille Leto était apparemment le plus fidèle aux traditions des trois.  Bacco Leto était comme chacun se devait de savoir un Branchiero Siciliano racé et ce propriétaire terrien était connu pour son caractère simple et son tempérament fougueux. Le vieux loup ne tarit pas d’éloges sur ses qualités de chasseur et sur le fait qu’il était plus franc que beau parleur. L’âge pris ces dernières année le propulsant à la tête d’une exploitation viticole léguée par son père, il était l’individu le plus populaire du Royaume, traînant dans les établissements populaires sans honte et sans excès indignes. Mais son récent investissement politique semblait bien trop  suspect et le faisait pressentir au prochain changement de régime. D’autant qu’il passait son temps avec deux autres larrons, moins proches du peuple et mieux connus pour les intrigues.  

Pourquoi fallait il qu’il passe la majeure partie de son temps à La Duchesse avec le dernier fils de la famille Achenza ! Le loupa manqua cracher au sol. Guilio d’Achenza était la honte des siens, pour sûr. Il ne faisait que bénéficier d’atouts remarquables; espions et gens talentueux, en plus de propriétés lucratives. Piètre lignée à l‘entendre, mais Nedru devina que les Scirius Anomalus tels que décrits pas le vieillard ne pouvaient gagner le respect d’un loup; ce dernier n’ayant guère en commun avec des écureuils. Toujours est-il que les Achenza n’étaient pas novices en intrigue (Nedru lui même connaissait ce nom, suite à ses recherches). Guilio ne pouvait qu’être le pantin d’un autre membre de son clan. En tout cas t à n’en pas douter, Bacco ne faisait qu’utiliser ce Guilio que l’on disait génétiquement crétin.  

Ou était-ce Lupini qui en usait comme bon lui semble ? Lupini... Le nom d'une famille aristocratique déjà entendue quelque part... De qui parlait il en particluier ? Le vieux loup ne prononça même pas son prénom et il se lisait en lui de la fierté en évoquant ce nom dont la consonance ne pouvait que trahir la race.
D'après le vieux loup et malgré toutes ces qualités oh, Lupini n’était qu’un jeune, sans doute,  cela lui passerait... Mais il avait les crocs aussi acérés que la langue, et ses yeux durs et froids ne semblait jamais changer d’expression. Pourquoi fallait-il qu’il soit si bon politicien ? (pourquoi fallait-il, hein ? L’analyste ne comptait plus le nombre de fois que ce type avait répété ça). Il n’avait pas vraiment la chance d’avoir le soutient du peuple à cause de ses crises de colères proches de la rage mais son ascension politique avait été fulgurante. Et puis...


-Mais ? Lupini à l’air parfait, je suis sûr qu’avoir le sang chaud ne suffit pas à refroidir la ferveur de la population !

Les tics nerveux d’un animal étaient encore plus faciles à interpréter que ceux d’un homme. Nedru était aux anges.

Et non, en effet, il se racontait de vilaines choses sur Lupini !... Le vieux loup haussa les épaule d’un air contrit  et reprit d‘une voix moins enjouée. Le benjamin de la famille bien connue d’armateurs aurait proféré des menaces impliquant pire que l’exil, (l’analyste y comprit; la mort) ce qui était le plus grand des tabous. Bien sûr, elles n’étaient peut être pas fondées, mais le bruit avait couru et maintenant qu’il s’était propagé.. Baa, c’était évidemment impossible, mais il fallait tout de même que Lupini sache calmer ses ardeurs s’il voulait convaincre ! Ca lui passerait...

Oh oui, Nedru en était certain ! Et puis, ce Bacco Leto avait l’air très bien; il saurait le recadrer pour sûr ! Puisque les deux semblaient se tenir en mutuel respect; ils ne s’étaient jamais publiquement descendus- tout irait pour le mieux ! Le loup conclut sur une note plus joyeuse; cette prise de pouvoir serait particulière ! Et longue ! Le loup montra les dents dans un sourire étrange.


-Longue ? Cela ne semble pas vous déranger.
-Oh, non ! Qu’ils restent et s‘inscrivent dans l'histoire ! Qu'ils battent les records, héhé ! Ils feront du bon travail !

Le vieillard se gratta le dos d’un air guilleret et plongea sa tête dans ses lignes de comptes, comme pour clore la conversation après avoir gagné un entrain nouveau.  

Ce Royaume était décidément parfait ! Nedru sourit en même temps que son interlocuteur, dévoilant sa dentition saine, aussi pâle que celle du loup. Ce n’est qu’après une courbette et être sorti de ce trou puant qu’il passa la langue sur ces dernières. Direction La Duchesse, quel que soit l’endroit osant porter un nom si pitoyable; bateau , bordel ou taverne.  


Il ne lui fallut que peu de temps pour se faire indiquer l’établissement en question mais le Renard s’y dirigea en courant. Le pochtronnage de saint-bernards lui avait pris un temps incalculable et son entretien à la capitainerie avait plus long qu’il ne se l’était figuré; dans son dos, un astre rouge admirait  de très près son reflet dans la mer. Nedru gravit en haletant les paliers de la ville qui s’élevait mollement sur une colline jouxtant la mer. Pour une raison d’ordre stratégico-militaire, probablement, il était impossible de monter d’une traite de tout en haut à tout en bas; la rue principale serpentait le long de chaque niveau, devant un mur d’un bon deux mètres, lequel composait le niveau zéro de l’étage supérieur. En somme, la descente était aisée, la montée non, (comme dans un jeu Pokemon mais notre londonien ignorait ce fait ). Fort heureusement pour les marchands divers, ils n’avaient pas à supporter la montée puisque la plupart des étals se trouvaient au second et premier niveau. A priori, La Duchesse se trouvait au quatrième et avant-dernier niveau, dans le quartier résidentiel de l’aristocratie locale.

Le Gris escalada la dernière volée de marche qui le séparait de ce niveau en puisant les dernières réserves dans ses jambes et sa cage thoracique en feu. Epuisant ! Profitant de ce qu’il devait reprendre son souffle, il se retourna et profita de la vue. Était-ce parce qu’il avait décidé de faire de ce Royaume le sien ? Ses efforts pour s’alimenter en oxygène restèrent vain quelques secondes de plus, le temps qu’il s’habitue au spectacle qu’il avait sous les yeux. Les toits de tuiles qui se déversaient devant lui flamboyaient entre l’astre et la mer miroitante, découpés ça et là au deuxième niveau par des oasis végétaux anachroniques faisant office de petits parcs et jardins. Et les rumeurs de la cité, plus paisible d'ici...

Nedru inspira et ne se retourna qu’à regret. Pour se rendre compte que la contemplation de l’ architecture du beau quartier n’était pas non plus décevante. Un style hérité de la renaissance italienne, d’un Bramante ou d’un Raphaël onirique qui se serait donné du mal aussi bien en petites œuvres qu’en édifices officiels. L’effet créé qui aurait pu être ridicule n’était ici que saisissant. Il s’enfonça d’un pas résolu dans les ruelles plus proprettes à la recherche de La Duchesse. Quelques questions et doigts tendus suffirent à la lui indiquer avec une précision que n’avait pas su fournir le propriétaire de la capitainerie.  


D'ailleurs, La Duchesse exhalait ses rires et son éclat festif à des dizaines de mètres alentour, rendant sa découverte aisée.  Intelligemment placé au fond d’une petite place, le bâtiment était impressionnant. Une débauche de couleurs illuminait le bas relief à son sommet tandis qu’une banderole rouge bordeaux, plus sobre, laissait pendre un D majuscule stylisé. Le Renard fit retomber sa capuche sur ses épaules et ouvrit sa cape, dévoilant une tenue anachronique digne d’un Voyageur. Il avança d’une démarche assurée et aristocratique, entre les molosses de l’entrée qui le regardèrent passer d’un air vaguement inquiet.

Inquiétude déplacée. Notre héros sourit joyeusement sous son masque en pénétrant dans « l’auberge ». L’ambiance y était bruyante et agréable, et nul ne s’inquiéta de sa présence. Soit ils étaient insouciants, soit ils étaient bien plus habitués aux Voyageurs et aux masques que le petit peuple rencontré plus tôt. Ou bien ils faisaient confiance aux fleurets qu’ils tenaient au côté ainsi qu’aux gardes armés qui bien que discrets restaient visibles un peu partout... Pour l’heure, une partie de la prestigieuse assemblée écoutait le concert donné par une troupe d’hermines tandis qu’une autre dansait et qu’une troisième plus éméchée s’attardait dans les escaliers en galante compagnie, dans le but avoué d’aller réchauffer les étages.

Le Gris chercha des yeux un chien et un écureuil d’aspect noble qui bavarderaient dans un coin, mais ne les trouva pas. Pas plus sur la piste de danse. Ni parmi l’auditoire. Bon sang ! Il s’adossa à un mur pour continuer son observation, les mains dans le dos, faisant mine d’écouter une musique qui franchissait à une vitesse vertigineuse les degrés séparant charmant et horripilant. Il y avait bien des écureuils et des chiens, un peu partout, mais aucun ne faisait l’affaire. Où êtes vous petits complotteurs ? Ses battements de cœurs s’accélérèrent doucement. Il parcouru l’assemblée une dernière fois et se força à reprendre son calme. Ils n’avaient pas disparu, ils n’étaient simplement pas là ce soir, voilà tout.

Le Renard se dirigea lentement vers la loutre obèse postée derrière le comptoir en désespoir de cause.


-Bonsoir ?
-Vous désirez ?
-J’aurai aimé parlé à Guilio d’Achenza, si possible ?
-C’est à quel sujet ?
-J’ai un message pour lui.
-Vraiment ?.. Monsieur est à l’étage, avec ses amis. Je doute que vous puissiez le rencontrer. Mais si vous y tenez, c’est sur la droite en montant. Je suppose que ses hommes saurons faire le tri.
-Je vous remercie !

Il s’inclina de la façon la plus gracieuse possible. A la limite de la caricature ? Ah ! oui, c’était probablement sur-joué puisque la loutre ajouta dans son dos d‘un air inquiet; « Pas de grabuge hein ? ». Il se contenta de hocher la tête sur la négative. Ce n’était pas son genre.

Réflexion que ne se fit pas le tenancier lorsque Nedru ressorti de La Duchesse, dument encadré par un ours brun en arme et son collègue rongeur.


-T’es pas convainquant petit !
-Puisque je vous dit que c’est inutile ! Sans rire !
-Ba, si ton pouvoir est inoffensif, tu le prouve et c’est bon. On a des consignes.
-Je vous préviens, tout de même, pour la forme, que je trouve ça honteux.  

Ca oui, ils avaient des consignes ! Saloperie d’hommes de mains ! Mais Nedru devait faire les choses dans l’ordre, comme il fallait. Et malgré l’intelligence certainement sous développée des sbires à qui il avait à faire, il se refusait d’utiliser son pouvoir pour être certain de les embobiner dans les règles; il allait devoir faire bon usage de sa capacité durant son entretiens. Et à cause de Dèz, il ne lui restait plus qu’une utilisation. Le trio avança dans la cour désormais plongée dans le crépuscule. L’analyste contempla un moment le ciel bleu rosé au dessus de sa tête en s’interrogeant une fois de plus sur la façon dont le temps s’écoulait dans les différents royaumes. Finalement, il tourna son masque vers ses chaperons.  

-Bon, très bien. Mon pouvoir me permet de ne pas me faire frapper par des méchantes brutes comme vous. Je vous laisser essayer deux fois et ce sera tout, parce que je trouve ça offensant.
-Ouais ouais, panique pas gringalet. Bon. J’y vais alors ?
-De toutes vos forces, oui. Il soupira.
-Bon...
 
L’ours ne semblait plus aussi sûr de lui. Malgré le fléau d’arme qu’il portait, il y avait fort à parier qu’il n’avait jamais eu à s’en servir. En fait, même la pire des brutes du coin n’avaient certainement jamais eu à tuer quiconque et les armes qu’ils portaient étaient souvent escamotées. C’est pourquoi le coup qu’il porta, bien que partant de très loin derrière son dos pour décrire une arabesque surpuissante, fut porté à l’horizontale et visait le torse, loin de tout point vital. Nedru soupira à nouveau juste avant de disparaitre... pour réapparaitre au même endroit, une fois l’impact évité.

-C’est bon, ça vous a plu ?

L’homme de main entrainé par son propre poids écarquilla les yeux en rattrapant son arme. Au même instant, une perle noire vint alourdir le pendentif sous la chemise de Nedru, rejoignant la première, fruit d’une maladresse ayant permis à l’analyste de vérifier le pouvoir de son artefact.

-Encore une fois Voyageur. Hé, regarde bien Scartzi !

Cette fois, le coup allait de toute évidence partir à la verticale. Plus bucheron que garde du corps, l’ours leva haut son arme au dessus de sa tête avant de l’abattre. Nedru se contenta de faire un pas de côté pour éviter l’attaque grotesque.

-Voilà pour vos deux coups.
-C’est de la triche !
-J’ai bougé tout seul, ça fait partie de mon pouvoir. Il ne se déclenche pas toujours de la même façon. Hé, je n’y peux rien s’il était physiquement simple à éviter ! Il leva les mains à hauteur des épaules, face contre ciel, moqueur.
-Tu vas vo...
-Ca suffit comme ça ! C’est bon le Renard, tu viens avec nous. Il va falloir te laisser fouiller avant, et ce sera bon.
Nedru tourna la tête d’un air plus enjoué et s’écarta l’air de rien de l’ours patibulaire. -Ca au moins je peux comprendre.

Le jeune homme écarta les bras tandis que le dénommé Scartzi  lui tapotait les hanches et les jambes selon une procédure bien connue. Il examina ensuite chaque recoin de la cape et de ses bottes mais ne trouvant rien, il cessa rapidement. Comme il est normal de le faire, jamais on ne lui examina le torse où le pendentif reposant. Auquel cas sa supercherie eut pu être éventée, des fois que les Dreamcatchers soient connus ici bas.

A la place de quoi il fut accompagné dans l’auberge sous le regard rassuré de la loutre obèse et des spectateurs ayant assisté à son départ. Il gravit les escalier, partagé entre l’irritation d’avoir perdu du temps en même temps qu’une perle noire, et l’excitation de toucher au but.

Scartzi toqua à la porte encore gardée par une imposante tortue et après un « oui ? » étouffé, il ouvrit la porte. Derrière elle, loin de toute scène de luxure (du moins, loin d’au moins une ou deux pièce à en juger par certains coups de béliers) se tenaient un écureuil et un chien sicilien, courtoisement attablés et se partageaient du vin en admirant un spectacle d’ombre chinoises qu’un conteur commentait.


-Pardonnez nous; ce gentilhomme souhaite vous parler. Il se fait appeler Renard Gris.

Le spectacle fut interrompu brutalement, aussi Bacco aboya-t-il d‘un air courroucé;

-Que me voulez vous ?
-Pour faire simple La porte se referma je souhaite vous apporter mon soutient politique.  
-... Outre le fait que je puisse trouver cela insultant, à quoi me serviriez vous ?
-Et bien, outre le fait que vous hommes de mains ont été  incapables de me toucher alors qu‘ils m‘attaquaient, je suis aussi un politicien avisé. Evidemment, vous êtes libres de refuser, mais d’autres pourraient accepter. Je suis un Voyageur intelligent.

Désignant les gus derrière la porte, haussant les épaules ou prenant de la place, le Renard soudain acteur posa finaement ses yeux dans ceux de Bacco. Un chien contre un renard parfaitement à l’aise derrière son masque. Nedru avait déjà concentré son attention sur Bacco Leto, parvenant désormais à activer son pouvoir de plus en plus fréquemment. Si l’écureuil ne prenait pas la parole, le regard vide qu’il avait laissé trainer sur le voile servant de support au spectacle en disait long sur l’intérêt qu’il portait au débat.  

Alors que le noble canidé s’activait, le pouvoir de l’analyste livra mentalement à Nedru une description aussi surnaturellement précise que possible, se modifiant à mesure qu‘il s‘agitait. Certains points restaient constant; il était franc, direct, fonceur, s’emportait facilement. La liste s’agrandit alors qu’il se levait.
Manque d’assurance notoire, qu’il tente de compenser. Aime à être flatté et avoir autant d’avis positifs possibles sur ses actes, bien qu’il tente de n’en rien laisser paraitre.

-Quel intérêt ?
-Aucun, pour moi; je ne cherche ni gloire, ni rien ! C’est une histoire assez longue, mais disons que j’ai une dette envers quelqu’un, et que je peux la rembourser en vous servant.
-Ah ? Et comment puis je vous faire confiance ? Vous qui vous cachez sous un masque ?
-Lorsque nous pourrons parler en privé, je vous dirai pourquoi. Il désigna d’un mouvement de bras les artistes qui tentaient de se faire petit, dans un coin, et passa l’air de rien sur Guilio. Mais pouvez vous m’affirmer ne pas être intéressé ? Parfois, des Voyageurs cherchent peut être à profiter de vous comme ils cherchent à profiter de tout le monde, mais votre histoire a démontré que des alliances pouvaient être profitables. Un serviteur Voyageur est un serviteur utile, vous ne croyez pas ?  De plus, j’ai prouvé ne pas être belliqueux.
-Un traître intelligent est au moins deux fois plus dangereux... Mais nous pouvons revoir demain pour parler de tout cela. Il jeta un regard sur Guilio, consciemment ou pas.
-Merci messire. J’arriverai donc chez vous en début d’après midi, avec votre permission.
-Oui, oui...

Ayons l’air énigmatique, souffla son pouvoir au Gris, lequel tourna les talons sans autre forme de procès et quitta La Duchesse au milieu de la nuit comme un amant qui aurait peur d’être surpris sur le chemin du retour chez lui.

De chez lui, Nedru n’en avait pas encore ici. Mais la nuit était bel et bien tombée prématurément car le temps s’écoulait effectivement bien vite en ces lieux. L’analyste paya ainsi le besoin de paraitre mystérieux en errant dans le noir d’une ville dont il traça une carte mentale en parvenant à son sommet. De là, l’esplanade devant la fort savamment placée maison du Gouverneur offrait une vue sans égal sur le Royaume. Il s’assit sur un banc de pierre déserté et observa paisiblement la vie des noctambules. Un renard en cape et portant un loup qu’une ribambelle de gardes grotesques et en surpoids chassaient sur les toits en criant un nom en espagnol lui offrit un spectacle qu’il savait commun en ces lieux. Les romans de capes et d’épée ont la vie dure. Il sourit à belles dents avant de se retourner sur le bâtiment du gouverneur.

S’il avait pu murmurer « Bientôt, tu seras mien », soyons sûr qu’il l’eut fait. Mais ne se sachant pas observé par la narration, le jeune homme se contenta de se réveiller.
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MessageSujet: Re: Ménage à trois [solo] Jeu 14 Aoû 2014 - 20:23
23 Décembre

Nedru ouvrit des yeux las sur son plafond blanc. La fin de sa nuit, longue et calme, l’avait tant apaisé qu’il s’en sentait grisé. Pas grisé de joie non, grisé de gris. De la mélancolie. Un sentiment qu’il n’aimait pas ressentir tout en chérissant un temps les sensations qui le traversaient. Des souvenirs assortis lui revirent en mémoire et la lassitude se fit plus grande encore.
 
Puis, comme un amant qui rejette une compagne dont il a soudain honte, le londonien tira ses draps brutalement, jaillissant de son lit de plus mauvais poil qu’il n’eut fallu. Le jeune Etol ne prit pas la peine d’exécuter la totalité de son rituel quotidien ce matin là; se contenant d’écouter les deux messages reçu pendant la nuit en parcourant des yeux un ouvrage de référence sur le Royaume qu’il avait déniché. Amusant !
 
Royaume qui avait dû connaitre un essor considérable après la parution de cette bande dessinée. Heureusement, dans ses rêves, nul n’y parlait en vers; aussi amusante que soit la chose à lire, la vivre eut probablement était bien plus inconfortable ! Et Nedru ne s’était jamais essayé à la poésie (car tout ceci se déroulait bien avant le tournois qui aurait lieu plus tard). Pour une fois, Dreamland, rendait les choses un plus confortables ! Il poussa un soupir soulagé, puis carrément satisfait au souvenir de sa nuit.
 
Dèz reviendrait probablement se jeter dans ses pattes. C’était … gênant pour son rendez vous, mais il trouverait un moyen de le faire partir. Son masque était nettement plus irritant; il lui empêcherait d’user de son pouvoir autant que nécessaire. Peut être qu’en ne le regardant pas directement ? Ba ! Il aviserait.
 
Il posa sa tête contre le dossier de son siège, confortablement avachi, contemplant le fruit de ses recherches épinglé sur ses murs d’un air satisfait. Alors il s’autorisa à passer de la musique que d’aucuns jugeraient triste, poussant le son plus que de raison, les yeux fermés, plongeant dans la musique comme dans un refuge paisible. Les vacances. Agréables comme la paix au milieu du chaos. Que demander de plus ? 
 
Sinon que cela ne cesse jamais ? Un but pourtant si simple et noble ! A quoi bon empêcher la guerre ? Les hommes ne possédaient plus que la guerre pour perpétrer la tradition darwiniste de sélection des meilleurs ; un conflit n’avait d’intérêt que lorsque sa résolution passait par la domination de l’un sur l’autre. Et comment donner toute sa valeur à un ilot de paix, dans un monde affadi par des conflits hypocrites, isolés, ignorés voire inexistant ?
 
Enfin, avant le chaos, restait à aménager un ilot digne de ce nom. Et si le Royaume du 16ème port ne resterait probablement qu’un accès vers le véritable îlot, ce n’était pas une raison pour gâter prématurément quelque chose de si prometteur. Chaque chose en son temps.
 
Un message de Serena vint lui rappeler qu’il allait devoir assumer les conséquences de ses actes. Ses messages évasifs d’hier ne l’avaient pas entièrement satisfaite vu la façon dont-ils s’étaient quittés l‘autre soir, et ceux qu’elle enverrait aujourd’hui promettaient donc d’être plus agressifs s’il ne changeait pas de ton.
 
« Alors; encore occupé aujourd’hui ? » Demanda-elle ainsi une intonation que l’on ne pouvait qu’imaginer un brin courroucé. La suite du dialogue coulerait de source; « Non et désolé pour hier j’ai eu quelques empêchements» dirait-il, ce à quoi elle rétorquerait sans doute quelque chose comme « tu peux me le dire quand tu as des ennuis tu sais ? On aurait pu se voir. »  puis il répondrait; « C‘est pas dans mes habitudes. Mais pour me faire pardonner je passe te prendre cet après midi, tu choisis la sortie ! » ce à quoi elle répondrait ; « Tu trouves pas ça un peu facile, joli cœur à la noix ? » perche tendue ne lui laissant plus que l’opportunité de jeter sa carte; « J’ai un cadeau pour toi, j’aimerai autant te l’offrir avant Noel » menant vers la conclusion logique; « Ne vas pas croire que ça t’excuse ! Je t’attend à 16 heures au parc. ».
 
Quelque chose dans ce gout là. Serena ne cherchait qu’à être convaincue. Femme pourtant forte et fière, elle doutait probablement, souffrant dans les affres de l’incertitude, d’une possible goujaterie, ne voyant plus dans le baiser dérobé qu’un affront impardonnable ! Mais elle n’était pas du genre à se vexer pour un rien, et il se rattraperait. Et puis, « l’ambiance des fêtes » jouait en sa faveur .
 
Nedru coupa la musique. Quoiqu’il en soit, ça lui laissait un peu de temps. Le jeune homme disputa quelques parties de cartes en ligne, s’amusant à parler en alexandrins à ses adversaires, juste au cas où. Le procédé en amusa deux, qui piqués au jeu cessèrent de se concentrer sur la partie, et en irrita trois, suffisamment peut être pour les faire perdre (ou bien ils étaient tout simplement mauvais). Au moment de prendre sa douche, Serena lui envoyait le message type « espèce de joli coeur»; il rédigea la réponse prévue plus tôt en commandant son déjeuner. Le livreur thaïlandais du coin vint lui apporter son plat alors que les deux amants convenaient d’un rendez vous à 15h17. Presque !
 
Plus tard dans la journée, Serena et Nedru se promenaient suivant un tracé de promenade pseudo romantique classique, presque traditionnel chez les jeunes couples de la cité. L’analyste du monde des rêves lui parla de ce qu’il nommait pompeusement et par dérision son « ouvrage de référence » afin de mesurer l’influence de cet univers dans la psyché de tout un chacun. Comme sa charmante compagnie se prenait au jeu, il put joindre l’utile à l’agréable jusque relativement tard dans la soirée, constatant que la culture littéraire de sa compagne, bien que complète sur les classiques, était plus que lacunaire dans des domaines plus triviaux ; exactement comme la sienne. Il se promit de corriger chez lui-même ce travers alors qu’il raccompagnait Serena chez elle, la quittant selon les usages du petit ami moyen et confirmant le statut de leur relation.
 
De retour chez lui, il commanda une vaste gamme de magazines ayant trait à la culture populaire; people, dessin animés, jeu vidéos et bandes dessinées, ne lésinant ni sur la quantité, ni sur les numéros dits « retro ».
 
