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Gods, King and Baby Seal

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MessageSujet: Re: Gods, King and Baby Seal Lun 9 Jan 2017 - 0:15
   La mission était accomplie sur Dreamland, et ce fut une petite boule de triomphe qui s’était logée dans mon ventre toute la matinée pour m’illuminer d’un bonheur modeste, mais diablement soulageant. Cependant moins soulageant encore que le chèque que je versai dans la boîte aux lettres de la proprio, à l’heure cette fois-ci, le restaurant commençant enfin à faire quelques belles rentrées d’argent dont je fus le premier bénéficiaire.

  Maintenant que j’étais arrivé à mon étage administratif frisquet même en printemps pour classifier les feuilles du mois et que j’étais descendu dans la plonge pour allumer les machines et prendre de l’avance sur la vaisselle, je profitais d’une pause pour passer deux coups de fil. Le premier était en direction d’Holden, j’allais suivre le plan de Marine : il ne répondait pas, mais je lui envoyais un message pour savoir s’il accepterait d’être embauché à mi-temps pour aider le Dream Dinner dans ses soucis microscopiques d’administration. Une fois que l’appel fut passé, je fis vingt minutes de vaisselle avant de trouver le courage pour appeler Damien – on aurait presque dit que je faisais une mauvaise action. Encore une fois, je tombai sur un répondeur. Tout le monde était couché à six heures du matin ?

« Salut Damien, c’est Gui à l’appareil. J’ai appris que tu cherchais à te tirer la rouquine du resto pour te rapprocher d’Ed. J’aime pas ce plan, c’est ‘chasse gardée’ si tu vois ce que je veux dire. Hésite pas à me rappeler pour qu’on en parle, salut. »

  Un peu trop approximatif, non ? On s’en foutait, si je pouvais tuer la relation dans l’œuf, je ne savais pas pourquoi mais ça me ferait vachement de bien. Jalousie et connerie comme ça.

  La journée se passa sans anicroches, on avait attiré à peine plus que la moyenne, mais c’était bien assez pour que je me frotte les mains de joie. Juste avant le service du soir, je reçus la visite de Monsieur Holden. On partit tous les deux sur une table, et Laura nous demanda si on voulait boire quelque chose. Il commanda solennellement un verre d’eau, et je fus forcé de l’imiter pour ne pas paraître trop excentrique. Il leva les yeux de son verre et demanda d’un ton presque suspicieux :

« Vous avez donc un poste à me proposer ?
_ Un poste de… manager administratif. »
Sa tête lugubrait (un verbe avec le positivisme de « rayonnait », mais sans lesdits rayons), ça me rappelait que cet homme devrait se balader avec un cachet de dolipranes autour du cou pour tous les gens à qui il parlerait. « A mi-temps. » Les yeux morts d’Holden cherchaient la vie, le diable seul savait ce qui se passerait s’ils réussissaient. « Pour six mois. » Holden calcula mentalement toutes les taxes qu’il pourrait toucher par ce statut. « Votre visite m’a ouvert les yeux et j’aurais besoin de quelqu’un pour m’aider à réparer ces erreurs.
_ Ces fatales erreurs »
, rajouta-t-il d’un ton ferme en levant un doigt ; avais-je l’impression qu’il cherchait déjà à défendre l’utilité de son futur poste ?
« Vous acceptez donc ?
_ Je pense que je peux vous aider, oui. Mon aide vous sera indispensable. Vous rendez-vous compte que vos frigos sont à quatre degrés. Ah, on croit rêver. Quatre degrés…
_ Vous seriez disponibles quand ? »
, continuais-je sans trop l’écouter.
« Et bien… » Il regarda son verre d’eau. « Dans trois minutes.
_ Alors c’est parti, bienvenue sur le bateau Monsieur Holden ! Pour chaque détail, faîtes-moi plusieurs propositions, vous me les soumettez, et je vous donnerai le feu vert. Montons dans le bureau, il y a quelques dossiers dont vous pouvez vous charger, comme les salaires – vous êtes bons en droit, c’est ça ? Si vous travaillez bien et que vous savez vous rendre utile au Dream Dinner, nous pourrons envisager de reconduire votre CDD en CDI, qu’est-ce que vous en pensez ?
_ Monsieur Free, vous êtes une canaille de la restauration, mais vous avez bon cœur. J’accepte. »
On se serra les mains.
« C’est officiel maintenant, vous faîtes…
_ TtTt, ça le sera quand nous aurons signé les contrats. »
Bien.

__

  Le bunker n’était pas dans sa meilleure ambiance ce soir-là, que ce fut lors de la première partie où l’on attendait les uns et les autres pour savoir si untel ou untel était en vie, et ce fut encore pire dans la seconde : Carnage était arrivé, et entouré de Mr. Lafleur et Mr. Lacroix, il nous apprit que cinq des nôtres avaient perdu la vie lors de la dernière opération, dont, attention, Rajaa lui-même. Je fronçai les sourcils, je n’étais pas parti du principe que Fino allait s’occuper aussi violemment de son prisonnier ; s’il me l’avait dit, peut-être que j’aurais rechigné à faire la mission. J’essaierais d’en savoir plus sur ses motivations lors de ma prochaine lettre.

  Une fois que les déclarations furent conclues, quand Carnage avait embrayé sur la vengeance certaine sur les enfoirés qui avaient commis ça, Salomé s’avança d’un pas hors du cercle des spectateurs pour demander :

« Carnage, j’étais le bras droit de Rajaa, je peux gérer le second groupe des bagarreurs.
_ C’est entendu »
, souffla-t-il en baissant la tête.
« Dois-je participer aux réunions des chefs de Godland ?
_ Non. »
Ce fut catégorique, tranchant, et Salomé masqua fort mal sa surprise. « Quelqu’un te fera un communiqué. » Les épaules penaudes de Salomé me firent légèrement de la peine : tout le second groupe en question lui était redevable de sa motivation et ça n’aurait gêné personne qu’elle prenne la place délicate de Rajaa.

  On fut dispersé tandis que Salomé rejoignit les bureaux pour aller occuper ses nouvelles fonctions. Emy me tapota l’épaule pour indiquer un Léo assis contre un mur, la tête vers le sol, qui ne disait rien. J’avais oublié que Rajaa et lui étaient très amis. On vint vers lui, et la brune prit la parole, gênée :

« Chuis désolée pour toi, Léo. Rajaa méritait pas ça.
_ C’est gentil.
_ Si t’as besoin, je suis là. Je te prendrai dans mes bras, tiens.
_ Merci Emy. »
Je pris cette dernière par le bras pour l’attirer au loin, de toute évidence, Léo voulait rester seul. Dreamland pouvait être vu comme un jeu, et quelques fois, on avait la chance de participer à des aventures incroyables avec des amis proches de nous. Léo faisait le deuil de son passé avec un de ses meilleurs potos. Ça devait attaquer le moral.

  Emy allait parler à d’autres gens alors que Damien s’approcha de moi, à l’extérieur du bunker, et me proposa de la chique onirique. Il avait bien reçu mon message téléphonique, et joua la conciliation en disant que c’était juste une piste qu’il voulait explorer, mais si je pensais qu’il valait mieux pas continuer, alors il ne continuerait pas, puis de toute façon, il partait dans moins d’une semaine à Lyon retrouver son bercail. Tant mieux. Comme tout être jaloux, je cherchais la moindre syllabe qui me permettrait de légitimement m’inquiéter, et ne trouvant rien, je finis par trouver cette conciliation plutôt suspecte, mais de peur de paraître hors-sujet vis-à-vis d’un Guillian qui devait se fiche comme d’une guigne de Marine, je préférais écraser et embrayer sur le sujet de l’opération d’hier soir.

« C’est moche », commenta Damien, le regard dans le vague.

  C’était le premier échec cuisant de Godland, une sale claque retournée qui chauffait encore la joue. La rumeur qui voulait que Fino fut derrière tout ça s’enfla tellement qu’elle se transforma en vérité : la guerre était donc déclarée, et ce n’était pas les Voyageurs qui avaient enlevé la première victoire. C’était étrange que dans mon ventre, je me sentis deg, comme si j’étais réellement affecté par l’épisode de la veille. Peut-être que c’était des relents de regrets pour l’Amanda qu’on n’avait plus recroisé et qui faisait partie des victimes… Idem pour Rajaa et les autres. Je savais qu’ils n’étaient pas dans le bon camp, mais c’était différent de mes précédentes batailles, je faisais partie du groupe, je mentais à Damien, à Emy, que je commençais tous deux à vraiment apprécier, je mentais à tous les gens avec qui je développais un tant soit peu de lien, comme Léo ou la Baltringue, voire Salomé maintenant, je me sentais proche d’eux, pas de là à appeler ça de l’affection maiiiis… quand même. Oh, et puis merde, de toute façon, j’allais me réveiller bientôt, il fallait que je pense au restaurant un peu… Puis tiens, Marine, j’allais un peu la détourner de Damien, j’avais coupé un pont, je l’inviterais quelque part, on passerait un super week-end, bim, peut-être qu’on pourrait établir officiellement une relation ? Actuellement, rien ne me ferait plus plaisir.

« Hé, Gui ? » Je fus tiré de mes rêveries par le visage ferme de Carnage. Il me tapa sur l’épaule pour me saluer, et j’en fis une mimique pour lui retourner le bonjour. « Tu as une adresse mail ? » Pardon ? Oui, bien sûr, mais pas au nom de Gui. Je trouvai rapidement ce qu’il me fallait :
« patrickgui@gmail.com, p, a, t, r, i, c, k, puis mon prénom, enfin ‘Gui’, pourquoi ? » Post-it mental : première heure demain, direct, avant même le petit-dej, se créer l’adresse mail. Prier très fortement pour que Carnage ne se réveille pas avant moi, ça pourrait mal passer.
« Je vais envoyer un message à toi et à Emy, demain ou après-demain.
_ Pas de souci ! »


  Voilà qui était mystérieux… Mais tant qu’Emy était aussi concernée, je n’avais rien à craindre, je n’étais pas découvert et en plus, si c’était une mission spéciale, si on la faisait à deux, tout irait comme sur des roulettes. J’aurais peut-être même bientôt du nouveau à transmettre à Fino.

__

  Le lendemain, ce fut journée complète, pas mal pour vendredi, même le déjeuner, on avait affiché un bon nombre de tables occupées. Pendant ce temps, Holden avait commencé à assommer tout l’équipe avec un nombre infini de recommandations, et Sophie allait péter les plombs si je ne prenais pas les choses en main. Holden, tu restes dans le bureau et tu travailles sur des projets pour éliminer les détails, puis que tu me fais valider ensuite ! Impératif. Système administratif, et tout et tout. Voilà, gère un planning de conseils à faire, c’était très bien, si afficher une feuille de papier sur une ou deux portes résolvait la situation, je prends de suite, juste, prouve juste que c’est utile.

  En cuisine, j’étais avec Shana et on fut complètement débordés, si bien que Laura fut obligée de nous donner un coup de main dans les périodes les plus chaudes. J’avais remarqué, non sans mécontentement, que j’avais développé la main agile pour m’occuper des légumes, que mon couteau volait vite et droit, avec un tchactchac fort satisfaisant sur la planche, que je reconnaissais à la vue la cuisson de différentes viandes sur différents grills, et au toucher combien de temps allait cuire une pièce, et combien de fois il fallait la retourner pour griller aussi bien les différents côtés que le centre. La force de l’habitude. Qui gérait aussi la façon dont on occupait le plan de travail : j’étais aux fourneaux, aux légumes, et Shana s’occupait des accompagnements, des desserts et quand elle le pouvait, des salades. Puis jamais on s’engueulait. Pas vraiment. Mettons qu’on s’échangeait l’ascendant moral selon la vitesse de l’autre.

« Ed, ça sort quand, la B5 ?
_ Là, trois minutes !
_ Je te prépare les assiettes alors, vu que tu traînes.
_ Je traî… »
Bvvvvvvvv, mon portable dans ma poche, je vérifiais que c’était pas important, la soirée était quand même chaude, mais touché, c’était Marine. Je pris quand même l’appel en m’enfonçant pudiquement dans les couloirs. « Oui ?
_ Ed ! C’est bien que tu répondes ! Y a Bourritos, il a… Je crois qu’il fait une rechute. »
Un poids dans le bide, tout se contracta. Je fermais les yeux de tristesse.
« Oh non… Tu es sûre ?
_ Il reste prostré dans un coin de l’étagère, et il mord lentement si on s’approche, comme avant. Et il tremble.
_ Oh putain, oh putain… »
Les boules dans mon ventre, qui s’étaient créées lors de sa première maladie, revinrent avec des cartes postales, je les reconnaissais, je n’aimais pas ça. Holden passa, sacoche en main, le brave s’en allait chez lui après des heures supplémentaires dont je priais pour qu’il ne les réclame pas. « Holden ! Vous vous y connaissez en chat ?
_ Est-ce que j’ai une tête à m’occuper de parasites ? »
Je m’échappai ailleurs pour ne pas l’envoyer chier. Mon cerveau de responsable réussit à se refroidir, et je dis calmement :
« Marine, est-ce que je peux te demander une faveur ? Tu peux l’emmener chez le vétérinaire, il y en a un proche d’ici, à moins de dix minutes à pied. Il me semble qu’ils traitent des urgences, mais ça va coûter bonbon. S’il est juste mal, peut-être qu’il peut supporter la nuit, et je l’emmènerai demain dans la matinée.
_ D’accord, je vais… je vais voir.
_ Merci beaucoup Marine. Bisous.
_ Bon courage pour le service. »


  Cette fois-ci, j’avais une bonne raison d’être lent, impossible de me défaire de l’image d’un Bourritos à l’agonie. Je réussis à m’accrocher et à ne pas rentrer plus tôt que d’habitude, mais mon ventre empira avec le temps qui passait. Pourquoi ça, il avait bien survécu à une première maladie, il ferait de même avec la seconde, non ? Il était encore jeune, huit ans je crois, il avait une bonne vigueur. Allez Ed, calme-toi, les choses sont arrivées, tu ne peux rien faire sinon passer l’aspirateur dans la grande salle et racler le sol trempé à l’arrière, occupe-toi de ça, laisse-toi respirer, et tu aviseras quand tu reviendrais.

  Quand je rentrai chez moi à une heure et demie du matin, que Marine s’était endormie et que ses beaux cheveux dépassaient de la couette, Bourritos ne semblait pas avoir bougé de sa nouvelle cachette. Le pauvre semblait en état de veille, à moitié endormi, à moitié méfiant. Je voulus le caresser, mais il tenta de me mordre, se loupa magistralement, et reposa sa tête contre le mur. Je lui parlais pour voir comment il allait, pendant dix minutes même, accroupi pour être à sa hauteur, mais il ne me répondit que de quelques coups d’oreilles, rien de plus. Horriblement inquiet, pas loin des larmes (résultat en partie de la fatigue que j’accumulais ces derniers jours), je posai une main sur son ventre et le caressai doucement. Il ne réagit pas, il se laissa faire. Je partis me coucher après être resté une demi-heure auprès de lui, sans savoir le mal qui le rongeait, sans savoir s’il pouvait en être débarrassé. Je mis un bon temps avant de m’endormir, essayant de vérifier comment allait le chat par-dessus l’épaule de l’assoupie.

__

  Deux jours passèrent avant qu’une grande semaine de changements ne vint fracturer mon existence : j’avais eu trois jours de repos depuis l’opération du building volant, le destin avait décidé que j’avais assez glandouillé et qu’il était temps de me secouer comme une boule de noël à l’approche de ladite fête ; vraiment dommage que le destin avait laissé tomber la boule sur le sol par maladresse.

  Tout commença cependant par quelque chose d’important : le mail de Carnage, envoyé à moi et à Emy, me donnant ainsi l’adresse de messagerie de cette dernière. Nous étions tous les deux promus à remplacer des Voyageurs tombés au combat lors de l’épisode Kazinopolis, dont le boulot principal était de surveiller les réunions des têtes de Godland. Ce fut si inespéré que je relus le message plusieurs fois avant de laisser éclater ma joie dans tout le studio ! L’enquête allait bientôt toucher à sa fin, on pourrait localiser les chefs grâce à moi et avec une bonne force de frappe, on décapiterait l’organisation ! Je fus si heureux que je me fis un repas équilibré. Même s’il n’y avait aucun témoin : Marine était en cours, et Bourritos, en observation chez le vétérinaire.

  Godland était bientôt cuit, mes œufs aussi, tout allait tourner sur des roulettes ; j’avais malheureusement appris, par la dernière lettre ‘comptable’ du bébé phoque, que Rajaa n’avait donné aucune indication suite à la torture (et même, que ce n’était pas Fino qui l’avait achevé après l’interrogatoire ; là, c’était bizarre, et mes soupçons se portaient naturellement sur Mr. Lacroix) ; mais qu’importe, j’étais aux portes du savoir, cette nuit-là, je devais penser à Carnage après minuit, je retrouverais Emy et quelques instants plus tard, tout le gratin serait aux verrous. Etrangement, je pensais qu’en rectifiant mes nuits sur Dreamland, en me débarrassant de Godland, je pourrais retrouver une vie équilibrée dans mes journées, soit une Marine plus aimante, un Bourritos guéri et un Dream Dinner en pleine santé, tous ces détails de la vie deviendraient… positifs. Tout serait bien après.
Sans m’en rendre compte, si on gardait la même logique, il suffisait que la situation se complexifie, pour que les mauvaises nouvelles s’accumulent.

__

  Et moi qui pensais que la décoration du bunker du Village des Hunters était froide… Les alentours étaient en métal, les couloirs étaient étroits, bas de plafond, avec des ampoules qui n’éclairaient que leur propre forme. Froide aussi était la température, il n’y avait pas le chauffage, ça se sentait, et on n’était pas en plein milieu d’un désert. L’architecture ne me disait rien, dans le monde onirique en tout cas, et dans le monde réel, je sentais de vagues échos d’un sous-marin nucléaire, avec ces portes ovales en métal, cette impression que les murs étaient épais, bruts, avec des grosses vis partout. On n’était pas à l’aise là-dedans, je ressentais la même claustrophobie que dans les couloirs les plus tortueux de mon Royaume d’origine. Je fus en tout cas salué par la seule source de chaleur environnante, un sarcasme d’Emy :

« On est désolés de te faire attendre, Gui. »

  Carnage se tenait près d’elle et me salua. Il déclara qu’il n’y avait plus de temps à perdre et nous intima de le suivre. On obéit ainsi, et pendant cinq minutes, on traversa ce qu’il me semblait être un vrai labyrinthe de métal, entre les différents étages, des couloirs qui tournaient rarement tout en camouflant des dizaines et des dizaines de pièces, et surtout, une obscurité glaçante. On était bien dans une déco style Palais Claustrophobe, oui, avec du métal partout. Et enfin, on arriva au bout : une porte légèrement plus grande que les autres, parce que surélevée, dessinait le bout du couloir. Carnage l’ouvrit après une combinaison de codes compliquée, et une poussée pour faire grincer les gonds… et dévoila pour le coup, une grande salle comparée à l’étroitesse du bâtiment, qui s’étirait en hauteur sur deux étages, le grand milieu ceinturé par deux rangées de colonnes-poutres derrière desquelles pouvaient se cacher un individu bien formé. Le centre lui-même était composé de bureaux (métalliques) en U qui accueillaient quatre personnes en plus de Carnage : une place manquante indiquait un Rajaa qui n’avait pas encore été remplacé. Les quatre autres personnes étaient pour le moment placées dans l’ombre, je ne les distinguais pas véritablement. Je remarquais en tout cas trois autres individus en marge du centre : Mr. Lacroix, Mr. Lafleur, et Carthy, l’English baraque blond que j’avais à peine combattu quelques secondes il y avait des semaines de ça.

« Bonsoir tout le monde, je viens vous présenter deux nouveaux gardes, qui assisteront nos réunions. Ils viennent tous les deux du second groupe de batailleurs, vous avez déjà dû entendre parler d’eux : nous avons Emy et Gui. Je leur confierai ma vie, alors vous pouvez leur confier la vôtre. »

  J’aurais pu racler de la gorge à cet instant, mais je n’étais pas dans une comédie et je ne devais pas faire rire d’éventuels spectateurs. Puis, il y avait une ambiance poisseuse dans cette salle, je me sentais extrêmement mal à l’aise, et je ne disais pas ça en tant que futur traître. D’abord dans l’ombre, les visages desdits chefs passèrent dans les raies de lumière qui parcouraient les environs.

  Premièrement, il y avait un grand vioque peu sympathique, la mâchoire bien carré et la barbe coupée ‘intimidant’, yeux acérés, tempes brusques, puis un bras cyborg se terminant par une hache, un vieux classique de la personnalité chaleureuse et de mangeur de canapés au miel. Celui-là, je le sentais pas, il semblait trempé dans un bois différent de moi, voire de la grande grande partie des gens que je connaissais : c’était un dur, il se cognait contre la nature tous les jours, et il aimait emmerder les plus jeunots que lui parce que ça lui faisait sentir qu’il avait pas perdu une partie de sa vie à caqueter des dents auprès d’un feu de cheminée pourrave, en plein hiver. Chef notamment des mercenaires de Godland.

  La seconde était une Voyageuse plus jeune, mais déjà adulte, les cheveux noirs tressés en une longue queue de cheval ; elle avait des peintures tribales sur le visage, et encore une fois, ses yeux étaient à remarquer : vert noisette, derrière un masque blanc. Il laissait toutefois deviner que le visage qui se cachait derrière était agréable à regarder. Emmitouflé dans un pull noir jais, j’étais incapable de savoir à quoi elle pensait ou de parier sur le moindre bout de sa personnalité. Son visage lui-même était neutre, perdu entre la réflexion et la passivité. Imbattable au poker, je pariais. Ça devait être elle, Cris, celle qui gérait la première division dont j’avais rapidement entendu parler.

  Pour le moment, aucun souci, je connaissais rien des deux, au-delà la logique, tout était normalement bien scénarisé. Jusqu’à ce que je tombe sur les deux autres visages. Pour le premier, je reçus un frisson glacé, une sorte de sentence terrible et divine. Le second, ce fut encore pire, un coup de poing dans l’estomac de mon esprit, une incitation à utiliser mes portails le plus rapidement possible et à me tirer d’ici avant que l’alerte ne fut donnée.

  Le premier des deux, c’était Adrien Metar – je le connaissais à peine, je préférais vous prévenir, inutile de fouiller dans vos souvenirs, mais je vais resituer direct : c’était le meilleur (/seul) ami de Fino, et la seule fois où l’on s’était rencontrés, c’était certainement dans une des périodes les plus dérangées de ma vie :  les Claustrophobes m’avaient foutu sur un brancard et enfermé dans une cave, d’où je m’étais libéré par miracle, et ma fuite avait été couverte par un clochard venu de nulle part dont après plusieurs recherches, n’était autre qu’un poto de Fino qu’il avait envoyé pour sauver mes fesses (il avait été super sur le coup). Je ne l’avais jamais rencontré ailleurs que dans le monde réel, et le voir ici, à cette table, parmi les leaders d’une bande de Voyageurs qui avait Fino en ligne de mire, je pensais à la pire des trahisons. En tout cas, il semblait toujours aussi dans son monde, pas forcément déconnecté du notre, mais un pas dans un palais mental dont il jetait un vague coup d’œil à la fenêtre pour donner quelques indications au corps. Il avait toujours une barbe mal taillée, un front solide et des cheveux coupés courts prêts à boucler, parents Pieds Noirs peut-être.

  Le second des deux, et bouclant ainsi le tour de table du conseil des leaders, Soy Swami. Alors de une, on se connaissait beaucoup mieux que je ne connaissais Adrien, on était restés plusieurs semaines ensembles dans une opération contre feu MMM, mais pire encore, ses yeux, fixés sur moi plus longtemps que le temps d’un salut, semblaient me dire « Je te connais, et pas sous le nom de Gui ». J’essayai discrètement d’aller voir ailleurs et de retourner dans une ombre pour ne pas le laisser terminer son examen alors que Carnage échangeait quelques mots avec les concernés, et de ce que j’entendais, ça parlait de Rajaa. La brune parla ainsi :

« Donc, qu’est-ce qui s’est passé pour Rajaa ?
_ Je l’ai fait taire »
, dit très professionnellement Mr. Lacroix en s’avançant dans la lumière ; il ne semblait ni ennuyé d’être ici, ni particulièrement nerveux. Il dégageait toujours une petite aura d’assurance absolue, même dans ce paysage aussi désolé et oppressant. « Certes, il a bien résisté à la torture et n’a dévoilé aucune information confidentielle au sens strict du terme. Mais il a parlé de la Déesse. » Quelque chose se passa lors du dernier mot, comme si une petite onde froide s’était glissée parmi le conseil. Emy et moi, poker face même si j’étais intrigué, Fino m’avait rapidement parlé que ce terme avait été utilisé par Rajaa, mais sans plus. Le voici à nouveau, mais il semblait déclencher quelque chose, une sorte de petite panique mêlée à du respect. Oh non, des fanatiques. J’eus le temps de chuchoter à Emy « Déesse de quoi ? » voir si elle était au courant de quelque affaire, mais Monsieur Lacroix continua : « J’ai demandé à Carnage quoi faire, et la réponse fut nette.
_ Je prends la responsabilité de l’acte.
_ C’était la meilleure chose à faire »
acquiesça la jeune femme, et les autres hochèrent la tête en ce sens. S’ils le disaient. Soy reprit toutefois :
« Mais le mal est fait.
_ Pas grand-chose en vérité »
, dit Mr. Lacroix d’un ton qui se rapprochait de l’ennui, comme si cette histoire de déesse lui passait par-dessus la tête.
« On fait quoi alors ? Qui est-ce qu’on prend en remplacement ?
_ Demandons-le lui.
_ Tu as raison. »







FINO’S PRODUCTION
PRESENTE





  Et voilà que Carnage s’en alla dans une pièce adjacente ; quelques minutes plus tard, un bourdonnement s’éleva de la salle, puis des bruits de rouage usés, mais toujours en forme. Les murs de la pièce, le plafond ainsi que le sol semblaient coulisser, et disparaissaient peu à peu pour dévoiler loin de l’austérité habituelle de l’endroit, un blanc profond, clair, net, plutôt aveuglant même, et sur ces nouvelles parois, on pouvait y distinguer des signes faits d’une encre profondément noire, des signes à la main, grossiers, mais inquiétants par leurs formes cabalistiques et totalement inconnues. En quelques instants, alors que Carnage revenait après avoir actionné le mécanisme, on était passés d’un bunker sous-marin à une scène gigantesque de mysticisme très inquiétante, à vous donner plus de questions que de réponses – J.J Abrams aurait été fier du décorateur. Je me sentis soudainement tout petit, et de moins en moins bien.




GODS, KING AND BABY SEAL





  Plus mystérieux encore, et j’étais content qu’à mes côtés, près des colonnes en pierres noires, Emy partageait le même sentiment de confusion que moi ; par contre, pour les frérots mercenaires et Carthy, c’était du déjà-vu. Les cinq chefs de Godland se posèrent autour de la grande table, et se mirent en état de méditation ; certes, la posture de leur corps n’avait pas trop bougé, mais on sentait qu’ils étaient en transe, qu’ils attendaient quelque chose, ils avaient tous une posture, les yeux fermés, et patientaient.




IV


POURRISSEMENT




  Le plus malsain dans cette scène, ce n’était pas qu’il y avait une vague terrible de froid, un changement d’énergie ou d’aura dans la pièce qui nous aurait mis en garde contre une présence inhabituelle, un changement de ton radical, un petit air de violon malsain qui trottait dans la tête d’un fou, mais qu’au contraire, il ne se passait rien. Ils étaient juste les cinq le cul sur la chaise à attendre, attendre, attendre, et la scène aurait pu être gênante si on ne sentait pas nous-mêmes le sous-entendu qu’elle induisait. Sous un certain angle, plus c’était innocent, plus ça fichait les pétoches : j’en voulais pour preuve les petites filles, un simple grincement de chaise… Ou bien cinq personnes qui ne faisaient strictement rien et semblaient essayer de faire la sieste. Il en vint un temps, après dix minutes, où j’avais envie de m’approcher des autres pour leur demander combien de temps ça durerait, parce que ça commençait à faire long et que je me sentais tout de même mal à l’aise (me dîtes pas que c’était à cause du fait que j’étais un infiltré, ça pourrait être possible). Les trois vétérans attendaient sans parler, et Emy me fila un coup de coude, et je voyais à son visage qu’elle ne savait pas du tout ce qu’il se passait, ça me faisait plaisir de voir qu’une autre que moi ne pigeait rien à la scène. C’était de l’inédit dans Dreamland pour moi, et c’était peut-être même unique. Il faudrait creuser.




10/ SURPRISE ESCHATOLOGY ?





Voir ces cinq silhouettes si vulnérables, alors qu'elles étaient si importantes, comme en train de dormir paisiblement... alors que quelque chose de plus gros les habitait certainement. Le tout était grotesque, et je me sentais pas bien de voir réunis Soy, Adrien, et un Carnage qui semblait toujours aussi frondeur, même dans son état de transe. Même si mes lunettes de soleil, que je n'avais malheureusement pas sur moi, avaient certainement émoussé mes sens d'aura vu que je me reposais facilement sur elles, je me rendais compte que mis à part leur énergie naturelle, les cinq chefs de Godland ne semblaient produire absolument aucune aura supplémentaire, aucune sixième qui semblait émaner d'ici ou de là. La Déesse était tout simplement inexistante pour les autres mortels qu'eux, ou bien hors de ma portée - les deux hypothèses semblaient toutes deux effrayantes. Je l'imaginais quelque part en train de nous observer, un œil gigantesque et violet qui recouvrirait tout le plafond, sa pupille démoniaque dictant directement aux cerveaux de ses fidèles les modalités à suivre.

  Cinq minutes plus tard encore, chacun se « réveilla », tous en même temps, et ils acquiescèrent en silence les instructions qu’il semblait avoir reçues. Le barbu nous congédia, la séance était terminée, on pouvait y aller, pas de quoi. D’accord, on était juste présents pour surveiller que personne ne les attaque quand ils étaient en transe, après, on avait quartier libre sauf si on se faisait alpaguer pour des ordres quelconques – pour vous avouer, personne n’avait besoin d’Emy ou de moi, plus du trio qui faisait partie des hommes forts de l’organisation. Au moins, on avait le temps libre pour discuter de ce qui venait de se passer, mais mes hypothèses restèrent lettre morte, la fille était aussi fascinée que moi, à gesticuler debout, ses cheveux partant dans tous les sens :

« Comment ?! Mais comment c’est possible ?!
_ On est à Dreamland, tout est possible. Il suffit juste de mettre un mot sur le phénomène.
_ Ah, eh, écoutez celui qu’a roulé sa bosse »
, qu’elle me répond en s’asseyant contre le mur près de moi en me foutant une claque sur l’épaule ; elle marque tout de même un point, j’étais pas censé connaître Dreamland aussi bien qu’elle. « En tout cas, ça me fait bizarre de savoir qu’on bosse pour une sorte d’entité cosmique étrange. Je savais pas qu’il y avait des dieux sur Dreamland.
_ Pour te dire, j’en ai jamais entendu parler non plus.
_ Ça te fait bizarre à toi aussi, de travailler pour ça ? »
Difficile pour moi de lui répondre, je tirais la langue, ça devrait suffire. Difficile de me mettre à sa place à elle, je n’étais pas investi de la même façon qu’elle dans Godland, et la Déesse était peut-être devenue ma nouvelle cible : Fino avait craché que l’ennemi n’était ni un Voyageur, ni un Artefact, ni un Rêveur, ni un Seigneur onirique. Ce statut de déesse, inconnu encore, ressemblait au suspect parfait.

  Ça faisait par contre un nœud en moins dans un sac de nouveaux nœuds. Comment Soy avait été empêtré là-dedans, un anarchiste des bas-fonds, m’avait-il reconnu et si oui, sur une échelle de 1 à Fino, jusqu’où j’étais dans la merde, pourquoi Adrien Metar était là-dedans aussi, quels rôles jouaient-ils tous les deux ? Fino allait apprendre des choses intéressantes la nuit prochaine. Et juste par curiosité, je serais curieux de savoir comment il réagirait et ce qu’il voudrait que je fasse – moi-même, je n’en avais aucune idée. La présence des deux était troublante, c’était comme si tu jouais aux échecs, et bim, derrière deux pions, tu aperçois une nouvelle pièce que tu n’avais jamais vu auparavant. Heureusement que j’étais pas le cerveau du groupe.

__

C’était lors de la grande pause de l’après-midi, après quinze heures, alors que je faisais le tour des toilettes pour les nettoyer et espérer que l’anti-odeur dure plus longtemps que les quelques secondes après la projection, qu’un appel passa. Numéro pas répertorié, pas intéressant pour arrêter mon travail si passionnant, je laissais donc filer, j’écouterais le message et on verrait ensuite quand est-ce que je pourrais lui répondre. Mon temps libre était plus menacé qu’une sorcière sous l’Inquisition espagnole, j’allais pas le gaspiller n’importe comment. Hop, c’est bon, le portable avait arrêté de sonner, quelques secondes plus tard, et ouaip, un nouveau message vocal. D’abord, les toilettes, ensuite, l’administration.

  J’étais dans le bureau, que je partageais avec Mr. Holden qui avait une étonnante compréhension du contrat à mi-temps… quoiqu’il ne me demandait jamais d’être payé pour des heures supplémentaires. L’employé parfait, il ne lui manquait plus que l’empathie humaine, voire même de revenir sur Terre allez mettons, trois jours ou quatre. C’était étrange de partager cette grande salle, les tables collées contre les murs, mais elle était assez spacieuse pour qu’on ne se mange pas l’un et l’autre.

  Le terme « plonger » dans les dossiers avait été inventé pour sa position : les épaules bien droites, et le cou parallèle au plat du bureau, dos complètement courbé, s’il se penchait encore un peu plus, son nez pourrait écrire à la place de ses mains. Tandis qu’il pianotait quelques fois sur un clavier, certainement une nouvelle mesure d’urgence que je devrais prendre en compte, je me mis à écouter le message vocal. C’était soit des bonnes nouvelles, soit de très mauvaises nouvelles.
Je vous avais prévenu que ça serait une semaine infernale : l’oasis n’était donc aucunement prévu.

« Ed, c’est Romero à l’appareil. » Il y a de ces gens qu’on connaît mieux dans nos têtes, après avoir déformé leur figure par le temps et le ressentiment, que dans la vraie vie, si bien que quand on les revoyait après une longue période de temps, on se les remettait très facilement – c’était là qu’on les connaissait le mieux. Cependant, quelqu’un comme Romero, j’aurais préféré qu’il reste comme souvenir. Il appelait pour Ophélia, et il n’était pas content. Ce n’était pas un résumé de son message, juste une idée de ce que je pressentais comme appel. Spoiler, j’avais raison. « Ça fait deux ans qu’Ophélia est dans le coma, deux ans qu’elle perd sa vie à cause de toi ! Et toi, qu’est-ce que tu fous ? Qu’est-ce que tu fais pour elle ? Tu vas la laisser dormir jusqu’à quand ? Je t’ai laissé ta chance, merde ! Tu m’avais même dit que tu allais t’en charger, que t’avais un plan ! Il en est où ton plan de merde ? Si Dreamland était reconnu officiellement, tu te serais fait coller un procès ! Tu piges ça ? Appelle-moi sur le champ ! Dès que t’entends ce message, tu m’appelles ! »

  J’étais décomposé, dégoûté. Non, je n’avais pas oublié Ophélia, mais ma seule chance de pouvoir la sauver ne tenait qu’à Pijn, qui préparait sa prise du trône du Royaume Obscur, et ce salaud prenait bien son temps, tel un serpent, avant de frapper au moment opportun. Petit à petit, les jours défilant et mon restaurant sur les bras, Ophélia m’était sortie de la tête telle une parenthèse qui ne reviendrait qu’une fois que la guerre serait lancée. La culpabilité qui me rongeait s’était atténuée, jusqu’à atteindre un niveau minimum peut-être, mais aussi incompressible, tel un bourdonnement dans toutes mes humeurs sur lequel je ne mettais plus de nom. Ça m’occupait constamment l’esprit, mais maintenant, l’esprit n’y pensait plus, sinon comme un bruit de fond, et surtout, évitait toute effusion supplémentaire, tout remords en plus parce que je faisais le maximum que je pouvais. J’espérais. En tous les cas, un appel comme celui-ci était comme un coup de couteau dans le ventre, qui rongeait ma culpabilité, la titillait, et je savais qu’elle ne ferait rien de plus que de me coller au cul. Non, je ne voulais pas l’appeler, autant par lâcheté que par envie de ne pas perdre mon temps : rien de ce qu’il me dirait n’accélèrerait le processus, cela ne dépendait pas de moi. Ça me faisait mal certes, je me sentais stupide, Romero avait raison sur tous les points, mais depuis, j’avais revu la scène sous de nouveaux angles, notamment grâce à Jacob, et je me sentais moins honteux qu’aux premiers jours, j’avais avancé. La faute était celle de Pijn, tout d’abord. Les versions qu’avaient eu Romero n’induisaient en rien que j’étais le seul fautif, voire même le fautif principal, mais il fallait croire qu’au bout de deux ans, ses retenues sautaient les unes après les autres sous les vagues de sa tristesse et de sa colère.

« Vous avez l’air décomposé, patron. » Holden avait la figure relevée vers moi, tel un vautour de dépression. « Vous devriez prendre de l’eau minérale. » L’eau minérale, ma boisson préférée, youhou.
« Juste un souci personnel.
_ Je connais ça, j’ai plein de soucis personnels.
_ Pas de mon niveau, je veux bien te le faire croire.
_ Ma femme a profité que j’étais parti en voyage d’affaires pour divorcer et vendre ma maison dans mon dos. Et à garder la charge des enfants.
_ C’est possible de divorcer sans votre consentement ?
_ Oh oui, elle travaillait dans l’établissement et avait des contacts. Juste après, je me suis fait virer de mon travail, et j’en suis là. A travailler dans un petit restaurant pour mettre les frigos en-dessous de quatre degrés. »
Ah oui, très bien, okay. Les humains ressentaient de l’empathie pour leurs semblables et vu que Holden n’était certainement pas humain, je ne ressentis qu’une profonde tristesse, née du terreau de la mienne.
Ah, de plus, mes frigos à quatre degrés te faisaient des doigts.

  Le soir, rien de très palpitant sinon des ivrognes qui tentèrent de rentrer et qui furent virés, presque à coups de balais, par une Shana furieuse (elle ne devait pas se comporter autrement pour garder le Royaume des Deux Déesses). Oh attendez si, Romero avait tenté une seconde fois, puis une troisième fois de m’appeler, et vu que je n’avais pas daigné répondre, il m’avait gratifié d’un second message vocal que je préférais ne pas écouter… Il y eut heureusement assez de monde au Dream Dinner ce soir-là pour enterrer l’image d’une Ophélia dans son lit comatique, à moitié morte, dont la double personnalité actuellement, devait être en train de torturer des innocents sur Dreamland. Presque assez.

__

  Impossible… Adrien… Mais qu’est-ce qu’il se touchait là-bas ? Fino n’en revenait pas, mais Ed semblait catégorique dans son rapport. Y avait une couille dans le pâté, et c’était plutôt celle de Babar que de Timon. Rah le merdier, le merdier, le merdier ! Puis, pas grand-monde était encore arrivé, dans la base il pouvait peut-être réussir à faire passer un message perso sans le consentement des autres. Il se dépêcha de grimper sur une chaise, puis sur une table, ramassa un crayon et se mit à écrire un mot qu’il enverrait à Germaine, et qu’elle traduirait sous forme de tableau comptable : « Surtout, tu ne fais rien ! Tu res…

« Tout va bien, Fino ? » La voix de Terra, la dinde folle furieuse. Il se retourna sans être surpris, ou sans le paraître en tout cas, mais il fallait agir vite, il ne devait pas lui montrer le message qu’il était en train d’écrire, maaaiiis, c’était trop tard : « Ne fais rien, comment ça ? Qu’est-ce qui se passe ? Tu as eu le dernier rapport d’Ed sur le conseil ? » Elle était pas contente, mais pire, soupçonneuse. Heureusement…
« Bah eh, tu me laisses écrire ? Faut que je calme les ardeurs de la jeunesse. » Puis il continua d’écrire : ‘Surtout, tu ne fais rien, tu restes tranquille, ils sont trop forts pour toi, on va aviser d’une stratégie tous ensembles.’ Et à lui de répliquer : « Voilà, tranquille la gonze ? Je disais juste à l’abruti de ralentir, il a vu le conseil, mais il est trop bien protégé et il veut tenter le forcing quand même, sauf que s’il échoue, on perd notre meilleure arme. » Sa voix et son visage de bébé phoque difficiles à lire jouaient en sa faveur, mais Terra avait une face encore plus immobile qu’avant. Elle céda enfin sous la raison :
« La prochaine fois, tu nous préviens avant de lui envoyer des messages, Godland est un groupe, on est forcés de l’être nous aussi.
_ Capish la courge. Oublie pas de te tremper avec le pommeau de ton épée, t’es jouasse comme une mamie qu’a cinquante chattes dont une pas caressée.
_ Et dans un groupe, on ne manque pas de respect à ses coéquipiers !
_ Je n’ai jamais manqué de respect envers les autres, c’est juste que je le vends. »


  Terra s’en alla, furieuse, et Fino cracha au bas de sa chaise pour conclure l’entretien. Coéquipier, ah ! Fino n’avait qu’un seul objectif, et même s’il semblait conjoint pour le moment avec la cellule anti-Godland, il fallait dire que leur but divergeait dès… maintenant. On ne détruisait plus Godland, on devait d’abord chercher à comprendre qu’est-ce que foutait Didi dans cette nasse, puis on l’en tirait. C’était peut-être bien son genre de se foutre dans des merdiers où Fino aurait évité de traîner, mais là, y avait une limite, Adrien était pas pro-Voyageur jusqu’à la stupidité, qu’est-ce qu’il foutait à la tête d’un groupe limite contraire à ses convictions ? Ça manquait de sens, il fallait savoir en quoi. Puis que foutait Soy, l’anarchiste de pacotille, dans cette galère aussi ? Pour le coup, c’était l’inverse de la liberté qu’il était en train de prôner, qu’est-ce qui se passait ? Mauvaise nouvelle, il devait y avoir un enjeu énorme derrière pour que les deux retournent leurs vestes comme des cafards de politiciens.

  Autre souci maintenant, Fino jouait double-jeu, tout comme Ed, changement intégral de plan. Terminé les instants où ils avaient une force de frappe conséquente derrière lui, ils étaient deux à nouveau et devraient tromper leur monde. Le bébé phoque devait tout faire pour que Terra and Co ne réussissent pas leur mission jusqu’à ce que lui réussisse à mette Didi en sûreté. En attendant, un groupe de tueurs psychopathes cherchait à le buter, et lui, devait tout faire en sorte pour que ce groupe vive le plus longtemps possible – mission normale. Fallait marcher sur une corde raide, et heureusement, c’était plus simple pour un bébé phoque. Voyons voir comment il pourrait trahir ses ‘coéquipiers’ de la plus amusante des façons.
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MessageSujet: Re: Gods, King and Baby Seal Lun 9 Jan 2017 - 0:22
11/ LOWER THAN DEEP...





Salomé était furieuse ; elle semblait à l’aise dans le bureau de Rajaa, elle avait commencé à organiser son lieu de travail comme elle l’entendait, mais Carnage avait bel et bien refusé qu’elle fasse partie du Conseil des chefs, ce qui signifiait en gros, comme elle le susurrait si bien entre ses dents, qu’elle avait tous les défauts moins les avantages. Au moins, ils étaient deux à gueuler vu que Damien n’avait pas non plus digéré de s’être fait mettre de côté pour l’énorme opération dont on lui rabâchait les oreilles, et espérait que l’échec de cette nuit serait une preuve qu’il fallait le faire sortir plus souvent, au lieu d’envoyer la paire de frères chelous. Mais là de suite, devant moi, c’était Salomé qui jouait avec les classeurs tout en essayant de retenir des injures :

« Je fais tout le travail de Rajaa, non même pire, je le fais mieux, et je suis moins bien considérée ! Mais il a quoi Carnage dans la tête ?
_ Peut-être qu’il attend que tu fasses tes preuves ? »
, lui proposais-je doucement sans savoir si c’était la vérité.
« Arrête de le défendre ! » Bon, très bien, tu n’étais pas encline à la discussion. Bref :
« A part ça, tu voulais me dire quelque chose ?
_ Ah oui. J’aurais bien aimé qu’Emy soit là, mais tu lui diras dès que tu la verras, je n’ai pas envie de perdre du temps. »
Décidément, ça jouait sur les nerfs d’être responsable – j’y connaissais quelque chose. « Vous étiez censés découvrir où Ed Free se cachait, la mission est annulée. » On n’avait à peine essayé, par flemme, parce que personne ne nous avait vraiment dit qu’il fallait s’en occuper, parce que Damien semblait avoir une bonne piste, et parce qu’on n’avait pas réussi à le retrouver en s’endormant, son visage en tête (allez savoir pourquoi). Je demandais :
« C’est parce qu’il est trop fort pour nous ? » Le plaisir de se faire servir du champagne quand celui qui tenait la bouteille pensait remplir le verre de quelqu’un d’autre.
« Fino appartient à un groupe de gens qui veulent notre peau, j’en suis certaine, et Ed Free doit être avec eux. Et ils doivent s’attendre à ce qu’on aille les voir, donc ça pourrait être suicidaire d’envoyer des Voyageurs contre eux.
_ Pourtant, Ed n’était pas là lors de la soirée de Kazinopolis. Ce n’est pas étrange ? »
Peut-être que des fois, je ne devrais pas essayer d’aider mes ennemis à me débusquer. Heureusement, Salomé était quelqu’un de logique et sans trop d’imagination, donc elle balaya mon hypothèse d’un revers de main, et me répondit, les yeux plongés dans une fiche ma foi trop couverte d’écritures :
« Ils ont peut-être estimé que leur piège à base du jeu était plus meurtrier pour nous. Mettre Ed Free dedans ne l’aurait que mis en danger, et on s’entretuait très bien tout seul.
_ Très bien, très intelligent. »
Rattrapons la bourde, ne leur donnons pas de raisons de se méfier. « Et Emy et moi, on fait quoi maintenant ?
_ Vous refaites le trio terrible avec Damien, on repartira sur des missions de routine. Et je crois qu’une fois par semaine, Emy et toi devez surveiller la réunion des chefs ?
_ Le samedi, mais ça pourrait changer.
_ Parfait. Allez, j’ai du travail qui me tombe sur les bras, il faut tout réorganiser. Cet idiot était vraiment pas quelqu’un d’administratif. »
Je sentis un léger hoquet dans sa voix, je l’ignorai pendant trois secondes, le temps de sortir du bureau, mais je me retournai tout de même pour demander :
« Ca va aller ?
_ Oui, oui, merci Gui. »
, me fit-elle les yeux fixes, légèrement rouges, la bouche pincée pour échapper une autre syllabe étouffée. « C’était quand même quelqu’un que je connaissais depuis des lustres. Je déteste avoir à le remplacer comme ça… »

Je pourrais lui dire que c’était Monsieur Lacroix qui l’avait assassiné, un fait qui m’avait surpris, même choqué, mais que les chefs considéraient comme normaux ; Rajaa avait été tué parce qu’il avait mentionné le fait qu’il y avait une déesse. Je devrais vraiment faire attention à ne pas dire n’importe quoi à n’importe qui publiquement sous peine de connaître le même sort. Carnage nous avait bien dit de ne parler à personne de la Déesse, et SURTOUT PAS au reste du monde. Un chef de Godland qui l’avait prononcé avait été tué l’heure d’après. Je me tus, et fermai la porte en me disant donc qu’il y avait bel et bien une culture du secret très sévère dans l’organisation, bien trop pour ne pas être suspecte. Godland était l’arbre, j’avais vérifié qu’il y avait la forêt, mais il manquait encore de savoir qu’est-ce qui se tapissait dans les bois, et pourquoi.

Pour me changer les idées, vu que mon esprit était légèrement assombri par les derniers coups du sort, majeurs à mineurs, j’allais chercher Emy, elle avait l’énergie qui pétait de partout, ça me redonnerait du moral (Marine était déjà couchée quand j’étais arrivé à l’appartement, c’était dommage car j’aurais bien voulu lui parler). Et évidemment, c’était quand on avait besoin d’elle qu’elle n’était pas là, la garce, personne ne l’avait vu dans les environs, ah si tiens, la Baltringue, il me fit savoir qu’il l’avait croisée dans la ville, mais de loin. Bon, je n’avais plus rien à faire jusqu’au prochain amendement, autant aller la chercher.

Je retrouvai la miss une petite heure plus tard, vers la banlieue du Village, au-dessus d’une maison. Sa position assise, les épaules abattues, et l’aura qui se dégageait d’elle me placèrent sur l’estomac un poids lourd dont j’eus du mal à me défaire. Je sautai pour la rejoindre et prononça doucement son nom, mais je n’eus aucune réponse. Sinon, un sanglot.

« Hey, Emy. »

Je me posai à-côté d’elle, craignant le pire, et le pire était effectivement arrivé, me flanquant un frisson puis un séisme de dégoût. Je n’expliquais pas sinon les torrents de larme et de morve qu’elle essayait d’arrêter en s’arrachant la lèvre inférieure, par-dessus des joues rouges. J’eus le réflexe heureux de ne pas lui poser plus de questions et de plutôt lui passer un bras autour d’elle pour la serrer contre moi. Les justifications vinrent d’elle-même, mais franchement, j’aurais préféré ne pas les avoir entendus. Sa voix était bousculée par des glapissements et des sanglots, elle me donnait envie de chialer avant même que je ne connaisse la raison de son état :

« C’est ma. mère. » Rien que d’y penser, elle faillit s’étouffer. Je fermais les yeux, c’était un fardeau qui allait être lourd. « Cancer du sein. Elle s’est battue pendant deux ans. Puis elle a perdu. » Maintenant que c’était craché, une de ses mains se mit à m’agripper mon teeshirt sombre, et le tordit de désespoir tandis qu’elle se mettait à pleurer et à hurler… quand elle y arrivait. Je la pris plus fort dans mes bras, sa tête était sous la mienne et elle m’inondait de toutes les larmes qu’elle était capable de produire. J’étouffais ses pleurs, je fis ce que je pus, mais je ne dis rien, toutes les banalités sonnaient comme des coups de couteaux, je préférais être silencieux dans ce moment. Jamais je n’avais vu la belle dans cet état, voire même, dans un état qui s’y rapprocherait. J’avais l’impression de voir la vraie Emy, celle du jour, dévastée comme tout le monde par les aléas de la vie. Et elle chialait, elle criait, elle frappait sur le toit, sur moi, pas fort à peine, sa tristesse était horrible à voir. Et comme elle était incapable de la supporter, elle clamait des absurdités : « J’aurais dû aller la voir ! J’aurais pu passer y a deux semaines, mais j’avais pas le temps, je faisais autre chose ! Putain de boulot de merde !
_ Tu n’aurais rien pu faire de plus, Emy, c’est pas ta faute.
_ J’aurais dû aller la voir en Mars ! Je fais quoi, maintenant ?! Gui, dis-moi ! »
Sa voix était perçante, elle était complètement perdue. Je me mordis les lèvres avant de répondre :
« T’as rien à faire, Emy. Continue de pleurer. Ta mère ne t’en veut pour rien.
_ Ouuiii… ! »
Puis elle fondit en larmes encore une fois, pendant que j’essayais de retenir les miennes, par pure empathie. J’étais dévasté, mais dévasté… Je ne savais pas quoi faire.

Quoi faire, quoi dire, je ne savais rien, je restais là pour elle. Après plus de deux heures de ça, après qu’elle eut vomi et qu’elle ait fait la sieste pour se calmer, les yeux rouges, je lui donnais mon numéro de portable, comme ça, si elle avait besoin de m’appeler, elle pourrait. Elle essaya de s’en souvenir, je doute qu’elle y parvint, mais elle fut touchée du geste – elle aurait été touché de n’importe quel geste à ce stade. Elle se réveilla avant moi, et me laissa complètement seul, miné pour elle. Des fois, c’était tellement difficile de ressentir une puissante amitié pour quelqu’un, un lien profond, mais ne pas pouvoir s’impliquer dedans comme on pouvait. Si je la connaissais dans le monde réel, je me serais précipité vers elle et je l’aurais réconforté encore et encore. Mais nous étions des Voyageurs, on ne se connaissait que par Dreamland, comme des collègues, et je ne pouvais pas l’aider comme j’aurais envie de l’aider, sans compter en plus que nous étions ennemis, tout au fond, à cause de cette mission stupide. Je n’arrivais pas à considérer la moitié de Dreamland comme des ennemis, et encore moins Damien, et encore moins Emy. Et pourtant… le barrage invisible… Les jambes dans le vide, les mains croisées entre, je regardais là-haut, vers le ciel, en espérant trouver une réponse, alors qu’Emy n’arrivait même plus à produire de sons, la bouche ouverte, hoquetant, les yeux plissés de douleur.

__

La journée fut exécrable, plein de petites piques qui à force, bouffaient ma volonté que j’avais à peine regagnée en bouffant mon petit-déjeuner. Premièrement, à cause de congés, je dû tenir le restaurant du matin jusqu’à la nuit, sans aucune sorte de temps libre et je pouvais vous dire que même si ce n’était pas rare en soi, ce n’était pas ce dont j’avais besoin. Secondement, Marine m’avait avoué, presque comme si ça n’était pas important, qu’elle avait rendez-vous avec Damien demain soir, deux jours avant qu’il ne reparte sur Lyon avec sa sœur – pas besoin de s’interroger pourquoi elle avait la soirée de libre, c’était parce que j’avais viré les Rêveurs du service de la semaine pour justement éviter qu’il ne tombe sur Damien qui cherchait un Ed Free. L’ironie. Troisièmement, quand je pris des nouvelles de Bourritos, on me dit qu’ils continuaient à l’ausculter, mais personne ne me dit que finalement, ce n’était pas grand-chose, et qu’il allait bientôt s’en remettre. Là aussi, j’aurais voulu des bonnes nouvelles, non, on me les avait sucrées. Quatrièmement, très mauvais chiffres de la journée, ce n’était encore une fois, rien en soi, mais c’était comme si pendant les dix-sept heures que je restai debout, absolument tout devait se passer mal. L’humeur dans le restaurant, comme si elle devait se calquer sur celle du patron, était exécrable aussi, ce fut une véritable torture le soir. Un frigo qui tombait en panne, des clients pas contents qui n’arrêtaient pas de se plaindre, une pénurie de rumsteack…. Mais enfin, je pus retrouver mes draps dans lesquels Marine dormait déjà (rien que la voir me tiraillait tous les organes, j’avais envie de la couvrir de câlins et/ou d’insultes, et…). Je trouverais Damien cette nuit, j’en avais marre.
Oh, quand je vis mon téléphone, un message vocal de Romero, que je n’écoutais pas, comme je n’avais pas écouté le précédent. Putain, mais tous, là, lâchez-moi !

__

Emy fut une fois encore introuvable dans le bunker, mais tant mieux, j’avais peur de me sentir aussi misérable que la veille. Personne ne l’avait vue, j’étais le seul au courant de son secret, un de plus. Je me tapais une sale migraine en plus, ma tête était lourde des jours précédents, je n’arrivais même plus à respirer, j’étais tout le temps fatigué… Ca se répercuterait très vite sur mon humeur.

Je trouvais Damien, et vu comme il semblait débonnaire, je pouvais deviner qu’il ne savait rien des affres d’Emy ; quand je le croisai, mes yeux devinrent plus fins que jamais, j’avais envie de le cogner. D’ailleurs, ça devait être à ça que je ressemblais quand je m’approchais de lui, la fureur aux poings, car il eut un geste de recul inconscient. Bon réflexe. Ma main attrapa son col qu’il ne put pas se défendre, et je le plaquai contre le mur le plus proche, faisant se tourner quelques têtes. Comprenant qu’il valait mieux être seul, et malgré ses protestations, je l’emmenais dans un couloir où on aurait plus la paix. Damien m’insulta et tenta de se défaire de ma prise, mais il se rendit compte que j’avais une poigne qu’il ne soupçonnait pas. Je le collai contre le mur à nouveau, ses pieds à cinq centimètres du sol, et ce fut, dents serrés, yeux de prédateur, bien trop en colère pour quelqu’un qui ne devait voir Marine qu’une collègue de travail :

« Quand je t’ai dit de pas t’approcher de Marine, qu’est-ce que tu as pas compris ?
_ Gui, tu me lâches là, qu’est-ce qui se passe ?!
_ Réponds ! »
que je lui crachai au visage. « Je t’ai dit de pas t’approcher d’elle ! Qu’est-ce que tu fous là ? Un rencard ?!
_ Gui, c’est un malentendu, je te jure »
, fit-il, s’adoucissant, mais essayant quand même d’échapper à la prise – sans succès. Il continua, parlant rapidement : « Je sais que tu la connais bien, vous êtes amis, mais ne t’inquiète pas, ce n’est pas dans le cadre de la mission que je veux lui parler.
_ Ah bon ?! »
Et merde, échec et mat. J’avais la bouche ouverte, ça me donnait l’air stupide, mais bon, c’était celui-là auquel j’avais envie de ressembler : stupide et blessé.
« Juste que j’ai eu… enfin, quoi, au premier regard, j’ai eu quelque chose pour elle.
_ Tu as eu quelque chose pour elle ? »
C’est ça Ed, fais mine de ne rien comprendre. Des Voyageurs s’approchaient légèrement pour voir ce qu’il se passait, mais respectaient une distance de sécurité normalement réservée aux voitures sur l’autoroute.
« Et c’est réciproque, je pense. »

Là, je ne dis rien. Je le lâchai. Je devais être Gui, je devais être Gui, mais c’était tout bonnement impossible de l’être, j’avais envie de lui arracher la mâchoire, puis de beugler ! J’allais lui demander si elle voulait qu’on soit en couple, putain ! Comment mimer autre chose que la fureur qui me ravageait les entrailles ?! La fuite, il me restait la fuite. Je partirais et m’excuserais, ça ferait bizarre mais au moins, je ne pourrais pas me déchaîner. Sauf qu’un malheur d’une envergure sans précédent se passa, et là, mon sang se congela totalement jusqu’à m’arracher des crampes d’estomac en un dixième de secondes à cause d’une peur gigantesque : Romero apparut. En plein dans la base de Godland.

Je le reconnaissais Romero, ça faisait quoi, quatre ans, mais il n’avait pas changé, il avait toujours cette silhouette agréable à l’œil, toujours ce visage de beau gosse bien bronzé, bien propret, le type un peu parfait, et il semblait légèrement renfrogné. Nos deux regards se croisèrent, à la vitesse de la lumière, alors que je subissais la liquéfaction de mes entrailles, et je compris qu’il m’avait reconnu. Romero, putain, tu débarquais comme ça, pour ta chérie ? Tu me foutais dans une merde monumentale, tu n’avais pas idée – pire encore, je n’en avais pas idée non plus. Tout le monde près de nous l’avait vu, Damien, la Baltringue, les autres, il était impossible à camoufler, et ce bâtard m’avait vu. Je ressentis une sorte de bouffée de désespoir qui gonfla ma gorge, alors sans m’en rendre compte, j’avais fait la seule stratégie sensée : d’un petit pas, je m’étais rapproché de lui, puis je lui avais envoyé une mandale surprise dans le ventre, de la violence la plus pure dont j’étais capable.

« ESPION ! »

Romero cria de douleur, s’écrasa contre un mur de la grande salle telle une poupée de chiffons, et retomba, complètement estomaqué, ayant laissé ici et là des gerbes de sang. J’étais sur lui avant tout le monde, en traversant les distances à une vitesse ahurissante, puis je pris le corps, il essaya de s’agripper à moi par désespoir, et je l’envoyais contre un autre mur, encore une fois, avec toute la force dont j’étais capable. Il s’éclata la gueule contre lui et en poussant un gémissement terrible de douleur. Je le soulevai et vis que son visage n’avait plus rien de beau – il était tordu par la douleur et les blessures. Et encore une fois, je sentis qu’il me reconnut. Pour faire disparaître ce regard, je lui envoyai un coup de boule monumental qui aurait pu tuer une bonne partie des spectateurs ici présents. Spectateurs qui se mirent à m’encourager, à gueuler de le tuer et tout. Alors je lui envoyai un coup de poing dans l’estomac, puis le projetai une nouvelle fois dans la pièce, où il atterrit si durement contre le sol que j’aurais cru que son crâne avait explosé, tandis que des fissures de béton étaient apparues derrière.

Léo était sorti d’un autre couloir mais ne semblait rien faire pour m’arrêter, les autres m’encourageaient à buter cet enfoiré d’espion, et moi, j’étais complètement tétanisé. Je ne pouvais pas utiliser mon pouvoir, si je mettais mal en scène sa disparition, on pourrait m’accuser, puis il y avait des grandes chances que d’autres parmi nous puissent être capables de détecter mes portes – Damien, par hasard, et donc, elles étaient inutilisables. Je ne pouvais pas briser ma couverture, non ? N’est-ce pas ? Pourquoi pas ?

C’était trop tard, il était allongé, sur le dos, se tordant de cassures prévisibles et crachant tout son sang qui lui recouvrait maintenant le visage, et moi, je me posai sur lui pour le bloquer, et lui décochai un coup de poing terrible dont l’écho fut perceptible pour tous. Romero était un vieux de la vieille, un ancien très bon Voyageur… ce qui le rendait très résistant. Je lui donnai un autre coup, et une nouvelle langue de sang décora le sol et le mur le plus proche. Il me regardait, il me comprenait pas, surtout parce qu’il voyait que j’étais aussi apeuré que lui. Il tenta de dire quelque chose – BAM ! – il s’en reçut une, il essaya à nouveau, complètement sonné – BAM ! – une autre qui fit craquer des vertèbres. Il était complètement groggy, encore vivant, et les hourras derrière moi me pétrifiaient alors que je trouvais une façon de le sauver. Un autre poing, ça craqua quelque chose, ça fit perdre ses dents. Désolé Romero, désolé désolé désolé, je cherche un moyen pour te tirer de là, je cherche, je cherche, je ne veux pas t’infliger ça, je dois te sauver, je dois me sauver. Une autre attaque qui lui brisa la mâchoire, mais il tint bon. J’avais les poings et le haut couverts de son sang à lui ; je remarquai que quand il essayait de respirer, ça faisait des bulles dans sa bouche. BAM ! Un autre coup qui fut acclamé par la critique. J’attendais une aide extérieure, une occasion pour ne pas continuer, pour l’épargner, allez, s’il vous plaît !

Et cette occasion eut lieu, par miracle ! Salomé sortit de son bureau et regarda la scène. Les gens lui disaient que c’était un espion et qu’on le corrigeait, je la regardais, j’avais arrêté de torturer ma victime, et je cherchais quoi faire dans ses yeux. Allez, ordonne qu’on l’interroge ! Il ne pourrait rien dire actuellement et je pourrais tenter de le sauver entre temps ! Salomé ne réfléchit pas très longtemps, elle murmura quelque chose que je n’entendis pas, la foule était trop forte et mes oreilles, trop sourdes. Mais la foule hurla son délire. Romero était condamné à mort. Et j’étais le bourreau.

« Je suis désolé… » que je lui dis tout bas, d’une voix pâle comme la mort ; pas sûr qu’il ait compris.

Je le cognai violemment. Une fois, deux fois, trois fois… ! Et non, encore vivant. Je préparai un dernier coup.
Quatre fois.
Je sentis l’ultime crac. Bouclé, cervicales brisées. Plus de respiration.
Il était mort de mes mains. J’étais aussi immobile que lui, la bouche semi-ouverte comme un con.
Il disparut, laissant comme seuls souvenirs des gerbes de sang partout sur le sol. Et moi, comme un pauvre connard, je tremblais comme je n’avais jamais tremblé de ma vie, les larmes aux bords des yeux et le vomi pas loin.

Les autres m’entouraient, me félicitaient, plus d’espion, youpi, c’était la fête ! Je réussis, par un effort aussi surhumain que d’achever Romero, de leur dire d’une voix presque neutre qu’il fallait que je coure prévenir Emy, elle serait jalouse.

Une seconde plus tard, j’étais à des kilomètres de là, puis je vomis tout ce que contenait mon estomac, absolument tout. Puis quand ce fut terminé, ce fut de la bile, puis du sang. J’étais proprement incapable de mettre un mot sur la lâcheté et l’atrocité dont j’avais fait preuve. Mon épuisement, ma colère contre lui, la surprise, ce n’étaient même pas des excuses. J’avais tué quelqu’un sauvagement, un innocent. Comment vivre après ça ? Qu’est-ce que je devais faire ? Comment me punir assez violemment pour concevoir à continuer ma vie ? J’étais détruit, les yeux brûlants de larme, dans le vague, la tête lourde et horrifiée.

__

Je n’allai pas au restaurant ce jour-là. J’attendis que Marine s’en aille, puis je me décomposai, je me tuais dans ma tête, plusieurs fois. Ce n’était pas pleurer ou hurler, c’était me détruire intérieurement, me couvrir d’insultes, me frapper moi-même, m’arracher de la peau avec des ongles, me rappeler que j’étais la pire des merdes, que mon code de l’honneur, il ne valait plus rien, que j’avais tout brûlé en moi, que je n’étais plus qu’un mec qui parlait fort mais qui dessous, ne valait rien. J’étais plus un homme. Plus jamais je ne pourrais l’être.
Et toutes ces pensées me détruisirent pendant plusieurs heures, où je ne fis rien sinon me remémorer la scène où je lui brisais le visage, où je faisais sortir le sang de son corps, que je lui cassais des os sans même qu’il n’ait prononcé un mot, sauf que dans ma tête, la scène durait une infinité de temps ; j’étais affreux une infinité de temps.

Sous le soleil de quatorze heures, alors que mes yeux rouges cernés de sombre commençaient doucement à se remettre de ce drôle de chagrin, cette culpabilité qui m’effondrait, Marine revint, totalement inconsciente de toutes les situations qui me frappaient, elle était même plutôt enjouée : il ne faisait pas loin d’être beau dehors. Le cœur balançant, l’esprit miné, il était si facile de faire des conneries. Damien disait qu’il y avait un sentiment affectif réciproque chez l’un et chez l’autre ? Un petit sentiment de rien du tout, je pouvais encore le balayer. J’avais déjà tout dit à propos de Dreamland à Laura, une simple Rêveuse, je pouvais recommencer. Je fis, certain :

« Marine ? Tu peux t’asseoir quelque part s’il te plaît ? J’ai quelque chose à te dire qui risque de piquer un peu. »

Intriguée, elle m’obéit, et sortant de ma pièce exigüe, je la vis posée sur le lit, déformant les couettes et me demandant s’il y avait un problème. Je me pinçai le nez en lui disant que oui, et m’assieds près d’elle, sans la regarder, les mains gigotant : je ne me sentais pas plus con de lui parler de Dreamland que d’essayer de briser son affection avec Damien. Mais je ne serais plus seul pour des raisons absurdes, j’en avais marre qu’on me jette tout le temps comme une merde dès qu’une autre solution se proposait. J’avais l’impression, dans la course aux sentiments, de n’être le premier dans le cœur des gens que quand il n’y avait aucun concurrent. Regardez, il suffisait juste que Damien vienne, et il brisait toute ma relation avec Marine en quoi, quelques regards, quelques phrases, quelques SMS envoyés ?

« Il faut que je te prévienne à propos de Damien : c’est pas un chic type. Je crois qu’il est en train de se rapprocher de toi, non ?
_ On s’écrit, en tout cas.
_ Il n’écrit pas pour te draguer, il veut juste se rapprocher de toi pour se rapprocher de moi.
_ Qu’est-ce que tu racontes ?
_ Prépare-toi. »
lui dis-je en me relevant, alors que je réveillais mon ordi. J’allai sur le site ‘officiel’ et international des Voyageurs, et dès que la page principale s’était chargée, je l’invitais à s’approcher. Je priais pour que ça marche : « Il faut que tu saches une chose qui est généralement secrète, Marine. Et surtout, ne cherche pas à m’interrompre, écoute-moi jusqu’au bout, tout ce que je vais te dire est la stricte vérité : nous, les gens normaux, naviguons dans deux mondes, le réel la journée, et celui des rêves la nuit. Quelques personnes arrivent à être pleinement conscientes de leurs rêves et deviennent des Voyageurs qui peuvent arpenter ce monde de rêves. » Elle semblait hagarde, je reportais mon attention sur l’écran de mon portable et conclus au plus vite : « Damien fait partie de ces personnes, et moi aussi. Vu que nous sommes ennemis la nuit, il cherche à m’atteindre le jour et se sert de toi. Il fait partie d’une or…
_ Ed… Je suis désolé, mais je sais tout ça. »
Ma première réaction fut la satisfaction : ah bah tant mieux, si elle était déjà au courant… Puis la seconde, plus rationnelle, était de savoir comment. Je m’assombris d’un coup, sans trop savoir pourquoi, ou alors parce que j’anticipais que mon argument perdait son statut d’autorité, et répondis, bêta, déjà perdu :
« Quoi ? Comment ?
_ Je suis une Voyageuse moi aussi. »
Le choc était présent, mais pas si rude que ça.
« C’est… incroyable. C’est bien.
_ Non, c’est pas bien, Ed. J’aurais pu te le dire plus tôt, beaucoup plus tôt, mais je me cachais. »
Ah bon ? Elle semblait légèrement affolée. J’attendais la suite qui ne tarda pas à arriver, et me mis en colère bien avant d’entendre les justifications parce que je sentais qu’à la fin, elle lui dirait ce que m’avait dit Damien : que leur relation n’était pas demandée par Godland. « J’ai su très vite que tes absences à la fin de notre couple étaient dues à Dreamland et que tu avais décidé de ne pas m’en parler. Tu es parti à Montpellier quelques mois plus tard, alors que je devenais Voyageuse et que je comprenais ta situation, mais c’était trop tard pour te pardonner : tu avais déjà déménagé, on s’était déjà engueulés cent fois, on ne pouvait plus se voir, tu te souviens ?
_ Ouais… »
Je m’en souvenais trop bien.
« Je ne me sentais pas arriver comme une fleur en disant qu’en fait, tout ça, c’était du vent. J’étais un peu une conne à l’époque aussi, et j’avais déjà trouvé quelqu’un d’autre. Je ne voulais pas te faire encore plus de mal. » Je ne comprenais pas ce qui la perturbait autant, mais les années avaient passé depuis, et j’imaginais que je serais devenu dingue à cette époque si elle me l’avait effectivement annoncé après me l’avoir caché ; mais là, je manquais salement de clairvoyance. Il était temps d’être venimeux. Injuste, mais ça serait défoulant.
« C’est pas si grave que ça. Vraiment. Regarde, tu es au courant que je suis sur Dreamland, tu y es aussi, mais il suffit d’un autre mec pour m’oublier quand même. » L’accusation était douloureuse pour elle, ça se sentait. Elle comprit qu’elle se trouvait dans son droit d’aller voir ailleurs, mais que ça me faisait cruellement chier, moi.
« Est-ce que tu veux qu’on en discute, Ed ? » Pour qu’elle se déculpabilise et me fasse me sentir con ? Certainement pas.
« Je m’en fous, Marine.
_ Je suis désolée. Nous ne nous sommes pas mis en couple justement pour éviter ces problèmes.
_ Je suis pas bon à pas être en couple. Je voulais t’en parler justement, et c’est tombé au mauvais moment. »
Voilà, c’était lancé – ce n’était pas méchant, ni un mensonge, mais ça me soulageait. Mon seul but était de la faire culpabiliser, c’était la seule chose qui me faisait activer mon cerveau.
« Je suis vraiment désolée, alors… Ça tombe au mauvais moment. Je te promets qu’il ne se servira pas de moi pour t’approcher. Essaie de me dire ce que je dois cacher ou pas.
_ C’est gentil.
_ Fais pas cette tête, Ed.
_ Tu veux que je fasse quoi comme tête ? Que je sourie ? Ce type est mon ami d’enfance, maintenant, il veut me buter, je dois me cacher de lui, et tu remues ton cul devant lui en prime, c’est génial, chuis ravi. Super journée. »
Elle sembla se contrôler intèrieurement, mais elle cèderait vite.
« Bon, je vais partir alors », dit-elle, vexée et essayant de rester dans le ton de la compréhension tout en serrant les dents. « On discutera de ça plus tard si tu veux.
_ On discutera de rien. Ciao. »
La porte claqua plus fort que prévu.

Génial, la situation était encore pire qu’avant. Au vu du ton de la discussion, la colocation allait devenir difficile. Je savais que je n’aurais pas dû la prendre en coloc, je le savais. Si, elle m’avait apporté des choses, mais le prix à payer à la fin n’était-il pas trop cher ? J’étais triste, j’étais furax, j’en avais marre !

Deux heures plus tard, Marine me prévint sobrement, par SMS, qu’elle ne serait pas là ce soir, et de ce que je comprenais, c’est qu’elle allait chez Damien, ou alors à la maison de vacances où il résidait actuellement. Et encore plus tard, en début de soirée, ce fut encore pire : le vétérinaire de Bourritos. Je décrochai en priant et en serrant les dents : oh non, pitié, pas de mauvaise nouvelle, j’allais craquer.

Sans que je ne m’en rende compte, encore une fois, je sautais une période de temps d’un coup, j’étais dans une salle aux couleurs bariolées, je patientais dans une salle d’attente, puis on prononça mon nom, je me levai et fis face au docteur, il était plus petit que moi, avait un bouc poivre et sel et son ton de voix me faisait comprendre ce qu’il me disait sans que ses mots n’arrivent jusqu’à moi. Je voyais ses lèvres curieuses, qui gesticulaient sans rien dire pendant plusieurs minutes, le visage était flou.

« Monsieur Free ? Est-ce que vous m’entendez ?
_ Pardon ? »
Quoi ?
« Je sais que c’est une décision horrible que je vais vous demander. Mais votre chat a encore deux mois à vivre, et il souffrira terriblement.
_ Je ne veux pas qu’il souffre. »
Voix blanche…
« Signez ici alors. », conclut-il, en me présentant trois documents extrêmement banals. Je signai. Puis je lâchai le crayon à-côté, je bouffais mes lèvres pour éviter d’exploser en larmes devant lui.
« Je peux lui dire au revoir ?
_ Bien sûr, on va vous le chercher. »


Ils se trompèrent d’abord de chat, mais ensuite, une cage bleue et blanc libéra Bourritos, devant moi, dans la salle. Il miaula quand il me vit, et même si ça semblait énormément difficile pour lui, il se mit à marcher comme il le put, puis à se lover dans mes bras alors que j’étais accroupi. Je le pris contre moi, tout doucement, ses pattes se posaient sur moi, il essaya de ronronner mais c’était à peine audible. Je ne savais même pas ce qu’il avait en plus, je n’avais pas écouté. Je le caressai doucement entre les oreilles, d’un mouvement lent.

« Salut vieux. Comment tu vas ? »

Je fus incapable d’en dire plus, absolument incapable, je fondis en larmes. Je pleurai comme un mec, ce qui était encore pire, les filles s’en donnaient à cœur joie de pleurer, elles pleuraient très bien. Les hommes, non, ils savaient pas pleurer, et c’était encore plus déchirant. J’avais la bouche grande ouverte, la main devant le visage comme pour retenir ce qui ne pouvait pas être retenu, des hoquets terribles à la place de sanglots, et des larmes très fines sur un visage très rouge. Lui comprenait que dalle, il avait posé sa tête quelque part sur moi et essayait de trouver la position la plus confortable pour dormir, avant que je ne le prenne et que je le ramène la maison, avant que la routine entre nous continue, avec le dodo, la bouffe le matin, les longues séances de sieste avant de me retrouver et de manger le soir, de me câliner quelques fois, quand il était vraiment heureux de me revoir.

Un moment, il s’en alla, je ne sus comment, j’essayais de le retenir, mais comme j’étais incapable de terminer mes mots, j’étais incapable de terminer mon geste, mon bras à moitié en avant alors qu’une paire de mains le remettait dans sa cage. J’essayais de lui dire un mot d’adieu, un simple « au revoir », n’importe quoi, n’importe quel mot aurait été bien, mais je me mis à pleurer encore, me levant.

« S’il vous plaît… juste encore un peu... » La dernière chose que je vis de lui fut ses yeux entourés de sa fourrure orange, à travers les barreaux de la cage, qui me regardaient sans comprendre. Une des vétérinaires âgée de cinquante ans, prise d’affection, me serra dans ses bras rapidement et me demanda si je voulais un verre d’eau.

Je terminai dans la salle d’attente encore une fois, il n’y avait plus personne, j’étais assis près du sol, je cherchai à récupérer, les yeux baissés. Bourritos parti. Je l’avais tué, après Romero, j’étais parfait. Bourritos absent, quoi faire maintenant ? Après tout ce qui s’était passé cette semaine, comment être heureux ? Je le serai certainement… Et c’était le pire. Mais je me rémémorai juste cette dernière seconde où je le vis, encore, encore et encore… C’était la dernière fois que je le voyais.

Quelqu’un passa un bras autour de mes épaules : c’était Marine. Elle me dit que les vétérinaires l’avaient prévenu elle aussi, qu’elle avait fait sauter le rendez-vous pour venir (je me dis que j’aurais préféré qu’elle l’ait, son rendez-vous, tant qu’on me rendait Bourritos), et qu’elle était désolée, tellement désolée. Elle pleura peut-être un peu, elle le connaissait déjà depuis plusieurs mois, puis c’était un chat facile à vivre. Je la remerciai très fort.

« Il a eu une vie super grâce à toi. Il n’était presque pas stressé, c’est très rare chez un chat.
_ Tu sais que… »
, je changeais totalement de sujet, « … Bourritos, je l’écrivais avec un ‘o’ et un ‘u’, alors que c’était juste un ‘u’. Personne ne m’a jamais fait la moindre remarque, ça semblait normal pour tout le monde.
_ Ed, chuuut… Il t’aimait aussi. Il n’était stressé que quand tu n’étais pas là. »
J’acquiesçai. Mais ça ne changeait rien : Bourritos était mort.

__

Je passais cette nuit-là au Royaume des Chats. Allez savoir pourquoi. N’ayant rien à faire, n’étant pas assez connu la tête rasée pour faire peur aux vieux matous, je m’aventurais dans la capitale, essayant de chercher un habitant qui ressemblerait à Bourritos. Mais aucun ne correspondait, c’était à se demander ce que je faisais ici, si ce n’était pas pour terminer le deuil. Je n’avais pas récupéré le corps, je ne le récupérais pas, je ne me souvins pas pourquoi. Ce n’était pas grave, je n’avais pas un lieu où je pourrais l’enterrer dignement. Je n’avais aucune idée de ce qu’il allait devenir.

Marcher au milieu des matous ne me faisait ni chaud ni froid, je parcourais les rues tel un fantôme, reconnaissant quelques fois des lieux que j’avais déjà arpentés dans un passé teeellement lointain. Au final, je ne fis que ça, marcher, me reposer, contempler les félins dans un délire morbide, passer ma nuit à ne rien faire. Aucun événement ne tenta de m’étrangler, faire sauter ma couverture ou m’annoncer des nouvelles plus graves encore. J’étais juste vide, à ne rien faire, ne rien penser. Au final, même sans rituel, j’étais en train de le faire mon deuil. J’imaginais déjà mes parents : te mettre dans un état pareil pour un animal. Me mettre dans un état pareil pour un ami, plutôt. Puis, le début de la semaine m’avait bien perturbé aussi. Mais là, enfin, je pris du repos, et ça me fit énormément de bien. Je n’étais pas à péter la forme, mais j’arrêtais de me faire du mouron pour le passé. Je me ferais pardonner dignement à Romero dès que j’en aurais l’occasion. Il fallait que je me reprenne. J’avais une entreprise à tenir le lendemain. J’avais un trou dans la poitrine quand même, un vide, un manque.
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MessageSujet: Re: Gods, King and Baby Seal Lun 9 Jan 2017 - 0:35
12/ ... SE RELEVER MILLE





  La médecine orientale affirmait que les soins, et les maladies, touchaient autant au corps physique qu’au corps mental et qu’il fallait s’occuper des deux pour une guérison efficace. Partant de ce postulat, nulle surprise que je tombe malade dès mon réveil, atteint d’une vilaine grippe qui m’affaiblissait considérablement et m’empêchait d’aller au travail – deux fois de suite quand même, j’espérais que ça ne pesait pas trop sur les emplois du temps des autres. Je m’excusais vingt fois à Laura au moins, mais elle me garantit que tout allait bien, ça irait, il fallait que je me repose. Me reposer, tiens… Pas con. Mais en attendant, j’avais mal partout, je n’arrivais plus à manger, la semaine des nouvelles horribles ne pouvait pas se terminer autrement.

  Marine s’en était allée en me laissant des médicaments à-côté, et je jurai que dans son regard, alors qu’elle pensait que je ne faisais pas attention, il y avait une sorte de pitié envers moi. J’en étais réduit à un pauvre corps dans un tas de draps froissés, qui toussait et qu’avait du mal à se traîner jusqu’à la pissotière.

  La matinée se passa très mal, mais à la fin de l’après-midi, je me portais déjà mieux sur mes deux jambes et étais capable de sortir de chez moi, bien emmitouflé dans une écharpe que j’aurais juré un cadeau de mon frère. Je n’allais pas dehors, oh non, je n’avais rien à y faire, je savais parfaitement que cette journée, comme ma dernière nuit, ne devait être destinée qu’à un repos énorme pour me remettre mentalement de mes dernières péripéties.

  Je descendis juste toutes les marches afin de vérifier ma boîte aux lettres. Non, ça va, il n’y avait rien. J’entendis des petits pas descendre dans les escaliers (ce n’était donc pas Madame Pomme, qui avait ce rapport très particulier avec le vacarme : elle ne le supportait pas, mais était sourde quand elle en était en la cause), et vis alors une de mes voisines, Madame Maloueste. Je vous rassurais, c’était bien un surnom. Le genre de femmes qui avait vieilli trop vite, et qui vivait entouré de ses chats, je lui confiais Bourritos quand je partais en vacances. Elle ressemblait à une Rosalie Blum éteinte et légèrement folle. Elle parlait à voix basse, ne voyait presque rien et pestait contre tout et son contraire. Je priais pour qu’elle ne m’adresse pas la parole, j’étais trop épuisé pour tenir une conversation avec quelqu’un qui considérait qu’un dialogue devait toujours ressembler à du Ionesco. Je fis mine de fouiller ma boîte aux lettres encore plus en profondeur, testant le second fond qui n’existait pas.

« Monsieur Free. » Mes épaules se levèrent légèrement. « J’ai un souci, vous pouvez venir voir ? »

  Je n’étais pas en état de l’aider, mais encore moins de refuser l’aide à une vieille dame qui me dépannait toujours de Bourritos. Je montais avec elle au cinquième étage, et elle me fit entrer dans son appartement qui puait la litière pour chats. Merde, c’était infâme. Elle me demanda si je voulais boire quelque chose, mais je refusais prestement. Elle me fit venir dans le salon où une rockingchair se balançait sous les assauts de chats en tout genre. Il y avait sur un meuble une vieille télé cathodique, et des fissures apparaissaient ici et là sur les murs et les plafonds sans que ça ait l’air de la déranger. Un vrai appartement de vieille marraine. Madame Maloueste se dépêcha d’avancer, et de bras lestes, elle récupéra un petit chaton sur le sol qui était tout blanc, avec de grands poils.

« Des gens me l’ont amené, mais je ne peux pas me permettre d’avoir un seizième chat. Tenez, je vous l’offre, il est de trop ici.
_ Madame, c’est gentil, mais je…
_ Tttt jeune homme. Votre amie m’a tout dit... Je suis désolée pour votre chat. Il avait des poils magnifiques, un vrai noir de jais. »
Je n’osais pas lui dire qu’on ne parlait pas du même chat. « Je suis terriblement désolée pour vous, on ne s’habitue jamais à perdre des gens qu’on aime. C’est pour ça que je me permets de vous l’offrir. Il n’a pas encore de nom, mais vous avez un talent pour les trouver, je le sens. » Elle devait aussi me confondre avec quelqu’un d’autre. Je regardais la petite boule de poils qui se débattait tout doucement dans ses bras en émettant un miaulement minuscule. Tout tout blanc, avec des grands yeux bleus, et des longs poils. Il était mimi comme tout, mais…
« Je ne peux pas remplacer Bourritos comme ça.
_ Bourritos… »
Elle sembla revenir sur mon talent des noms. « Il n’est pas là pour remplacer votre chat. Personne ne peut remplacer quelqu’un qu’on aime. Cependant, il peut vous réconforter lors des moments difficiles.
_ Et beh…
_ Tous les chats savent faire cela, j’en sais quelque chose, j’en ai quinze rien que pour ça. »
, admit-elle avec un petit sourire triste. Elle avait des yeux gris par-dessous ses verres, qui semblaient vouloir dire tellement de choses. Elle me le tendit, et je m’en saisis. Machinalement, par la force de l’habitude, je le posai de telle manière à ce que ses pattes reposent sur mon épaule, et il se mit à renifler ma nuque. « Prenez-le, Monsieur Free. Si ça ne colle pas, vous pourrez toujours me le rendre. » Je réfléchis plusieurs instants, sans rien dire, sentant la petite boule de poils se frotter contre moi et essayer de me mordre. Il était minuscule, mais devait avoir trois mois déjà. Je voulus refuser, mais puis non. L’appartement ferait vide sans Bourritos, et je sentais un petit feeling avec ce chaton. Il était déjà bien plus mignon que l’oreiller vivant que je m’étais trimballé.
« Merci madame.
_ Merci à toi. Aime-le comme tu peux. Et pour Fajitas…
_ Bourritos.
_ Oui oui, je sais, pour Bourritos, sache que si son âme est quelque part ailleurs, vous vous retrouverez. Et que si on meurt définitivement, alors tu n’as plus à t’en faire pour lui.
_ C’est un peu cynique.
_ On le devient toujours quand on est entourés de ces sales bêtes. Allez, maintenant ouste, dépêche-toi de lui montrer son nouveau chez-lui. »


  Légèrement abasourdi par cette nouveauté, je fis ce qu’elle me demanda sans trop chercher à réfléchir à l’avenir. Je posai le petit bouchon sur mon canapé (son canapé à lui maintenant), et il fit exactement comme tous les chats : il flaira partout. Voir ce petit bonhomme pendant une heure fouiller tous les coins fut rafraichissant, ça me faisait penser à autre chose, puis c’était toujours mignon de voir un animal aussi curieux, fouiner partout, miauler quelques fois, et commencer à élaborer des points d’intérêt en reniflant la litière, ou bien la gamelle où sentait encore la bouffe. Lui par contre, c’était l’inverse de Bourritos : il était vif, fonçait partout quitte à se coller dans tous les coins, et me gratifiait même de quarts d’heure de folie dans lesquels il sprintait autour de la maison dans le but inavoué de détruire le plus d’objets possibles. La comparaison m’arracha tout de même du chagrin que je ne parvins à refouler. Je ne pouvais pas remplacer mon chat… mais comme l’avait si bien dit Maloueste, ce n’était pas le but de ce chaton.

  Je tentai de lui trouver un nom, après un éternuement qui le fit sursauter, mais maintenant, la vieille m’avait mis la pression, je n’eus aucune idée, testai plusieurs échantillons mentalement, les soupesai, abandonnai, remettai la lampe sur son support car il venait de la faire tomber, puis finalement, rien. Je vis le petit chaton s’endormir sur la box internet, qui était assez grande pour lui. Bon, ça ne servait à rien d’attendre une réponse miracle, je me relevai et me remis au lit. Je ne parvins pas à m’endormir, tant mieux, mais au moins, je somnolai et ça, ça ne demandait pas trop d’efforts. Tard dans la nuit, juste avant minuit, je demandai par SMS à Laura s’il y avait eu des nouvelles, ainsi que les chiffres, mais rien de spécial par rapport aux autres journées. Voilà de quoi m’aider à m’endormir.

__

  Emy et moi formions le duo le plus silencieux de la soirée ; on était tous les deux abasourdis par ce qui nous était arrivés récemment, elle plus que moi d’ailleurs, elle devait être dans une mélasse de négativité que je ne pouvais même pas deviner. Mais au moins, on était là, envers et contre tous, et Salomé nous donna notre prochaine mission, un petit raffut pour faire fuir la concurrence à Carnaval Garbage, elle mordait un peu trop fort sur notre terrain, et il fallait la déloger de là, et faire passer un message éloquent.

  Il y avait Monsieur Lacroix et Monsieur Lafleur au bunker aujourd’hui, mais à part transmettre des infos à notre nouvelle secrétaire, ils restaient dans leur coin. On allait leur parler un peu, pour savoir comment ils allaient, avoir des nouvelles de Godland dans sa globalité, mais ils nous dirent que tout allait bien, nos différents commerces, bien que sous-exploités car très parcellaires, ne perdaient pas de terrain, et qu’on ne se faisait pas attaquer trop méchamment quand on croisait nos gars. Puis à un moment ou à un autre, dans la discussion, Mr. Lacroix réussit à se vanter de l’apport incroyable que leur paire apportait, si bien qu’Emy leur ria au visage :

« Si vous êtes si doués, allez défoncer Oliveira sur le champ, à la prochaine nuit.
_ Je ne suis pas Voyageur »
, prononça Mr. Lafleur en levant la main.
« Et puis de toute manière, ils nous attendent certainement. Si je me pointais en pensant à eux, ils me plomberaient rapidement avant même que j’ai conscience d’arriver. Puis de toute manière, Oliveira, c’est juste une berseker, ça ferait un joli combat, mais rien de très intéressant. La cible, même s'il doit attendre qu'on pense à lui avec les autres pour nous abattre, c’est le Ed Free.
_ Parce qu’il est très fort ? »
, osais-je demander, l’air de rien, en relevant la tête. Ça n’avait pas marché avec Salomé, peut-être que venant d’un combattant…
« Surtout parce qu’il forme un duo avec Jacob. Monsieur Lafleur et moi, on cherche les duos de combattants, ça donne plus de challenge.
_ C’est généralement décevant de toute manière aussi.
_ Puis, le Ed Free, j’ai suivi son parcours. Il me fait penser à moi à mes débuts.
_ Ça reste quelqu’un du bon côté, non ?
_ Oh, mais je l’ai été. Puis à un moment, désillusions sur désillusions, et tu te rends compte que le monde est pourri, et que le seul côté qui te décevra pas, c’est le tien. »
Le ton dont il prononça ces derniers mots me les cloua à l’esprit, comme s’ils étaient assez vrais, quelque part, pour que je ne puisse les ignorer.

  On se quitta dessus, et je laissais même Emy de côté, j’allais faire une petite balade en ville – en vérité, trouver les indications de Fino. Il avait eu le temps de me répondre normalement, j’aurais de nouvelles missions à remplir certainement, vu le grand pas en avant que j’avais fait. Je trouvai le message dans la bonne boîte aux lettres, et je déchiffrai moi-même le message caché dans de la comptabilité :

« Ai fait scission avec les autres, mais ils ne le savent pas. On n’est que deux. Nouvel objectif : comprendre ce que fait Adrien ici. Puis chier sur Godland.
Mange du foin. »


  Je ne pouvais pas faire confiance à Godland évidemment, vu que c’était surtout eux qui ne me faisaient pas confiance, et je ne pouvais plus compter sur les alliés que s’était dégotté Fino. Comme quoi, les dernières paroles de Lacroix n’étaient pas si fausses que ça. Au final, le seul camp qui comptait, c’était le sien.

__

  Le lendemain, j’étais réveillé tôt, seul, Marine n’était pas revenue comme de bien entendu… Attendez, où se trouvait le chat ? Je réussis à le repérer qui s’était endormi sur le placard de la salle de bains, il ne me fallut que douze minutes.

« Mais qu’est-ce que tu fous là, toi ? » Oh punaise, il était adorable. Et là, il se mit même à bâiller. Une véritable petite peluche. Si je n’étais pas devenu un chef d’entreprise, je l’aurais serré contre moi tel un vieux fou. « Si t’as faim, c’est maintenant », que je lui rajoutai en me grattant la raie. Il ne me comprit évidemment pas (il était trop jeune pour ça), mais le bruit des croquettes qui dansaient dans leur boîte tenait du langage universel. Pendant qu’il se mit à dévorer sa gamelle, je le caressai et prononçai à haute voix : « Je vais t’appeler Blanco. Je pense. » Il s’en ficha cordialement.

  Allant mieux (sans compter la fatigue émotionnelle de Romero et de Bourritos que je portais, lourd en moi), ça faisait plaisir, je retournai au travail dès neuf heures du matin, un peu d’administration jusqu’à ce qu’Holden, puis l’équipe du midi arrivent. Je les aidais à ouvrir à onze heures trente, mais je n’étais pas certain d’avoir du monde. Puis, l’équipe était légèrement trop grande, les plannings avaient été pensés sans moi. Sophie me demanda comment j’allais, je la remerciai, Steeve voulut savoir si j’étais toujours malade, et quand je lui dis que non, c’était passé, il cessa de balader sa main dans sa poche. Il avait un médoc surprise pour moi ? Légal ?

  Trop tard pour faire toutes les vérifications, une première personne arriva. Je reconnus Jeanne. Pas maquillée, les yeux un peu cernés et l’air d’une nuit qui avait été trop courte, elle s’installa à une table et s’effondra à moitié dessus, marmonnant sa commande et demandant par pitié, un jus d’orange. C’était bizarre qu’elle ne soit pas avec son frère, mais je devinais aisément la raison. Je me rapprochais de sa table, et elle me reconnut, elle me fit un petit signe de la main et un Hey qui s’évapora dans l’air avant que je l’entende. Je me posais en-face d’elle, en mode « serveur cool », et qu’est-ce qui t’amène ici.

« Mon frère a ramené une dinde à la maison, donc j’ai dormi dans la cabane du jardin.
_ Ah sympa. Avec araignées et bêches ?
_ Rigole pas, la cabane de jardin de mon père, elle est plus grande que mon propre appart’. Et t’as vu, je suis la première arrivée, j’ai le droit à une réduc ?
_ T’as le droit de parler avec moi, y a rien à foutre pour le moment. »
Tellement rien à foutre que Mathieu se permit un subtil caméo :
« Il s’appelle Guillian, mais nous, on l’appelle Gui.
_ Bon Mathieu, je croyais que t’avais des salades à préparer avec Sophie.
_ Seul Ed peut donner des ordres, et tu n’es pas Ed, car Ed est sur Paris. »
Le regard, blasé et terrible à la fois, que je lui lançai fut si explicite qu’il aurait pu lire dedans les clauses de son licenciement. Cette scène aurait pu faire croire que l’Invocateur de Mollusques était con, mais j’étais persuadé qu’il se fichait juste de ma gueule.
« Bon, à part ça Gui, t’as fait quoi dans ta vie ? »

  J’eus à peine besoin de déformer la vérité sur ce coup. On continua tout de même la discussion quelques instants jusqu’à ce que son plat arrive, et vu qu’il y avait du monde qui commençait à pénétrer les défenses, je pris congé en plein milieu d’un débat animé sur le populisme.

« Si tu veux, je suis disponible après le service du midi, à quinze heures, on pourra continuer la discussion.
_ Pas de problème. On se donne rendez-vous où ? »
Elle avait répondu normalement, sur le même ton de la question.

  Quelque part, dans mon cerveau reptilien, ça disait : Damien, t’as pris Marine, alors j’allais essayer de prendre ta sœur. Comme si c’était aussi simple, Don Juan des poubelles. Comme si t’en avais vraiment envie. Rapidement balayé en plus par le fait que j’allais devoir continuer à me faire passer pour Gui auprès d’elle, et quelle que fut la relation, mentir sur son identité n’était jamais une bonne base. Mais ça serait une belle revanche. Je terminai par bien la regarder : si mon intuition me disait qu’elle était bien la Jeanne de mes souvenirs, les traits grandis, je gardais tout de même une vision floue de son visage d’enfant. Mais la lueur dans ses grands yeux étaient la même : quelque chose de vivace s’agitait en elle, ce n’était pas de l’hyperactivité, mais une énergie illimitée qu’elle créait en son sein. Elle aurait pu traverser des murs si elle le désirait. Ou les manger. Même complètement épuisée, elle turbinait plus que les serveurs.