En attendant, il se coucha de très bonne heure et bonne humeur, persuadé que son Royaume serait déserté par toute trace de Rêveurs indésirables. Noel voyait vous, Noël était une période de veille. En cela pourtant, il n’eut que partiellement raison. Il dessina aussi précisément que possible la silhouette de Bacco dans son esprit et trouva vite le sommeil.
 
~~~~~~
Ses sens l’avertirent qu’il était là où il voulait avant qu’il n’ouvre les yeux, sans qu’il ne sache réellement dire pourquoi. Une ambiance italienne, sans doute.
 
«Vous voilà» le salua assez froidement Bacco tandis que Nedru répondait par une demie courbette polie. « Je vous attendais. Suivez moi » ajouta-t-il après s’être levé d’un lourd fauteuil, le guidant hors d’un salon spacieux à travers ce que le Gris estima être un petit manoir. Il laissa son pouvoir se concentrer uniquement sur l’agencement des lieux afin d’essayer d’en retenir chaque détail, au cas où, étant donné que la suite des opérations était déjà claire dans son esprit et qu’il se sentait d’humeur joyeuse.
 
Bacco ne lui faisait pas confiance, raison pour laquelle il l’avait attendu dans une pièce à part, sans doute. Une précaution inutile, mais on ne pouvait reprocher aux créatures des rêves de ne pas toutes maitriser la théorie sur les modes d’apparition des Voyageurs. Il craignait sans doute que Nedru ne vienne avec une bande armée, ou simplement des armes, quelque chose comme ça… Ce que le fait d’attendre son apparition dans une pièce à part n’aurait pas pu empêcher de toute façon. 

 
-Je vous remercie pour votre confiance messire. Glissa-t-il malicieusement, pour le plaisir de le voir sursauter. Le massif chien répondit d’un ton égal ;
 
-Vous n’avez pas ma confiance, Renard. Mais puisque vous semblez informé sur mes intentions, je n’ai rien à perdre à vous mettre à l’épreuve. Nous y sommes.

Après beaucoup trop de détours d’après le plan que le londonien et son pouvoir dessinaient dans son esprit. Ils n’avaient pas croisé grand monde et si Nedru s’estimait surveillé, son pouvoir lui affirma qu’il ne l’était pas. Mais l’analyste savait que c’était simplement parce qu’il n’avait aucune preuve abondant dans ce sens. Ce que son pouvoir ne pouvait démontrer, il le présumait faux. Mais lui même avait appris à faire la part des chose et remettre en cause certaines affirmations.
 
Enfin, le jeune homme sourit sous son masque tandis qu’on les introduisait dans une pièce aussi luxueuse que mal éclairée. Pour le besoin des complots, évidemment. Avec, sans doute, une ou deux pièces d’où l’hôte pouvait choisir de voir sans être vu.
 
« Bois d’ébène aux cornes, le bois de l’avidité compose sa dentition tandis que le bois de la joie en compose la partie principale. Il inspire la confiance, le bonheur, l’innocence et la une pointe de malignité ambigüe. Dez inspire la confiance, le bonheur et l’innocence, teinté d’un appât du gain propre à tout marchand qui se respecte. »
 
Bordel ! Dez se tenait là, juste derrière un grand loup en costume de gentilhomme, son grand sourire raillant l’analyste et son pouvoir dont il venait de gâcher une fois de plus une précieuse utilisation. A sa ceinture, une épée originaire de ce Royaume pendait désormais. Marchait-il avec Lupini depuis le début ? Il ne pouvait pas avoir acquis cette place dans la journée d’hier !
 
L’informateur ne laissa rien paraître de son désarroi, saluant Lupini et Guilio d’une courbette après que Bacco Leto l’ait introduit.

 
Le Renard Gris, hein ? Mon garde du corps m’a parlé de toi. Je n’aime pas les individus qui se cachent sous des masques et des faux noms. Tu cherches à faire chanter Bacco ?

Garde du corps ? Dèz ? Il cachait bien son jeu ! Qu'avait-il bien pu pouvoir dire de lui ?
Face à un tel tutoiement, inutile de continuer de perdre du temps ; Nedru tenta de faire fonctionner son pouvoir sur le grand loup. Sûr de lui, fort, violent, habile, menteur, têtu, intolérant, avide. Un individu qui aime à tester les gens, son estime se gagne en se mesurant à lui. C'est déjà ça ! A partir de là, les choses se trouveraient facilitées ; l'analyste décoda lentement la psychologie du prédateur.  


L'individu qui se tient derrière vous porte aussi bien que moi le masque et le pseudonyme, ce qui ne le prive pas de ses autres qualités. Il m'a d'ailleurs donné ce que je porte sur le visage..
Comme je l'ai dit à messire Leto hier, je ne cherche qu'à vous aider, cela uniquement pour tenir une promesse et me divertir. Je ne fais donc chanter personne en disant que j'irais offrir mes services ailleurs en cas de refus ; je reste  cohérent. Les mercenaires ne sont pas des traîtres, surtout si vous leur donnez ce qu'ils vous demandent. Et je ne demande qu'à aider.


Lupini fronçait les sourcils, sévère. Se qualifier de mercenaire n'était pas forcément une réussite, mais sa capacité lui avait suggérée que son interlocuteur portait à cette profession une certaine estime. Il devait, n'est ce pas, en faire un certain commerce. Nedru capta un mouvement derrière lui ; Dèz levait son pouce, comme pour l'encourager ! Insultant ! Comme s'il avait besoin de l'approbation d'un ridicule porteur de peluche ! Pour y faire échos, l'homme fort du trio de comploteurs dévoila une rangée de dents blanches et acérées.

-Vous divertir ! Et bien, voilà qui est assez bien parlé ! Je n'ai pas beaucoup d'estime pour l'espèce dont vous portez le masque, mais vous n'êtes qu'un Voyageur... Et moins violent que vos comparses. Après tout, votre aide peut s'avérer utile.. Dommage que votre pouvoir soit si inutile ; éviter les coups, vraiment ! Enfin, nous verrons cela...
-Merci messire.

Il s'inclina joyeusement, d'un geste frisant l'impertinence. Quelque chose retenait Lupini, il en était sûr ; ses gestes trahissaient l'impatience et le doute (qu'il était facile d'analyser le comportement d'un animal humanoïde, avec son pouvoir !).  Leto Bacco avait probablement plaidé en sa faveur, tout compte fait, afin de s'assurer le soutient personnel d'un Voyageur étant donné que Lupini, son allié d'un jour mais potentiel rival, en possédait un. Ils étaient trois intrigants ordinaires, dans des jeux de pouvoirs ici ordinaires, et voilà que s'offraient à eux deux Voyageurs serviables. C'était une occasion risquée, certes, mais difficile à laisser passer.

Des sièges furent donc tirés à l'attention de Mirius (son prénom à lui n'était jamais prononcé pour une raison inconnue) Lupini, Bacco Leto, Guilio d'Achenza, Dèz et Nedru, ainsi que pour un hibou aux allures d'érudit nommé Ife, qui accompagnait l'écureuil. A tour de rôle et en des mots simples et choisis, chacun d'entre eux fit un compte rendu de la situation, telle qu'ils la connaissaient et au vu des dernières événements dont ils avaient eu connaissance. Ils prenaient pourtant garde à ne rien laisser paraître directement de façon précise, numérique.


-La bonne m'a rapporté que si Delossa nous surveillait intensément la semaine dernière, la piste sur laquelle nous l'avons lancé a porté ses fruits. Une grande partie des espions de Delossa sont occupés à surveiller les relations de la Fratrie pendant que la plus grande partie de sa garde se dirige en ce moment même en route pour la résidence Termo, y chercher des preuves de l'implication de la Fratrie dans les complots du Quatorze.
Bacco Leto semblait ravi de pouvoir annoncer cette nouvelle, mais l'analyste nota qu'un pli suspect barra son front tandis qu'il essuyait ses mains sur le revers de son pantalon. Ife poursuivit au nom de la famille d’Achenza ;

Lesquelles preuves sont en place, comme convenu. Un «généreux informateur » a presque expliqué aux gardes comment les trouver. Titius est toujours aussi efficace.

-Les gardes !.. Cette exclamation anodine avait une certaines importance, en fait, qui ne fut utile à Nedru que quelques jours plus tard. Il a bien fait...Bien. Il ne reste plus qu'à placer la rapport d'Ephrie  à Dolossa dans une « armoire de fer » appropriée. Le peuple n'y verra que du feu. Fleurette ne peut malheureusement plus s'en charger ; elle est étroitement surveillée. Il faudra éloigner les espions une fois de plus, quand elle aura retrouvé sa liberté d'agir...  La Fratrie y perdra des plumes, mais nous n'avons pas le choix, la prudence s'impose.

Il lâcha cette phrase d'un ton à la fois carnassier et mielleux, pour le moins désagréable, comme s'il annonçait une mauvaise nouvelle tout en s'en montrant à la fois satisfait et désolé. D'ailleurs, cette dernière nouvelle semblait être la seule note négative dans le compte rendu qu'ils venaient de faire ; Ife et Bacco baissèrent le nez d'un air grave. Guillio, lui, restait aussi simplet qu'à l'accoutumée et se força à une grimace d'enfance triste en tentant d'imiter son conseiller. Quoiqu'indique la perte de plumes de la Fratrie, cela semblait ne convenir à personne d'autre que Lupini. Et la situation semblait insolvable ; quelles que soient les alternatives proposées, rien ne convenait. Tout le monde était surveillé, en surveillance, indisponible ou inadapté à la tâche.
Toujours est il qu'ils avaient déjà un plan effectivement bien en place ! Nedru avait eu la chance de son côté ; à quelques jours prêts, il lui aurait fallu trouver d'autres complices jusqu'au prochain coup d'Etat. D'un autre côté, il ne lui restait guère de temps pour faire ses preuves et acquérir un statut lui permettant de jouir de ce renversement, s'il réussissait...


Je peux m'en charger. Personne ne sait que je suis lié à vous,  de près ou de loin, aucun soupçon ne pèse sur moi. Je devrais pouvoir entrer chez Delossa et y déposer le rapport où il vous semblera bon. Après, et bien.. vous agirez aussi vite que possible j'imagine, mon réveil ne me permettra pas d'en faire beaucoup plus. Vous êtes prêts et la Fratrie ne retiendra pas longtemps le gouverneur... Demain matin, il faudra frapper.

Lupini dissimula son désarroi, juste assez mal pour permettre à Nedru de constater que ses soupçons étaient fondés, tandis que Bacco et Ife en profitaient pour s'échanger quelques murmures.

Inutile de chercher à faire vos preuves de cette façon ; c'est une mission trop délicate pour la confier à n'importe qui. Vous pourriez compromettre toute l'opération et d'ai...

Mais Nedru n'eut pas à insister pour que tous les autres, à l'exception de Dèz, s'emparent de la proposition. Il ne serait pas soupçonné, personne ne ferait le lien avec eux... Nedru n'eut qu'à proposer d'accuser la Fratrie de l'avoir employé pour placer le faux rapport chez Delossa s'il se faisait attraper et l'idée fit l'unanimité, ralliant jusqu'à l'opinion de Lupini. D'une façon ou d'une autre, il avait sauvé quelques plumes à la Fratrie, probables alliés de la famille Leto et d’Achenza...

Peu de temps après, Bacco le guidait vers la sortie en lui fournissant divers renseignements glanés ici et là, sur la façon la plus fiable d'entrer dans le palais du gouverneur et l'endroit où dissimuler le paquet de lettres qu'ils avaient remis à l'analyste un peu plus tôt. Il avait donc déjà gagné l'estime du canidé ? Nedru ajouta un soupçon de servitude, confirmant qu'il était à son entier service et qu'il avait su prendre la bonne décision en ne se pliant pas au caprice de Lupini. Bacco le laissa au seuil d'une petite porte dissimulée donnant sur une ruelle déserte, satisfait de la tournure que prenaient les événements. Nedru lui donna rendez vous à la Duchesse, le soir même et le quitta sur une courbette.  Bacco Leto le mit en garde dans un sourire pseudo énigmatique tandis qu'il partait ;

-Ne faites rien de stupide, maintenant. Nous vous surveillerons. D'après ce que j'ai compris, Dèz n'est pas du genre gentil.

Et puis quoi encore ? Des menaces ? Dèz ? Qu'avait-il bien pu faire dans la journée d'hier ? Talon tournés, le Gris grimaçait. Il n'était pas positivement ravi de la conclusion de cette entrevue. Certes, Bacco Leto finirait rapidement dans sa manche, mais il avait été obligé de se confronter un peu trop rapidement avec le Lupini... Même si la famille d'Achenza, plus sûrement représentée par Ife que par Guilio ne posait guère de problème pour l'instant, impossible de dire de quel côté se pencherait leur allégeance. Ils avaient semblé satisfaits de pouvoir aider la Fratrie et c'était toujours un bon point pour lui, mais la chose n'était que trop peu tangile...

Et pire que tout, maintenant, il fallait qu'il assume les conséquences de ses paroles. S'infiltrer chez le gouverneur lui était impossible ; il n'était pas une sorte de super-héros-agent-secret-ninja capable d'une telle prouesse. Et pour l'heure, il manquait cruellement de plan ou d'outils à sa disposition et il n'avait pas même de quoi monnayer quoi que ce soit.

Nedru continua d'avancer dans les ruelles avant de trouver un banc de pierre où s'asseoir, pour remettre en place les différents éléments qu'il connaissait désormais sur le trio d'une part, et réfléchir plus posément à son problème immédiat d'une autre. La rue lui permettrait, aussi, de définir s'il était vraiment suivi ou pas, mais il ne décela rien de neuf de ce côté là. Il posa le pied gauche sur son genoux droit, laissant aller son dos à la décontraction.

Bon. Il lui fallait un prétexte pour entrer dans le palais et mener à bien sa mission. Certes, la Fratrie semblait destinée à cet effet en ce moment et il suffirait probablement d'évoquer la question pour s'introduire chez le gouverneur. Mais Delossa pouvait tout aussi bien estimer que la question était réglée dès lors qu'il avait déplacé son escadron de garde et d'espions vers la résidence Termo...  Et puis, tout cela pouvait rester un gros coup de bluff destiné à le tester. Son pouvoir, actif sur Lupini, aurait probablement dénoncé la supercherie, mais l'hypothèse n'était pas à écarter totalement.

Ce à quoi pensait Nedru, en cas de refus, impliquait donc de parler de Lupini et était bien plus délicat à mettre en œuvre. Mais d'un autre côté, cet aspect de ses réflexions coïncidait plutôt avec le résumé de la situation du trio et l'évolution qu'il programmait dans un autre coin de son esprit. Qu'on ne se leurre pas ; il faudrait rapidement évincer ce loup...

Toujours est-il que de façon plus immédiate se posait encore la question de la fouille ; le rapport qu'on lui avait remis serait trouvé s'il prenait à quelqu'un l'envie de regarder ce qu'il cachait sous sa cape.

Cacher la chose, puis la récupérer, donc ? Non, ridicule, ça ne téléporterait pas magiquement le paquet à l'intérieur... Faire entrer le paquet dans la résidence demandait quelque chose d'autre. Une dizaines de plans et conséquences défilèrent dans l'esprit du jeune homme. Restait, bien sûr, la possibilité de ne pas se faire fouiller du tout en prétextant une fable de dignité, ou de pouvoirs de Voyageur mal contrôlé, mais c'était aussi peu crédible que satisfaisant. Dizaines d'autres idées, pas forcément lumineuses. Ciel, qu'il était pénible de devoir improviser des plans de la sorte !



Quelque chose vint dans sa direction le tirer de ses pensées. Comme souvent dans Dreamland, il avait été absorbé un long moment sans s'en rendre compte et il maudit mécaniquement son pouvoir en estimant, d'après l'engourdissement qui avait saisit son corps, du temps qui s'était écoulé... Il détourna le regard, pour voir un individu en manteau blanc à capuche lui courir droit dessus. Il semblait ne pas l'avoir vu ; comme l'analyste se dressait, l'autre hésita avant de crier trois tons trop bas ;


Ecartez vous !

Oh-oh ? Que fuit cette charmante créature ? Nedru se plaça tranquillement au milieu du passage tandis que le fugitif réitérait sa demande, sans diminuer son allure d'un chouilla. Derrière, des cris se faisaient entendre. La garde hein ? Ah, ce Royaume, décidément !.. Une idée avait jailli, simple et efficace.

-Glisse toi là dessous, je prends les choses en main.
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MessageSujet: Re: Ménage à trois [solo] Ven 29 Aoû 2014 - 2:12

Nedru désigna le banc collé au mur qu'il venait de quitter, ravi d'avoir un masque pour dissimuler son sourire. Le chartreux (s'en était un) mal dissimulé par sa capuche stylisée écarquilla de grands yeux avant de se glisser sous le banc. Il y avait juste assez de place, et heureusement l'ombre de la ruelle jouait en la faveur du fugitif. Quelle idée que de se vêtir d'une couleur aussi tape à l'oeil ?!  Nedru s'assit sur le banc et se prostra tout en hurlant à la garde des « part ici !» et des « au secours !». Une bourrade dans le ventre du chat qui cherchait à se défiler lui précisa que ce n'était que de la comédie.

Les criminels ! Pas toujours les plus serviables de façon spontanée, mais ils n'étaient pas très dur à manipuler, quand on avait de quoi les tenir. En l’occurrence, un talon dans le ventre et une dizaine de garde faisaient une bonne laisse.


Par où est il passé ?!

Nedru n'eut qu'à désigner le bout de la rue en pleurnichant (et sinon, où d'autre bon sang?!) pour que l'équipée composée d'un bélier, de deux rhinocéros, d'un cheval, d'un serval et d'un capybara s'éloigne au galop. Arrivé au bout de la rue, le serval renifla l'air un instant... avant d'être rappelé à l'ordre par un collègue et de reprendre sa route.

Nedru dégrafa sa cape avant de laisser le chat sortir de sous le banc et de l'en recouvrir.


Tu es trop voyant l'ami. Que te voulait cette aimable compagnie ?
Oh! Ceci, cela. Ils n'aiment pas que j'escalade les murs et me jette dans les charrettes pleins de foin... Merci beaucoup étranger ! Je m'appelle Ezio, je t'en dois une ! Sa voix tout en miaulements était étrangement amusante...
C'est tout naturel.

La bonne espèce des malfrats ; les naïfs et les reconnaissants ! Ceux que son pouvoir connaissaient par cœur et chez lesquels il était possible de lire comme dans un livre ouvert ! (Et puis les chats sont des animaux plutôt expressifs...) Ezio aurait sans doute pu échapper à la garde si Nedru ne s'était pas mis au travers du chemin mais cette idée ne semblait pas lui traverser l'esprit pour le moment. Il bondissait déjà sur un rebord du mur pour s'y accrocher et reprendre ses promenades sur les toits quand Nedru le rappela d'un mot. Son plan simple s'était précisé et les probabilités de réussites étaient raisonnables, tandis que la prise de risque était minime. Après tout, il lui en devait une...


C'est pourquoi lorsque peu de temps après ces événements, Nedru frappait à la porte du palais du gouverneur, il n'eut pas à pousser les présentations bien loin. Les deux molosses qui le jugeaient d'un air mauvais furent rapidement interrompus par des cris d'alerte ; quelqu'un s'était introduit dans les jardins et escaladait à présent les murs de l'aile est ! Les coïncidences...

Puisque la plupart des hommes de Delossa étaient occupés ailleurs (à le résidence Termo plus précisément) , les gardiens de la porte n'avaient pas d'autre choix que de le laisser seul avec le majordome ; une grue cendrée qui se trouva fort embarrassée de ne pas pouvoir suivre les formalités habituelles avant d'introduire un visiteur auprès de Delossa. « Ne bougez pas d'ici », tentèrent-ils d'articuler avant de se sauver au pas de course, mais Nedru joua la carte du dédain auprès du seul individu apte à le fouiller.


-N'ayez pas d'inquiétude, je suis simplement rentré de Termo avant les autres... Le gouverneur sera heureux d'entendre ce que j'ai à lui dire sur le Fratrie, inutile de le faire languir inutilement. Ne faites pas cette tête là, même vous ne pouvez pas connaître tous les secrets de votre maître !

Bien ; de la stupéfaction ! Pour qui me prends tu, petit oiseau ? Évidemment, tu es au courant de tout, ici. Alors, qui gagnera ? Ego, fidélité, curiosité ? Peut être simplement la peur ?
Nedru avança à travers l'ouverture de la porte d'un air parfaitement mesuré et sûr de lui. On ne saura jamais s'il l'était réellement ; le majordome s'écarta pour le laisser passer. Le Gris braqua alors son visage masqué vers celui du cerbère de pacotille en le dépassant, pour s'assurer d'y lire de l'angoisse (et un soupçon de rage, ici) avant de continuer d'avancer sans se retourner. Seul le bruit de ses pas et un raffut lointain troublait le silence. Le majordome ne le suivait pas.

Pas directement, en tout cas... Où qu'il aille maintenant, c'était une autre histoire -car en réalité il ne fit que s'esquiver prestement - mais Nedru s'en moquait puisqu'il était entré. Il n'ignorait pas que ses faits et gestes étaient certainement épiés de façon directe, ici plus qu'ailleurs dans tout ce Royaume aussi franc du collier qu'un âne qui recule...

N'oublions pas que l'art de la prestidigitation était l'un des passes temps favoris du londonien. En prestidigitation, il est primordial de fixer l'attention sur un point précis pour effectuer son tour à côté, juste sous les yeux du spectateur. En l'occurence, et bien... l'attention était immédiatement fixée sur lui comme sur quelqu'un prêt à commettre quelque malhonnête forfait ; il était aussi surveillé qu'un magicien prêt à faire disparaître un oiseau. Il lui fallait trouver un chapeau où fixer l'attention. Peut être était-ce beaucoup de précautions, mais il jugea en tout cas, que ce n'était pas trop.

Tout en vagabondant dans la demeure, se tenant aussi loin des cris que possible, Nedru usa de tout ce qu'il pouvait mobiliser comme puissance active de son pouvoir (après tout, peut être surpasserait-il ses limites ?) pour tenter de déterminer les endroits d'où il était possible de cacher une paire d'yeux. Ce n'était peut être pas si difficile, mais user de sa seule et humaine logique n'était pas prudent. Lorsque Nedru pénétra dans un petit salon, sa capacité élimina ainsi rapidement les fenêtres, jugea que le mur dans son dos n'était pas assez épais pour y glisser un espion et détermina que l'acoustique et l'angle de vue près de la cheminée seraient bien trop mauvais. Restait le côté opposé aux fenêtres. Nedru y jeta un rapide coup d'œil pour laisser sa capacité s'exprimer pleinement. Les murs étaient partiellement tapissés de livres, ainsi que d'un petit secrétaire. S'il fallait y mettre un espion, ce serait là... Son ouïe en revanche, aussi aiguisée soit-elle, ne l'aida pas à déterminer si c'était réellement le cas. Mais ce Royaume était un Royaume caricaturant les intrigues politiques ; les probabilités étaient élevées...

Le Renard se promena donc dans la pièce, soulevant un bibelot, en déplaçant un autre... Une fois face aux bibliothèques, il en glissa carrément un dans son manteau. Qui n'avait pas de poches secrètes, le bougre ! Difficilement donc, il glissa un chandelier d'argent sous sa ceinture avant de poursuivre sa route en sifflotant doucement. Vu mais pas pris ?

Nedru continua sa promenade de cette façon, chapardant tel le vilain cleptomane en plein marché, usant de son pouvoir jusqu'à s'en faire mal aux tempes, pour enfin entrer là où Bacco lui avait désigné que se trouverait « l'armoire de fer ». Au lieu du meuble conseillé, l'analyste se dirigea vers un bureau dans le coin de la pièce, dont tout portait à croire qu'il n'avait pas servi depuis quelques temps. Il ouvrit un tiroir en espérant qu'une grue cendrée quelconque le regarde avec attention, fouilla, porta une paquet de papier couverts d'une fine écriture bleue devant ses yeux, puis le reposa, l'air contrarié. Ses gestes avaient étés savamment calculés et effectués. Sa capacité jugea qu'il avait été parfait. Alors, il saisit un porte plume et en piqua l'extrémité à l'intérieur de sa manche, comme pour se consoler.  Puis il repartit d'un pas gaillard, se perdant joyeusement dans la résidence, ralentissant parfois pour contempler un tableau, jusqu'à tomber sur deux molosses encadrés d'un volatile.

« Non messieurs, je n'ai rien vol.. Oh, ça ? Je l'avais sur moi en arrivant, oui parfaitement. Si vous m'aviez fouillés vous l'auriez vu ! Comment ? Que je le rende ! Mais c'est une honte ! Au voleur ! A la garde ! ». Aucun autre résumé de cette conversation ne s'impose. Nedru ne tarda pas à se faire jeter dehors, prenant plus de soin à ne jamais se faire frapper afin d'éviter que son Dreamcatcher ne fasse des siennes plutôt qu'à tenter de rester chez Delosa. Le faux rapport était en place, bien au chaud sous une pile d'autres papiers couverts d'écriture bleue.

Nedru s'épousseta sous le regard moqueur de quelques passants avant de prendre le large. Il retourna sans hâte dans la petite ruelle qu'il avait laissée plus tôt, descendant les rues pentues de plus en plus étroites, serpentant entre des habitations pleines de vies pour se faufiler dans cet obscur petit couloir. Ezio l'y attendait, dévoilant une rangée de dents tranchantes. Il fit mine de bailler avant de s'esclaffer d'un malicieux rire de chat. Nedru frappa ses mains l'un contre l'autre, lui aussi assez enclin à la joie.


-Ca a été?
-Une performance remarquable ; tu es doué ! Pour cette fois nous voilà quitte, mais nous devrions rester en contact... . Tu seras bien récompensé s'il y a une prochaine fois !
-Héhé, merci !
- Allez ! Allons fêter ça ! à La Duchesse ?

Ezio se montra réticent à cette dernière idée mais finit par guider le Renard vers un autre lieu de débauche, plus secret ; tout à fait dans le genre de Nedru. La population y était exclusivement féline et au lieu de la débauche annoncée, on y trouvait surtout des individus hauts en couleurs. A cette heure de la journée ne s'en trouvaient que quatre, mais cela suffisait à l'analyste pour qu'il se fit une idée. C'était là le lieu de réunion d'une quelconque organisation.

Un matou tigré paressait derrière le bar, allongé sur un hamac (fixé derrière le bar, tout à fait) éclairé par quelques rayons de soleil et il se contenta d'ouvrir un œil lorsque Nedru entra dans l'établissement. Deux autres chats jouaient aux cartes en multipliant les tours de passe passe (pour le plus grand intérêt du Gris). Surprenant son regard, Ezio commenta ; « C'est des Ecafs, des vrais malades, ne t'occupes pas d'eux ». Le dernier occupant des lieux était une dernière, une féline rousse qui détaillait les nouveaux arrivants d'un œil curieux. Ezio se dirigea droit sur elle.

-Saphy, voici le Gris, le Gris ; Saphy. C'est un Voyageur plutôt marrant.
-J'en ai entendu parler oui. Enchantée. Comment se porte Lupini et toute sa clique ?

Oh-oh ? Quelqu'un partageant son propre commerce ? « Vous aviez ma curiosité, vous avez mon intérêt ! » comme dirait celui qui n'a pas son nom dans les enveloppes. Cela dit, cette pique était un peu trop dangereuse. Si elle travaillait avec Delossa, s'en était fini de lui. Nedru fit de son mieux pour ne pas paraître surpris et répliqua d'un air aimable;
- Ils se portent bien, je crois. Comment se porte le Royaume des Chats?

« … où n'importe quel félin avec de l'ambition aurait tout intérêt à exercer ses talents plutôt que dans ce petit Royaume sans influence et en perpétuel changement ? ». Un sous entendu quelque peu insultant. Saphy en avait probablement été chassée, ou alors elle faisait la navette et y monnayait ses informations. La rousse sourit face à sa question, mais un frémissement de l'oreille droite trahit sa surprise. Elle répondit pourtant d'un ton égal, annonçant une conversation tendue. Mais envers et contre tout, comme les minutes passaient, la situation se désamorça peu à peu tandis que Lilo (c'était le nom du chat au hamac) portait sur la table de quoi boire tout son saoul sous la direction de l'encapuchonné qui payait tournée sur tournée. Ezio se révélait plus riche qu'il laisser paraître. Peut être un noble ?

Toujours est il que Saphy n'était pas, dans la version officielle des rapports officieux, du côté de Delossa. C'était une raison suffisante pour ne pas chercher à la tuer sur le champ.

Aussi sans s'attarder, l'on peut se risquer à dire que ce bout d'après midi se déroula d'une façon  étrangement bonne, en compagnie de chats plus ou moins parias, plus ou moins lassés du Royaume des Chats, plus ou moins intéressants et avec qui manipuler les doubles sens était plus ou moins utile. Tous étaient parfaitement au fait des histoires de la cité, trempant tous dans des affaires politiques locales alambiquées et étant -presque- tous amateurs de jeux de cartes. Nedru ne les laissa qu'après avoir gagné au tarot « un service » de la part joueur invétéré (un dénommé Gribouille) qui était venu parier les poches vides.

« Le pot au lait » comme ils appelaient cet endroit, était un repaire dont Nedru se souviendrait. Alors qu'il descendait l'échelle pour regagner le commun des mortels Dreamlandiens, Saphy, dite la chasseuse, pour l'heure « l'éméchée », lui assura presque affectueusement qu'elle le gardait à l'oeil tandis qu'Ezio lui assurait de son côté qu'il était disponible à aider si la cause était alléchante.

Ne restait plus qu'à se rendre à La Duchesse désormais ! Nedru rallia le point de rendez vous se sans presser outre mesure, peu désireux de se faire remarquer plus que de raison. Il s'assit longtemps dans les rues étroites et les larges places, changea ses directions et rythmes de marche plusieurs fois, par longs intervalles, faisant mine de se perdre dans la ville colline et de s'angoisser à mesure. C'est pourquoi finalement le soleil menaçait la mer de son éclat rouge lorsqu'il posa le pied sur la cour devant la noble auberge.

Un accueil plus chaleureux que la fois précédente lui y fut réservé; un hochement de tête de derrière le bar et une porte ouverte par deux individus ayant préalablement essayé de vous enfoncer le crâne ; voilà un progrès plus que notable. Bacco, lui, ouvrit carrément les bras à son arrivée.


-Alors, alors ?! Je me faisais du soucis, Renard ! Tout va pour le mieux ?
-Pour le mieux, je crois. J'ai pris des précautions au cas où des gens de ce bon gouverneur seraient resté faire les poussières. Vos indications m'ont été précieuses, tout le mérite ne me revient pas.

C'était ironique, mais Bacco ne s'en rendit vraisemblablement pas compte, trop heureux d'une fierté qu'il dissimulait mal. Divertissement éphémère car très vite, la conversation dévia ; le canidé voulait s'assurer de la loyauté du Voyageur ainsi que de sa réelle utilité -puisque le mérite de sa réussite ne lui revenait pas. Une orientation que Nedru ne désapprouvait pas.

-As tu remarqué, tout à l'heure, que Lupini s'est quelque peu irrité de ton entrain à faire tes preuves ? Après ton départ, il a craché à la trahison, hurlé que l'on ne pouvait pas te faire confiance...  
- Hum... ? Maintenant que vous le dites. Dans un sens, je le comprends, mais peut être cherche-t-il à servir des intérêts qui lui sont propre, à côté de ça ?
-Tu es un peu lent mais tu es assez malin pour quelqu'un qui est arrivé hier.. Tu ne te laisse pas déstabiliser. En tout cas c'est juste ; Lupini profite de l'alliance pour asseoir son contrôle sur d'autres zones d'intérêt que le sommet politique. Bien que le poste de gouverneur soit relativement important, d'autres organisations légèrement plus « stables » disposent d'un grand pouvoir.

Nedru ne l'ignorait pas, bien qu'il n'en montra rien. Ces autres organisations multipliaient eux aussi les intrigues en tout genre et s'il s'était pour sa part concentré sur le « sommet politique » l'idée l'avait effleuré de viser quelque chose de moins visible. Du haut, il était certain de parvenir à contrôler une bonne partie du reste du Royaume. Mais Bacco n'avait toujours pas fini son monologue et aboyait doucement son récital en multipliant les mouvements de mains et les frémissements de la soie qu'il portait. Il était grotesque.

- Et maintenant il y a son Voyageur. Tu disais vrai l'autre fois ; les Voyageurs, quand ils ne sèment pas une monstrueuse pagaille, sont extrêmement bénéfiques. Hector de Bonaloi, qui a gardé le palais pendant plus d'une année, était accompagné, dit-on, de trois Voyageurs...

Et cela s'était produit l'année 2006 du calendrier humain, Nedru ne l'ignorait pas. La journée passait ; le Gris le coupa un peu abruptement;  

-Rien ne me lie à ce Dèz. D'ailleurs, il a certainement choisi de servir le Lupini en croyant que je ferai de même, comme si je pouvais le préférer à quelqu'un de votre trempe. Pour ma part, je vous suis désormais dévoué et je crois avoir été clair sur mes intentions depuis le début.

Si Bacco venait d'apprécier le compliment, il le dissimula admirablement. Encore que l'analyste était assis dos à lui désormais, fatigué de surveiller chaque réaction. Ces intrigants étaient des imbéciles. Il en changeait plusieurs fois par mois ; qu'attendre d'autre de leur part ? Son avis était qu'il se donnait bien du mal pour rien. Malgré tout, il était un étranger et cirer les souliers de ses messieurs était une nécessité.

-J'espère que vous vous attirerez toute la gloire de ce petit jeu d'armoire de fer. J'ai dissimulé la correspondance en un lieu que je ne saurais que vous conseiller de garder pour vous même jusqu'au dernier moment. Si vous la « trouvez » vous même et la sortez de sa cache devant quelques uns de futurs administrés, je suis persuadé que l'effet sera plus saisissant que si vous y envoyez directement le peuple. Si je puis me permettre...

Et l'analyste dévoila quelques cartes de sa collection, conseil après conseil. Nedru tenta de ne pas trop en faire, ne pas trop se dévoiler devant Bacco. Ne pas s'emporter, voilà qui était pour le Gris un exercice plus délicat qu'on ne pourrait le croire ! Dès qu'il agissait dans sa sphère de compétence et que cela impliquait de longs discours, le londonien pouvait se laisser aller à un narcissisme dangereux. Mais flatter Leto Bacco régulièrement suffisait à éloigner ses soupçons, semblait-il.
Aussi quand Nedru lui expliqua en détail comment s'attirer sur lui seul toute la gloire d'un événement programmé par le trio, et cela sans paraître au yeux de Guilio et Lupini pour un traître. Bacco finit par croire que chacune des idées était née dans son propre esprit et que Nedru ne faisait que confirmer ce qu'il avait déjà imaginé. Il suffisait de tenir éloigné le duo dans la journée d'après demain, pendant la partie « physique » du plan. Les laisser en bonne compagnie à faire de la diplomatie et fomenter quelques alliances dans le dos du canidé ; voilà quelque chose qu'ils ne refuseraient pas.

Puisque le Bacco avait confié à son Voyageur sa relation particulière avec Lupini, Nedru s'attarda  timidement sur quelques propositions visant à réduire l'influence de ce dernier, plus ou moins rapidement, plus ou moins totalement.


-Et Lupini souhaite profiter de l'alliance, vous disiez ? Le profit est une chose admirable, mais il est regrettable qu'il se fasse souvent sur le dos d'un perdant. J'ai d'ailleurs appris que les Lupini étaient favorables à la tonte, pour tout et rien ?..

L'endroit était censé être purgé de tout espion, mais le londonien préférait encore se faire comprendre plus par mimiques et métaphores que platitudes à ne pas mettre dans la mauvaise oreille. Bacco était délicieusement réceptif. Très vite, il fut si enhardi qu'il ordonna de faire immédiatement transmettre à Lupini un message, d'espion à espion. Le contenu n'en serait certainement jamais dévoilé, à moins que le loup ne se retourne directement contre ses anciens alliés. Mais sa rédaction était en fait si parfaite que, tout en étant limpide au yeux d'un lecteur « sanguinaire », elle n'engageait aucunement Leto Bacco dans la prise d'acte du grand loup. Un Lupini à qui il ne manquait plus que le qualificatif de « méchant » pour que son rôle dans la fable soit parfaitement clair...

Mais pour ce soir, cela suffirait. Bacco en avait fait assez. Il avait bu et feint de boire, puis usé de charme, de promesses et de mensonges tout son content. Comme la conversation s'éternisait, il dodelinait de plus en plus lourdement et demain serait pour lui une longue journée. Si Nedru disparut au milieu d'une phrase, rien n'indique que son noble interlocuteur s'en soit seulement rendu compte.
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MessageSujet: Re: Ménage à trois [solo] Ven 29 Aoû 2014 - 2:42
24 décembre, 9h30, Londres
Le londonien ouvrit péniblement ses yeux collés par une quantité trop importante de sommeil . Ou étaient-ce les somnifères ? Toujours est-il que le jeune homme se sentait, sinon vibrant dans son intellect, physiquement pâteux. Il s'imposait des nuits de sommeil trop longues, alors que le Royaume qu'il visitait désormais laissait le temps s'écouler d'une façon parfaitement acceptable pour peu que l'on ait des plans organisés. Douze heures du monde réel ; vingt quatre dans le Royaume(ou un cycle solaire), à peu de choses près .

Se massant le visage, Nedru effectua son rituel quotidien composé d'une douche, d'une attentive écoute de messages, d'un petit déjeuner riche et de quelques exercices d'assouplissement. Ses muscles avaient-ils connu une quelque croissance au cours des derniers mois ? Ce n'était pas flagrant : mais là où ne se trouvait autrefois qu'os et chair, ses efforts finissaient par payer. Un mince sillon de muscle longeait ses avant bras et ses triceps. Pas de quoi gagner un bras de fer sans doute, mais le lancer de fléchettes n'en serait que plus efficace.

Ce constat agréable ne permettrait pas non plus de calmer son excitation. Non pas que la date affichée sur le calendrier fut pour lui particulièrement exaltante ; le vingt quatre décembre n'était pour lui qu'une occasion de perdre contact pendant une ou deux semaines avec les dealers qui se cherchaient une bonne conscience et des nouvelles résolutions morales éphémères pendant cette si touchante période des réunions en famille.


Non. Aujourd'hui dans Dreamland, au sein d'un Royaume insignifiant, se produisait le début du coup d'Etat qui lui servirait de tremplin vers une aire d'où il contrôlerait plus d'informations et d'individus. Aujourd'hui donc, se jetaient des dés. Si tous les pions bougeaient comme il fallait, il pourrait se coucher assez tôt pour assister à la journée décisive en personne. En cet instant et période de l'an, le jeune homme avait fait le choix de placer Dreamland parmi ses priorités là il n'avait fait que le considérer comme un outil au cours des dernières années. Cela dit, il n'oublierait le monde réel pour autant.

Pour preuve, Nedru enfila son éternel manteau, saisit une fléchette et l'envoya voler vers la cible située en face de sa porte d'entrée. Il passa le seuil sans chercher à vérifier que le triple 20 était touché ; il ne manquait jamais le meilleur score. En passant le seuil, toutefois, il lui sembla que le son du choc qu'avait fait son projectile à l'impact était inhabituel. Son imagination, sans doute.

Le froid humide, fidèle ami de l'anglais, l'accueillit à l'extérieur. Nedru abattit sa capuche tout en dévoilant sur son cellulaire les quelques messages laissés par ses « amis ». Faute d'autre mot pour qualifier ceux qu'il fréquentait à la fois pour ses études et en dehors de celles-ci. Seulement les études ; vous aviez des camarades. Seulement en dehors ; vous aviez des connaissances, des clients et des contacts.
Pour les deux à la fois et bien que le jeune homme ne se servit de ces individus avec guère plus d'altruisme qu'avec les autres, le mot « ami » devait sans doute s'appliquer. Ils servaient d'alibis, de contact occasionnels, certains -à l'égard de Serena- étaient des relations influentes et d'autres enfin parvenaient à éveiller en lui la passion du jeu, de la compétition et sa curiosité insatiable. Mais il ne les respectait que par rares excès de faiblesse et n'avait pour eux pas une seule once d'amour.

Pourtant, peu étaient ceux qui s'en seraient rendu compte. Le jeune brun était volubile en mots et en messages électroniques, presque toujours disponible, souvent perspicace et généralement agréable avec son interlocuteur. Il allait de lui même avec un grand sourire au lèvre se diriger vers ses amis pour les surprendre d'un doigt dans les côtes ou d'un mot inattendu. C'est pourquoi sur son écran lisse et brun, quelques six messages de la part de ce bouillon attendaient d'être lus. Serena, entre autre, mais aussi Harold, Edward et Stuart. Serena se désolait qu'ils ne puissent passer la soirée ensemble, mais la fête était avant tout familiale et elle n'allait pas l'inviter chez elle, pas si tôt dans leur relation. Elle se désolait encore qu'il ne puisse la fêter dans sa propre famille, puisque le brave Nedru avait eu l'honnêteté (!) de lui apprendre qu'ils n'étaient pas en excellents termes. Suivait le conseil d'aller rendre visite à Stuart, qui serait seul lui aussi.

Aucun d'entre eux n'était un Voyageur ; le Gris avait vérifié qu'aucune de ses connaissances et « amis » ne pouvait garder un souvenir de lui et de sa réputation dans le monde onirique. Il n'était pas allé vérifié personnellement pour chacun puisque cela pouvait s'avérer dangereux et notamment en cas d'apparition en milieu hostile (il soupçonnait d'ailleurs la brillante Serena d'avoir peur du noir) mais  les autres de leur côté, rêvaient souvent de Kasinopolis, sous forme de rêveur.

Les trois autres messages étaient donc les réitérations d'invitations à passer noël avec lui. Nedru déclina celles d'Harold et Edward, préférant celle d'un Stuart qui avait l'avantage de se coucher fort tôt. Et puis, cela ferait plaisir à Serena...

Soufflant dans ses doigts, Nedru prit la route qui lui semblait juste, s'attardant uniquement pour entrer dans une petite supérette idéalement bondée. Se mêler dans une foule était toujours aussi jouissif ; le jeune homme prit un malin plaisir à traîner plus que de raison avant de choisir la bière idéale pour la soirée qui se profilait. Ses pensées étaient ailleurs mais de toute façon il avait horreur de la bière.

Il pensait à Leto et à Guilio. Il ne fallait pas oublier que le premier, sous ses airs benêts, jouissait d'après le loup de la capitainerie et des chats du pot de lait, d'une très grande popularité dans le Royaume. S'il n'avait rien fait pour impressionner le Gris ces derniers jours, il avait su diminuer le prix du vin -que produisait les Bacco en quasi monopole- progressivement jusqu'à son coup d'Etat. Et pour obtenir le soutient des masses, quoi de mieux que proposer de l'alcool à moindre coût ? Nedru fit voler dans son autre main son paquetage douloureusement lourd, inconsciemment.
Guilio, lui, restait une énigme pour le londonien. Sa famille était influente et l'histoire avait montré qu'elle était significativement présente dans les renversements de pouvoir pour le titre de gouverneur, au sein des guildes marchandes locales ou de toute autre institution du Royaume. Contrôler Guilio et avec lui les Achenza était nécessairement plus intéressant que contrôler un Bacco Leto à la popularité et aux stocks de vin limités. Cependant, Guilio ne semblait pas lui même maître de ses actions et plonger au cœur d'un nid d'espion  pour prendre le pouvoir sur lui n'était pas une stratégie pertinente pour le moment. Mais... Peut être aurait-il le temps de tourner lentement sa veste.

C'est ainsi que, quelques idées germant dans son esprit, le plus jeune membre de la famille Etol sonna chez Stuart tout en l'interpellant via téléphone interposé.

- Ami loir, bonjour ! Il est encore tôt mais déjà, me voilà ! Tu étais seul pour la journée non ? Un temps. Oh, et j'ai quelques bières.

Le verrou de la porte annonça qu'il rendait les armes dans un déclic sonore et le brun s'engagea bientôt dans un ascenseur qui le mènerait sur un pallier, où une porte était ouverte à son attention.

Stuart se montra aussi courtois et jovial que ses manières de petit aristocrate anglais en quête d'indépendance permettaient. Il n'avait pas le verbe facile en société mais s'avérait être un interlocuteur intéressant pour les conversations en tête à tête, bien qu'il fut affreusement prétentieux (les hôpitaux sont charitables, oui). Il avait par ailleurs le mérite d'être un joueur d'échec d'un excellent niveau puisque juste légèrement inférieur à celui de Nedru. Qui ne lui fit pas de cadeaux, nonobstant ce jour particulier. Trois victoires et une défaite plus tard, soit environ cinq heure après l'arrivée du brun, le repas fut, comme il se devait, commandé et payé par le Gris pour faire passer la mauvaise humeur de son plutôt mauvais perdant de camarade.

Comme Nedru s'était efforcé de saouler ce bon Stuart avec toutes les liqueurs disponibles et qu'il se montra aussi servile que possible en s'écrasant sans vergogne dès qu'un différent de point de vue apparaissait dans la conversation, Stuart saoul comme une barrique s'excusa sans cérémonie en mettant proprement Nedru à la porte.


Pendant qu'il rentrait chez lui, un message de Serena indiquait qu'il était minuit passé ; « Joyeux noël ! »
Foutaises.

Il était donc forcément bien trop tard quand Nedru ouvrit le seuil de sa maison pour se jeter dans son lit ; les deux somnifères pris dans en fin de soirée faisaient déjà leur effet. Il pensa à Bacco Leto et à sa tenue ridicule sans grande difficulté et s'endormit le sourire aux lèvres.
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MessageSujet: Re: Ménage à trois [solo] Ven 29 Aoû 2014 - 15:50

Le mouvement était lancé. Une foule dressée à l'assaut de la colline, haranguée ici et là par des hommes choisis et leurs slogans. Plus qu'un coup d'Etat, le Royaume du 16ème Port connaissait cette fois une petite révolution, pour le plus grand bonheur de ses habitants qui trouvaient là une amélioration de leur distraction bimensuelle.
Le londonien apparut non loin de Bacco, qu'il repéra dans l'espace laissé par ses doigts tandis qu'il réajustait son masque. Impossible pour ce dernier de le rater en revanche, étant donné qu'il se trouvait face à lui, perché sur une palissade dressée par des créatures dont tout portaient à croire qu'elles étaient des opposantes. Pas à l'actuel gouverneur, mais bien au trio en candidature de remplacement... Ca pour un coup de chance.. Une obscure divinité avait sans doute un sens de l'humour particulièrement acide. Nedru calma la figure tremblante de rage de son maître actuel en tendant ses mains dans un geste apaisant, avant de se tourner sur lui même pour faire face aux défenseurs de Delossa.


- Oyez oyez !

S'il avait utilisé une intonation joyeuse, l'excès de joie était ici déplacé et donc (relativement) inquiétant. Son apparition déclencha un silence de chaque côté de la rue, lui laissant l'opportunité de s'exprimer à son aise. Un coq et sa compagne reculèrent même devant son apparition en murmurant « Un voyageur... », manifestement effrayés. On le prenait sans doute pour une vulgaire brute du même acabit que la plupart de ses pairs.

-Je suis sûr que vous avez vu le sieur Leto de la famille Bacco et ses gens, juste derrière moi ? Une question me vient à l'esprit... Pourquoi les empêcher de passer ? Qu'à bien pu faire cet honnête gentilhomme pour s'attirer votre haine ? Empêcher Delossa de continuer à mettre en place sa subtile politique de terreur ?

Il profita de la peur distillée pour former des phrases inquiétantes, tâchant de ne pas trop forcer la dose. Quelques vivats se dressèrent contre lui, guère plus que des chuchotements irrités, jusqu'à ce qu'un grand reptile prenne son courage à deux mains, pour faire à son tour résonner sa voix dans la rue murmurante.

-Politique de terreur mon cul ! Delossa est seul contre trois, dont un Lupini et un d'Achenza ! Et un Voyageur maintenant, et un autre à ce qu'on dit ! Qu'est ce qu'on gagne à embrasser des pestiférés, hein ?
-« Subtile politique de terreur », disais-je !.. Vous ne pouvez que feindre d'ignorer l'attaque menée contre la Fratrie il y a trois jours ! Une attaque oui ! au vu des forces déployées. Tout ça pour quoi ? Ah oui, bien sûr... Y trouver des pseudo preuves de leur participation aux meurtriers accidents du Quatorze ! Voilà donc comment l'on empêche autrui de chercher à gouverner dignement ? Par des tontes secrètes mais massives et des preuves fabriquées ?

Cette tirade fit sans doute transpirer Bacco plus que le reste de l'ascension de la ville jusqu'à son objectif, au sommet. La Fratrie, puissante organisation spirituo-militaire, avait été trahie par l'alliance dont il faisait lui même parti dans le but de les empêcher de prendre le pouvoir à « leur suite ». Par exemple en profitant de la position d'un Lupini avec qui ils étaient en très bon termes.

Les preuves de leur implication dans les événements du Quatorze (un obscur attentat qui avait mal tourné) avaient été placées par un espion d'Achenza et elles étaient donc évidemment fausses. En le criant sur tout les toits, Nedru ne pouvait qu'angoisser ce bon Leto qui avait participé à la supercherie ! Mais dès lors que l'examen  des pièces établirait l'existence d'une contrefaçon, qui irait-on accuser d'autre que Delossa ? Le mouvement quasi révolutionnaire lancé par le trio prenait sa source dans la réaction à « l'injuste attaque » menée contre la Fratrie. Cette mauvaise foi doublée d'une telle trahison était rare, même dans ce royaume, étant donné la perte que représentait l'éviction d'un allié dans les jeux politiques. Et la Fratrie avait été, parait-il, un allié de taille.

Mais c'était une perte bien faible lorsque l'on était trois, en fait. Heureusement ce n'était pas de l'avis de l'opinion publique qui n'avait tout simplement pas l'habitude de telles amputations. Peu de gens iraient sérieusement émettre l'idée qu'ils aient pu agir si sournoisement. Et pourtant, ce n'était même pas une idée de Nedru.


-Ce sont des salades !
- Je vous le dit sans ressentiment ;  vous me faites de la peine. Je n'ai mis les pieds dans ce royaume que depuis une semaine et moi, un simple Voyageur, ai été immédiatement choqué par le climat qui y régnait. Vous savez ce que l'on dit ; « plongez une grenouille dans de l'eau bouillante et elle en ressortira sur le champ. Faites chauffer l'eau dans laquelle barbote une grenouille et elle périra lentement sans s'en rendre compte ». Vous êtes dans cette eau chaude depuis trop longtemps, j'imagine. Mais un étranger se brûle les pieds en entrant ici !
J'ai prié Baco Leto d'accepter mon aide, afin d'essayer de sortir ce Royaume de la folie dans laquelle il baignait.  

- C'est des foutaises, écoutez pas les gars ! On se brûle les pieds que chez les phénix, et on est plutôt loin des zones extérieures ici, tu trouves pas ?

Les rires qui jaillirent n'étaient pas francs, et moins bruyants que les vivats qui accompagnaient les déclarations du Renard Gris. L'analyste faisait confiance à son pouvoir pour l'aider à trouver les mots censément adéquats. Tandis que son interlocuteur calmait ses troupes, Nedru haussa encore un peu le ton, sans colère.

-Qui choisissez vous d'écouter ? Celui qui accuse avec des preuves, au nom d'une cause supérieure et sans autre but que de voir justice et bon sens régner en votre Royaume ? Qui accompagne Bacco Leto à la réputation immaculée ? Ou celui qui force à ne pas plier pour mieux rompre et à entraîner autant qu'il peut sans sa chute ? Quel aspect du règne de Delossa vous arrange, messire ?

Cette dernière tirade ébranla tous ceux qui se trouvaient derrière la palissade à ses pieds, y compris son interlocuteur. Ce que Nedru n'avait que soupçonné s'avéra être juste ; ce lézard était un espion à la solde de Delossa. Si sa dernière tirade n'engageait à rien (après tout, ceux qui se trouvaient derrière le barrage trouvaient logiquement leur contentement dans le règne de l'actuel gouverneur), son effet s'en trouva démultiplié par ce statut d'espion que n'ignoraient pas certains des défenseurs. La chance est une chose qui se force !

C'est pourquoi le chahut éclata derrière cette palissade et le lézard fut bientôt mis de côté -et vraisemblablement bâillonné. Nedru sauta de son perchoir pour rejoindre Bacco et ses gens tandis que l'on écartait les charrettes et barils pour dégager la voie. L'analyste du monde onirique fut gratifié de chaudes -et insupportables- tapes sur l'épaules, mais rien pour l'empêcher de sourire sous son masque tandis que son canidé de maître hochait la tête dans un signe de gratitude mêlée à du respect.
L'idiotie était le seul bain brûlant dans lequel baignaient ces bêtes.

Malgré tout, il n'en avait pas fini avec cette palissade. Si son petit discours entamerait sa réputation locale de « Renard Gris Pacifiste », il n'en était pas encore question cette nuit là. Nedru sut rester à sa place. Ainsi, lorsqu'un vieux cygne vint le voir à la tête d'une véritable petite délégation des anciens défenseurs de la palissade, il prit soin de ne pas s'attirer tout le crédit de cet épisode.


-Vous avez parlé de preuves sans en montrer, voyageur. Vous feriez bien de tenir parole, sans quoi cette petite révolution, bâtie sur du sable, avortera vite.
-J'ai toute confiance en Leto. Il ne serait pas venu ici en personne s'il se pensait capable de se faire lyncher. A qui ai-je l'honneur ?
-Jacquemet de Guery.

Il occupait ce qui se rapprocherait le plus du poste d'architecte public de la cité, d'après ce que Nedru avait retenu de sa venu au Pot au lait (louée soit sa bonne mémoire des noms). Ainsi l'analyste mena l'ambassadeur des insurgés vers Bacco, en laissant à ce dernier le prestige de la négociation. Malgré tout, comment ne pas s'empêcher de douter de l'intellect du canin ? Nedru lui glissa le plus doucement possible -tout en tentant d'avoir l'air le moins conspirateur possible « -Jacquemet de Guer souhaite s'assurer de la présence de preuve. Puisque vous allez chercher la « correspondance », assurez vous de lui montrer sur le champ ?  ». Leto acquiesça en l'éloignant d'un geste de la main. Abjecte imbécile ! Mais Nedru laissa glisser l'insulte muette et il laissa à Bacco le soin de faire face au regard de Jacquemet, devenu méfiant à la motion de « correspondance ». Le truc était connu.

Alors que la foule progressait le long des rues pentues menant au palais du gouverneur, un événement qui n'était pas prévu vint interrompre tout ce beau monde. Une troupe bariolée traversa la route au son des flûtes et des tambourins, des rires et des claquements de mains rythmés. Un flot d'une trentaine d'individus peut être, pas plus, mais cela aurait suffit à ruiner l'ambiance du moment. Dans un autre lieu, sans doute ? Car si devant les révolutionnaire traversa un véritable petit bal masqué (Nedru et son costume manquèrent de se faire embarquer à leur suite), rien n'indique que quiconque s'en trouva troublé le moins du monde. Le temps s'arrêta un instant, Jacquemet de Guery et Bacco Leto continuèrent leur conversation comme si de rien n'était (en se bouchant l'oreille côté musique, peut être), quelques badauds qui avaient étés entraînés dans l'ascension sans savoir pourquoi sifflèrent quelques notes joyeuses à la suite du cortège...  Puis le calme revint et tout le monde reprit sa route.

Ce genre de chose était... courant ? Se référant à ses lectures du monde réel, Nedru estima que le cliché du bal masqué dans une cité état italienne était suffisamment répandu pour entraîner ce genre de comportements aux moments les plus inopportuns. Il s’esclaffa discrètement.

D'autres échauffourées éclatèrent bien une ou deux fois, mais le mouvement mené par Bacco progressa globalement sans violence à mesure qu'il se trouvait accompagné de partisans de Delossa tels que l'architecte public De Guery. Alors, bientôt, les colonnades et le toit caractéristique du palais du gouverneur se dévoilèrent. Puis se fut au tour de sa façade élégante et aérienne, ouvragée sobrement, qui se détachait fièrement sur l'horizon du haut de son esplanade. Enfin, sa vaste entrée se dévoila, devant laquelle se tenaient quelques piquiers visiblement surpris par la masse qui avançait vers eux, et progressivement effrayés tandis que l'idée de devoir faire face cheminait dans leur esprit.

Inutile de préciser qu'ils ne furent pas d'un grand secours à la défense de l'édifice. Dans ce Royaume où les morts violentes étaient aussi rares que réprouvée, on se rendait plus vite qu'on ne levait une arme. L'humiliation de la défaite, si elle était durable et que la tonte partielle (rien à voir avec une tonte totale, opprobre suprême) qui s'en accompagnait parfois diminuait nettement la popularité du vaincu, restait de loin préférable à la mort. Les seuls cas de violence réelle se manifestait à l'encontre d'autres créatures d'oniriques, de potentiels Voyageurs mal intentionnés, ou lors des duels d'honneurs qui se terminaient régulièrement par de sévères blessures. Nedru ne craignait pas ces pitres, sans doute aussi farouches que les gardes de Bacco qui avaient tentés de le frapper quelques nuits auparavant.

Méprisables petites choses ! Jamais ils ne pourraient s'avérer utiles, même entre ces mains, même s'il parvenait à posséder le pouvoir pour lui seul.
Et pourtant... Pourtant, des documents fascinants concernant « l'entité-garde » lui étaient parvenus. D'après ce qu' avait compris le jeune homme -et le contraire était évidemment impossible- les gardes et miliciens de la cité naissaient et disparaissaient voir grandissaient d'une manière propre au phénomène sobrement désigné « entité-garde » que l'on trouvait dans tous les royaumes civilisés.

Ainsi, parler d'un groupe de garde formé d'individus séparés les uns des autres était délicat tant il semblait qu'ils apparaissaient toujours en un groupe ayant ses particularités propres. Quelque fois, l'entité-garde était un peu plus malfaisante et le corps qui la composait buvait, se montrait discourtois et violent. D'autre fois, c'était un ramassis de pleutres et d'imbéciles, quand ils n'étaient pas tous en surpoids et sympathiques. Quelques fois encore ils étaient sobres et efficaces... Toujours, l'entraînement n'y changeait rien et il fallait remplacer le corps de gardes dans son intégralité pour voir apparaître les premiers changements. La nature du Royaume du 16ème Port permettait, d'après les documents en question, une véritable étude de l'entité puisque les miliciens étaient amenés à en changer très régulièrement. Cela dit, l'étude en question ne fut évidemment jamais menée.

L'entité en question n'était peut être pas une « créature » en soi et certains parlaient d'un phénomène psychologique original. Selon Nedru, plus pragmatique, la chose relevait simplement d'une des bizarreries Dreamlandiennes inexplicables qu'il fallait pouvoir contrôler sans chercher à les comprendre. En l'occurrence, ces gardes avaient besoin d'être remplacés. C'est là l'importance de l'exclamation lâchée par Lupini deux jours (de ce royaume) plus tôt. « Les gardes ! » L'exclamation narquoise signifiait tout le mépris pour ceux qui étaient en place actuellement. La foule les dépassa tandis qu'un des hommes de Bacco se chargeait de les faire délester de leurs piques et emmener en lieu sûr.

L'entité-garde était une chose, les hommes de mains en était une autre. La nuit dernière, Nedru avait croisé des molosses d'aspect bien plus impressionnant que les portiers en présence. Aujourd'hui ils avaient mis les voiles, probablement en compagnie du gouverneur en personne. Se présenter à une foule inquisitrice n'était jamais un bon calcul, aussi ne fallait-il pas voir dans l'absence de Delossa une démission sans condition. La foule insensible à cette absence fut encouragée à rester à l'extérieur du palais, pour « tenir le siège », tandis que les négociateurs entraient en quête d'un gouverneur qu'ils savaient probablement absent. Déjà, Jacquemet soufflait à Leto ; « -Vous aurez à répondre de tout cela devant Delossa lui même, qui a le droit de se défendre de vous et vos preuves, naturellement.  ».

Pourtant, un individu au moins était resté. Un individu qui pointa le Gris du bout de ses plumes tendues. Une certaine grue cendrée.


-Je te reconnais, Renard maraudeur, voyageur à la solde des menteurs et des usurpateurs ! Alors tu travaille pour Bacco ? Mais tu as échoué il y a trois jours ; souviens toi comme tes minables recherches ont échouées ! Delossa ne cache rien !

Nedru activa son pouvoir immédiatement, avant que quiconque n'aie le temps de déglutir et de tourner sa tête dans sa direction d'un air mal à l'aise. Le majordome était sincère et fébrile.  Animé par une extravagante assurance d'être supérieur à son interlocuteur depuis qu'il l'avait espionné. Intriguant, rusé et intelligent. Malheureusement, comme la plupart des aspirants conspirateurs de ce Royaume, il n'avait pas été chercher assez loin. L'intelligence et la ruse se trouvent être de gros défauts lorsqu'on se persuade d'une chose fausse.

Nedru sut, de façon aussi claire et précise qu'une voix interne le lui soufflant dans l'oreille, que le volatil avait sincèrement cru qu'il était venu en quête de quelque chose de précis, avait feint de chaparder des objets sans valeur pour préserver les apparences, et était reparti les mains vides sans rien apprendre de concret. L'idée qu'il en ai profité pour placer lui même quelque chose à l'intérieur des murs ne semblait pas l'avoir seulement effleuré. Son pouvoir avait fonctionné et l'analyste lisait à présent dans le majordome comme dans un livre ouvert.

C'était trop facile... si l'enjeu n'avait pas été aussi grand, il se serait peut être passé de ce qu'il considérait comme de la triche au beau milieu d'une partie.
Oh. Et si tricher n'avait pas été dans son caractère depuis la plus tendre enfance... Malgré d'excellentes cartes, Nedru continua le bluff.


- Je n'ai pas trouvé, peut être, mais tes mensonges sont sans effet sur moi. Nous savons ce que cache ton maître, et avec plus de temps cette fois, nous trouverons les preuves !

Le pouvoir du Gris l'informa que la grue jubilait -comme s'il avait eu besoin d'une confirmation. S'il y avait eu de véritables preuves pouvant salir Delossa (et probablement d'une façon que le trio ne soupçonnait pas) , elle s'était occupée de les effacer depuis longtemps. Sa conscience était propre, son assurance intacte. L'analyste ne pouvait que lui renvoyer en retour un sourire carnassier, tandis qu'il passait sa langue sur ses canines. Plus grande serait la chute.

L'animal le mena lui et comme les autres, à travers le palais, pièce après pièce. La grue fit inspecter  l'argenterie, les vaisselles, puis chaque meuble dans lesquels se trouvaient des draps propres et repassés. Ceci jusqu'au linge sale. Un numéro qui agaça rapidement la noble assemblée ; Jacquemet de Guery lui même prit la direction des lieux qui les intéressaient tandis que Bacco insistait sur le fait -un peu trop lourdement- que le rapport était probablement dans un lieu où l'on disposait de quoi faire apparaître une encre invisible.

Arrivé aux bureaux et salons, la grue émit des réserves à l'idée de tout mettre sans dessus dessous mais chacun répliqua avec le cynisme dont il avait fait preuve un peu plus tôt. L'animal n'eut que faire de l'insulte et rangea même à mesure que l'on fouillait. Le pouvoir de l'analyste fonctionnerait pour très longtemps encore et il détermina que l'assurance du cerbère ne diminuait pas. Il cherchait même à lier conversation avec le grand cygne -indiscutablement, l'un des amis ou alliés de son maître. Mais De Guery refusa d'entrer dans ce jeu -très honnêtement- jugea un Nedru qui tenta pourtant de leur ménager quelques moments d'intimité au moment où l'on passa différents seuils.

Au bout d'une heure de recherche la grue jubilait et le Renard faisait de même, luttant terriblement pour n'en rien laisser paraître. Bientôt las, Bacco lui fit un regard entendu et ils se dirigèrent vers la pièce où un petit bureau peu utilisé contenait une épaisse liasse de papier couvert d'une fine écriture bleue. Nedru le désigna du menton lorsque tous avaient la tête ailleurs, laissant le soin à Bacco lui même de trouver le discret rapport. Le familier terme « Le limier » s'ajouterait ainsi à la collection de surnoms du propriétaire viticole.

Le Gris de son côté, se contenta d'observer la grue. Au cri de joie de Bacco, son visage n'exprima que de la surprise et un vague sourire narquois. Mais tandis que Leto commençait à lire les premières phrases du rapport ainsi que son émetteur, ce fut une véritable déconfiture. Ses pupilles rétrécirent tandis qu'il écarquillait des yeux épouvantés puis tout son corps fut légèrement secoué par un sursaut, qui lui fit perdre en un instant toute son arrogante stature. C'était subtil, mais son pouvoir délectait le jeune homme de chaque débris du masque d'assurance se fissurant. La grue ne comprenait toujours pas et son désarroi cachait, sinon le sentiment d'avoir été vaincu par ceux qu'il cherchait à humilier, la peur d'avoir été lui même trahi par Delossa. Et ceci était un pur délice pour l'analyste. Pire encore pour le majordome d'après le pouvoir du Gris ; il n'avait pas fouillé le bureau après que ce maudit voyageur l'eut approché. Un changement apparu alors dans sa physionomie.

Malheureusement, le plaisir de l'analyste fut interrompu ici, par la figure d'une jeune femme blonde qui s'aventura dans son champ de vision.


Serena ?! Le jeune brun fut forcé d'utiliser une nouvelle fois son pouvoir, libérant la grue de son « emprise ». Une seule information lui était utile, capitale. N'était-ce vraiment qu'une rêveuse ? Oui, répondit le pouvoir, tout en livrant une foule d'autres détails dont le garçon n'avait que faire. Nedru inspira longuement pour se calmer et déjà, des regards se tournaient vers la jeune fille.


-C'est une rêveuse égarée, je me charge de lui trouver la sortie. Magnifique trouvaille messire.

Il laissa derrière lui un majordome dont les cris de complot et de mensonges prirent fin brusquement, comme si on le faisait taire. Nedru ne put s'empêcher de sourire, malgré les protestation de la jeune femme qu'il tenait au creux du bras.

Comment aurait-elle pu le reconnaître ? Nedru l'apaisa d'une voix aimable et enjouée, soulevant un coin de son masque pour la rassurer.  Elle le reconnut sans peine 
;-Nedr ?.. commença-t-elle. Mais il la fit taire en posant carrément sa main à travers de la bouche de la jeune femme. -Ce sera notre secret. dit-il, et les yeux de Serena pétillèrent de joie.
Les rêveurs n'étaient pas une menace et ils étaient facile à manipuler.

Malheureusement, ce qui était vrai dans un sens l'était dans l'autre, et la jeune femme aurait tôt fait de commettre des impairs. Par exemple en dévoilant le nom du Gris dans un cri de joie. Un détail, peut être, mais cela lui importait beaucoup.

Quoiqu'il en soit, le jeune homme avait une réplique toute faite pour ce genre de désagrément. Ce n'était pas le premier rêveur, belliqueux ou pas, qui s'égarait auprès du londonien. Contre ces derniers, il avait déterminé qu'une seule chose fonctionnait à merveille.

Il flirta avec Serena, sa main dans la sienne pour l'entraîner dans des salles de plus en plus sombres. Ce royaume et ce palais possédait tout ce qu'un conspirateur aime et ils entrèrent bientôt dans un petit salon dont les lourds rideaux étaient tirés. Nedru éteint les bougies l'une après l'autre, le doigt posé sur les lèvres de la jeune femme pour la contraindre poliment au silence, dans une attitude ambiguë. Dans le noir complet, il s'approcha lentement d'elle. Et murmura.


-Tu es morte.

L'uppercut qui suivit aurait réveillé un voyageur et Serena disparut avant même de s'écrouler au sol.

Le secret résidait dans le choc ; tous les rêveurs y étaient sensibles. Son pouvoir cessa de mettre à jour la liste d'informations qu'il avait réussi à déterminer ; pour la plupart inutiles étant donné que le garçon la connaissait déjà suffisamment intimement. Il nota tout de même l'excellent esprit de déduction qu'avait son pouvoir, étant donné le peu d'information dont il disposait. Avec plus de recul, il eut sans doute été choqué de ce dédoublement schizophrénique et du fait qu'il attribuait une conscience propre à ce qui n'était qu'une capacité surnaturelle... Pour l'heure, Nedru poussa un soupir irrité avant de regagner le bureau qu'il avait dû quitter quelques minutes plus tôt.

A l'intérieur, Leto et les siens savouraient leur victoire tandis que Jacqumet de Guery parcourait le document d'un air grave. Le majordome avait été emmené ailleurs. Tandis que le voyageur entrait dans la pièce, l'avocat de la défense représenté par le cygne architecte ne put s'empêcher de lui demander des explications, personnellement.


-Votre numéro n'est qu'à moitié convaincant... Zolta soutient que vous avez pénétré dans le palais  il y a trois jours ; vous ne le niez pas ?
-Aucunement. Leto Bacco m'avait chargé d'y trouver ce rapport, profitant de mon anonymat au sein du Royaume pour tenter de duper les gardes. Je m'y suis malheureusement fort mal pris et ai été rapidement éconduit.
-Mais, vous auriez pu placer vous même cette correspondance ici, n'est ce pas ?
-Je suppose que c'est vrai, et j'ai même été jusqu'à cette pièce-ci... Pourtant, Zolta... Le majordome ? Oui ? Et bien Zolta a semblé être au fait de tous mes faits et gestes dans le palais, quand il m'a expulsé. J'étais parvenu à obtenir quelques menus objets qu'un certain pouvoir m'aurait pu rendre utile, mais il les a tous confisqués les uns après les autres, comme s'il savait ce que j'avais pris et  où je l'avais caché sur moi. Ce fut très humiliant, je dois le reconnaître, et j'ai craint jusqu'au bout qu'il soit sincère quand il disait tout ignorer de cette correspondance. Mais tout bon menteur qu'il soit, l'acharnement a eu raison de lui !
-Vous pourrez participer à l'interrogatoire de ce Zolta, si vous doutez encore.  s'exclama Leto.  Nedru s'inclina légèrement vers son renfort.
-Je ne suis pas si mauvais joueur. Tout cela est accablant pour Dolessa, en l'état.  

Les complots étaient courants, mais l'horreur en avait toujours été absente. Or, les changements de régime, quand ils ne s'accompagnent pas d'épurations, de tortures, de meurtres ou de mesures atroces faisant trembler un pays pendant des décennies, ne sont rien d'autre que des jeux. Jacquemet de Guery fut beau joueur et présenta des excuses à Leto.

« Joueur » était donc un qualificatif parfaitement bien choisi, qui résume à lui seul l'humeur des habitants du Royaume face à ce coup d'Etat. Ils comptèrent les machinations comme on compte des points, les rumeurs de complot d'un côté et de l'autre,  ainsi que celles de trahison. Trois joueurs se hissaient à la première place tout en en acceptant désormais d'être la cible des challengers. Le peuple était heureux de voir le jeune Lupini s'être fait des allié capables de le calmer. Il n'avait fait preuve d'aucune violence contrairement à leurs craintes et la population en était rassurée et heureuse.

Nedru ne fut pas oublié par celui qui pouvait désormais dignement prétendre au titre de gouverneur.  Comment ignorer le brio de ses discours ? Le voyageur le plus modeste de Londres fut félicité moitié moins qu'il pensait le mériter, mais c'était encore beaucoup plus qu'il ne l'aurait souhaité. Attirer l'attention n'était pas, loin s'en faut, dans ses intentions. Une fois Jacquemet de Guery écarté, l'analyste s'évertua à se montrer aussi imbécile qu'il était acceptable pour ne pas mettre la puce à l'oreille à Bacco, flattant encore et toujours le puissant canidé tandis qu'ils sortaient de la bâtisse.

Après le discours maladroit (bien que manifestement écrit à l'avance) que Bacco prononça sur l'esplanade du palais à l'intention de la foule qui y était restée massée, le jeune homme s'écarta avec soulagement des intrigants qui, déjà, venaient lui demander des détails en promettant de façon éhontée une future collaboration juteuse.  


-Puis-je annoncer la nouvelle à vos deux alliés précieux alliés dans ce renversement ?
-Aha, inutile de te dire qu'ils sont déjà au courant de tout ! Tu apprendras que les choses vont vite ici !
-En qualité de représentant de votre personne, dans ce cas ? Ceci vaut mieux qu'un rapport d'espion. Après quoi, j'irais sans doute ailleurs, la promesse que j'ai faite autrefois est désormais pus ou moins remplie...
-Oui, oui !... vas-y donc en tant que représentant. Et reviens me voir immédiatement après. Nous avons à parler, toi et moi ; inutile de nous quitter si rapidement.

Sa dernière phrase, dans la bouche de ce chien de chasse, était particulièrement amusante bien que le garçon ne fit pas mine de s'en réjouir. Ainsi donc, Bacco aussi savait flatter ? Nedru se laissa faire sans réagir autrement qu'en s'inclinant avant de prendre congé, en compagnie d'un lièvre et d'une sorte de puma qui devaient le guider.

Il était difficile d'imaginer que Nedru était là depuis moins de trois jours du monde réel... Mais Dèz avait ses preuves en une seule demi-journée passée dans ce royaume ; les autochtones étaient peut être simplement très faciles à duper ?
Dèz... L'analyste avait eu hâte de le rencontrer à nouveau... Maintenant que toutes ces pensées étaient tournée dans ce but, il se surprit à ne pas plus accélérer le pas. Le personnage était énigmatique par bien des aspects. S'il était simplet, son pouvoir ne fonctionnerait tout de même jamais sur lui à cause de la protection efficace que produisait son masque. Mais il n'était probablement pas simplet, sans quoi il se serait acquitté de sa mission avec bien moins de rapidité. Son pouvoir, quel qu'il fut précisément, était sans doute très utile à Lupini. Et l'analyste n'aimait pas ça. La prudence lui avait imposé de le rayer de ses plans aussi vite que possible ; voilà qu'il en était devenu une pièce centrale.

Dans les rues, quelques badauds montés sur l'esplanade chuchotaient à son passage le surnom qu'il s'était donné, ainsi que les histoires qui fleurissaient déjà sur son compte. « L'aurait convaincu De Guery en cinq minutes, à peine, en faisant arrêter Lissen par la même occasion, deux temps trois mouvements ! ». Tel était l'essentiel des propos, déformés ici et là pour le décrire par exemple -pour son plus grand déplaisir- en train de combattre et mettre hors d'état de nuire des voyageurs à la solde de Delossa, ainsi qu'une soldatesque démente et agressive, poussée à la folie par un lézard sournois... Les nouvelles aillaient bien vite, en effet ! Fort heureusement, ses guides ne le conduisaient pas dans la partie basse de la ville, où la populace était la plus concentrée.

Son regard croisa cependant celui d'une féline rousse, négligemment accoudée à un mur. Saphy le gratifia d'une moue de respect exagéré tout en lui faisant du bout des doigts une parodie de salut militaire avant de disparaître dans un angle de la rue. Le Gris ajouta à sa liste de corvée celle d'aller au Pot au Lait y raconter sa version de l'histoire. Plus tard.

Pour l'heure, ils se trouvaient devant l'une des bâtisses au nom de la famille Achenza. Nedru nota avec intérêt, sur le chemin, l'architecture étonnante des lieux. Ce ne fut qu'après avoir interrogé ses connaissances les plus diverses qu'il réalisa qu'elle était, partiellement, d'une réalisation nettement plus avancée que le reste de la cité. Mais ses questions absconses attendraient ; voilà que l'on le menait vers une vaste salle de réunion.

Les individus en présence étaient plus nombreux que ce qu'avait imaginé Nedru. Ils n'avaient pas chômé de leur côté non plus, à en juger par l'odeur de la pièce et les plis fatigués qui cernaient les visages de ceux qui ne s'exprimaient pas. Ceux qui le faisaient s'apostrophaient violemment sans même feindre de remarquer sa présence et pour l'heure, il s'agissait étonnamment du réservé Ife, lequel s'écharpait avec une corneille odieuse.
Dèz était là. Il pencha la tête sur le côté en guise de salut en le voyant entrer, tandis que l'ours en peluche juché sur son épaule secouait sa main d'un air charitable. Nedru se crispa. Son pouvoir, lui, épuisé, ne manifesta aucun intérêt pour le masque.

Le Gris se dirigea droit sur le grand loup qui régnait au fond de la pièce auprès d'une meute de la même espèce, dont les airs dignes ne parvenaient pas à ôter leur inquiétant aspect de prédateurs. Ils avaient l'air plus las que les autres, et manifestement plus irrités que ceux qui n'échangeaient pas en ce moment même des noms d'oiseau. Nedru inclina son visage devant eux.


- Au nom de Leto Bacco, je vous informe que le palais est libéré de la présence de son tyran. Il ne vous reste plus qu'à partager les petits salons.

Un trait d'humour que semblèrent apprécier ses interlocuteurs. S'en suivit un bref rapport, aussi détaillé que possible, des événements.  On ne l'écoutait que par politesse semblait-il ; les espions ou simples messagers avaient déjà fait le gros du travail.
Cependant, Nedru avait un autre objectif. Il insista sur la façon dont Leto avait brillé sur le terrain, notant avec joie la crispation dans le rang d'interlocuteurs que cela produisait. A la fin, il ponctua poliment «  -Et vous ? Comment se présentent les choses ?  ». Son intonation n'était pas plus impertinente que l'intonation qu'il utilisait habituellement, mais le Renard s'amusait terriblement de la rage que dissimulait Lupini. Ce dernier fulmina ;


- Les choses avancent, à un rythme désespérant ! Les préparatifs du jugement ouvert contre Delossa sont un lot de formalités absurdes ! Que cet individu laisse sa chaise, bien sagement !

Les derniers mots n'étaient vraisemblablement pas adressés à Nedru ; Lupini ne le regardait même plus. La fin d'après midi déroula ainsi son lot de nouvelles disputes dans lesquelles l'analyste n'était pas invité. Pendant qu'une tempête de cri éclatait derrière lui, il reformula son message à Guilio d'Achenza -sans obtenir d'autre réaction qu'un faible éclat dans la lumière morne de ses yeux. Il trouva un siège et s'installa entre les deux familles alliées à son maître officiel. Avant de se permettre d'ajouter une touche personnelle à l'ensemble, le jeune homme se contenta de prendre mentalement note du tableau.

D'abord, la « meute Lupini » faisait peur. Lorsque l'un de ses membre se faisait attaquer, les autres hurlaient d'une seule et même voix où perçait une rage prédatrice impossible à ignorer. Les opposants tenaient bon malgré tout -un tout composé souvent de son lot de menaces à peine voilées-  et cela suffisait à remplir de rage ceux qui les formulaient. Être au somment d'une chaîne alimentaire n'a que peu de sens lorsqu'il s'agit de discuter plus ou moins courtoisement.

Par ailleurs, nul ne pouvait ignorer la passivité de Guilio dans les débats, contrairement à une implication impressionnante de son conseiller personnel ; Ife. La famille d'Achenza ne se mêlait pas de trop près à la meute de lupins et les rongeurs présentaient des signes de richesse, de noblesse et d'assurance certains contrairement à leurs austères et violents alliés. Ils disposaient d'un nombre impressionnant d'érudits en tout genre réunis pour l'occasion, mais aussi d'une garde privée composée d'ours bruns imposants et calmes.

Les troupes de Delossa auraient dû être démunies face à cet étalage de force primitive et de pouvoir d'influence, mais ils livraient tout de même une bataille farouche. Nedru apprit ainsi que le pouvoir de Delossa était basé sur le sacré. Une religion fantoche à l'échelle de Dreamland qui semblait n'avoir d'importance que lorsqu'il s'agissait d'ouvrir un procès au Royaume du 16ème Port.

Un autre point notable fut l'absence de réaction de Dèz pendant tout la durée des discussions. Se dandinant maladroitement d'un pied sur l'autre comme pour tromper l'ennui ou les fourmis dans ses jambes, il lui arrivait de dodeliner tandis que son familier en peluche ne se privait pas, lui, de dormir carrément. Nedru avait pourtant attaché à son masque un certain pouvoir persuasion.
Le contenu lui même des débats ne mérite pas d'être longuement décrit étant donné son hermétisme et le peu d'utilité qu'ils eurent dans la suite des évènements.

Enfin, quelque chose au milieu de cet étalage de plumes, de poils, de becs et de crocs retint particulièrement l'attention du jeune homme, faisant naître en lui une joie sourde et malsaine. Car malgré le nombre impressionnant d'émissaires, de conseillers, de gardes et de muscles, seules les paroles de Mirius Lupini et Guilio d'Achenza eux même étaient notées, comme si ces seules dernières avaient un réel pouvoir. Les autres conseillaient de toute leurs forces mais ne prenaient guère la parole et s'ils le faisaient ce n'était sans faire autorité. L'émissaire de Delossa était plus ou moins la seule exception à cette règle, puisque ce dernier n'était pas présent en personne.

Situé sur une chaise en retrait, l'analyste masqué ne se priva de commenter -pour lui même- les négociations. C'était comme s'il ne pouvait s'empêcher de se faire remarquer que Leto, lui, aurait su comment régler rapidement la situation. Ses naïves exclamations eurent bientôt leurs lot d'échos en remontrances irritées. On le priait de se taire ou bien d'inviter le si lucide Bacco. Un conseiller des Achenza prit même la peine de lui expliquer que le canidé n'avait pas toutes les qualités que le Gris lui attribuait, et certainement pas celles de la diplomatie. Mais le Voyageur semblait ne rien entendre et continua à vanter les mérites du grand chien jusqu'à ce qu'un Lupini plus lucide que les autres ait l'idée de lui donner un message à communiquer à « ce génial Leto », non sans une certaine ironie teintée de jalousie.

Dèz fut alors réveillé pour mener pacifiquement l'analyste vers la sortie et Nedru s'amusa lorsque son pouvoir l'informa que les gestes du porteur de Big Smile trahissaient un assoupissement réel. Il l'entendit bailler faiblement juste avant que ce dernier ne prenne la parole.


-Alors ce Leto est vraiment doué ? Ils ont décidé de lui laisser prendre d'assaut le palais, bin je crois qu'ils s'attendaient pas à ce qu'il marque autant les esprit ! Jusqu'à ce que les messagers déboulent, aha ! Ils sont remontés les Lupini ! J'aurais peut être dû m'allier avec lui ?

Difficile de savoir si Dèz parlait pour le Gris ou pour lui même tant il marmonnait d'une voix ensommeillée. Pourtant, il tourna son masque rond vers Nedru pour attendre une réponse à sa dernière question, à laquelle le Renard ne pu répondre que par un «  peut être ! moqueur.

Il laissa finalement Nedru a la sortie, se plaignant de sa journée ennuyeuse et se promettant qu'il s'amuserait plus, dorénavant. L'analyste ne se pressa pas pour retourner au palais, où l'attendait Bacco et des promesses d'alliances fructueuses.

L'entrevue elle même ne mérite pas d'être détaillée ; elle était aussi indispensable qu'inutilement scriptée. Bacco voulait que Nedru reste et Nedru voulait rester ; ce n'était là qu'un échange sournois et évident, un jeu de dupes qui n'en étaient pas. Le Gris ne demandait rien et Bacco promettait plus qu'il ne pouvait se le permettre aussi tous deux furent également satisfait lorsque la conversation prit fin.
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Nedru Etol
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MessageSujet: Re: Ménage à trois [solo] Ven 29 Aoû 2014 - 17:51
25 décembre, 8h30, Londres

Le Gris ouvrit des yeux lourds sur son appartement. Certaines nuits dans Dreamland avaient le don de ne pas totalement vous reposer ; il venait d'en vivre une. Enfin, c'était toujours mieux que ce pauvre Dèz, qui avait réussi la performance de somnoler dans le monde des rêves ! Le jeune anglais se massa un visage légèrement illuminé à cette pensée en avant de se lever souplement pour effectuer les tâches routinières de son quotidien. Dreamland était certes une manne inespérée mais il n'allait pas délaisser ses réelles obligations pour autant. Tandis que son répondeur lui récitait une courte litanie plutôt inintéressante,  Nedru se dirigea vers sa salle de bain d'un pas égal.

Jusqu'à ce qu'une pensée le fige. Quelque chose n'allait pas. Son regard se reporta sur la cible où ses yeux venaient de glisser nonchalamment. Non, quelque chose n'allait pas. Le jeune homme s'approcha pour constater que l'unique fléchette qui y était plantée n'était pas où il aurait fallu. Il avait visé le triple 20, et le fléchette était plantée à côté. Un échec minime, en y regardant de plus prêt, mais un échec quand même... La fléchette était fichée de l'autre côté de la fine tige de métal délimitant les différents « secteurs » de la cible et plus précisément, dans ce cas précis, sur le triple 1. Viser le 20 n'est pas forcément ce qui paye le mieux aux fléchettes ; située entre le 1 et le 5, un petit écart est rapidement punitif, contrairement au 11 ou au 14 par exemple. Mais Nedru n'aimait pas jouer de façon médiocre et il était suffisamment doué dans ce petit jeu pour ne pas avoir à le faire. Après quelques années d'expérience, la petite zone du triple 20 devenait aussi imposante que la cible elle même. Et pourtant...

Le londonien retira la fléchette et en examina sa facture d'un œil expert. Elle était, bien évidemment, en parfait état. Il avait simplement manqué son coup. Pour peu superstitieux qu'il était, l'analyste du monde onirique s'en trouva vaguement troublé. Il l'avait tirée la veille, or la nuit précédente avait été assez décisive. Rater si près du but avait des allures de mauvaise augure.
Retournant aux 2, 93 mètres de distance réglementaire, Nedru s'appliqua pour lâcher d'une saccade sèche la fléchette au centre de la cible. Constatant qu'il avait fait mouche, il poussa un infime soupir et s'en alla prendre sa douche en récitant les noms des personnages influents de la cité-état du 16ème Port.


~~~~~~ Et le temps s'écoula ~~~~~~


Cinq nuits étaient passées.

Quelques uns s'inquiétaient de ne pas voir revenir des commerçants ou nobles partis festoyer dans des Royaumes voisins et qui avaient promis un retour rapide, mais les racontars des craintifs étaient gentiment moqués par les bonnes gens moins sensibles. Noël était passé, certes, mais le 13ème Port savait aussi fêter la nouvelle année dans des royaumes plus festifs ! On racontait que le Royaume des Jeux Vides et Hauts s'était particulièrement agrandi en cette fin d'année -comme chaque fin d'année- et il était probable que les plus téméraires en aient profité pour prolonger leurs séjours dans la joie et la bonne humeur.

Ce qui était certain, c'est que Nedru n'avait fait disparaître qu'une seule des personnalités à qui l'on prédisant un malheur. Deux nuits plus tôt des créatures cauchemars un peu trop zélées avaient apparemment confondu « s'emparer de la cargaison » avec « s'emparer de la cargaison et enfoncer une dague dans l'oeil de chaque personne composant la caravane » ce qui avait conduit le Renard à se demander très sérieusement s'il fallait en concevoir des remords. Contre toute attente, la réponse fut « oui, mais pas trop ».

Quelques autres huiles locales avaient été retardée par les fêtes, aidées par le matou du Pot-au-Lait qui avait tenu parole par rapport au service que Nedru avait gagné aux cartes. Délivrer un message erroné selon lequel la situation était désastreuse en ville depuis la prise de pouvoir d'un Lupini qui multipliait les tontes contre ses opposants n'avait rien, à ses yeux, de particulièrement délicat. La coutume voulant que les messages étaient souvent lus par des yeux qui ne leurs étaient pas destinés profita à la propagation d'une rumeur auprès des citadins qui s'étaient aventurés hors du Royaume (et qui avaient tous, plus ou moins, une raison de craindre la colère du jeune loup). Se permettre une semaine de plus de congé, c'était s'assurer que ce tyran serait mis sous les verrous à leur retour.

Le fait que le sanguinaire Lupini ait réellement accédé au poste de gouverneur, en plus du soulèvement ayant éclaté comme par enchantement, entraînant deux réelles tontes en punition d'une effroyable tentative d'empoisonnement... (tout cela participa à faire grandement baisser l'image de marque des loups tandis qu'en coulisses, Bacco devenait plus inquiétant aux yeux de ses camarades). Il était naturel que les bonnes gens profitent des fêtes loin de toute cette agitation !