  Ce service du midi fut deux fois plus long que d’habitude, dans mon esprit, mais étant le saint patron, quoiqu’en disait Matthieu, je réussis à me débarrasser des tâches les plus ingrates pour terminer plus tôt. Il suffisait juste que j’aille vers le parc, près du centre-ville, mais encore une fois, le trajet parut une éternité. Dans le tram, j’en profitais pour feuilleter ‘Management’, un journal auquel je m’étais habitué et qui s’amusait à détruire tous les conseils que m’avait prodigué Fino (sauf celui sur ‘battre ses employés’, car le journaliste ne s’était pas donné la peine d’écrire cette évidence). Une fois un article indigeste ingéré, je regardais le ciel, qui était d’un gris à tomber. En Avril, ne te découvre pas d’un fil. Il manquait plus qu’il se mette à pleuvoir. Quelques gouttes ridant la vitre se moquèrent de mes craintes, mais pas bien plus.

  Jeanne était assise sur un vieux banc vert, près d’un lampadaire plus foncé, et elle semblait écrire quelque chose, ou plutôt, essayer d’écrire quelque chose, tout en vérifiant que le temps ne se mette à pisser sur sa feuille. En m’approchant, je lui demandai, souriant :

« Alors, tu écris quoi ?
_ Hein ? Hey, ça va toujours ?
_ Toujours, et toi ?
_ Il fait froid, à part ça… Et j’écris. »
Un regard interrogateur plus tard, et elle craqua : « J’écris mon premier roman.
_ C’est génial. »
, dis-je en m’asseyant à-côté, ravi que sur l’escalade d’une discussion, je trouvai une prise si grosse que je pouvais me poser dessus. « Ça va parler de quoi ?
_ Ah non, ça, je peux pas te le dire. C’est top secret.
_ Fais pas ta radasse.
_ Classifié défense nationale ! »
Je me posai près d’elle, elle remit habilement sa feuille dans son porte-docs, et je changeai de stratégie, l’air de rien, l’air malin :
« Tu sais, tu peux me le dire. C’est important que tu le dises. C’est un exercice vital pour un auteur de savoir expliquer son roman en une phrase. » Elle me regarda, suspicieuse, mais après avoir cogité quelques temps, elle abdiqua :
« Une seule ?
_ Oui. Et le moins de mots possibles.
_ Laisse-moi réfléchir alors… »
Les auteurs adoraient les défis ; je le savais, j’en avais déjà interviewé un, cent ans plus tôt. « Trois sœurs apparaissent dans un monde magique, séparées, et elles mèneront chacun un voyage initiatique qui percutera celui des autres. » Je hochai avec un sourire.
« C’est de la fantasy ?
_ Non, du fantastique. Narnia Style.
_ Dreamland Style, plutôt. »
Elle fit mine de scruter les alentours, puis revint vers moi, en me chuchotant :
« C’est bien sur Dreamland, mais tu le dis à personne. J’essaie de soutirer des infos à mon frère pour respecter scrupuleusement les détails du monde. » Damien lui parlait bien de Dreamland, il semblait qu’elle gardait dans un coin de sa tête tout ce qu’il lui racontait. Trop heureux de cette perche, je rapprochais un peu mon visage du sien, et tout sourire :
« Tu sais, si tu veux, je peux te raconter tout ce que je sais. Je ne dirai rien à Damien.
_ Ça serait génial ! Je prends ! »
J’ouvris mes bras comme pour accueillir ces interrogations.
« Tu veux savoir quoi ? » Ce fut le déluge pendant le reste de la prochaine heure : elle me posa cinq mille questions différentes, et trop content de pouvoir l’aider, je lui en racontai normalement plus que ce que Guillian savait, mais c’était impossible que ça tilte à l’oreille de son frère, parce que c’était se-cret. Et dans l’instant surtout, je ne pensais pas à ce genre de choses : à peine remis de ma maladie, les événements précédents pesant toujours dans ma conscience, j’avais du mal à penser ne serait-ce que le programme de la soirée.

  On avait bougé tandis que je lui expliquais comment les Seigneurs pouvaient s’occuper de leurs Royaumes, et on était près d’une grande place où trônait une superbe fontaine. Jeanne se dépêcha de s’asseoir pour voir ce qu’il y avait dedans, et je la suivais. Je ne l’avais vu aucune fois prendre des notes sur ce que je disais, mais son regard suffisait : elle absorbait la plus insignifiante des infos. Je savais me taire quand elle ne m’écoutait pas, elle contemplait les rues de Montpellier avec une énergie dingue, on aurait cru qu’elle était dotée d’une hypermnésie. Cette façon d’observer, comme si elle profitait immensément des joies de sa curiosité, aiguisa mon intérêt. Je savais qu’elle était déjà venue ici, mais pas Gui, alors jouons le jeu.

« Tu connais Montpellier ?
_ C’est la ville de mon enfance. Ça fait quelque chose de la retrouver, je m’en lasse pas.
_ Tu as déménagé sur Lyon pour tes études ?
_ Oui, Damien l’avait fait, puis je l’ai suivi. »
Pour une fois, la fin de sa phrase était fermée. Je pourrais peut-être plus en savoir sur les Hesnay. Je lui demandais plus d’informations.
« Ma mère est partie, et ça a détruit complètement la famille.
_ Partie où ? »
Je n’avais pas saisi de suite, je le regrettai aussitôt sous les mots qui arrivèrent telle une guillotine :
« Partie, et bien, partie partie. » Oh non.

  La Mort était bien trop proche de moi cette dernière semaine, comme si elle me chuchotait à l’oreille que c’était bientôt à mon tour. Je ne savais plus comment elle s’appelait, la mère Hesnay, mais j’étais loin de me douter qu’elle était, ben… partie partie. En même temps, mes parents, prude sur les sujets sensibles, nous avaient tus ce qui s’était passé à la famille. Il y avait un moment où l’on allait en vacances chez des gens, puis un autre moment où c’était terminé, on allait plutôt ailleurs, dans le Pays Basque. Quand on est gosses, on ne pose pas de questions, on profite, et si on cherchait quand même à savoir, on avait le droit à une réponse évasive qui nous suffisait largement : une réponse était une réponse.

« Je suis vraiment désolé, je savais pas, Damien m’a rien…
_ C’est pas grave, c’était il y a longtemps, quelques années, cinq si je compte bien. La nouvelle de sa mort a été dure, mais surtout, ça a été long. C’est… et bien, en partie à cause de mon père. Ils revenaient d’une soirée arrosée, je crois qu’ils se sont disputés, mon père tenait le volant, et là, accident de voiture. Le padre s’en est bien tiré, mais pas elle. Depuis, il est en dépression, il ne goûte plus à rien dans la vie, il est devenu morne et sinistre, Damien déteste ça, et vu que tous les amis de la famille passaient par elle, et qu’ils savaient que c’était à cause de lui qu’elle est décédée, ils ont coupé tout contact.
_ Putain… »
Je regardais en-face de moi, méditant cette histoire atroce.
« Ce n’est pas mon père qui n’en a pas terminé avec le deuil, c’est le deuil qui n’en a pas terminé avec lui. Il préfère rester seul, c’est la punition qu’il s’inflige. Au début, c’était atroce : il avait posé tous ses congés pour ne rien faire, il n’osait plus conduire, sortir, ou s’approcher de quelqu’un.
_ C’est lui qui doit souffrir le plus, non ? »
Je me demandais si ma question était déplacée, mais Jeanne y répondit par un haussement des épaules et répondit :
« Oui. Mais… » Elle était gênée. « … Il n’a pas envie d’aide, il ne veut pas déménager, et… personne n’a envie de l’aider. Damien a abandonné l’idée de le faire partir d’ici, moi, il m’énerve vraiment. Enfin, bon, allez… » Elle se leva d’un coup. « Je suis désolé de t’avoir ennuyé avec ça, c’est pas un sujet marrant, moi perso, il me fait chier. Je sais que je suis aigre, désolé, mais elle est morte… et j’aimerais bien que mon père arrête de nous le rappeler. Je vais rentrer chez moi, profiter un peu de lui, il commence à se faire tard.
_ Le resto a bientôt besoin de moi, ça tombe bien. »
On se fit la bise, et j’osais lui demander : « Donc, vous repartez demain, c’est ça ?
_ Ouais !
_ On se verra plus alors. Je te file mon numéro. »


  Tandis qu’elle l’écrivait sur un Blackberry qui commençait à vieillir, je me rappelai que Cartel avait prévenu le père en question que j’habitais dans le coin et qu’il s’attendait à ce que je lui rende une visite. Je ne savais pas, après l’histoire de la mistinguette, si j’avais plus envie de le voir qu’avant, afin de lui tendre une main sociale dont il devait manquer, ou si j’avais moins envie, de peur de tomber dans le gouffre de la dépression qui rongeait la sœur et le frère à chaque fois qu’il passait le voir. Mon cerveau, ravi de devoir classer un dossier sans prendre de décisions, le plaça dans le « On verra bien selon les jours de congé / plus tard / dans très longtemps ».

  Je quittai Jeanne avec un pincement au cœur : elle avait été le seul instant chaleureux auquel j’avais eu droit cette semaine, c’était comme être sous une pluie battante et glaciale, et voici une petite pause, et des chaussettes chaudes. Je serais resté plus longtemps avec elle si ça décidait de moi, mais voilà, elle devait repartir sur Lyon pour un temps indéterminé, et ça me faisait légèrement mal de me le répéter. Je devais couver quelque chose. Quelque chose de bien, je le sentais, pour elle. Je lui avais promis que j’irais la retrouver sur Dreamland, et elle me dirait si elle réussissait à se souvenir de moi ; par contre, pour son souhait de devenir Voyageuse, ça allait être plus compliqué. J’avais promis la visite dans trois nuits, parce que la première, je devais botter des culs avec Emy, et que la seconde… Je devais faire un tour à Circus Attractions. Juste comme ça.

__

  Le Royaume n’avait pas changé, l’ambiance en tout cas, parce que concernant les étals et les attractions, j’imaginais que ça bougeait sans cesse, surtout quand des abrutis de Voyageurs cassaient tout sur leur passage. Mais heureusement, ça faisait un bail que je n’étais pas venu, aucune chance qu’ils me reconnaissent sans cheveux. Tiens, d’ailleurs, c’était quand même un Royaume expert en déguisement, donc…

  Je trainais dans des allées surchargées de monde, muni maintenant d’un veston bariolé de rouge et de jaune (grande classe), d’une perruque afro multicolore, et d’un nez de clown. J’étais dans le ton, ridicule à souhait, mais au moins, personne ne pouvait me reconnaître. Je jetais un œil par-ci par-là, des centaines de jeux différents attendaient des enfants surexcités, je restais bien au milieu, là où les badauds pouvaient encore circuler, et même jouer des coudes quand des attroupements réduisaient la route à une simple ligne. Des ballons dans le ciel cherchaient à rivaliser avec un soleil rayonnant, et des odeurs de sucre, de sueur (et aussi de merde, il fallait le dire) envahissaient toutes les narines dans une fanfare déjantée.

  Au bout d’une demi-heure, je réussis à retrouver la personne que je cherchais :

« Approchez messieurs-dames, un défi à la hauteur de vos plus folles espérances… Woohooo, amusement garanti, satisfait, ou… eurm, paremboursé. » Sur une sorte de grande boîte en carton si démolie qu’elle avait dû servir à déménager des haltères ET des livres en même temps, un bébé phoque, pourvu d’un petit chapeau et d’une moustache ridicule (au-dessus de ses vraies moustaches en plus), marmonnaient des phrases d’accroche qui se perdaient largement dans les bruits pétaradants autour. Je m’approchai et annonçai que je voulais faire une partie, considérant avec une bienveillance nostalgique une boule rouge et trois gobelets parfaitement opaques sur la boîte. « Tu t’es trompé de Royaume mon loustic, la gay-pride, c’est pas ici.
_ C’est où alors ?
_ Dans ton cul, certainement. »
Je lui fis les grands yeux, en fait, il ne m’avait pas reconnu. Il fut titillé deux secondes, puis… « Haaan, c’est toi, Ed ? Y a Tomboy qu’a appelé, il veut que tu lui rendes ces fringues. » Je me penchai pour qu’on puisse se parler plus bas :
« Où est-ce qu’on peut parler tranquillement ?
_ Dans mon stand.
_ T’as pas de stand.
_ T’es architecte ? Fous-toi en boule, et sous le carton. »


  Un soupir plus tard, presque énervé, je faisais attention à ce que personne ne me voyait, ce qui était délicat vu qu’ils étaient plus d’une centaine à moins de dix mètres de moi, mais bon, en partie tous des Rêveurs, leur conscience des autres devait se rapprocher de celle d’une huître morte. Fino débarrassa son set, et je soulevai le carton avant de me cacher dedans. Je fus obligé de me mettre en position fœtale, mais même en me serrant un maximum, je déformai un peu le carton, et de mes pieds soulevait un bord. Fino avait réussi à se caler près de ma tête, mais s’était détournée pour éviter qu’on ne s’embrasse.

« Je t’écoute Ed, récap’ tout sur ton nouveau taff.
_ Une fois par semaine, le samedi soir, les cinq chefs se réunissent, se foutent en transe autour d’une table afin de communiquer avec la Déesse, puis dès que c’est terminé, les gardiens sortent.
_ Si je comprends bien, à part voir des types qui se masturbent sans se toucher, tu sers à rien.
_ Oui, en mettant de côté que je connais l’identité de trois chefs sur cinq.
_ Arf. »
émit Fino. Son éloquence me dit qu’il était plus touché qu’on ne pouvait le croire par le fait que son ami soit dans le tas des têtes à abattre. Il dériva cependant sur l’autre : « Soy te remet pas ?
_ Je n’ai pas l’impression.
_ C’est beau, les têtes vides. Bon, de mon côté Ed, c’est la crève. Y a la cheftaine, Terra, elle est sur les dents, elle veut des résultats tout de suite, maintenant, sur le champ, et elle me presse pour que je trouve une autre stratégie. Si elle t’avait entre les mains, elle te secouerait pour que tu livres tous tes camarades. Sauf que faut pas qu’on se dévoile tout de suite, pas tant qu’on ait bien compris la situation, et faut pas qu’on saucissonne trop Godland, ou pas assez, il faut qu’on avance. On brainstorme, allez ! »
Je me sentais pas dans une position confortable pour brainstormer justement : si j’éternuais, ça rentrerait dans les narines du phoque. Je proposais tout de même :
« Il nous manque des infos. Mais on n’a aucun allié.
_ Merci Sherlock, et les chiards sortent des vagins aussi. Recoupons nos infos, oh, on n’a que dalle ! T’as mieux ? »
Terminant de se foutre de ma gueule, il essaya de redevenir sérieux : « Tu peux pas intégrer les chefs directement ?
_ Ça a l’air d’être un cercle très fermé, non. Même une Voyageuse qui pourrait complètement y prétendre n’a pas été accepté, ça l’a mis en rage.
_ C’était peut-être parce que c’est une femme.
_ Ou que les méthodes de recrutement sont différentes.
_ Et pourquoi pas intégrer God Hand ?
_ Je ne sais pas si j’ai le niveau, sans mes portails et mon panneau, et mes lunettes. Puis ça voudrait dire qu’il faudrait se débarrasser d’un de ses membres, et c’est compliqué, ce sont tous d’excellents combattants.
_ Tu peux les nommer, non ? Je vais demander à Terra de faire des fiches infos, ça la calmera, quand on a envie de mordre, on fait pas attention à si c’est de la bouffe ou du métal. Et t’en sauras plus sur eux, c’est bon à prendre si c’est la partie piquante de nos adversaires.
_ Ça me laisse pas beaucoup d’options pour en savoir plus. »
conclus-je, pensif, le cerveau tournant à vide.
« Je dois t’avouer Ed que je voulais que tu pourrisses là-bas jusqu’aux calendes grecques, mais vu que y a un poto qui semble piéger, faut que je le tire de là le plus rapidement possible.
_ Il faudrait que tu puisses communiquer avec lui.
_ C’est ce que je pense aussi, mais comment ?
_ Euuuh…
_ Tu pues le génie. »


  On resta silencieux pendant plusieurs plombes, à trouver un moyen. Je savais que le bébé phoque était sur-intelligent, je pouvais lui reconnaître ça, en plus de l’accuser de destructions de quelques Royaumes, mais il y avait un moment où la matière grise ne pouvait pas franchir le carcan du contexte, et on avait très très peu de marges de manœuvre. Je ne pouvais pas utiliser mes portails sans que quelqu’un ne s’en aperçoive, il y avait très peu d’administration qui pourrait me donner plus de renseignements, voire même aucun. Les derniers mauvais moments se dépêchèrent de me hanter, et une lassitude énorme, que j’espérais selon le moment, éternelle ou brève, me saisit. L’envie de m’épancher à quelqu’un, au moins une personne, était vitale… surtout que Fino était la seule personne qui connaissait tout de ma vie : les autres, je leur mentais ou leur cachais des pans entiers de la vérité.

« Fino, j’ai passé de mauvais jours.
_ Moi aussi. Constipation.
_ Je me demande si je ne vais pas arrêter… Même pendant un moment. Le temps de me reposer, de me ressaisir.
_ Qwa ? »
Il me regarda, faillit m’embrasser, et donc je n’eus droit qu’à un seul œil noir. Constatant que j’étais sérieux, il continua :
« Et tu crois que c’est dur que pour toi ? Godland fout la branlée à je ne sais combien de centaines de personnes, moi-même, je dois endurer des trouducs à longueur de temps pour élaborer des stratégies, tandis qu’Adrien et Soy dirigent une organisation monstrueuse pour on ne sait quelle raison !
_ J’ai tué quelqu’un de sang-froid. »
Ou presque. Le visage tuméfié de Romero repassa devant moi, avant de s’éteindre dans une mare de sang. « C’était Romero.
_ Haaaan lui. Quelle grosse perte. »
Mon ton devint dur devant l’insolence du bébé phoque.
« Il n’avait rien fait !
_ Bon, t’as tué Romero ? C’est lui qui devrait se plaindre, pas toi ! »
Les mots du bébé phoque étaient durs, mais il y avait un fond de vérité que je n’arrivais pas encore à appréhender. « Arrête de faire ta nunuche, vise le futur, toujours, marche, continue de marcher, et te retourne pas. Ce qui est fait est fait.
_ C’est faci…
_ J’ai fait des trucs dont je suis pas fier, Ed, okay ? Pas les mêmes trucs que tu jugerais honteux, mais tout de même. Et j’ai continué d’avancer parce que sinon, on n’est plus bon à rien. On est capables d’avoir des regrets sans se lamenter dans son ours en peluche. Rappelle-toi pourquoi tu l’as tué, et sers t-en comme appui pour continuer. C’est mieux que de trébucher. »
Je ne dis rien, et on retomba tous les deux dans un silence méditatif, moi, toujours en position fœtale sous mon carton, pas très à l’aise. « Enlève ta main de mon trou de balle au passage. » Je fis le tour de toutes les possibilités, répondis à la négative aux différentes questions du phoque (celui-ci insulta un môme qui avait donné un coup de pied innocent dans le carton), et conclus doucement par le fait qu’il n’y avait pas grand-chose à faire malheureusement. Il essaya une autre approche :
« Allez, on s’en fout Ed. On est à un point où il va falloir prendre des risques.
_ Mais il suffit d’une seule erreur…
_ T’as qu’à utiliser toutes tes compétences autres que maraver quelqu’un en chouinant sur la liberté et la justice, mais je pense qu’on aura plus vite fait de faire le tour d’une brocante à Verdun. »
Toutes mes compétences… Plusieurs idées passèrent dans mon cerveau, il y avait quelque chose à faire, si…
« Fino, tu viens de me donner une idée qui a du potentiel. Tu sais, je lis le journal ‘Management’…
_ Tu peux pas savoir comme j’ai hâte d’écouter la suite… »
me dit-il en m’adressant un regard blasé.
« Attends, attends. Godland est comme une entreprise, non ?
_ Le mot que tu cherches, c’est ‘organisation’. La prochaine fois, tu bouffes le Larousse. Et ?
_ Et il se trouve que je suis fort en organisation maintenant. »


__

  Je réussis à décrocher un entretien avec Salomé, Damien, et Alban en même temps environ trois jours plus tard. On était tous dans le bureau de la première, assise sur sa chaise, et Damien était posé contre un mur, une jambe repliée, tandis qu’Alban, positionné derrière la chef de section, me regardait d’un ton sérieux. Maintenant que j’avais leur attention, je me rendais compte que je passais l’entretien d’embauche le plus étrange de tous les temps. Parce que ouais, c’était un entretien, ou plutôt, une proposition. Les gens avaient trop souvent tendance à considérer les organisations, surtout les plus grandes, comme des cadres rigides dictés par d’éminents énarques calculateurs. Quand on s’y connaissait un peu plus en organisation, ainsi que ladite organisation, on se rendait compte que les champs d’action d’un simple rouage étaient plus grands que cela. On avait le pouvoir de déformer les cadres, et c’est ce que je m’apprêtais à faire :

« Bon, déjà, merci d’être là, j’aimerais vous soumettre une idée que j’ai eu afin d’aider au développement de Godland. » Il ne me manquait plus que le Power-point et j’étais parfait. Bon, ainsi qu’un vrai costard plutôt que le débardeur noir et rouge que j’avais sur moi. « De ce que je sais sur Godland, sans vouloir chercher à corrompre l’objectif, et bien, euh… l’objectif en question, c’est bien d’amasser le plus d’EV possibles, non ?
_ C’est ça »
, me répondit une Salomé attentive, le menton posée sur des mains croisées, coudes sur la table. On savait tous qu’il y avait un vrai but derrière, autre que d’engranger du capital, mais n’étant des chefs, on restait sur cette idée.
« Et bien de ce que j’ai entendu, on ne développe pas du tout le potentiel qu’on a actuellement. Non seulement on doit passer par des distributeurs à qui pour le moment, on ne peut pas faire confiance, pour la drogue, mais en plus, en-dehors de ça, les acheteurs restent toujours les mêmes et il y a très peu de croissance du marché sur nos autres secteurs porteurs, soit… les Artefacts, les contrats de mercenaire, et les armes. » Salomé acquiesça, et Alban surenchérit d’un grognement approbateur. Damien me fixait comme si j’étais étrange, mais je pouvais le comprendre, je ressemblais actuellement plus à Ed qu’à Gui. Et heureusement qu’il ne connaissait pas Ed. Je relançai : « Si le but de Godland est d’avoir plus de flouze, on va vite atteindre une taille critique où on pourra rien faire de plus, et même, où l’on pourrait en perdre. Il faut…
_ … se diversifier »
, risqua Damien pour montrer qu’il suivait.
« Oui, on peut, mais c’est risqué, autant en termes de bénéfices qu’en termes de sécurité pour Godland. Non, mieux encore, on peut utiliser une arme qu’on n’a pas encore utilisée : l’administration. » Salomé me regarda avec deux yeux brillants. Elle était le genre à aimer ce mot. Damien semblait déçu, il devait vraiment s’attendre à une arme. Je bougeai pour donner corps à ce que je disais : « Il faudrait créer un bureau de nos affaires, on n’a rien de tel. On a plein de sections qui bougent en semi-autonomie, semi-ordres exceptionnels, sans se concerter plus que ça. On perd ainsi pas mal d’opportunités. Comme vendre nous-même la dope, vendre au meilleur prix les Artefacts que l’on… hum, acquière, gérer des stocks d’arme plutôt que de vendre le tout et jeter ce qui ne peut pas servir. L’intérêt de plus, est que ce bureau, appelons-le, le Bureau, avec un B majuscule, pourra parler à toutes les sections, il n’aura pas de rôle de décision, mais elle sera un porte-parole plus général. Les chefs, au lieu de se disperser et de ne parler qu’à une partie de Godland, pourront parler au Bureau, et vu que les premiers n’ont aucun talent d’organisation, sérieux, ils sont juste là pour donner des ordres et puis boum, le Bureau devra mettre en application le mieux possible les ordres reçus, et les convertir en résultats optimaux. »

  Pour ceux qui voulaient un résumé, j’étais en train de créer une nouvelle branche de la hiérarchie dans Godland : les managers. Et je comptais bien devenir la tête du Bureau : je gagnais ainsi une position favorable pour savoir tout ce qui se passait dans Godland, je pourrais moi-même corrompre des ordres si je le souhaitais (à n’utiliser qu’en dernier recours), et j’étais à la meilleure place pour occuper la place vacante de Rajaa dans le conseil des sages. Au-dessus des autres, connaissant l’organisation comme ma poche, je pourrais donc devenir la figure la plus importante du groupe, par l’administration, un chemin que l’on ne pense pas arpenter quand on est Voyageur. J’avais l’impression d’être devenu adulte. On ne tapait plus, on remplissait des feuilles de papier. C’était con qu’il n’y avait pas déjà un tel organisme, mais les gens ne venaient pas sur Dreamland pour se taper de la paperasse. J’attendis les premières questions arriver, et elles étaient facilement prévisibles : quand une nouvelle chose arrivait, on voulait voir si ça n’allait pas nous sauter à la figure. Salomé leva un stylo et dit :

« Je suis surprise que tu proposes ça, Gui… » Discrimination formelle sur les gens qui avaient un pouvoir de bourrin « … mais en même temps, ce n’est pas bête. Par contre, quel pouvoir aura ce Bureau par rapport aux chefs de section ?
_ Ils auront moins d’autorité. Ils relaieront juste des indications. »
Je pouvais entendre le soupir de contentement mental de Salomé et d’Alban : la première aimait le pouvoir, au vu de ses petites crises de nerf pour sa non-promotion, et l’autre était fier de son travail et ne se voyait pas avoir de nouveaux supérieurs. Aucun des deux n’aurait apprécié que je leur gâche leur plaisir. Preuve en tout cas que ça tracassait Salomé : je l’avais déjà dit, mais elle voulait vraiment vraiment être sûre. Mais je savais parfaitement qu'avec le rôle du Bureau, ses membres seraient bien plus importants que la théorie objective que je venais d'énoncer : on aurait énormément d'informations, et c'était un facteur décisif de pouvoir sur les autres. Je levai deux doigts en l’air, parce que j’avais deux points pour conclure sur une note qui serait positive : « Je veux aussi dire que cela ne coûtera rien de plus, il faudra juste de l’investissement humain. C’est pourquoi je te demande à toi, Damien, si tu voudrais faire partie du Bureau. » Premier avantage, je le connaissais bien, c’était toujours bien, second avantage, il voulait s’impliquer plus dans Godland, je lui en laissais l’opportunité. Premier inconvénient : il faudrait du temps avant que je lui pardonne pour Marine. Je justifiais ainsi mon choix : « God Hand se doit d’être partout, c’est normal qu’il y en ait un qui soit au Bureau.
_ Tu le verrais où d’ailleurs ?
_ On a pas mal de salles inoccupées ici, alors je dirais ici. Et on investirait dans un petit matos pour communiquer les uns avec les autres rapidement.
_ Et toi-même, Gui ? »
Voilà que j’allais annoncer mon dernier point.
« On restera sous les ordres de son chef de section, et on restera des soldats. Mais moi, vu que j’ai des capacités d’organisateur, je serai le référent du Bureau. » Référent. Pas chef. Mais chef quand même. Mais référent.

  Il y eut un débat animé entre les trois protagonistes, dans lequel je fus sollicité pour éclaircir des points obscurs, mais l’idée fut jugée bonne, prometteuse, et même cette petite chouette de Salomé en avait quelques frissons. Je les remerciai pour m’avoir écouté, et gardai dans ma tête un sourire narquois : je reprenais le contrôle de la mission, sur une bonne pente. On avait peu de marges de manœuvre ? Je les élargissais. Et à terme, on aurait des opportunités intéressantes. Objectif : se rapprocher d’Adrien… et de la Déesse.
FIN DE L'ACTE IV
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MessageSujet: Re: Gods, King and Baby Seal Lun 9 Jan 2017 - 0:48
FLASHBACK 5/ CANCER DE VIE






  Elle s’était laissée croire que l’entretien aurait lieu dans un vaisseau militaire, qu’il serait atrocement gris, métallique, étriqué, et qu’il y ferait froid ; à part pour le dernier point, la réalité avait balayé les clichés : elle se retrouvait dans un beau bureau, certes assez impersonnel vu qu’il aurait pu servir de base pour un employé de Pôle Emploi, mais il y avait du chauffage et mieux encore, la dame qui lui faisait face, dont l’âge indéterminé pouvait faire varier les estimations de deux décennies, était plutôt aimable : chignon de cheveux blonds, épaules d’homme, mains sèches, mais son ton de voix était chaleureux et compréhensif. Face à une personne aussi dure, sûre, Emy se sentait presque pataude. Ah, elle avait tiqué.

« J’ai une question à vous poser. A la lecture de votre CV… », dit-elle en posant le document invoqué en-face et tapotant la ligne coupable, « … j’ai vu que vous aviez fait deux années d’ingénierie robotique en Finlande, mais le cursus est de trois ans, il me semble.
_ C’est vrai.
_ Pourquoi avez-vous décroché ? »
Emy avait préparé sa réponse, et après quelques mensonges, elle avait préféré se rabattre sur la vérité.
« J’ai préféré rentrer en France à cause de ma mère : elle est tombée gravement malade et je ne peux pas… enfin, rester là-bas.
_ Je suis désolée pour vous. Vous êtes sûres que vous avez fait le bon choix ?
_ J’aide mon père à tenir sa boutique en attendant, ce n’est pas comme si c’était vraiment perdu. »
Au vu de son cursus scolaire très bon, si, ça l’était, indéniablement.
« Mademoiselle Bogart, est-ce que vous savez que vous ne serez pas en France quand même ?
_ Et bien…
_ Les missions peuvent durer des mois en mer.
_ Mais peut-être que je pourrais rester à la berge ? Enfin, dans les ports, vous voyez.
_ Ce n’est pas ainsi que cela fonctionne. Vous serez là où l’Armée de Mer vous assignera. Et vous serez affectée sur un bâtiment.
_ Mais si j’ai une dérogation spéciale, un papier de… ? »
La dame poussa un soupir bref qui coupa Emy. Elle se fit alors plus douce et la regarda droit dans les yeux, des yeux bleu magnifiques :
« Rien n’est possible, et je pense que vous le saviez depuis le départ, non ? » Emy fit un petit mouvement de la tête qui semblait approuver tristement. « Vous ne vouliez pas rentrer en France, c’est ça ? Je le comprends, c’est difficile d’être enchaîné à une maladie. Je pense que vous pouvez trouver de très bonnes écoles où vous pourriez reprendre une nouvelle formation près de… » Elle lut l’adresse sur le CV. « … de Perpignan.
« J’ai mis Perpignan, c’est chez mon père, mais je préfère être à Brest, c’est là où elle est. Et je ne veux pas rester en France… C’est pour ça que j’étais parti à l’étranger.
_ Jeune fille, je suis certaine que vous voulez être embauchée, mais vous ne vous le permettez pas. Nous perdons tous les deux du temps. Vous n’êtes pas partie de Finlande pour repartir ailleurs à nouveau.
_ Intégrer la Marine est un de mes rêves, s’il vous plaît…
_ Vous ne pourrez plus voir votre mère.
_ Je sais…
_ Vous l’acceptez ? »
Le visage d’Emy disait que non. L’examinatrice soupira une nouvelle fois, elle sentait le cœur de la jeune fille tirailler. « Vous avez suivi de bonnes études, vous saurez rebondir en France. Patientez quelques mois, quelques années, la maladie passera.
_ Elle ne passera pas. »
De plus, Emy ne savait pas combien de temps elle serait coincée ici. Elle avait déstabilisé la dame en-face d’elle, qui faisait montre de beaucoup d’empathie. Emy tenta une nouvelle chose : « Et si j’étais embauchée d’une autre façon… ?
_ Comment ça ? »
Emy frappa dix fois sur le bureau, ce qui passait tout d’abord pour un geste de nervosité. Devant ce petit manège, la dame essaya de dire quelque chose, se ravisa, et partit sur :
« Je ne comprends pas. »

  C’était raté. Emy avait entendu parler d’une légende urbaine comme quoi les ressources humaines des organisations étaient toujours des Voyageurs afin qu’ils puissent embaucher leurs semblables pour des missions particulières dans les nuits de Dreamland, et leur donnant dans l’entreprise un rôle fantoche où ils seraient quand même payés ; et afin de se distinguer des autres concurrents, ils pouvaient faire un signe sur la table, une dizaine de coups percutés sur un rythme précis. Mais ça ne marcha pas sur elle. Dommage. Ce fut le cœur lourd qu’Emy remercia la femme et s’en alla, les yeux tournés vers le bitume et les rails qui la ramèneraient à Perpignan.

  Le soir même, elle retrouva son père, dans sa position typique : sur un vieux fauteuil sombre immense, dans une pièce plongée dans l’obscurité, où l’on devinait ses traits patauds et énormes, tel un ogre des profondeurs. La lumière qui se dégageait de la seule lampe du salon-hall, était clairement insuffisante pour profiter de la décharge qu’était la pièce. Emy ne cherchait pas la compagnie de son père, elle ne le voyait qu’à travers de ses défauts, et ses qualités ne venaient que nuancer le tableau, par quelques éclats qu’Emy reconnaissait à chaque fois sans lui trouver du mérite pour autant. Son père buvait pas mal, était colérique, paresseux, ne se préoccupait pas de sa famille, manquait d’hygiène, se plaignait quand il le pouvait, trouvait toujours des excuses, n’assumait rien. Mais il fallait avouer qu’il avait encouragé Emy dans tout ce qu’elle faisait, ne jugeait pas les gens et n’était pas radin sur certaines dépenses. En tous les cas, la fille vivait chez sa mère avant de partir en Finlande, ne voulant pas rester près d’un père envahissant et toxique. Il sembla se tirer de sa mi-torpeur quand elle s’avança dans le salon :

« C’était bien, ton week-end avec tes amis ?
_ Super, papa. »
La conversation s’arrêtait généralement là, mais son père essaya tout de même continuer la discussion, le temps qu’elle enlève ses chaussures et sa veste :
« Tu as déjà essayé de rappeler… enfin, tu sais ? Aline ?
_ C’est terminé, papa. Depuis deux ans et demi.
_ Oui oui, je sais, je sais. »
Quand elle passa près de lui pour rejoindre sa chambre, il se tourna presque pour continuer : « Tu n’as presque plus de pièces de un, tu feras attention. Tu pourras chercher des rouleaux à la banque, une dizaine, dès mardi, ok ?
_ Une dizaine ? Cinq suffisent, pas besoin de se faire chier autant.
_ C’est plus prudent, une dizaine, on pourrait avoir du monde.
_ Personne ne vient jamais, dans cette boutique de merde. »
Et elle claqua la porte ; la perspective rien que de rester à travailler ici rien que deux jours l’emplissait d’une sainte horreur. Comment était-elle censée survivre jusqu’à ne serait-ce que mardi ?

  Emy se posa sur son lit ; sa chambre était complètement vide de toutes ses affaires : ne s’imaginant pas rester alors qu’elle savait que tant que sa mère serait en vie, elle devrait rester ici, elle n’avait déballé que la moitié de ses affaires. Elle aurait préféré aller à Brest où elle se trouvait, mais personne ne pourrait l’accueillir, et c’était sa seconde belle-famille qui prenait soin des lieux, qu’Emy ne supportait pas. Alors elle s’était arrêtée loin, chez un père qui était dépassé par tout, notamment par le cadre de sa propre existence, arrêtée pour elle ne savait combien de temps… Elle ne voulait surtout pas rester en France, au grand jamais, elle détestait ce pays de merde, et ne voulait s’attacher à rien ici qui la forcerait à rester plus que de raison. Mais au stade où se trouvait le cancer du sein de sa mère, si Emy partait… elle ne la retrouverait plus jamais vivante. Cette pensée qui lui serra la gorge si bien que ses yeux devinrent stupidement humides était encore plus forte que le dégoût qu’elle ressentait pour le lieu. Mais maintenant, sa vie devenait franchement nase, franchement. Elle défit sa natte, son soutien-gorge, et se dit alors qu’il n’y avait plus qu’une seule de ses vies où elle pourrait se défouler.

__

« Je vous rejoins, ouais, c’est définitif.
_ Meuf, tu vas pas le regretter ! »
fit Amanda, super joyeuse, qui descendit du premier étage pour rejoindre une Emy, blouse en cuir, ses deux mains rentrées dans ses poches. « Et mieux encore, je demande à Cris pour que tu rentres directement dans la première bande de Godland.
_ La première bande ?
_ Je t’ai dit, on avait plusieurs groupes, et le principal, ce sont les fouteurs de merde. On attire assez de gens qu’on peut se permettre de diviser ça en deux groupes, c’est plus simple pour les chefs. Mais la première réunit les vétérans, les plus forts, c’est là où on fera le plus de missions cools. Puis t’es costaude, tu mérites d’y être. Tiens, je te présente Sabine.
_ Salut.
_ Nat’.
_ Hoy.
_ Gaël.
_ Salut miss.
_ Et Richie. »
Léger signe de main avant une bise.
« T’es prête à te défouler ?
_ J’attends que ça, j’ai un peu une vie de merde en ce moment. »


Premier mois : « Félicitations pour cette mission, Emy. Amanda a eu le nez creux sur ce coup-là. Pour la prochaine, tu feras équipe avec Carthy, notre God Hand attitré, y a un débile de la seconde division qui s’est fait chopper par la milice de Gastropolis, vous vous en occuperez. »

Second mois : « Tu t’appelles Emy ? Chuis Damien. Il paraît que t’as géré y a deux semaines. Si tu continues comme ça, tu seras peut-être à God Hand. Tu pourrais prendre ma place tiens, je sais même pas ce que je fous ici tellement on veut rien me confier comme mission. »

Troisième mois : « T’es bien gentille, meuf, mais j’ai bien vu ce que tu essaies de faire. Ouais, t’as pris tes marques, ouais tu peux parler mal aux autres, mais c’est pas une raison pour prendre pisser partout pour marquer ton territoire ! Je te rappelle que c’est moi qui t’a fait venir à Godland, alors quand j’ordonne un truc, tu obéis, tu fais pas ta conne, merde ! Tu me dois tout, alors arrête de parler comme si t’étais la chef ! »

Quatrième mois : « T’as manqué de te faire tuer par Carnage, Emy, mais je lui ai expliqué qu’Amanda était aussi fautive que toi, et que tu étais un très bon élément. Nous allons par contre te rétrograder, tu agiras dans la seconde division maintenant, c’est un excellent moyen pour que vous et Amanda ne vous attaquiez au dépit des vies de vos camarades. On a perdu Richie et Nathalie… A cause de vous deux. Oui, je sais, ça serait la faute d’Amanda, mais je ne sais plus qui croire entre vous deux, alors ferme-là. »

Cinquième mois : « Mais Emy, cherche pas, c’est la première division, il suffit de dire qu’ils sont au-dessus de quelque chose, et hop, c’est l’élite, ça se la pète, ça se la raconte, putain. Franchement, t’es mieux ici, chuis moins con que Cris, les gens sont plus sympas, pis tu t’entends bien avec Damien, nan ? La première, ils se montent vite la tête. T’as toujours des exceptions comme Gaël, mais tu prends Gabi ou Fried, putain, ça me refroidit l’anus rien que d’y penser. Pis t’es cool, je pense que tu peux montrer l’exemple aux nouveaux, y en a trop qui morvent encore. »

Sixième mois : « Le mignon, tu dégages ou je t’avoine.
_ Qu’est-ce qu’il se passe ?
_ Y a ce fils de pute qu’a défoncé Molo !
_ Et la porte !
_ Très bien… Pourquoi t’as attaqué Molo, gars ?
_ Parce qu’il me barrait la route. »
Il s'appelait Gui ; dans la vie toujours compliquée d'Emy, cette nouvelle tête (chauve) fut comme une divine respiration. De par son caractère, entre la fougue et la timidité, et sa sympathie naturelle, elle sentait qu'elle pouvait lui faire confiance.
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MessageSujet: Re: Gods, King and Baby Seal Lun 16 Jan 2017 - 19:44


  Après avoir été soumis à la Déesse, celle-ci, pourvue peut-être de connaissances managériales divines, sembla accepter la proposition, et Carnage me félicita lui-même pour cette initiative, et je fus nommé Chef du Bureau, sous les ordres des chefs de Godland, en étroite collaboration avec la section des fabricants de drogue (gérés par Soy, que j’évitais) et des cambrioleurs (par Adrien). Le Bureau se composait donc de moi-même, de Damien, et vu qu’on ne changeait pas une équipe qui gagne, Emy. Je ne pensais pas qu’elle rejoindrait ma décision, pour le coup, elle était vraiment une sanguine, mais je lui avais demandé la première si l’aventure l’intéressait, en lui promettant qu’on irait toujours autant sur le terrain, et que oui, on pourrait emmerder la première section des casseurs de Godland comme ça. En plus d’elle, Alban était souvent présent et filait un coup de main. Carnage avait par contre refusé qu’on crée des fiches pour chaque Voyageur sous notre égide, pour éviter que des personnes mal intentionnées ne tombent dessus ;  il avait le nez creux, j’aurais adoré les envoyer à Fino.

Voici toutes les missions que j’avais sur les bras ! Premièrement, et de loin le plus chiant, noter tous les stocks, leurs flux, les EV qu’on perdait et qu’on récoltait, ainsi que les inventaires de nos biens destinés à la vente. Secondement, créer notre propre réseau de distribution, en utilisant les Voyageurs qui passaient leur temps à glander dans les différents bunkers ; ça demanda énormément d’organisations mais au bout de trois semaines, on avait des plannings efficaces qui couvraient la grande majorité de nos besoins. Troisièmement, augmenter notre visibilité sur le marché noir concernant le commerce d’armes et d’Artefacts, ainsi que de nos mercenaires. Cela passa par des rencontres avec des grandes pontes – normalement, c’était le genre de fauteurs de troubles que je foutais moi-même en taule ainsi que des mafieux. Il y eut évidemment quelques soucis d’ordres techniques, mais ça permettait à Emy de se défouler. Quatrièmement, faire respecter les ordres des chefs (de la Déesse, que je corrigeais mentalement dans ma tête), de la manière la plus efficace possible, tout en respectant la position hiérarchique des chefs de section.




FINO'S PRODUCTION
PRESENTE




  Afin d’avoir la classe, je m’étais acheté des gros cigares oniriques dès qu’on commençait à faire du profit, entendez par-là, qu’on eut prouvé chiffres à l’appui que le Bureau rapportait plus de flouze que l’organisation classique de Godland. De plus, afin d’appuyer un style remarquable, à défaut du bon goût, j’étais habillé quasiment de la même façon toutes les nuits : lunettes de soleil ronde, des boucles d’oreille, un débardeur noir, une cravate rouge, des gants en cuir, un pantalon noir et de bonnes grosses chaussures. Avec mon crâne chauve, ma dégaine athlétique, mon air de filou, ce style vestimentaire qui était disons-le, un look de méchant dans un film punchy, plus les cigares, tout Godland se mettait à parler de moi, je faisais impression. Et ça, c’était important. Gui était un patron maintenant, le businessman du groupe, l’homme de la finance. Dans ma tête, ça finissait par ressembler à Ed aux mains d’argent. Je n’étais certes pas une vraie ponte, mais je m’y connaissais assez pour ressembler à un expert, et il suffisait d’une bonne organisation et de sens logique pour faire croire que j’étais un magicien de l’EV.

  EV d’ailleurs, je m’y prenais un peu trop au jeu vu que les fois où l’on devait compter les bénéfices, avec l’aide d’Emy et de Damien, étaient de loin les meilleurs. On sortait une bouteille de champ’oni dès qu’on dépassait nos espérances, alors qu’on comptait minutieusement les Essences de Vie par particules, et qu’on enveloppait tout dans des sacs, cent EV chacun, et puis à un moment où ça marchait du tonnerre, cinq cent EV, puis mille EV. Les sacs devenaient de plus en plus gros au fur et à mesure, et chacun me permettait de justifier l’existence du Bureau aux plus sceptiques des membres, notamment la première section des fauteurs de trouble, qui voyaient là une manœuvre politique pour tirer la couverture vers la seconde – puis Emy arrêtait pas de les charrier dès qu’elle devait leur fournir des messages, et les traitait comme des moins-que-riens. J’étais prêt à lui dire de se retenir, mais Damien me dit que c’était de bonne guerre, vraiment, ils le méritaient.


V


VIEILLESSE


  Alors on nous donnait des Artefacts qu’on estimait, on nous donnait des kilos et des kilos de drogue qu’il fallait réussir à écouler, et tout ça, on le transformait en monnaie sonnante et trébuchante, sur laquelle j’envoyais des ronds de fumée rien que pour me la péter. Plus d’un mois d’existence du Bureau, et les gens se mettaient déjà à me respecter, voire mieux à me jalouser, si bien que quand les chefs donnaient des missions et des priorités à respecter, plutôt que de débattre longtemps comme avant avec les autres chefs de section sur le meilleur moyen de les accomplir, mon avis était principalement suivi par Salomé et Cris, la dame masquée qui faisait partie du conseil des Chefs avec Soy, Adrien, Carnage, et le grand barbu. De plus, je connaissais Godland extrêmement bien, et si je n’en étais pas au stade où je pouvais nommer chaque membre, je pouvais me vanter d’être avec Carnage certainement, celui qui avait la meilleure idée de nos forces, nos faiblesses, et nos ressources.

  Cela ne nous empêcha pas tout de même de partir en quêtes sur le terrain, et de se frotter à quelques jolis gangs jaloux. Il fallait protéger nos territoires, sauf que maintenant, en plus de se défendre, on attaquait, et tous leurs clients devenaient nos clients, quand on réussissait à se débrouiller – il suffisait de poser les bonnes questions, et j’étais l’expert en ça : quels sont vos effectifs, où est-ce que vous opérez, combien de couteaux peux-tu avaler sans mourir ? J’essayais au maximum d’éviter d’en arriver à la dernière question, mais la violence sous-jacente dans laquelle j’évoluais avec Godland brouillait mes perceptions, semaine après semaine, de ce qui était plus ou moins acceptable. Je restais quelqu’un qui ne tuait pas la veuve et l’orphelin, restons d’accord, et si j’avais un rôle à tenir, je faisais en sorte de ne pas me salir les mains et d’éviter aux autres d’avoir à le faire.




GODS, KING AND BABY SEAL





  Mieux encore, notre nouvelle efficacité, une véritable machine huilée à la perfection, fit venir des nouvelles recrues plus vite que prévu, et ce fut à la charge d’Emy (en plus des chefs de section) de vérifier qu’elles étaient fiables, on ne savait jamais. D’une centaine de personnes environ, Godland devint une force de frappe de presque cent soixante Voyageurs, si bien que les deux sections étaient plus bourrées à craquer que jamais, et que c’était parfait pour envoyer des Voyageurs distribuer nos produits à des zones où nous n’étions pas encore. C’est ça qui était génial avec les ressources humains oniriques, ça coûtait vachement moins cher que dans le monde réel. Je demandais à Fino en tout cas, par Terra, de m’envoyer un de leurs hommes afin que je puisse le démasquer, et le faire se sauver sans qu’il y ait le moindre risque, après coup ; j’établissais encore plus ma position d’homme fort et fiable de Godland. J’en vins même à un moment de m’occuper de deux recrues en leur expliquant moi-même, comme on me l’avait expliqué plus tôt, le fonctionnement de leur nouvelle organisation (la première section, la seconde section, God Hand, puis bien sûr, hé, le Bureau que je dirigeais moi-même). Par contre, certaines personnes s’en allèrent de Godland, elles étaient rares, mais bon. Léo nous quitta et nous souhaita le bon courage – depuis que Rajaa était assassiné, il était de moins en moins impliqué dans l’organisme.