Bref, le Gris avait été assez occupé. Seul bémol ; il avait voulu passer la nuit précédente à Relouland en quête d'informations qu'il n'avait pas trouvées. Pire ! Le londonien ne gardait aucun souvenir de ladite nuit. Il lui semblait que ce n'était pas la première fois et avait décidé de noter cet événement sur son agenda, au cas où cela se reproduirait. A part cet contretemps agaçant, Nedru s'amusait au moins autant que ceux qui dans le monde réel avaient reçu tous les jouets dont ils rêvaient.

Pour l'heure, le « conseiller du gouverneur de l'est » (les vignobles se trouvant à l'est du Royaume, Bacco avait gagné ce sobriquet familier) accompagnait ledit gouverneur pendant sa promenade digestive. Bacco flânait le long de la jetée avec l'indolence des nouveaux riches, commentant les réussites des derniers jours  ;


-Jusqu'ici, tout va bien, n'est ce pas ? Héhé ! La politique est plus aisée qu'on ne le dit ! J'apprécie ton aide mon bon Gris (un surnom qui avait été adopté par la quasi totalité de la population connaissant l'existence du jeune homme) et je dois t'avouer que même si je sais que tu manigance quelque chose, je ne m'en plains pas !
-Et puis mon cher Leto, si je ne manigançais pas, je serais probablement moins utile !
-Aha, je sais, je sais ! Quoiqu'il en soit, il n'est pas si courant de voir des Voyageurs intéressés par ce Royaume. Le canidé décrivit un large cercle de son bras droit comme pour englober les terres qu'il avait sous sa juridiction. Cette ville est petite, et ses vignobles ne sont rien en comparaison de ce que l'on trouve ailleurs dans Dreamland. Nous ne faisons pas commerce d'objets clinquants et notre peuple ne partira jamais en guerre... En somme, rien qui ne vaille la peine pour un étranger de se donner tant de mal.
-Et dire que malgré ça vous acclamez un « Gris » plutôt que mon véritable nom ! s'exclama Nedru d'une voix faussement peinée. -Vous n'imaginez pas à quel point le monde réel est ennuyeux... De la fantaisie et de la paix, c'est quelque chose qui me contente amplement, croyez moi.
-Je suis bien obligé. Bacco Leto avait répliqué sur le même ton de plaisanterie, mais ce qu'il disait était vrai ; c'était  ça ou se débarrasser de lui.

Ce qui lui avait déjà été avisé maintes et maintes fois. Si la méfiance n'était pas -et ne serait jamais effacée- dans leur relation, Nedru sentait au fil du temps que le propriétaire viticole ne cherchait qu'à lui faire confiance. Il n'ignorait cependant pas que  le Gris prenait de plus en plus de pouvoir en son nom et ce comportement ne pouvait qu'être jugé suspect.

Mais Bacco Leto n'était pas aimé du peuple pour rien et il se plaisait à vivre un quotidien amélioré plutôt qu'à spéculer sur un futur déplaisant. Son conseiller était efficace ; il connaissait désormais les liens et les noms de figures haut placée de la ville mieux que lui et son pragmatisme était appréciable. De plus, il lui avait personnellement demandé conseil avant chacun de ses faits et gestes, même pour les nuits qu'il avait passées hors du Royaume (car le brun continuait de se rendre à Relouland à chaque fois que sa curiosité l'y poussait).

En outre, le Gris avait cet avantage d'être la soupape du gouverneur qu'il servait. Les Voyageurs, même s'ils attiraient la curiosité, étaient craints dans ce Royaume bien peu capable de se défendre face à des attaques frontales et il n'était pas difficile, en cas de problème de les faire accuser de tout et rien. Dans le cas d'une rébellion, la ville disposait d'alliés proches capable d'expulser ou un deux Voyageurs masqués indisposés. Que Bacco fasse une erreur et Nedru en paierait le prix en sa qualité de conseiller... Tous deux étaient conscient de cette situation et aux yeux du canidé, c'était là la raison pour laquelle Nedru tentait de tout contrôler avec tant de soin. Grand bien lui fasse !

Comme la promenade les amenait loin de la criée et des hangars où étaient déchargés une partie du contenu des bateaux amarrés, la population se clairsema et Nedru en profita pour demander, loin des oreilles indiscrètes ;

-J'ai entendu dire que vos relations avec les autres gouverneurs s'étaient dégradées depuis votre prise de poste ?
-C'était à prévoir. Bacco avait soudain l'air grave. -A vrai dire, je pensais qu'ils montreraient des signes pour m'évincer sitôt assis sur leurs sièges. Les Achenza et les Lupini ; deux familles habituées au pouvoir et aux manœuvres... Il faut croire que mon argent est encore utile... ou alors ils ont peur de vous !
-Ou alors de la réaction du peuple. Des trois, vous êtes celui qui est le plus apprécié. J'ai entendu une chanson qui n'était pas à la gloire de Guilio il n'y a pas dix minutes, en venant ici ; « le simplet qui prend la grue pour monter dans son lit ». Quant à Lupini, s'il venait à vous faire perdre votre place...
-Je sais tout ça. Les « trois gouverneurs » sont décidemment indissociables ! Un équilibre  assez solide en théorie, mais j'aurais préféré qu'il tienne sur autre chose que ma réputation.
-Votre réputation n'est pas apparue par hasard...

Dans ses relations avec Bacco désormais, le jeune homme parlait parfois d'un ton volontiers désapprobateur -comme c'était le cas ici- pour donner l'illusion de la franchise. Une fois encore, ce compliment masqué fit mouche. Bacco se savait aimé du peuple et il se rendait compte que, du trio, il était le mieux placé. Le réseau d'espion des Achenza n'arrivait pas à venir à bout de l'argent que Nedru investissait judicieusement dans des hommes « de confiance », ni sur ses propres informations. Et si les aristocrates lupins n'avaient pas grand chose à craindre, ils ne disposaient guère que du prestige de leur nom (qui était aussi craint que respecté) pour lutter contre celui, de plus en plus loué, du bourgeois. Petit à petit germerait sans doute dans l'esprit du canidé l'idée de prendre la place dominante...

Le jeune londonien et Bacco s'assirent sur un banc au bout du quai tandis que les deux gardes du corps du gouverneur de l'est se postaient à un mètre de là, tournant respectueusement le dos aux conspirateurs.


-Tu as dit que le peuple n'acclamait pas ton nom. Il te suffirait d'enlever ton masque, pour cela, non ? Et ensemble, nous régnerons sur la galaxie ?
-Ce masque m'est malheureusement indispensable pour survivre, désormais. Les Voyageurs sont moins doux entre eux que vos concitoyens. Pour mon nom, tant pis ! le Gris me convient.
-Si c'est quelque chose que je peux régler, ce serait avec plaisir que je te rendrais ce service, le Gris.

A travers son masque, Nedru fixa un moment les yeux de Bacco avant de répondre. Le chien ne mentait pas. S'en était presque touchant. Le jeune homme hocha la tête avant de rediriger son regard vers l'horizon.

-Je vous remercie.

Un court mais néanmoins paisible moment plus tard, passé à écouter les mouettes et le ressac des vagues ;

-Bon, ça va être l'heure d'y retourner, ou l'on va encore me reprocher de passer plus de temps à manger qu'à régler les problèmes !
-Je suis juste derrière vous.

Le petit groupe se mit en marche jusqu'au palais du gouverneur d'un pas qui se voulait leste mais ne l'était objectivement pas. Il y avait bien trop peu de travail pour trois gouverneurs, dans ce pays où tout était si immuable que l'on pouvait se permettre de changer de dirigeant plusieurs fois par mois. La plus grande partie du travail de Bacco -et donc de son conseiller- consistait à délivrer ou refuser des autorisations commerciales diverses, locales ou jusqu'aux Royaumes voisins, mais les implications réelles étaient minimes (bien que d'une importance « extraordinaire » d'un point de vue politique locale).

Négocier avec la guilde des marchands en maintenant les intérêts des débits locaux était plus délicat qu'il n'y semblait ; chaque habitant de cette ville tentant par des moyens détournés de s'octroyer des monopoles illégaux par des jeux d'alliances, autorisations et interdictions en tous genre. Le pouvoir d'analyse de Nedru couplé aux informations qu'il avait accumulées n'était que rarement dupe à l'égard des fausses bonnes volontés, aussi les choses se passaient plutôt convenablement. Le reste des pouvoirs régaliens dont Bacco avait la charge, et notamment la protection de la valeur de la monnaie n'avait pas pour le moment eu besoin d'être exercés.

De son côté, Lupini gérait évidemment les troubles de la cité. Il était « le gouverneur du sud », puisque ses interventions se situaient généralement dans les quartiers chahuteurs. L'exécutif faisait en sorte de ne pas se faire trop mal voir -exception faite des deux tontes des jours passés- et les nouvelles consignes de la milice semblait avoir accru son efficacité. Lupini s'était chargé de faire une saignée parmi les corrompus pour introduire -à terme- ses propres hommes aux postes clés de la protection de la cité et il semblait plus que satisfait.

Enfin, Ife et la puissante famille d'Achenza se chargeaient de faire réviser les questions judiciaires les plus fâcheuses, abrogeant les décrets les plus « injustes » du règne de Delossa. En coulisse et de façon nettement plus efficace, les hommes de Guilio se tenaient informés sur toutes les formes d'opposition naissante et promettaient d'en étouffer une ou deux dans l'oeuf. Le gouverneur de l'ouest, pour fantoche qu'il était, gardait sa place bien qu'il passât de plus en plus de temps entre les mur du palais de l'esplanade.


Quoiqu'il en soit, Nedru avait promis de passer les trois heures d'audience du jour auprès de Bacco et il s'acquitta de sa tâche modestement, n'intervenant guère que lorsque son pouvoir l'avertissait qu'un mensonge trop immense était prononcé.  Il avait la chance d'avoir voix aux chapitre sur des questions d'ordre « extra-nationales » mais avait décidé de ne pas se jeter sur ces questions de façon trop visible. Le Gris rongeait son frein, notant en lui même les menteurs (l'ensemble des représentants de la guilde des marchands, peu ou prou) et les honnêtes gens, décidant s'il faudrait ou non aller chercher les preuves desdits mensonges au cas par cas afin de jeter l'opprobre sur de futurs adversaires politiques.

Après trois longues heures, Nedru conseilla à Bacco d'envoyer des hommes chez un certain Rido, lequel avait menti avec le plus de fougue (concernant son respect strict des investissements en une monnaie de troc presque similaire à l'essence de vie -du vin- justement une affaire « régalienne ») afin de montrer l'exemple. Nedru tenait à ce que ce royaume garde son or, considérant que commercer avec l'essence de vie attirerait trop d'objets « clinquants » comme disait Bacco, et les Voyageurs qui allaient avec. Or, il était encore trop tôt pour ça.

Le Gris retrouva ensuite Dèz à la Duchesse, comme ils tentaient de le faire chaque jours où ils étaient ensemble dans le Royaume. Après une heure passée en compagnie de Saphy, le pouvoir de Nedru annonça ;
« Bois d’ébène aux cornes, le bois de l’avidité compose sa dentition tandis que le bois de la joie en compose la partie principale. Il inspire la confiance, le bonheur, l’innocence et la une pointe de malignité ambigüe. Dez inspire la confiance, le bonheur et l’innocence, teinté d’un appât du gain propre à tout marchand qui se respecte. » La dernière utilisation de pouvoir de la journée.

-Le Gris ! Mon masque te va toujours aussi bien ! Ne l'abîme pas hein ?
-Aha, non ! Tu as l'air en forme, Mirius t'as finalement chargé d'autre chose que de marcher sur son ombre ? Il se leva en tendant sa main à « La Chasseuse » pour l'aider galamment à se lever. Je serai ravi de poursuivre cette conversation plus tard. La chatte rousse sourit en réponse au salut du marchand de masque et s'en alla de sa démarche féline.
-On peut dire ça oui ! Ponpon et moi formons les hommes de Lupini, il en avait assez que je m'absente. Sa voix était penaude, mais il reprit d'un air excité ; D'ailleurs, j'ai trouvé ça !

Il déballa un masque en forme de bec et laissa à Nedru le loisir de le manipuler avant de le ranger avec mille précautions. L'analyste jugea que l'objet devait effectivement avoir une jolie valeur mais son attention était évidemment portée ailleurs. Dèz formait des troupes ? Qui pourrait croire que ce type en bermuda, affalé sur un chaise d'un air exténué soit bon à autre chose qu'à attirer les ennuis en récoltant ses masques ? C'était pourtant, indubitablement, un garçon doué. L'analyste n'avait appris que peu de choses sur lui mais il semblait que Dèz soit bien moins inoffensif qu'il semblait.
Au fil des jours, le Gris s'était habitué à sa présence et les occasions où ils se croisaient étaient toujours intéressantes. Dèz n'était pas avare en informations ; il décrivait son quotidien avec précision, donnant des informations juteuses sans demander de contreparties. Et la façon dont il les divulguait, au compte goutte et par sous-entendu, dénotait d'une intelligence bien plus correcte qu'il ne semblait au premier abord. Tout comme Bacco se demandait quel était le véritable objectif de Nedru, ce dernier ne pouvait que s'interroger sur les motivations du vendeur.


-Tu disais me suivre pour trouver de quoi t'amuser, mais je vois que tu y arrives bien sans moi !
-Oh ce n'est drôle que parce que tu es là ! Qui l'emportera de mes hommes bien formés ou de tes alliances de marchands ?! TINTINTSIIN ! Ce suspens est insoutenable !

Une façon comme une autre de résumer la situation tout en affirmant que, tout comme Nedru tirait les ficelles derrière Bacco, les hommes de Lupini pouvaient soudain devenir ses hommes. Cela dit, il perçait dans la voix une intonation fausse, presque un mensonge, mais Nedru n'arrivait pas à être certain que ce fut le cas. Non vraiment, Dèz contribuait à faire de cette prise de pouvoir un jeu amusant ! Le brun sourit d'un air satisfait.

-Peut être l'espion de Guilio qui nous écoute ? Nedru rit faiblement en réponse au gloussement de Dèz, avant de commander un pichet de vin (sur le compte du gouverneur).

Peu de temps après, les deux Voyageurs se séparaient. Ils s'étaient communiqués les messages de Bacco et Lupini, avaient échangés quelques nouvelles qui circulaient dans le monde des rêves, guère plus. Aux yeux du Gris, ce n'était pas là une amitié joviale mais une relation plus ambiguë, comme deux étudiants qui réviseraient ensemble pour un concours ne comptant qu'une seule place, ne perdant pas une miette des avancées de l'autre. Nedru savait qu'il avait tendance à aller chercher des sous-entendus compliqués, mais il préférait trahir un honnête homme plutôt que l'inverse. Car après tout, quel intérêt pouvait bien avoir Dèz à conquérir un Royaume ? L'analyste sourit en formulant cette question, sans aucune considération pour les hypothèses que lui listait déjà son pouvoir.

Il retrouva Saphy un peu plus tard dans la soirée, confortablement enfoncée dans un sofa du Pot-au-Lait. Cette créature était devenue une pièce à manipuler avec précaution. D'une part, elle savait qui il était vraiment ; une révélation nécessaire pour la convaincre qu'il n'était pas en mauvais termes avec le Royaume des Chats qu'elle souhaitait rallier. D'autre part, son propre réseau était assez impressionnant pour la qualifier d'adversaire plutôt que de simple pion. L'acheter n'était pas une mince affaire, mais l'investissement en valait très certainement la chandelle...

Car la Chasseuse avait un défaut, un vice aussi avantageux que dangereux, duquel elle tirait son surnom. En effet; contrairement aux créatures locales, la Chasseuse aimait tuer. C'était là selon elle le jeu le plus raffiné qui existât et rien ne lui plaisait tant que de traquer, de se tapir et de fourbir ses armes avant de capturer sa proie. Comme tout bon félin, elle jouait alors avec lui suffisamment longtemps pour le rendre inoffensif. La traque n'avait même pas besoin d'être utile, il suffisait qu'elle soit captivante ! Ses chasses s'étendaient sur les trois premières zones et elle préférait généralement les créatures aux Voyageurs, bien que le qu'en dira-t-on affirmait le contraire...
Tout ceci dénotait d'un certain sadisme que quiconque aurait qualifié de folie venant d'un être humain normal... Mais les concepts moraux se déplaçaient forcément dans Dreamland et Nedru n'avait aucune difficulté à avoir avec elle des discussions plaisantes. Pour l'heure, ils s'assuraient un soutient mutuel et l'analyste était ravi qu'elle ait pu croire qu'il avait de quoi honorer ses promesses.  Heureusement, Saphy était patiente et ses crimes trop nombreux pour qu'elle exige une armistice immédiate dans son Royaume natal.

Ils discutèrent des Achenza et des espions de la Fratrie, burent à la santé du peuple qui avait déserté le royaume puis leur entrevue fut écourtée brutalement par le réveil du brun.
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MessageSujet: Re: Ménage à trois [solo] Dim 31 Aoû 2014 - 23:52
30 décembre, 7h30, Londres

Plafond blanc, douche, étirements, exercices musculaires, préparation des examens... Ces dernier jours étaient tous les mêmes et le jeune homme n'avait rien contre cette routine, l'articulation de ses plans dans le temps formant ainsi une machinerie complexe mais ordonnée.

Nedru rythmait son quotidien d'étudiant par des pauses dont le but était d'organiser l'agenda de ses nuits et de satisfaire Serena dans son désir de relation moderne et indépendante, qu'il fallait ponctuer aléatoirement d'actes passionnés.

Car malheureusement les riches londoniennes ne peuvent tolérer d'avoir un amour aussi benêt que le commun des mortels ! Si la jeune femme avait joué les ingénues avant la mise au point de leur relation, il était de plus en plus clair qu'elle était relativement exigeante... D'un autre côté, le Gris n'aurait pas été satisfait non plus de donner l'image d'un petit-ami banal. Pour le moment, heureusement, la jeune femme semblait disposée à le tester en révisant avec un groupe d'ami presque exclusivement composé d'homme. Nedru avait manifesté ce qu'il fallait d'inquiétude virile au début, prenant garde à ne pas gâter l'ensemble de jalousie et gagnant du même coup une certaine autonomie.

Ainsi, elle n'avait rien objecté lorsqu'il lui avait annoncé qu'il avait ses propres plans le soir du jour de l'an ; ne pouvant se permettre d'être possessive s'il ne l'était pas. Dans un sens, Nedru l'appréciait réellement.

Pour l'heure, il lui fallait conserver sa place sur le très convoité podium de la promotion et les questions de chats tueurs ou de chiens producteurs de vin furent relégués en arrière plan. Sacrifier le soir du nouvel an pour être le seul Voyageur en dehors de Delirium ce soir là était déjà une preuve suffisante de l'implication du monde onirique dans ses affaires personnelles. Or le jeune homme ne comptait pas devenir un fou à la merci de ses rêves.

Toutefois... si ses affaires se portaient bien, le bénéfice qu'il pourrait en tirer n'aurait rien d'anodin... Il s'était assuré que le marchand d'arme Blacksilver était effectivement un Voyageur et n'avait eut de cesse, depuis ce jour, de se doter de biens dignes à lui proposer. Un artefact ou une poignée d'homme dans Dreamland voire un Royaume entier contre une coquette somme dans le monde réel, voilà qui paraissait honnête ! Mais satisfaire les désirs d'un homme que d'aucun qualifiaient de fou n'avait rien d'évident, surtout lorsqu'il était odieusement riche et lui même influent dans le monde des rêves ! Aussi devait-il constituer un inventaire satisfaisant, jusqu'à ce qu'il puisse trouver d'autres clients... Mais voilà qu'il se déconcentrait !

Le londonien replongea dans ses études, jusque tard dans la soirée. Le 16ème Port n'avait pas besoin de lui tôt dans la  matinée et de cette manière, Serena ne risquait pas d'apparaître à côté de lui et briser son relatif anonymat.


*******

Nedru apparut auprès de Bacco, qui poussa une exclamation joyeuse à son arrivée. Il tombait bien ! Le Gris ajusta son masque avant de s'incliner doucement, constatant avec satisfaction que sa tenue s'adaptait de mieux en mieux à celles des autochtones. La rhingrave garnie de dentelle et de boucles qu'il portait autour des cuisses n'aurait pas fait honte à un courtisan français de Louis XIV et était déjà portée par les nobles locaux les plus huppés, tandis que de hautes bottes montait à l'assaut des genoux. Ses justaucorps et pourpoints assortis, surmontés d'une large houppelande noire complétaient son costume de façon satisfaisante. Un effort pour se fondre dans la foule que ne faisait pas Dèz, par exemple.

-Il faudrait que je me coupe en deux aujourd'hui ! Un imprévu m'oblige à me rendre auprès des juges pour soutenir un partenaire et je risque d'y perdre la journée. Pourriez vous vous charger des affaires courantes ? Il s'agit de rappeler aux Fichelli que l'interdiction de se constituer une milice s'applique aussi en dehors des frontières du Royaume. L'information nous vient des Achenza ; aussi cette affaire réglée, sentez vous libre de leur faire un compte rendu.
-Très bien... Mais cette interdiction les hum.. milices ? Cela ne s'applique pas au gouverneur en faction, si je ne m'abuse ? Imaginons qu'une mise sous tutelle soit proposée pendant l'entretien ?
-Continuez ? Les yeux de Bacco s'étaient embrasés l'espace d'un instant.
-Ne vous manque plus qu'un peu de force pour vous protéger de Lupini, qui d'après l'autre Voyageur forme des troupes de plus en plus efficaces... Je doute que ce soit pour contrôler la criminalité des fêtes du nouvel an. Et puis dans le doute, vous n'aurez qu'à éparpiller ses hommes quand il vous plaira ?
-Hum... Pourquoi pas ? Après tout... oui !

Fichelli n'est partisan d'aucun des gouverneurs actuels et sa milice n'a sans doute d'autre but que de nous renverser tôt ou tard. Les Achenza ne verront pas d'un bon œil cette mise sous tutelle, mais vous n'aurez qu'à mettre ça sur le compte de votre incompétence à obtenir un démantèlement catégorique. Si cela ne vous ennuie pas ?

-Aucun problème.

Un bref salut et quelques recommandations plus tard, chacun se rendait à son rendez vous du jour. Nedru admira la chevalière que Baco lui avait confiée d'un air satisfait.

Ah,comme ce qu'ils venaient d'échanger était scandaleux ! N'importe quel politicien aurait évité de faire des vagues deux semaines après sa prise de poste, mais hé ! Heureusement, le 16ème Port ne fonctionnait pas d'une façon conventionnelle. Le Renard glissa sa langue sous ses canines en se rendant d'un pas joyeux jusqu'au lieu de la réunion. Cette entrevue avait une importance notable dans le reste de ses plans et pouvoir la mener seul était inespéré.

Les Fichellis ne s'attendaient certainement pas à ce que Nedru passe seul le seuil de la double porte du bureau de Bacco, ni à ce qu'il la ferme calmement derrière lui, avant de les saluer froidement. Ils avaient beau être deux, les Voyageurs restaient des plaies dangereuses à leurs yeux. Et la réputation du Renard Gris,  « l'ombre de Leto» avait de quoi les inquiéter. L'analyste leva la paume droite devant lui au moment où ses hôtes se levaient, signe que les espions de Bacco devaient reconnaître comme indiquant qu'ils pouvaient s'en aller (ce qu'ils ne feraient malheureusement sans doute pas) autant que pour forcer les ambassadeurs à rester assis.


-Messieurs. Je parle au nom du seigneur Leto qui a été appelé ailleurs pour une affaire urgente. J'ai moi même des choses plus urgentes à faire que de bavasser avec des criminels aussi vais-je être direct ; nous savons que vous cherchez à constituer une milice et nous savons aussi où aller chercher vos richesses lorsque vous aurez reçu l'interdiction de commercer dans le Royaume. Etre banni, pourquoi pas, mais autant emporter son négoce avec soi, n'est-ce pas ? Voulez vous du vin ?

L'un d'eux avait pâli, l'autre contenait difficilement sa colère et était désormais un ton plus cramoisi. Nedru força son pouvoir sur le second.

Et les négociations furent un succès. Une milice sous tutelle n'était plus dangereuse pour la stabilité du Royaume et pouvait dès lors être formée ; le fait que les caravanes d'un marchand soient protégées n'étant pas en soi digne de sanction. Surtout depuis le regrettable incident qui avait causé la mort d'un marchand lors de son retour, après les fêtes de Noël...

Les Fichellis ne pensaient pas pouvoir s'en tirer à si bon compte. Nedru les avait laissés plaider leur affaire de leur mieux et lorsqu'ils pensaient l'avoir convaincu du bien fondé de l'existence de leur milice malgré ses véhémentes protestations du début, il lui avait suffit de suggérer l'idée d'une tutelle pour se libérer de l'affaire. La seule condition était de rendre des comptes à Leto...

Pour le moment. Une fois qu'ils auraient effectivement formé leur milice, il y avait de fortes chances pour qu'un homme de confiance soit commandé pour la diriger... De très fortes chances. En attendant, une autorisation de former une « garde personnelle pour les besoins de la caravane », limitée à deux fois vingt homme maximum, avec interdiction de les réunir tous ensemble fut rédigée en double, puis dûment signée. Enfin, les sceaux de Baco et des Fichellis furent apposés et le trio se quitta, en plutôt bon terme, chacun étant persuadé d'avoir profité de la faiblesse de l'autre. Les joies de ce Royaume !

Ne restait plus qu'à rendre visite à Guilio. Le Gris s'y rendit d'un pas lent, organisant ses pensées avec prudence.

Guilio était malléable, il était l'archétype du pantin. Nedru avait jadis utilisé son pouvoir sur lui, et le résultat avait été navrant ; le simplet était simplet. La famille Achenza occupait déjà en personne ou dans l'ombre certains des postes les plus prestigieux de la ville et ils avaient placé là un Ife dévoué, le réel gouverneur -ce que personne n'ignorait. S'il lui était possible de prendre la place d'Ife et d'évincer les deux autres, Nedru serait le maître incontesté de ce Royaume. Rester derrière Bacco était pratique, certes, mais le canidé avait quelque chose de beaucoup trop fougueux pour que la situation soit réellement sécurisante.

D'un autre côté, Guilio était un incapable et le rythme du Royaume, qui faisait rater une journée sur deux au Renard, l'exposait à des coups d'Etat permanents. En rendant le Royaume un brin plus tyrannique d'abord ? En sauvant le Royaume de deux autres gouverneurs devenus avides de pouvoir ? Ces idées n'étaient pas forcément à exclure.

Les hommes de Guilio ouvrirent la porte devant lui tandis qu'il pénétrait dans le salon de l'écureuil joufflu. Ce dernier était occupé à lire dans son sofa, si concentré en fait qu'il n'entendit pas Nedru arriver et sursauta lorsque ce dernier prit la parole ;


-Messire, je viens de la part de Bacco. Il m'a fallu résoudre l'affaire des Fichellis, qui constituaient une milice.

Guilio se redressa et leva les yeux, sans jamais pourtant croiser le regard de l'analyste en tripotant nerveusement ses mains d'un air accablé.

-Oui ?
-Ils craignaient pour leur vie après l'attaque qui a eu lieu la semaine dernière et m'ont convaincu que leurs intentions n'étaient pas belliqueuses. Je leur ai fait signer une promesse de mise sous tutelle, en limitant les effectifs maximum qu'ils parviendraient à obtenir. Ai-je bien fait ? Guilio regardait obstinément le sol, son regard fuyant quelques fois vers la couverture du livre qu'il avait laissé.
-J...je ne sais pas. Si c'est ce que Bacco a dit alors...
-Non... Bacco ne souhaitait que mettre fin à leurs agissements mais ils m'ont semblé si inoffensifs et terrifiés à l'idée de se protéger seul que je n'ai pas su leur refuser d'embaucher une poignée d'homme. Une vingtaine au maximum.
-D'ac..d'accord. Ce sera tout ?
-Oui messire. Dois-je faire parvenir à Ife les résultats de cette entrevue ?
-Je lui dirais moi même ! Il n'a pas besoin de tout savoir hein, de toute façon !

Le Renard Gris nota cette pointe d'orgueil candide avec intérêt avant de s'incliner légèrement et de prendre congé. Guilio gardait-il une certaine rancoeur à l'encontre de son conseiller ? Une piste à creuser ! Bacco aurait probablement des renseignements à lui fournir à ce sujet.

En attendant, Nedru avait de nouvelles graines à semer du côté des Lupini, aussi se dirigea-t-il vers leur nouveau quartier général avec entrain.
Il trouva sans mal Dèz attablé au milieux de ses hommes dans une immense cantine, affublé de son éternel masque. Le pouvoir du Renard s'ébranla, prononçant une litanie que le londonien connaissait par cœur depuis trop longtemps.

]-Oh !Renard ! Vous venez dans l'antre des loups ?!

Nedru dégrafa sa cape pour la tenir au creux de son bras et se donner l'air plus martial que son accoutrement ne le faisait paraître, levant les paumes vers le ciel comme pour signifier que tout était possible.

-Je n'ai plus rien à faire jusqu'au soir ! Je reviens de chez les Achenza et puisque je ne suis pas du genre à faire de chouchous..
-Aha, je vois ! Serko, veux-tu apporter une chaise au Renard ?

L'analyste se dépêcha d'agir avant ledit Serko, qui l'avait fusillé du regard avant de poser lourdement ses avant bras sur la table, se redressant lentement en ébranlant la table. Les soldats n'aiment pas servir de majordome, à priori... Surtout à un arriviste qui travaillait pour les Leto. Quoiqu'il en soit, Nedru prit les devant et s'installa à califourchon sur sa chaise, à côté de Dèz, laissant Serko se rasseoir tout aussi pesamment qu'il s'était levé.

-Et bien ? Ils sont charmants.
-Ils sont contrariés ses derniers temps. Ils s'ennuient, je dirais. Ou alors je les fait trop travailler...
-Tiens donc ? Pardonne moi d'avance, mais j'ai encore du mal à croire que tu sois capable de former tout un régiment ! Tu as un secret ?
-Oh, ce n'est pas un secret... Je te montrerai près manger si tu veux. Pour l'instant, dînons ! Au fait, tu as entendu parler du carnaval de Termina ?..

Le jeune homme se laissa mener vers une discussion sans importance. Le marchand de masque attendait avec impatience le nouvel an afin de se rendre dans une sorte de clocher, dont les portes ne s'ouvraient que pendant une seule nuit par an. Il espérait y trouver un masque extrêmement rare et plaisantait sur le fait qu'il se ferait sans doute tuer en essayant d'aller voir. De son côté, Nedru examinait les troupes du maître de Ponpon, n'écoutant que lorsque Dèz évoquait sa mort imminente.

Des loups, en très grande majorité. Certains chiens à la mine agressive. En tout, il en avait trente six sous les yeux, en sachant qu'au moins autant se promenaient dans les rues de la ville. Certains étaient blessés et leurs bandages souillés suggéraient des coupures profondes. Quelle que soit la façon dont ils s'entraînaient, ils apprenaient à se battre d'une façon bien moins pacifique que le reste de leurs congénères locaux. Tous dévoraient leur repas avec une rage silencieuse. Ce spectacle avait quelque chose de vaguement inquiétant, mais Dèz continua de discuter comme si de rien n'était. Lorsqu'ils se levèrent et après s'être écarté du reste des troupes Dèz demanda doucement, l'air de rien ;


-Et puis-je savoir la réelle raison de ta venue ? Nedru marqua un temps d'arrêt et sourit imperceptiblement avant de répondre;
-Discuter à La Duchesse ne se prête pas à toutes les conversations. Je voulais te parler de Bacco. Il n'en était pas sûr, mais Nedru sentait les yeux de Dèz posés sur lui. Puisqu'il ne disait rien, le brun poursuivit ; -Garde ça pour toi... et Lupini.
Humpf... Voilà ; Bacco se sent trop puissant. Je n'ai rien contre tes hommes Dèz, mais une révolution par la force ne fonctionnera jamais dans ce Royaume et il le sait. Les Fichellis forment une milice, sous tutelle « des gouverneurs ». Les « gouverneurs » intéressants pour eux, c'est le seul d'entre eux qui a les marchands dans sa poche. Et si tous les autres commerçants un peu importants décident de faire pareil, même les Lupini seront débordés...
Je ne suis pas sûr de tous ses agissements, mais il serait sans doute de faire surveiller les alliés de ce cher Leto.

-Je vois ! Et pourquoi tu me dis tout ç.. Non attends je sais ! Tu ne veux pas que Bacco devienne tyrannique et préfère que les trois gouverneurs restent en place pour conserver un gouvernement aussi stable et durable que possible ?

Nedru gloussa avant de répondre ;
-Ne puis-je pas seulement être honnête, à tes yeux?
-Ahah non ce serait trop beau ! Quoiqu'il en soit, je transmettrai le message. Ce serait embêtant d'entraîner ces cabots pour rien.

Et pourquoi les entraîner sinon ? Pour la guerre ? Nedru ignorait si les insinuations de Dèz étaient habiles et inquiétantes ou simplement des aveux maladroits, mais elles restaient assez bien dosées pour ne jamais lui permettre de s'en servir dignement. Cette fois, toutefois, Dèz avait décidé de ne rien cacher.

Les deux masques se dirigèrent vers l'extérieur, où un soleil voilé par la grisaille diffusait difficilement un peu de chaleur. Fort heureusement le climat de ce Royaume n'était jamais épouvantable, même au milieu de l'hiver britannique. A croire que les gens ne fantasmaient pas les cités italiennes sous une pluie battante ou une épaisse couche de neige ?

Puis le « marchand de masque » ôta son précieux sac à dos et le posa délicatement au sol, avant de l'ouvrir pour en extirper un masque.
Tu me demandais comment mater ces vilains loups ; je te montre mon secret... Nedru savait depuis un moment que Dèz tirait sa puissance de ses masques, de la propre bouche du porteur de sac à dos. En vérité, c'était le sac qui était censé être magique, car il avait la faculté unique d'enchanter les masques obtenus dans des conditions appropriées. Dèz avait ainsi marchandé dur pour obtenir le Big Smile, et son sac à dos l'avait enchanté de la façon actuelle. Quelque chose dans ce goût là...

Aussi, rien n'avait préparé le Gris à ce qui l'attendait lorsque le masque de Dèz fut déballé.

Acier, bois, couverts d'une peinture rouge sang et d'une laque de larme. La pellicule de peinture de sang et la laque de larme inspire la terreur chez ceux qui l'observent et l'habilité martiale chez ceux qui le portent. Danger ! Tu VAS MOURIR ! Fuis, fuis, fuis, tu vas mourir tu vas mourir tu vas mourir tu vas mourir tu vas mourir tu vas mourir tu vas mourir tu vas mourir tu vas mourir tu vas mourir tu vas mourir tu vas mourir tu vas mourir tu vas mourir tu vas mourir tu vas mourir tu vas mourir tu vas mourir  tu vas mourir tu vas mourir tu vas mourir tu vas mourir tu vas mourir.

Le corps de Nedru en fut pétrifié d'effroi. Le pouvoir du Gris répondait d'une façon anormale aux masques du marchand et pour l'heure, les prognostiques de la capacité d'analyse étaient incontrôlables ! L'analyste était terrifié, flageolant, soon cœur battant à tout rompre à la simple vue de ce masque grimaçant, de cette réplique inquiétante de ce que les samouraïs portaient avant d'aller à la guerre.  


-Assez ! Range ça tout de suite !

Il ne s'était pas maîtrisé. Sa voix avait vibré, chuintant comme un animal qui crache pour se défendre. Dèz et Ponpon sursautèrent, et le masque plongea dans l'épaisseur du sac à dos. La physionomie de Nedru, heureusement dissimulée par son propre déguisement, retrouva la normale tandis que ses battements de cœur ralentissaient péniblement.

-Pourquoi ? Je voulais juste te montrer ce que j'utilise pour éduquer les loups...
-Et bien je l'ai vu et sa laideur m'importune.

Le Gris tentait de se maîtriser, mais il était fou de rage. Dèz n'avait pas le droit de posséder un objet de cette valeur ! Pire ! Son pouvoir ne DEVAIT pas échapper à son contrôle ! Il avait plus que jamais envie de tuer cet hypocrite sourire inhumain qui lui faisait face. Une chose était certaine ; jamais il ne pourrait l'affronter, à moins de se battre les yeux clos. Heureusement, Dèz n'était pas mal intentionné pour le moment, et il posa une main rassurante sur l'épaule du brun. Quelle horreur ! Comme s'il avait besoin de ça !

-Tout va bien ? Nedru ôta la main d'une secousse .
-Tu m'as dit que les pouvoirs conférés par ton sac à dos aux masques étaient liés à la façon dont tu les avais obtenus n'est ce pas ? Le conseiller de Lupini détourna les deux cercles noirs impénétrables qui lui servait de regard tandis que son ours en peluche retournait se rouler en boule derrière son crâne.
Oui. Je n'ai pas obtenu ce masque dans des conditions amusantes.

Pas amusante ? L'hypothèse la plus probable était qu'il avait torturé et tué pour obtenir ce masque ! Même si la chose n'était pas particulièrement choquante d'ordinaire aux yeux du londonien, l'idée que Dèz fut capable d'une telle chose et ce que cela impliquait... l'idée de s'être autant trompé sur son compte le révulsait. Une fois n'est pas coutume, il enrichit d'adjectifs à tendance péjorative la définition de son pouvoir qu'il avait conçue. Quelque chose en lui ne cessait de lui intimer que Dèz inspirait la confiance, mais c'était évidemment faux. Nedru n'avait jamais cessé de remettre en cause cette petite voix, surtout lorsqu'il était réveillé, mais son pouvoir avait bel et bien su le parasiter inconsciemment au travers de ses nuits.  

-Passons, ce n'est rien. Merci de me l'avoir montré.

Il brûlait d'envie de prendre congé mais puisque le mal était fait... La curiosité était trop forte ; autant voir de ses yeux la façon dont Dèz formait les troupes et l'état actuel de leur puissance.

Et le spectacle en valait le coup.

Nedru avait entendu Lupini exprimer son mépris pour les gardes de Delossa et la raison en était désormais évidente... Le loup voulait des soldats dignes de Dreamland et des combattants qui peuplaient ce monde, pas des simples caricatures de soldats incapables de retenir à vingt un seul justicier masqué un peu habile ! Le peuple préférait les seconds, beaucoup plus proches d'eux, moins dangereux, moins effrayants, mais Lupini lui... Ses hommes aboyaient, donnaient du croc et de la griffe et se battaient de la façon la plus sauvage qui soit.

Qui savait que Lupini formait ses gardes à tuer pour de bon ? Les armes d'entraînement dont ils disposaient en ce moment étaient au moins aussi létales que les plus féroces épées du règne de Delossa.

Les Achenza ne lui avaient envoyé aucun rapport là dessus ! Soit ils étaient de mèche, soit l'information était restée merveilleusement cachée. Auquel cas l'inviter ici était absurde... Peut être finalement s'était-il véritablement jeté dans la gueule du loup ? Il jeta un coup d'oeil à Dèz et à ses troupes, mais aucun ne semblait le menacer de près ou de loin. Ces loups n'en restaient pas moins bien plus effrayants qu'à l'accoutumée.
Quant à leurs mouvements... Le mot le plus juste pour les définir était « inhumain ».

Contrairement aux animaux du Royaume qui se déplaçaient à la manière de gentilshommes, les soldats à l'entraînement n'hésitaient pas à se jeter à quatre pattes pour esquiver et trouver de nouveaux angles d'attaque. Certains portaient même leurs armes à la gueule sans complexe et profitaient d'une position plus basse et de leur mobilité pour attaquer leurs adversaires sans répit, visant les jambes avant de finir le travail au sol. Des pièces d'armure avaient même été spécialement conçues pour favoriser ce type de combat.


-Ils ont du potentiel hein ? commenta Dèz d'un air satisfait.

Oh oui, ils avaient du potentiel ! Ce spectacle effrayant eut le mérite de chasser les précédentes idées noires du Renard.

Pas étonnant que Dèz soit si fier de son enseignement, allant jusqu'à insinuer que « ses » soldats pouvaient sans doute rivaliser avec l'influence des marchands de Bacco !  Si Lupini lâchait ses loups sur les deux autres gouverneurs, ces derniers ne pourraient pas se défendre une seule minute. Leurs alliés, amis et partenaires commerciaux venus d'autres Royaumes viendraient sans doute régler des comptes, certes ! mais cela n'aurait pour seule conséquence que de mettre à feu et à sang l'ensemble du 16ème Port. Une perspective intéressante et qui avait le mérite de régler le fameux problème de l'instabilité politique constante que prévoyait d'éradiquer le Gris, mais de là à provoquer la ruine du Royaume...

Alors quoi ? Intervenir, sauver la ville et se poser en héros ? C'était toujours une solution. Il lui faudrait faire assassiner Dèz avant le début des hostilités afin d'éviter un face à face avec son masque dérangeant, mais cela pouvait sans doute se faire d'une manière ou d'une autre. Et pour une fois, il ne ferait que se défendre contre les Lupini sans avoir participé à leur soulèvement. Après tout, les héros de l'histoire n'avaient pas agi autrement face à des situations semblables...

Le problème restant que si Bacco se faisait tuer, Nedru perdait tout. Il aurait beau stopper l'insurrection par la suite, jamais on ne le laisserait gouverner en son « nom » le Royaume. Restait la possibilité, si pratique, de tourner sa veste. Mais devenir le conseiller d'un tyran, quelle horreur ! Il n'avait pas fait tout ça pour en arriver là ! Mais enfin... Quelqu'un résisterait peut être ? Guilio, ce simplet, pourrait toujours être manipulé pour peu que Ife perde en route une grande partie de ses plumes... Bacco assassiné et Lupini condamné à l'exil...

Peut être était-il temps de devenir le meilleur ami des Achenza ? Ne serait-ce que pour s'assurer qu'ils ignoraient les séances d'entraînement de Lupini... Combien de milices privées demanderaient-ils ? Les rouages de la brillante machine qui supervisait les pensées de Nedru s'ébranlaient lentement et tandis que le Renard contemplait la force de son adversaire, un léger sourire éclot sur son visage. Rien n'était perdu.

Les soupçons de l'analyste s'avérèrent heureusement être infondés sur un point ; personne n'avait l'intention de le tuer dans l'immédiat. Malgré un qui-vive aussi permanent que se perdre dans ses pensées le permettait (c'est à dire un qui-vive assez relatif il est vrai, mais Nedru n'était pas un assez bon combattant pour s'en rendre seulement compte) il n'eut besoin d'éviter aucun assaut et fut accompagné pacifiquement à la sortie. L'après midi était déjà bien avancée lorsque Dèz et sa stupide peluche lui firent de grands signes en le regardant s'en aller.

Ne lui restait plus qu'à se rendre sur la grand place pour voir où en étaient les préparatifs de la fête du nouvel an et il pourrait se vanter de ne pas avoir perdu sa journée ! Mais rien ne pressait ; la nuit ne tomberait que d'ici une heure et demie locale, soit dans environ quarante cinq minutes réelles. Après quoi il ne tarderait plus à se réveiller, environ quarante autres minutes plus tard. Aussi prit-il son temps pour rallier le futur lieu des festivités, méditant sur diverses questions, s'autorisant à penser à ses cours du monde réel pour le plaisir de voir son pouvoir s'en mêler et jusqu'à des questions plus pragmatiques de future guerre civile. Il lui faudrait y penser demain...

Il arriva finalement sur l'une des places les plus vastes de la ville, sur laquelle s'étendait périodiquement le marché. De longues tables avaient été dressées, des lampions pendaient de fils tendus entre les bâtiments, jusque dans les arbres de la place et une scène rudimentaire finissait d'être décorée. Le gros des festivité se déroulerait ici, tandis que l'accès à l'esplanade serait strictement réservé pendant les deux prochains jours.

Un seul 1er de l'an dans le monde réel ; deux dans ce Royaume ! Ces jours étaient attendues avec impatience par toute la population qui était restée sur place. On y servirai à manger, de la musique serai jouée et l'on y danserai galamment jusque tard dans la nuit ! Que demande le peuple, n'est ce pas ?

Bacco avait prévu de s'attarder ici et de ne se rendre sur l'esplanade qu'au second jour, jour où le rejoindrait Nedru. Que le gouverneur décide de se tenir à ce plan ou non, le Gris avait été prié de donner son avis sur l'organisation des trivialités -avis qui ne serait probablement pas pris en compte une seule seconde étant donné que coutumes et traditions s'occupaient seules d'agencer l'endroit.

Malgré tout, les couleurs de chaque gouverneurs devaient être représentées de façon plus ou moins égale aussi la situation actuelle changeait-elle légèrement la donne (ce qui continuait de faire hurler les organisateurs d'un air paniqué à chaque fois qu'était déplacé un fanion ou la disposition d'une tablée). Mais ceci restait pour l'analyste une vague corvée sans aucun autre intérêt que de se montrer proche des gens. Rien de ce qui s'organisait ici n'était dans ses cordes.

Nedru se contenta de se faire réciter le menu et l'ordre dans lequel les morceaux seraient joués, ce que l'on s'empressa de lui communiquer avec enthousiasme. Ces choses là, au moins, n'avaient pas besoin d'être changées... Comme Nedru approuva chacune de ses choses avec l'air le plus concerné qui soi, le couple d'oies qu'il avait eu en tant qu'interlocuteurs s'estima on ne peut plus satisfait. Une chose, pourtant, verdit quelque peu leur teint ;


-Et le vin ?

Leur réaction fit sourire le jeune homme qui n'avait rien prévu de tel. Car le problème était, à les entendre, insoluble. Pour ne froisser personne, la quasi majorités de vins produits par le Royaume seraient représentés sur les différents banquets, pour le plus grand malheur des finances publiques (certains crus étant vraisemblablement hors de prix). Il était hors de question que les vins de la famille Leto soient aussi nombreux sur les tables les soirs du nouvel an que le reste de l'année ; s'eût été une atteinte formellement mortelle (voir l'inverse) au sacro-saint protocole ! Entendre ses oies caqueter d'un air affolé sur ce genre de problèmes à la veille de troubles qui ébranleraient leur cité... cela ne manquait pas d'un certain charme, mélange d'absurde et d'innocence bienfaisante.

Pour mesquin qu'il était, Nedru se priva d'intervenir sur la question bien qu'il existât probablement une solution vaguement plus adaptée aux choses qu'il espérait mettre en œuvre. Vouloir tout contrôler n'avait pas de sens, surtout lorsqu'il suffisait de complimenter d'honnêtes gens affairés pour que le résultat soit peu ou prou identique. Il prit finalement congé peu de temps avant l'heure où il prévoyait d'être tiré de Dreamland par la sonnerie de son réveil et quitta le couple comme s'il eut agit de deux vieux amis. Son plafond blanc l'attendait.
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MessageSujet: Re: Ménage à trois [solo] Lun 15 Sep 2014 - 16:53
31 Décembre, 7h30, Londres

Nedru éteint son réveil d'un geste engourdi et se massa le visage avant de quitter la douceur de ses draps. La nuit n'avait pas été longue... C'était là le prix à payer pour avoir le temps d'étudier convenablement ! Depuis qu'il avait vaincu sa phobie, le jeune homme détestait être médiocre,  naturelle vengeance qu'il prenait sur son enfance et tous ses bourreaux ; professeurs, livres et cahiers. Le cadeau le plus précieux que lui avait jamais offert le monde des rêves ne pouvait pas être gâché par la simple vie de voyou que tous lui prédisaient.

L'analyste passa le seuil de sa chambre à coucher pour faire face à son salon, lequel faisait office de bureau. Il se dirigea lentement vers son ordinateur en baillant, écarta son confortable siège puis  détacha délicatement l'épingle qui maintenant la fiche du marchand de masque sur le tableau accroché au mur. Le brun s'assit alors lourdement, dévissant le capuchon de son stylo plume d'un air pensif. Cette fiche bristol était déjà couverte de nombreuses indications et Nedru avait l'impression qu'il était nécessaire d'y laisser encore un peu de place. Aussi se contenta-t-il d'écrire « Eliminer ? » de sa calligraphie hâtive, grattant la feuille pour souligner le mot, avant d'épingler à nouveau l'ensemble sur son mur, qu'il contempla d'un air vaguement attristé. Il se détourna pour effectuer le reste de sa routine matinale.

Un doigt sur le répondeur et celui-ci lui annonça le nombre peu impressionnant de messages qu'il avait manqué depuis la veille. Parmi ceux là, une relance d'un certain Andrew, ami intéressant qui avait l'avantage de vivre aux Etats-Unis et plus précisément dans le Delaware. Pourtant, ce message n'était pas le bienvenu.

Voilà même qui gâchait sa matinée ! Il devait lui envoyer un certain nombre de documents qu'il n'avait pas fini de se procurer, et Andrew s'impatientait. Rien de plus simple que fonder une société dans le Delaware pourtant, mais cela restait encore trop ennuyeux au goût du jeune homme. L'absence de formalisme dans cet Etat béni était pratique, mais cela n'excluait pas de devoir rédiger des statuts avantageux pour bénéficier pleinement de la chose et... Il laisser trop traîner ce genre d'obligations, semblait-il.

Relouland avait eu cette atroce influence sur lui ; le jeune Etol détestait de plus en plus avoir à remplir des papiers. Obtenir un bureau dans le Royaume n'avait pas été évident et il ne recevait la plupart de ses informations qu'en les détournant de leur bénéficiaire officiel. Celui qui était assez fou pour parvenir à remplir les bons dossiers et cocher les bonnes cases pouvait ainsi obtenir des privilèges plus ou moins importants dans l'antre des files d'attentes... L'autorisation la plus simple à obtenir étant celle qui permettait de forcer les papiers à transiter par le plus grand nombre de bureaux possible -sachant que plus ils y restaient coincé, mieux vous étiez considéré.

Cela avait malheureusement un prix ; remplir des formulaires, encore, encore et encore. Nedru devait concentrer tous ses esprits et mobiliser toute les capacités de son pouvoir pour parvenir à les achever dans des délais quasi hebdomadaires. Aussi, si les obligations du monde réel semblaient pour la plupart dérisoires à côté de cette torture (des rêveurs pleuraient sans arrêt à côté de lui tandis qu'il se rendait au Bureau Des Derniers Délais), le brun n'en concevait pas moins quelques réticences.

Et puis, il y avait eu Germaine, cette hideuse sainte ! Matthieu Furt avait refusé de se rendre à Relouland afin de laisser Germaine s'occuper des papiers du Gris, mais la limace géante était tout de même parvenue à réduire énormément sa charge de travail en lui permettant de conserver sans condition les privilèges dont il avait joui pendant plus de cinq ans... Soit la plupart d'entre eux! (exception faite des certaines... choses... qu'il n'avait pas même mentionné au slime géant afin  de rester en bon termes avec elle.)

Enfin, pour l'instant, inutile de penser à toutes ces choses. Dans le monde réel, rien ne se passait pas aussi facilement et c'était justement ce qui donnait aux actes une valeur largement supérieure aux « hauts-faits » de Dreamland. A ce point de ses considérations, Nedru terminait ses exercices physiques, se dirigeant vers sa salle de bain, l'esprit clair et le corps vivifié.

Cette fois, il ne détourna que peu ses pensées de ses études tout au long de la journée. Nedru trouva le temps de se mettre à jour sur internet, de consulter ses boîtes mail, l'oeil posé sur quelques IRC ouverts ici et là afin de surveiller ce que le net avait à lui offrir, plaisantant de temps à autre avec des relations diverses. Il ne se coucha pas moins en lisant dans son lit quelques fables françaises, métaphores moralisatrices qui mettaient en scène divers animaux. Il continua jusqu'à ce que son esprit soit plein d'images de renards et... Oh ?
Des messages lui souhaitant la bonne année se mirent à pleuvoir sur son téléphone cellulaire. Nedru l'éteint afin d'éviter d'être dérangé par les plus fêtards de ses relations, avant de s'abandonner au sommeil.

~~~~~~


 Les ellipses ont cette bienheureuse habitude de se glisser en lieu et place des événements les plus insignifiants d'un récit. Une chance que n'eut pas Nedru, lequel eut à supporter le bal du nouvel an -où était d'ailleurs apparue Serena (incident qui n'eut heureusement aucune conséquence fâcheuse)- puis une longue et difficile semaine...

Car l'éclat des premiers jours du règne des gouverneurs s'estompant, déjà le peuple montrait quelques signes de lassitude deux jours (ou quatre « demi-jours » locaux) après les fêtes. Des graffitis faisaient leur apparition, moquant Guilio, insultant le Lupini ou caricaturant Bacco...
Officiellement, le peuple n'approuvait pas ces faits isolés, mais.... Les autochtones étaient versatiles et déjà les gouverneurs, trop influencés par les coutumes locales, commençaient à abuser de leur pouvoir pour s'assurer quelques derniers privilèges avant d'être destitués. Des écarts que devait réprimer Nedru, en s'insinuant autant que possible dans les affaires de tout le monde, n'hésitant plus à s'interposer en personne lorsque la situation l'exigeait (d'une façon assez amusante, il était désormais évident que les gens le craignaient, surtout depuis qu'il avait décidé de faire des promenades en compagnie de Dèz) .

Mais un petit drame s'était produit qui avait permis aux  gouverneurs de s'asseoir confortablement sur leurs sièges en velours. La nuit du 3 janvier du calendrier de Londres, la ville avait été envahie par les nobles et les marchands qui s'étaient absentés, accompagnés de leurs escortes et de créatures recrutés ici et là pour quelques sous. Les rumeurs qui couraient sur  Lupini avaient fait leur effet et certains étaient revenus avec la ferme intention de tenter un coup d'Etat héroïque. Malheureusement pour eux, Lupini n'avait commis aucun des crimes dont ils l'accusaient et la puissance des trois gouverneurs réunis eut tôt fait de moucher les impudents.

Mais la politique s'en était évidemment trouvée compliquée et Bacco s'était fait au passage un bon nombre de nouveaux ennemis. La Fratrie elle-même, qui jusque là avait fourni un soutien sans faille  aux Achenza et aux Bacco devenait distante. Car la réunion des trois gouverneurs après le coup d'Etat avorté avait marqué les esprits, auréolant le trio à la fois de gloire et dans le même temps, d'un halo vaguement inquiétant. Ils avaient résisté à une première vague d'envergure; ils étaient donc solidement campés et ceci suffisait à constituer une anomalie dérangeante..
Jusque là, tout restait sous contrôle. Une vingtaine de jour de règne n'était pas une nouveauté historique et personne n'avait trouvé de quoi se plaindre ouvertement des décisions du pouvoir.

Entre chien et loup, le crépuscule ; Nedru faisait son possible pour teinter la réconciliation des gouverneurs d'un soupçon de soupçons (oui), donnant à leur amitié un innocent air de guerre froide.  Cependant, ils étaient trop content d'avoir vaincu ensemble la menace à la fois des marchands et des armes ussi les tentatives du Gris ne donnaient guère de résultats... Il se contentait donc, dans son temps libre, d'affirmer sa propre position en offrant ce qu'il possédait de coups juteux à Saphy et sa bande.

Ce fut Ezio le chat en capuche qui lui apporta cette nuit du 6 janvier de quoi vaincre la monotonie qui exige des ellipses. Nedru était au Pot-au-Lait en compagnie de sa très chère alliée -lui à tenter de la persuader de faire disparaître un obstacle sur sa route, elle à esquiver le sujet avec son élégance coutumière - quand l'acrobate aux meules de foin pénétra dans l'établissement en compagnie d'un autre Voyageur. Une bien mauvaise habitude !


-Salut tout le monde, je vous ramène quelqu'un ! Enfin surtout pour toi le Gris ; il cherche à « se fritter » avec quelqu'un ! Coupé au milieu d'une phrase, le brun tourna son masque en direction des nouveaux venus, posant ses yeux sur le jeune homme chauve. Un inconnu qu'il contempla d'un air plein de curiosité.
-Ouais ouais, j'me fais un peu chier là ! C'est toi l'autre Voyageur du coin ? On se fait un petit one à one ?

Nedru n'eut que le temps d'écarquiller les yeux en crispant les doigts sur les accoudoirs de sa chaise tandis que son cerveau lui intimait de s'armer des couverts qui traînaient à et d'adopter une position défensive, quand Ezio posa sa main sur le jeune homme ;

-Ouais enfin attends cinq minute, il discute là. Il est sympa, détends toi.

Le Voyageur haussa les épaules en soulevant sa mâchoire comme pour dire que ça lui était égal et s'assit d'un air ennuyé sur l'une des chaises libre de l'établissement. Bon, au moins, ce n'était pas un fou. L'analyste dressa rapidement un portrait psychologique de l'adolescent, classant malgré lui les choses de la manière dont son pouvoir procédait lorsqu'il l'activait (luxe dont il ne pouvait plus jouir cette nuit).

-Tu peux y aller Renard, j'ai à faire de toute façon. A plus tard...

Saphy se leva en souriant d'un air vaguement aguicheur avant de s'en aller de sa démarche lente et ondulante. Vrai, si cet animal avait été une femme, elle aurait été fatale. « L'espionne qui m'a tué » ou quelque chose dans ce goût là, jugea le Gris en souriant. Tant pis pour l'obstacle dont ils parlaient, il devrait s'en occuper lui même...
Qu'importe ! Il saisit sa chaise et s'en alla la porter devant l'adolescent qui venait de faire irruption, plaçant soigneusement le meuble à la distance idéale pour qu'un coup de poing soit impossible à donner depuis sa position.


-Tu es là pour te battre, c'est ça ?
-C'est ça ouais. C'est un Royaume de tapette ici, je sais pas ce que je fous là... Je jouais à un jeu où tu peux défoncer toute la ville en laissant appuyé sur un bouton, c'est ptet pour ça, je sais pas... Ah oui ? Il fallait vraiment qu'il diversifie ses sources..
-Et bien, tu n'es pas tombé vraiment au bon endroit. Ezio est gentil de t'avoir amené ici mais il semblerait que je sois incapable de t'amuser longtemps ; je ne me bats pas sans bonnes raisons.
-En fait, j'avais pensé que vous pourriez l'emmener voir l'autre Voyageur, des Lupini là. Je pouvais pas y aller moi même mais...
-Excellente idée ! Tellement bonne qu'il avait coupé la parole du chat en se jetant sur le Voyageur d'un air illuminé. Son pouvoir lui soufflait que c'était l'attitude à avoir, en compétition avec « avoir l'air d'un tueur », légèrement plus risqué quand on avait à faire avec un chiot enragé.
-Et donc ? Nedru avait retiré sa main à l'instant où le jeune homme avait levé la sienne dans l'espoir de lui mettre un revers dédaigneux ; pas question de gâcher son Dreamcatcher ici.
-Il y a un autre type ici, balaise... Seulement, s'il sait que c'est moi qui t'envoie, je ne sais pas s'il se donnera à fond...
-Ca va, je lui dirai pas que c'est toi qui m'envoie ! C'est un pote à toi et tu veux que je le défonce ?
-C'est plus compliqué que ça... Hé, je ne te force à rien bonhomme !
-Non mais je m'en tape en fait.. faut juste que je me défoule là, envoie ton mec et je me le fait.

Il avait l'air à la fois ennuyé et légèrement impatient. Quel genre de type pouvait-il bien être ? Il lui semblait que le Voyageur lui était légèrement familier mais il était sûr et certain de ne lui avoir jamais adressé la parole.

-Tu t'appelles ?
-Kaijin. Et l'autre type ? Quel petit effronté ! Ne même pas lui demander son nom ! Nedru sourit en annonçant ; -Dèz.

Le Gris n'en était pas certain, mais il lui semblait avoir déjà entendu parler de ce Kaijin, sans doute lors de l'un des tournois des jeunes talents dont il avait vaguement suivi les résultats. Quoiqu'il en soit, même si l'adolescent avait l'air jeune, il était clair qu'il n'était pas nouveau dans le monde des rêves. L'air blasé qu'il affichait n'était pas feint et s'il avait survécu ne serait-ce qu'un seul mois en cherchant la bagarre partout où il passait, il était forcément devenu un spécialiste du combat.

Les cris de loups qui s'élevaient ici et là dans la ville, nouveaux signaux d'alarme, lui apprirent que l'adolescent avait sans doute fait du grabuge avant de rejoindre le Pot-au-Lait. Sous cape, le Gris le mena en direction du repaire du marchand de masque, tout en lui communiquant quelques précautions et les mots à connaître pour se faire mener près de Dèz sans que l'on pose de question. Il le quitta sans être certain que Kaijin saurait tenir sa langue, le concernant. Enfin ! cela importait peu ; il s'était jeté dans la gueule des loups avec la ferme intention de se battre et c'était une occasion en or pour tester la puissance de Dèz ou la volonté de ses hommes d'aller jusqu'à tuer. Si Dèz lui reprochait de lui avoir fait venir le trublion, il trouverait de quoi le calmer, sans aucun doute.

Enfin, allez savoir ? L'idée de mettre en colère Dèz était fascinante et Nedru s'en alla d'un pas joyeux rejoindre ses affaires courantes. Il lui sembla entendre des cris sauvages en direction des casernes tandis qu'il remontait la rue jusqu'au palais des gouverneurs. Les nouvelles viendraient demain, sans aucun doute. Pour l'heure, il avait envie de fouiner du côté des résidences Donnis ; trop peu de rapports lui étaient parvenu au sujet de cette riche lignée et il soupçonnait leurs corrupteurs d'être beaucoup trop compétents.

Cela, cependant, lui donna une idée. Introduire un homme chez les Lupini, définitivement... Voilà qui ne pourrait pas lui faire de mal. Si possible quelqu'un d'assez... fougueux.
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MessageSujet: Re: Ménage à trois [solo] Ven 19 Sep 2014 - 17:40
7 janvier, 7h30, Londres
Les examens, voilà qui créait l'émoi chez les Voyageurs qui les subissaient. Qu'ils cherchent à se défouler ou se retrouvent prisonniers de Relouland après s'être endormi sur un cours qui ne voulait pas se laisser apprendre, rares sont ceux qui pouvaient se vanter d'avoir vécu leur vie onirique avec la même constance que Nedru depuis la période des fêtes jusqu'à la fin des partiels !

Cela lui demandait plus d'effort qu'il n'aurait pensé et le londonien se trouvait forcé de constater qu'il était peu à peu dépassé par les événements. Malgré une routine bien réglée et un agenda strict... Serena, les Etats-Unis, ses examens, les crapules de la ville de Big Ben, c'était beaucoup trop de choses à gérer en même temps quand il fallait se conserver du temps de sommeil ! Délaissant les deux extrémités de cette liste, le jeune brun commença ce jour là un duel de douze jours pendant lesquels il serait confronté aux difficultés banales d'un étudiant exemplaire.

Pensait-il.
~~~~~~


Nedru savait où il était avant même d'ouvrir les yeux sur les hautes portes du palais des gouverneur. Il connaissait chaque odeur, chaque son, chaque brise. C'était aussi sa façon de s'approprier le Royaume.
Le Gris ouvrit donc ses yeux sur la façade du palais des gouverneurs, satisfait d'être parvenu à s'endormir au bon endroit malgré un cerveau fatigué par une première journée épuisant. Mais inutile de penser à tout cela maintenant, le londonien n'avait aucune envie de voir son pouvoir corriger les copies qu'il avait rendu dans la journée.

Il songea plutôt à Dèz et à ce Kaijin, pressé de connaître le résultat de leur petite entrevue. S'avançant vers la vaste demeure, les portes s'ouvrirent devant lui sur la route le menant à son propre « salon » (ceux qui s'encombraient de bureaux et documents dans ce Royaume étaient des fous, à ses yeux). S'installant dans le sofa qui faisait face à la porte, le Gris demanda à ce qu'on lui apporte à boire.

Les deux espions mis à sa disposition (vaste blague) ne tardèrent pas à se présenter, chargés respectivement d'un plateau encombré de verres et d'un panier à bouteille. Nedru les invita à s'asseoir tandis qu'il prenait lui même ses aises, bien peu gêné à l'idée d'avoir l'air parfaitement ridicule dans cet accoutrement et en cet endroit. Devoir supporter leurs commérages fut, ce matin là, une véritable torture tant il était impatient d'apprendre le scandale qui était survenu aux casernes.

Son sourire se dissipa quand il réalisa que la nouvelle attendue ne lui était pas annoncé en priorité. Les Cavali cherchaient à embaucher un homme pour faire un coup d'Etat, et après ? C'était le cas du reste de la ville au quasi complet depuis une bonne semaine ! Les deux pies touchèrent le fond en lui annonçant qu'une sombre crétine de bonne famille avait des rendez vous galant avec un individu du même acabit. Inutile de se dévoiler en posant lui même la question qui lui brûlait les lèvres ; ses espions n'avaient aucune information au sujet qui l'intéressait... Les Lupini savaient donc comment purger leur place de tout indésirable ?

Nedru congédia les « sommeliers » d'un geste, dissimulant son irritation derrière un compliment qu'ils ne méritaient pas. Avant qu'ils ne partent, il rattrapa toutefois celui d'entre eux qui l'avait le moins convaincu en l'interpellant sur un ton aimable ;



-Dis moi Guilo, Lupini aurait plus de moyen que moi ? l'intéressé se tourna d'un air vaguement coupable. Nedru les avaient choisis parce que les volatiles ne transpiraient pas leurs émotions comme la plupart des autres autochtones

-Nos hommes refusent de s'y risquer de trop près, c'est tout messire. Au moins, il comprenait les sous-entendus...
-Oh, je vois... Nedru prit un air contrit avant de poursuivre ; -Pourrais-tu t'y rendre en personne à partir d'aujourd'hui dans ce cas ? Fais toi embaucher en tant que garde, par exemple ? ce sera parfait.
- C'est que...
-Pas d'excuses. Je n'espionne pas le gouverneur, j'aimerai simplement savoir ce qui se passe chez les gardes de cette cité. Tout le monde fait courir le bruit qu'ils ont changé, mais je n'ai toujours rien de concret. Tu es un professionnel alors je te le demande ; est-ce normal de ne pas avoir la preuve que les rumeurs sont fondées quand elles se colportent depuis des semaines ?
- Non... Nedru retrouva son sourire face à sa déconfiture. Envoyer une pie porter une lance et un casque, c'était d'un ridicule suicidaire. D'autant plus qu'il connaissait déjà le fondements des rumeurs.
-Si tu trouve un autre volontaire digne de cette tâche, tu peux lui déléguer cette tâche. C'est la dernière fois que tu me parles des coucheries d'Ortalias, Guilo. La prochaine, ce sera la caserne, entendu ?

Après un hochement de tête de soumission rageuse, les espions prirent congé pour de bon sans demander leur reste. Gâter ses espions dans un monde où ils n'étaient pas loin d'avoir leur propre syndicat, c'était tout naturel ! Mais de là à leur laisser croire qu'ils pouvaient se reconvertir en journalistes pour presse poeple, non... Et puis la peur était un moteur stimulant, l'existence des Voyageurs en étant la preuve la plus évidente ! Nedru considéra la bouteille et les verres un moment avant de se lever pour en boire de petites gorgées tout en tournant en rond dans la pièce.

Bacco allait encore lui demander de s'occuper de quelque chose, ou de l'accompagner à une de ses stupides et toutes nouvelles « négociations publiques » - le terme le plus pompeux qui soit pour parler de repas mondain.

Leur lien s'était renforcé, teinté d'une « confiance » (unilatérale) que Bacco qualifiait d'amitié. Malgré tout, l'effet pervers d'avoir reçu la confiance de Bacco c'était de ne plus l'avoir à portée de main constamment... Tandis qu'il tissait de son côté des alliances et des plans plus ou moins solides, Leto s'amusait à détricoter l'ensemble pour le plaisir de se faire offrir un peu de sa pâtée. Oh il croyait bien faire et n'était pas le plus idiot de ses concitoyens ! mais le pouvoir lui montait indéniablement à la tête. Nedru avait espéré que lui faire craindre une trahison l'aurait rendu plus subtil, mais les résultats n'étaient pas encore au rendez vous...

Enfin jusque là, Bacco ne l'avait toujours pas demandé et il n'avait pas l'intention de prendre une initiative politique quelconque. Laisser ses adversaires dans le doute jugeait-il, c'était au moins aussi productif que de briser leurs manigances jour après jour. Mais il ne pouvait décemment pas profiter de ce délai pour aller rendre une nouvelle visite à Dèz sur le champ ; il était encore trop tôt et le marchand de masque flairerait l'anguille.

Rongeant son frein, Nedru s'en alla rendre visite à Ife avec qui il tentait d'entretenir la relation la plus amicale possible depuis qu'ils se fréquentaient. Les Achenza étaient en retrait depuis l'avènement du trio et la grue semblait peiner à se trouver des alliés sûrs. L'un comme l'autre, cela arrangeait bien le Gris, pour lequel Ife se libéra au moment du déjeuner. Son pouvoir l'avait averti depuis longtemps qu'il cachait quelque chose à propos de sa relation avec Guilio et l'hypothèse retenue était évidemment qu'il souhaitait profiter du statut de ce dernier pour se hisser à un haut rang politiquement.
Evidence que les faits avaient confirmé, comme l'attestaient les mets succulents qu'ils dégustèrent ce midi là, en l'absence de Guilio. Parmi leurs échanges, des informations sensibles filtrèrent comme par hasard, souvent sur le compte des Lupini. Usant de son pouvoir, Nedru acquis la conviction qu'Ife ignorait la nature de l'entraînement que subissaient les troupes de Mirius. Etonnant... S'ils ne surveillaient pas ça, alors vers quoi se portaient leur attention ?


-Nous avons trouvé des informations inquiétantes concernant les Cavali... Ils auraient contacté un Voyageur pour vous faire disparaître, vous et votre ami masqué. Nedru s'étouffa dans son verre. Ife ne mentait pas.
- Comment ? Et vous me dites ça sur un ton si calme ? « Faire disparaître » ce n'est pas en dehors de votre morale? Ife tritura légèrement les longues plumes qui lui tenaient lieu de doigts.
- Et bien... Vous êtes un Voyageur, une variable extérieure... Votre présence à fortement consolidé le règne des gouverneurs et ils ont... sans doute jugé qu'il fallait une autre variable extérieure pour que les choses retournent dans l'ordre.
- Mais c'est un meurtre !
-De Voyageur...

Le ton était sans appel ; Ife se sentait concerné, choqué même, mais n'était pas surpris. Mettre à mort un Voyageur ne posait pas de problème ? Comment avait-il pu passer à côté de cette information lorsqu'il avait fait ses recherches sur l'endroit ? Son pouvoir lui souffla que la situation s'était sans doute déjà produite du vivant de la grue cendrée, vu sa réaction. Voilà qui était fâcheux!..

Cet échange mit évidemment fin au repas prématurément. Le Gris devait se rendre chez les Cavali sans attendre. Si Dèz pouvait sans doute tenir tête à un assassin, lui même en était parfaitement incapable et personne ne pourrait le défendre. Enfni... Si l'information se confirmait, il serait peut être forcé de faire appel à Matt... Non, non, il trouverait un plan...

Puisqu'il eut été idiot de perdre une si bonne occasion de rendre visite à Dèz, le Gris se rendit au lieu où était censé résider le marchand de masques. Malheureusement d'après le garde qu'il interrogea, le Voyageur n'avait pas passé la nuit dans le Royaume. Etait-il mort hier, tué par ce Kaijin ? Cette idée l'irrita pour une raison indéfinie, aussi l'analyste décida-t-il que faire des détours pour rien lui déplaisaient au plus haut point tout en se rendant chez les Cavali. Il décida aussi que faire souffrir ces derniers serait son devoir du jour le plus approprié et somma deux soldats en faction de l'accompagner.

Une fois sur place, les choses ne furent pas de tout repos. Les Cavali possédaient de l'Essence de Vie, ressource rare et relativement illégale dans le Royaume, mais ils étaient aussi censés être des alliés. Nedru utilisa toutes les ressources actives de son pouvoir sur chacun des représentants de la famille et s'appliqua à les terroriser avec une patience et une minutie courtoise. Ayant acquis la certitude qu'ils avaient effectivement engagés quelqu'un pour l'éliminer, il leur fit miroiter tonsure, exil ou « disparition » malencontreuse, projetant son rire aigu à travers la vaste salle de réception où il avait été accueilli à chaque fois que ses hôtes faisaient mine de se défendre. Finalement, il ordonna que l'on emmène femme et enfant ;


-Je vous ai demandé un nom et vous vous obstinez. Je SAIS que vous mentez, pauvre imbécile ! Etre têtu ne suffit pas face à moi !Vous voulez me tuer ? Très bien ! Si vous changez les règles, je vais changer les miennes. Vous avez cinq secondes pour faire vos adieux à votre famille. Sa déclaration fut suivie par un cri choqué et l'homme de la famille s'insurgea;
-Vous êtes un fou ! Personne n'acceptera ce que vous projetez !
-Et vous crachez sur ma miséricorde... Il se tourna vers les gardes qui  dissimulaient assez mal leur propre embarras ;-Mettez ceux là en prison et que personne ne leur adresse la parole. Si jamais je ne les trouve pas dans une cellule quand je jugerai bon de venir m'occuper d'eux, je vous assure que vous le regretterez...
-Arrê....
-La ferme ! Cinq secondes et vous avez préféré m'insulter... N'ai-je pas été courtois ? Voilà des heures que vous vous obstinez à me mentir, après avoir mis ma tête à prix ! Il sourit à pleine dents tandis que les gardes s'éloignaient, avant de poursuivre ; Vous n'imaginez même pas ce que d'autres feraient à ma place... De mon côté, je fabriquerai toutes les preuves nécessaires, puis je vous ferai tondre et exiler. Vous errerez en sachant que votre famille est morte à cause de vous et privés de vos biens, vous n'aurez plus jamais de quoi vous venger.
-Ma vengeance est en route ; le Voyageur sera là demain ! Vos menaces n'ont fait que m'ôter la culpabilité ! Vous devriez fuir ! Mais si vous les faites, Bacco sera destitué, c'est ce dont nous avons convenu avec lui !

Qu'il était obstiné ! On ne pouvait lui nier un certain courage, c'était assez inattendu. Et il ne mentait pas ; le Voyageur serait là demain. Bénis soient les espions de ce Royaume ! Mais le Cavala craquerait... Nedru s'assit lourdement dans un fauteuil et soupira. Il laissa passer un assez long moment avant de reprendre;

-Et dire que l'on accuse les Lupinis d'être violents... Bon... Observant le nacre de ses ongles, pour laisser un peu de la tension diminuer, il finit par dire d'un ton aimable ;
-Je vous laisse une dernière chance. Donnez moi le nom de ce Voyageur, et j'épargnerai votre famille. Vous serez partiellemen tondu et subirez une sanction pécuniaire exemplaire. Après tout, vous vouliez me tuer et il est trop tard pour empêcher cela. Mais tout le monde reste en vie. Il apprécia l'effet de ses paroles sur son interlocuteur avant de poursuivre: -Voulez vous ma mort au point de perdre tout le reste ? Je ne vais ai jamais rien fait et regardez où votre folie vous mène...
Oh, et j'ai bien compris que vous n'êtes pas les seuls à avoir mit de votre poche pour me tuer. Dénoncez tous vos alliés et diminuez d'autant votre peine. Et n'oubliez pas ; je sais quand vous me mentez. Je crois que vous avez atteint les limites de ma patience, alors je vous prie de ne vous tromper sur l'orthographe du moindre nom.