  En tout cas, par le Bureau, tout était facile, tout fonctionnait parfaitement sur des roulettes et me donnait envie de m’adosser aux sièges avec un regard satisfait, le cigare dans la bouche. Les sacs d’EV s’amassaient au fur et à mesure, noué par un Damien qui sentait la puissance de l’argent à travers le tissu, récupérés par le conseil pour je ne savais quoi. Je ne m’étais pas attendu à ce que mon idée fonctionne aussi bien ; disons-le franchement, je n’avais réalisé le Bureau que pour mieux me positionner par rapport aux chefs et essayer de glaner des informations plus facilement, mais le fait que ça marchait réellement, et que j’avais transformé Godland en entreprise dynamique (il fallait le dire comme ça, je l’avais pensé comme ça), était un bonus incroyablement satisfaisant. Certes, ma morale pouvait me taper sur l’épaule pour me regarder entre quatre yeux, mais bon, je reprenais pour moi les paroles d’Alban : on faisait plus mal au Dreamland de l’ombre qu’au Dreamland officiel. Ce dernier n’allait pas chercher à se frotter à plus d’une grosse cent-cinquantaine de Voyageurs sans alliance entre différents Royaumes, et je savais que l’équipe de Fino menée par Terra faisait en sorte que ça n’arrive pas. Tant qu’ils n’avaient pas plus d’informations en tout cas, et les informations, je les gardais pour moi. Je mettais maintenant un double-message dans mes lettres, un pour la colonne des actifs, et un pour les colonnes des passifs : la première était à destination de tout le groupe, et la seconde, rien que pour Fino, qui la traduisait dans sa tête sans rien dire aux autres, ayant appris le code et n’ayant plus besoin de passer par Germaine.

  Il ne manquait plus qu’un plan pour faire parler Fino et Adrien ensembles, puis ensuite, il n’y aurait plus qu’à bouger nos pions jusqu’à la fin de la mission. Tout allait pour le mieux.




13/BOSS






  Pendant ce temps-là, pour le Dream Dinner, tout marchait sur des roulettes. La fièvre que me procurait l’ouverture du Bureau en Avril, loin de me voler mes forces vitales, me les stimulaient. Au Divin d’Espelette proposa deux nouveaux menus, cassa un peu les prix sans sacrifier à la qualité, et avait noué des partenariats avec le cinéma d’à-côté ainsi que les salles de sport. Devant cette offensive, il était temps de riposter.

  Seul souci, si je cherchais à rentrer dans le terrain du Divin d’Espelette, j’allais tout simplement me faire décapiter : le patron était bon, le restaurant tournait sans aucun souci, il avait eu un succès immédiat qui ne s’était pas démenti, et pire encore, il ne faisait absolument aucune erreur. Toutes leurs salades étaient bonnes, rien n’était franchement hors de prix, le service était impeccable, la déco était belle et les serveurs, agréables. Je pourrais dire du même du Dream Dinner, au-delà du fait que c’était mon bébé, mais évidemment, quand je n’égalisais pas mes références, j’y étais encore inférieur. Il y avait eu de gros efforts pour la carte et pour le marketing, mais il fallait se différencier. Voilà, se différencier. Lors d’une réunion de brainstorming, je proposais trois mesures :

« Bon, je demande à tous les cuisiniers ! Prêtez oreille, c’est pour vous. Vous voyez le mur qui vous sépare de la salle ? Et bien, on va l’abattre. » Grand silence des employés. Sauf Shana, qui aimait prendre des initiatives :
« Pardon ?
_ On va faire cuisine ouverte, ça apportera une touche d’originalité, ça va nous obliger à monter en gamme dans nos appareils et notre façon de cuisiner, puis c’est toujours sympa de voir comment les plats sont faits.
_ Y a dés plats, pat’on, vaut mieux pas qu’ils voient.
_ Belle remarque Steeve, et ben ces plats-là, on les retire de la carte !
_ Ça ne va pas coûter trop cher ? »
, demanda une Laura anxieuse.
« Holden ?
_ Nous avons l’autofinancement pour faire cela, ça ne prendra qu’une semaine pour abattre le mur et rendre ça agréable à l’œil, et une semaine en plus pour corriger les soixante-quatre détails hygiéniques qui me viennent en tête. Je rajoute en plus… »
Il jeta un coup d’œil dans toutes les feuilles qu’il avait ramenées et qui s’étalaient devant ses voisins. « … qu’il ne vaut mieux pas fermer le magasin pendant le temps des travaux, on peut recouvrir d’un drap, et virer toute les rangées de table qui porteraient la mention 5. On ne ferait pas de bruit pendant les repas vu qu’on arrêtera les travaux aux heures d’ouverture et de fermeture des services.
_ Ceux qui veulent des heures supplémentaires, ils pourront me donner des coups de main lors des travaux, qui seront de nuit, et dans l’après-midi. Sophie, tu vois ça avec ta styliste si elle a des idées pour faire une sorte de cuisine américaine sympathique. Maintenant, seconde de mes recommandations, et c’est Laura qui me l’a soufflée… Le gaspillage, les gens ! C’est pas possible le gaspillage, un resto, mais ça jette, ça jette. Ça va compliquer la tâche aux plongeurs, mais maintenant, on ne jette plus les gros morceaux, les frites pas touchées : on va faire partie d’un collectif de développement durable, qui s’appelle… »
Je regardais mes notes, « ‘A nos deux mains’ et qui distribuent notre bouffe pas mangée à des associations qui luttent contre la pauvreté et la précarité. Certes, on va éviter les traces de dent, il faut qu’on puisse découper les parties et on verra avec eux comment ne pas contaminer toute une zone, mais ils devraient être cools et nous donner toutes les indications. Sinon, dans le pire, hein, on envoie Holden.
_ Je vous remercie de votre confiance. »
Il le dit avec tellement de sérieux que personne n’osa lui dire que c’était une blague.
« Et troisième recommandation, soirée à thème. Merci Mathieu pour l’idée. Surtout que l’été approche, il est temps de se construire une terrasse extérieure afin d’accueillir plus de monde, elle sera chauffée pour l’hiver et pourra servir de piste de danse dans des soirées spéciales. Je dis ‘soirée’, mais faut comprendre, semaine. Par exemple, semaine indienne, et on change notre carte pour l’occasion, ou bien, semaine sushi. Tout pour que nos clients reviennent chaque semaine nous revoir. Et pour les jeunes, on ambiancera un soir.
_ ‘Ambiancer’ est un terme nauséabond, patron. Démodé avant même qu’il soit sorti. » me prévint Valentin, le beau gosse du groupe, qui avait les bras croisés et qui se balançait
sur sa chaise.
« Si tu es si cool, peut-être que tu pourrais gérer quelques-unes de ces soirées.
_ Je suis partant »
, dit-il après un temps de réflexion.
« On fera ensembles la première fois. Est-ce que d’autres personnes ont des idées ?
_ Pour quoi ?
_ Pour le Dream Dinner. Afin qu’il devienne the place to be. »
Marine toussa. Je traduisis honteusement : « Je voulais dire, l’endroit où il faut être.
_ Pas de carrière à l’international pour le Dream Dinner… »


Je regardai presque avec amour la table qui me faisait face : avant, on était sept, soit moi-même, Monique, Mathieu, Sophie, Steeve, Shana et Laura, et maintenant, il y avait moi-même, Laura, Mathieu, Steeve (plus des fois sa fille), Sophie, Shana, Marine, Valentin et Simon. Ah oui, et Holden. Soit dix personnes et demie. Par contre, je n’oubliais pas qu’un d’entre eux m’avait trahi et avait désigné au concurrent d’en-face tous les détails que je négligeais afin qu’Holden des premiers jours me mette la pression. Mais les affaires tournaient bien, je ne voyais pas pourquoi je devrais m’en faire pour le moment, et l’enquête était un peu trop délicate à mener sans heurter la sensibilité de chacun.

  Les changements ainsi que les travaux prirent plus d’un mois, mais nous fûmes opérationnels avant même que Juin ne pointe le bout de son nez. On avait maintenant une organisation de recyclage dont je fis grandement la promotion afin d’attirer le chaland un peu écologique, jusqu’à apparaître dans le journal où je postais moi-même des articles il y avait un sacré bout de temps de ça. La cuisine ouverte fit sensation,  surtout qu’en plus de moi, de Shana et de Steeve, ma foi fort peu photogénique, on accueillit un nouvel arrivant, Keyman, qui était merci dieu, un jeune qui s’était fait jeter d’une école de cuisine et que j’avais tout de même récupéré (je vous jure, son niveau était bon, oh oui). Et lui, s’il vous plaît, il se la pétait en cuisine. Vas-y que je fous le feu à la poêle, vas-y que je casse les œufs parfaitement, vas-y que je récupère le blanc comme ça, tactac.

  Cependant, on n’avait pas encore lancé de soirée à thème, parce que les finances étaient pas loin du rouge – si les profits en Juillet compensaient pas les salaires, il faudrait revoir la banque et crachoter un peu. J’étais peut-être allé trop vite, mais à chaque fois, je me rassurais en disant que dans tous les articles que j’avais lus, beaucoup citaient des entreprises qui étaient mortes faute de vitesse. J’évitais de me souvenir des contextes de chacune, mais je me disais : Ed, t’es face à un adversaire acharné, si tu te sors pas les doigts du cul, tu te les mordrais fortement. Et ça aurait le goût de cul.

   Côté vie privée, j’eus un moment très bizarre. Déjà, Marine allait se barrer en Juin, elle touchait assez pour vivre de son côté, et c’était étouffant d’être ensembles à deux alors qu’on avait une vie affective qui se dissociait : l’un comme l’autre, on parlait beaucoup à la fratrie Hesnay, le frère pour elle, la sœur pour moi, et c’était bien plus concret de son côté que le mien vu qu’ils s’étaient déjà revus (elle était montée sur Lyon quatre jours). Moi, perso, ça tournait bien avec Jeanne, si bien qu’à chaque fois qu’on se trouvait ensemble sur l’ordinateur, j’avais le cœur qui battait légèrement plus vite. J’avais récupéré son skype (dès que j’avais créé un faux compte pour Guillian) et on se parlait vraiment pas mal, deux à trois fois par semaine. Certes, j’étais très gêné par le fait que je l’aborde en revêtant mon identité de Gui, condamnant toute relation à du court terme, mais le fait de me déguiser, en plus d’Internet, me permettait des audaces dont je ne me pensais pas capable d’oser – quoique maintenant, vu comment je me comportais avec Gui sur Dreamland en baron de Godland, ça donnait de la confiance en soi. Je mettais évidemment plusieurs heures à interpréter ces réponses à mes ‘avances’ les plus osées, sans y trouver tout ce que je cherchais, mais Jacob me redonna beaucoup de courage en pointant de ce que je pensais être du détail dans la conversation et qui se révélait être capital (et positif – et oui, j’avais montré à Jacob certains pans de la discussion, notamment ceux où mon faux nom n’apparaissait pas).

  Je m’habituais très vite à Paname (je changeais le nom du chaton une fois tous les dix jours, de toute façon, comme la plupart des chats, il n’y répondait pas), mais il fallait faire avec une variable que je n’avais pas soupçonné : c’était un fou furieux de l’escalade. Le retrouver des fois, demandait de mettre son cerveau de côté et de se dire : où est l’endroit le plus proche du plafond ? Des fois, il fallait le retrouver roulé en boule dans mes vieilles affaires tout en haut de mon armoire, des fois, il était dans les stores (oui oui, dans), ou au-dessus des étagères de cuisine. Ah, et il se barrait dès qu’il en avait l’occasion, dès que j’ouvrais la porte, il était là, dès que je la fermais, il était là, si bien qu’à un moment, je ne faisais plus attention et le laissais gambader dans tout l’immeuble ; comme tous les chats, ils finissaient toujours par revenir près de la gamelle. Madame Pomme refusa que je mette une chatière en bas de la porte, donc désolé le petiot, tu serais obligé de m’attendre pour entrer/sortir.

  Juin était pour le moment un excellent mois si on le comparait à Avril. Mai avait servi de tampon d’humeur, où je me remis peu à peu des différents chocs reçus, et même si je me rongeais la conscience comme d’autres se rongeaient les ongles, notamment à ce que j’avais fait à Romero et que je n’avais avoué à personne pour le moment, ainsi que le silence de Marine sur sa condition de Voyageuse (ça ne me tuait pas, mais le respect que j’avais pour elle s’était retrouvé plus entaché que diminué). Mai avait donc emporté les derniers grands remords d’Avril, et si Juin en gardait encore les relents, au moins, je pouvais de nouveau me concentrer sur ma mission : qui voulait la peau de Fino ? Et pourquoi ? Qui était cette Déesse, et pourquoi était-il indispensable de taire son existence comme d’exécuter farouchement ses ordres ? J’étais à peine à deux pas d’elle.

__

« Et maintenant Jimmy, je n’ai plus qu’à te montrer le Bureau de Godland, où sont réunies les grandes têtes pensantes qui organisent les différentes sections et missions entre elles. »

  Salomé entra à peine sans frapper – le pouvoir rendait rapidement impoli – et elle était accompagnée d’un jeune nouveau qui aurait mieux valu ne pas nous voir à ce moment-là, au temps pour le respect qu’il nous devrait par la suite. J’espérais juste que Salomé ne nous avait pas introduits comme de grandes têtes pensantes ou je ne savais quoi.

  Actuellement, Emy et Damien étaient en train de jouer à la baffe irlandaise, jeu qui leur avait instantanément plu quand je leur avais décris les règles, et vu qu’ils en étaient bien à la sixième manche chacun, et qu’on jouait pas à l’eau minérale, fallait dire qu’ils commençaient sérieusement à accuser. Puis, le battant s’ouvrit pile une seconde avant l’immense torgnole d’Emy sur le pauvre Damien qui l’envoya valdinguer à l’autre bout de la pièce, dans un tas d’une centaine de bourses d’EV. Pendant ce temps-là, parce que les autres avaient refusé que je joue à cause de mon faux pouvoir, j’étais en train de faire des pompes verticales sur mon bureau en commentant les actions des uns et des autres, en faisant attention à ne pas renverser la bouteille coupable des shots alignés sur la table des deux abrutis.

  Quand je les vis s’avancer, je dis à tout le monde d’arrêter et de se taire (surtout Emy, c’était une paillarde quand elle buvait), je fis un petit salto en avant pour me remettre sur les pattes (je manquai de tanguer, y avait pas qu’eux qui avaient consommé la bouteille), et j’accueillis chaleureusement, main en avant le nouveau présenté : il avait un bon visage, une bonne carrure de boxeur cool, et diable, il avait une aura… le mec était à l’aise. Je lui fis :

« Salut ! C’est quoi le blaze ?
_ Jimmy.
_ Bienvenue à Godland, Jimmy. T’as déjà passé le test d’entretien ?
_ Oui, il l’a fait. C’était pas beau à voir d’ailleurs »
, dit Salomé, les bras croisés. « Je lui ai expliqué tout Godland, je te laisse présenter le Bureau, j’ai encore des papiers à boucler maintenant. » Elle faillit s’en aller, mais je la retins en soulevant deux papelards :
« Sally, atta, t’as regardé ce que je t’ai envoyé, comme Artefacts à récupérer ? On pourrait se faire un max de thunes. » Je lui avais donné un surnom maintenant, et étrangement, elle l’avait bien pris : Salomé était quelqu’un d’assez sensible au final, et plutôt sympa.
« Nan, j’ai pas lu, je suis désolée.
_ C’est sur le commerce du drame »
, dis-je en me rapprochant un peu d’elle pour lui filer les documents.
« Le drame est un commerce ?
_ Des sortes de poupée mécanique fabriquées à Discoland qui te remixent n’importe quelle musique comme s’il était chanté par une petite fille. Ca te fait une ambiance garantie parfaitement dramatique, comme à chaque fois.
_ Mais qui achèterait ces conneries ? »


__

« We… are…
Living in…
Ame-rika…
Ame-rika…
Ame-rika…

_ JE L’ADORE !!! TU SERAS SERGENT-CHEF !!!
_ Major, c’est… ce n’est qu’une poupée mécanique.
_ Ce n’est pas ainsi qu’on parle de son sergent-chef, sergent Johnny ! CORVEE DE PATATES !!!
_ We… are…
Living in…
Ame-rika…

_ EXACTEMENT ! »


__

« Je vous jure, ça fera un tabac.
_ Je lirai ça »
, promit-elle en récupérant les dossiers et s’enfuyant de la salle, nous laissant seuls avec le dénommé Jimmy.
« Bon, Jim, elle t’a fait faire quoi ?
_ Mettre hors d’état des nuire les Furys.
_ Damien, tu notes ? Plus de Furys, on va pouvoir récupérer leurs clients si on retrouve leurs papelards, on s’en occupe demain ! Préviens Salomé là ! Désolé si les entretiens sont extrêmes, on tamise les mauvais Voyageurs et les flicards. J’y suis passé aussi.
_ Et ça vous décharge de travail »
, répondit-il en souriant, alors je lui répondis pareil :
« T’es là pour bosser pour Godland, alors y a pas à se plaindre. DONC ! Le Bureau est une sous-section on va dire, mais ô combien importante, qui regroupe cinq Voyageurs : y a Emy, Damien et moi, que tu vois, on vient tous de la seconde section, et ensuite, y en a deux autres qui viennent de la première, Gabrielle et Fried, que tu verras éventuellement plus tard. J’espère pas pour toi, ce sont tous les deux des crétins, on me les a imposés parce qu’on avait l’impression d’une manœuvre politique de la seconde pour faire chier la première. Y en a qui se sont pas mis dans le crâne encore que c’était pas le cas, du genre, au hasard, Emy.
_ Ouais, ouais.
_ Va te foutre de l’eau sur le visage Emy, t’es tellement rouge d’un côté qu’on dirait une Anglaise aux Caraïbes qui se serait endormie la moitié de la gueule sur le sable. »
La demoiselle quitta les lieux en maugréant, et j’invitai Jimmy à s’asseoir, tandis que je passais de l’autre côté du bureau ; je fis tourner ma chaise de ma main gantée, et me posai dessus, les bras sur le dos de la chaise.
« Avant qu’on te dise vraiment bienvenue, je dois te poser quelques questions moi-même. Tu viens de quel Royaume ?
_ Park of Games. Je lance des dés, et le résultat influe sur mes attaques.
_ Ok, Park of Games, je n’y suis jamais allé. »
C’était faux pour le coup, j’y avais provoqué un petit carnage, ou j’avais participé à son élaboration, ou j’avais juste essayé de survivre, je ne me souvenais plus. Ca et la guerre avec des monstres, ça, oui, je m’en souvenais. « Que penses-tu de la Loi contre les Voyageurs ? » Il parut légèrement surpris, mais je m’avançai un peu et lui dis : « Parle franchement, on n’est pas un groupe politique, t’as le droit de penser ce que tu veux.
_ Je dirais que je m’en fiche. »
Je levai un sourcil, mais il ne dit pas plus. Il leva les épaules et s’adossa jusqu’à tenir en équilibre : « Dreamland est composé de tellement de choses qui veulent te tuer qu’au final, quelques citoyens en plus au derche, je le sens à peine passer.
_ C’est une réponse, ça me va.
_ Pourquoi cette question ?
_ Pour le coup, mon taff pour le recrutement, c’est de tamiser les fous furieux. Y en a énormément dans la première section, c’est pour ça que je peux pas les piffer, c’est tous des fachos oniriques et ils sont difficiles à gérer. T’as remarqué qu’on se tient bien pour un groupe de fauteurs de trouble, mais si on se met à avoir trop de tueurs qui veulent tabasser les Créatures des Rêves, tout va partir à vau de l’eau rapidos, et adieu Godland. On deviendrait intenables et les Royaumes nous supporteraient encore moins et décideraient de nous anéantir.
_ C’est intéressant comme concept. Pourquoi faire ainsi ?
_ Parfaite transition »
, le coupais-je rapidement, « Seconde question : qu’est-ce que tu viens faire à Godland ? » Il s’avoua vaincu et leva ses deux bras en l’air en signe de paix :
« Je suis attiré par un groupe de Voyageurs où je pourrais m’éclater, tout simplement.
_ Ça, pour t’éclater mon gars, on est le Luxuria de l’éclate, et si on vire une bonne partie des fous furieux, c’est pour qu’on le reste durablement. Bienvenue à Godland. Vraiment, cette fois-ci. »


__

  C’était l’heure du déménagement de Marine, elle s’en allait plus vers le centre, plus proche de son école, et ne serait plus obligée de profiter de mon appartement – de mon côté, même si mon restaurant était pour le moment dans le rouge à cause des derniers investissements, je me payais correctement et à même de pouvoir payer le loyer seul, même si ça n’enlèverait pas quelques suspicions à Madame Pomme lors des premiers mois. Heureusement, mon ancienne coloc avait toujours très peu d’affaires, et les meubles qu’elle avait étaient dans la cave, bien plus accessibles qu’au sixième étage. C’était la journée où l’on tuait son dos à soulever des trucs très lourds, cette meuf-là était incapable de ne pas remplir à ras-bord un carton, et six étages aller-retour, un vrai centre de remise en forme. Pas besoin de parler de Babaoromme (le chaton blanc, son sixième nom à l’essai) qui traînait dans nos pattes et dont le jeu innocent était de nous péter la nuque dans les marches traîtres entre le troisième et quatrième étage.

  Quelques amis à Marine étaient présents pour donner un coup de main, pour amener le camion, bien ranger les cartons et boire du coca cola sous la chaleur étouffante qui commençait à naître dans le pays. De plus, on était au début d’après-midi, là où le soleil était le moins charitable. Ce fut donc atroce.

  Moi de mon côté, j’étais incapable de savoir si j’étais heureux ou pas qu’elle s’en aille. Je pensais plutôt que non, même si je rêvais d’avoir un peu d’intimité maintenant qu’elle et moi étions redevenus de simples amis. Puis, plus cyniquement, si Marine avait son propre appartement, elle ne serait pas obligée de ramener Damien chez moi, où il aurait une foultitude d’indices pour se rendre compte que Ed et Gui pouvaient bien être la même personne. Evidemment, les côtés négatifs, ça allait faire un vide. Sans une autre présence, le tout ferait un peu sans vie, là où Marine apportait un semblant de bonne humeur, un peu d’énergie, et surtout, une vie plus saine (pas sûr que je rachète de la salade sans son impulsion).

  Dès que tout fut chargé et que j’avais claqué les deux portes arrières de la camionnette blanche, je posai une main sur l’engin qui grondait, et Marine me regardait, les bras croisés. On était tous les deux à l’ombre et dégoulinants de sueur. On avait les bras rouges, et on se regardait.

« Bon, ben…
_ Il est temps de se dire au revoir. »
Elle acquiesça. C’était marrant, on aurait dit des adieux, mais le planning du restaurant allait très rapidement nous réunir (jeudi, pour être exact, le service du midi).
« Merci pour le coup de pouce, Ed, c’était vraiment sympa.
_ Non, merci à toi. Sans toi, Madame Pomme me décapitait sur place publique.
_ Ça s’est bien goupillé.
_ Tu n’es plus ma coloc, tu es donc à cent pourcent mon esclave pour le Dream Dinner.
_ Une employée.
_ Les contrats de travail édulcorent toujours.
_ On se voit vendredi du coup.
_ Jeudi, me la fais pas à l’envers. »
Je lui fis le coup des deux doigts vers mes yeux puis vers les siens, ‘je te surveille, petite’, et en retour, elle me fit un doigt d’honneur en riant. On se prit tous les deux dans les bras, le dernier câlin avant le départ, et elle me dit :
« Je dirai rien à Damien pour toi, et je viendrai pas te voir sur Dreamland pour pas te déranger.
_ C’est cool de ta part. Ne t’inquiète pas, je ne l’attaquerai pas, je cherche juste à sauver Fino.
_ Sauve ta peau avant tout. De tout ce que tu m’as dit, cette affaire me met vraiment mal à l’aise, y a plein de choses que je ne comprends pas, et je bosse à Relouland.
_ Je ferai attention, maman.
_ C’est bien, mon bouchon »
, répliqua-t-elle sur un ton enjoué en et en me tirant la joue.

  On se fit la bise, puis elle monta à l’avant de la camionnette. On se fit des gestes de la main, le véhicule démarra en pétardant et lâchant une épaisse fumée noire, puis tourna au coin de la rue après être passé devant le Macadam. Je restai seul dans la rue, la chemise tremblant au vent, sous le soleil. Je me sentis bien seul tout d’un coup, on m’avait enlevé un truc dans le corps, et y avait que du vent froid pour le remplacer. Je serais d’humeur un peu bougonne ce soir. Je composai mon code afin de rentrer chez moi. Dans le couloir du hall, légèrement éclairé par des raies de l’extérieur, Madame Pomme faisait une drôle de mine :

« Elle va me manquer, c’était une fille TRES bien. Elle m’a même Offert des CAraMELS.
_ Ça va faire vide, oui.
_ J’esPERE que votre compte en bANQUE ne l’est pas, lui, VIDE. »
Elle changeait de sujet et d’humeur avec une telle vélocité que je fus surpris, alors que clairement, je m’étais préparé. Je lui dis de ne pas s’inquiéter. Elle fit un très vilain grumpf avant de tourner les clefs de son appartement pour me laisser seul, encore.

  Le sentiment de solitude fut encore plus intense quand je revins chez moi (même Babaoromme n’était pas là, il devait jouer plus bas), il faisait un peu sombre contrairement à la lumière qui semblait éblouir l’extérieur, un peu étouffant. Je voyais mon appartement comme il était avant que Marine ne débarque il y a quelques mois de ça, et la nostalgie me pesa sur l’estomac. Je me guéris grâce aux Hesnay : premièrement, j’avais décidé d’aller voir le père comme me l’avait demandé Cartel, je trouvais enfin l’envie, j’étais moins concentré sur le Bureau et le Dream Dinner vu qu’ils tournaient moins sous mes impulsions, et secondement, Damien entraînant sa sœur dans son sillage, les deux iraient à Montpellier pour Juillet, soit à peine dans une dizaine de jours. En attendant l’un et l’autre, il était peut-être temps de me mettre un bon porno.

__

*Toc Toc.
« Y a personne. » J’arrachai la porte de ses gonds dans un sursaut monumental, et sans attendre que le proprio me dise que ce n’était pas très sport de ma part, il avait tout de même dit qu’il n’y avait personne, je lui fis traverser la porte par la tête.
« Je vois ça. »

  J’étais accompagnée de Fried et d’Emy, petite opération du Bureau, vu que les Furys étaient en partie hors d’état de nuire grâce à l’intervention de Jimmy y avait trois jours, on avait porte ouverte, sans mauvais jeu de mot, pour aller voir les responsables et faire échec et mat. Emy sortit son flingue et le plaqua contre la tempe du gars (elle préférait faire au cou d’habitude, mais la porte encastrée l’en empêchait). Je m’approchai du gobelin vert qui portait des binocles, en remontant mes gants :

« Bon bon bon, enchanté, Godland, on cherche la liste de vos clients. Si ce n’est pas écrit, dîtes-le oralement, Fried prendra des notes.
_ Vous n’êtes qu’une bande de Voya…
_ Oui, vous avez raison. Et sachez que la Voyageuse n’est pas patiente, et que le collègue qui tient un crayon déteste les Habitants des Rêves et serait ravi que vous lui donniez une bonne raison de laisser son racisme s’exprimer.
_ Je n’ai rien à vous dire. »


  Je regardai l’ensemble de la pièce, un appartement miteux qui avait été réaménagé en salle de travail. Le tout en une pièce, et c’était plutôt gris, plutôt poussiéreux, et il y avait à ce coin une figurine de gobeline dénudée qui m’arracha un frisson. Je la fracassai contre le mur à l’aide d’une pichenette, puis je m’assieds en rajustant ma cravate rouge. J’étais persuadé d’avoir la classe, et même mieux, j’avais peut-être raison. Je ne correspondais pas au standard badass qu’affectionnait mon adorable bébé phoque, mais j’avais réussi à créer une dichotomie entre ce style vestimentaire un peu extravagant, la puissance de mes coups, et la jouissance manifeste que j’avais en jouant mon rôle de grosse ponte brutale ;  pour une fois, j’étais du côté des gens que j’avais affrontés et ça faisait du bien.

« Je vais résumer : tes hommes sont à l’hosto ou en taule – dans le meilleur des cas, tu ne peux donc plus vendre ta saloperie de toute manière. Voici le deal : tu nous refiles tes clients, ils changent de fournisseur, ils s’en balancent, ils veulent leur dope, eeeet… on te laisse tranquille. Voilà. Sinon, on te tabasse violemment, jusqu’à ce que tu puisses être tartiné sur du poilâne, et en plus, bonus : on te refile aux autorités. » Il réfléchit vite, le gobelin, il se rend compte qu’il doit cracher sur son honneur pour s’en sortir, et juste après, qu’en fait, c’est vrai qu’il avait pas d’honneur. Son hésitation fut mal perçue par Fried, un petit connard blond platine, gel de traviole, lunettes de docteur, teeshirt noir et chemise blanche par-dessus ; comme je le disais, de la première division, et pas la plus caramel :
« Ce petit con lâchera rien. Y a pas de cerveau dans le crâne. » Ces paroles rappelèrent au gobelin, si le canon froid du pistolet de la Voyageuse ne s’était pas fait oublier, que nous étions des connards, et il se mit à siffler de sa langue de serpent :
« Comment faire confiance à des Voyageurs ? Je parie qu’à vos yeux, toutes les Créatures des Rêves se ressemblent ! » Je restai interdit pendant quelques secondes, bouche ouverte.
« Euh, non, c’est faux, on fait la différence entre un chat et un golem de pierre en forme de T-Rex. Le pelage n’est pas le même. Mais y aura pas de mal si tu fais comme on dit. » Je pris la porte d’une main et obligeai ainsi le petit con à se pencher vers moi, ce fut brusque (Emy fut obligée de se décaler pour continuer à viser la bestiole), et d’un coup, ses yeux globuleux et jaune durent défier mes yeux fins et gris froids.
« Je te rappelle que la miss est pas patiente, et scoop, moi non plus. Je vais te révéler un truc, parce que je l’ai pas explicité, mais quand on va te tabasser, tu pourras plus revenir en arrière, quand la douleur sera tellement forte que tu préférerais crever, ça sera que le début, raclure, ça continuera pendant des heures et des heures et tu pourras rien y faire, car t’auras pas de porte de secours. Est-ce que c’est capish, est-ce que t’assumes ? Fried, stylo ! » Je ne le regardai pas, je tendis juste ma main tel un chirurgien à la cool, l’autre main retenait encore l’autre par son nouveau collier en bois. Je le reçus, et j’approchai le stylo de sa pupille : « Maintenant tronche de clito, tu acceptes la proposition, ou tu acceptes l’enfer. Libre, frais et en bonne santé, ou crevé et derrière les barreaux. Ton commerce est terminé de toute manière, t’as rien à perdre pour la première, tu pourrais même te refaire et te venger. Oui, ou non. Si c’est oui, on fait nos affaires et on se carapate, si c’est non, ce stylo ira te chatouiller le nerf optique jusqu’à te tomber sur le bulbe, puis je le secouerai, et je laisserai les deux autres s’occuper de toi pendant des heures et des heures, et dès qu’on se sera presque tous réveillés, le dernier te jettera aux pieds des flicailles. Oui, ou non ? »

  Comme vous l’imaginez, la première proposition était trop généreuse pour qu’un simple scribouillard se permette de la refuser ; il dit oui rapidement, et je rendis à Fried son stylo pour qu’il puisse noter parce qu’évidemment, ses cons avaient pas tous les détails. Cela prit une vingtaine de minutes, il n’y avait pas tant de clients que ça, mais c’était le territoire où l’on pouvait draguer de nouveaux consommateurs qui étaient intéressants. Dès que le gobelin eut terminé, je lui posai une main sur l’épaule et le remerciai. Maintenant, la porte.

« Allez les gens, on se barre. »

  Emy me hurla un truc, mais je n’eus ni les réflexes d’intervenir, et ce fut pareil pour elle : Fried avait tourné les talons d’un coup, s’était saisi de la nuque de la créature et la brisa d’un coup sec du poignet. La seconde d’après, il reçut une balle dans la jambe, et mon épaule dans le pectoral. Il fut soufflé, il hurla, puis ce fut ma main à moi qui enserra son propre cou. Là, j’étais furax, ce connard avait défié ouvertement mes ordres :

« J’AI DIT QUOI QUAND JE T’AI ORDONNE DE TE BARRER, FRIED ???!!! » Il récupérait encore de la douleur, alors je le soulevai et le plaquai à nouveau contre le mur jusqu’à faire trembler le plafond. « HEIN ?! REPONDS-MOI DUCON, AVANT QUE TU LE REJOIGNES !!! » Fried ne hurla pas, mais sa voix resta forte et empreinte d’une colère que je lui soupçonnais à peine :
« Ce sont les rats comme toi qui polluent Godland ! On était censés foutre le bordel partout, faire entendre nos voix ! Et on se ramollit, on se ramollit, merde ! » Il faillit me cracher dessus, mais l’autorité était plus forte encore que sa colère – ça, et la peur du contrecoup. « J’ai rejoint Godland pour me venger de ceux qu’avaient buté mes potes ! A cause de connasses d’Elfes ! Parce qu’elles avaient la Loi derrière elles ! Sauf qu’on passe plus notre temps à se figer, à chercher à grandir, plutôt que de réparer les injustices ! Et toi là, Gui, avec ta politique de recrutement pour éviter de rameuter des vrais guerriers, tu crois qu’on t’a pas vu ?! Vous tous, de la seconde division, vous êtes faibles, vous cherchez juste un groupe pour sauver votre peau, vous transformez Godland en réunions de vieilles !
_ Ton histoire est tellement triste.
_ Gui, on l’abat ? On dit que c’est un accident !
_ Nan Emy, on se calme, pose les flingues. Quant à toi, gars, t’es à Godland, si t’es pas content, soit tu te casses, soit tu me casses. »
Je le lâchai, et il réussit étonnamment bien à retomber, pour quelqu’un qu’avait une jambe en sang. J’avançai mon menton, et le lui indiquait avec mes doigts : « Allez, cogne. »

  Il fixa mon menton pendant une bonne dizaine de secondes en respirant très fort, puis il se tira en faisant une bourrade que j’attendais et qui donc, ne me fis pas grand-chose. Emy le laissa passer, mais si je ne lui avais pas dit de ne rien faire, elle lui aurait sauté dessus et aurait pu aller jusqu’au meurtre. Toujours en rage, l’Emy, d’ailleurs, je ne savais pas comment elle faisait pour se contenir. Dès qu’il partit, elle hurla (je pensai mentalement qu’elle avait besoin d’un oreiller pour que personne ne l’entende), puis tira trois coups en l’air qui résonnèrent dans toute la salle.

« MAIS QUEL CONNARD ! IL ME FAIT REGRETTER AMANDA !
_ Et Gabrielle est pas mieux. Y a pas mal de tensions ces derniers temps, j’espère qu’on va pas arriver à un schisme. »
Je m’approchai du corps du gobelin, mais non, il était bel et bien crevé. Loin, loin sous ma carapace, je me sentis désolé pour lui. Je ne savais comment réagir, devais-je prévenir la milice ? Devais-je l’enterrer ? Malheureusement, Gui serait plutôt le genre à tourner les talons. Je lui jetai un dernier regard. « Allez, barrons-nous. Ça pue la lâcheté par ici. »
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MessageSujet: Re: Gods, King and Baby Seal Lun 16 Jan 2017 - 20:23
14/ HERETICS





  Dès que je me réveillai, je pris quelques notes sur l’organisation de Godland tout en me lavant les dents (je me frottai si fort que la gencive que je crachai du sang, génial). A la prochaine nuit, on assisterait une nouvelle réunion des chefs, et après, il faudrait aller chercher de nouvelles missions à faire. Pourquoi pas envoyer Jimmy sous surveillance, pour le former et voir comment il se débrouillait ? Ça faisait du bien une bonne recrue. Ah non, après-demain, je devais entraîner un peu la Baltringue, ses talents au combat, bien qu’appréciables, n’étaient pas à la hauteur de sa fougue, fallait changer ça.

  Ensuite, ensuite, ensuite, voyons voir le planning du Dream Dinner… Je travaillais de onze heures jusqu’à quinze heures, puis quartier libre jusqu’à vingt heures, où je viendrais soit en renfort, soit en administration. C’était Holden qui s’occupait des plannings, et vu comment ils étaient échafaudés, on se demandait s’il les créait pas avec une règle millimétrée. Ah oui, aujourd’hui, il faudrait aller voir Hervé, le veuf Hesnay, le padre de Damien et de Jeanne. Merci Cartel, super. Par contre, j’avais prévu la rencontre, hors de questions que j’y aille en Gui : je m’étais fait pousser légèrement la barbe pour cacher mes traits (je sais miroir, je sais, ça ne me va pas), et j’avais acheté une perruque blonde. Je rajoutai des lunettes aussi, des lentilles marron (ça m’avait coûté un bras, soixante euros la saloperie, sérieux ?) et des grosses semelles pour faire paraître légèrement plus grand que je ne l’étais. Je m’étais entraîné à remonter les épaules pour paraître plus Ed Free, voilà, super, il y avait peu de chances qu’il me reconnaisse s’il me revoyait ensuite sous forme de Gui, d’une quelconque manière que ça fut. Ça marchait pour Superman, et pour moins que ça.

  Il habitait dans le meilleur quartier du sud-est de Montpellier. C’était marrant les souvenirs, je pensais, alors que je marchais dans des grandes allées où très peu de voitures roulaient sous un soleil légèrement plus froid que la veille : j’étais presque incapable de retrouver la maison en tram et à pied, alors que si on m’avait mis aux commandes d’une voiture, à l’entrée de la ville, mes souvenirs auraient été aussi précis qu’un GPS. J’exagérais peut-être, je n’avais pas forcément le tracé parfait en tête, mais les lieux que je traversais, en voiture à l’arrière avec Clem et Cartel, étaient restés graver dans ma mémoire avec l’efficacité que l’on connait du syndrome de Pavlov.

  Mais que ce fut en voiture ou à patte, impossible de ne pas ressentir ce feeling, ce vent intense et troublant au creux de moi quand je revis LA maison de vacances par excellence de mon enfance. Marrant comme le passé était puissant quand on était gamin, c’était pas forcément parce que c’était mieux avant, mais qu’on prenait moins de recul sur les sentiments, les souvenirs se gravaient plus facilement en nous, avec les sensations qui y étaient attachées. Certes, peut-être que les murs étaient moins blancs que dans mes souvenirs, peut-être qu’ils étaient plus écaillés, que les tables et chaises dehors avaient perdu de leur superbe, que le garage accueillait des toiles d’araignée (ainsi qu’une voiture qui avait l’air neuve, pour le coup) et le tout se vêtait facilement d’une couleur rouille, mais… c’était la même maison. Avec le toit en tuiles, la fenêtre au second étage qui ressemblait à un hublot, le volet gauche de la terrasse qui claquait légèrement à la moindre brise, la terrasse en question où l’on mangeait pratiquement à tous les repas, les anniversaires que j’avais passés, vu que j’étais né en Juillet, avec le soir, les baumes anti-moustiques, et le gâteau qui devenait pour le temps d’une chanson, la seule lumière aux alentours. Dure, dure, cette vague nostalgie.

 Maintenant que je savais que le père se relâchait complètement depuis la mort de sa femme, je me disais que c’était la raison principale au délabrement que je notais par rapport à mes souvenirs : le jardin semblait moins luxuriant, il était mal entretenu, les volets et les fenêtres mériteraient un bon coup de peinture, le petit portail juste avant la sonnerie ne tenait que par deux gonds sur trois. A l’intérieur, ça devait être pire. Je sonnai. Quelques secondes plus tard, Hervé ouvrit la porte… Un visage venu d’une autre époque me sourit et m’invita à entrer d’un geste de la main. Il portait un pull à col roulé beige, et ses fines lunettes soulignaient des cheveux blancs qui s’étaient largement perdus depuis. Il avait facilement gagné une trentaine d’années, et on le devinait plus facilement grand-père que simple père.

  Au pas de la porte, il me fit une poignée de main moite et me fit entrer chez lui. L’odeur punaise, l’odeur… Elle était restée dans le bois, je m’en souvenais parfaitement, et avec cette odeur, quantité de détails arrivèrent : les kaplas que l’on mettait sur la rampe de l’escalier avec Jeanne pour tout faire tomber, la cuisine avec une large fenêtre qui illuminait complètement la pièce juste après l’heure du déjeuner, les lourds rideaux bleus en haut qui étaient nos cachettes préférées lors des parties de cache-cache si bien que Clem, ayant dès le plus jeune âge des talents pour se dissimuler, avaient enlevé ses chaussons et les avait posés comme leurres sous les rideaux.

« Comment tu vas, Ed ? Ça fait un bail dis-moi. » Dans ses yeux trahissaient un sous-entendu comme quoi j’aurais pu aller le voir plus tôt, et en même temps, le soulagement tout de même de ne pas avoir été oublié. Dans sa voix par contre, que dalle. J’avais l’impression de croiser un collègue avec qui je passais trop de temps.
« Ca va extrêmement bien. Et vous ?
_ Bonne nouvelle alors. Ton restaurant alors ? Cartel m’en a parlé.
_ Tout va bien, on lance pas mal de nouveautés pour se faire connaître.
_ Il faudra que j’y aille un de ces quatre… Tu veux quelque chose à boire ? Thé, café ?
_ Juste de l’eau, si vous avez. »
Nan, ils avaient pas Ed, personne n’avait de l’eau chez soi, c’était passé de mode.

  On se posa dans le petit salon, où il s’assied dans son fameux fauteuil rouge, auquel il ne manquait qu’une cheminée. Une petite table et plein de journaux étaient posés à-côté. Ainsi qu’un petit crayon, c’était le genre à perdre son temps aux mots croisés. Je pris place au milieu d’un gros sofa moelleux, qui était nouveau pour le coup, relativement nouveau tout de même, car je soulevai un peu de poussière.

« Sinon Hervé, j’ai oublié, vous travaillez dans quoi ?
_ Oh… je suis docteur. Spécialiste des maladies mentales. Et j’ai fait psychologue aussi. Je travaille dans une clinique… spéciale, ce n’est pas très drôle. »
Il enleva ses lunettes pour les essuyer consciencieusement avec sa chemise. « Pour faire court, je diagnostique. Je suis un peu par-ci, un peu par-là. Des fois, il faut s’occuper de quelqu’un en particulier, d’autres fois, il faut déterminer si quelqu’un est atteint d’une maladie ou non. Je ne travaille pas dans un environnement très sain, mieux vaut avoir les nerfs solides. »

  Et je n’étais pas sûr que tu les aies – ou alors, tu n’avais absolument plus que ça. Difficile de vous décrire l’individu, le ressenti que j’avais. Une coquille vide m’avait dit Jeanne, je pouvais comprendre pourquoi : Hervé ne dégageait strictement aucune énergie. Pas d’aura. Peut-être que pour certains, ces termes étaient barbares et creux, mais là, il fallait bien l’admettre : il ne dégageait rien. Comme Grenouille dans ‘Le Parfum’ n’avait aucune odeur, lui n’avait aucune aura. Il n’était pas ennuyant, je le trouvais même sympathique, mais rapidement, le dialogue allait tourner court. On sentait qu’il avait très peu de discussion, ou bien il n’aimait pas beaucoup parler. Je n’allais pas rester longtemps en gros, et c’était tant mieux, j’étais déjà mal à l’aise.

« Le dialogue, c’est ça qui est important. Savais-tu que quatre-vingt-dix pourcent des patients atteints ne savaient pas qu’ils avaient une maladie ? Ça peut prendre du temps pour savoir ce que l’autre a, mais avec l’habitude, les mêmes schémas se répètent, inlassablement. » Il se posa encore plus dans son fauteuil en buvant son thé dans un gros mug blanc. Il lança un soupir : « Ça me fait tout drôle de te voir Ed, tu as vieilli, ça me rappelle que le temps a filé à une de ces vitesse.
_ Vous avez moins changé, je pense. »
Il esquissa un sourire un peu vide qui fit se lever quelques rides.
« Ce n’est pas ce que disent mes enfants. Mais ce n’est pas très intéressant. Tu les as revus ?
_ Euh, non, pas du tout. »
Tu étais officiellement le premier Hesnay qu’Ed recroisait. « Ils vont bien ?
_ Oui. Ils sont extraordinaires. Damien a l’air de faire beaucoup de choses, il est inégnieur, et Jeanne, ma petite Jeanne, mon dieu, comment on peut vivre avec autant de projets… »
Un petit silence, puis plus bas. « Ils méritent mieux que l’aide que je peux leur apporter. » Je l’avais entendu comme ‘ils méritent mieux que moi’, il parlait comme si je n’étais pas là en tout cas, fixant un mur sans réponse. La transition pouvait donc sembler étrange pour la forme, mais pas pour le fond.
« J’ai appris pour Emilie. Je suis sincèrement désolé.
_ Merci beaucoup.
_ J’imagine que ça a dû être très dur pour vous… toute la famille…
_ Certaines personnes réussissent à se remarier après un décès. Des fois, un an plus tard. Mais moi, jamais je n’ai pu l’oublier. C’était le phare de ma vie. Elle avait… »
Il claqua des doigts pour exprimer le mot, et étrangement, ces claquements de doigt étaient fermes, comme s’il réussissait à la faire légèrement ressusciter par ce simple geste. « … ça. Cette lumière qu’on ne recroise jamais plus.
_ Mes parents ne nous ont jamais mis au courant en tout cas. Je ne suis pas sûr qu’ils vous ont beaucoup aidé.
_ Je préfère reste seul de toute manière… vraiment. Puis je me fais vieux.
_ Vous parlez de façon vraiment négative »
, essayais-je de place pour lui remonter le moral, tel un psy, mais je savais que c’était jeter un caillou dans l’océan pour relever le niveau de la mer. Il eut un ricanement triste :
« Oui, désolé, tu n’es pas le seul à me le dire… » Et il se tut… Je m’excusai à mon tour, mais il enchaîna très vite : « Alors, raconte-moi ton parcours. »

  Ce que je fis, je le lui racontai avec pas mal de détails pour meubler une conversation qui irait aux abysses de la dépression sans, en évinçant Dreamland de la discussion cela allait sans dire. Hervé m’écouta gentiment, posant à de rares moments une question ou deux, et dès que je terminai, il chercha à en savoir plus sur Cartel (le résumé fut encore plus long), ainsi que sur Clem…

« Je ne sais plus trop. Je crois qu’il bosse dans la mécanique… ou bien qu’il est barbier. » Hervé, hautement fasciné, leva les épaules.

  Il était d’un gris, vraiment… Il n’avait pas de teint, et pourtant, Montpellier, c’était pas Lille, il ne semblait pas respirer, il ne ressemblait pas à quelqu’un de vivant. Il me fit énormément de peine, et je comprenais Damien et Jeanne, ses deux enfants, qui devaient le voir dépérir au fur et à mesure pour n’être que le consensualisme et la paresse sociale même. On continua légèrement le dialogue, et je sentis que ça toucha rapidement à sa fin. Je ne me sentais aucun atome crochu, mais en même temps, qui en avait pour lui ? J’avais Heldon qui était un cas, mais il était exubérant et passionné. Sur un sujet triste, oui, mais il ne fallait pas lui enlever ces qualités. Hervé, non, il n’avait rien. Son cœur battait, il pouvait se mouvoir, et même, courageux de sa part, il n’abandonnait pas son travail pour aider ceux qu’il pouvait, mais au-delà de ça… Il n’avait rien, il n’était rien. Ce qui était en soi, plutôt incroyable.

« Bon, Ed, je te remercie d’être passé, c’était charmant de ta part. » Il se leva, me forçant à l’imiter. Il récupéra les verres qu’il plaça dans la machine, et me retrouva à l’entrée, où je regardais passionnément toutes les poutres de la salle (il y en avait vingt-trois, je le savais). Il me serra la main et me souhaita au-revoir, mais… je lui dis :
« Attendez, avant que je ne parte, vous avez un stylo et une feuille de papier ? » Une fois fourni, je lui écrivis ‘Bon illimité pour manger, Ed Free’, puis la signature en-bas. Faudrait que je prévienne les collègues tout de même. « Tenez, vous êtes invité au Dream Dinner à vie.
_ C’est très gentil, mais je ne peux pas…
_ Pour me faire plaisir, il faut au moins que vous veniez une fois. Après seulement, vous pourrez dire que ce n’est pas bon, ça vous fera une excuse pour ne pas venir. »
Je guettai un sentiment positif sur son visage, mais il se mordit les lèvres et récupéra le bon.
« Merci beaucoup, je passerai rapidement. Peut-être dans la semaine. Ça me fera du bien de découvrir un nouveau lieu, ça  changera. »

  C’était exactement ce que j’avais envie de l’entendre dire. Je le quittai donc finalement sur une bonne note, et mon cœur était plus léger qu’avant. Je ne pouvais pas faire grand-chose pour lui, il était dans un état dévasté que je ne voulais jamais voir, mais j’étais fier de pouvoir le tirer un peu de ses habitudes, comme si je lui prodiguais un petit massage cardiaque. Comme quoi, tendre la main dans le monde réel pouvait rendre plus heureux que de donner des patates à Dreamland. Faudrait que je voie comment ça va évoluer pour lui, je n’espérais pas un scénario de drame français où il reprendrait instantanément goût à la vie, mais au moins lui apporter un peu plus qu’un simple ‘bonjour, je passais les vacances avec vos gosses avant, ceux qui vous détestent’. Bon, il était temps pour le service du soir, j’allais profiter du temps qui me restait pour vérifier si Matthieu, le community-manager, s’était occupé de la page Facebook ces derniers jours.