Cette intervention fut, à n'en point douter, la plus violente de la carrière de Nedru depuis ses débuts au pouvoir. Mais la violence avait indubitablement des avantages... Le seigneur Cavali, pour borné qu'il était, coucha bientôt sur papier les aveux les plus complets qui soient ; de quoi éliminer de la course au pouvoir une demi-douzaine de concurrents tout en remplissant les caisses des gouverneurs d'une quantité non négligeable d'or. Nedru le remercia en l'accompagnant aux geôles où venaient d'être menées sa famille ; il pouvait bien leur offrir d'être enfermés ensemble. Plutôt satisfait du résultat positif de l'entretiens, il pria les gardiens de bien traiter les prisonniers avant de se concentrer sur le problème qui l'intéressait. Il avait promit de les faire souffrir, certes ! mais ses priorités étaient ailleurs.

Demain, quelqu'un viendrait pour le tuer. Il y avait de nombreux moyens de repousser l'échéance ; ne pas dormir, se rendre dans un autre Royaume, demander de l'aide à Matt... Personne ici ne connaissait ni son vrai nom, si son véritable visage ; le Voyageur n'aurait aucun moyen de le tuer s'il s'enfuyait, tout simplement.

Mais... Il y avait quelque chose à tirer de cette situation... Il fallait qu'il soit sûr de lui, et tout irait bien.
En attendant... Pouvait-il en appeler aux services de l'invocateur de mollusques ? Hum, c'était là quelque chose qu'il avait soigneusement mis de côté pour une simple et bonne raison ; Matt ne devait pas savoir ce qu'il projetait de faire dans ce Royaume.

Non, mais la présence de ce Voyageur n'était pas forcément mauvaise. Pouvait-il simplement prendre Cavali à ses côtés et forcer ce dernier à retirer son offre, en maintenant la prime ? Sans doute. Mais vaincre un tueur ! Ces choses là ne passaient pas inaperçues. Tuer un assassin marquerait les esprits durablement. Avec un peu de chance, l'idée serait définitivement rayée des listes locales.

En attendant, Nedru fit convoquer les trois gouverneurs et leur exposa la situation. Bacco sembla, sans surprise, être le plus concerné des trois mais trouva trop choquante la façon dont le Gris avait traité ses anciens alliés pour le défendre convenablement. Les deux autres, eux, paraissaient plutôt satisfaits de ce qu'avait accompli Nedru et approuvèrent le résultat de ses actes. Lupini lui assura que Dèz serait là demain (il avait demandé à prendre congé aujourd'hui) et que ses hommes se chargeraient de l'intrus, qui avait, après tout, été chargé de tuer son second.

Puisque cela ne suffisait en aucune façon, le Gris fit prendre un certain nombre de dispositions. Cela se résumait à faire installer des « pièges », de toutes sortes, organiser un horaire et donner des ordres d'évacuations des citoyens sur certaines zones de la ville (ce qui produirait sans doute un effet inversement proportionné). Après tout, vaincre un intrus serait bien mieux vu que disparaître.

La nuit finit par faire claquer sa cape d'un air théâtral au dessus de la ville. Ils seraient prêts.  
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MessageSujet: Re: Ménage à trois [solo] Lun 22 Sep 2014 - 19:58
8 janvier, 6h05, Londres

Un réveil un tantinet matinal pour le jeune homme. Nedru éteint son réveil en faisant la grimace. Aujourd'hui serait le premier jour de ses partiels. Deux de ses examens principaux se déroulaient aujourd'hui et même l'analyste du monde onirique ne pouvait empêcher une infime boule de nervosité se former au centre de sa cage thoracique au moment de penser « ça commence».

L'accomplissement des tâches routinières évacua bientôt cette sensation et Nedru finit ses préparatifs en consultant la météo tout en sirotant son thé. Malgré la date, une journée magnifique était prévue. Il sortirait en moto en mémoire de cette brave Jenny.

Une demi journée plus tard, après un jeté de clefs effecté d'un geste automatique et dédaigneux, Nedru posa son casque sur l'applique prévue à cet effet et s'écroula finalement sur son fauteuil, la main posée sur la tempe. Voilà, le plus dur était passé. Son cerveau lui brûlait légèrement le front mais le brave organe se remettrait. Il devait maintenant faire déborder le monde des rêves pleinement sur son emploi du temps.

Car il lui fallait trouver « Batisto Miguel », Voyageur mercenaire de son état ! Aucune piste à son sujet, il pouvait se trouver n'importe où sur le globe. Le Gris consulta sa montre ; il avait cinq heures devant lui et pas une minute à perdre.

Une tentative d'éviter les affrontements de cette nuit... désespérée, comme lui montrèrent ses premiers résultats. Mais il ne devait pas renoncer. Il connaissait de près ou de loin des dizaines, peut être même des centaines de Voyageurs. Ce nom là ne lui disait rien ; ce qui était la preuve qu'il n'était pas dans le top cent des détenteurs de pouvoirs oniriques (de toute façon, quelle élite irait travailler pour un royaume anonyme, pour tuer un pathétique fond de ligue M comme lui ?). Et c'était déjà une bonne nouvelle.

Au bout d'une heure et demie, toujours rien. Il avait tous ses carnets et chacune de ses notes, mais aucun Daniel Alves ne s'y dissimulait. Qu'importe, il avait toute la soirée pour ça ; l'examen de demain n'avait rien de particulièrement difficile et il n'avait aucun besoin d'avance son travail.

D'après son nom, c'était un étranger. Mais cet indice évident n'avait aucune valeur dans le monde pseudo ouvert actuel.
Non, le plus important dans tout ça, c'était... Le jeune Etol rassembla ses notes d'un ample reste rageur. Il n'avait pas la moindre idée de ce qui était le plus important. Il n'y arrivait pas. Impossible, voilà ce qui était le plus important dans tout ça.

Se massant les tempes pour se refroidir l'esprit, le Renard soupesa le problème, avant de le poser autrement. Pourquoi ne pas simplement payer l'individu et lui demander d'aller l'écraser dans la foulée ? Si l'on considérait que le Voyageur en question n'était un escroc, quelque chose l'avait retenu...
Le patriarche Cavali avait été modérément coopératif, après avoir retrouvé sa famille. Mais il avait insinué qu'il pourrait songer à retirer la prime. Quand Nedru avait refusé, il avait précisé que le Voyageur était puissant... Mais quelle était la valeur de son jugement ? Il avait dit l'avoir embauché...
Hum ?

Une idée venait de lui traverser l'esprit. Le décalage de temps dans le Royaume permettait des mesures relativement précises des heures de coucher et de réveil des Voyageurs. Or, le Cavali lui avait dit que lui et son meurtrier ne s'étaient rencontrés qu'à deux occasions, lesquelles occasions permettaient de déterminer des plages horaires ne correspondant jamais à celles d'un dormeur de Londres. Evidemment, tout le monde n'avait pas le même rythme de vie mais il ne pouvait pas prendre en considération ces variables secondaires s'il souhaitait avancer. C'était sa meilleure piste.

Nedru finit par estimer qu'il y avait entre cinq heures et huit heures de décalage le séparant de son mystérieux assassin. Ce qui expliquait le petit délais entre le dernier paiement et le passage à l'acte. Une demi journée. Ce pauvre Alves devrait se coucher au beau milieu de l'après midi pour exécuter son contrat.

Bien ! Cette hypothèse écartait une partie non négligeable du monde. Mais cela continuait de ne guère l'aider. Les réseaux sociaux étaient restés muets (ou trop riches en renseignements) tout à l'heure et ils n'allaient pas changer d'avis maintenant… Oui, bon, il n'avait pas formidablement avancé ! Et la requête qu'il avait formulée il y a deux heures sur les différents forums qu'il savait peuplés de Voyageurs n'avait, pour l'heure, obtenu aucune réponse digne d'intérêt.

Il laissa tout de même le même message à tous les Daniel Alves qu'il n'avait pas le temps de contacter en personne, sur tous les réseaux où son compte « Gr. Fox » était enregistré.
« Peut être avons nous rendez vous cette nuit. Si les Cavali vous ont donné un contrat, je peux vous faire une contre-offre, plus avantageuse ».

Pour ce que ça valait... Finalement, trois numéros de « possibles » Voyageurs lui furent envoyés via internet, numéros qu'il contacta l'un après l'autre. Le premier ne parlait même pas anglais... Et puis quoi encore ?! Pourtant, contre toute attente, son cœur bondit lorsque lui fut répondu « Si ? » a la question « connaissez vous les Cavali ? ».
Mais ce n'était qu'une erreur. Les deux autres numéros ne donnèrent rien de plus concluant. Quant à son message sur les réseaux sociaux, ceux qui avaient fait mine d'y répondre ne comprenaient pas de quoi il leur parlait.

Et finalement, au bout de quatre heures et cinquante minutes de recherche intensive...
Rien.
Il n'avait rien trouvé.

Le brun se gratta le sourcil d'un air concentré tout en réglant son réveil. Après tout, il avait pris des dispositions. Faire une contre-offre à l'assassin ne serait peut être pas nécessaire. Toute la garde d'un Royaume, ainsi que deux  Voyageurs l'attendaient.
Nedru se coucha dans ses draps, se concentrant sans difficulté sur l'endroit où il lui faudrait apparaître...


~~~~~~


Il ne perdit pas le temps de laisser à ses sens décortiquer l'ambiance de son environnement pour ouvrir les yeux.  Tout était parfait. Il était sur l'esplanade et pouvait juger sans aucune difficulté que chaque chose était à sa place. Dèz était déjà présent, discutant d'un air aimable avec ses troupes, son immense sac à dos sur les épaules, comme si de rien n'était, comme s'il se préparait pour sa randonnée quotidienne. Il portait son masque habituel, provoquant le résultat habituel dans l'esprit du londonien. Mais qu'importe ! C'était ce soir une présence agréable à avoir auprès de soi.

-Bien le bonjour ! Je vois que tout est en place ? Dèz se retourna vivement, avant de se calmer :
- Oua, je t'avais pas entendu venir ! Oui, tout est en place. Ce piège est tellement gros qu'il ne peut pas passer à côté...

Nedru contempla d'un air satisfait les bottes de pailles éparpillée sur la place, et la viscosité du sol. Ils avaient étalé de la poix et de l'huile, ces débonnaires ! Sans doute un coup de Bacco, le seul qui serait trop riche et prudent pour faire ce genre de choses. Le tout était recouvert de paille et les lieux avaient une allure d'après fête agricole. De trop longs fanions pendaient un peu partout même s'il suffisait, en tout cas de son point de vue, d'un coup d'oeil pour s'apercevoir qu'ils n'étaient pas agencés de façon pratique ou esthétique. En y regardant de plus prêt, on pouvait même se rendre compte que de longs fils les reliaient à des individus plus ou moins dissimulés derrière divers obstacles et cachettes ; charrettes, barils, bottes de paille...

-Et pour les ailes ? Ils ont fait ce qu'il fallait ?
- A priori, oui. J'ai regardé, elles ont l'air bien. L'un des De Vinci local je crois...
-Je comptais bien là dessus ! Bon et bien, si les choses tournent mal, vous savez quoi faire. Excellent choix de masque, d'ailleurs.
-Merci. C'est mon préféré.

Il n'avait pas choisi cet affreuse grimace dont il semblait se servir pour combattre, c'était une bonne idée. Après tout, même si vaincre le Voyageur par la force serait un coup d'éclat, le repousser par avec les mots n'aurait pas moins de répercutions positives.

-Tiens, je te présente Kaijin ! Il est venu m'attaquer avant hier et il s'est bien battu, je lui ai proposé de l'entraîner aujourd'hui, mais je savais pas qu'on avait de la compagnie. Enfin c'est un Voyageur, donc j'imagine que c'est toujours ça de pris! Il désigna l'individu casqué à qui il était en train de parler au début tandis que Nedru souriait d'un air légèrement idiot et creux.
-Ah, bien, c'est une bonne nouvelle  ? On rediscutera de tout ça une autre fois. Tu connais le plan, j'imagine ?
-Discussion et dès que ça tourne mal ; vers les ailes. Et je changerai de masque pour l'occasion.
-Ca me va. Et Kaijin, il a un plan ?
-Je lui ai dit d'éviter de se lancer dedans comme un fou. On va tenter de l'attaquer à trois, et si ça passe pas, il s'enfuira.

Trois ? Oh... Bien sûr. Ponpon était toujours là, perché sur le sac à dos de son maître et prenait des poses agressives. Nedru sourit d'un air poli en cherchant un endroit où poser ses fesses. Un soldat vint lui faire un rapport et les encouragements des trois gouverneurs, avant de repartir en trottant.

Ne restait plus qu'à attendre... Un trac qui n'était pas franchement inférieur à celui ressenti dans le monde réel, au réveil avant les partiels ! Il lui faudrait des bonnes vacances après tout ça...

Une longue demi heure passa. Nedru sentait le stress s'installer progressivement dans les rangs des hommes éparpillés sur l'esplanade et jusque par la silhouette des gouverneurs qu'il voyait traverser certains couloirs de long en large à travers les fenêtres du palais. Dèz s'était allongé sur une botte de paille et le jeune Voyageur s'échauffait en donnant des coups dans le vide. Quant à lui, il tentait de faire un peu de vide dans son esprit.

Une autre demie heure. Viendrait-il seulement ? L'angoisse progressait peu à peu, à mesure qu'une partie de l'analyste se trouvait de plus en plus satisfait de cet état des choses. Mais non ! Il ne devait pas faiblir! Cet homme viendrait, et il fallait qu'il soit prêt. Peut être même était-il tapi là, quelque part, à attendre son heure.
Encore une demi heure... Nedru commençait à avoir des fourmis dans les jambes, et se forçait à assouplir ses muscles. Il était à peu près sûr que, de son côté, Dèz s'était endormi. Cela faisait depuis longtemps maintenant que le Voyaeur masqué s'était persuadé que personne ne viendrait.
«  Soit les Cavali sont fous, soit ils se sont fait rouler...  ». Mais le Renard savait qu'il se trompait. Il avait vu cet homme, prêt à sacrifier sa famille et son pouvoir était trop infaillible pour se faire avoir. L'autre viendrait.

Sans cors ni trompettes. Nedru aperçu dans son champ de vision quelque chose d'anormal et tous les hommes présents s'agitèrent un instant avant de se cacher définitivement. Car enfin, une silhouette s'avançait, d'une démarche lente, gravissant la fin de la pente menant à l'esplanade. D'abord, une masse de cheveux bruns, bouclés et rêches. Puis un visage terne et fatigué, d'un homme dans la trentaine, assez élégant. Suivit le col relevé d'une chemise blanche, porté sous une veste bleue délavée, et enfin un pantalon assorti. Un style vestimentaire désuet depuis longtemps.
Plus important ; cet individu semblait fort. Le pouvoir de l'analyste s'arc-bouta à déchiffrer ses émotions, sans succès, bien que Nedru ait été certain d'avoir frôlé le but. Le Voyageur s'avança sur la place en regardant le décor d'un air vaguement étonné, avant de s'arrêter à quelques mètres du brun. Pendant toute la conversation qui suivrait, le londonien alternerait savamment entre les murmures et les intonations plus sonores, afin de choisir ce qui serait entendu par les oreilles alentours et ce qui ne le serait pas.


-Alors, tu es le Renard Gris, j'imagine ? Dèz se redressa brusquement, pour retrouver une posture assise convenable, tandis que son apprenti se plaçait à ses côtés.
-Lui même. Daniel Alves je présume ? Que me vaut cet honneur ?
-Et bien, vous connaissez mon nom !...   Il se gratta la tête d'un air vaguement mal à l'aise. -C'est embarrassant... On m'a chargé de vous faire quitter ce Royaume. Vous êtes une plaie, semble-t-il ? Pourriez vous déguerpir avant que j'ai à utiliser la force ?
-Je ne comprend pas... Je suis une plaie ? Je n'ai fait de mal à personne, mais on vous a chargé de me tuer. Vous faites fausse route, vous ne pensez pas?
-Oh ça... Sans doute. Mais je dois remplir ce contrat maintenant, c'est ma parole, malheureusement. Si vous n'êtes pas mal intentionné, vous pouvez quitter cet endroit, non ? Les Voyageurs ne sont pas sédentaires, comme l'indique leur nom !
-Mais ce sont mes rêves à moi !
-Ne m'obligez pas à utiliser la force... Je vois même que vous avez préparé un piège ? Combien sont-ils, cachés là ? Huit, seulement ? Cela ne m'incline pas à vous faire confiance, vous savez...   Tout le monde avait été repéré, sans exception.
-Je suis désolé, mais j'en ai besoin pour discuter avec vous. Pardonnez moi, je ne vous veux pas de mal. Je peux vous aider, mais je dois prendre des précautions.

Cet homme n'avait pas l'air foncièrement mauvais. Il ne ressemblait aucunement à l'idée que Nedru s'était fait d'un assassin et, en tant que tel, il n'avait guère prévu un tel enchaînement de circonstances. Après tout, les choses pouvaient encore se passer pacifiquement. Les yeux fins d'Alves se posaient tantôt sur Dèz, tantôt sur le Gris, souvent sur le reste du décor. L'analyste espérait que le masque du marchand était capable d'influencer, même un peu, la psychologie de l'individu. Peut être était-ce le cas et la raison de son calme ?

-Quel genre de précautions ? Me brûler ?
-A vrai dire, j'avais prévu de vous attacher avant d'avoir à en arriver là. Et ce n'était que la pure vérité ! Le moindre faux pas était dangereux. Lorsque l'on fait affaire avec des gens honnêtes, mentir devenait dangereux. Et puis, cette révélation ne menait pas à grand chose...
-Oh...
-Pourquoi avoir accepté de me tuer ? Une amitié avec les Cavali ?
-Vous persistez à vouloir que je vous tue ! Si cela vous intéresse, disons que j'ai beaucoup de dettes. Alves s'était fait craquer les doigts et s'avançait désormais d'un air décidé, bien que légèrement peiné, voire déboussolé. Il ne s'attendait probablement pas non plus à avoir à exécuter quelqu'un prêt à discuter.
-Je vois...  
-Dites moi que vous pouvez me les racheter par pitié ! cela vous donnera pile l'air de tyran qu'il vous manquait ! Je suis désolé, mais je vais devoir vous faire pass...

Nedru l'empêcha de finir sa phrase en faisant le signal que ses hommes attendaient. Les fanions se détachèrent pour tomber lourdement sur le Voyageur, qui regarda la masse s'effondrer sur lui avec une petite moue triste. « Oh », fit-il tandis que l'amas de corde se serrait autour de lui à mesure que les gardes de Lupini se déplaçaient aux points indiqués, attachant fermement les cordes en cinq points d'attaches situées sur la place. Nedru franchit l'espace qui le séparait de son assassin.

-Je peux racheter vos dettes, dans le monde réel, si vous le voulez. En échange de la réputation de mercenaire que vous ternirez en me permettant de rester ici.
-Mes dettes du monde réel ?!

L'air fatigué du Voyageur s'était changé en une colère sourde mêlée de suspicion. Nedru devenait très probablement, à ses yeux, un « méchant ». Pourtant, le Gris ne savait rien des dettes d'Alves avant que celui-ci ne confirme. Du bluff et rien d'autre. Un homme qui a des dettes dans ses rêves ne peut pas être blanc comme neige dans la réalité.

-Donnez moi un numéro de téléphone, je m'en souviendrais. Je ne suis pas très influent ici, mais je peux rendre sans doute être utile dans votre vraie vie. La paix dans votre réalité contre la paix dans mes rêves, c'est un échange équitable, non ? Dans tous les cas, vous n'avez rien à perdre.

Il y eut un flottement, pendant lequel la physionomie de l'assassin changea plusieurs fois. Finalement, c'est d'une voix ennuyée qu'il répondit ;

-Après tout, pourquoi pas ? Si tu survis.
-Oh je vous en prie ! Se battre n'est pas nécessaire !  
-Désolé gamin, mais j'ai qu'une parole. Tu l'as dit ; dans tous les cas, je n'ai rien à perdre. Tu vois, j'aime bien ce genre de situation ! Encore une fois, désolé mais bon... je t'ai laissé tes chances.Maintenant écoute bien et commence à prier.
– Avoir des dettes, accepter de tuer des gens tout en voulant conserver un pseudo honneur de chasseur de prime… C'est un peu beaucoup, non ? Le monde réel est plus important que votre honneur de Voyageur !

Mais il n'écoutait pas. En le fixant droit dans les yeux, Daniel Alves énonça distinctement un numéro de téléphone. Nedru le grava dans son esprit tandis que la physionomie du Voyageur se mettait à changer. Il se... troublait ?

-FEU !

Nedru s'éloigna d'un bond tandis que sur son ordre une volée de carreaux enflammés déchiraient l'air pour s'abattre, soit sur Alves soit à ses pieds, enflammant brutalement le sol de la place. Le trio de Voyageur se retira à l'abri, en arrière. Malgré tout, Dèz et Kaijin n'avaient pas l'air de vouloir s'en aller pour autant et après s'être mis à l'écart, ils s'étaient retournés, comme pour assister au spectacle morbide.

-Il s'est transformé ! Vous n'arriverez pas l'avoir !

Le pouvoir du Gris avait eu le temps de comprendre ce qui allait se passer. Le visage d'Alves ne s'était pas seulement troublé, il s'était mis à trembler, presque à fondre, comme si chaque millimètre de sa peau était en train de se détacher. Son corps entier était en train de se transformer et les cordes ne le retiendraient pas une seule secondes. Quant aux flammes, il n'apprécierait sans doute pas. Quelle nuée d'insecte aimait être plongée dans un brasier ?

Impossible toutefois de confirmer sa théorie ; s'il y avait eu un bourdonnement, le crépitement désormais assourdissant du début d'incendie le couvrait fort bien. De plus, Nedru suivait en courant les deux autres Voyageurs et son sprint échevelé ne lui permettrait pas de se retourner. Qu'importe ? Il avait tout de même obtenu un numéro de téléphone, miraculeusement ! Si c'était un faux, il serait obligé de déserter le Royaume un temps, ou bien de payer ses propres mercenaires pour tuer Alves. Mais ce type n'avait pas eu l'air d'un psychopathe. Peut être jouerait-il simplement la carte des apparences pour sauver « son honneur » et laisserait les choses couler jusqu'au paiement ?

Le choses auraient pu se passer comme ça. Mais cumuler autant de coups de chance n'était tout bonnement pas envisageable. Nedru disparut soudain, pour réapparaître à un demi mètre de là où il se tenait la seconde d'avant. Désormais, il entendait le bourdonnement distinctement. Une voix qui semblait en être un millier murmura ;


Et bien il m'avait dit la vérité, tu peux effectivement passer au travers de mes coups... Pratique... Et pour combien de temps ?



Une jarre d'huile explosa presque sur le nuage d'insecte-Voyageur, l'obligeant à se retirer momentanément vers les hauteurs. Le Renard avait lui aussi été éclaboussé, mais son manteau avait encaissé les gouttes brûlantes sans trop broncher. Suffisamment en tout cas pour que le petit Dreamcatcher, ne se manifeste pas une deuxième fois de suite. Il ne perdit pas son temps pour rejoindre les autres et fit souffrir ses muscles en accélérant. Fais chier !

C'est qu'il avait l'air sérieux ce mercenaire ! Quelle était la couleur de la perle qui venait de se poser entre les fils de son artefact ? Noire, pour un coup de faible puissance ? Rouge, pour une attaque mortelle ?
Impossible de regarder pour le moment, mais ce type l'avait bel et bien frappé, et nul doute que s'il avait encaissé le coup, Nedru l'aurait salement senti passer. Alves s'était déplacé trop rapidement pour être quelqu'un de son niveau. Les choses s'annonçaient mal. Certes, l'idée du piège incandescent s'était avérée on ne peut plus appropriée étant donné la nature du pouvoir du Voyageur, mais Nedru ne pouvait pas pour autant s'allonger au milieu des flammes en espérant qu'elles lui offrent une joyeuse protection sans condition.

Saisissant sa chance, il se jeta donc sur les ailes ; ces petits deltaplanes qui avaient été confectionnés sur ses indications. Dèz s'était déjà fermement agrippé à l'un d'entre eux et se jetait dans le vide avec enthousiasme lorsque Nedru s'empara de la structure de bois. La construction semblait solide et bien conçue, mais il n'avait pas le temps de s'en assurer. L'analyste plaça ses bras à l'intérieur des hanses prévues à cet effet (ce qui serait beaucoup plus physique que s'il avait eut un harnais autour des hanches, mais dans le monde des rêves il pouvait supporter son propre poids sans grande difficulté) et s'accrocha à la barre horizontale qui soutenait l'ensemble de son aile, avant de prendre de l'élan pour s'élancer dans le vide.

Le moment du saut fut, malgré une situation qui ne se prêtait guère à l'initiation aux sports extrêmes, indéniablement grisant. Ses pieds quittèrent les pavés de l'esplanade pour se retrouver dans le vide, à pendre inutilement, tandis que son véhicule trouvait une prise confortable dans l'air, suffisante pour le porter. Quelque chose le tracassait mais ses pensées étaient malheureusement concentrées sur une information primordiale ;

Il volait ! Une mer de toits s'étendait devant le port, étincelant. Une faible brise les portait, les obligeant à tourner faiblement sur la gauche, et les deux ailes effectuèrent un virage presque synchrone, lent et majestueux. Son pouvoir s'était entièrement mobilisé pour apprendre à piloter l'engin. Ce serait l'excuse que le Gris se donnerait pour justifier de s'être jeté sciemment dans une situation aussi désastreuse. Le plateau qu'ils venaient de quitter était déjà à une vingtaine de mètre derrière eux lorsque Nedru l'entendit.
Le bourdonnement.


Il n'eut guère plus que le temps de tourner la tête sur sa droite pour voir un épais nuage de cafards s'abattre sur lui. Il n'avait aucun moyen de s'en tirer. La nuée fumait légèrement et s'abattit sur lui avec une violence inouïe. L'aile sembla s'aplatir dans le ciel sur un moins un mètre, tandis qu'un craquement lugubre se fit entendre au centre de la structure.

Mais contrairement à ce à quoi le Gris s'était attendu, les cafards ne s'agglutinèrent pas sur lui pour le couvrir de leur surnombre répugnant et lui glisser sous les yeux, dans les narines, ou effectuer toute autre technique de mise à mort épouvantable. Les insectes avaient probablement souffert des flammes et cet assaut était peut être un déploiement de force trop conséquent. Toujours est-il que,  légèrement dispersés tout autour de l'analyste, ils s'évertuaient pour l'heure à se regrouper -ce qui ne leur prit que trop peu de temps vu l'état de la brise à cette hauteur.
Ils allaient charger de nouveau et le deltaplane ne supporterait pas un autre choc. La terre était beaucoup trop loin pour se permettre de s'écraser à cette hauteur. L'attaque viendrait d'en haut. La nuée se regroupait au dessus de lui, prête à fondre une nouvelle fois sur son véhicule pour le briser définitivement et jeter son passager au sol, plusieurs dizaines de mètres plus bas.

Mais Nedru ne se laisserait pas faire. Déplaçant son poids en balançant son bassin vers la droite assez violemment pour permettre à ses pieds de frôler la toile tendue de son aile, il saisit à deux mains la barre horizontale qui supportait le gros de la structure et la tira vers le bas de toute ses forces. L'aile fit une violente embardée, se retrouvant un instant dans un angle épouvantable dans lequel il lui était impossible de planer convenablement. Son véhicule sursauta alors vers la droite puis fonça vers le sol en chute libre avant de retrouver une prise au vent -ce qui le fit craquer violemment-  et fut enfin agité d'une secousse telle qu'il « sauta » vers la gauche, avant de se stabiliser. Amis des sensations fortes bienvenus. Nedru (qui n'était pas de ceux là) tenait fermement ses hanses et entendit la nuée passer à côté de lui en faisant vibrer l'air autour d'elle, à la façon d'un camion sur une autoroute.
Esquive réussie !

Mais la joie fut de courte durée. Puisque les insectes ne s'étaient pas jetés sur le deltaplane, l'ensemble de la nuée avait gardé sa structure uniforme. Alves pivota donc pour se trouver un nouvel angle satisfaisant et, une fois Nedru stabilisé, fondit à nouveau sur lui.

Cette fois, l'aile craqua pour de bon sous le choc se pliant en deux sur le coup. Le choc ne l'avait pas touché drirectement et pourtant le Gris disparut une fois de plus ; car les hanses qui lui tenaient les bras se soulevaient simultanément, chacune de leur côté, comme pour l'écarteler. Face à la douleur ; disparition !
Une « protection » que lui offrit le Dreamcatcher et qui probablement accélérerait le moment de sa mort. Il aurait pu supporter la douleur et l'aile, même brisée, aurait peut être ralenti sa chute. Au lieu de quoi il réapparut dans le vide pour tomber vers le sol et une mort certaine.
Comme dans un mauvais rêve, il vit les pavés s'approcher de lui tandis que les badauds levaient les yeux d'un air effrayés.
Merde ! cria le brun au sol qui s'apprêtait à le cueillir. Triste épitaphe...

Au moment où son crâne touchait le sol, ce qui dans le monde réel aurait éclaté sa structure osseuse comme un raisin trop mûr, déversant le contenu de sa précieuse cervelle sur le sol, Nedru disparut. Une fois de plus.

La seconde d'après, il était allongé sur le sol. La perle rouge de son artefact venait de lui sauver la vie. Le Gris n'eut pas le temps de s'attarder là pour vider son estomac sur le sol, malgré la bile qui lui brûlait la gorge. Il se redressa difficilement, presque paralysé par le fait de n'avoir aucune blessure. Son esprit logique le forçait à vérifier que l'absence de douleur n'était pas due à un os brisé et insensible, mais Nedru ignora l'examen pour porter ses yeux au ciel. Alves n'avait pas abandonné. La nuée d'insecte s'était groupée une fois de plus et l'on devinait cette fois la forme du Voyageur, flottant dans le ciel.


QUELLE SOLIDITE ! ATTENDS MOI, J'ARRIVE



Nedru n'attendit pas. Ses jambes le portèrent avec la célérité d'une bourrasque ; le Gris filait  au dessus du sol avec toute la puissance de son corps. Son artefact se brisa définitivement en morceaux au premier passant qu'il renversa, mais qu'importe ! Bifurquant brusquement, le Gris s'enfonça dans une ruelle en sprintant, persuadé d'entendre dans son dos le vrombissement d'un millier de cafards. Il plongea à nouveau sur sa droite pour traverser une fenêtre, opération qu'il répéta quelques mètres plus loin pour s'extirper de la maison, et pénétrer dans une nouvelle rue. Le bruit s'était légèrement assourdi. Profitant de ce répit, Nedru s'enfonça à nouveau dans une rue minuscule.

Un amoncellement invraisemblable de tonneaux de bières l'attendaient treize mètres plus loin. Route barrée ? Dans le monde réel oui, mais pas ici. Prenant son élan, Nedru sauta et fléchit ses genoux pour passer sans difficulté au dessus du mètre soixante de bois ferré qui se dressait devant lui. Ses semelles s'écrasèrent souplement au sol de l'autre côté et la course reprit.

Il devait gagner un peu de temps... Le Gris avait toujours une carte en main, il lui suffisait de gagner encore un petit peu du temps ! De plus Alves était venu très en retard ; le moment ne tarderait plus ! Il suffisait de survivre, juste encore un peu... Nedru s'enfonça dans la ville, en direction des quartiers les moins favorisés, là où les rues se serrent les unes contre les autres et où le labyrinthe de crasse le dissimulerait, l'angoisse le nouant les entrailles tandis que ses muscles rivalisaient avec l'ingéniosité de son cerveau pour le garder en vie. Le bruit était revenu, à la limite de ses sens, le bourdonnement qui ne le lâchait pas, où qu'il aille, quoiqu'il fasse.

Le problème, c'est que l'endroit qu'il cherchait à atteindre était loin, bien trop loin. Et quelles que soient les manœuvres que le Gris tentait, Alves ne semblait jamais perdre sa trace, il s'éloignait quelquefois, mais le retrouvait invariablement. Si Nedru avait eu un mouchard sur lui, les choses ne se seraient pas passés autrement ! Ce type avait un odorat surpuissant, ou … Enfin, pas le temps de penser à cela ! Le londonien faisait défiler mentalement son parcours, cherchant des raccourcis, des endroits capables de ralentir son assassin... mais dans sa situation actuelle, rien de convenable ne lui venait. Courir était la seule solution.

Malheureusement, penser vaincre son adversaire sur la vitesse s'avéra être une idée stupide. Tandis qu'il traversait une allée trop large pour passer inaperçu, Alves fondit sur lui. Nedru entendit le vrombissement mortel se rapprocher et se jeta au sol sur sa droite, dans l'idée de rouler et continuer sa course plus loin, mais il se fit saisir au vol. Il se sentit happé au niveau du revers de la jambe droite et se fit jeter au sol avec une brutalité nouvelle pour lui. Nedru sentit son épaule se briser au moment où elle touchait le sol et une bonne partie de ses côtes subirent un sort similaire. Le Renard n'eut même pas la force de crier de douleur et s'étala mollement au sol.


Ah, et bien voilà... Je me disais que ça ne marcherait pas à l'infini... Tu ne m'auras pas rendu les choses faciles mais au moins je peux arrêter de m'excuser. Adieu, donc.



Les yeux braqués au sol, Nedru tenta de lever le bras pour stopper Alves, mais il n'y parvint pas. Il essayer d'articuler une phrase, mais ne put produire qu'une quinte de toux douloureuse. Bordel, non ! Pourquoi avait-il prit autant de risques ? Pourquoi était-il incapable de survivre face à quelqu'un d'un tant soit peu mal intentionné ?

Un terrible coup s'abattit, qui ébranla le sol et fit pleuvoir au sol une petite pluie de pierre brisée. Nedru parvint à rouler sur le côté pour constater que les vrombissements venaient de cesser. Devant lui une patte gigantesque, colossale, de la taille d'un petit pilier de temple antique, était plantée dans le sol. Au bout de cette patte, ce qui semblait être une immense tête ronde, démunie d'oeil, de nez ou de bouche. A la place, au centre, se trouvait un masque.

Une forme sombre sauta du haut du colosse pour atterrir à ses côtés.

Une variable imprévue. Un allier de choix.


-Désolé pour l'attente, on a mis plus de temps à se poser que toi, puis il a fallu te retrouver. Ca va, tu peux marcher ?

Le Renard avait détourné les yeux en constatant que Dèz ne portait plus son masque habituel. Il s'était paré au combat et son pouvoir le lui fit savoir. Nedru articula péniblement ; -Non.

Dèz sembla concerné un moment, mais ses préoccupations changèrent d'objet quand la patte plantée dans le sol se souleva. Le vrombissement se refit entendre, comme furieux. Merde ! Ponpon, immobilise le ! Sur cet ordre, la patte se planta à nouveau dans le sol avec violence. Mais cela n'obtint probablement pas le résultat escompté, vue la réaction de Dèz. Ce dernier tira sans ménagement Nedru en retrait dans la rue, sans aucune considération pour ses cris de protestation et la douleur innommable qu'il pouvait ressentir. Dèz lui retira son masque et plaqua un fin loup sur ses yeux à la place, avant de bander rapidement son visage d'un fin voile de tissu, avec des gestes dont la rapidité trahissait l'habitude.

-Je te le prête. Ne bouge pas, ne dis plus un mot et tout ira bien. Et ne le retire sous aucun prétexte.

Sur quoi il se retourna pour pousser un... rugissement ?! Un rugissement assourdissant  Ponpon de  son côté labourait le sol de coups en provoquant à chaque fois une légère secousse qui faisait vibrer la rue autour de lui, mais la répétition de ses attaques trahissait leur absence d'efficacité. Kaijin était là aussi, et piétinait la rue comme pour écraser un maximum d'insectes. Il n'utilisait apparemment pas son pouvoir. Tandis que Dèz se jetait dans la mêlée, le combat se déporta peu à peu dans la rue. La milice était aussi de la partie mais il était peu probable que les volées de flèche trouvent une cible dans laquelle se planter. Ses sauveurs devenaient des proies.

Tandis que les bruits de la bataille se faisaient de plus en plus lointain, Nedru de son côté luttait uniquement pour respirer d'une façon convenable, d'une manière qui ne lui ferait pas souffrir le martyr et si possible qui ne le ferait pas siffler pas comme un vieux chien mourant. Dans sa tête se bousculaient beaucoup de questions mais les réponses venaient trop rapidement pour qu'il s'attarde à leur sujet.

Le marchand de masque était un allié, définitivement, pour une raison qui échappait au Gris. Il avait, au moins, quatre masques magiques. L'un d'entre eux transformait sa peluche en monstre immense. Quant à celui qu'il avait placé sur le visage du Renard, ses effets étaient inconnus. Il empêchait le brun de respirer convenablement, mais le londonien respecta l'ordre de Dèz et le garda soigneusement noué sur son visage. De toute façon, il aurait eu un mal de chien à l'ôter, dans son état. Il ne pouvait plus qu'attendre. L'analyste ne cessait de se répéter le numéro de téléphone dans la tête, comme un mantra capable de lui sauver la vie. Et si Alves les tuaient eux aussi, avant de revenir finir son travail ? La respiration sifflante, l'angoisse montait en même temps que la douleur. Ca n'allait pas tarder. Puis, tout serait terminé. Peut être perdrait-il connaissance avant ?


Mais avant cela, la vague de cafard revint auprès de lui, bourdonnant dans la rue à gauche et à droite, comme si elle cherchait quelque chose. Nedru se figea, de toute façon incapable de se déplacer, mais Alves s'en alla bientôt sans vrombir un seul mot, ou faire mine de l'avoir seulement remarqué.

Le brun ne cessa jamais de répéter le mantra, jusqu'à ce qu'une sonnerie délicieuse le tire de cet enfer.


......
9 janvier, 3h55, Londres

Son réveil l'extirpa de son bain de douleur et de peur, sonnant insouciamment son air strident, gong sauveur, humble héros. Nedru inspira avec une joie inégalable et se palpa les côtes dans un réflexe stupide. Bien sûr qu'il était en vie ! Sans doute aurait-il fallu mettre son réveil encore plus tôt... Il avait sous estimé son assassin, ou la richesse des Cavali. Mais qu'importe ! Il avait survécu !

Nedru ne perdit pas de temps pour se jeter dans son bureau et noter sur un bloc note la suite de chiffres. Fallait-il vraiment payer ce mec ? Dans l'immédiat, le contacter sauverai peut être la vie de Dèz et de Kaijin, ainsi que d'une partie de la ville.

Le brun composa le numéro de diverses manières, ajoutant quelques zéros et chiffres destinés à l'identifier comme international. Il laissait les lignes sonner longuement, à chaque tentative. Lors de  son quatrième pays (le Brésil) et douzième essai, 15 minutes depuis son réveil, quand une voix pâteuse décrocha ;

-Hmm ?
-Daniel Alves ?
-Si ?
-C'est le renard.

Il y eut un silence râpeux, le genre de silence que seuls les mauvaises lignes de téléphones peuvent laisser s'écouler, et puis Alves cracha une sorte de juron avant de prononcer dans un anglais tâtonnant ;

-Et tu rester en vie hein ? C'est bien, bravo... Alors, c'est gagnant gagnant pour moi, oui ?
-On verra ça. J'ai votre numéro, je peux trouver votre adresse. Alves grogna d'un air interrogatif, aussi Nedru articula-t-il lentement sa seconde phrase ; Je peux aussi mettre votre tête à prix dans le monde réel. Histoire que vous sachiez ce que ça fait ? Chasseur de prime ?
-Hé ! On avait pas dit comme ça !
-Moi aussi j'aime gagner sur tous les tableaux...
-...
- Je plaisantais Alves. Je note ici votre numéro et un petit mot, au cas où il m'arriverait quelque chose dans le monde des rêves.
-Je ne suis pas un salaud... J'aurais pu te tuer des pleins de fois et j'avais pas envie de finir quand je t'ai vu par terre, j'aurais pas fait.
-Oui, oui, c'est ce que j'ai vu... Bref, vous avez un numéro de compte ? Pour faire un virement.

Nedru raccrocha bientôt, hésitant dans la conduite à donner aux suites de ses relations avec cet individu. Lui donner de l'argent alors qu'il avait failli le tuer ? C'était inacceptable ! Mais lui causer du tort à cette distance serait bien trop compliqué (et il ne pourrait pas assister à sa détresse s'il le faisait). Et puis, s'il détruisait sa vie, Alves chercherait à se venger dans le monde des rêves. Entre le tuer et l'aider, il n'y avait guère de demie-mesure amusante à ses yeux...

Nedru se leva et contempla d'un air rêveur la fichette qu'il avait fait à l'intention de Dèz le jour de leur rencontre. La mention  « DANGEUREUX » en rouge était restée inchangée et il ne savait trop que faire de cet adjectif aujourd'hui.

Enfin ! Le brun bailla à s'en décrocher la mâchoire avant de retomber sur son lit. Il irait faire un discours au  Royaume pour annoncer sa victoire et deviendrait un héros. Et puis, demain, partiels de langue.
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MessageSujet: Re: Ménage à trois [solo] Jeu 25 Sep 2014 - 12:17
...Et c'est ainsi qu'un mois plus tard ...



DEUXIEME PARTIE




22 février, 21h17, campagne de Birmingham

JOYEUX ANNIVERSAIRE !

La phrase était restée un instant suspendue sur la fin, comme si le chœur de voix, hésitant, était partagé entre une honteuse pudeur et l'envie de continuer à s'exclamer jovialement. Dieu que ces gens étaient immatures !

Nedru haussa les deux sourcils en souriant pour se donner l'air surpris et accepta l'embrassade de Serena comme on se hisse sur une bouée de sauvetage, profitant de se refuge pour tourner la tête à gauche et à droite et contempler le nombre d'invité présent.
Une bonne quantité en vérité ; ils n'avaient pas fait les choses à moitié ! C'était flatteur dans un sens, même si le choix des individus l'était un peu moins. Une musique électrique se lança pour indiquer le coup d'envoi de la fête -qui en fait, reprenait son cours à en juger par le nombre de verres déjà remplis dans les mains des invités.

- Ca te plait ? Tu t'y attendais j'en suis sûre.
– Oui c'est super. Et je m'y attendais au départ, mais quand j'ai vu la taille de cet endroit je me suis dit que c'était impossible.Vous avez loué ça ?
-Non non, pas loué. Quelqu'un connaît quelqu'un...

L'analyste du monde onirique sourit. Décidément, il avait su choisir ses « amis » avec talent. Et Serena prouvait l'étendue de ses qualités avec le temps. Il serait malhonnête de la part de Nedru de dire qu'elle n'avait rien d'attirant. Avec une tête presque aussi bien faite que son corps, la jeune fille cumulait encore la bonne naissance et une élégance dans les gestes remarquable, l'auréolant d'un fin halo de grâce issue d'un autre âge. D'une beauté simple qui ne s'encombrait guère de maquillage, Serena était juste assez éloignée des canons de beauté pour n'être pas courtisée autant qu'elle le méritait. Et puis de toute façon son tempérament parfois trop franc, trop peu hypocrite, couplé à un esprit vif qui savait où on le menait, lui donnait quelquefois des allures de forteresse imprenable,  de beauté froide impressionnante, à la limite du désagréable.

Mais dans l'intimité d'une amitié, son sourire était une chose estimable et Nedru était heureux d'être tenu au bras gauche par le creux des coudes d'une créature si charmante le jour de son anniversaire. Les anglais ne se déclarent pas si rapidement « amoureux » que d'autres peuplades (au hasard, celles d'outre manche) aussi ne concevait-il aucun scrupule à n'éprouver pour Serena qu'une affection intéressée. Précisons que les anniversaires ne lui avaient jusque là jamais laissé de souvenirs impérissables, mais il fallait avouer que cette soirée s'annonçait fort bonne. Deux points pour la jolie blonde.

Le jeune homme n'avait trouvé aucune raison de s'opposer à cette invitation, bien qu'il ne fut guère partisan de ce genre d'amusements d'enfants trop riches. La fête prenait place dans un manoir d'un faste excessif bien que perdu dans la campagne, le genre d'endroits inaccessible au commun des mortels que la partie fortunée de la population s'attachait à souiller de breuvages périodiquement. S'y rendre avait été, en soit, une sorte d'épreuve. Quitter Londres, déjà, ne plaisait pas particulièrement à Nedru. Aussi casanier qu'un animal gardant jalousement son territoire, il ne quittait la grande ville qu'à reculons. Mais en plus, se perdre sur une mauvaise route, une nuit pluvieuse, n'était sans doute au goût de personne ! Ajoutez cela à un timing un peu juste avec ses affaires et vous aviez l'excuse parfaite pour être d'humeur grise.

Mais peu importe ! Il était là. Autant s'amuser. Le jeune homme se promena entre les corps emmêlés, tenant entre ses doigts le verre que lui avait tendu la jeune femme à son bras -pour lui faire plaisir. Il ne boirait pas ce soir, il l'avait prévenue. Serena, comme tous ceux qui peuvent avaler plusieurs verres sans s'effondrer immédiatement dans une veule ivresse, avait souri d'un air entendu à cette annonce « Oui oui, nous verrons » et ne lui avait pas moins tendu une sorte de cocktail au gin. Plus par amour du geste que par goût du brevage, le brun s'efforca d'y tremper les lèvres régulièrement pour rythmer les conversations qu'il avait, ou pour meubler des silences solitaires pendant lesquels il détaillait la décoration ou les occupants de la modestement nommée « salle de bal ».

Au début de la soirée, quelques pinguins étaient là pour tenir des plateaux couverts de coupes, se déplaçant entre les rangs de l'assemblée en attendant qu'une main avide tente de déséquilibrer le plateau en saisissant maladroitement une portion de son contenu. Fréquenter les hautes sphères était indubitablement amusant pour quelqu'un s'intéressant des excès et contradictions humaines. Et pour le Gris, qui n'aimait rien tant que disparaître au milieu d'une foule, inutile de faire le fier ; il était ravi de cette surprise.

Puis, le temps passant, l'ambiance proprette avait fait place à la jungle des fêtes de jeunes adultes, les discussion s'espaçant pour laisser de la place à la musique tandis que les lustres s'eclipsaient au profit de plus douces ténèbres. Dans l'intimité d'une lumière tamisée, bleutée, certains dansaient furieusement au son d'une musique techno déchaînée tandis d'autres se tenaient raides dans les angles. Ils buvaient à petites gorgées ou par litres entiers, discutaient de sujets graves ou s'obstinaient à répéter les mêmes plaisanteries graveleuses... Certains de ces nouveaux adultes s'esquivaient pour échapper à la vigilance des plus vieux, qu'ils soupçonnaient pour certains (parfois à raison), d'avoir été diligenté par leurs parents.
Certains se poudraient le nez dans les pièces délaissées de la demeure, mais d'autres leur trouvait un attrait tout à fait différent. Le brun se demandait si ces absences et réapparitions furibondes trompaient quiconque avant de conclure rapidement que c'était inévitablement le cas ; certains invités étaient d'authentiques sujets de la reine, des petits nobles éduqués dans les règles de l'art et bien trop loin des milieux qui tentaient vulgairement de les rejoindre en se vautrant dans les excès pour comprendre leurs plaisirs.
Mais d'autres encore étaient nobles et débauchés ! Ah, comme c'était amusant !

Une fête réussie ! Nedru hochait la tête en rythme des morceaux du DJ recruté pour l'occasion, encourageant d'un clin d'oeil sa petite amie chaque fois qu'ils se croisaient -ils n'étaient fort heureusement restés collés l'un à l'autre qu'une demie heure- et qu'il la surprenait à esquisser des pas de danse. Il n'avait aucune raison de s'empêcher de jouer les paons, tant qu'il ne s'endormait pas après deux heures du matin ou trop embrumé pour visualiser son objectif en s'endormant. Ses plaisirs étaient simples ; recueillir des rumeurs et des ragots, en raconter d'autres, profiter des faux pas de certains, des lapsus et maladresse ou de l'ivresse d'autres, trouver les faiblesses de certains et des manières de les exploiter. Ou même plus simplement, discuter d'un sujet qu'il avait à cœur avec quelqu'un partageant son enthousiasme sur la question. Et les petits enfants de riches ici présents s'intéressaient parfois au monde des finances ! Les heures glissèrent sans qu'il ne s'en rende tout à fait compte.

Aussi, en cet instant, comprenons que rien ne le préparait réellement pour une discussion avec Steeve.

Steeve...
Il se piquait d'écrire. Ou bien... d'essayer ? Nedru n'avait que mépris pour les faux artistes et les autodidactes incompétents. Les jeunes écrivains de fictions faisaient partie de cette dernière catégorie et ce n'était que par une triste maladresse que Steeve s'était entiché du londonien ;  ce dernier avait voulu se moquer de lui en lui proposant quelques scénarios issus de ses péripéties dans le monde des rêves et son interlocuteur avait pris la chose au premier degrés ! Depuis, il prenait note des « conseils » du brun. Aussi quand ce dernier avait décidé de reposer ses jambes raides dans l'un sofa du rez de chaussée, Steeve, éméché, s'était imposé. Son orthographe était parfois hésistante, sans parler de sa grammaire. Son style ? banal et sans intérêt.

Nedru se demandait jusque quand il persévèrerait dans ses entreprises imbéciles. Si on l'encourageait, après tout, pourquoi cesserait-il ? Plus dur serait la chute ? Oh, qu'importe. Le brun lui conta, sur sa demande, un autre de ses rêves. Nedru avait vérifié ; Steeve n'était pas Voyageur. Et il ne croyait pas véritablement que ces histoires étaient issues de ses rêves. Aussi se permit-il de s'étendre largement ;

- Toujours dans la même ville, celle avec les animaux humains.
L'homme au masque du Renard s'approprie la victoire contre un assassin disparu par enchantement, et devient un peu plus populaire auprès du peuple. Les alliés ayant combattu à ses côtés n'y trouvent rien à redire ; c'est bel et bien lui qui fait disparaître leur adversaire. La garde, surtout, loue sa mystérieuse intervention !

Les adversaires politiques n'abandonnent pas pour autant, mais ne trouvent aucune prise digne d'intérêt et hésitent désormais à se lancer dans des tentatives d'éviction, quelles qu'elles soient, sous peine d'être écartés définitivement de la scène politique. Une semaine passe, durant laquelle le jeune Kaijin -qui décidément ne veut plus quitter la ville- est promu capitaine des milices des gouverneurs. Par l'intermédiaire de ce nouvel allié, toutes les milices « sous tutelle » des riches marchands de la ville entrent officieusement sous le contrôle d'un seul homme ; Bacco Leto.

Le propriétaire Leto ne cache plus sa joie et son mépris pour ses adversaires. Sa puissance militaire égale presque celle de son allié Lupini et tous pensent qu'il suffit d'un peu pour qu'il le prive de son trône, en profite pour écarter les Achenza et gouverne seul sur la ville.

Mais !
Le Renard a d'autres plans.

Devenu intime du gouverneur Mirius Lupini, il multiplie les repas en sa compagnie sous la surveillance de Dèz. Fort de ce double jeu, il attise peu à peu la crainte de l'un envers l'autre. Puis en rencontrant les notables de la famille Achenza, il devient intime de certaines de leurs manœuvres et supervises même quelques opérations.

Au bout de trois semaines, un mois, la situation en ville a changé. Pour la première fois depuis l'histoire de la cité, renverser ce gouvernement semble impossible. La force sans meurtre ne suffirait pas et chaque complots sonne comme autant de coup d'épée dans l'eau. Une autre forme de « force » semble prête à émerger, plus brutale, plus définitive. C'est en tout cas ce que craignent ceux qui connaissent Mirius.

Dans le même temps, le climat en ville devient légèrement plus pesant. Le conflit entre les gouverneurs semble près à éclater, mais personne n'ose faire le premier pas. Les milices sont dangereuses, les forces de la ville aussi, mais ce sont encore les Achenza qui règlent la plupart des problèmes de l'ombre, du politique, aussi nul n'ose faire le premier pas.

La situation est déjà explosive mais elle devient soudain critique ; des espions de Lupini manquent à l'appel depuis deux jours. Une situation aussi inattendue que grave. Leur dernier ordre de mission leur intimait de saper des informations chez Bacco, malgré le tacite pacte de « non-espionnage » qui régnait entre les gouverneurs...


-Et ?
-Je me réveille.
- Waa.. C'est de la bonne hein ?

Ses doigts en V devant sa bouche molle traduisaient avec vulgarité l'insulte qu'il venait de proférer, mais le Gris se contenta de lui faire un clin d'oeil avant de se relever. Il retourna s'engouffrer dans l'antre hurlante et chaude de la fête.

D'autres affaires s'étaient bien passées, mais celles-là, il préférait ne pas en parler, bien qu'il en soit au moins aussi ravi. Travailler pour une organisation de méchants héroïques et se frotter à un esprit aussi brillant que dangereux était autrement stimulant que d'acquérir du pouvoir dans un Royaume de mauvais intriguants. Peut être que le Royaume voisin pourrait peut être devenir un allié de poids, pour la suite des évènements qui secoueraient le monde des rêves ?
~~~~~~