__

  Encore dans la base secrète des chefs de Godland, et je n’avais toujours aucune idée de où ce lieu pouvait bien se trouver, une information utile s’il fallait lancer l’assaut. Je fis un signe de tête aux ‘gardiens’ habituels qui étaient depuis plusieurs semaines Carthy, Emy, Gaël (un type embauché avant Emy même, un trentenaire à petite barbe plutôt souriant) plus moi. Je fis le bonjour à Carnage, je le voyais souvent mais c’était difficile de dire que je le connaissais bien. C’était quelqu’un avec du leadership, du management même, ses capacités de chef s’arrêtaient là. C’était un leader-né, mais il n’était pas le meilleur pour tenir la barre, il l’avouait lui-même. Par contre, je n’aimerais pas être son ennemi.
Oh attendez, j’avais oublié, si, je l’étais.
Il fallait juste que lui soit persuadé du contraire.

  Cependant, grande nouveauté, j’étais arrivé cette fois-ci avec un petit cadeau : mes lunettes de soleil qui me permettaient de détecter les auras. Je ne savais pas ce que je pouvais attendre d’un examen avec ces verres ultra-progressifs, mais ça pourrait donner des indices sur leur transe inhabituelle. Par contre, pour le moment, elles étaient cachées dans la poche, je n’avais pas du tout envie qu’on les remarque. Au fil du temps, j’avais gravé dans mes habitudes de me placer à un coin un peu discret, les autres ne me capteraient pas si j’enfilais mes lunettes rapidos, le temps de quelques secondes pour diagnostiquer les énergies magiques qui semblaient prendre possession d’eux. Je me sentais un peu tendu de cette initiative, mais bon, il fallait avancer. Et bim, je sursautai, on m’avait filé un coup de poing sur l’omoplate.

« Alors Gui, on est une flipette ?
_ Roh, ferme-là Emy. Je me demandais juste à quoi tu ressembleras quand je te la filerai dans le gros colon.
_ Ah ouais ? Moi, je me demande à quoi ta pine ressemblera si t’essaies.
_ Fermez-là vous deux… »
, intervint Gaël juste derrière, levant les yeux. Il était coutumier de nous entendre ‘flirter’, si on pouvait flirter avec des tractopelles australiens. Il répondit plus sympathiquement : « Dire que c’est ça, notre Bureau. J’imagine pas l’ambiance qu’il doit y avoir.
_ T’as qu’à venir pour voir »
, lui fit Emy sur le ton de la blague, « Mais faut pas que ta copine soit au courant.
_ Comment sa copine pourrait être jalouse de quelque chose comme toi ? »
que je lui poignardai dans le dos. Elle tenta de m’écraser le pied sans y parvenir.




  Bon, on était arrivés, Carnage avait disparu pour enclencher le mécanisme qui transformerait la grande salle de réunion sombre en symbole étrange de l’ésotérisme lumineuse et blanche, j’attendis un petit moment, puis dès que les quatre Voyageurs étaient en position, que Carnage s’était installé dans le lieu où d’énormes écritures mystérieuses se dévoilaient et qu’ils se mettaient tous à fermer les yeux pour commencer la transe, et que personne ne me regardait, hop, j’installai mes lunettes sur le nez et je redécouvrai leur contact froid. Rigolez pas, je les avais amenés, mais en m’attendant à ce que je ne voie rien, presque comme un moyen de me rassurer, de me dire, bah, eh, c’est juste une transe chelou qu’ils avaient, certes collective, mais rien de divin derrière. Et bah ce que je voyais, je pouvais vous dire que merde, merde, et merde, j’avais tort. Il y avait quelque chose, invisible depuis tout ce temps, et j’eus une immense sensation de froid dans tout le dos.

  Une sorte de forme sombre gigantesque encerclait toute la table, et ça pouvait ressembler à une géante aux contours mal définis à genoux, ou en position fœtale, je ne savais pas, peut-être juste le buste avec des bras énormes, c’était bizarre, mais il y avait quelque chose de terrifiant. Pire encore, j’avais dit ‘forme sombre’. Sombre. Les couleurs que je voyais aux travers de mes lunettes étaient rouge, vertes, violets, etc, que des trucs pétaradants. Des fois, sur certaines personnes, elles ne fonctionnaient pas. Mais jamais, au grand jamais, je n’avais vu une aura noire de cette façon. Et ça me filait des jetons, punaise, punaise, je me sentais pas bien du tout, il y avait ce truc gigantesque qui se mouvait lentement, comme venant d’un autre âge, et Emy se curait le nez, Gaël était respectueux de la transe qui débutait et Carthy gardait son calme olympien. Et moi, je tremblais dans mes bottes, j’avais des sueurs froides, je voyais directement ce monstre, cette chose, et plus je la distinguais, plus je pouvais trouver des doigts, des mains, des bras… C’était horrible, c’était malsain.

  Mais l’apogée, ce fut quand la forme sembla être dérangée par quelque chose. Elle releva légèrement sa tête, et ses yeux n’étaient pas dessinés, il n’y avait que du vide à la place, on voyait les murs aux travers, mais c’était bel et bien des yeux, qui semblaient se diriger vers moi. D’un geste instinctif et apeuré, j’enlevai mes lunettes et les remis dans ma poche. La créature gigantesque et ténébreuse disparut en même temps, ne laissant que les autres divaguer dans leur demi-sommeil, dans un calme olympien. Mais est-ce qu’elle était en train de me regarder actuellement ? Je pris pour que ne la voyant plus, elle ait tout simplement disparue, mais si tout était aussi simple... Non, vraiment, comme ça, on pourrait croire qu’ils étaient un peu dingues, mais cette putain d’aura que j’avais capté était tout, sauf de la fantaisie légère. Peut-être bien qu’en effet, j’avais mis les pieds dans quelque chose de beaucoup plus gros qu’espéré.

  Ahah, et si seulement ça s’en était arrêté là… Mais un nouveau séisme arriva. De nulle part, Gaël, qui était sage comme une image d’habitude et toujours sympatoche, se mit à s’avancer vers le cercle restreint. D’abord surpris, personne n’esquissa un geste, peut-être qu’il voulait aller aux chiottes, peut-être qu’il allait se poser à un endroit sympa. Puis rapidement, il sortit un appareil de sa poche, il appuya dessus et le lança sur le cercle des chefs. C’était une grenade en forme de smiley diabolique, et le bouton clignotait de plus en plus en approchant de leur cible, en approchant des gens. Puis une incroyable détonation avec flammes violettes jaillirent et Emy fut légèrement soufflée par l’onde de choc.
Mais la grenade avait buté contre quelque chose d’invisible. Gaël fut étonné, moi aussi (donc la Déesse pouvait avoir une forme physique en plus), et en plissant des yeux, peut-être bien qu’une sorte de mur sombre, ou je ne savais quoi, avait arrêté la grenade en plein vol. Notez que les chefs restaient tranquillement en train de dormir comme si de rien n’était. Pas Carthy.

  En une foulée de titan, il était déjà sur Gaël, et celui-ci eut à peine le temps de prononcer quelques mots qu’il eut le cou brisé, piégé entre les deux bras mastocs de l’Anglish. Emy et moi, on se réveillait à peine, wouaoh, qu’est-ce qu’il venait de se passer, en cinq secondes ? On s’approcha du cadavre qui disparut dans une fumée blanche, et Carthy émit :

« Ça, ce n’était pas prévu.
_ C’est grave ?
_ Oh oui. C’est un acte isolé, mais plutôt désespéré, il savait qu’il n’en réchapperait pas. On peut craindre qu’il ait des gens derrière lui.
_ Des espions infiltrés ? »
Je proposai innocemment ; ça serait ignoble. Carthy reprit sa position habituelle, sans paraître plus affectée d’avoir tué, et chuchota ;
« Ça serait bien. Il vaut mieux que les menaces viennent de l’extérieur. »

  Quand leur transe fut terminée, Emy leur fit le rapport de la situation, et ils étaient tous horrifiés. Carnage, qui ne pouvait s’empêcher de faire son intéressant fanatique, dit que c’était la Déesse qui les avait protégés. Ce en quoi j’étais d’accord, en fait. Carthy en tout cas, précisa quelques détails, et chacun tomba d’accord qu’il y avait un risque qu’un groupe qui nous attaquait. C’était pas bon pour mes affaires, je devrais me tenir à carreaux, pensais-je en serrant mes lunettes de soleil dans la poche. Carnage se tourna vers moi et ordonna d’une voix claire :

« Gui, tu es le chef du Bureau, tu es le mieux placé pour identifier des espions ou des… traîtres. Tu travailleras en étroite collaboration avec Salomé, Cris et Peter, vu que vous dirigez tous les trois le plus grand nombre de nos troupes. Adrien, Soy, enquêtez aussi de votre côté. » Puis il revint vers moi et Cris : « Essayez de savoir qui l’a amené ici, je sais que Gaël était parmi nous depuis plus d’un an, c’est difficile, mais voyez ça. Bonne chance. »

  Les chefs parlèrent beaucoup, laissant Carthy, Emy et moi un peu sur le cul. Ils étaient pas contents, tous, ils se sentaient vraiment blessés d’avoir été ainsi attaqués pendant le sommeil, et ça, ça me fit réfléchir sur pas mal de choses. Surtout que ni vu ni connu, j’avais ressorti les lunettes pour voir si la forme sombre horrible était toujours présente, mais non. Il n’y avait plus rien maintenant que les Voyageurs étaient sortis de leur transe. Emy me frappa les côtes comme à son habitude pour attirer mon attention, et elle jouait avec un de ses flingues qu’elle fit tourner autour de son index.

« On risque de pas s’ennuyer dans les jours qui arrivent.
_ Tu l’as dit, Emy. »
Pendant qu’elle devait chercher des premières hypothèses, je me demandais pourquoi les chefs avaient besoin de protection alors qu’ils semblaient avoir une super déesse avec eux pour les défendre ? Il y avait du vrai et du faux à démêler dans tout ça. « On va pas s’ennuyer. Par contre, je suis désolé, j’ai pas de mouchoir, je crois que tu t’es pissée dessus de peur.
_ Ah ça, non, de la mouille, je pensais à la race que j’avais mise à ta mère hier soir.
_ Hey, fermez-là vous deux »
, nous ordonna Carnage avant de refermer la porte bruyamment.

__

  Je fus forcé pendant une semaine de chercher le plus d’indices sur un éventuel groupe déviant. Bonne nouvelle selon l’estimation des pontes tel que Carnage et consorts : ce n’était pas des flics, ils ne s’amuseraient pas à se suicider pour défourailler de la déesse. Je pouvais dormir sur mes deux oreilles (oui oui, c’était un jeu de mot). Mauvaise nouvelle cependant, et je m’en étais rendu compte que maintenant : quelqu’un était mort pout buter la Déesse. La Déesse secrète. Gaël était au courant, mais cela voulait-il dire que d’autres personnes avaient mises dans le secret ? Pourquoi tenteraient-ils de l’attaquer… ou alors, juste d’attaquer les chefs ? Et surtout, jusqu’à donner leur vie ? Tout cela était très intéressant, mais cela faisait trop de questions où il était impossible d’apporter une réponse, et de toute manière, les chefs arrêtèrent vite de demander au Bureau de s’occuper de cette enquête, même s’il valait mieux ouvrir l’œil.

  Je ne compris que plus tard, grâce à l’aide de Fino, et je devais avouer que ce n’était pas stupide : il y avait de grandes chances que Gaël ne soit pas le chef de l’opération, si groupuscule il y avait, sinon, il aurait préservé sa vie. Il y avait donc au moins une autre personne qui connaissait la Déesse, et avant d’entrer dans les hypothèses où Gaël aurait nourri des rumeurs, les principaux coupables étaient n’importe qui des chefs, ou alors les gardiens successifs encore vivants de Godland, soit les frères Lacroix et Lafleur, Carthy, Emy et moi. Carnage se portait malheureusement garant de tous les chefs, certainement à cause de leur transe commune qui les liait à un niveau spirituel ou mystique quelconque, ce qui réduisait la liste à cinq suspects. Les frères furent eux aussi épargnés, paraissait-il, donc plus que trois personnes. Et Carthy était un des membres les plus vieux et les plus respectés. Donc au final, Emy et moi étions peut-être les principaux suspects. Je me rongeais un ongle en pensant à l’ironie de la situation : je venais d’un groupe différent, j’avais aussi infiltré Godland, mais j’allais me faire attraper à la place d’un autre suspect sur une autre affaire. Il fallait absolument que je trouve le coupable véritable, ou que je prouve qu’il n’y en avait pas, avant qu’on ne me coince.

__

  Niveau restaurant, les clients venaient, et comme le jour tombait de plus en plus lentement, ils restaient de plus en plus tard. Ils profitaient notamment de la terrasse qu’on avait aménagé, mon nouvel espace de travail administratif quand les clients étaient absents, soit tôt dans la matinée, ou tard dans la soirée. Puis, il faisait une chaleur à crever au premier, c’était ça, ou je finissais à poil sur la paperasse.

  En tout cas, était-ce de la chance ou une intuition cachée, mais la cuisine ouverte fut un véritable succès en été, car ça contribuait à une ambiance festive, et j’attirais cette fois-ci pas mal de jeunes – ainsi qu’une pincée de hipsters (j’étais si cher et mauvais que ça ?) En tout cas, ça rendait très bien de voir les cuisiniers se démener devant les clients, ça permettait aussi de les faire patienter car en cuistoche, plus le droit de se presser et de gueuler comme des gorets dès que y avait un souci. Keyman fut une aubaine, merci, il montra à Shana, à Steeve et même à moi, comment soigner les apparences quand on faisait à grailler. J’en vins très vite à lui demander des cours particuliers afin d’être à un niveau parfaitement regardable – je fis pareil avec Simon, je cherchais le geste chorégraphique derrière le bar afin d’assurer le visuel si je devais le remplacer. C’était si plaisant de se sentir pousser que je n’avais qu’une envie : que chacun prenne des cours particuliers avec les autres. Ne pouvant les obliger, je les y avais invités très fortement, et Mathieu fut le premier à accepter, en secondant Simon.

  Hervé, contre toute attente, arriva très discrètement un jeudi soir et commanda un plat d’une voix effacée. Je ne le vis que par hasard, parmi plein d’autres tables en train de discuter plus ou moins bruyamment. J’aurais dû aller le voir pour lui serrer la main, mais je n’étais plus Ed Free, j’étais toujours Gui, je l’avais répété à mes gars pour qu’ils ne bourdent pas, et que s’il voulait me voir, qu’ils me laissent le temps de me transformer. Keyman et Valentin étaient des Rêveurs, mais Valentin venait très peu au final, j’essayais de faire en sorte de ne pas travailler en même temps que lui, et Keyman était un cuisinier de A à Z, il ne quittait pas les fourneaux, et je ne voyais pas Hervé s’approcher pour lui taper la discute. De toute façon, c’était Shana et Gui à la cuisine ce soir. Quand Matthieu passa avec la commande, des Ribs dans une salade composée, je lui fis :

« Hey, c’est pour le client de la 1D, okay ? Essaie de gérer le pourboire avec lui, discute un peu, c’est une connaissance. »

  Matthieu acquiesça et s’en alla avec le plat. Pour le coup, je lui faisais confiance, il avait quand même une énergie positive prompte à vitaliser Hervé. J’avais prévu de lui envoyer des serveurs différents à chaque fois qu’il reviendrait pour égayer un peu ses repas. Et si j’avais le temps, je viendrais moi-même. Mais pour le moment, une dizaine de plats venaient de sortir, la machine les crachota sans répit, et il fallait que j’assure avec Shana pour tout le dîner de ce soir. Vu qu’on était en Juin, et qu’il faisait beau, les étudiants étaient de sortie, et même dans les soirées en semaine, il fallait se méfier de vagues inattendues qui pouvaient frapper l’entrée du Dream Dinner. Je demandai à Sophie qui passait de baisser la musique, ou de demander à Simon de le faire s’il allait à l’arrière chercher des boissons, elle était un peu trop forte.

  Oh tiens, il y avait aussi un Rêveur dans l’équipe à qui il fallait absolument causer. Une fois que les commandes furent terminées et qu’il y eut un peu de repos, je fonçai au premier étage, encore vêtu de mon tablier. Holden était là, se fichant de la chaleur comme si elle n’était qu’une simple mouche. Je me posai sur le tabouret, et je lui demandai si tout allait bien. Il me répondit d’un grognement sans me regarder, puis terminai d’envoyer un mail. J’en profitais pour répéter :

« Holden, tout se passe bien ?
_ Oui. Il n’y a plus qu’une quatorzaine de détails à régler, et nous serons presque conformes. Il va falloir m’attaquer à la ventilation ensuite.
_ Dis-moi, ton ancien boulot te manque ? »
Ah là, il réagit. Il me regardait, et une sorte de haine tiède coulait dans ses yeux. Sa voix se fit plus rauque, mais son visage restait immobile :
« Ses idiots ?! Peuh. Ils m’ont lâchement abandonné ! Ils étaient très certainement jaloux de mon bagout.
_ Hum, oui, c’est à creuser. Pourquoi on ne se vengerait pas un peu ?
_ Monsieur Free, se venger est totalement puéril. »
Il me fixa pendant quatre secondes, puis lâcha : « Dîtes-moi tout.
_ Faisons-leur croire que vous avez bien mieux réussi sans eux. Je vous fais patron du Dream Dinner pendant, hum, un mois, Ed Free a totalement disparu. Vous n’étiez qu’un employé chez eux, là, vous êtes le patron d’un restaurant qui monte ! Est-ce que ça vous dirait ?
_ Pour que ça soit crédible, il ne faudrait pas que vous travaillez ici.
_ Oh si, mais je changerai d’identité. Gui, tout simplement. »
Il était au courant que je me faisais passer pour un autre nom, et je m’étais justifié que c’était pour passer entre les clients et écouter leurs plaintes facilement. Un sourire de requin apparut sur son visage.
« Je marche. Ces vandales capitalistes paieront. » Quand je sortis de la pièce, ce fut moi qui eus un sourire de requin : Ed Free ne serait officiellement plus au Dream Dinner dès le mois de Juillet, de quoi me soustraire aux regards de Damien et de Jeanne, seul Gui existerait. Une bonne chose de faite.

__

  L’entrepôt tirait dans le noir-verdâtre ; et ça sentait comme l’odeur le laissait espérer, pas terrible. Je tentais de faire le moins de bruit possible tandis que j’aidais Jimmy à se faufiler dans une fenêtre que Nora avait ouverte plus tôt. Comme dans tout ce qui filait un peu les pétoches, au début de la nuit, j’étais la personne la plus silencieuse du monde, concentré chaque seconde sur l’ensemble de mon champ de vision tel un boutonneux qui passait son permis, mais après une heure où rien ne se passait, je me laissais aller jusqu’à me gratter la raie en aidant de l’autre main Jimmy à se faufiler sans tout détruire. Certes, il aurait pu sauter, trois mètres, c’était rien de trop affolant pour un Voyageur endurci, mais valait mieux éviter la casse.

  C’était moi-même qui avais envoyé un groupe de cambrioleurs dans cet entrepôt à Vapeur Punk, après avoir reçu un appel intéressant de contacts sur une marchandise précieuse fabriquée par des sorcières. En fait, mon contact, c’était Fino, et il connaissait la marchandise par un vieux compère qui l’avait escroqué plus tôt, donc le bébé phoque, trois ans après l’infamie, la lui rendait bien. Et les marchandises ? Des boules de cristal pour parler  longue distance. On arrivait dans une période où lui et moi devrions communiquer plus rapidement que des lettres qui mettaient deux à trois jours pour arriver, la situation devenant très tendue, et j’avais notamment besoin d’un second cerveau, surtout s’il était assez maléfique pour comprendre les rouages de dégénérés qui voulaient détruire une sordide Déesse. De plus, Fino aimait de moins en moins l’ambiance sous la croupe de Terra. Pourtant, dieu savait que je faisais tomber des fois deux ou trois clanpins (surtout de la première division) dans son escarcelle afin de la contenter, mais ça ne suffisait pas. Officiellement, ces boules de cristal permettraient aux différentes divisions de communiquer plus rapidement.

  Pour se faire, on avait demandé à deux cambrioleuses, sous l’égide, tiens, intéressant, d’Adrien Metar, de venir nous supporter. La première était Nora, une trentenaire qui avait gardé un visage poupon, un teint un peu pâle, et des cheveux noirs corbeaux. Par contre, elle était d’un sérieux à se déboîter le cul en tordant les hanches. En même temps, elle devait pas être contente de devoir traîner deux boulets avec elle. Son pouvoir lui venait du Royaume des Chats, et elle possédait, en plus d’une agilité surhumaine, de griffes qui lui permettaient de grimper facilement à tous les endroits sans le moindre bruit. Sa compagne de toujours par contre, s’appelait Satou, une grande noiraude extrêmement fine, chauve, et les lèvres gonflées. Elle par contre, aucune idée d’où son pouvoir venait, mais ses capacités restaient aussi réelles qu’impressionnantes : elle ‘sentait’ un bâtiment, elle pouvait deviner tout ce qui était entreposé dedans, et même se créer un passage elle-même à travers les murs (pour elle seule par contre, pas pour les autres). Les deux faisaient bien la paire, et je préférais vous dire que je sentais mon propre Royaume des Deux Déesses moins en sécurité maintenant.

  On était tous les trois dans le bâtiment, et Satou nous appela discrètement, une petite onomatopée dans le silence lourd de l’entrepôt. On voyait tous très mal (le plus lumineux était l’océan onirique bleu terrible par-delà la fenêtre du bâtiment, plus la vitre gigantesque qui nous séparait de plusieurs milliards de litres d’eau), mais Nora voyait facilement avec ces yeux jaunes fendus. Elle sauta d’une pile de caisses à plusieurs piles de caisses, vérifiant les étiquettes. Pendant qu’elle fouillait la zone, Jimmy et moi, en deux flemmards, on patientait. Lui disait :

« On aurait dû ramener des cartes.
_ On pourrait pas faire une bataille avec l’obscurité.
_ Ah la mission de merde.
_ Que veux-tu Jimmy, faut bien être formé quelque part. Moi, j’ai défoncé Resting City, toi, tu te pèles le cul dans un entrepôt morbide pendant que les autres font le vrai travail. »
Il avait les bras croisés, ne disait rien. Je lui fis une petite frappe sur le bras : « T’inquiète, je te foutrai dans une mission bien marrante, je crois qu’on va avoir un commando qui va péter la margoulette d’un gang rival dans les bas-fonds du Royaume des Chats, je te garantis rien, mais je ferais en sorte que…
_ Chut maintenant »
, fit Satou avec un doigt dans la bouche.

  Quelques secondes plus tard, Nora nous prévint qu’elle avait trouvé le carton qui nous intéressait. Elle nous le descendit en faisant bien attention, je jetai un coup d’œil à mon tour à la lumière, ouais, c’était bien ça.

« On va en garder cinq-six pour nous, puis on vendra le reste.
_ Pourquoi y a des étiquettes étranges sur elles ?
_ T’inquiète pas, c’est leur numéro en quelque sorte. Tu dis ‘Alakazam’ ou autres formules magiques, et t’appelles la boule qui est reliée à ‘Alakazam’. C’est magique.
_ Je lis plutôt ‘Savon’, ‘Mouillette’ et ‘Capoeira’.
_ Les meilleures sont parties en premier »
, répliquais-je en levant les épaules, « On décolle. »
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MessageSujet: Re: Gods, King and Baby Seal Lun 16 Jan 2017 - 20:28
  Les contacts avec Fino étaient plus dangereux, mais plus directs. Il avait hérité de la boule de cristal que je lui avais envoyé, qui répondait au doux nom de ‘Tutti Frutti’. La mienne s’appelait ‘Martingale’, alors il pouvait s’estimer heureux. Personne dans Godland ne remarqua qu’une boule avait disparu parce que, devinez quoi, celui qui s’occupait des stocks des objets magiques, c’était moi. Les autres boules de cristal étaient aux autres chefs de Godland, soit ‘Dératiseur’ pour Carnage, ou ‘Hallali’ pour Salomé.

  J’en profitais pour donner tous les détails de l’enquête à Fino, voir s’il avait de bonnes intuitions sur ce qui se passait. De son côté, pour ne pas rester les bras croisés et que c’était encore un travail à priori utile qui empêchait Terra de précipiter la fin de l’enquête quitte à ce qu’elle échoue, il me passait le plus d’informations sur les Voyageurs importants de Godland, et vu que Fino était quelqu’un qui avait des critères très précis, ‘importants’ signifiait ‘très fort’. En gros, il me filait des fiches sur God Hand, tout ce qu’il pouvait. C’était une de mes idées à moi, il fallait que je me prépare au mieux. Et comme je savais que Marine travaillait pour Relouland, c’est elle qui abreuvait gratos le bébé phoque de toutes les infos. Terra aurait préféré que ce fut moi qui leur apportait des nouvelles, pas l’inverse, et Fino perdait ses cordes vocales à la maintenir éloignée. Evan et Jimbo étaient pas de trop pour la réfréner un peu. Surtout que Jimbo venait à peine, maintenant que l’enquête patinait, juste pour faire coucou à sa petite sœur qu’on gardait dans un cocon pour éviter qu’elle ne mange un Royaume entier. Fino le qualifiait de « grand con romanichel avec une cithare dans le cul ». Et ça, c’était à ce qu’il semblait, quand il était là pour l’entendre.

  De mon côté, tout se passait bien, les boules de cristal étaient un fabuleux outil de communication et un merveilleux indice pour savoir qui est-ce qu’on cherchait le plus à joindre. Et ce n’était pas moi, semblait-il, quand des nuits pouvaient passer sans qu’on ne cherche à m’appeler, ce qui contrastait plutôt avec le rôle central que j’occupais dans l’organisation. Carnage se méfiait de moi – à juste titre, mais ça ne sentait pas bon. Emy et moi travaillions main dans la main pour essayer de laver notre honneur, parce que le Bureau manquait clairement d’activité. On nous évitait, on faisait en sorte de moins passer par nous. L’enquête ne pourrait jamais avancer si je ne pouvais plus parler sans qu’on cherche à repérer des signes de curiosité un peu trop intenses. Mis à part ça, les boules de cristal avaient un défaut manifeste : il suffisait de prononcer un mauvais mot, et on appelait sans le faire exprès une autre boule de cristal. Pas très pratique. Heureusement, on réussissait très peu à me joindre, ‘martingale’ étant un terme peu usité de nous jours.

__

  A Relouland, Fino n’avait ni aimé l’accueil gigantesque, les escaliers de marbre qui sentaient le moisi, les couloirs remplis de moquette beige ainsi que le bureau étroit d’Incendie Révolutionnaire, sur lequel il y avait une sorte d’ordinateur étrange et quelques milliers de feuilles qui se payaient le luxe de créer une véritable mégalopole de gratte-ciels, de ponts, et autour, de jolis bidonvilles de dossiers affaissés. Son avis avait toutefois changé quand il s’était retrouvé dans une salle d’études qui ressemblait à une bibliothèque infinie. Fino n’aimait ni les livres, ni les parchemins, ni les écriteaux « Silence… », par contre, il adorait le savoir, les connaissances, et tout ce qui était autour de lui puait les informations bonnes à se mettre sous la dent. Il déchanta très vite quand Marine posa dix volumes encyclopédiques qui firent grincer la table sur laquelle ils se trouvaient. Rechercher, c’était chiant comme la pluie.

« Tu vas me faire un palace avec, ou on a vraiment besoin de tous ces bouquins ?
_ C’est le minimum. On n’a que les prénoms plus des esquisses de pouvoir.
_ T’as pas moins pratique ? Et vos ordis, c’est juste pour la déco ?
_ Hummm… »
réfléchit Marine en se mordillant la lèvre, puis elle affirma : « Oui. C’est pour la déco. Très utile quand il faut faire semblant de travailler devant les clients.
_ Arf, je devrais avoir le même alors, la boss que je me tape pour le moment, c’est le genre à avoir ses règles vingt-quatre heures sur vingt-quatre, puis elle te fait bouffer le coton usagé si tu vas pas assez vite.
_ Eurk. »
Marine fit tout (et échoua) pour ne pas s’imaginer l’image, alors qu’elle ouvrait la première page pour rechercher le dénommé Carthy. Elle essaya un brin d’humour : « Ça ne marcherait pas, pour l’ordinateur, tu es à peine plus gros que la souris. » L’ambiance devint soudainement glaciale. Elle toussa pour passer à autre chose, mais ses yeux suivaient les lignes sans les lire alors qu’elle sentait la colère de deux petits yeux noirs sur elle. Elle agita la main : « Tu peux aller chercher la dénommée Cris – c’est peut-être un surnom, et on n’a pas d’info sur son pouvoir.
_ Trop petit pour la souris, non mais elle s’entend parler, la connasse ?
_ Je suis désolée.
_ Et je suis pas petit !
_ Non, non, tu ne l’es pas.
_ Cool. Maintenant, ouvre-moi le bouquin s’il te plaît, tu crois quoi, que chuis haltérophile ? »

  Il fallait bosser des heures et des heures ne serait-ce que pour un dossier, mais au moins, les archives ne manquaient pas, Marine travaillait bien et savait se procurer les meilleurs bouquins, et cerise sur le gâteau, Terra et sa clique de cons n’étaient pas sur le dos de Fino : ils voulaient des résultats, ils voulaient des résultats, super, mais c’était Ed qui devait avancer, et Ed préférait transformer Godland en institution plus dangereuse encore, chacun sa façon de bosser, hein.

  Les premiers jours furent difficiles, mais peu à peu, ils sélectionnèrent les ouvrages les plus intéressants, les gardaient pour eux, et en extrayaient le plus d’informations qu’ils pouvaient : annuaire, Dreammag, articles, mention dans des rapports, procès, dictaphone, témoins, collègues, fiches, documents écrits de Royaume, lettres, etc, etc, etc. Il fallait tout brasser, absolument tout, mais au fur et à mesure, ils réussissaient à écrémer l’inutile et à ne garder que l’essentiel. Ils s’étaient d’ailleurs partagés les tâches pour aller plus vite (on ne lisait pas mieux à deux), et juste au niveau de God Hand, les plus importants car si Ed faisait sauter sa couverture, c’était contre eux qu’il faudrait gérer en priorité. Fino s’occupait de Carthy, Damien et d’Amélie, tandis que Marine travaillait sur M le Métalleux, Carnage et la paire Lafleur-Lacroix. Ayant ramené sa propre boule de cristal Tutti Frutti (il le paierait), Fino échangeait parfois quelques informations ultra-rapides avec son poussin.

   Les informations sur Carthy furent les plus simples à faire : il était le moins représenté dans le groupe, mais ça n’empêchait que le peu d’exploits qu’il avait contribué faisait même des fois tousser Fino pendant la lecture : ce mec s’était pris une grue dans la gueule, et c’était la grue qu’avait morflé ? Fino faisait le travail pour aider Ed à trouver des points faibles à ses adversaires, mais allez trouver le point faible de quelqu’un qui jouait au hochet avec des grues… Fino parlait à IR de l’avancée de ses recherches, et au bout de cinq jours, ils purent dresser un bilan rapide des informations qu’ils avaient. Marine fit le résumé elle-même :

« Donc, pour Carthy, tu vas bientôt envoyer le dossier à Ed en crypté. Amélie, ça sera très très simple, je pourrais presque le faire de tête, c’est une folle furieuse. Damien, ça sera facile aussi, il est plus jeune, ça réduit le spectre de nos recherches. Voici le souci : Mr. Lacroix, Mr. Lafleur, et Carnage.
_ T’es vraiment qu’une merde.
_ Je t’ai laissé les dossiers les plus faciles. Mr. Lacroix, ça devrait aller. J’espère. C’est un pro de la dissimulation quand même, avec son frère. J’ai juste très peu de choses sur son passé, alors qu’il a dû pas mal bourlinguer. Mr. Lafleur par contre, rien. Il est aussi le genre à n’avoir jamais perdu un combat, et vu que ce n’est pas un Voyageur, il est beaucoup plus difficile à tracer et je n’ai absolument rien trouvé sur ses pouvoirs.
_ En bref, on ne sait rien sur lui, sinon qu’il a une bonne synergie avec Lacroix. D’ailleurs, ce dernier, vient du Royaume Céleste, non ?
_ Oui, mais il ne maîtrise pas le vent, ni la gravité. Il faudra que je fasse des recherches moi-même au Royaume pour en apprendre plus sur lui, vu que je suis originaire du même lieu. Ça nous aidera peut-être à trouver d’où vient Lafleur, mais je n’en suis pas sûre, Lacroix semble avoir eu des aventures en solo avant de le rencontrer.
_ Bon, ok, faudra faire sans.
_ Plus inquiétant encore : Carnage. C’est évidemment un pseudo, mais ça le rend d’un coup impossible à tracer. Son pouvoir n’est pas familier du tout mais j’ai déjà saisi quelques pistes, mais qui ne semblent pas très concluantes. La plus intéressante que j’ai trouvé, sur un certain Sarajevo, date d’il y a une dizaine d’années. Puis après plus rien.
_ Il serait pas resté quelque part ?
_ Dix ans ? Sans absolument rien faire ? »
Fino avait du mal à rester dix heures sans bouger d’un endroit, alors un Voyageur fou furieux qui crevait les yeux des gens pour leur intimer le silence… Il proposa quand même, d’expérience :
« Il a fait un séjour au trou peut-être. » Marine hocha la tête, mais tira la grimace :
« Je me suis déjà renseignée, rien sur Sarajevo dans les prisons de tous les Royaumes.
_ Relouland n’a pas toutes les archives de tous les Royaumes, non ? Il s’est peut-être fait mettre en prison dans un Royaume sur lequel on ne sait rien.
_ Oui, il faut faire cet effort-là, tu as raison. Je vais essayer de voir ce que je peux trouver. Je pense au Royaume du Temps ou au Royaume de l’Oubli. Mais ça veut dire qu’il va falloir marcher.
_ Ahah. »
Marine fut interloquée par ce petit rire, et elle en demanda la raison. « Nan, rien, ça me fait marrer de bosser avec quelqu’un qui est dans l’entourage de Ed ET qui est compétent.
_ Ah bon ?
_ Ah putain meuf, j’ai morflé. Entre les abrutis congénitaux, les lâches, les traîtres à foisons et les sourds muets, tu te dis que ça ferait une belle brochette de gus à enfourner dans un asile.
_ Bah tu sais quoi, j’ai été sa coloc pendant quelques mois. Je suis partie très récemment.
_ T’es vraiment intelligente, ça se confirme. T’as bien fait de te tirer, vaut mieux pas rester proche de ce gars-là.
_ Ah bon, pourquoi ?
_ Il s’en est pas rendu compte, mais il a horriblement, horriblement peur de l’ennui, il est comme moi. Et nous, quand on s’ennuie, systématiquement, on détruit les gens autour de nous. Sans sacrifice, qui est un héros ? »


__

Spoiler:
 

__




  Aujourd’hui venait la grande journée de la Préparation ! Avec un P majuscule s’il vous plaît. Mais de quelle Préparation parles-tu, Ed ? Qui mérite ledit P majuscule ? Mais, je vais le dire tout de suite, dès que Prince serait redescendu du battant de la porte car il était pour le moment impossible à la refermer. Je lui ouvris le balcon plutôt, il adorait le balcon, et vu comment ça arrosait en soleil, j’y restais un petit temps en réfléchissant à tout ce qu’il faudrait faire dans la journée.

  Premièrement, c’était obligé, que ce fut amicalement ou plus, Jeanne ne devait rien savoir sur Ed Free ; j’avais dégagé tous les documents officiels et les avais filés à Madame Maloueste (elle ne posait pas de questions, tant mieux), j’avais retiré tous les posts-its, toutes les photos du monde, que ce fut avec ma famille ou ma charmante tête blonde, voire même juste de mes potos (je dû retirer à contrecœur une sorte de selfie entre les quatre membres de la Private Jokes au MacDonalds, il y avait Shana d’un air souriant, Hélène effacée mais un peu heureuse, Jacob avec un air sérieux, et moi, air impérieux ; on avait l’air dix ans plus jeunes ; après réflexions… dix ans s’approchait de la vérité). Mon ordinateur, j’avais viré tous les dossiers à des endroits stratégiques où je pourrais les retrouver plus tard, je l’avais rebaptisé pour effacer tout à fait la façon de penser Ed Free, les DVD ne traînaient plus, je passais au final l’aspirateur sur tout ce qui faisait mon identité.

  Une fois que tout ce travail fut effectué, je repartis de chez moi (Prince en profita pour se barrer à l’étage supérieur, ciao Prince), puis je re-rentrai en me mettant dans la peau de Jeanne : quels étaient tous les éléments, des plus insignifiants à ceux trop visibles pour les repérer, qui pourraient faire vaciller l’identité de Gui ? Ce travail me prit plus d’une heure à ramper partout, vérifier tous les coins (je retirai d’ailleurs deux à trois cartes postales qui m’étaient attribuées). Sur mon ordinateur, par paranoïa, je modifiais les favoris (j’enlevais donc un site sur les techniques managériales, et des recettes de cuisine, Gui n’avait pas besoin de tout ça). Je fus lessivé de m’effacer moi-même, mais je pus sortir l’esprit plus tranquille, vers le Dream Dinner… Sans oublier d’enlever le nom de Free sur la boîte aux lettres de l’appartement, et de demander à la Poste à ce que tous les courriers pour Ed Free soient redistribués chez Jacob Hume. Je lui expliquerais plus tard pourquoi il recevait mes factures.

  Secondement, il fallait prévenir tout le monde qu’Holden tenait la baraque pour un bon petit mois. Pour les Voyageurs, c’était simple, je leur servis la vérité : j’étais un espion et pour que ma couverture ne soit pas détruite, il fallait en passer par-là. Vous ne saviez pas ce qu’était devenu Ed Free, pas de chance, et toi, Marine, tu… savais ce qu’il fallait faire. Elle était assez grande pour se débrouiller tout seule – je me rendais compte à ce moment-là que j’avais plus vu la Marine intelligente ces derniers mois que la Marine grognonne, ça faisait du bien de redécouvrir des amitiés. Pour les Rêveurs (sauf Laura), soit Valentin, Keyman et Holden lui-même, je sortis la même histoire qu’à Holden : on faisait une ‘blague’, donc Ed Free ne devait plus jamais exister, mettons qu’il était parti en Mai, voilà, et que depuis, le nouveau patron, c’était le brave type qui vous susurrait mélodiquement à l’oreille que vous ne vous étiez pas assez lavé les mains juste avant de prendre l’assiette pour le client – il serait parfait dans ce rôle. Pourquoi un mois ? demanda un jeune Keyman inconscient de la chance qu’il avait de travailler ici. Mais tout simplement, pour que la blague prenne de l’ampleur, et ça me permettrait en sus de me concentrer sur mes dossiers.

  On commença même sa première journée en tant que patron ! Il ne changea pas trop de d’habitude, et même, étrangement, avoir autant de pouvoirs le captivait si bien qu’il n’arrivait pas à l’utiliser parfaitement. Son non-charisme descendait dans les négatifs, sa voix et ses mains tremblaient, il n’osait pas dire tout ce qui lui passait par la tête, et attention, quand on voulut parler au patron à cause d’un problème causé par Sophie, il balbutia et s’excusa plus qu’autre chose, en s’écrasant pitoyablement. Juste à-côté, faisant mine de redresser une table pour accueillir les prochains clients, je grinçais des dents mais ne pouvais intervenir. A la fin de la journée, vers minuit, une fois que le service fut terminé et qu’il n’y avait plus qu’à éteindre les lumières et ranger les documents administratifs que je fis le bilan avec lui. J’avais les bras et les jambes croisées sur ma chaise, et lui dis d’un ton peut-être un peu trop sec :

« Alors ? » Il toussa. C’était une réponse parfaite.
« Et bien, euh… je m’habitue, voilà, j’ai… compris quelques détails incompris… Je… n’ai pas été aussi… hum, ferme que j’aurais pu l’être. » Il continuait de s’aplatir.
« Tu continues de t’aplatir.
_ Ah oui. »
Il était changé, le Holden, là. Ça ne devait pas lui arriver souvent que quelqu’un lui fasse confiance sur ce point.
« Bilan : t’as pas assuré, tu n’étais pas le patron. Première leçon : tu as toujours raison. Et si tu as tort, c’est que les autres se l’imaginent, ou que ce sont tes employés qui ont merdé. Ce n’est pas forcément vrai à chaque fois, mais tu dois montrer aux gens que tu as une ligne à suivre et que leurs plaintes sont en contradiction avec ta ligne, MAIS QUE tu écouteras quand même ‘leur conseil’. » Les deux derniers mots entre guillemets faits avec mes doigts. Je me levai de ma chaise : « Second, quand les gens ont le patron en face d’eux, ils sont directement plus gentils que devant un serveur, tu dois en profiter ! Toujours confiance en toi, tu dois arriver et leur faire ‘Je suis le patron, je vous écoute’, tu dois imposer ton rôle dès le départ et garder l’amabilité qu’ils ont pour toi jusqu’à la fin de la conversation. Troisièmement ! Lors de l’affaire, c’était une table qui avait des soucis à cause de la ventilation, il faisait trop froid. Qu’est-ce que tu as fait ? Malgré que quelqu’un à l’autre bout de la salle s’était déjà plaint qu’il faisait trop chaud au contraire, il était près des cuisines, tu as un peu monté la clim. Tout est affaire d’équilibre, mais le compromis n’est pas  une solution d’équilibre, sinon dans le meilleur des cas, de sous-équilibre. Il faut tout tirer par le haut, chaque problème a sa solution créative pour contenter tous les partis. Ici, il fallait les faire changer de place avec une table qui venait d’arriver, en leur demandant la permission évidemment, voire même de l’échanger avec le type qui voulait un endroit plus froid. Il y avait ce jeune couple, avec une poussette bleu marine et rouge, qui étaient arrivés, ils auraient peut-être préféré sous la climatisation, c’est un endroit plus calme, parfait pour le bébé. » Holden prenait des notes, je ne savais pas si je devais l’en empêcher ou non, mais chacun sa manière de faire après tout. Dès qu’il eut terminé, je lui dis quand même : « Être patron, c’est une histoire de cœur.
_ Mais je n’ai peut-être pas le cœur pour ça »
, répondit-il, et je pensais qu’il n’avait surtout pas de cœur du tout, mais je répondis plutôt :
« Leader, chef, patron, c’est comme un habit, ce qui veut dire que rien n’est assez ridicule ou extravagant : tant que tu assumes, ça t’ira comme un gant. »

  Les jours qui suivirent, par la force de mes conseils ou de l’habitude, il fallait admettre qu’il se débrouillait mieux qu’avant jusqu’à trouver une certaine aisance dans ce rôle et faire chier les employés aussi bien que je le faisais moi-même. Tandis qu’il engueula copieusement Shana pour le boulot merdique qu’elle avait fait sur la dernière viande, alors qu’il partait d’un ton autoritaire régler une question avec un client, elle, désemparée, rouge, un peu triste me chercha du regard, mais je faisais semblant de pleurer, mon poing dans la bouche, en reniflant :

« Il a tellement grandi. »

  De mon côté, soit j’assurais les services sous la forme de Gui, à l’aise sur tous les râteliers, un employé modèle qui rivalisait directement avec la déesse Laura, soit je passais toutes les journées dans l’administration à régler les problèmes comptables par moi-même (au fur et à mesure des échanges avec Germaine, j’avais acquis une certaine aisance qui me permettait de tout faire par moi-même), je dressais les bilans de chaque soirée, je récupérai les sous de la caisse et l’envoyai à la banque, je m’occupais même des fiches de salaire, en bref, j’externalisais de moins en moins, et laisser Holden faire mon travail managérial me permettait de me concentrer sur toutes les tâches à faire. Tout d’abord, je commençai un classement efficace afin que le bureau ne soit pas le Verdun de l’administration. Cela me prit quatre jours de rangement mais au final, on s’y retrouvait bien plus vite. J’avais mon casier, celui d’Holden et nos tâches étaient parfaitement séparées. Et tiens, aujourd’hui, qu’avions-nous… ? Une lettre mystérieuse. Je l’ouvris. Oh non, merde, ça tombait dans le pire moment.