L'ambiance n'était pas moins électrique ici que dans la soirée qu'il venait de quitter et pourtant aucune baffle n'était impliquée, pas une seule enceinte, ni un DJ. Les matous du Pot-au-Lait s'agitaient, heureux et nerveux à la fois.

Sous les ordres de la Chasseuse qui prenait les conseils de Nedru très au sérieux, les groupes menés par Ezio et les frères Ecas avaient troublés les rapports d'espionnage et la situation plus ou moins paisible entre Lupini et Bacco. Présents là où ne les attendaient pas, inconnus au bataillon des uns ou des autres, il suffisait que ces chats se fassent voir par l'un ou l'autre des parties pour que son rival se braque immédiatement. C'était à cause de leur présence un peu trop pesante autour de ses portes que Lupini avait fini par envoyer ses propres espions chez Bacco. Malheureusement, lesdits espions s'étaient fait capturer. Dans la taverne, chacun racontait ses exploits en taisant les noms et les détails. Leurs jeux et mérites principaux étaient, semble-t-il, d'éviter les milices, de les semer ou de leur compliquer la tâche.  


- Quel est l'état de Lupini ?
-'Paraît qu'y ponctue ses phrases en agitant sa dague devant lui, lz'yeux injectés de sang. Sa petite armée se prépare à entrer en guerre. Puisqu'y n' peut pas demander officiellement à Leto de lui rendre ses espions, il a tenté une diplomatie veule qu'il piffe pas et y supporte pas l'humiliation d'avoir été rejeté. Il paraît qu'il est parti hier avec une partie d'ses troupes « défendre » les plaines contre un groupe de chats cauchemars. A ce qu'y paraît encore, c'était le baptême du sang de toute sa garde rapprochée.
-Le loup s'est mis à tuer !? Vraiment ? L'information a été vérifiée ?
-Personne n'a trouvé de cadavre, et aucun homme de Mirius n'a confirmé les rumeurs. Tout ce qu'on sait, c'est que le groupe de créature qu'était dans les plaines ce jour là a bien disparu.
-Ca ressemble à quelqu'un qui a perdu la raison.  
- Ouais, ces rumeurs continuent d'lui faire perdre prise avec le reste du Royaume, j'dirais.
-Et Bacco, toujours pareil je suppose ?
-Ca a pas changé. Ses m'sures populaires jouent pour lui. Mais y réagit à la violence de Miruis par la violence en étalant les milices qu'il a obtenues et il paraît que ce Kaijin n'est pas vraiment... un bon chef quoi. Capricieux, un poil bourrin...  

Bon, et bien finalement tout finissait par se mettre en place. Restait le plus important ;

- Et moi ?
-Et bin, ça a pas changé non plus et je t'apprends rien. Tout le monde croit qu'tu veux calmer l'jeu entre Lupini et Bacco. Pis que tu cherche à faire des Achenza les médiateurs, comme qui dirait. Certains marchands soupçonnent la trahison pour les milices, mais ça jase que c'est Bacco qu'a pensé au truc...

Pour résumer, t'es tu le conseiller qui prône la paix et l'équilibre des forces ce qu'ils voient d'un bon œil... Mais t'obtiens pas de résultat ; donc quelqu'un d'incompétent. On te surnomme maintenant « l'homme des trois gouverneurs ». J'sais pas encore si c'est une insulte. C'est la troupe Luis qui a trouvé ce surnom. Troupe qui voit sa côte de popularité monter dans la pagaille, d'ailleurs.

- Des saltimbanques ?
-Tout le monde les aiment. Ils sont plutôt friqués et amusent la ville dans st'ambiance moisie. Ils colportent beaucoup, y font passer les messages qu'ils veulent. Le gratin se les arrache.
- Très bien. Je l'ignorais, merci. Et les chats de la Chasseuse, là dedans ?
- Aha, s'ils savaient qu'on appartient au même groupe, je crois bien qu' tout le monde nous détesterait !  A part les bas quartiers. Les gars s'amusent à emmerder les miliciens et à secourir les opprimés, tout ça. Les frères Ecas signent parfois avec le surnom de Saphy, mais elle leur a tapé sur les doigts en l'apprenant. On continue de semer les espions qu'on croise, c'est pas toujours évident mais je crois qu'y a pas eu de problème. Et puis on se regroupe pas si souvent ici. Ca baigne, et on est pas dangereux politiquement.

Un clin d'oeil. Marco était bon pour résumer les choses. Et bien, parfait ! Il avait eu raison de museler la Chasseuse par des vagues promesses, celle ci continuait de respecter son rôle. Il avait même fait quelques visites officielles au Royaume des Chats pour sauver les apparences, et avait presque obtenu des résultats, chemin faisant ! En s'y donnant du mal, peut être que cela finirait par payer.
Veiller à ce qu'aucune force n'en dépasse une autre, c'était la clef du succès. Nedru remboursa toutes ces informations avec celles qu'il avait à offrir ainsi que la promesse de continuer à payer une solde importante à la plupart des membres actifs du Pot-au-Lait, avant de prendre congé.

Les Achenza étaient prêt. Il les avait servi avec diligence et ils étaient au fait de son ingéniosité. Lupini était plus que prêt. « L'homme des trois gouverneurs » ! C'était bien mieux, largement mieux que « le conseiller de Bacco » ! Si ce dernier était à point, son plan pourrait s'achever. Le Gris s'en alla vérifier cet état des choses sans plus tarder.


Barricadé chez lui, comme dans une forteresse, Bacco faisait les cent pas. Il accueillit Nedru avec toute la sympathie qu'il accordait à ses amis. Le Gris étant, semblait-il, le seul à bénéficier encore pleinement de cette confiance. Aujourd'hui toutefois, le sourire de Leto sonnait faux et ses traits tirés contrastaient avec des mots qu'il voulait enjoués. Permettant à ses gens de prendre congé d'un geste, Leto invita Nedru dans un petit salon sans prétention, coquet et insonorisé.


Allez droit au but mon ami.
Ils ont parlé. Ce sont bien des hommes de Mirius.
Je suis désolé... Il aura perdu la raison... Que voulaient-ils ?
Ils n'ont pas reçus d'ordres particuliers. Ils devaient rassembler autant d'information que nécessaire.

Le canidé déglutit avec difficulté. Espionner « sans mission particulière » pouvait signifier deux choses et aucune n'était plaisante. Quoi qu'il en soit, cela signifiait la fin de la paix entre les deux gouverneurs.

Et qu'allez vous faire ?

Bacco avait les yeux dans le vague. Nedru comprit sans l'aide de son pouvoir qu'il avait déjà bu. Une habitude stupide qui le mettait à la merci de la plupart de ses interlocuteurs. Cette fois, heureusement, l'interlocuteur n'était autre que lui.  Il répéta sa question un peu plus fort.  

Qu'est ce que je pourrais faire ?! Faire la guerre, Renard ? Le faire jeter en prison ? Je démissionnerai si je ne craignais pas qu'il fasse sombrer le Royaume dans la folie et le sang. Je pensais pouvoir lui faire entendre raison, je pensais que...

Une boule dans la gorge l'empêcha de poursuivre et Leto, à cran, réprima un sanglot. Stupide ivrogne ! Le Gris s'était arrangé pour que l'orgueil de Bacco domine ses faits et gestes, pour qu'il se montre fort et fier, mais il avait misé sur le mauvais chien. Servir directement Lupini aurait été bien plus profitable. Si Leto se mettait à être sentimental, jamais il n'aurait l'envergure suffisante pour gouverner seul...

Pour l'instant, le brun s'approcha de celui qu'il conseillait et lui tapota l'épaule d'un geste bourru.


Vous ne devriez pas boire autant, Leto. Reprenez vous. Il n'est peut être pas trop tard pour faire la paix.
La paix ? C'est sur vos conseils que je me suis méfié de Lupini ! Et vous aviez raison ! Comment puis-je faire la paix maintenant ?
Et bien... Vous pourriez rendre aux marchands leurs milices, et les autoriser à commercer en dehors de la ville pour un temps, en diminuant leur impôt, en guise de dédommagement. Le loup y verra sans doute un signe plus encourageant que « l'accueil » actuel que vous leur faites. Organisez un rendez vous avec Mirius. Il a envoyé des espions, certes, mais ce n'est pas si dramatique, dans votre Royaume. J'ai moi même fouiné et recueilli des renseignements pour vous, quand j'allais rendre visite aux loups. Vous pourriez lui rendre ses hommes. Les grands seigneurs savent pardonner.

Cette fois, Bacco fondit en larme pour de bon. C'était... horriblement pitoyable. Nedru se fit violence pour ne pas grimacer. Mais pour l'heure, cela ne jouait pas contre lui.

Je n'en peux plus, de ces histoires. J'étais un bon commerçant, c'était suffisant... Pourquoi ai-je voulu devenir gouverneur ?
Taisez vous ! Nedru avait crié et Leto suffoqua un instant, ce qui eut l'effet de lui faire avaler son sanglot. Le statut de gouverneur vous a apporté plus que ce que votre vie de commerçant n'aurait jamais pu vous offrir. Vous avez organisé le commerce de toute la cité, acquis des terrains facilement grâce à vos droits de préemption ! Cela vous a apporté la belle vie, ce serait hypocrite de le nier ! Il laissa s'écouler un instant et Bacco digérer la remontrance, avant de poursuivre. Mais ce n'est pas tout. Le Royaume lui même s'est enrichi depuis votre arrivée au pouvoir. D'aucun jouent les aveugles, mais il est évident que la stabilité politique a été profitable pour tout le monde ! Votre régime profite au commerce, les gens s'enrichissent. Certaines abandonnent la course au pouvoir devant votre trio inébranlable, et se consacrent à d'autres activités moins vaines ! L'art ! Le commerce ! L'éducation ! L'altruisme ! Tous les moyens sont bons pour devenir plus vertueux que vous ! Si vous partez, qui restera-t-il ?

Lupini ? Il n'a pas fait que le mal ; la sécurité en ville est meilleure que jamais et les investissements suivent. Mais il est dangereux. La famille Achenza ? Ce sont des outils efficaces, je ne le nie pas, mais il serait fou de les laisser s'éparpiller seuls, sans mains pour les guider, ou sans une tête pour les diriger.

Votre présence est indispensable. Vous êtes efficace, bon et juste. Vous voulez le bonheur du Royaume autant que le votre. N'abandonnez pas parce que vous avez eu une ou deux semaine un peu difficiles...


Le chien s'était levé d'un air irrité avant la fin de la tirade, tournant le dos au Renard pour ne pas lui laisser le loisir de contempler son visage ou ses réactions. Futile pudeur ! Il suffisait à Nedru d'observer l'attitude de ses oreilles ou de sa queue pour apprécier l'effet de sa « remontrance » sur Leto. Et pour sa défense, il n'avait que peu menti. La ville se portait très bien, depuis que les trois gouverneurs avaient pris position. Seulement, les mérites de Bacco étaient, pour la plupart, les siens.

Lorsque se retourna, le gouverneur avait repris ses esprits et affichait un air dur.


Vous avez raison, c'est stupide de ma part. Je n'ai pas à me laisser impressionner par Lupini.  

Il esquissa un sourire de bonne augure et peu de temps après, ils planifiaient le futur rendez vous, l'humeur allégée par des plaisanteries et quelques rires qui de nerveux, devinrent bientôt francs devant l'enthousiasme que l'analyste mettait pour régler chaque problème. Guilio et Ife seraient là, avec quelques gens. Nedru irait persuader Lupini de ne pas impliquer l'ensemble de sa garde personnelle et il veillerait à s'assurer que Dèz ne soit pas là. Bacco pourrait faire usage de ses hommes, mais aucune des milices qu'il contrôlait.

Finalement, il fut convenu qu'ils se retrouveraient en journée dans trois jours, soit pendant la journée d'après demain, en l'absence des deux Voyageurs. Une fois le lieux et l'heure fixée, Nedru prit congé en tant que messager, pour porter le message aux deux autres gouverneurs, laissant à Bacco le soin de s'occuper des tâches dont il avait la charge. Il lui conseilla toutefois ;
Profitez de la journée messire, cela vous fera du bien et calmera vos angoisses.

Le Gris passa le seuil de la maisonnée en inspirant profondément, le cœur battant, s’empreignant de la douceur du soleil et la brise marine avec le bonheur de celui qui passe son quotidien dans un pays gris et humide. Quelle magnifique journée ! L'une des dernières de Bacco, si tout se passait bien. Espérons pour lui qu'il suive l'ultime conseil de son ami Renard.

Enfin ! Enfin les rouages internes achevaient de se mettre en place. Lupini assassinerait Bacco pendant la réunion. L'un serait tondu et banni à jamais tandis que l'autre ne pourrait plus se plaindre des difficultés du pouvoir. Resterait Guilio et Ife. Deux imbéciles obéissants à une famille occupée ailleurs. L'analyste ne serait plus forcé de composer avec une légion complète pour prendre des décisions et le royaume serait enfin entre ses mains. Dèz, finalement, était devenu une pièce maitresse du plan en devenant le capitaine respecté des miliciens. Nul doute qu'il continuerait de servir le londonnien ; après tout ils étaient amis...

Nedru caressa le tranchant de ses canines du bout de sa langue, un fin sourire aux lèvres. Ce plan enfantin aura mis des mois avant de pouvoir être réalisé...

Enfin …
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MessageSujet: Re: Ménage à trois [solo] Ven 3 Oct 2014 - 16:51
Organiser le rendez vous n'aurait pas dû être difficile. La finition du programme qu'il organisait depuis des semaines n'était censé être qu'une formalité. Pourtant, comme trop souvent dans le monde des rêves, un élément parfaitement imprévisible se produisit.

Nedru avait passé le cadran des portes en bois en saluant le garde à l'entrée, marchant d'un pas souple et discret sur les carreaux de la villa renaissance, se surprenant à emprunter avec succès des chemins dérobés, évitant la ronde des gardes et des espions en se dissimulant dans les angles adéquats, en ouvrant les bonnes portes aux bons moments et en tendant l'oreille pour éviter de se faire surprendre. Un petit jeu innocent qu'il se plaisait à effectuer dans la plupart des maisons qu'il avait le loisir de visiter, lorsqu'il était sûr d'avoir un minimum de connaissance intime des lieux (il eut été idiot de passer pour quelqu'un de suspect).

Mais arriver par surprise faisait toujours son petit effet. Que croient les badauds ? que l'homme chauve souris disparait corps et bien lorsqu'ils tournent le dos ? Que nenni ! Il est accroché au rebord de l'immeuble, à attendre que vous déguerpissiez ! La prestigitation est une technique, une technique parfois proche de l'art ! Les entrées et sorties de scène étant conçues sur un motif similaire, elles permettent d'obtenir sur  l'imagination d'autrui des effets spectaculaires. Lorque les gens se mettent à penser « mais comment fait-il ?» une fantastique légende bourgeonne.

Cependant, Nedru n'avait que rarement appliqué cette mise en scène dans le Royaume du 16ème Port ; trop difficile et trop courant à la fois. Pour se rendre au Pot-au-Lait, parfois -et encore. Passons. Toujours est-il que le Renard s'approchait d'une démarche feutrée de la porte du bureau d'Ife, lorsqu'une voix qu'il ne connaissait pas l'obligea à tendre l'oreille.


- Oui, tu vas continuer. Envoies-en deux, envoies-en dix ! Je veux qu'ils s'écharpent et s'entretuent ! Littéralement, Ife...Ce Royaume est plus prospère que jamais et avec toi à mes côtés je suis sûr de pouvoir le tenir encore un bon moment. Le Renard représentera Bacco en son absence, c'est déjà tout comme. Je m'assurerai que le peuple pense que je ne gouverne jamais seul.

Alors voilà celui de qui Ife tenait ses ordres ? Des ordres bien sombres en vérité ! Il avait d'ailleurs fait en sorte de distiller ce genre d'intention chez Ife lui même, étant donné qu'il se réservait le droit de régner à sa place, dans un futur proche. Nedru sourit. Les Achenza étaient redoutables...
Malheureusement, il ne pouvait se permettre le loisir de rester à écouter devant la porte. Quelqu'un passerait ici d'une seconde à l'autre. Tant pis ! Après tout, il n'apprendrait rien de bien nouveau. Reprenant position plus loin dans le couloir, le Gris ferma une porte assez brutalement pour qu'elle claque d'une façon à la fois audible et crédible, et s'avança de sa démarche naturelle, jouant à faire légèrement claquer le talon de ses bottes contre la céramique. Lorsqu'il toqua à la porte, la voix d'Ife lui répondit d'entrer d'un air aimable, presque sur-le-champ.

Le Renard s'exécuta, souriant à l'idée de découvrir le nouveau protagoniste qu'il lui faudrait éliminer de la course au pouvoir. Ses yeux balayèrent la pièce, mais ne trouvèrent personne. Personne d'autre que Ife, s'entend. Sa courbette maladroite trahit certainement sa surprise puisqu'Ife lui demanda ;

Tout va bien ?

Nedru lui répondit par l'affirmative, tandis que son esprit hurlait. Hurlait à la mort. De la haine, pure et viscérale, dirigée contre son pouvoir « d'analyse », cette si parfaite capacité qu'il cachait jalousement et dont il pouvait être si fier.
Il n'y avait que deux personnes dans cette pièce, qui n'avait qu'une seule et unique issue. Il y avait Ife, bien sûr.

Mais aussi Guilio. Guilio qu'on ne voyait plus guère, même lorsqu'il était là. Comme un meuble dans une pièce, comme en enfant devant un dessin animé tandis que des adultes discutaient sérieusement à la table du repas. Guilio le simplet. Une qualité asssurée et validée par le pouvoir de Nedru. Pouvoir qu'il avait réussi à activer sur l'écureuil, pour se voir confirmer la liste des gestes débiles et dénués de sens du rongeur, son regard vide, ses oreilles qui ne se dressaient pas, sa queue qui tombait sur le sol comme une vieille chose morte, ses phrases molles et timides, évasives et couvertes d'une bêtise crasse.


Bonjour, Ife. Messire Guilio.
Hin-hin, oui.

La même voix.
Son pouvoir s'était trompé.

Le Gris accusa le choc avec plus de difficulté qu'il n'eut fallu. Trouvant refuge sur la poignée de la porte pour ne pas chancerler, il s'étala rapidement sur le sofa qui lui faisait face. Le volatile se porta à ses côtés avec un empressement et une inquiétude non feinte.

Vous n'avez pas l'air bien.
Je.. Pardonnez moi, j'ai fait aussi vite que j'ai pu et... je crois que j'ai été pris d'un vertige. Aha, mes excuses encore, c'est idiot ! Voilà, c'est passé !

RAAAAAAAAH ! Pourquoi ? POURQUOI ? COMMENT ? JAMAIS son pouvoir ne s'était trompé ! Pas une seule fois ! Il commettait quelques impairs parfois, lorsqu'il tentait d'établir le profil d'un individu, mais toujours sur des éléments sur lesquels il avait émit des réserves. La capacité surnaturelle de Nedru passait déjà en revue les diverses raisons pour lesquelles il était possible qu'elle se soit fourvoyée, proposant divers alternatives parmis lesquelles la ventriloquie d'Ife, un dédoublement de personnalité de Guilio, la volatilisation d'un personnage dans ce petit bureau clos, ou encore un autre pouvoir onirique détenu par le rongeur allant à l'encontre de celui du londonien.
Huile sur le feu. Ces excuses ne dissipèrent aucunement la rage du Gris, qui activa à nouveau son pouvoir sur Guilio.


Je suis venu proposer une rencontre entre les trois gouverneurs, afin de faire cesser la querelle qui oppose Mirius Lupini et Bacco Leto. La présence de tous les gouverneurs est requise, afin de sceller l'alliance sur une nouvelle base, saine, prospère et pacifique. Vos hommes se chargeraient de la sécurité. Les Voyageurs ne seraient pas conviés afin d'éviter tout problème ou suspiscion.

Ife approuva en hochant la tête, tout en demandant le temps de la reflexion. C'était bien naturel. Même pour un individu qui ne projetait pas de trahir ses alliés, il n'était pas forcément engageant d'être le médiateur d'un marteau et d'une enclume. Pendant ce temps, le pouvoir passait en revue Guilio. Bien que surnaturel, le pouvoir ne fouillait pas au fond des pensées. Il extrapolait avec justesse des signes externes tels que la dilatation des pupilles, le frétillement d'une paupière, la rougeur d'une joue, l'intonation de la voix, le silence, l'accélération de la respiration et jusqu'à celle du rythme cardique lorsque qu'il était perceptible par l'un des sens du Gris, sens que le pouvoir avait commençé par développer au meilleur de leurs capacités.

Ici, le pouvoir listait avec largesse l'étendue de la stupidité du rongeur, trouvait sur quoi son attention était posée – une chandelle- et définissait son caractère -que l'on pouvait résumer par « impressionnable »- preuves à l'appui. Lors de son étude de Guilio, la capacité d'analyse n'avait pas pris en compte les soupçons du Gris, ne commentant que ce qu'elle avait sous les yeux. Nedru aurait pu savoir de source sûre qu'un individu était un tueur, si le pouvoir ne le voyait pas, il n'en penserait rien ?


Bacco va mourir...

Il avait chuchoté. Ife dressa la tête, surpris, mais Nedru ne le regardait pas. Il faisait mine d'observer la même chandelle que Guilio, se réservant le luxe d'y porter toute son attention. Le bouchon trembla, presque imperceptiblement. Mais c'était suffisant. L'oreille de l'héritier Achenza s'était très lègèrement tournée. Juste assez pour entendre le murmure du Renard, juste assez pour que sa capacité puisse voir dans ce geste une flagrante contradiction avec le reste de son comportement.
Un phénomène que le londonien aurait pu juger amusant se produisit alors. Le pouvoir continua de chercher sur Guilio des signes trahissant son intérêt, mais, n'en trouvant pas, il reprit les différents caractères établis chez le rongeur... en ajoutant la mention ;
Mais il fait semblant. . Finalement, cette capacité disposait d'un rien de capacité de déduction, basée sur des éléments externes ! Cela ne pardonnait rien, mais c'était encourageant.
Quoiqu'il en soit, le poisson avait mordu. Si cela confirmait les soupçons du brun, cela n'arrangeait en rien sa situation. Pour faire taire la surprise d'Ife, Nedru reprit ;


Si vous ne faites rien. Du moins, c'est ce que je crains. Et même sans parler de meurtre ! son état est préoccupant.
Très bien. Puisque c'est ainsi, nous nous viendrons, évidemment. Cette situation ne peut plus durer.
Je vous remercie. Ce serait dans trois de vos jours. J'avais pensé à faire cela sur votre navire ; Le Fabuleux. Lupini et Bacco s'y rendront en cabotant, pour les empêcher de venir en trop grand nombre. Une demie douzaine d'homme, pas plus. Cela conviendrait à tout le monde ?