Une fois que le service, plutôt lourd au demeurant et tant mieux pour les finances, s’acheva tranquillement sous minuit et demi, je montrais la lettre au nouveau directeur :

« La Gazette de Montpellier va faire un article spécial sur les restaurants, elle demande quand est-ce qu’un des leurs pourra passer.
_ C’est le Guide Michelin ?
_ Non, eux, ils ne préviennent pas, ils ne sont pas aussi gentils. On ne saura pas trop quand ils arriveront, mais vu que le numéro est daté dans deux semaines, on peut estimer qu’à partir du moment où l’on dit oui, ils viendront pour la semaine prochaine. Et je veux que tout soit impeccable, je reste le patron légitime de l’établissement, et tout n’est pas impeccable. Tu n’es pas assez confiant, ça va pour les employés parce que tu les connais, mais t’as plus de mal avec les clients. Faut que t’entretiennes du liant avec eux, et à part leur demander si leur bébé va être moins gros à l’avenir, on ne peut pas dire que tu fasses des efforts.
_ Ca les a fait rire »
, riposta doucement Holden en levant le doigt, mais le ton que j’adoptai le coucha rapidement :
« Le père peut-être, la mère par contre, elle voulait te tuer, ça se lisait dans ses yeux.
_ N’empêche que c’était un gros bébé.
_ Tu as une tronche d’endive Holden, et pourtant, je ne te le dis pas. »
Un moment de silence. Je me rattrapai : « Sauf maintenant, mais c’était un exemple. »

  Hervé était en plus de ça venu deux autres fois de lui-même, et à chaque fois, il eut droit à une petite compagnie spéciale. Ce fut tout d’abord Laura, et vu que je n’avais rien à faire, moi-même, une fois la perruque remise, changement d’habit, et changement d’attitude (épaules plus enfoncées, cou moins droit, ainsi que les lentilles). Il y avait un peu de monde pour un jeudi soir, ça faisait plaisir, mais rien qui ne ferait couler un Steeve en pleine forme, Laura, Sophie et Matthieu, plus un Simon derrière le bar qui aidait en cuisine quand il le pouvait. Armé d’un verre d’eau pour accompagner le sien, je faisais :

« Ça me fait super plaisir que vous veniez souvent au Dream Dinner.
_ Je suis content alors, mais j’y vais avec grand plaisir. C’est bon, l’ambiance est sympa, ça détend après le travail. Il faudrait que j’y amène Jeanne et Damien, ils arrivent demain, très tard. Ça leur ferait très plaisir de te voir, vous ne vous êtes pas vus depuis… les dernières vacances que vous avez passées ensembles. »
Je ne dis rien, je restai silencieux, remuant la langue sept fois avant de parler (littéralement).
« Vous savez, je suis un peu sur la sellette ces temps-ci, je ne suis là que pour signer les derniers contrats de licenciement. Je vais voir ce qu’on va faire de moi, mais je ne vais pas rester. Ça ne m’empêche pas d’avoir un emploi du temps de ministre. Rien que pour vous parler, je dois utiliser ma pause déjeuner. » Hervé considéra le verre d’eau que j’avais à la main, et je hochai affirmativement la tête en pinçant mes lèvres. « Donc je ne suis pas sûr d’être très disponible, et je n’ai pas vraiment la tête à ça. J’adorerais les voir plutôt quand je serais en forme, ça gâcherait les retrouvailles sinon. » Je bus dans mon verre d’eau, en pensant que malheureusement, tout était déjà gâché par Dreamland. J’accumulais les mensonges sur les mensonges et me demandais si je serais à la hauteur du mille-feuilles de saloperies que je crachais aux uns et aux autres ; à un moment, tout devrait s’écrouler, non ? Hervé ne chercha pas à rentrer dans les détails, merci beaucoup. Des fois, ne pas aimer parler était un avantage. Je repris tout de même le fil de la discussion : « Sinon, vous avez des projets ? A court terme, long terme, des envies de voyager, de vous accomplir en quelque chose ? » Je voulais savoir s’il faisait autre chose que le boulot-métro-dodo. La réponse ne fut pas surprenante :
« Je… je travaille beaucoup, je n’ai pas vraiment le temps de penser à autre chose.
_ Ah.
_ Et sinon, toi ? Tu comptes rester au Dream Dinner si tu peux, tu comptes partir, tu veux faire quoi plus tard ? Tu as encore une longue partie de ta vie devant toi. »
Fallait savoir que je ne comptais pas quitter mon bébé comme ça, mais je n’avais pas vraiment envie de penser à l’après, voire même, le pendant. J’étais encore dans une phase où je le regardais grandir, il n’avait pas atteint sa vitesse de croisière, ou bien, sa vitesse de croisière impliquait que je ne pense à rien d’autre que lui actuellement.
« Je ne sais pas, je dois vous avouer. Pourquoi pas voyager, oui, mais avec où et qui, voilà la question.
_ Tu as un rêve à long terme ? »
Encore une fois, je réfléchis. J’avais mon entreprise à moi, j’avais mes amis à moi, j’avais tout en fin de compte, ou peu s’en fallait. Je bottais presque en touche – presque seulement.
« Devenir un homme meilleur. » Marine qui s’en était allée ailleurs (je le considérais comme un échec de ma part, elle serait restée si j’avais été… plus séduisant ? Plus là pour elle ? Meilleur, tout simplement ?), Romero que j’avais tabassé à mort pour sauvegarder ma couverture, Ophélia toujours dans le coma, les Hesnay à qui je sortais tous les mensonges de la Terre pour protéger ma mission, et je ne parlais pas de Godland (mais eux le méritaient) et même de mes soi-disant alliés. Je fus estomaqué de me rendre compte que personne sur terre ou dans le monde onirique, personne ne me connaissait véritablement ces dernières semaines, voire mêmes ces derniers mois, je changeais de masque constamment, et si Fino était mon plus proche allié, il ne connaissait que la moitié des mensonges que je déballais. J’eus un haut-le-cœur vraiment désagréable. Un homme meilleur ? N’étais-je pas au contraire, en train de courir dans la mauvaise direction ? « Je suis encore loin du compte. » Gorgée d’eau. Lui aussi approuva.
« Devenir meilleur, hein. J’espère que tu le deviendras. Il y a un moment où l’on ne peut plus évoluer. C’est triste, c’est comme mourir, mais il faut faire attention à l’inertie.
_ Vous parlez de vous ? »
Il me considéra, baissa des yeux tristes, et chercha sa fourchette sans y croire.
« J’espère que non.
_ Bon, je vais vous laisser, j’ai beaucoup de choses à régler encore. »





  Plus tard dans la nuit, alors qu’on sentait encore les rayons malgré le fait qu’il soit minuit, l’équipe était restée pour faire un peu de poker, comme au bon vieux temps d’il y avait cinq-six mois. On était chacun posé sur des caisses avec le paquet de cartes de Steeve, qui empestait la cigarette brune qu’il fumait. J’étais en duel contre Holden (le nouveau-venu, il n’avait jamais pratiqué ce rituel).

« Selon les probabilités, tu n’as que six pourcent de chances d’avoir mieux qu’un brelan de huit. » Je montrai mon brelan masqué de dix. « Mais c’est ! Mais c’est impossible ! » Je récupérai les cartes pour les battre, j’étais le dealer. Je souris :
« Les gens, si vous avez des réclamations, je suis tout ouïe. Profitez, je suis en liesse.
_ Moins tricher peut-être.
_ Oui Holden, je prends note. Vas-y, Simon ?
_ Je préfère rester qu’au bar. Je n’y connais rien en cuisine, et ça m’énerve à chaque fois que je dois y passer. Je préfère dire les choses comme ça.
_ Nan nan, t’as raison d’en parler. »
Je me mis à distribuer les cartes à Steeve (petite blinde), Simon (grosse blinde), Laura, Sophie, Matthieu, puis Holden. Sophie reprit :
« Pareil, quand il n’y a pas de barman et qu’il faut assurer les boissons, ça peut rapidement devenir compliqué.
_ Je crois qu’on appelle ça un runner dans la profession, mais pourquoi pas décider de quelqu’un dont le but serait flexible ? Il s’adapterait à toutes les tâches, comme Laura, mais en moins maman.
_ Hé !
_ Chut Laura, et tu peux te coucher rapidement, t’as rien dans ton jeu. »
Puis, ce n’était pas la meilleure joueuse du monde, et je commençais enfin à devenir bon. « On va bientôt lancer les soirées à thème, Matth’, c’est comment sur Facebook ?
_ On a de plus en plus de monde, et la première soirée à thème est très attendue. Les gens aiment la nourriture indienne.
_ Sophie, rien à dire ?
_ Non, pas vraiment.
_ Super. »
Je dévoilai les trois cartes, et jetai un coup d’œil aux miennes. Ouaip, c’était possible de faire quelque chose, j’avais la paire haute par un neuf, mais les suites pouvaient arriver plus tard. « Bon, les gens, on va avoir un client mystère. Je veux que pour la semaine qui arrive, vous chouchoutiez les gens. On va aussi changer notre menu pour qu’il soit plus estival, donc on va avoir plus de légumes, ça va être super bon. De plus, le Divin d’Espelette va aussi avoir la visite d’un client qui écrira un article sur eux. Comment peut-on leur briser les rotules ? Steeve, oui ?
_ On pé m’envoyer. On mé conné à péne. Je féré, oui oui, ça vient d’où, oui oui, vous étes là depouis combien. Pis, jé séré exécrable.
_ J’aime beaucoup ton idée, Steeve. Je relance de cinq capsules de coca.
_ Yé mé couche.
_ On peut aussi envoyer des ballons d’eau dans la salle.
_ C’est très puéril, Ed »
, me fit Laura. Matthieu semblait d’accord avec moi, on se fit un clin d’œil. Elle surenchérit : « Je vous surveillerai tous les deux.
_ Je relance d’une capsule de sprite.
_ Je suis.
_ Vous pensez qu’il y aura du monde cet été ? Ça va être notre premier vrai été.
_ Avec le concept qu’on a, notre terrasse, notre cuisine, nos soirées à thème… »
enchaîna Laura, qui attendit une petite pause pour la suite, « Si on joue bien, on va se faire un max. Par contre, une partie d’entre nous sera en congés, les plannings sont à peu près faits ?
_ A peu près. Qui veut partir en Juillet ? »
Toutes les mains se levèrent, sauf celles d’Holden. « Maintenant, qui veut partir en Août ? » Toutes les mains se levèrent, même celles d’Holden. « Bon, les gars, vous êtes lourds quoi. Choisissez un mois. Je sais que Marine restera en Juillet. Moi, tant que je peux, je serai là. Je vais mettre un calendrier dans les vestiaires, vous mettrez vos préférences, la première, la seconde et la troisième, et j’essaierais de coller selon. Et sachant que vous avez le droit à deux jours et demi de congés payés par mois, n’essayez pas trop de m’arnaquer. De toute façon, y a un pitbull de l’administration juste à-côté de moi. » Holden se mit à le chercher, mais ne trouva rien. « Va falloir que je trouve du personnel, emplois saisonniers. Qui voudrait former ? Hein, y a moins de mains levées, maintenant, incroyable.
_ Je check.
_ Très drôle, Matthieu.
_ Non non, je check vraiment. C’est à toi de jouer.
_ Bah je check aussi. Dernière carte. Check.
_ Check.
_ Je mets deux capsules d’orangina.
_ Oulà ! Ca rigole plus ! Je me couche.
_ Je suis ! Tu n’as que deux pourcent de chances d’avoir mieux que moi ! »
Matthieu fit tapis ; Holden aussi. Et ils dévoilèrent leurs cartes. « MAIS ! MAIS ! MAIS C’EST INVRAISEMBABLE ! »

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MessageSujet: Re: Gods, King and Baby Seal Lun 16 Jan 2017 - 22:25
15/ FLIRT WITH DARKNESS






Ce soir-là, j’étais tranquille au bureau, tranquille si on oblitérait la présence des deux fachos de la première division, soit Gabrielle et Fried. Ils travaillaient, de mauvaise grâce j’avais l’impression, mais ils travaillaient. Ils restaient exclusivement entre eux et je pariais que quand ils riaient, ce n’était que pour des blagues connes. Ils passèrent devant moi qui jouais au basketball avec la poubelle à l’autre bout de la pièce, et Gabrielle me fila le rapport.

  Si vous vouliez une description précise (je parlais de Gabrielle, pas du rapport), c’était une blonde-brune (les cheveux colorés) un peu enveloppée, bajoues disgracieuses et des yeux porcins. Elle était vêtue d’un gros pull beige, avait la peau un peu rose, et sa voix était en parfait accord avec la première impression qu’on avait d’elle : agaçante.

« Voilà le papelard sur les stocks. Cris m’a prévenu qu’on partait en mission spéciale tous les trois avec d’autres, comme Emy, Amélie, Carthy et Carnage, à Discoland. On va mettre une ambiance de folie. Si tu comprends ce que je veux dire.
_ Merci de l’info.
_ On va enfin pouvoir massacrer du monde. Ça te rend heureux, le gratte-papier, ou tu préfères agresser des stylo-plume ?
_ Tu es toute en subtilité ce soir, Gabi »
, lui disais-je d’un ton neutre sans relever la tête, « comme ta veste volée à ma grand-mère le laissait présager.
_ Peut-être que si t’aimes autant rester au Bureau, c’est pour te taper ta pute.
_ Pardon, tu peux répéter, je n’ai pas bien entendu. »
Ce n’était pas dit comme une véritable question, c’était une menace, essaie de le dire à nouveau . Personne ne traitait Emy de pute. Personne. Pas devant moi. Et certainement pas le castor bouffi du coin. Mes yeux l’invitaient à continuer pour voir jusqu’où ça pouvait dégénérer. Et à quelle vitesse. Je la détestais tant, elle ainsi que Fried d’ailleurs, qu’il suffisait de peu de friction pour qu’on se mette rapidement en colère. Généralement, elle se tassait en sortant de la salle, mais là, elle avait peut-être envie de tester mes limites. J’étais déjà en pétard, et revêtir chaque nuit l’habit de Gui me faisait aller à des extrêmes bien plus vites qu’avant. Elle devait savoir ce qui se passerait en cas de titillage abusif, si elle lisait les émotions sur le visage.
« Je disais que c’était pour ta pute que tu restais au Bureau comme un gland. » Je poussai un soupir.

  La seconde d’après, cette grosse connasse traversa un mur puis un second sous l’impact de mon poing, dans un hurlement de douleur qui me fit tant de bien à entendre. Elle cracha du sang dans le hall en essayant de se relever aussi vite que sa tête éclatée et tourmentée le lui permettait, mais elle n’était pas du tout assez rapide, et Fried ne réussit pas à me retenir. D’un coup de talon, je la maintins au sol, j’appuyais le pied entre ses deux seins (avec un peu de chance, j’en écrasais un) jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus respirer et qu’elle devienne rouge comme une pivoine, et dans cette position, je me penchai vers elle afin à quel point elle me faisait chier. Putain de connasse de merde dégueulasse, personne ne traitait Emy de pute !

« Tu te sens bien, là, Gabi ? Comme tu veux ? Tu peux répéter une troisième fois ou pas ? Hein, non. » Puis je lui écrasais encore plus le corps jusqu’à ce que je sente deux côtes fêlées et qu’elle hurla du sang, dont une partie éclaboussa mon visage. Une petite foule de vingt personnes nous encerclèrent, mais de mes mains, je leur invitai à ne pas réagir et fus extrêmement satisfait qu’ils m’écoutassent ; c’était bien d’avoir un statut de boss. Sans m’essuyer de l’hémoglobine, je poursuivis, d’une voix élevée : « J’en ai marre de tes conneries de merde ! avec ton pote Fried de merde ! qui passez votre temps à me sacquer parce que je fais du boulot utile et efficace, et que votre seul rêve, c’est de martyriser plus faibles que vous parce que vous êtes une bande de bouffons dans la vie réelle ! Alors, je te préviens, et je te préviens aussi, Fried, et t’as pas intérêt à approcher, sinon, je l’achève ! je vous préviens tous les deux que le prochain qui me fait la moindre crasse, je le tue, je tue l’autre aussi même s’il a rien fait, et ça sera terminé de vos lamentations minables, c’est compris ?! » J’écrasai maintenant encore plus fort, pour sentir d’autres craquements sous ma semelle. Le visage furieux, je m’approchai d’elle encore plus près, elle devenait violette, elle pleurait, elle bavait, elle morvait. « Maintenant, répète ce que t’as dit sur Emy, pétasse ? » Elle ne pouvait pas répondre, elle arrivait à peine à respirer. « C’est bien ce qu’il me semblait. » Et le stylo que j’avais toujours gardé en main, je le lui enfonçai dans l’œil d’un coup si rapide que je ne pus même pas me retenir moi-même. Nouveaux cris de douleurs et je laissais le corps-là, le libérant de mon poids.

  La foule était interdite devant ce spectacle, les combats n’étaient pas rares à Godland, mais, ce n’était pas un combat, c’était une punition et pas des plus gentilles. Ça me fit énormément de bien de voir Gabi par terre, vomissant maintenant ce qu’elle avait dans le ventre et s’en barbouillant le visage, tandis que Fried marchait vers elle pour l’aider, mais doucement, de peur que je ne vienne le cogner lui aussi, et ce n’était pas improbable vu sa façon de me regarder. Ils partirent tous les deux ailleurs dans le bunker, mais ils durent passer par moi. Et à ce moment-là, Fried me jeta un regard haineux et prononça des paroles qui me secouèrent plus que je ne lui laissais deviner :

« On verra ta gueule quand tu te feras remercier du Bureau.
_ Tu vas me dénoncer à ton papa ?
_ Fais le malin, que t’aies tabassé Gabi ou pas changera rien à ce qui va t’arriver. »


  Les gens ne savaient pas trop comment ils devaient prendre la scène, mais Salomé était toujours aussi intransigeante avec elle-même, elle ne pouvait pas ne pas avoir son mot à dire. Elle se rapprocha de moi et me dis qu’il valait mieux éviter que je ne casse des murs pour punir quelqu’un. J’avais beau me défendre qu’elle l’avait cherché, et vu que Salomé ne sacquait pas plus que moi ces enculés, elle approuvait, mais même. Elle ne penserait pas qu’il y aurait des incidents à long terme, Carnage s’amusait bien à punir aussi ceux qui lui désobéissaient, mais aussi publiquement, je n’étais peut-être pas assez ancien pour me le permettre. Je la remerciai de son initiative, puis ce fut Emy qui arriva en sautillant, elle avait dû voir l’état de Gabi traînée par un Fried furieux.

« Je crois que j’ai loupé quelque chose de vraiment, vraiment cool. Il s’est passé quoi ?
_ Elle t’a traité de pute, deux fois. Je lui ai dit que la violence verbale n’était pas acceptée.
_ Pffff, nan mais… »
puis elle se mit à frotter son poing contre ma tête chauve, « T’es vraiment une choute quand tu t’y mets. J’aime les hommes qui tabassent les femmes, ça fait un bien fou de savoir que ça existe.
_ Je sais que t’aimes ça, je t’ai entendu gémir la dernière fois.
_ Y a eu maldone, je croyais que tu me caressais le clito. Je ferais gaffe la prochaine fois, ça sera moins vexant.
_ Quel clito, je croyais que tu te l’étais bouffé gamine parce que t’étais encore plus conne que maintenant.
_ Vous pouvez pas vous taire, tous les deux ? »
, s’incrusta Salomé en pleine discussion à-côté.

  Quelques heures plus tard, ce fut Damien qui arriva, s’enquérant des nouvelles sur la nouvelle décoration, puis qui vint me féliciter pour avoir cogné ces enfoirés. On se voyait de moins en moins ces derniers temps, parce que même s’il était affilié au Bureau, ces prérogatives de God Hand étaient plus importantes. Certes, c’était le moins actif de tous, officiellement parce qu’il était le moins spécialiste du combat propre (créer des tremblements de terre contre ses ennemis attiraient généralement l’attention de badauds… du compté voisin), mais Emy et moi, on le voyait moins. Une fois qu’on s’était échangé les nouvelles, il me demanda s’il pouvait s’entretenir avec moi, en privé. Je lui montrai du doigt que mon Bureau avait un nouveau de conduit de ventilation de la taille de Gabi, et on trouva un autre endroit plus profond dans le bunker, et plus pépère. Damien mit un peu temps avant de commencer, il devait être gêné.

« Tu sais que… Jeanne et moi, on arrive demain ? Enfin, oui, tu le sais.
_ Ouais, et ? Tu veux qu’on se retrouve ?
_ J’aimerais bien, oui. Mais c’est plutôt entre Jeanne et toi que j’aurais envie de parler. »
Puis là, il s’était jeté à l’eau, plus qu’à parler vite pour en sortir rapidement : « Y a un truc entre vous ? » Il n’avait pas dit ça agressivement, mais il était si inquiet que ça en était mignon tout plein. Je me mis à rire, et je lui sortis :
« Nan, ça va. Mais j’aimerais bien plus, oui. Pourquoi, elle t’a parlé de moi ? » J’avais le grand sourire du dragueur qui sentait que les choses devenaient vraiment intéressantes – un sourire que Gui avait, mais pas Ed. Il haussa les épaules, roulant des yeux.
« Ce sont pas mes affaires, donc je dirais rien. Mais s’il se passait un truc entre vous, bien… déjà, vous me le direz, toi, tu me le diras ?
_ Mais ouais !
_ Bon, super, mais voilà… Tu me promets que tu ne lui feras rien de mal ?
_ Je le promets.
_ Vraiment, vraiment, vraiment ? »
Je réfléchis quelques secondes, et y avait plus de chances que je rompe la promesse que je la tienne malheureusement, sauf si la relation restait, hum, superficielle. C’est ce que je viserais en tout cas, impossible de faire plus.
« Je ne pense pas que ça sera très sérieux, mec, franchement. Pas de quoi lui briser le cœur si je me comportais comme un veau, et j’ai certainement pas envie de la maltraiter…
_ Ok Gui. »
Il poussa un petit soupir de soulagement, puis continuai en souriant : « Je suis content que ça soit quelqu’un comme toi vers qui elle se dirige, elle est allée voir une moitié de cons, et une moitié de gens sympas, mais là, je suis rassurée. » Elle allait surtout avoir les deux en même temps – et ce, à plusieurs niveaux. On se fit un petit check de l’amitié :
« Chuis content que tu m’en aies parlé, je vais tout faire pour pas la blesser. » C’était de grands mots, mais bon, il voulait être rassuré. Il prit toutefois une tonalité plus grave pour la suite de la discussion :
« Demain, on est sur le terrain.
_ J’ai été mis au courant, oui.
_ Notre plot, c’est Amélie, elle est proche de Discoland. Mais je préfère te prévenir, Gui, c’est pas pour rien que Carthy, Emy et toi, vous êtes dans la même mission. »
Maintenant qu’il le disait… Je fis craquer ma nuque avant de dire :
« Ils vont provoquer un massacre sous forme de tests ? Voir s’il n’y aurait pas des ennemis de Godland, et comme on est les trois suspects…
_ Ah, tu sais déjà tout ça. Donc voilà, je sais pas si t’aimes cogner des innocents, mais faudra se forcer demain. Sinon, ta tête sautera le soir même. »
Putain de merde… Heureusement qu’il me prévenait… Est-ce que je pouvais faire quelque chose ? Est-ce que je pouvais éviter la catastrophe ? Est-ce que si je réussissais à sauver tout le monde en les prévenant je ne savais comment de l’attaque, ça ne serait pas encore plus grave, ça conduirait à renforcer les trois suspects ? Non, je ne pouvais pas être avant tout le monde sur le lieu du crime, déjà, je ne savais comment, mais en plus, oooh, je suis arrivé avant vous, y a plus personne dans le Royaume, trop dommage ! Je restai bouche bée, mais nan, je devais revenir, me maîtriser, Damien ne devait pas avoir de soupçon. Je remis mes gants avant de dire :
« Merci de me prévenir. Je ferai ce que je peux. Avertis Emy aussi, pendant que t’y es, je rentre au Bureau mettre un peu d’ordre. »

  Je fonçai pour prévenir Fino surtout, et même si je faisais semblant de marcher, on aurait pu sentir ma nervosité et ma concentration ; je priais pour que les gens mettent ça sous le coup de l’adrénaline quand j’avais explosé la Gabi, c’était crédible. Mais ça serait moins crédible s’ils me voyaient m’arrêter, avec les jambes et les mains qui tremblaient, un luxe que je ne me permis que quand je fus au Bureau. Je me saisis de la boule de cristal entre mes deux mains et m’enfuis dans une pièce plus sûre, où il n’y avait pas trous qui déboulaient dans le hall, ni d’oreilles qui pourraient me surprendre sans que je ne m’en rende compte. Une fois que je fus à l’abri dans ce qui était d’anciennes chiottes, avec une fine ouverture vers un long couloir d’où je pourrais voir les gens, après être certain que personne ne squattait dans les alentours, sur d’autres rangées, je me dépêchai fiévreux de prononcer la formule magique assis sur une cuvette refermée :

« Tutti Frutti. » La boule s’éclaira pendant quelques secondes, puis une voix nasillarde (mais presque cristalline grâce à la boule de cristal) en sortit :
« C’est toi, le chiard ?
_ Fino, demain, je vais devoir provoquer un massacre accompagné des autres suspects, pour voir s’il n’y a pas un ennemi qui ne partage pas les convictions de Godland, ça va être à Discoland, il faut que tu les arrêtes !
_ Attends, quoi ? »
Il semblait être en train de manger un truc, et de l’autre côté, j’étais pétrifié, je parlais trop vite, la voix blanche.
« Il va y avoir un massacre à Discoland demain, si on fait fuir les gens, non seulement on l’empêchera, mais en plus, ça m’évitera de me faire démasquer !
_ Wowowo, tu te calmes !
_ Fino, il faut trouver une solution ! Tu m’entends ? »
Je regardai partout, j’avais un peu haussé la voix, non ? Il y eut quelques secondes de silence.
« C’est un test, tu dis ?
_ Oui !
_ Donc, s’il n’y a personne à Discoland, sinon des Rêveurs… Ils sauront qu’il y a un mouchard, ils sauront qu’il est des forces de l’ordre ou au moins du bien, eeeet, que c’est l’un de vous trois. Si on évacue, c’est la fin de ta misson, Ed. Impossible.
_ FINO ! »
Je vérifiai encore, non, ça allait, j’étais vraiment très loin mais maintenant, je grinçai des dents tout près du cristal, penché, pour lui parler. « Tu dis quoi ? Qu’on ne doit pas empêcher le massacre de se produire ?
_ Pire encore, que tu dois y participer. »
Silence glacial, je crus que mon cœur allait s’arrêter.
« Tu veux que je tue des gens ? Des innocents, juste pour ne pas être suspecté ?
_ Je n’ai pas envie, personnellement, je m’en cogne, mais c’est ce que toi, tu dois faire.
_ C’est impossible ! »
Je me sentais seul : la situation était horrible, et mon meilleur allié ne pouvait strictement rien y faire. « Je suis sur Godland pour arrêter l’organisation, pas pour perpétrer ses massacres !
_ T’as créé le Bureau, je te rappelle.
_ C’est juste pour une meilleure communication et moins de pertes d’EV, je n’ai rien changé ! Non, je ne peux pas cautionner ça. Foutre le bordel, ouais, mais ça, non, tuer de sang-froid, pour le fun, c’est impossible. Même si j’avais le courage, je vomirais devant eux, j’en serais incapable. C’est niet Fino. Je vais surtout arrêter Godland mano ad mano lors de cette nuit, j’aurais l’effet de surprise.
_ L’effet de surprise contre quatre membres de God Hand ? T’as lu les deux fiches qu’on t’a envoyé au moins ? Dis-moi comment tu comptes AVOIR UN EFFET DE SURPRISE SUR QUELQU’UN QUI SE BOUFFE DES CHALUTIERS ?! ET EN PLUS, T AS DAMIEN, T AS CARNAGE, T AS AMELIE ??!! TU DELIRES, LA TRUFFE, TU TE REVEILLES, Y AURA JUSTE UN MASSACRE, SAUF QUE TU SERAS MORT EN PLUS !!!
_ MAIS JE FAIS QUOI ?! JE TUE DES INNOCENTS ??!!
_ OUI PEDALE, TU TUES DES INNOCENTS, TU LES BUTES, TU LES CREVES, TU LES VIOLES SI T’AS ENVIE, JE SAIS PAS, MAIS TU LE FAIS, ET TU VAS KIFFER CA !!!
_ C’EST NON !!! »
Je respirais beaucoup trop fort, tu te calmes, tu te calmes Ed, voilà, inspire, expire, puis de plus en plus lentement. Fino attendit, puis plaça plus délicatement :
« Ed, des assassinats très pointilleux, ils accumulent énormément d’EV, une organisation extrêmement autoritaire quand tu vas à l’encontre, une déesse cachée, Godland prépare quelque chose, et je peux te jurer que ça va causer plus de problèmes qu’une descente à Discoland, vraiment, vraiment plus. C’est un sacrifice nécessaire.
_ Je déteste ce terme.
_ Ouais, mais tu vas pas y couper. Tu dois choisir entre mille personnes, ou cent mille, tu as le choix. Si tu ne le prends pas, il y aura cent mille et un morts. Tu dois faire un choix. T’es pas dans ‘Eddy à la montagne’, va y avoir des morts, que t’y participes ou non. Si tu n’allais pas dans le commando, ça changerait quelque chose ?
_ Non, pas du tout.
_ Alors tu ne tues personne pour tuer, Ed. Tu te graves ça dans la tête, il n’y a pas de problème, tu n’es pas un meurtrier. Ces gens-là sont déjà condamnés, c’est tout, et tu ne pourras rien y faire. La seule chose que t’es capable dans ta position à toi, c’est de les venger dès que tu pourras, tu comprends ? »
Je méditai sur ce qu’il disait, mais ça allait bien trop vite dans ma tête. Je pensais aux gens de demain, je pensais à Romero que j’avais sauvagement agressé, je pourrais pas faire plus. Lui, il m’avait eu par surprise, et j’étais obligé de continuer sous les regards de la foule. Là, ça serait de sang-froid, un massacre de nombre, et je devrais en plus me montrer parfaitement serein ? C’était impossible, impossible. Je murmurai :
« C’est pas possible, je pourrais pas…
_ Mais si, tu devras le faire. »
Il avait envie de rouler des yeux ; Fino n’était pas du genre à encourager deux fois de suite.
« Je peux pas ! C’est tout, j’en suis incapable ! Complètement.
_ Pourquoi ?
_ Oh, je ne sais pas, parce que je suis pas un tueur, un connard ?
_ Tueur, je sais pas… Connard…
_ Laisse tomber, c’est impossible. J’en suis proprement incapable. »
Une petite minute passa, j’avais l’impression d’être ici pour voir si j’allais gerber ou non… Fino n’avait pas coupé la communication. Il se remit à parler, mais d’un ton de voix prudent, c’était inhabituel :
« En moi, je sens qu’il y a un grain de sel blanc, un truc de bonté, parmi la galaxie sombre de mon être ; je n’en suis pas fier, mais je fais avec. Toi, t’as une galaxie blanche, pas trop trop, mais tout de même, mais surtout, dedans, tu as un grain d’un noir total, et ça te perturbe. Je sais que t’as affronté la Numéro 1 de la Baby, la pute Von Jackson. Qui a gagné ? » Je fouillais dans ma mémoire, ah oui, ce combat… J’avais cru mourir. Mais même si elle avait eu l’avantage, à la fin… « Elle a arrêté de t’affronter, et elle t’a demandé de devenir ta femme. Chacun ses casseroles. Et elle t’a appelé le Roi. Elle a vu en toi un Seigneur du Mal pendant qu’elle se battait contre toi, et ça t’a troublé, hein ? D’où ? T’étais un kéké, avant, mais quand même, y avait quelque chose de louche, de pas net chez toi, qu’elle avait réussi à déceler.
_ Et alors ?
_ Plusieurs années plus tard, un double maléfique de toi qu’un gus a créé essaie de prendre le contrôle de Dreamland, et avec un certain panache, à défaut de style.
_ N’importe quel double maléfique aurait fait ça.
_ Nan, justement. Un double maléfique ferait chier son monde, j’en ai déjà vu, je te le promets. Le tien à partir d’un certain moment, fut le premier qui a basculé dans une rage telle qu’il voulait ta peau, et celle du monde onirique. Ce n’est pas banal, et je te dis ça parce que tu le sais très bien, Ed, et que c’est pour ça que juste après cette affaire de MMM, tu es devenu beaucoup plus calme. Plus d’entraînements, plus de repos, et je prends en compte quand même le fait que tu t’aies focalisé sur poutrer Pijn. T’as changé, tu t’es ramolli, et je l’avais remarqué quand on s’était croisés au Royaume des Cow-boys pour te filer la mission de me protéger. T’es plus prudent vis-à-vis de toi-même, t’as pas perdu la flamme, t’as juste envie qu’elle se réduise, un peu, de peur de te brûler avec. J’ai pas raison ? »
Je ne le savais pas moi-même. Ca touchait à un inconscient que je ne pouvais introspecter aussi rapidement, et surtout dans de telles conditions. Je bafouillai, et Fino continua : « T’as peur de faire du mal, t’as peur d’y prendre goût et de réaliser la prophétie que cette chère Héléna et ce miroir du Temps ont décrit. Tu sais quoi ? Je n’en sais que dalle de ce qui va se passer plus tard. Peut-être qu’ils ont raison, je penche moi-même pour cet avis. Alors quoi, tu vas te suicider sur Dreamland ? C’est peut-être la chose la plus vertueuse que tu puisses faire actuellement, sauver le monde des catastrophes que tu pourrais causer. » Je ne voyais pas où il voulait en venir, il enchaînait des propos très importants et j’avais du mal à tout absorber, je le laissais continuer, indécis. « Donc crétin, tu as actuellement deux options, et j’espère parler à toi tout entier : tu peux continuer à être lâche et à patiner, mais dans ce cas, Godland gagnera car il n’y a que toi qui est en position de faire quelque chose. Ou alors, tu vends une partie de ton âme au diable, tu tentes un pari, tu te rapproches de cette masse obscure qui est en toi, et tu as autant de chances d’arrêter Godland, ou pas, que de causer des dommages équivalents, ou pas.
_ Ce n’est pas si simple.
_ Des fois, si. Plus c’est gros, plus c’est simple, c’est une leçon de vie. »
A défaut de comprendre entièrement ce que voulait dire le bébé phoque, je cherchais stupidement des exemples. « Donc à toi de choisir : soit tu deviens terne, soit tu deviens sombre. Tu n’as que ça.
_ Soit je deviens intelligent. »
Je surpris Fino, pour une des rares fois de ma vie, et assez pour qu’il en rigole. Il ne se moquait même pas de moi, il avait aimé la tournure d’esprit. Quand il se tut, il conclut :
« Le pire, c’est que t’as raison. Mais t’as à peine vingt-quatre heures pour le devenir.
_ Je vais… je vais réfléchir.
_ Et si tu ne trouves rien ?
_ Je… vais tenter le pari.
_ Yes ! T’as entendu, Marine ? »
Elle semblait être à une dizaine de mètres de lui. « Je t’avais dit que ça marcherait de faire ça sous forme de pari !
_ Mais je n’en viendrais pas à là. Je vais trouver une solution.
_ Cool. Alors tic tac tic tac, bouge ton boule. Tu peux pas te permettre de fuir le dilemme, et t’as pas envie de te rapprocher du MMM, alors crée ta propre voie. »


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  Je me réveillai à huit heures, j’étais épuisé comme tout, courte nuit au final même si j’avais l’impression d’être resté une vingtaine d’heures sur Dreamland. Je me saisis de mon portable paléolithique et composai le numéro de Simon. Il ne décrocha pas, mais ce fut à onze heures lors de mon sixième rappel que la tonalité se rompit.

« Allo Ed ?
_Simon, je suis désolé, je vais être brusque, tu travailles toujours à Discoland en tant que barman ? »
Il fut surpris de la tournure de la conversation, je l’entendis se lever et marcher un peu ; il avait une connaissance qu’il ne fallait pas prévenir près de lui ?
« Bien, oui, je travaille toujours là-bas. Pourquoi ?
_ Je vais te demander un énorme service, mais je serais incapable de t’en dire plus, d’accord ? C’est pour les affaire secrètes qui me font passer pour Gui actuellement dès qu’il y a un ou deux clients que je ne dois pas rencontrer en vrai. Je te demande, s’il te plaît, je sais que je suis conscient que je te demande beaucoup, mais s’il te plaît… Il faudrait que tu te couches plus tôt, et que tu crées une bombe. Puis ensuite, personnellement, je te conseille de fuir le Royaume. »
Moment de silence, presque gênant.
« Je demande quand même des détails. » Evidemment, je me pinçai les lèvres.
« Je ne peux pas te les donner, vraiment. Sinon, tu risques de capoter une mission d’espionnage extrêmement important.
_ A ce point-là ? »
Il était sceptique, mais je mis toute la sincérité dans ma voix :
« Oui, à ce point-là.
_ Et beh… »
Il fit claquer sa langue.
« Pas besoin de faire une énorme bombe, impressionnante plutôt.
_ Bon, écoute. Est-ce que la sécurité de mes amis et de mes collègues sont en jeu ? »
Et mince, je n’avais pas pensé à ça. Evidemment, ça faisait des années qu’il y bossait, il avait dû nouer des amitiés fortes, des liens… Mais je ne pouvais pas prévenir tout le personnel, sinon, c’était ‘évacuer la zone’ et ça attirerait l’attention. Je réfléchis intensément : la vérité, le mensonge ? Un peu des deux ? Allons pour un peu des deux. Je me mordis la langue en guise de regret, si fort que du sang en perla et que je le goûtai pendant la suite de la discussion.
« Je ne connais pas trop les détails, mais oui, si tu as des amis, fais-leur passer le mot, on ne sait jamais.
_ Je dois prévenir tout le monde ?
_ Les conséquences pourraient être encore pires si tu fais ça.
_ Pires que quoi ?
_ Ecoute Simon, je ne peux pas t’en dire plus : c’est potentiellement très grave, il faut une bombe, et merde.
_ La bombe pourrait sauver les gens ?
_ Elle pourrait en sauver une partie, oui. »
Mensonge. « J’espère. Si tu acceptes, je te revaudrai ça, je ferais n’importe quoi pour toi, d’accord ?
_ N’importe quoi ? »
Au moins, il était appâté. « Un mois de congés payés, tout Août.
_ Je prends. »
Il aurait pu demander cinq fois plus, je n’aurais pas été aussi rapide.
« Merci beaucoup. Et oublie pas de te coucher tôt. »

  Je terminai par envoyer un SMS à Jeanne, lui dire que je ne serais finalement pas dispo pour qu’on se voie ce soir, une fois qu’elle serait arrivée. Elle répondit que ce n’était pas si grave parce qu’elle serait fatiguée avec la fin des examens, mais elle me détestait tout de même parce que Damien allait visiter le nouvel appartement de Marine (je faillis répondre ‘visiter Marine tout court’, mais ça serait déplacé), et qu’elle resterait seule avec son père. Je m’excusai platement, on se verrait vite, puis hop.

  Une nouvelle journée au Dream Dinner avec un Holden qui s’améliorait dans son costard de patron, mais il n’avait pas encore l’allure. Il n’avait pas le charisme, le bagout (genre, je les avais), mais on sentait encore son austérité vitale, il ne semblait pas pouvoir faire autre chose que de parler, il ne semblait pas capable de s’énerver vraiment, sinon par mimétisme et sur les employés. Je lui dis de faire attention mais il restait incapable de donner de l’énergie. C’était ça le problème, il était juste une coquille pleine, tellement épaisse qu’il n’y avait pas de vide à l’intérieur. Va falloir que tu corriges ça, je lui disais, mais il sentait que c’était mission impossible. Plus tard dans la journée, tandis que je nettoyais le sol, Marine, qui redressait une table à-côté, me prévint sans me regarder :

« Fino sera absent quatre jours, il aime bien être à Relouland, il va faire l’aller-retour vers le groupe de Terra pour remporter deux ou trois babioles à mon bureau.
_ On va louper plein d’opportunités s’il les quitte.
_ Il les quitte physiquement plutôt, ils garderont contact. On n’est pas trop de deux pour enquêter. Tu devrais recevoir quelque chose sur Monsieur Lacroix rapidement, il te l’a envoyé la veille.
_ Merci pour tout. »


  Je terminai très tard cette nuit-là, pas forcément de quoi se tirer les cheveux, mais plutôt que je fus lent à tout fermer : j’avais une énorme crainte pour cette nuit, et si je me couchais, j’allais la vérifier. J’avais un plan pas du tout, mais pas du tout minutieux – Simon m’envoya un SMS pour me dire où est-ce que la bombe serait – et il ne suffisait pas de grand-chose pour qu’elle réussisse ou qu’elle foire. En gros, ça serait sur la chatte, on lance une pièce pour pile-ou-face, et on priait sans pouvoir toucher aux résultats. Puis, comme disait Fino, je ne pourrais rien arrêter, il y aurait quantité de morts de toute manière, donc que mon plan fonctionne ou non, ça serait un massacre total. Moi, je pouvais juste espérer ne pas me faire démasquer.

  Je pensais pourtant ! J’imaginais tous les plans pour sauver tout le monde, des paires d’immenses portails qui les mettraient en sécurité, ou alors je passais plus tôt pour les avertir, se cacher dans les souterrains. Et dire à Godland, « ah bah non, souvenez-vous des ennemis qui avaient piégé le gratte-ciel de Kazinopolis, ce sont eux qui ont averti les danseurs ». Malheureusement, j’étais la tête du Bureau et Salomé était consciencieuse sur les missions à affecter : l’idée de la mission avait été élaboré à peine deux ou trois jours plus tôt, et avaient été gardé en secret. J’étais bel et bien coincé.

  Je rentrai chez moi, la boule au ventre regardant vers le sol, imaginant les dix mille scénarios qui pourraient se produire, et ceux qui se terminaient bien, je les taxais toujours d’irréaliste. Fino avait raison : il fallait que j’accepte la nuit qui allait se dérouler, je ne pourrais pas les sauver. Ils étaient sacrifiés sur l’autel de la mission. Ce fut avec cette pensée fatale que je tentai de m’endormir, et ce ne fut pas une franche réussite. Je regardai une dernière fois mon portable pour vérifier que je ne serais pas trop en retard, me demandai si ça serait une bonne idée de faire se déclencher mon alarme à un moment, mais non, le temps était trop aléatoire sur Dreamland, et ça restait une manœuvre extrêmement suspecte. Plus que mon plan, alors.
Je m’endormis, malheureusement.

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Spoiler:
 

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  J’étais l’avant-dernier arrivé, il manquait encore Damien. Je saluai Carnage, Carthy, et je vis pour la première fois Amélie. J’eus de la nausée en m’approchant d’elle, elle paraissait presque normale si un sourire incroyablement détendu ne rentrait pas en contradiction avec la scène qui allait bientôt se dérouler. On pouvait sentir que quelque chose en elle n’allait pas, et je me demandais si elle était capable de sentir mon manque d’enthousiasme à aller tuer des gens dans Discoland, rien qu’à la vue… voire à l’odeur. Je terminais avec Emy, qui était à peine plus sérieuse que d’habitude : j’oubliais que son avis sur le meurtre et les Habitants des Rêves était légèrement plus radical que le mien, elle n’aurait aucun souci à se mettre en valeur. Elle se répugnait à tuer, mais n’hésitait pas sous les ordres. Quant à Carthy, vu comment il s’était meulé Gaël y a quelques jours, aucune chance qu’il ait plus de sentiments pour les gens en-face. Moi, par contre, ça pouvait se remarquer. Les jeux d’acteur avaient toujours une certaine limite, surtout quand vous deviez feindre directement dans le feu de l’action.

  Quand enfin Damien arriva et qu’il se reçut une petite mandale de Carnage pour son retard, il se dépêcha de s’avancer vers l’énorme boule de disco scintillante, à un endroit où il n’y avait pas de porte d’entrée et donc de gardien, et, de loin, on pouvait se rendre compte qu’il traçait une sorte de grand cercle avec une peinture rouge, ou je ne savais quoi. En tous les cas, la figure était à moitié sur les murs et le sol, et deux minutes de réalisation plus tard, on voyait un cercle rouge de dix mètres de diamètre sur la façade. Il invoquait des catastrophes naturelles, c’était bien ça ? Je sentais que l’entrée allait être fracassante. Une fois qu’il revint et qu’il hocha la tête pour prévenir que le cercle était prêt, on se mit tous en position. Carnage était tout devant, et il prévint d’une voix solennelle :

« On est là pour massacrer. Faîtes dans la violence, faîtes dans la brutalité, plus on est impressionnants, plus on parlera de nous… La Seigneur n’est pas là, on peut profiter de tout notre saoul, mais on se donne rendez-vous dans une heure ici. On peut poursuivre les gens à l’extérieur, mais pas de beaucoup, juste pour que l’horreur continue plus longtemps... Damien, fais ton taff. »

  Damien plaça soudainement ses deux paumes à terre, et un énorme grondement eut lieu, sous les pieds. Rien que l’énergie qui circulait dans la terre, là, ça donnait des frissons. Je me disais aussi que je ne connaissais pas grand-chose des capacités réelles de Damien, certes il en avait parlé, mais il se servait surtout de sa force de Voyageur pour se battre plutôt que de son pouvoir. Cependant, s’il avait besoin de provoquer des destructions quelconques… Qui d’autre était mieux placé que quelqu’un qui créait des tsunamis ? Parce que le cercle semblait plus être une cible qu’autre chose. Il y aurait des conséquences secondaires dramatiques, surtout sur un petit Royaume comme Discoland, qui n’était au final, qu’un bâtiment pas forcément prévu pour le sismique. Une voix venant des tréfonds de la terre, gargantuesque, grave comme on ne l’entendait jamais, jaillit de sous nos pieds, sortant de cordes vocales rocailleuses et plus grandes que le Royaume en-face :

« JE T’ENTENDS PETIT ÊTRE, JE PRENDS ET J’EMPORTE. »

  Là, les résultats furent impressionnants : comme dans 2012 (le film, pas l’année), une faille apparut près de nous, et se dirigea vers sa cible tel un serpent-dieu, provoquant des affaissements de terrain autour d’elle, et des grondements qui semblaient tirer des enfers. Et dès qu’elle approcha du bâtiment, le mur, pourtant grand, gigantesque et épais, se déchira dans un craquement assourdissant, puis tomba en miettes sous les secousses terribles qu’il devait subir aux fondations. Des petites fissurent apparurent, de la poussière, puis ensuite, des pans entiers se détachaient, la pierre se craquelait et tombait au sol, les étages apparents s’effondraient les uns sur les autres, et déjà, les premiers hurlements se firent entendre. On voyait des gens tomber, se faire écraser, et quand les effets se furent tassés, une minute de destruction passive, Carnage fit un signal, et on fonça.

  Très, très subtilement, les anciens m’emboîtèrent le pas pour me laisser en première ligne ; Damien avait raison : c’était bien une sorte de test, et Emy et moi allions être jugés. Elle, elle n’aurait aucun problème. D’ailleurs, pendant la course, elle dégainait ses flingues et elle rigolait :

« On se fait un décompte du nombre des victimes ? » Je lui souris, mais lui répondis entre les dents :
« Ta gueule Gimli. »

  Trop proche du bâtiment, je sautai par-dessus les débris et atterris directement dans le rez-de-chaussée, dans une partie de la salle qui commençait être délaissée. Les gens se mirent à hurler quand ils nous voyaient, ils comprenaient qu’il y avait un problème, la musique continuait à jouer, imperturbable, mais même elle semblait avoir peur. Il fallait faire bonne mesure, il fallait faire bonne mesure… Un énorme troll, un des videurs, se jeta sur moi, mais j’esquivai sa grosse paloche sans souci, et lui retournai un coup de pied qui fit craquer plusieurs de ses vertèbres et l’encastra dans un mur. Je fonçais alors vers les gens, sans savoir qui était derrière moi ou à-côté, il m’avait semblé qu’Emy était directement allée au premier étage pour canarder. D’ailleurs, on entendait ses coups de feu, plus de hurlements, des cris, des incendies. Je voyais Amélie près de moi qui attaquait les gens le sourire aux lèvres, avec cet air… comme si elle était à une excitante partie de chasse. Elle écrasait les gens, elle les déchirait en deux sous sa force, et le sang s’accumulait sur elle alors qu’une panique totale prenait les lieux et gagnaient les étages ; pas de chance, nous occupions la majorité du rez-de-chaussée, et on ne pouvait sortir que par là.

  Alors que je courais vers les futures victimes qui s’attroupaient, cherchant les sorties, et je voyais Ed Free, transparent, dans mon imaginaire, aller tabasser la gueule à Amélie d’un coup comme ça, ça serait tellement simple. Puis ensuite, il se dirigerait vers Carnage et moi. Mais malheureusement, il n’y avait personne. Ed Free, c’était moi, et j’étais dans le mauvais camp. Massacre total. Et inévitable.

  Comme sentant le jugement de Carnage derrière moi, je fis le nécessaire, sans fermer les yeux. Je fonçai derrière le bar d’un saut, attrapai la tête du barman qui avait à peine eu le temps de comprendre ce qu’il se passait et l’écrasai contre son propre comptoir jusqu’à fendre celui-ci en deux. Je pris le corps (j’avais tout fait pour qu’il ne meure pas), et l’envoyai contre les gens dans une tentative d’intimidation, ou de persécution, que je jugeais moi-même ridicule. Il était temps d’aller chercher le gros de la foule, il n’y avait plus de gens qui traînaient.
Et sans que Carnage ne s’en rende compte, je récupérai au comptoir une boîte d’allumettes que je cachais dans ma manche.

  Je sprintai vers les gens, en foule compacte et perdue, pleurant, qui hurlaient, tentaient de s’enfuir, mais Damien était face à eux, il avait fait le tour en devinant par quelle sortie la foule irait. Ils étaient maintenant coincés entre plusieurs Voyageurs, et que voulez-vous que je vous dise, ce fut un massacre pendant une minute, un abattage d’innocents, d’êtres humains. Ils couraient comme s’ils étaient déjà décapités. Ils rampaient les uns sur les autres, fuyaient dans toutes les directions, formant des masses de gens assez compactes pour que des individus tombent sur le sol et soient instantanément piétinés.
Désolé, je ne pouvais pas vous aider. Je ne pouvais rien faire. Et devant cet abattage, l’excuse comme quoi cette nuit me permettrait de sauver le plus d’innocents ne tenait plus debout, c’était ridicule comme façon de penser.
Je pris les cheveux d’une femme, la ramenai vers moi d’un geste, un coup de genou dans le bide et la projetai au loin – je projetais tous ceux que je pouvais afin que Carnage ne se rende compte que je n’avais pas frappé aussi fort que je le pouvais.

  Je voyais des gens courir vers les escaliers, vers des petits couloirs, et je décidai de monter rejoindre les autres, poussant la foule, frappant ici, frappant là, faisant se soulever les corps, provoquant des gerbes de sang… C’était horrible, mais sachez qu’au vu de mes capacités, j’aurais pu faire bien pire : j’avais le niveau pour arracher des têtes avec une pichenette ; là, je faisais le violent, le requin qui ne savait plus où donner de la tête au vu de toutes les proies qu’il y avait. Je frappais ici, je frappais là, je terrorisais aussi, j’envoyais des morceaux de roche que le séisme avait fait tomber, en faisant en sorte de ne toucher personne. Chacun était dans son coin, personne ne me surveillait activement, mais il suffisait d’un coup d’œil pour savoir si je mimais. Et Carnage n’était jamais bien loin.

  Me dirigeant vers le second étage, faisant tout pour ne pas entendre tous ces cris de terreur surhumains, une peur panique qui me tordait les tripes, de voir les corps, morts, ici et là, je trouvais juste en-dessous de l’escalier la bombe en question. D’un mouvement rapide, presque invisible, d’un geste que j’avais répété maintes et maintes fois la veille quand j’avais eu mon temps libre, grillant en un quart d’heure l’équivalent de deux boîtes d’allumettes, je me saisis d’un des bâtonnets que je fis instantanément flamber en le frottant contre la rambarde de l’escalier, après avoir vérifié que personne ne surveillait cette manœuvre, et pssshiiit, je fis flamber la mince cordelette reliée à des bouteilles à très haute teneur en alcool. De quoi faire passer un cocktail molotov pour un pétard du 14 Juillet. Voilà, plus que quelques secondes, où je frappais une nouvelle personne en pleine tête, un Rêveur certainement, et c’était tant mieux. Puis je suivis un des videurs qui fuyait avec le reste de la foule ; j’étais pile proche de la bombe artisanale quand elle explosa.

  Onde de choc, puis flash, puis flammes, séparés d’un centième de seconde. Et la douleur, deux secondes après. Je fus éjecté comme un pantin sur une dizaine de mètres, et dès que mon corps tremblant, sanglant et fumant tomba sur le sol, une pluie de poussière, de béton et de verres retomba sur moi et les alentours. Je ne voyais plus grand-chose, mon audition, aha, un sifflement tellement aigu qu’il donnait envie de se gratter le cerveau à l’ongle, un goût de sang et de bile dans la bouche, que je crachai. Je ne savais plus distinguer les directions, mes yeux voyaient du blanc et des flammes partout, je toussai et ça me détruisait la gorge. Je n’étais plus rien, là, actuellement, un tas de chiffons organiques.

  Mais croyez-moi, malheureusement, je n’étais pas aussi sonné que ça. Ma force de Voyageur se retournait contre moi. J’avais extrêmement mal, je sentais une part de ma peau qui était brûlée ainsi qu’un bras disloqué par rapport à l’épaule, et je confondais la droite et la gauche avec le haut et le bas, mais dans trois minutes, je pourrais me relever sans trop de souci sinon une douleur à contenir entre des dents serrées et une volonté de fer. Trois minutes seulement. Il n’y en avait plus que cinquante-cinq à faire. J’avais prévu toutefois, heureusement, et il n’y avait plus qu’à jouer le grand blessé. Je n’avais pas besoin de jouer à proprement parler, juste baver sur le sol et réagir au ralenti sans faire un seul geste.

  Emy me demanda si j’allais bien, elle avait foncé vers moi pour savoir comment je me portais, mais un ordre de Carnage, que j’entendis en écho d’écho dans ma cervelle, lui dit de continuer la pression, de ne pas s’en faire pour moi ; ce fut lui qui s’accroupit, me secoua l’épaule ce qui m’arracha une grimace sanglante, puis il me demanda comment j’allais. Je le regardais sans le voir, sans articuler un seul son. Il me cria qu’on revenait s’occuper de moi, que quelqu’un allait rester dans les environs pour éviter que je ne me fasse achever par un revanchard – peuh, comme s’ils avaient envie de me tuer, ils étaient trop occupés à penser à leurs vies et à celles de leurs proches. Carnage s’en alla, et moi, je restais à terre, grand mourant. C’était la seule solution que j’avais trouvé pour rester dans les petits draps de Godland sans écraser ma morale, ou me sentir incapable de faire ce qu’on attendait de moi sous le coup d’une puissante répulsion : me mettre hors-jeu moi-même. Simon avait bien fait son taff…

  Je passais un temps infini sur ce sol, à ne plus bouger, j’avais l’impression d’essayer de dormir. Sauf que j’avais mal. Mon ouïe était légèrement revenue, ma vision aussi, plus de décalquage, je pouvais actuellement me relever malgré mes blessures, mais je feignis de ne pouvoir faire plus que de respirer. A un moment, trois personnes, deux femmes, et un homme plus jeune, tous des Habitants Oniriques, sortirent d’une porte dérobée, à quinze mètres de moi. Ils me virent, me jugèrent, virent que je les voyais aussi, que je les suivais du regard. Ils ne firent absolument rien, aucun geste vers moi, aucun doigt d’honneur, ne crachèrent aucune insulte. Ils me regardaient de peur que je ne bondisse sur eux tel un fauve qui avait préparé un traquenard, tout en sachant qu’ils n’avaient rien à craindre eux-mêmes. Ils auraient pu me tuer, mais comme je le pensais, c’était la dernière de leur priorité, ils s’enfuirent vers le rez-de-chaussée et disparurent.

  Allongé comme ça sur le sol, j’étais aux premières loges pour entendre les hurlements des gens en haut – même si je ne les entendais pas vraiment, je me les imaginais si bien que c’était impossible qu’ils n’avaient pas lieu. Que des hurlements, que des hurlements, ils devaient se coltiner Carthy, Carnage, Damien, Amélie et Emy. Certains étaient chanceux, pas mal même, je les voyais redescendre sans faire de bruit, le plus vite possible, espérant ne pas attirer l’attention sur les psychopathes qui les attaquaient. Ils ne me calculaient même pas, trop concentrés sur les marches qu’ils descendaient. J’entendais aussi des murs brisés, des bris de verre, du sang qui coulait de l’étage supérieur, tout près de moi, tel du sirop. Il y avait des pleurs aussi, beaucoup de pleurs, des appels à l’aide, au secours, sauvez-moi. Mais personne ne pourrait les aider, le mal était fait, et le super Ed Free était à terre, comme un lâche. Etais-je lâche ? Fino dirait non, les gens pragmatiques aussi. Mais bon, je n’arrivais pas à me pardonner en me disant : « ne vous inquiétez pas, j’essaierai de vous venger bientôt ! » Pas quand on les voyait la foule pleurer, hurler à s’en faire péter les cordes vocales, s’attaquer eux-mêmes pour s’enfuir. Lâche, je ne savais pas. Avais-je pris la bonne décision ? Ça, je priais que oui. Est-ce que vous étiez d’accords ? Dîtes-moi que j’avais pris la bonne décision. Et sinon, je vous demanderais : qu’est-ce que vous auriez fait à ma place ? Etais-je vraiment l’homme meilleur que je voulais être ?

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Spoiler:
 



FIN DE L'ACTE V
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MessageSujet: Re: Gods, King and Baby Seal Lun 16 Jan 2017 - 22:29
FLASHBACK 6/ LOUDER, TOUGHER, TWISTER





« Mais qu’avons-nous qu’avons-nous ?! Regarde-moi ça Terminator, les étiquettes sont toutes différentes, on peut se faire des cocktails à l’aveugle, bon sang de gueule de bois ! » Le Métalleux s’en saisit d’une, nommée ‘Eau d’ivresse’ et l’autre, sobrement intitulé ‘Tu Vas Chialer Ta Race, cru 2001’, et les posa violemment sur la table en rond avec deux verres qui allaient avec. « Tu parles peu, dis donc, une conséquence de ton pouvoir ou bien d’un handicap sociable qui te paralyse à chaque fois que tu vois une star comme moi ? » La porte d’entrée et les dix tables et chaises qui la coinçaient reçurent un choc terrible : on essayait d’enfoncer la porte.

M le Métalleux adorait quand ses concerts tournaient mal. Lui et son groupe, les « Toxiconiriks’ étaient habitués : ils crachaient tellement sur les populations oniriques dans leurs chansons, et par cracher, on entendait insulter à tout-va, mépriser, pisser sur les mères des uns et des autres, que chaque fois que le groupe se produisait quelque part, il ne fallait pas longtemps pour déclencher une émeute. Au fur et à mesure de leur réputation, il y avait deux chances sur trois pour qu’ils se fassent attaquer avant que le premier morceau ne joue, les saletés d’habitants des rêves se concertant à chaque fois. Les périodes de trouble entre Voyageurs et autochtones n’avaient pas arrêté le groupe, et leur dernière tournée s’apparentait plus à une croisade de Royaume en Royaume plutôt qu’un vrai concert. Jusqu’à cette nuit-ci, où tout avait capoté encore plus que d’habitude.

Le groupe ne s’était pas fait arrêter par une émeute comme ce fut le cas les quatre nuits précédentes, mais par une armée terrifiante de plusieurs centaines de soldats. Si M était le meilleur Voyageur du lot, considérablement renforcé par les nombreux pugilats qu’il menait, guitare à la main, ce n’était pas le cas de ses camarades qui se trouvaient toujours près de lui lors des combats, pour être le plus en sûreté. Mais face au surnombre évident (ainsi que des dizaines de mercenaires d’un niveau à faire chier les mille premiers de la Major), M avait été submergé et ses coéquipiers, ses compagnons de route, avaient tous été tués les uns après les autres dans la bataille.

« Tu ne sembles pas très triste de la perte de tes compagnons », nota enfin le blond baraque, d’une voix purement calme, qui lui faisait face, son seul compagnon dans cette auberge vide. Un autre coup de bélier chatouilla gravement la porte. M rigola un bon coup avant de boire son verre et clamer :
« Le passé est passé ! Qu’il soit passé depuis dix minutes ou dix décennies, c’est la même chose ! Moi, j’ai survécu, je peux déjà que ça mérite d’être heureux. »

Durant l’immense bataille qui détruisit une partie du village se situant à Park of Games, M avait été le dernier survivant, voyant I, N, E, R, H se faire planter les uns à la suite des autres. Il ne devait sa vie qu’à un Voyageur de passage, le ‘Terminator’ en question, qui l’avait pris sous son bras, alors qu’il se battait depuis une montagne de cadavres, et ensembles, ils réussirent à se barricader dans l’auberge après avoir fait déguerpir les rares qui s’y trouvaient, et avaient renforcé les portes pour éviter que l’armée ne les assiège. Ils y étaient depuis cinq minutes et M avait été attiré par le bar. Il se resservait maintenant un autre verre, de l’autre bouteille cette fois-ci, ses longs cheveux brun en bataille, les vêtements à moitié déchirés, du sang perlant de douze blessures. Ils attendaient de se réveiller, mais il fallait croire que les béliers auraient raison de la porte d’entrée… ça, ou bien… :

« T’sens ce truc ? Vont nous cramer, tiens. » Ouais, ça sentait la fumée. Ils allaient complètement brûler la ‘casa’ pour les faire sortir. « Ça te gêne pas, des flammes ?
_ Non.
_ Bouaha, moi non plus ! Z’auront une surprise les godelureaux ! Mais je t’en prie, tu peux boire. »
Un silence qui ne fit pas disparaître l’enthousiasme du Métalleux. « Okay okay ! Est-ce que je pourrais connaître au moins le patronyme de mon héroïque sauveur ?
_ Carthy.
_ Carthy ! Carthy ! Ça sonne bien, mais un peu anglais, nan ? »
Celui-ci hocha du menton. « Chuis Irlandais, comme quoi, des fois, c’est pas toujours bloody Sunday ! » La porte faillit se déchirer tandis que par les fines fenêtres, on pouvait voir que la fumée prenait de l’ampleur. « Quoique, attends… » Carthy ne buvait qu’à peine, certainement juste pour lui faire plaisir. M remarqua qu’il était musclé, calme, intact. Et beh, un sacré numéro sur lequel il était tombé.
« Tu te sens prêt à leur foncer dans le lard ?
_ Non. Je vais éviter.
_ Pas assez fort ? »
Carthy ne répondit pas, encore une fois. Mais ça semblait être un non, l’aura de confiance qui se dégageait de lui montrait clairement qu’il ne se voyait pas mourir aussi facilement. Un vrai sacré numéro. M continua : « Tu es peu loquace, mon vieil ami. Je te déplais tant que ça ?
_ J’évite de parler.
_ Ah bon ? »
Carthy se concentra sur son verre, un coude posé sur la table. Il se tenait impeccablement, il était peut-être riche. M, très curieux, répéta, mais plus fort et sur le même ton : « Ah bon ?! » L’Anglais réfléchit quelques instants, et accoucha finalement, alors que le feu gagnait les murs extérieurs et essayaient de rentrer à l’intérieur :
« Les mots ont un impact. Comme de la magie. Mon meilleur ami a payé les frais des miens, qui étaient trop forts. Il s’est suicidé ; comme c’était mon entraîneur personnel, j’ai aussi arrêté la boxe, et j’ai décidé d’éviter de parler.
_ Hin, ouais, classe, un vœu de silence. »
fit M en parlant par le nez, en levant le menton, les yeux ronds fixés sur son nouvel ami. Il se reprit, éloignant le verre de sa bouche. « Enfin, chuis désolé pour ton poto, hein, ça c’est pas classe.
_ C’est bon. »


Cinq minutes plus tard, la maison était en train de brûler véritablement, un énorme incendie qui épargnait pour le moment le milieu de la pièce où se tenaient les deux Voyageurs, qui continuaient légèrement à boire. A un moment, quand une poutre en flammes se détacha du plafond pour aplatir une table à-côté, M demanda à Carthy s’il ne valait mieux pas aller dehors plutôt que d’être enseveli sous les décombres. Puis, il faisait vachement chaud, et ça devenait difficile de respirer. Carthy accepta, se leva, et remit parfaitement son gilet ; M, lui, se leva, un peu éméché, manqua de renverser la table, rota, et garda son verre, qu’il n’avait pas encore terminé.

Les deux Voyageurs se dirigèrent vers la sortie, et Carthy, malgré les flammes puissantes qui couvraient les tables adossées contre la porte, les vira minutieusement en jetant ses mains dans le jeu, et en quelques secondes, la porte était dégagée. Quand ils l’ouvrirent, ils virent alors un étonnant spectacle : ce n’était pas une foule armée qui les attendait, soucieuse de les tuer avec leurs lances et autres lames, mais plutôt une jeune femme, tranquillement assise sur cinq cadavres empilés. Ils pouvaient se rendre compte que de nombreux autres corps jonchaient la place, et que des gens étaient encore en train de fuir sous l’assaut de la dame. Elle avait au-delà de la trentaine, c’était une Voyageuse comme le précisaient ses oreilles, et très dangereuse, comme l’indiquait son aura et tout le sang qui avait envahi la place. Dès qu’elle les vit sortir, pleins de suie alors que l’auberge derrière eux s’écroulait sous le poids de l’incendie dans un long fracas terrible, elle se releva et vint vers eux en chantonnant doucement :

« Hello mes tout beaux ! J’ai vu ce qui s’était passé au concert : ce sont toutes de méchantes, méchantes personnes.
_ Et t’as couru nous aider !
_ J’ai vu le grand blond le faire, pourquoi aurais-je bougé, j’étais bien sur mon toit. »
Elle s’étira, étalant sur son visage pâle un énorme sourire. Dès qu’elle termina, elle continua : « Je vous aime énormément tous les deux, et vous avez l’air esseulés.
_ Barf. »
répliqua M en repensant à la mort de tout son groupe. « Tu nous suivais, Cunégonde ?
_ Je suivais notre Carthy depuis plusieurs jours. Mais je suis encore plus heureuse de pouvoir vous faire une proposition à tous les deux, vu que vous êtes deux vagabonds à la moralité intéressante : j’ai trouvé une organisation géniale qui est en train de débuter, je cherche des renforts. Rejoignez-nous, et je vous jure que vous ne le regretterez pas.
_ T’en penses quoi, Carthy ? »
Il ne parla pas, bien évidemment, mais il considéra avec attention la femme, qui selon le Dream Mag dont il lisait toutes les parutions, devait s’appeler Amélie – elle possédait une puissance hors-norme. M demanda : « Est-ce que c’est le genre d’organisations où l’on cogne fort tous les enfoirés de Dreamland ?
_ Extrêmement fort. »
rectifia Amélie avec un sourire. Sourire que lui répondit M.
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MessageSujet: Re: Gods, King and Baby Seal Lun 23 Jan 2017 - 20:35
  J’eus le courage d’aller au travail, dans la soirée, et je n’étais qu’un fantôme. Un SMS d’Emy, tiens, pour me demander si je n’étais pas mort. Nop, je lui répondis, avec un smiley joyeux même, pour qu’elle ne se doute de rien. Fajitas, déjà un peu plus grand qu’au moment où je l’avais adopté, se lova contre moi en miaulant. Il miaulait beaucoup, lui, heureusement que ce n’était pas pendant que je dormais. Les hurlements de la veille étaient encore dans ma tête – est-ce que j’aurais dû me retirer de la mission avant, ou était-ce le signe qu’au contraire, je devais la mener à bien ? Je ne voulais pas me mettre trop de pression sur les épaules, mais une partie de moi, aussi lâche que celle qui m’avait fait ramper sur le sol pendant que Godland massacrait des innocents, me disait qu’elle était contente que cette nuit fut derrière moi. Pendant ce temps où je me scarifiais l’esprit en déchirant des dents mes excuses, Fajitas me demanda si je pouvais aller ouvrir l’eau froide du robinet pour qu’il puisse se rafraîchir. C’est vrai qu’il faisait une sacrée chaleur. J’ouvris mes volets, et des ondes chaleureuses et oranges inondèrent mon appartement, et aussi, toute la ville de Montpellier que j’étais capable de voir, la grande avenue en-face de moi, et celle au pied de mon immeuble.

  La soirée fut interminable au Dream Dinner, mais comment ne pas comprendre les étudiants qui venaient ici prendre un bon repas sur la terrasse ? On eut tellement de monde qu’à la fin, je demandai des chaises, des tables, et des parasols supplémentaires pour en rajouter sur le trottoir près de l’entrée. Ça nous faisait donc une vingtaine de places assises en plus, toutes gratuites. On rajouta des écriteaux : « Réservation » dessus pour éviter que les gens ne s’y assoient sans qu’on ne l’ait demandé, et éviter des mauvaises surprises aux serveurs qui ne s’y attendaient pas. Vers vingt-deux heures, à un moment de grand vent, tous les écriteaux se barrèrent. Laura eut l’heureuse idée d’enlever toutes les chaises de dehors, et on ne les mettrait que quand on y installerait des clients.

  Pendant tout le service, en salles, essayant de gérer, j’en profitais pour échanger plein de SMS avec Jeanne ; oui, on se verrait demain, après mon service, et on irait faire plein de trucs. Je lui envoyais même le nom de la place qu’on allai…

« Hey, Gui ! On travaille ici, retourne à ta table, t’as la 5C qui t’attend ! » Holden s’avançait vers moi, en claquant dans ses mains pour me faire m’enfuir apporter les assiettes. Je lui envoyai un regard noir. Il ouvrit légèrement la bouche, s’excusa, et tourna les talons.
« Merci », dis-je tout bas en envoyant mon message, puis en récupérant les plats déposés sur le comptoir par Steeve et Shana. J’avais oublié de (bien) dîner, ça me donnait la dalle d’apporter ces assiettes qui fumaient dans ma direction.

__

« ATTENTAT MEURTRIER A DISCOLAND !!!

  La nuit dernière, cinq à six Voyageurs ont pénétré à Discoland pour massacrer le plus de personnes présentes. Si la majorité des victimes à déplorer sont des Rêveurs, plus de deux-cent trente cadavres de Créatures sont répertoriées, ainsi que, selon des témoins visuels, huit Voyageurs qui ont tenté de défendre ceux qu’ils pouvaient.

  Nous savons qu’au lieu de passer par l’entrée, les terroristes ont créé une brêche eux-mêmes dans un des pans de la discothèque géante, afin de prendre la foule à revers. Le chaos qui y a régné est, selon des survivants qui ont accepté de témoigner ‘absolument sanglant et indescriptible’. Les Voyageurs auraient envahi au début deux étages pour massacrer toute forme de vie, avant de monter pour attaquer d’autres personnes.

   Cette agression qui aura duré une heure entière, semble avoir été minutieusement préparé. L’attaque a été revendiquée par Godland, une organisation de Voyageurs meurtrière, qui malgré l’ombre de Force Voyageurs, ne cessent de croître en ressources et en hommes. Il faut savoir que Goldand a été derrière une quinzaine d’attaques de cette ampleur durant la dernière année. Malheureusement, les gouvernements oniriques ne peuvent les affronter à armes égales sans s’allier, et les tensions politiques sont de plus en plus difficiles à gérer alors que chaque Royaume se méfie de ses voisins qui n’ont pas adopté la même Loi anti-Voyageurs qu’eux.

  Toute l’équipe du DreamMag (ou presque, Henryry n’a pas signé) demande officiellement à tous les Voyageurs de haut-rang voulant garantir la paix de s’occuper de cette menace qu’est devenue Godland avant qu’elle ne grandisse encore, car seuls eux seraient capables à court terme de déjouer cette menace. Nous rappelons tout de même que de nombreux Voyageurs très puissants ont adhéré à la cause de cette sanglante organisation, comme Mr. Lacroix ou Carthy Floyd, et nous invitons tous les Voyageurs modestes à ne pas les affronter. Nous demandons principalement de l’aide au mystérieux numéro 1 de la S, au Major McKanth et la Compagnie Panda, à Anastasia et ses Vanish, à la Guilde de Taurus et à la Guilde d’Onirion, ou encore à Ed Free et les Private Jokes, de nous débarrasser ou au moins de contenir les folies meurtrières de Godland.

  Je rappelle que ces ‘raids’ de Voyageurs n’ont aucun but sinon de déclarer impunément leur supériorité face aux souverains des Rêves, et se multiplient de façon constante d’année en année. Si la situation continue, une guerre pourrait exploser entre les différentes factions et conduire Dreamland à un bain de sang généralisé où les havres de paix seraient bien trop rares. Tous les Voyageurs doivent être soumis à la Loi anti-Voyageur impérativement afin de calmer de futurs dissidents et regagner un peu de stabilité ! Tous les Voyageurs assez intelligents pour ne pas massacrer tout ce qui leur passe sous la main se doivent de prêter main-forte à n’importe quelle coalition menacée ou qui menacerait ces groupes terroristes qui deviennent de plus en plus incontrôlables ! Nous ne pouvons plus marcher, courir ou danser sans craindre que des Voyageurs surpuissants nous assassinent impunément, sans qu’on ait de moyens de se défendre. Nous devons agir vite ! Vite avant que nous atteignons un seuil critique où aucun retour en arrière ne serait possible ; et peut-être bien que ce seuil a déjà été dépassé…

Magnolia Riverstone »


  Je jetais le DreamMag dans la poubelle et essayais d’effacer ces lignes de ma tête. J’étais habitué à ce que ma mission sur Godland crée une sorte de scaphandre, qui ferait que le monde entier n’aurait aucune incidence sur mes actions et mes stratégies. Le DreamMag me rappelle que j’avais tort : Godland était une menace de plus en plus importante, et rien ne semblait pouvoir empêcher son développement. Peut-être qu’il faudrait aller plus vite, ça faisait trop de temps que je traînais. Mais faire quoi exactement ? J’avais plus d’informations, mais mes manœuvres d’action étaient encore réduites. Connors ou Romero avaient été sacrifiés sur l’autel de la non-efficacité, rien n’avait changé. Deux trous dans ma poitrine revinrent me hanter, un de tristesse, l’autre de rage. Allez Ed, allez Gui, on continue, on ne lâchait rien. Je devais peut-être juste attendre le bon moment. On décapite un tigre quand il se met à bondir.

  En parlant de ça, il semblait qu’on ne me sautait pas dessus à mon arrivée dans le grand vestibule vétuste de la seconde division de Godland, j’étais rassuré. Pour le moment. Damien se dépêcha de prendre de mes nouvelles, et Emy, qui arriva deux minutes peu après, se dépêcha de se foutre de ma gueule pour l’explosion que je m’étais mangé hier. Elle me demanda comment c’était arrivé, et je fis mine d’être surpris ? Quoi ? Vous n’aviez pas découvert un Voyageur qui manipulerait les explosifs par hasard ? J’eus des légers et très discrets hauts de cœur en les écoutant raconter leurs exploits de la veille, mais je ne les interrompis pas. Damien dit qu’au moins, nous étions moins suspectés maintenant, en tout cas, il l’espérait. A propos de ça… Personne ne nous écoutait, on était dans mon bureau.

« Bon, écoutez-vous deux, Gabi et Fried sont pas là, on va pouvoir parler. Je pense sincèrement qu’il y a un schisme qui se prépare, que ces salauds sont dans le coup, ainsi que d’autres gens de la première division. Faut qu’on les confonde avant qu’on revienne nous voir, Emy et moi. » Ils marquèrent un temps d’arrêt, mais Damien était plus prudent que la fille.
« T’es sûr que c’est eux ?
_ J’ai une intuition, oui. Vu comment ils parlent, ils donnent l’impression qu’ils mijotent un soulèvement.
_ Tu as des preuves ?
_ Si je dis que j’ai une intuition…
_ D’accord, c’est que tu n’en as pas. »
Emy proposa tout simplement :
« Il faut qu’on les espionne alors.
_ Mais comment ?
_ En restant discret ! »
Damien se demanda s’il n’avait pas envie de taper Emy quelques fois, et je le comprenais. Mais elle adorerait trop ça. Je haussai les épaules et en me levant, et avouai :
« Ça reste le meilleur plan qu’on ait.
_ Être discret ?
_ Bah, merde, oui. Je pensais créer un second Bureau, dans les locaux de la première division, mais ça m’étonnerait qu’on dégotte quelque chose. C’est Cris, la cheftaine de tout ce petit monde ?
_ Ouais.
_ Emy, dès notre prochaine réunion, peut-être que tu pourrais la suivre alors.
_ Carnage n’avait pas dit que les chefs étaient en-dehors de tout soupçon ? »
Ah bah voilà, elle savait réfléchir. Mon doigt, bien droit, se tordit. Je considérai les planches de bois qui avaient été apposés pour rendre mon bureau hermétique, après mon chambardement d’il y avait deux nuits ; même si le rendu était moche, il fallait bien avouer que c’était encore meilleur que les idées que nous avions. Je me mis à marcher :
« Je connais quelqu’un, un espion, qui peut se faufiler dans les murs. Il n’est pas de Godland, mais si je réussis à retrouver contact avec lui, il pourrait faire ce travail parfaitement… » Les deux autres me considérèrent avec étonnement. Mais refusèrent de la tête. Tant pis pour Evan, qui était capable de voyager dans les murs et les sols.
« Si on découvre cette méthode, Gui, qu’elle ait fonctionné ou non, tu finis au pilori. » Okay, Damien. Maintenant que je m’en rendais compte, Evan était Claustrophobe, ce n’était pas un secret, et Ed Free aussi. Le rapprochement était possible. Une idée nulle, en fait, punaise. Damien considéra une autre solution :
« Il faut qu’on puisse aller à la première division, c’est un fait, pour confirmer ou infirmer ton hypothèse. Mais on ne peut pas y aller sans raison. Il en faut donc une.
_ Une visite du Bureau ?
_ Tu n’en as jamais fait avant, comment tu le justifierais ?
_ Un pétage de câble ! »
proposa Emy, en tailleurs sur le lit sur mon bureau haut, toute fière de son idée. Je la regardai en plissant les yeux :
« C’est toi qui pète un câble.
_ Réfléchissez les gars »
, et elle fit un mouvement du bassin pour sauter et atterrir sur le sol, « La première division ne se gêne pas pour venir nous narguer, comme adorait faire Amanda le temps où elle faisait la maligne. On n’a qu’à faire pareil, ça va les rendre fous. Surtout que Gui, tu t’es fait défier plusieurs fois par les deux crétins. Tu pourrais aller les provoquer, tous ceux qui veulent ta peau, et là, Damien et moi qui venions en renfort, ou qui passons ailleurs, discretos, on recherche des informations. » L’idée était complètement stupide.
« L’idée me plaît », lui dis-je en acquiesçant. « Ça ne coûte rien d’essayer.
_ En tant que membre de God Hand, je ne pourrais pas participer à la rixe sans risquer de perdre mon titre. Désolé, les gens, mais je ne pourrais pas être présent.
_ Cassos, mec »
, fit Emy, mais elle rajouta : « Un type qui voudrait chercher des crosses et avec pas beaucoup de cervelle, faut demander à la Baltringue. » Pas bête. Je conclus, les deux mains sur le bureau derrière moi :
« On s’organise ça au plus vite ! Je vais aller lui demander moi-même. »

__

  Un service de midi interminable encore une fois. Qu’est-ce que c’était un service interminable d’ailleurs ? Ce n’était pas un service qui se terminait tard comme on pourrait le croire, mais si les restaurants étaient des bateaux et que les services étaient des vents, il était indispensable de bien les connaître pour gérer toutes les situations, et le parallèle se faisait ainsi plus clair pour comprendre le vocabulaire de la restauration.

  Quand on n’avait rien, pas un service, c’était un service pauvre, un non-service, et comme il est désagréable pour les marins de naviguer sans vent, c’était une plaie au cul pour les serveurs : on se faisait chier comme des rats morts, debout, à attendre on ne savait quoi, mais au moins, les pourboires étaient présents vu qu’on pouvait chouchouter toutes les tables.

  Il y avait ensuite les services interminables, qui étaient des services où les gens venaient très régulièrement et ne laissaient au final aucune pause pour les employés. Ce n’était pas le pire des services, mais il fallait avouer que pour les impatients, ceux qui voulaient plus ou moins travailler, il était un calvaire : les clients ne venaient pas assez pour donner une impulsion au service, envoyer un peu d’adrénaline, et assez pour empêcher toute pause. Ceux qui s’attendaient à un service calme auraient un goût amer dans la bouche en voyant débarquer de nouvelles figures parfaitement minutées.

  Le service « par vagues » était aussi une forme de service particulière qui pouvait apporter son lot d’emmerdes comme de bonnes nouvelles. D’abord parce qu’il était impressionnant, vu que les clients venaient tous d’un coup, occupant le hall et le dehors et scrutant d’un regard inquisiteur tous ceux qui passaient devant leurs yeux. Il était stressant, mais une fois qu’il était terminé, il apportait un réel soulagement, il y avait un creux qui pouvait faire se terminer un service plus tôt qu’on ne l’aurait cru. Pour des grandes soirées, il pouvait y avoir deux vagues gigantesques, voire trois. N’empêchait que les clients, cléments, ne venaient pas souvent tard, parce que le destin, la force du service inconscient en chaque être, les faisait s’agglutiner aux mêmes horaires. Cependant, attention : service stressant, beaucoup de clients à gérer d’un coup, et à la fin, on se rendait compte qu’on n’avait pas fait tant que ça. Impressionnant, mais pas souvent à la hauteur du travail accompli.

  Il y avait ce que les patrons appelaient « le bon service », qui était un « service  interminable », mais avec assez de clients pour donner l’impression de servir à quelque chose. Quand les bons services étaient « longs », sans travailler aussi fort que les services à vagues, on arrivait avec des résultats très, très satisfaisants.

  Enfin, il y avait les tempêtes, qui étaient des services à vagues (très grandes) et en plus, au lieu qu’il y ait des creux pour laisser à tout le monde le soin de respirer, il y avait la fréquentation d’un « bon service » ; en bref, c’était très long, aucun moment de repos, du travail acharné tout le temps, du début jusqu’à après la fin, mais les chiffres finaux donnaient envier de payer la tournée à tous les employés, complètement lessivés. C’était de loin le meilleur, et le pire, mais le meilleur, des services. On s’y préparait bien, à ceux-là, et ceux qui étaient de plus en plus joyeux/excités quand il y avait ce genre de services étaient de précieux alliés pour ne pas perdre de la motivation ou de l’efficacité ; Matthieu Furt était sous ce regard, un de mes meilleurs éléments. Et moi aussi, sentant bon l’argent rentrer dans les caisses, je me sentais d’une humeur de capitaine qui fleurait l’El Dorado au travers des tsunamis.

  Là, ce n’était juste qu’un service interminable, déjà parce qu’il y avait très peu de monde qui arrivaient, mais ils s’espaçaient assez et pas trop pour fournir du travail à toute l’équipe sans qu’une forme de flemme ne soit possible ; mais aussi parce que derrière, je rejoignais directement Jeanne – elle m’avait prévenu qu’elle allait sortir voir un couple d’amis d’enfance qu’elle n’avait pas vu depuis perpète, et donc que j’étais invité aussi, sauf si je ne voulais pas la voir, donc que je n’avais pas le choix. Holden n’étant pas là, et aucun signe de la famille Hesnay dans les environs, je m’occupais de la direction des employés, et ce fut un vrai désastre, personne n’avait la tête à ça. En gros, service modeste, et mal géré. Cependant, il y aurait six mois, j’aurais été content des résultats. Comme quoi, on avait parfaitement transformé le restaurant en succès durable. Mais cet été, on aurait encore plus de résultats, je sentais venir la cagnotte parfaite ! Parce qu’au vu de tous les investissements qui restaient à faire, ceux qui coûtaient encore, le Dream Dinner était endetté, mais si on se tapait des tempêtes à foison pendant l’été, on pourrait sans problème rembourser et commencer à faire du vrai bénéfice, et pas mal en plus ! Je pourrais même augmenter mon salaire / avoir un vrai salaire !

  En attendant ces bonnes nouvelles, profitons de l’instant présent, où sous le soleil magnifique, j’allais à la grande avenue de Montpellier où quantité de bars se rassemblaient, et trouvai Jeanne avec un chapeau de paille et des grosses lunettes de soleil qui auraient pu lui donner un air d’actrice ringarde, mais elle portait ceci avec tant de confiance en soi qu’on réussissait à passer outre et se dire que ce n’était pas une si mauvaise combinaison. Elle avait un côté coquette, et sa posture reflétait son intelligence. Elle sirotait tranquillement en lisant un livre dont je n’arrivais pas à saisir le titre. On se fit la bise, et ça me faisait du bien de la revoir en vrai, redécouvrant ses traits, ses pommettes qu’un sourire accentuait, son petit menton, ou sa frange brune.

« Comment ça s’est passé au resto ?
_ Pas terrible.
_ Oh, c’est dommage. Pourtant, y a mon père qui vient y manger maintenant, il paraît que ce n’est plus Ed Free qui tient la maison.
_ Non, effectivement »
, fit Ed Free en commandant un autre coca. « Alors, quoi de neuf ?
_ Je sens la mer d’ici ! Je veux aller à la mer.
_ Tout de suite ?
_ Si j’y vais avant lui, Damien pleurerait, ou me tuerait, ou les deux en même temps. Un autre jour, mais rapidement, j’ai emmené un nouveau maillot, je l’ai jamais essayé, y a intérêt à ce qu’il soit bien. T’as de la chance d’aller souvent à la mer, toi. »
Plus elle parlait de l’eau, plus elle me donnait envie. Il faisait de plus en plus chaud, de plus en plus sec, et une piscine devenait le plus gros des trésors, et la plage, le paradis.
« On ira vite alors. Quand vous voulez.
_ Faut juste qu’il ramène sa te-pu, vu qu’elle bosse aussi au Dream Dinner – ça a l’air d’être LE bon endroit de cette année. »
Je rigolai – si elle avait les chiffres par rapport à la concurrence, elle se dirait qu’au final, non, pas tant que ça. Elle changea de sujet, je remarquai qu’elle parlait vite : « Tu connais bien Ed ? C’est lui qui a créé le restaurant ?
_ Ouais, je le connais un peu.
_ C’est parce qu’il connaît Dreamland, ça.
_ Ah oui, certainement. »
Une Rêveuse qui connaissait Dreamland. La pauvre, je la sentais trépigner sur place de ne pas parcourir librement les terres oniriques, et ça m’amusait. Jeanne deviendrait complètement folle là-bas. Puis complètement morte rapidement. « Pour ça, faut que tu combattes ta plus grande peur, ou une grande peur en tout cas.
_ Mais oui, je sais ! Mais ça veut dire quoi, que j’ai aucune volonté ? Ça m’énerve, je te jalouse. Pourtant, je me souviens bien de mes rêves, j’ai des affinités, je suis sûre que je vais en devenir une.
_ Je me souviens à peine de mes rêves avant ça. T’as de la chance. Par contre, tu te souviens pas quand je suis venu te rendre visite. »
, lui fis-je remarquer avec un sourire au coin de la bouche.
« Oui oui, tais-toi un peu. Et pour la chance, ouais, enfin pas tant que ça, je me tape pas mal de cauchemars. Mais aller sur Dreamland, toute l’inspiration pour écrire des livres… Y a des auteurs qui utilisent Dreamland pour leurs œuvres ?
_ Les rares que je connais, c’est pour des trucs chiants, genre, de la psychologie.
_ Les relous… »
Elle s’adossait à sa chaise en dénigrant ce que je venais de dire. « J’adore la socio et tout, mais t’as Dreamland, les gens, ils devraient s’ébahir !
_ C’est ce que tout le monde fait au début. Puis un T-Rex volant mange tes amis, et l’engouement retombe.
_ Y a des T-Rex volants ?! »


  On continua ainsi à parler pendant une bonne heure trente avant qu’on ne bouge. On visita Montpellier, des tas de lieux qu’elle voulait revoir, puis on termina une balade sur la plage en fin d’après-midi, où elle m’emmena voir un vieux phare en ruine. Pas n’importe quel vieux phare en ruine – LE vieux phare en ruine. Celui où l’on a été, tous les deux, étant gosses, quand on était bien cons, bien courageux (ou presque de mon côté), et qu’une tempête avait frappé toute la côte, une sale tempête dans mes souvenirs. Elle me demanda si je connaissais ce phare, et évidemment que je le connaissais.

« Bah là, quand j’étais gamine, je suis allé sur le toit avec ton ancien patron.
_ Et beh.
_ Je l’ai baptisé chevalier. C’était un conte qu’on adorait tous les deux, qui parlait d’un chevalier. C’est ma principale inspiration pour mon roman.
_ Un chevalier, hein. »
Quel grand chevalier j’étais, ouais. J’étais près d’elle, les mains dans les poches, je contemplai le phare qui ne servait plus à rien sinon faire briller les yeux des gosses. Ca remontait à vraiment, vraiment trop loin.

  Après une grande balade où l’on se parla tant et si bien que j’en avais mal à la gorge, on passa la soirée chez des anciens amis à elle, que je ne connaissais pas du tout. On nous apprit qu’on était les premiers arrivés (ah, il y avait d’autres personnes ensuite ?), et donc on se partagea les apéros. L’appartement était vraiment pas mal, super bien éclairé, avec un grand salon, une petite cuisine, et pas mal de décos – on était chez deux artistes. J’adorerais vivre ici plutôt que dans mon petit lopin de terre, sixième étage, avec un petit balcon comme source de lumière. Jeanne ne tarit pas d’éloges, blablablabla, comment ils allaient tous les deux, plein de réponses, et elle me présenta, Gui, un ami de mon frère, je saluai Christine et Jean-Baptiste avec un grand sourire avant qu’on ne se pose dans ces grands canapés verts l’un en-face de l’autre qui me faisaient de l’œil depuis le début.

  Je vous passais les discussions chiantes qui s’en suivaient, dans lesquels je parlais un peu et qui dans le pire des cas, m’obligeaient à improviser la vie de Gui au fur et à mesure des questions ; j’avais heureusement dans ma tête décidé des grandes lignes, et le reste coulait tout seul. Si vous vouliez en savoir plus, sachez que Gui avait fait une école de journaliste (si je devais parler de mes études, ça serait plus simple, Ed Free avait fait les mêmes certes, mais bon, barf), il était né à Perpignan, et il avait seulement un frère, barbier de son état. Ils s’imaginaient déjà une sorte de hipster bûcheron, avec des bras comme des colonnes grecques, une barbe magnifique, connaissant sur le bout des doigts les nouveautés servies dans le Starbuck le plus proche, et un regard qui faisait fondre les filles. Oui, oui, tout à fait, disons ça. Clem était maintenant méconnaissable.

  J’eus le droit au moment parfait, quand les deux filles partirent vers la cuisine, laissant deux machos sur les canapés à se triturer les ongles. Ouais, comment ça va le resto ? Hum, bien, et ta boîte d’édition ? Euh, au hasard, bien ? Bref moment de gêne, heureusement, d’autres invités se mirent à arriver, sonnant à la porte, et ramenant apéritifs et sourires.

  La fête se permit d’être plus folle, on était une petite dizaine en tout, et avec une musique dans l’ambiance, il n’y avait plus qu’à piquer dans le buffet. Jeanne me dit qu’on n’avait rien ramené, et je lui posai un doigt sur la bouche en disant ‘chuuut’.





FINO'S PRODUCTION
PRESENTE




  Tout se passa bien, c’était plutôt posé même si je devais l’avouer, j’avais l’impression d’entrer dans le monde des trentenaires. J’avais encore quelques petites années à tirer avant de me mettre à pleurer alors s’il vous plaît, n’en rajoutez pas plus. Jeanne et moi, on dansa longtemps sur la musique (je lui appris quelques pas de rock – oui, j’avais appris le rock, j’étais légèrement plus cool qu’avant) avant de se retirer, riant et légèrement en sueur, sur le gros canapé. En-face, il y avait deux filles qui étaient arrivées tardivement, deux blondes à queue de cheval, on aurait dit des sœurs, ainsi qu’un mec qui ressemblait un peu à Jacob.
Oh tiens, c’était Jacob.
Oh merde, c’était Jacob.

  On s’échangea un long regard un peu gêné tandis que Jeanne faisait la conversation avec les deux filles, et elle ne remarqua rien de notre échange surpris. Je me levai, lui aussi, et on alla dans la cuisine tranquillement, oh quel heureux hasard.



VI


PURGE



« T’as pas tes cheveux.
_ Je les ai perdus pour une mission d’espionnage, ouais.
_ Et c’est qui ?
_ Hein ? La fille ? La sœur d’un des types que j’espionne.
_ T’es vraiment un connard, Ed. »
Après lui avoir expliqué la situation, un verre de punch à la main, nan, en fait, c’était une super amie d’enfance.
« Ah, et vous vous êtes retrouvés ? Ça devait être riche en émotions.
_ En fait, elle pense que je m’appelle Gui, je ne peux pas faire sauter ma couverture.
_ T’es vraiment un connard, Ed.
_ Mais ça me fait plaisir de te voir, toi.
_ On se retrouve sur la piste de danse, allez. »
C’était faux, je savais que Jacob ne dansait pas. Sauf les slows. Je m’enfuis de la cuisine pour aller retrouver Jeanne, le seul phare que j’avais au milieu de tant d’inconnus.




GODS, KING AND BABY SEAL




  Je profitais un peu des gens, j’allais vers les inconnus, je buvais avec eux, je saluai Jacob qui partit beaucoup plus tôt que prévu, et voilà, je profitais tout simplement. Jeanne était une vraie tornade, à aller voir les gens les uns après les autres, souriant tout le temps, reprenant de l’alcool dès que son verre était vide (mais cette fille était une barrique ?), et quelques temps après, on se remit à danser.




16/ EVERY LITTLE THING SHE DOES IS MAGIC





  Je repris un verre, et en un rien de temps, on était dehors à nouveau, une heure passée, la soirée s’était terminée tôt, il fallait bosser demain ; la restauration avait quand même des avantages vu que je pouvais commencer à midi plutôt qu’à huit heures du matin. Dehors, il faisait un temps parfait : frais, mais pas froid, un frais qui donnait envie de respirer, et de se balader. Jeanne avait déjà un peu de mal à marcher droit, mais elle se débrouillait très bien pour ne pas tomber sur la route. Elle me faisait un topo de tous les gens qu’elle avait croisés, me disait que c’était important, qu’elle en tirait de l’aspiration (inspiration) pour ses personnages (elle parlait comme une poivrotte qui se confiait). Au pied des escaliers, quand je lui dis qu’il fallait grimper six étages, elle se mit à soupirer très fort. Je la cognai légèrement de l’épaule :

« T’es une princesse ? Les phares délabrés, ça va, mais des marches, nan ?
_ Rooh, mais tais-toi Gui. J’ai envie d’être une princesse pendant cinq minutes, là.
_ On peut s’asseoir et discuter alors.
_ Je préfèrerais que tu me portes. »
Mais ses yeux qu’elle me faisait... Autoritaire et douce à la fois – ce n’était pas une mauvaise définition de Jeanne après tout. Je sentais qu’elle était à la frontière du joyeuse et du beurrée, donc je lui fis, ok. Je me rendis compte plus tard qu’elle m’avait légèrement manipulé mais sur le coup, avec l’alcool dans le cerveau et l’envie pressante de lui prouver ma virilité, je m’en foutais complètement.

  Je la pris, passai une main sous les genoux et l’autre sous les épaules, et je la transportai sur six étages ; la joie de la toucher, qu’elle me demande un service aussi difficile, et l’allégresse de l’alcool me donnaient énormément de courage pour trimballer une personne sur six étages. Conseil : ne faîtes pas ça chez vous, j’avais enquillé de la muscu depuis perpète pour grossir un peu mes muscles sur Dreamland. Ce ne fut qu’au cinquième étage que je sentis mes mains qui voulaient lâcher, mes épaules, décoller, et mes pieds, rester au sol. Je terminai tout de même le sixième étage, les bras tremblants et quand je descendis Jeanne, elle avait les yeux ronds.

« Tu m’épates, Gui, là. Tu fais quoi comme sport ?
_ Du lancer de princesses.
_ Nan, mais écoutez-le
», ria-t-elle en me frappant.

  J’ouvris la porte, ce qui permit à Fajitas de rentrer dans le même temps (j’espérai qu’il n’avait pas trop chié partout dans les couloirs), et elle se dépêcha de foncer à sa poursuite en disant qu’il était trop mignon. La course-poursuite la plus nulle et la plus drôle du siècle commença, avec un chaton apeuré et une fille délurée, tandis que je sortis les alcools que j’avais afin qu’on se termine un peu.

  On continua la discussion sur des sujets plus personnels, voire intimes, en enchaînant les cocktails que j’avais appris du bar du Dream Dinner, tant et si bien que je commençais à trouver que ça partait trop loin. Elle voulut me resservir un peu de rhum arrangé, mais je lui répondis :

« Vaut mieux que j’arrête, là, ça va être dur pour la suite.
_ Ça va être quoi, la suite ? »


  A son grand sourire plein de dents et ses yeux en fente, elle me fit remarquer sans m’en rendre compte mon propre sous-entendu. Je pouvais lui dire la vérité, comme quoi je n’avais pas envie de me retrouver à Delirium City alors que j’avais des enquêtes et un Bureau à tenir le soir même, mais je serais la personne la moins grisante au monde, alors que j’avais une perche si bien tendue que je pouvais me gratter le nez avec. D’un coup, je vérifiai que je pouvais lui dire ce qu’elle devait attendre, et je vérifiai ça minutieusement, point par point : une fille dans ton appart ? Oui, bon signe, check. Elle te souriait ? Check. Elle riait à tes blagues depuis tout à l’heure ? Check. Elle était ivre ? Check. Elle voulait que tu sois ivre ? Check. Elle était terriblement mignonne ? Double Check. J’entendais déjà Jacob dans ma tête qui me disait : tu attends qu’elle te demande en mariage ? Puis Cartel : Si t’as besoin de plus de signes, c’est que t’es vraiment idiot. Clem : Ta gueule. Fino : c’est l’histoire d’un Ed qui prend l’avion, il voit cinq mille écriteaux pour embarquer par un escalier, il préfère se mettre sous les roues. Ferme-la Fino. Je répondis :

« Ça va être magnifique. »

  Pirouette, rire, je pris sa main qui tenait mon verre, je le lui fis poser, puis je jouais avec ses doigts. Elle s’arrêta un peu de rire, regarda nos mains, puis me regardai, puis elle me décocha, par ses yeux, quelque chose qui me fit tanguer bien plus fort que l’alcool, une sorte de vague de bonheur, rien qu’en plongeant ses pupilles dans les miennes. Elle avait un charme terriblement sensuel, en fait, et elle semblait le manier avec une expertise folle. On se leva, puis on s’embrassa très doucement, très très doucement, tandis que nos mains cherchaient l’autre : les miennes se posèrent sur son visage, et les siennes, sur mes côtes. Puis tout glissa, ses mains, nos bouches, et tout alla de plus en plus rapidement, de plus en plus sauvagement. Je perdis mon haut sans m’en rendre compte, elle enleva ses chaussures d’un coup de talon, elle était coincée, fesses contre la table alors qu’on continuait à se manger. Ses doigts se dépêchèrent de toucher mon torse, mes mamelons, et elle enleva son haut, son bas, puis elle me mordit à la nuque, plantant se dents et ses lèvres alors que je clipsai son soutien-gorge d’un claquement de doigts. Une chaleur bienveillante s’amplifia quand je vis ses seins exposés, les pointes curieuses, et dieu que c’était beau, ils étaient magnifiques, bien présents, et mes mains se dépêchaient d’aller les chercher, alors que je continuais à la plaquer contre la table, qui bougea légèrement dû à notre pression, nos deux entrejambes serrés l’un contre l’autre, mais il y avait encore trop d’habits.