Cela convenait à tout le monde. Certains détails furent toutefois réglés pour éviter la survenance du moindre problème ou incompréhension. Ne restait plus à Nedru que prendre une nouvelle fois congé et de raporter la nouvelle à Lupini.

Le loup avait établi ses quartiers dans une résidence austère, jouxtant la caserne principale du Royaume. On ne pouvait pas lui reprocher d'être proche de ses hommes. Poussant le vice jusqu'à s'exercer avec eux, l'animal comptait parmi les athlètes du Royaume. N'eut été son inquiétante réputation, les prétendantes se seraient jetées à ses pieds.
Mais Lupini la jouait vieux garçon et vivait de plus en plus à la manière d'un spartiate qui aurait reçu une éducation aristocratique.

Il portait ce jour là une tenue d'escrime en cuir et lin qui accusait les stigmates d'entrainements acharnés. Une panoplie assortie à son visage... Il est difficile de décrire un animal ayant les « traits tirés », mais c'est pourtant l'impression que donnait Lupini. Ses yeux, autrefois flamboyants d'un éclat royal et fier étaient désormais ternis par un voile d'anxiété et plutôt que de vous transpercer, ils  s'agitaient sans arrêt, ne trouvant jamais le moindre repos, surveillant les mouvement de chaque frisson, de chaque ombre un peu rapide qui passait.
Sa gueule, surtout, trahissait les changements qui s'étaient opérés chez lui. Tirés en arrière par un muscle primitif, ses babines semblaient sur le point de se retrousser à la moindre seconde pour dévoiler une rangée de crocs acérés, ce qui donnait à chacune de ses intonnations des accents de folie menaçante.

Ces dernières négociations furent plus âpres que ce qu'avait prévu Nedru. Notamment parce qu'il ne pouvait plus se permettre de mettre en danger la vie de Bacco. Si Lupini tuait, autant que ce soit quelqu'un de menaçant. Malheureusement, de toute évidence, Mirius n'avait pas le moins du monde l'intention d'éliminer Guilio. Qui aurait pu l'en blâmer ? Quelques heures plus tôt, le Renard n'aurait pas vu le moindre problème au fait de le laisser en vie.

Mais plus maintenant. Son existence était bien trop intolérable. Ses... talents ? D'acteurs trop surnaturels. Et Nedru n'acceptait pas d'avoir été dupé si longtemps. Guilio méritait la mort bien plus que n'importe qui d'autre. Mais les négociations valaient mieux qu'un meurtre, non ?


Dans un premier temps, il avait fallut regagner un peu d'autorité au milieu des loups, moqueurs et méfiants. Si Nedru s'était attiré les grâces d'une partie de la garde après la venue l'assassin, ce gain de prestige avait, depuis, tout bonnement disparu. Et même si le brun s'était arrangé pour s'attirer la confiance de Lupini, l'état de ce dernier avait ébranlée leur charmante relation. Cette première difficulté passée, restait à annoncer les choses de but en blanc ; presque pas d'hommes, pas de Voyageurs, le tout sur le trois mât des Achenza. Aucune bonne nouvelle aux oreilles du prédateur. Nedru ajouta ;
Bacco s'engage à retirer les différentes milices qui stationnaient dans la ville. Puis, plus bas. Et vos espions vous seront bien évidemment rendus.

Il ne fallut guère plus de deux heures et demie pour que tout soit réglé. Dèz était absent et le Gris était incapable de dire si cela était une bonne chose ou non.

Leur relation était restée inchangée après la confrontation du tueur à gage. Cependant, l'analyste ne pouvait que reconnaître la diversité des capacités du marchand de masque. Parmi ces dernières ; le dernier masque en particulier, l'avait dérangé un temps. Il apprit de l'homme à la peluche que ce masque était censé permettre à son porteur de passer inaperçu. Mais, quand Nedru demanda à en constater les effets, rien ne se produisit. Le pouvoir du Gris s'était activé, décrivant l'artefact comme à son accoutumée, et rien. C'était, peut être, la seule arme que Dèz ne pouvait pas tourner contre le Renard. Une bonne chose ! Le jeune homme n'aurait pas supporté d'avoir sans cesse à se demander si Dèz était dans les parages, camouflé quelque part. Mais peut être les effets du masques étaient-ils plus vicieux...

Toujours est-il qu'il n'était pas là, et que l'on pouvait supposer qu'il n'était
vraiment pas là. Restait à régler le plus important.

Puis-je voir les hommes que vous comptez amener avec vous ?
Et pourquoi cela ?
Allons... Je ne serai pas présent, j'aimerai au moins faire mon possible pour m'assurer qu'il ne se passera rien.
Ma garde rapprochée, sans doute. Seulement les meilleurs.
On ne dit pas beaucoup de bien d'eux...
Je n'en ai que faire !
Très bien, très bien. Puis-je au moins les voir avant d'essayer de vous faire changer d'avis  ?
Si vous voulez... Mais je ne changerai pas d'avis.

C'est ainsi que, moins de dix minutes plus tard, la garde rapprochée de Mirius Lupini se tenait au garde à vous, face au Renard.

Pouvons nous évacuer ceux qui ne viendront pas ?

L'affaire d'un claquement de doigt. Restaient dix loups, dont deux que Nedru soupçonnait d'être abatardis. Il s'autorisa le luxe de leur faire un discours sur la situation. Le rendez vous à venir. Puis sur ce qu'ils étaient. Ce qu'il admirait en eux. Ce que les gens craignaient en eux. Les milices des gouverneurs. Le pacifisme du Royaume. La mort, partout ailleurs. Il les mit en garde contre le fléau de la violence. Rapella que la force n'est rien sans le juste.

Un discours pitoyable. Qu'importe ! Il ferait ses effets. Peu de gens peuvent regarder un pacifiste doté d'arguments et lui dire, en le pensant sincièrement ; « commencer une guerre, ça a du bon ». Sur l'invitation du Gris puis l'ordre de Lupini, ils prirent congé en rang. Pour chacun d'eux, Nedru souffla un avertissement, un encouragement ou un conseil ;
Je compte sur vous. Merci. Faites honneur à votre Royaume. et autres banalités de politicien. Le hasard voulu qu'un certain loup « fougueux » se trouvât justement en dixième position. Celui là eut le droit à un murmure différent.

Dans deux jours, les quais, la nuit.
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MessageSujet: Re: Ménage à trois [solo] Dim 12 Oct 2014 - 19:17

23 février, 17h38, quelque part dans la campagne de Marston Green.

Nedru regardait défiler le paysage sous ses yeux, accoudé au rebord du 4x4 urbain d'Edward piloté par les mains sûres de ce dernier. Il soupira. Enfin, le retour ! Il  n'avait pas pu terminer sa nuit comme il l'eut aimé et avait été interrompu au milieu d'une réunion avec la délégation des Mercans, pour se réveiller bien trop tôt, dans une chambre du chatelet. Serena devait remercier son hôte et se sentait obligée d'accueillir elle même le personnel chargé de remettre en état la demeure. Un très bon pretexte pour le réveiller, semblait-il... Non pas que Nedru aimât paresser au lit... Mais l'idée que l'on puisse bouleverser si facilement ses cycles de veille l'inquiétait un peu.

De plus, il fallait admettre que se lever de bon matin pour assister au ménage et prendre son petit déjeuner au milieu du … et bien du remue-ménage ne l'amusait pas plus que ça. Que pensait sa blonde ? Que cela la rendait proche des gens ? Elle avait fait ça si naturellement qu'il était difficile de lui reprocher quelque chose et même si le londonien savait être d'une extrême mauvaise foi, il n'avait rien contre les gens matinaux. Et il s'était obligé à rester tolérant vis à vis de la jeune femme.

Ne pas savoir gérer un emploi du temps, par contre... Car très vite, ils n'eurent plus rien à faire et leur seule présence semblait plus gênante qu'autre chose. Mais puisqu'ils rentraient en compagnie de  deux autres amis... Il fallut attendre la seconde levée des corps et une deuxième vague de préparatifs . Et pendant tout ce temps, le portable du brun n'avait trouvé aucun réseau, comme pour continuer de mettre sa patience à l'épreuve !

Désormais, il en était à la dernière étape, la plus douloureuse. Deux heure en voiture en compagnie de Serena et Sarah (Edward étant de son côté à peu près aussi silencieux que lui). En compagnie de son groupe d'amie avec qui elle partageait cette tare, Serena dévoilait l'étendue de son accent posh haut perché, lequel faisait flotter sur chacune de ses phrases un relent involontaire de noblesse prétentieuse au cul serré, éprouvant à entendre pour le commun des mortels.
Si l'on ajoutait à cela des sujets de conversation insultant l'intelligence humaine, vous aviez la recette miracle pour accélérer le rythme cardiaque de tout individu coincé avec vous pendant deux heures dans un en lieu clos de deux mètres cubes.

Si seulement il avait pu se concentrer sur le paysage ! Mais la campagne était d'un gris blanchâtre aveuglant, presque douloureux pour les yeux, et ne dévoilait que des paysages ternes et déprimants. Ces endroits seraient beau dans deux mois, peut être. Pour l'heure, les collines et champs boueux ou couverts d'une végétation folle qui peinait à pousser, agrémentés d'arbres dont l'absence de feuille donnait une apparence de vieillards secs et mourants n'arrivait pas à éveiller en lui autre chose qu'un profond ennui. Quant aux villages qu'ils traversaient ! Nedru ne savait pas s'il voulait raser toutes les vieilles maisons délabrées qui les peuplaient, ou bien celles trop récentes et vulgaires qui juraient avec l'estéthisme souvent bicentennaire qui couvrait l'ensemble des lieux d'une bienveillante et paisible coquetterie anglaise. Comment pouvait-on laisser deux mondes cohabiter ainsi ?

Mais il fut une fois de plus tiré de ses refléxions par le rire aigu et nasal de Sarah. Il échangea un regard avec Edward. Se rendaient-elles seulement compte de l'image qu'elles donnaient ? En bons gentlemans, ni l'un ni l'autre des jeunes hommes assis à l'avant de l'habitacle n'avaient le cœur de leur dire de faire moins de bruit. Les deux avaient tentés de lancer un sujet de conversation différent, sur leurs études, mais les jeunes filles s'en était désintéressées en lançant « parlez de ça entre vous si ça vous amuse », aussi les deux jeunes gens avaient fini par se taire. Tentative échouée.

Comment pouvait-on aimer à ce point parler chiffon ? C'était une science qui le dépassait. Surtout que... c'était affreusement cliché ! De la part de jeunes femmes si intelligentes, c'était, à ses yeux, un réel gâchis. Nedru soupçonnait Serena de ne s'intéresser à tout cela que pour le plaisir de pouvoir en parler avec excès, comme il avait lui même appris le nom des joueurs de foot de la plupart des clubs de ligue 1 -il n'avait aucun amour pour le snobisme qui consistait à dire « je ne m'intéresse pas aux choses vulgaires (bien que se fut le cas). Savoir cela ne rendait pas l'épreuve plus supportable, bien au contraire.

Les deux complices semblaient connaître chaque boutique, ouvertes ou à venir ainsi que les chargements de nouveautés qu'elles allaient recevoir. Ce qui était, en soi, une performance estomaquante. Cela leur suffisait pour en dire du bien, puis du mal (dans cet ordre là) avant de passer à un autre lieu. Parfois, elles s'excitaient en envolées lyriques sur la nature d'une des marchandises en particulier. Un tailleur, une robe, une paire de gant. Cela pouvait être n'importe quoi du moment qu'on puisse le trouver dans une boutique... Un soupçon de pudeur les empêchait encore de s'étendre trop largement sur le sujet des sous-vêtements, mais elles ne se privaient pas de l'aborder discrètement.


Et si elles s'exclamait quelques fois «mais c'est hooors de prix ma chère ! », c'était plutôt pour se rappeler l'une à l'autre qu'elles n'avaient pas à se soucier de cette préoccupation bassement matérielle et s'amuser des excès qu'elles pouvaient se permettre. Quand Nedru avait demandé, désoeuvré ;  « combien exactement ? » elles avaient été incapable de lui répondre et l'avaient envoyé bouler.

Petites filles trop riches ! Voilà sans doute le deuxième défaut le plus agaçant de Serena. Qui ne s'exacerbait qu'en présence de ses amies... Il aurait aimé s'arranger pour qu'elles se fâchent, mais le report d'affection dont il serait la cible par la suite le dissuadait de faire quoi que ce soit en ce sens. Après tout, il pouvait continuer de supporter cela. Nedru continuait de se demander dans un coin de la tête, si tout cela n'était pas une sorte d'humour auquel il était impérméable. Peut être jouaient-elles la comédie ? Le jeune homme hésitait entre deux caprices ; se bercer d'illusion ou continuer de mépriser ouvertement le reste du monde.

De dépit, Nedru consulta ses deux téléphones. Il n'avait rien à se mettre sous la dent. Récemment, l'un des dealers de ses connaissance, du genre au dessus de la chaîne alimentaire, s'était fait dénoncer. Vendu par un autre selon toute vraisemblance. Le brun devait croiser des dizaines de sources pour trouver le responsable et échanger cette information contre d'assez d'argent pour se payer une partie de la prochaine année scolaire. C'est que les public school coûtent cher !
Enfin. Pour l'instant, il restait à trancher entre trois caïds également suspects. Mais il n'était pas particulièrement pressé. Le plus important restait de ne pas laisser de trace.

Tandis que ses pensées s'égaraient sans passion sur les préparatifs de l'assassinat de Guilio, déjà maintes et maintes fois programmé (quand il s'agissait encore de Bacco mais qu'importe) Edward, n'y tenant plus, alluma la radio. « Hey Jude ! ». Il tourna délicatement le bouton du volume, jusqu'à ce que l'on n'entende plus qu'à peine les protestations amusées de Sarah, pas dupe. Nedru échangea un regard plein de reconnaissance au pilote de l'automobile.

Tel fut le prix d'un brin de sérénité. Le voyage dura encore une heure et cinquante trois minutes avant qu'ils ne se séparent au milieu des rues paisibles, éclairées des lampadaires jaunâtres bienveillants de la vieille ville.

Nedru occupa le reste de sa soirée à lire des mails, les messages de différents sites et forums et la messagerie de son fixe. Après avoir avalé une soupe, il se mit au lit avec délice.


~~~~~~

Nicos était entré au service de Lupini sans grande difficulté. Les loups étaient les bienvenus dans les troupes des miliciens, qui ne poussaient pas le clivage jusqu'au point de regarder les noms de famille et le rang des volontaires. Voilà comment un étranger au Royaume avait pu rejoindre les rangs de la garde et s'élever rapidement dans la hierarchie interne. Ses liens avec Nedru -quasi inexistants jusque là - avaient ainsi pu rester secrets.

Toujours calme, Nicos dégageait pourtant en permanence une présence inquiétante. La faute à sa peau en partie brûlée, sans doute, qui lui avait laissé un visage horrible qu'il cachait sous une capuche, par bienséance. Il ne parlait que peu et toujours d'une voix grave, rauque, crachant ses mots avec difficulté.

Enfin, Nicos était imposant. S'il marchait lentement, voûté et tête basse, la chose n'était pas évidente vue de face tant il rentrait les épaules vers l'intérieur. Le voir de profil dévoilait dans ce cas l'énormité de sa carrure, de ses épaules imposantes en même temps que la courbe de son dos. Ce n'est que lorsque quelqu'un avait le malheur de s'être attiré la haine du prédateur que ce dernier se redressait lentement, dévoilant un poitrail large et monstrueux sur une taille plus impressionnante qu'il n'eut semblé. Un monstre de compte de fée comme Dreamland savait si bien les croquer.

L'animal avait été recommandé par Saphy, comme l'un de ses « compagnons ». Comprenez ; un tueur. et plus subtil que son physique le laissait penser. S'il ne parlait guère, sa tête fonctionnait à merveille et il se plaisait à jouer à être plus idiot qu'il ne l'était. Cela lui permettait d'être un bon espion, s'il le désirait et il s'était ainsi hissé sans mal dans les petits papiers de Mirius qui respectait autant sa force que son obéissance silencieuse.
Pour l'heure, il obéissait au Gris parce qu'on lui en avait donné l'ordre. Une carte que ce dernier n'avait pu jouer qu'au tout dernier moment au risque de dévoiler. C'est à dire ; demain, heure local.

Nedru l'avait retrouvé sur les quais comme prévu à la nuit tombée, et ils discutaient ensemble, bercé par la mer qui secouait doucement la barque qu'ils occupaient désormais. Nedru lui énonça la partie le plus simple du plan ; en faisant mine d'attaquer Bacco, Nicos tuerait Guilio (et s'inclinerait en direction de Lupini s'il le souhaitait), semant la pagaille dans les rangs des gardes Achenza avant de plonger et de gagner le port à la nage. La marche à suivre n'était guère plus compliquée que cela. Nicos aurait un poignard. Personne sur Le Fabuleux n'aurait la force de l'arrêter. Il n'y avait aucune raison pour que Guilio soit pris pour cible et il serait donc aussi vulnérable qu'au jour de sa naissance...

Le Gris lui indiqua alors la route qu'il pourrait emprunter pour être vu lui et son uniforme, sans toutefois pouvoir être arrêté, jusqu'au lieu où il disparaîtrait. Nicos émit des réserves, mais Nedru avait de quoi le rassurer ; il savait où seraient postés tous les miliciens le jour de l'attentat et l'assassin n'aurait pas le moindre problème pour atteindre « la cave ».

La cave... Un ancien puits à sec qui était sans que l'on sache comment, devenu une inquiétante réserve de créatures visqueuses et agressives. Dèz et lui étaient tombés dessus par hasard un soir de promenade. L'endroit était particulier, comme... Oublié de tous.

Plus tard, Nedru n'avait retrouvé l'endroit qu'avec toutes les difficultés du monde et continuait encore aujourd'hui de tourner pendant plusieurs minutes avant de trouver la bonne ruelle, minuscule, qui menait vers la petite cour déserte. Seule une idée très précise de la route à prendre permettait de trouver l'endroit, aux allures de refuge maudit. Le Gris était persuadé qu'une sorte d'artefact était dissimulé là, quelque part, permettant ce sortilège.

Quoiqu'il en soit, ce serait la cachette rêvée pour Nicos. C'était cet endroit que le Renard avait voulu atteindre pendant que le Voyageur cafard le poursuivait -sans succès. Le jeune homme mit le loup en garde contre cette particularité du lieu et lui intima de s'entraîner à le rallier cette nuit, jusqu'au jour de l'assassinat. Il pouvait peut être se permettre de laisser des entailles sur les murs pour trouver son chemin, à l'occasion. Le tueur acquiesça prudemment, intrigué.

Le reste serait une partie de plaisir. Il s'échapperait du Royaume deux jours plus tard, en empruntant un itinéraire que lui indiquerait Nedru, en même temps qu'un repas. La barque fila finalement doucement sur l'eau et les complices se séparèrent sans échanger un mot de trop.
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MessageSujet: Re: Ménage à trois [solo] Lun 27 Oct 2014 - 22:18
25 février, 01h23, Londres

Les choses commençaient à prendre une tournure agaçante. L'anniversaire «  surprise », ça avait été une chose. Le jeune homme n'avait pas à se plaindre. Pour être tout à fait matérialiste, précisons qu'il avait même reçu des cadeaux dont la valeur totale aurait échauffé l'esprit d'un étudiant ordinaire. Mais il avait surtout lié contact avec au moins trois personnes d'intérêt et avait fait bonne figure en société, ce qui lui permettait habituellement d'espacer la prochaine fois qu'il lui faudrait faire une parenthèse dans son programme.

Perdre son temps ce soir était donc, nécessairement, inacceptable. Serena avait appelé en journée pour qu'ils se voient. Qu'est ce que ça pouvait lui faire qu'elle n'aie jamais vu l'intérieur de son appartement ? Il n'y avait rien à voir et le jeune homme ne comprenait pas qu'elle se refuse à comprendre un fait aussi évident.
Lui même n'était jamais allé chez elle, sous pretexte de la trop pesante présence de sa mère. Car voyez vous, une noble ne s'efforce pas d'organiser des rallyes et de trouver un homme convenable à sa fille pour que celle-ci s'acoquine avec le premier vaurien trouvé ! Plus sérieusement, il était possible qu'elle accepte la chose (et puisque même les mariages royaux se modernisaient...) mais la jeune femme n'était pas particulièrement pressée.

Aussi Nedru avait-il renvoyé sa petite amie dans ses cordes en accumulant une somme de mensonges tellement grossiers que Serena avait fini par abandonner, mi-exaspérée mi-amusée par cette attitude enfantine rare chez le brun. Elle avait comprit qu'il voulait aussi prendre son temps. Brave petite. Intelligente, quand on vous le disait !

Ce premier récif évité, voilà que les aléas de la vie ménagère s'étaient tout de même abattus sur lui !...

Les mains glacée dans les poches de son manteau Nedru contemplait, rêveur, les flammes qui débordaient de la fenêtre explosée du troisième étage. La voisine du dessous avait oublié sa théière sur le feu, apparemment. Ajoutez à cela un sens de l'hygiène déplorable proche de l'insanité ; cartons de surgelés entassées partout dans sa maison, la seule quantité présente dans la cuisine pouvant suffire à donner un toit à tous les SDF de Londres. Enfin, c'est ce qu'avaient raconté les pompiers pour justifier le fait que le feu ne faiblissait pas et que, vu sa férocité, il valait mieux garder les voisins directs à l'extérieur, pour le moment. Londres et les incendies, ça ne plaisantait jamais.

Une sacrée veine ! Priant silencieusement pour que son précieux matériel ainsi que ses différents carnets ne périssent pas à cause de l'incompétence de sous-diplômés payés pour faire de la gonflette dans les salles de gym et la folie d'une vieille fille grabataire, Nedru faisait son possible pour ne pas écouter Mr. Poddle.

Et qui est ce Mr Poddle, maintenant, hein ? Rien de plus qu'un autre voisin, tiré lui aussi de son sommeil pour venir se réfugier au beau milieu de la rue par une nuit glaciale. Moins prompt à se jeter dans des vêtements que le jeune homme, il était descendu dans un pyjama moutarde au dessus duquel il avait passé une sorte de robe de chambre presque aussi vieille que lui. Seule une écharpe en cachemire d'excellente qualité ainsi que des chaussures impeccables trahissaient l'aisance financière de ce vieux moustachu légèrement gonflé par une vie à profiter des douceurs de l'alcool. Il avait refusé la couverture de survie des pompiers, à l'égard desquels il ne montrait guère plus de respect que le fils Etol. Et cela allait bientôt faire trente minutes que Mr Poddle tempêtait en arpentant la rue d'une démarche bien plus souple que son aspect aurait pu le laisser penser. Pour se réchauffer, sans doute.

L'individu semblait partagé entre deux stratégies pour faire craquer les forces de l'ordre ; se montrer droit, fier, impérial et intransigeant ; « Je VEUX rentrer chez moi, messieurs ! »... Ou bien montrer qu'il était en train de crever de froid, comme tout un chacun, et qu'il serait bien mieux dans son lit. Il alternait ses phases aussi sûrement que ses forces faiblissaient, puis que les soldats du feu lui proposent d'appeler quelqu'un pour venir le chercher, ou qu'il aille se reposer au chaud dans un camion. C'était la troisième fois qu'il refusait l'offre et ses lèvres bleues trahissaient, pour sa défense, une volonté inébranlable. L'invitation des pompiers avait été acceptée par la famille Hammerfall, peut être pour empêcher leurs jeunes enfants de continuer d'entendre l'étendue du vocabulaire de cette caricature de vieux militaire (un vieux journaliste, en fait).

Nedru avait abandonné l'idée de se joindre à sa fronde en constatant que le feu ne faiblissait effectivement pas (ce qui était assez surprenant, pour un incendie de ce genre). Il fallait s'armer de patience, voilà tout.

Pendant ce temps, qu'était-il en train de rater ? Bacco, pâle comme un mort, l'avait vu apparaître auprès de lui et s'évaporer moins d'une minute plus tard. Son état laissait présumer que les choses s'étaient déroulées comme prévu. En tout cas, il était encore en vie ! Et dans les couloirs du petit palais de justice que comptait le Royaume. Pour qu'il soit en train d'assister à une séance, il fallait que ce soit grave. Lupini, donc.

Lupini serait condamné pour avoir donné « mandat criminel », à une peine non moins sévère que celle qui attendait les coupables d'un meurtre. L'exil, définitif. La dépossession de ses biens. Donc la ruine de sa famille. Plus important ; pour quelqu'un de ce Royaume, ayant passé sa vie à nourrir l'espoir de pouvoir un jour participer à un coup d'Etat, le fait d'en être exclu constituait en vérité une sévère peine. C'était presque comme dire à un religieux qu'il n'irait pas au paradis.
Les créatures du Royaume ne s'en remettaient presque jamais, semblait-il. Par ailleurs, évoluer dans un monde où l'on tuait plus facilement que l'on donne la vie n'était pas acceptable pour la plupart des autochtones, fussent-ils de nature violente. Même le méchant d'un dessin animé Disney aurait été choqué de participer à une guerre civile en centre-Afrique (encore que Nedru n'était guère familier d'Hollywood Dream Boulevard et peu apte à être définitif sur cette question)...

Ce qu'allait subir Lupini était sans doute assimilable à un tel traumatisme. Les locaux n'avaient pas idée d'à quel point leur Royaume était un havre. Le fait qu'ils ne fassent pas le commerce des EV était la seule chose qu'ils devaient à leur survie ; le manque d'intérêt que ce Royaume pouvait offrir pour quelqu'un d'ambitieux dans le monde des rêves. Ce qui n'avait pas empêché Nedru de gâcher un peu la fête...

Il ne pouvait plus que spéculer mais... S'il y avait un procès d'importance, Guilio était certainement mort. A cette idée, Nedru sourit tendrement aux flammes qu'il contemplait. Il avait perdu son temps à tenter de s'acoquiner avec les Achenza. Mais cela, au moins, lui avait donné sa réputation actuelle. Le conseiller des trois gouverneurs... On le soupçonnerait, évidemment. On l'accuserait même, un peu... Mais l'affaire était trop grave pour continuer longtemps sur cette voie sans preuve. Nedru recollerait les morceaux. Proposerait une alternative, que d'autres membres des deux familles remplacent les absents.

Mais pour répondre au chaos, on ferait intervenir la loi ! Le poste de gouverneur n'était pas héréditaire. Les Lupini feraient profil bas. Les Achenza seraient en deuil. Bacco resterait gouverneur. Seul. Une charge bien lourde à port...

- Nedru mon petit, vous n'auriez pas une cigarette, par hasard ? C'est bien Nedru, n'est-ce pas ?

Mr Poddle grelottait devant lui, lui souriant d'un air amical. Quoi de plus naturel que de chercher du réconfort dans une telle circonstance ? On dit que ce sont les épreuves qui unissent les hommes. La forme de sa question trahissait une envie bien plus noble que celle d'obtenir une cigarette mais... La pudeur, que voulez vous. Nedru le méprisait déjà.

- Je ne fume pas non, toutes mes excuses. Pensez vous que cette phrase, qui suffisait à écarter n'importe quel importun dans la rue aurait pu suffire à mettre en échec un vieux journaliste ? Nullement.
- C'est bien, c'est bien... A ce qu'il paraît. Et dites moi jeune homme, puisque nous sommes ici, cela vous ennuierait-il de discuter avec un vieil homme en robe de chambre ?
- Bien sûr que non, ce serait avec plaisir.

Evidemment... Ne jamais refuser de se mettre un ancien journaliste dans la poche, surtout quand ce dernier avait suffisamment bien réussi pour se payer un appartement dans un immeuble tel que celui qui était en train de prendre feu actuellement !  Néanmoins, Nedru n'arrivait pas vraiment à se détacher du cours de ses pensées. Il regarda discrètement sa montre, avant de nager sans passion dans une conversation plate, voguant d'une question banale à une autre. Un schéma inévitable dans ce genre de circonstance ; faire connaissance, se plaindre du froid, des pompiers, de la voisine sénile... L'analyste du monde onirique prétextait la fatigue pour espacer ses réponses, perdu dans la planification de son règne onirique.

Bientôt, Bacco serait la cible de nouvelles attaques. Venues de la troupe Luis, peut être, par le pouvoir des rumeurs ? Enfin, qu'importe ! Nedru pourrait les balayer comme il en avait balayé d'autres. Il aurait  avec lui l'armée et les marchands ; la force et la richesse. Mieux ; le nouveau réseau d'espion de Bacco était devenu tout à fait respectable et le Pot-au-Lait était dans son camp. Certes, les troupes formées par Lupini ne seraient pas fidèles et obéissantes du jour au lendemain, mais il suffisait de ne pas leur laisser le choix. Avec un peu de chance, Dèz continuerait d'être le soutien idéal pour empêcher un coup d'Etat « militaire ». On ne pourrait cependant plus compter sur les milices ; les rendre au marchands était trop important pour redorer le blason de Leto.

Ceux qui profiteraient de la faiblesse de Bacco pour tenter de prendre le pouvoir seraient déconsidérés et rayés des cadres pour un bon bout de temps. De quoi faire réfléchir à deux fois les suivants !


Après un ou deux échecs, il était évident qu'il serait la prochaine cible. D'autres assassins, inspirés par les Caval...

Aha ! Je crois que ça faiblit !

Nedru tourna la tête. En effet, les flammes ne léchaient plus la fenêtre. Depuis combien de temps ? A croire que cette discussion soporifique avait finalement eut les effets qu'on attendait d'elle ; faire passer le temps plus rapidement. Un miracle sans doute.
Bientôt, Nedru eut l'autorisation de regagner son appartement. La structure de l'habitation n'était pas endommagée. Le carton avait brûlé avec force, emportant dans sa ruine des draps et des meubles, mais rien de grave n'était arrivé ; aucune bonbonne de gaz n'avait explosé et les canalisations avaient tenu bon. Ca avait été un feu impressionnant, plein de vigueur, mais aussi peu destructeur qu'un papier journal  servant de foyer à une bûche humide. Merci, brume locale ? Mr. Poddle s'était enfui sans demander son reste à l'annonce de cette nouvelle, provoquant chez le Gris une pointe d'irritation. Mais pour qui se prenait ce vieux scribouillard ?

Nedru salua la famille Hammerfall et leurs enfants endormis avant d'ouvrir la porte de son appartement et de la claquer sèchement en contemplant le sol de son appartement. Pas même une trace de brûlure...  A quoi servaient les procès, hein ? S’accommodant à l'odeur de fumée avec une difficulté emprunte de mauvaise foi, le jeune homme sombra finalement dans un sommeil bien mérité, se glissant dans ses draps encore à moitié nu pour éviter de garder le moindre contact avec ses vêtements aussi gelés qu'humides.

Bacco, Bacco, Bacco.  
******


Bacco Leto.
Dire qu'il était diminué aurait été un euphémisme insultant pour la race canine. Certes, l'animal était diminué physiquement dans le sens le plus littéral. Comme un peu plus voûté, ses oreilles pendaient misérablement sur les côtés et sa queue ne s'agitait que par secousses confuses, comme si son maitre ne se souvenait de son existence que par intermittence. Des bras mous pendaient le long de son corps, sans passion, et il tenait ses jambes en partie pliées, prêtes à céder à la moindre secousse. Enfin, ses yeux semblaient fixer un point enfoui dans le sol, maintenant l'ensemble de son faciès plus bas qu'il n'aurait dû. Pour divertissant que Nedru trouvait ce changement, cela contrariait un peu ses plan car...

Bien plus que diminué, le gouverneur avait quelque chose de transformé, comme frappé d'une cicatrice hideuse. Sa face affichait une expression d'horreur et d'incompréhension morbide qu'un mutisme récent rendait on ne peut plus inquiétante. En s'éveillant auprès de lui, Nedru n'avait pas réussi à lui tirer un seul mot malgré des tentatives paisibles, amicales et bienveillantes. Finalement tiré hors de la chambre de ce dernier par Maria (une vieille musaraigne) au prétexte qu'il lui fallait se reposer, le Gris ne put obtenir que de cette dernière les informations dont il cherchait désespérément à avoir confirmation.

Le brun traduit sans difficulté les mots qu'il espérait voir sortir du petit museau tressautant de la créature. L'assassinat avait eu lieu. Horrible. Meurtre. Hurlements. Folie.
Nedru soupira intérieurement, soulagé. L'affaire s'était passée hier soir, heure locale, mais pourtant le jugement de cet odieux criminel (cet infâme ! Tout le monde le savait ! Il faudrait les bannir avant qu'ils n'agissent, ça leur ferait les pieds !), le jugement de Lupini était déjà terminé.

Le prédateur s'était débattu comme l'animal furieux qu'il était au moment d'être tondu et selon Maria, ce furent ses hurlements inhumains qui firent craquer les nerfs de Bacco tandis qu'il assistait, lui et d'autres témoins, à la scène de disgrâce. Il avait fallu l'enchaîner et pas moins de six hommes pour le maintenir en place, tandis qu'un autre faisait courir sur lui la paire de ciseaux-bourreau.

Les hommes de Lupini eux même furent trop choqués du drame pour défendre leur chef. L'assassin était l'un des leurs et dans les bonnes grâces de Mirius. Ils auraient pu tenter de tuer Bacco, puisque c'est probablement l'ordre qu'avait donné leur chef ! Mais la mort de Guilio leur était tombée dessus sans prévenir et leur avait fait perdre le temps dont ils auraient pu bénéficier pour se venger. Les hommes des Achenza les avaient mis en joue et le surnombre des arbalète dressées contre eux avait rendu insurmontable la menace. Ils étaient pour l'heure sous les verrous, mais seul un d'entre eux étaient restés virulents ; les autres étaient venus en paix.

Nedru prit congé avec politesse avant de s'installer sur un balcon pour contempler les toits de la ville. Il se sentait apaisé et heureux, comme à la fin d'une période d'examen qui aurait été trop longue.
Enfin !

Enfin, il serait au cœur de chaque décision. Il pouvait entreprendre de modeler le Royaume comme il l'entendait et en faire l'îlot de paix au milieu du grand chaos qui s'annonçait dans Dreamland. Expirant longuement les quelques angoisses qui restaient pour les projets à venir, Nedru laissa travailler la machine exceptionnel que devenait son esprit quand il dormait, se préparant à être vu partout où cela s'avérait nécessaire.

La journée fut assez éprouvante bien qu'aucune difficulté particulière ne vint la troubler. Un deuil « national » fut décrété et Nedru prit la parole au nom de Bacco, dont tous pardonnaient l'absence... Mais dont certains auraient aimé profiter pour se poser en dignes successeurs. Des rumeurs de son état inquiétant, proche de la folie, se propageaient déjà... Il confirma ainsi, en premier lieu, la position de ce dernier. Puis, avec une humilité et une tendresse qu'il trouvait parfaitement feinte, il condamna l'auteur du crime tout en trouvant des excuses à Lupini, qu'il avait vu la veille et qui semblait disposer à faire la paix, Lupini qu'il avait cru être un ami...  Les Achenza étaient trop choqués par la mort de leur pourriture d'acteur de génie pour profiter pleinement de la pitié qu'ils inspiraient. Nedru espérait qu'ils ne quittent pas le jeu du pouvoir pour autant, mais il ne pouvait être sûr de rien.

Il ne s'attarda pas trop auprès de Dominico, le doyen du clan Lupini, mais usa de son pouvoir et de son charme pour s'en attirer immédiatement le respect, sinon une curiosité certaine. Perdre de l'autorité au sein de la milice de la ville aurait été, pour le coup, une grande perte. Heureusement, Dèz serait là pour garder en main ses troupes.

Mais ce n'était pas le bon jour pour discuter avec lui. Dèz était intriguant et le Gris savait qu'il était puissant, mais le marchand de masque ne pouvait pas s'empêcher de donner l'impression de n'avoir rien à faire là. Entraîner les soldats l'avait amusé comme un enfant qui jouerait à la guerre. Mais il continuait de marcher sans regarder le sol et se dirigeait parfois droit dans des murs sans s'en rendre compte, quand il ne tombait pas tout simplement corps et bien. De plus, il ne semblait pas disposer à simuler son émoi face à la mort d'une créature des rêves. Il en avait vu des dizaines mourir et l'absence de Guilio ne lui faisait ni chaud ni froid, raison pour laquelle son comportement inchangé le fit passer, ce jour là, pour une vulgaire saleté de Voyageur. Nedru l'évita pour sauver les apparences et conserver une bonne réputation.

Aah... Cette journée était magnifique... Voir toutes ces larmes et ses faciès troublés par la peur ou la peine amusait Nedru plus qu'il n'aurait osé l'admettre. Ou peut être était-il tout simplement euphorique à l'idée d'avoir achevé ce qu'il avait entreprit depuis des mois ? Rien à voir avec le plan d'un meilleur méchant machiavélique, certes. Mais au moins, ses ambitions modestes ne lui attiraient la haine que de peu de personnages influents du monde des rêves.
Chaque bouffée d'oxygène apaisait ses craintes. Cet endroit était fait pour qu'il le domine. Les animaux étaient trop sensible à ses capacités de déduction et trop naïfs dans leur façon de tenter des coups bas. La seule chose à éviter, c'était la venue d'un autre assassin. Mais sans EV pour les payer, la chose était hautement improbable. Il devait continuer de se tenir sur ses gardes, mais il ne craignait plus grand chose d'après ce que son pouvoir, qui s'était attardé sur un calcul des risques, lui avait prédit.

Il se réveilla à contre-coeur, au beau milieu du règlement des formalités de passation des pouvoirs que détenaient Guilio et Lupini, comme quelqu'un que l'on arrache de force des bras de sa mère.
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Ménage à trois [solo]

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