  Quelques instants plus tard, elle retira sa culotte presque humide alors que nous avions rejoint le lit, et encouragea mes doigts avec les siens, à aller de là à là, deux, puis trois, lui poussant un gémissement torride que j’avais envie d’entendre à nouveau, tandis que sa poitrine se soulevait et s’abaissait au rythme de sa respiration très rapide. Elle avait les joues rouges, la bouche ouverte, et son bassin semblait bouger de lui-même dès que ma main s’y enfonçait en la touchant au plus d’endroit possible, l’autre main titillant son mamelon. Elle supplia presque le quatrième doigt, puis après, alors qu’elle gémissait de plus en plus fort, couvrant mes propres bruits dû au fait qu’une de ses mains allait en avant et en arrière au niveau de mon pubis, on passa à la prochaine étape.

  Ce fut extrêmement énergique, je n’avais pas d’autre mot. Elle avait du mordant, j’en avais aussi, on se bataillait presque pour savoir qui serait au-dessus ou en-dessous. On se regardait souvent, quand c’était possible, je plongeais dans ses yeux plus profondément encore que dans son bassin, et elle se mordait les lèvres, elle m’agrippait les poignets, elle me déchira le dos de ses ongles, elle remuait son bassin au même rythme que le mien, ce qui je devais l’avouer, me rendait complètement dingue, m’hypnotisait. Jeanne avait un corps très bien fait, de belles courbes, des petites fesses bien prononcées, des cuisses que je tenais fermement, et que je caressais quand je le pouvais, le genre de cuisses qu’on aurait envie de mourir entre. Je remarquais ici l’entre-cuisses savamment rasé qui me faisait penser que j’avais moins décidé ce qui se passerait maintenant qu’elle.

  Je terminai en elle, violemment, après plusieurs ultimes spasmes, et on recommença vingt minutes plus tard, une fois que je retrouvai un peu de vigueur, sauf qu’on remua plus vites encore qu’avant sans tenir compte de la fatigue. On termina à une heure complètement indécente (pour ceux qui travaillaient demain en tout cas), et je m’écroulais de fatigue, et elle sur moi (je crois qu’elle était partie prendre une douche, mais moi, en gros porc, je m’étais juste essuyé rapidement avec des serviettes, l’alcool, la fatigue, rien ne me disait d’être plus hygiénique). J’étais dans une extase que je n’avais pas ressenti depuis longtemps. Ma tête n’en avait que pour Jeanne, que pour Jeanne, que pour Jeanne. J’allais bien. Tout était guéri. Les problèmes n’existaient plus. L’essentiel de ce dont j’avais besoin dans ma vie était contre moi. Je tombai dans Dreamland si vite que j’eus l’impression de m’écraser sur le sol de mon bureau.

__

« Salut les connards. »

  Aucune réaction des gens, en même temps, y avait personne dans la salle de gardes. Le dernier QG en date, dans le Royaume des Chevaliers de la Table Pentagonale (pour mieux situer, le Royaume des Balais dans le Cul Qui S’Etaient Fait Mettre une Branlée Bien Méritée Par Les Voyageurs, le nommer ainsi l’avait envoyé deux semaines en taule, comme quoi, ils avaient bel et bien des balais dans le cul), était aussi terriblement ennuyeux que le précédent, mais il avait le mérite d’avoir de jolies armures et de jolies armes inutilement trop grandes accrochées ici et là. Seul le garde à l’entrée l’avait entendu, mais pas vu, Fino était trop petit. Celui-ci passait sous son nez, près des pieds de son bureau, sans même se faire remarquer.

  Fino ne trouva pas Terra, ce qui était de loin, une très bonne nouvelle, ni Jimbo, ni Evan. Décidément, pour aller grappiller de l’EV dans la caisse, c’était parfait. Il devait aller chercher son portefeuille, et leur laisser un mot d’excuse en mode « Je vous préviens dès que j’ai des infos ; je bosse à Relouland, et je vous emmerde bien fort. ». Mais y avait personne, punaise, c’était désespérant. Personne ici, personne là, il descendit même les escaliers, voir s’ils étaient allés torturer quelques prisonniers pour faire la zawa. Mais nan, que dalle dans les prisons, juste des loques humaines qui demandaient de l’eau, à grailler, et ceux qui essayaient de le soudoyer avaient au moins de quoi boire son crachat.

« J’offre une pina colada au premier qui me dit où sont passés les soldats ! » Tout le monde grimpa aux barreaux, les levèrent et tentèrent de lui dire n’importe quoi, alors Fino préféra les ignorer.
« Finoo… »

  Il connaissait cette voix, le bébé phoque, et ça sentait bon la merde, selon son intuition. Son instinct de survie le fit frémir, et il était déjà prêt à décamper à sa vitesse de pointe (pas loin des cinq kilomètres à l’heure) en arrière ; son cerveau cependant, voulait tout de même savoir pourquoi cette voix sonnait aussi absurde derrière des barreaux. A sa gauche, une forme recroquevillée, la tenue déchirée, essaya de se mouvoir pour lui parler. Le bébé phoque reconnut alors, après quelques secondes d’examen, Evan, salement amoché, un joli tatouage d’enfermement sur la nuque, son crâne chauve cabossé par des coups.

« Terra prend les choses en main… J’ai essayé de l’en empêcher… Ed est en danger… Et toi aussi. Ils te veulent toi… Appât. » Ed en danger ? Lui servirait d’appât ? Ahah… Une trahison de la part de Terra, c’était violent à encaisser. On aurait cru que sa rigidité légendaire l’empêcherait de violer n’importe quelle loi, mais il fallait croire que son fanatisme décoinçait le cul de sa moralité.
« Pendant qu’on y est, c’est l’équipe de Terra qui cherche à scinder Godland en deux ?
_ Je crois pas…
_ Bon, merci pour les infos Evan, je me tire de là. Ed te fera sortir quand il aura quelques minutes à pas crever. »
Il lui disait ça sans y penser. Ni s’émouvoir d’ailleurs.

  Et Fino se carapata à toute vitesse vers le rez-de-chaussée, grimpant les marches avec toute la véhémence du condamné à mort, mais il entendit des bruits de botte, une porte qui claquait, et la voix mélodieuse de Terra, mélodieuse comme un caillou frotté contre un autre, qui demandait si le bébé phoque était passé, et donc, vu que oui, de fermer tous les accès.

  Fino connaissait un passage secret qu’il avait découvert dans une bibliothèque, mais il lui aurait fallu une bonne échelle et de bons muscles pour retirer le grimoire de son emplacement caché. Il était fait comme un rat, il devait se grouiller pour faire passer le message. Il avisa près de lui une commode où étaient rangés dans les différents étages des poignards ; il se dépêcha d’en prendre un, qui ne faisait que sa taille, et l’envoyait dans les escaliers menant aux cachots. Le raffut fut suffisant pour rameuter Terra et deux de ses hommes en armure, qui descendaient ainsi à la cave pour poursuivre leur futur prisonnier. Fino profita de ce moment pour aller dans les quartiers où ils avaient l’habitude tous de traîner, et trouva ce qu’il cherchait : la seconde boule de cristal qu’Ed leur avait filé. Il se dépêcha de dire « Martingale » alors qu’il entendait déjà des bruits de pas se dirigeant par ici. Mais qu’est-ce que C’ETAIT CHIANT DE VIVRE DANS UN MONDE DE GEANTS SPRINTEURS !!!

« RCTP, fosse, quarante plats à poisson ! Surveille ton dos ! AARGH ! »

  Une main se saisit de lui, puis une sorte d’enclume s’abattit sur sa tête, et il tomba dans le plus douloureux des sommeils.

__

« RCTP, fosse, quarante plats à poisson ! Surveille ton dos ! AARGH ! »

  Puis plus rien. Emy arriva pour me demander si tout allait bien, mais je lui dis que oui, que j’avais grommelé et que j’étais tombé par hasard sur une autre boule de cristal, prononçant le mot d’appel sans le savoir. Elle s’en alla aussi rapidement qu’elle était venue, et dès que la porte fut claquée, je me saisis d’une feuille, d’un stylo et notai tout ce que Fino avait dit afin de ne pas l’oublier. Mais le bébé phoque était prévenant : il annonçait une mauvaise nouvelle, voire, quelques milliards, ainsi qu’une partie des solutions, et ce en quelques secondes.

  Je notais la première rangée de mots, inscrivant tout ce dont je me souvenais, même l’acronyme du début. C’était une adresse, et au Royaume des Chevaliers de la Table Pentagonale s’il vous plaît, comme l’explicitaient les initiales. Fosse, il me semblait que c’était un quartier près de la ville, non ceinturé par les murs gigantesques du Royaume, puis ‘quarante plats à poisson’ devait signifier : 40, rue du Plat à Poisson. C’était certainement l’adresse du QG où l’équipe de Terra se réunissait, et si Fino me le disait aussi urgemment, c’est qu’il se passait des trucs qui sentaient pas vraiment la rose.

  ‘Surveille ton dos’ aurait pu dire mille choses, mais c’était le ‘AAARGH’ qui donnait sa signification. Parce qu’il l’avait crié, non pas par surprise ou par douleur, mais juste comme ça, il avait imité un hurlement pour me faire comprendre qu’il se faisait attaquer. En bref, non seulement Terra avait cessé d’attendre et avait capturé Fino qui la faisait trop poireauter, mais en plus, elle avait envoyé quelqu’un dans Godland. Et si je devais surveiller mon dos, c’est qu’il y avait ce quelqu’un qui me cherchait, et qui n’hésiterait pas à me mettre à bas s’il en avait l’occasion. Je poussais un drôle de soupir très creux.

  Vous saviez, au début de la nuit, j’avais le cœur gonflé de mon expérience avec Jeanne, j’étais heureux comme tout, sourire perpétuel, d’une humeur incroyable et prêt à me faire tirer les bretelles par une Salomé acariâtre. Je subis même les remarques désobligeantes d’Emy, ainsi que les regards concernés de Damien, le grand frérot. Tout semblait fonctionner sur des roulettes, le long terme du restaurant devenait radieux, la mission de Godland allait bientôt prendre fin comme par magie, puis on sauverait Adrien et Soy de leur curieuse situation, puis on démantèlerait l’organisation.

  L’appel de Fino fut une douche glaciale, pis encore, cruelle. J’étais dans de bonnes dispositions, et on m’avait sacqué avant même que je puisse profiter de mon bonheur. Je frappais du poing sur la table, d’une colère sans borne, mais extrêmement froide. Il fallait déterminer mes priorités, mais Fino m’avait mâché le travail : la première étape, je la connaissais, elle serait risquée, mais moins que de laisser le bébé phoque entre des mains qui savaient planter un couteau dans le dos. Ils s’en serviraient certainement comme appât, mais est-ce que Godland mordrait à l’hameçon sans un peu de mise en scène ? Enfin, merde, je me levais du bureau, l’air décidé et renfrogné. Je quittai la salle, traversai les couloirs, puis frappai au bureau de Salomé, qui patienta six secondes, pour faire asseoir sa position de cheftaine de la troupe, avant de bien vouloir me laisser entrer. Elle était déjà prête à écouter, assise, immobile, les bras sur son bureau.

« Salomé, j’ai retrouvé la trace des enfoirés qui nous ont piégé lors de l’assaut à Kazinopolis. » Elle écarquilla les yeux de cette nouvelle soudaine, et posa la question qui fâchait derechef :
« Ah bon, tu es sûr ? Comment tu as récupéré l’information ?
_ J’enquête sur le dossier depuis deux-trois semaines. Un de nos contacts a remonté la piste du lutin, qui nous a amenés à un intermédiaire, puis qui a amené à Fino et une troupe de Voyageurs. Et devine dans quel Royaume ? Les Chevaliers de la Table Pentagonale, sans blague ! »
Elle digéra les informations, et se fit tout de même prudente, que ce fut à cause de ma jubilation un peu soudaine, ou bien que j’avais été (voire, restait) suspect :
« On en parlera à Carnage demain, il viendra ici. S’il approuve, on lancera l’assaut le lendemain même. Si tu as raison et qu’on peut se débarrasser d’eux, ça sera une belle revanche, surtout pour Rajaa. »

  J’inclinai la tête pour mettre fin à la discussion, ainsi qu’en signe de déférence car elle restait uen supérieure hiérarchique qui aimait les tons protocolaires, puis m’en allai. Il faudrait que je bosse mon dossier pour tout faire afin que dans deux jours, Fino puisse être libéré des griffes de Terra. Tu parlais d’un problème. Je me demandais si je ne connaissais pas d’autres Voyageurs, autres qu’à Godland, à qui je pourrais confier l’affaire, ainsi, je n’aurais pas de problème à essayer de sauver Fino devant les yeux de collègues – surtout que s’ils le croisaient, ils avaient ordre de tuer à vue, pas d’interrogatoire, pas de question, pas de demande, juste éliminer Fino, comme ça, le faire disparaître. Mais malheureusement, je n’eus aucun nom de Voyageurs que je pourrais solliciter rapidement, qui serait assez fort, ou assez nombreux, ET qui en plus, accepterait de sauver Fino. Par exemple, si je demandais à Jacob, combien qu’il me ferait un doigt d’honneur, ou qu’il rejoindrait la troupe qui avait réussi à enfermer le phoque psychopathe ? Godland était la force de frappe dont j’avais besoin, il fallait juste que je fasse partie de l’opération. Car sinon…
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MessageSujet: Re: Gods, King and Baby Seal Lun 23 Jan 2017 - 20:41
Il faisait diablement chaud sous la couette, ce fut certainement ça qui me réveilla et me tira des énormes soucis qui étaient apparus la nuit dernière – malheureusement pour le bébé phoque, bien qu’il avait une place particulière dans mon cœur (au fond, près des cachots), il s’évapora en un instant quand je voyais le visage endormi de Jeanne, à moitié enfoncé dans l’oreiller. Je n’osai pas faire de bruit ou me lever pour la tirer de ses songes, et de toute façon, nos jambes étaient les unes par-dessus les autres, je ne pourrais rien démêler sans la réveiller. Et je savais que Jeanne, en tout cas, dans son enfance, avait un sommeil si léger, et qu’elle pétait tant la forme dès le réveil, qu’on aurait dit qu’on la tirait d’une simple sieste. La voir juste roupiller, respirer tout doucement, était déjà un plaisir infini que j’aurais pu étirer sur plusieurs heures. Jusqu’à ce que Vittel approcha, tout content de voir qu’il y avait déjà quelqu’un de réveillé (pour le nom de Vittel, devinez d’où j’avais pioché ce nouveau nom ? Indice : je prenais très peu d’eau du robinet). Et maintenant que vous me le faisiez remarquer, ma tête semblait avoir troqué le cerveau contre une pierre.

Le chaton gâcha évidemment la fête en sautant sur les draps, en miaulant, et vu que Jeanne réagissait en papillotant des yeux et en gémissant, Vittel se posa sur sa tête, la moitié haute, avec ses quatre petites pattes, et comme il devait trouver cela confortable, il s’assied. Complètement pépère, le gars.

« Guiii… Je crois que ton chat essaie de me tuer. » Je me raidis légèrement en entendant mon faux nom.
« Il n’est pas encore très doué pour ça, même s’il avait mieux réussi avec la précédente. » Je supposais qu’elle leva les yeux en l’air, mais difficile à dire vu que Vittel était posé dessus.

La scène était absurde et attendrissante. Je préparai le petit-déjeuner, en lui préparant le thé qu’elle préférait (j’avais prévu l’achat), mais Jeanne était restée parfaitement immobile, sur le dos. Quand je me moquais gentiment d’elle, elle chuchotait sur le ton du secret, le son étouffé par le long pelage du chaton :

« J’ose plus bouger, je veux pas le faire partir. » Vittel ne bougea qu’une oreille pour comprendre que l’avis de son coussin l’intéressait grandement, mais qu’il préférait faire semblant de rien.
« Allez, file d’ici, t’as des croquettes qui t’attendent. » Deux petits gestes de balayette, et Vittel s’enfuit sans demander son reste, et se posa sur ma box, toute aussi chaude et moins agitée.

Retrouvant le visage de Jeanne, elle se leva pour aller chopper mes lèvres, un petit salut du matin. On fit tranquillement notre matinée, tous deux en tenue d’Adam, et je trouvais qu’elle était parfaitement à l’aise nue : on aurait pu croire qu’elle portait ses vêtements, ça ne changea rien à sa gestuelle ou à son attitude. Et ça la rendait donc terriblement sexy.

Nous avions tous deux mal au crâne, donc on se reposait tranquillement, et si on était d’attaque, on sortirait l’après-midi pour aller profiter du beau temps, et après envoi de sms, on pourrait aller à la plage demain avec Marine et Damien – vous n’imaginiez pas la gêne que je pressentais, entre tous les non-dits qu’il y avait entre les membres. Mais là, on profita de l’instant présent. On en profita même extrêmement bien, juste avant de partir sous la douche, à deux, qui prit aussi plus de temps que prévu (je n’eus pas le réflexe de couper l’eau chaude, les voisins allaient être contents).

L’après-midi fut paradisiaque, on pouvait se l’imaginer, d’autant plus que je ne travaillais pas aujourd’hui – c’était simple quand on faisait soi-même les plannings. Jeanne était une fille complètement éblouissante : elle était prête pour tout faire, elle était toujours à fond, même pour marcher, regarder partout, changer de destination au dernier moment. Elle avait une telle énergie qu’elle éclipsait la mienne, que je sentais en retrait vis-à-vis d’elle ; en même temps, bon, je n’étais pas Guillian Patrick, j’étais Ed Free. A partir de là, tout changeait.

Je faisais cependant bonne mesure, et je me consolais en la regardant, en débardeur et short, s’appropriant Montpellier avec une telle voracité. Vous m’étonniez que cette fille-là écrivait, il fallait bien que tout ce qu’elle absorbait puisse sortir quelque part, ici, par l’intermédiaire d’une plume. Elle avait trouzemillions d’activités, elle était une boulimique des actions sociales, dès qu’elle voulait faire quelque chose, elle le faisait, dès qu’elle voyait une manifestation qui la touchait, elle y allait, dès qu’une association bénévole aidait les autres, elle se proposait, tant et si bien qu’elle se retrouvait là, à trop avoir d’activités, de ne plus avoir de temps libre, et de courir à droite et à gauche, jusqu’à mettre de côté ses études littéraires, malgré leur intérêt. Dès que je lui posais une question, elle y répondait en dix minutes minimum tant elle voulait aborder tel et tel sujet – dès qu’elle me posait une question, je l’éludais ou y répondais très rapidement. Ce côté pouvait la gêner, je sentais qu’elle devait me pousser à avoir l’intégralité de la réponse qu’elle espérait, mais j’avais du mal à parler de Gui alors que c’était en tant qu’Ed Free que je voulais être avec elle. Je bottais en touche en cherchant des sujets neutres dans lesquels nous n’étions pas impliqués, comme des sujets d’actualité ou des idées de philo. Cependant, plus la journée avançait, moins je faisais attention à ce que je disais (je me laissais porter par elle), et d’un coup, je lui parlais comme si j’étais Ed Free, sans faire attention aux histoires que je racontais et qui pourraient entrer en conflit avec le passé et/ou l’expérience de Gui, notamment en ce qui concernait Dreamland, un des points où j’étais le plus fier (j’aurais voulu parler du Dream Dinner, je le faisais, mais ne pouvais me vanter de l’avoir construit et aidé à grandir).

J’eus le droit d’un coup, à une ombre au tableau ! Et oui, malheureusement, vers le début de soirée, je reçus un appel de Simon. Mon cœur s’arrêta, j’imaginais pourquoi il m’appelait. J’attendis que les tonalités passent, et ne pouvant fuir la dure réalité, le rappelai dans la minute. Il n’y eut pas de salutations, et Simon, pourtant toujours neutre, sans trop de sentiment, laissait échapper du mépris et de la colère :

« Discoland… Tu savais que ça allait se passer comme ça ? » Je m’éloignai de Jeanne, ça ne la concernait pas et je ne voulais pas la mêler à ça. Elle me regarda aller plus loin de la rue et esquivant des piétons, et devait comprendre que ça touchait justement au pays des rêves.
« Non, pas vraiment. Je savais qu’il y aurait du grabuge, mais pas à ce point.
_ Tu semblais pourtant savoir qu’il y aurait autant de morts, tu m’avais dit de partir et de prévenir mes amis.
_ Tout était possible, je pensais que ça ne serait que de la précaution. Simon, je te jure que je ne savais pas. »
‘Je te jure’, l’expression préférée des menteurs. « Je suis terriblement désolé, je n’ai rien pu faire. Ils étaient en surnombre, il y avait des Voyageurs trop puissants.
_ Ah, tu étais sur place ? Et tu n’as donc rien fait ? »
Sa voix était glaciale. Je me mordis la langue en punition de la boulette et repris :
« Je les ai observés de loin, avec mon équipe. Mais si on y allait, on se faisait buter.
_ Ed Free, non même, LE Ed Free ! Tu es le vingt-et-unième de la Major ! Tu aurais pu faire quelque chose ! Me dis pas qu’ils étaient trop forts pour toi ; même, tu as des responsabilités, c’était à toi de les sauver ! Tu avais des gens, tu aurais pu t’interposer, tu aurais pu agir plus tôt, je ne sais pas ! Mais tu n’as rien fait !
_ Simon, écoute, je suis sincèrement désolé, vraiment. Si tu connais ma place, tu connais aussi ma philosophie, si j’avais eu la moindre chance de sauver quelqu’un, je l’aurais fait.
_ Donc, en plus de ne pas les avoir affrontés, tu n’es pas intervenu pour aider les gens en danger ? »
Un énorme silence. Mais Ed, mais qu’est-ce que t’étais CON quand tu t’y mettais ! Simon rassembla du courage, et m’annonça solennellement : « Je sais que tu m’as sauvé la vie, et que peut-être que tu croyais bien faire en restant dans ton coin, mais Discoland a été dévasté devant tes yeux. Je ne peux pas faire le bilan des pertes tellement elles sont énormes. C’est merde ! de la trahison. » Il souffla un coup. « Je pose ma démission. Je termine cette semaine, et la suivante comme indiqué sur le planning, et je partirai. Je t’aime bien, Ed, mais ça, j’estime que c’est un coup de pute. Et je ne veux pas continuer à travailler sous tes ordres. »

Effet coup de poing, là, directement dans les entrailles, je retins mon souffle : mon univers parfait que je voyais comme un paradis s’effritait, et se confrontait à la réalité, comme quoi on ne pouvait pas contenter tout le monde et ne pas avoir d’ennemis. Je ne respirai plus, je cherchais à ce problème une solution, car il y en avait toujours une, n’est-ce pas ? Oui, peut-être, mais ne pas confondre un problème avec ses conséquences. On pouvait agir sur le premier, mais pas sur le second, c’était trop tard pour y réfléchir. Tel un écolier qui prie pour que la note de son dernier contrôle soit bonne alors que les véritables prières auraient dû être murmurées pendant les révisions ou l’examen.

Je ne savais pas quelle sorte d’Ed Free ou de Gui aurait accepté ce départ aussi rapide que brutal, mais là, actuellement, boosté par mes problèmes sur Dreamland et par la présence hautement contagieuse et divine de Jeanne, cherchant encore le ‘score parfait’ du Dream Dinner, je réussis à reprendre confiance en moi, et à rétorquer avec un aplomb qu’on ne me retrouvait que dans mes meilleurs services. Ma voix se transforma en Ed, c’était certain, Ed en directeur de restaurant.

« Simon, est-ce que tu veux pas y réfléchir ? Je peux te filer des congés payés gratos pour que tu prennes du repos et que tu repenses à tout ça. Si au bout d’un mois, tu n’as pas changé d’avis, j’accepterai la démission, et ça ne sera pas à l’amiable, tu auras le droit à toutes les indemnités comme si je te virais pour raisons économiques. Je sais que t’es en colère, mais moi-même, je suis quasiment seul contre une organisation de Voyageurs extrêmement dangereuse et disposant de moyens incroyables. Je ne pouvais pas les arrêter cette nuit, mais je les arrêterai très bientôt. J’ai des responsabilités sur Dreamland, tu as raison, mais j’y travaille depuis plusieurs mois et ça me coûte énormément, que ça soit la journée en plus du Dream Dinner, ou la nuit. Et je suis presque tout seul. Et pourtant, je te le promets, ces salauds ne s’en tireront pas aussi facilement. » Je me sentais convaincant, avec la voix ferme, une voix de leader. Je le mis en-face de mon choix : « Tu acceptes ou pas ? » Il réfléchit quelques instants, j’étais patient, je ne respirais plus, et étonnamment, il répondit :
« Ok, je prends les congés, merci. Je te dirai plus tard ce que je compte faire.
_ Merci Simon. C’est important pour moi. »
Il raccrocha peu de temps après, et quand je retrouvai Jeanne, j’avais un nouveau sourire. Y avait quelque chose en moi qui couvait, et tenez, que j’appréciais. Le père Hervé m’avait demandé comment j’allais m’accomplir – la réponse, je ne l’avais pas encore, mais elle commençait à remuer à l’intérieur de moi.

Si on alla à la plage, ce ne fut que pour la soirée, afin d’admirer le magnifique coucher de soleil qui avait lieu sur notre gauche. Le soleil était d’un orange à vous donner envie de voyager, avec les fins nuages qui reflétaient la lumière avec autant de respect que si c’était de l’or. Or – Ange ; je proposais cette tournure de phrase pour ses écrits à Jeanne, et elle trouva ça super cool. Quand tout vous réussissait…

On était tous les deux blottis l’un contre l’autre, contre le vent et les petites vagues qui venaient louvoyer à-côté sur le sable trempé. Le son était magnifique à entendre, et Jeanne à-côté, sublimait tous mes sens, m’ancraient dans l’instant avec tant de félicité que ça serait des moments inoubliables, que je chérirai longtemps après. Sans pudeur, on parla de nos relations intimes avant ; si je transformais les noms des filles (comme je disais, sans pudeur), je gardais les mêmes histoires – pour Ophélia, je ne dis que c’était une relation qui était mort-née. Des souvenirs de Romero mourants sous mes poings et d’une Ophélia dans le coma m’assaillirent, et mes poings se serrèrent. Des responsabilités, oui…

Jeanne était le genre de filles qui ne comprenait pas la notion de couple : elle avait toujours eu des faibles, mais elle n’avait pas su concrétiser, ou pas pu, ou pas voulu. Elle était extraterrestre à la notion, et elle serait capable de se mettre avec quelqu’un plus par curiosité que par la personne. C’était loin d’être une fille volage, elle faisait attention avec qui elle passait ses nuits, elle s’investissait avec des sentiments, mais elle n’allait pas plus loin. Elle ne savait si c’était de la peur, ou juste qu’elle était inadaptée à ce format. Et quand je lui demandais si elle était tombée amoureuse, elle m’avait répondu oui, deux fois, une au collège et l’autre au lycée. Mais depuis, plus rien d’aussi intense, même si ces faibles à elle lui donnaient le sentiment de se rapprocher des séismes de cœur qu’elle avait eu à cet âge. Et quand je lui demandais si elle repensait tomber amoureuse, elle me dit oui, bien sûr, c’est évident, mieux, c’est obligé. L’enthousiasme était mordant. Mais être amoureux, avant le bac, est-ce que ça comptait ? Bonne question. Après le bac, ça avait été Marine, le désert, Ophéliaaah non, c’est un mirage (j’avais été amoureux d’Ophélia, je pensais), le désert encore, Marine, maintenant, Jeanne. Elle de son côté, ça avait été plus actif, mais ça faisait longtemps qu’elle n’avait pas eu le faible pour quelqu’un. Je souris en regardant en l’air :

« Je sais pas, ça me rend heureux de savoir.
_ S’il te plaît »
, fit-elle en riant et en jouant avec mes doigts. « T’es même spécial, je trouve.
_ Ah ouais ?
_ T’as une aura étrange. T’es le garçon des vacances, ça te donne du mystère. »
Oh oui, je suis super mystérieux, tellement que j’ai une fausse identité pour casser la gueule à ton frère dans Dreamland et éviter qu’il ne tue un bébé phoque avec sa bande de psychopathes. Mais c’était compliqué à avouer. Mettez-nous dans un dîner de famille, et on en ferait une pièce de théâtre. Hilarante. Je me tournai vers elle, son visage baigné dans la lueur orange d’un soleil mourant, et je lui disais :
« Le garçon des vacances ?
_ Ouais. »
Je n’étouffai même pas le petit rire, puis je bougeai afin de me mettre au-dessus d’elle, puis l’embrasser à pleine bouche. Plus ça allait avec Jeanne, plus j’avais envie d’elle. En prime, elle était une ogre de la vie, qu’elle redistribuait de tout son être, et c’était exactement ça dont j’avais besoin. Je pourrais devenir dépendant.

__

Il se touche les couilles ou quoi ? La prochaine fois que je le vois, je le baise, pensait Fino, dans une cage minuscule qui avait dû appartenir autrefois à un tout petit canari. Enfin, en même temps, c’était normal qu’il ne vienne pas de suite, Fino calculait les probabilités et estimait qu’il y avait soixante-dix-huit pourcent de chances que l’équipe de secours débarque demain. En attendant, autant faire chier la conasse. Il se mit à chanter de sa voix la plus ridicule et stridente :

« BAISE OCCASIONNELLE !!!
D’UN PLAN CUL PARFAIT !!!
DE DEUX INCONNUS !!! QU’UN GESTE IMPREVU !!!
RAPPROCHE EN SECR…
_ FERME-LA !!! »


Fino fut très fier de cette réponse (Matthieu Furt n’avait pas chanté les meilleurs tubes de l’été dans son passé, mais fallait avouer qu’il connaissait des chansons paillardes agréables à l’oreille), et s’apprêtait à continuer le premier refrain quand un coup frappa sa cage et le fit trembler jusqu’aux tréfonds de ses os.

« Ah c’est bon ! J’essayais de te séduire ! T’as pas d’oreille, t’as pas d’oreille ! Je tenterai Gims la prochaine fois, s’il faut encore que je m’abaisse à tes standards.
_ Fino, tu te tais, ou ça va très mal se finir. »
Le bébé phoque était un expert en menaces, si bien qu’il lui arrivait d’en vendre. Il savait aussi en déceler l’authenticité et Terra était tout ce qu’il y avait de plus sérieuse : il avait une énorme bosse qui l’élançait encore quand il réfléchissait sur des mots de plus de trois syllabes.

Voilà Terra qui donnait des ordres, qui remplissait des papiers, et vu que la seule cage dont les barreaux étaient assez épais pour empêcher Fino de sortir était collé au mur, ils étaient obligés de faire une colocation qui ne profitait pas du tout à la capitaine. Le bébé phoque était exaspérant de chez exaspérant. En même temps, elle pouvait le comprendre. Dommage que lui ne la comprenait pas, elle. D’ailleurs, se sentant particulièrement en forme, il continua de déblatérer toutes les conneries qu’il pouvait afin qu’elle perde son calme.

« T’aurais pas un magazine de pin-up ? J’ai envie de gicler.
_ Tu peux arrêter de faire chier toutes les quinze secondes ?
_ J’essaie, vraiment, mais ensuite, je me rappelle que t’es qu’UNE PUTAIN DE TRAITRESSE ! »
Terra se leva de son bureau, se retourna, et empoigna la cage sur le mur. Fino put voir son visage en gros plan, et il hésita à lui cracher dans la bouche, mais comme il préférait vivre, il écouta ce qu’elle disait, d’une voix forte.
« Mon espion a vu ton Ed Free qui aidait Godland à se développer plutôt que de remplir sa mission.
_ Tu sais ce que c’est, il gère de l’administration. Dans le jargon des vrais, ça veut dire qu’il brasse du vent et que tout le monde le félicite pour ça. Pas de quoi le clouer au pilori.
_ Ton collègue est présent à toutes les réunions des chefs depuis plusieurs mois, il est l’une des figures les plus importantes de l’organisation, et il tente moins de choses que quand il avait encore le statut de nouveau, tu expliques ça comment ? »
Fino savait qu’il était le premier à avoir trahi son équipe, seulement si on partait du principe qu’il était en équipe avec eux dès le début. Son but, et il ne pouvait le dire, était de sauver son pote Adrien de ce foutu groupe. Ou alors, de s’assurer qu’il était vraiment dingue, et de lui faire bouffer un canon scié dans la glotte. Il botta en touche d’un ton goguenard :
« Bah, c’est le plus coton là où il est. On fait un pas et c’est terminé, mais faut le faire, le dernier pas. Il a tout construit étapes après étapes, et vous, vous gémissez, gnyah gnyah, ça va pas assez vite.
_ Très bien, dis-moi ce qu’il a fait d’intéressant ces dernières semaines. »
Elle lâchait rien la pétasse. Fino contre-attaqua :
« Si je suis libre, je te le dirai, ouais. Là, je suis moyen chaud pour te parler.
_ C’est bien ce que je pensais… »
fit-elle en lâchant la cage après avoir fouillé ses yeux, « vous avez un autre objectif.
_ Mais nan ! Si tu connaissais le poussin aussi bien que moi, tu dirais pas ça. C’est un impulsif, il fout des gens dans le coma quand il fait des erreurs, tu vois le genre. Pas le genre à perdre son temps, tu peux me croire. Pour un newbie qu’est- là depuis quoi, quatre, cinq mois, il se débrouille. Au moins lui, a pas voulu me briser la colonne vertébrale dès que j’avais le dos tourné. »
Terra avait posé ses deux mains sur le bureau et réfléchissait très fort. Puis elle se lança :
« Fino, tu sais de quel Royaume je viens ?
_ Ouais. Luxuria, dans le quartier des enculés.
_ Du Royaume des Cow-Boys.
_ Ah bah, tu dois bien connaître Ed Free, il a essayé de dynamiter toute la zone avec ses potes.
_ De Dakota-Summer. »
Fino enregistra l’information, et comprit toute la gravité. Dakota-Summer, c’était la ville détruite par des Voyageurs y avait à peu près plus de deux ans, nan ?
« T’as la revanche rapide.
_ J’étais dans la Mairie que les Voyageurs ont assiégée. J’étais juste une simple fille de ferme. C’était il y a quoi, les gens oublient, il y a pas loin de deux ans maintenant. Je ne décris pas le massacre, mais j’ai réussi à survivre. J’y ai perdu mon œil, mais j’ai réussi. J’ai été recueilli au Royaume des Chevaliers de la Table Pentagonale, et j’ai de suite décidé de devenir capitaine afin de poursuivre ses ordures. Notamment Amélie.
_ Je suis en train de chialer, hein, comme tu peux le voir, mais tu confonds Godland et Force Voyageur.
_ Mes ennemis ne sont pas Force Voyageur, ce sont tous les Voyageurs qui se sentent au-dessus des lois. Certes, ce groupe-ci est très brutal, et très nombreux, je pense même que c’est une des plus grandes puissances oniriques actuelles avec le Royaume Obscur, actuellement, mais Godland renferme quelque chose de plus pourri encore. »
Elle montra une carte murale sur laquelle de nombreuses punaises rouges étaient coincées. « Godland est encore petit, au final, mais a tous les atouts pour grandir, absolument tout. Pire encore, ils ont une rigidité qui manque à presque tous les groupes concurrents, et ce avant que ton camarade ne les aide à s’organiser. Même Force Voyageur est tiraillé entre différents courants politiques. Godland n’a pas ce souci malgré sa taille, et je doute malheureusement que ça empire après. Ils peuvent devenir une sorte d’armée de Voyageurs, obéissants à leur leader, et rasant tout sur leur passage. La force de l’élite God Hand est une preuve que Godland est destiné à devenir quelque chose de plus gros, tous les mystères qui les entourent aussi. Pour être claire, Godland n’a pas de défaut, et a toutes les cartes en main pour ne pas en avoir.
_ Y a d’autres trucs qui puent dans Godland.
_ Raison de plus pour être intraitable. Et les anéantir, même si ça consiste à t’utiliser contre ton gré.
_ Et Ed, dans tout ça ?
_ Il marchera, ou il tombera. »
Fino tira une grimace. Terra continua en secouant la tête, sa voix adoucie : « Ecoute Fino, tu as trop foi en Ed.
_ C’est un des rares qui veut seulement me faire la morale.
_ Adrien. »
Ce simple prénom mit la puce à l’oreille du bébé phoque, et il figea son visage. Elle était au courant ou quoi ? « Adrien était ton ami, maintenant, il est le chef de l’organisation et veut certainement te tuer. Est-ce que tu ne te rends pas compte qu’Ed est EXACTEMENT en train de faire comme lui ? » Cette interrogation était malheureusement légitime, tant qu’elle choqua légèrement le phoque qui se mit à réfléchir sérieusement sur la question. Est-ce qu’Ed n’était pas beaucoup plus en danger que ce que tous les deux pensaient ? Il pria, eut la foi, et répondis : « Je lui fais confiance.
_ Pas moi. Et c’est pour ça que j’agis comme ça.
_ Tu viens de te faire deux ennemis de poids, Thatcher.
_ On verra, faîtes la queue. »
Et quand elle eut le dos tourné, à Fino, furieux, de terminer entre ses dents :
« Tu verras surtout la mienne qui te violera le globe oculaire, et t’auras pas d’orgasme via les nerfs optiques, surtout si je te fais de nouvelles moustaches avec. »

__

Joindre Carnage fut compliqué : il parlait avec ci et ça, beaucoup avec Salomé, et dès que je voulais lui causer de l’attaque qu’il fallait absolument mener au plus vite, il réussissait à n’écouter que le début avant de se tourner ailleurs. Il me fallut l’aide de Salomé pour qu’il juge avisé de m’écouter. Je me sentais mal parti, je n’étais pas loin de penser qu’il m’évitait – c’était peut-être de la paranoïa, c’était peut-être vrai. En tout cas, je réussis à expliquer calmement les tenants et aboutissants de l’affaire. Calmement, car rien n’était pressé, en tout cas, tout ce qui concernait la vie du bébé phoque. Terra n’allait certainement pas l’exécuter ou l’emprisonner à un endroit où on pourrait l’atteindre facilement : elle n’avait pas envie de faciliter la main à God Hand qui pouvait déployer un Lacroix ou un Lafleur à la moindre occasion. Après m’avoir écouté (je lui racontais que je savais par mon expérience, que Fino avait demandé l’aide de Relouland pour une affaire, il était proche de Renard Gris, il suffisait juste de payer ce dernier pour qu’il donne la localisation exacte de Fino, quelques jours plus tard), et après avoir moi-même ajouté que je pourrais faire partie de l’opération (comprenez, je pourrais être sur le terrain en cas de pépin, j’étais un très bon élément de combat), il ne mit pas trop de temps pour réfléchir :

« Très bien. Tu auras deux acolytes pour la mission. Endors-toi à minuit demain, ils te rejoindront après. Mène la mission à bien, aucun survivant, on évite les témoins. Y a intérêt pour toi à ce que ton indic ait raison. »

On pouvait prendre cette phrase dans plusieurs sens, mais je le remerciai de sa confiance sans essayer de relever. Il y avait un autre sujet d’inquiétude qui me turlupinait de toute manière : le traître dans Godland, envoyé par Terra. Depuis combien de temps se trouvait-il parmi nous ? Même Fino n’aurait su le dire, mais dans le pire des cas, c’était peu après l’attaque à Kazinopolis, quand Terra se lassait de ne pouvoir enchaîner ce genre d’opérations. J’avais l’impression de voir en chaque Voyageur que je rencontrais le traître, j’essayais de scruter rapidement leurs pupilles, afin de voir si elles avaient quelque chose à me dire. Aucune anomalie dans mes dossiers administratifs ne m’avait prévenu de ce problème, et ça me foutait en pétard. Je fus d’une humeur concentrée, dirons-nous, pour le reste de la nuit, vérifiant scrupuleusement les données que j’avais notées pour moi afin de voir si un indice imprévu, caché, ne viendrait m’aider à ne pas me faire poignarder dans le dos. Mais évidemment, tout était parfaitement en ordre. Je reposais les dernières feuilles de papier dans les bacs plastiques (qui me remercièrent à l’occasion), et je n’avais plus qu’à espérer que la recrue était allée dans une autre division que la mienne, la première par exemple, ou bien les cambrioleurs. Mais j’avais appris par expérience qu’il ne fallait jamais croire en la chance. La chance n’existait pas, n’existait que la préparation.

Vu que Jeanne n’était pas disponible pour la journée, et de toute manière, je revenais au Dream Dinner pour aider Holden et Laura en tant que chef d’équipe, la journée fut totalement inintéressante… mais je pus me coucher à l’heure de mon choix, en pensant au plot que Salomé m’avait donné pour me retrouver directement dans le Royaume des Chevaliers de la Table Pentagonale. Pas vraiment vers la civilisation, les habitants étaient très chatouilleux quand ils voyaient un Voyageur, donc il faudrait que je fasse un peu de marche en attendant que les collègues viennent me prêter main forte. Je traversais plusieurs paysages au pas de course (donc, à peu près à cinquante kilomètres heure), plusieurs paysages d’un ciel bleu-gris, une obscurité de crépuscule au soleil caché derrière les nuages. Il y avait ici et là quelques fermes, de la boue partout, même sur les sentiers, des pancartes en bois pour aiguiller les explorateurs, et quelques fois, une bruine bien bretonne. On sentait tout de même des effluves d’énergie latents dans le Royaume, surtout venant des forêts.

Il me fallut pas loin d’une heure de course tranquille pour arriver dans la banlieue qui m’intéressait, en-dehors de l’énorme ville-citadelle qui avait essuyé un assaut terrible de Voyageurs il y avait de ça quelques années. J’avais défendu la ville, sur le versant là, à droite, avec Jacob contre des dizaines de titans (la belle vie), un souvenir horrible teinté de désespoir. Et une quasi-défaite puante qui restait en travers de la gorge. Le voyant de loin, du bas, j’avais une toute autre vue sur le château gigantesque qui abritait une ville en son sein, et je pensais qu’il fallait être fou pour avoir essayé de l’attaquer. Fou, ou disposant d’une armée avec quelques titans, oui.

Je trouvais le quarante Plat à poisson, un gros bâtiment qui faisait un angle de rue, mais que je trouvais plutôt discret en l’état : une sorte de pâté qui se fondait dans ses voisins, fait de pierres blanches sales, brunies en bas par la boue, et doté d’une porte grise tristoune. Une superbe cachette en somme : une maison dans laquelle l’inconscient, de peur d’ennui, n’avait pas envie d’entrer, était plus secrète qu’une base cachée. Je restais loin de l’habitation sans fenêtre, attendant les renforts, restant caché dans une ruelle adjacente. Je fis tout de même un tour du pâté pour chercher une seconde entrée, mais je fis chou blanc.

Quand les renforts arrivèrent, cela me contenta dans la confiance que Carnage me portait : il m’envoya les pires alliés qu’on était capables de me donner, soit Fried et Gabrielle, que j’avais tous deux maltraités. Un air de dégoût passa sur mon visage quand ils arrivèrent, avec deux minutes d’intervalle chacun, et je me dis qu’ils étaient là pour me surveiller, et qu’ils noteraient absolument dans leur tête tout détail suspect sur mon comportement. Et je devais sauver Fino de là… Heureusement, le fossé de niveau entre eux et moi était assez grand pour servir de barrière entre les deux Corée, je pourrais utiliser mes portails ni vu ni connu s’ils regardaient ailleurs sans qu’ils ne ressentent les relents d’énergie que les portes déployaient.

A savoir que je ne leur dis presque rien, je n’avais rien à leur dire, je restais le chef de l’opération, et si je voulais saluer sans rien dire de plus, ils n’avaient rien à me reprocher. Je mimais qu’il ne s’était rien passé entre nous, qu’on était trois pour une mission importante, qu’on allait s’en charger, puis hop là. Pas besoin de parler, qui a besoin de parler quand il faisait partie d’une équipe contre des ennemis en surnombre ? Moi, j’étais habitué à ce traitement, à cause de cet handicapé de Jacob. Quand on fut à peu près prêt à partir à l’assaut, voici ce que j’ordonnai :

« On entre, on prend les faibles en otage, on note la tête des Voyageurs s’il y en a, la priorité, c’est de récupérer ou de tuer Fino. Les détails sanglants comme vous adorez viennent après. Donc d’abord, négociations pour avoir le plus d’infos, on s’occupe du bébé phoque, puis ensuite, petit génocide. Vous êtes prêts ? » Je fis le décompte avec mes doigts pour qu’ils voient bien : « Trois, deux, un, go. »

Et on traversa la rue dans l’obscurité complice (il faisait nuit maintenant, et les seules lueurs qui brillaient encore venaient de bougies sur les murs, les fenêtres des maisons, et toutes étaient d’un jaune préhistorique). Je dégommai la porte comme j’aimais le faire, et arrivai dans le hall d’entrée, précédant les deux idiots de la première division. Fried avait activé son pouvoir car ses bras étaient devenus des troncs d’arbre massifs avec des doigts crochus. Il avait peut-être trop tâté de l’accrobranche dans sa jeunesse celui-là. Gabrielle, je savais qu’elle était capable de faire exploser n’importe quel objet par la seule force de sa volonté. Elle avait le mérite du pouvoir cool.

Mais ce qui fit encore plus étonnant, c’était de ne voir personne. Il y avait bel et bien un accueil, mais personne derrière les bureaux, et on s’arrêta d’avancer pour laisser place au silence… au silence le plus profond. Il n’y avait personne dans ce bâtiment ou quoi ?

« Fouillez-moi tout ! C’est pas très grand, on aura vite fait le tour. S’il n’y a rien, sortez au plus vite, on n’est pas à l’abri d’un piège. »

Ils s’exécutèrent rapidement et en maugréant, peut-être qu’ils sentaient venir un coup fourré de ma part. Malheureusement, ça y ressemblait bien, je priais pour qu’aucun de deux ne meure ou fut attaqué, sinon, j’étais cuit. S’il n’y avait rien, je pourrais toujours prétexter que je m’étais fait avoir, mais qu’au moins, on tenait une piste vu qu’ils avaient déserté récemment. Je passais dans une salle d’armes, la moitié avait été emporté comme le témoignaient les faibles couches de poussière par rapport à d’autres endroits. C’était pareil pour les armures ou pour les artefacts, ou pour les documents administratifs… Ils étaient partis… Terra avait peut-être entendu Fino me balancer leur adresse, et ils s’étaient enfuis. J’aurais voulu cogner un pan du mur, mais je ne devais pas paraître suspect. C’était l’échec de mon plan d’évasion pour tirer le bébé phoque d’ici. Il serait introuvable maintenant.

Fried revint dans le hall juste après moi et m’annonçai qu’il n’avait rien trouvé non plus. De son côté, Gabrielle n’était pas revenue, elle était allée dans la cave… Je priais pour que rien ne lui arrive (imaginez dans quelle délicate position j’étais pour en venir à formuler de tels affronts). Elle se mit à nous appeler, mais avec le jeu des échos, difficile de savoir ce qu’elle prononçait. Rien de très pressé, j’allais déjà mieux.

On descendit Fried et moi dans le sous-sol, pas du tout éclairé. On alluma deux bougies et on rejoignit la Gabi qui avait son propre cierge à la main. On était dans les cachots, mais un rapide coup d’œil (en fronçant les yeux, il faisait quand même sombre) indiquait déjà qu’ils étaient vides. Sauf un. On s’approcha de Gabrielle qui éclaira la silhouette d’un homme proprement crucifié au mur, les deux bras écartés. Pas besoin de jeu de clef, je tordis les barreaux, et cassai proprement la porte pour passer. Un coup d’œil plus proche, et le pire scénario possible se présenta dans les formes : c’était Evan, qui était crucifié aux pierres de l’édifice, bien vivant mais dans un sale état, tatoué à plusieurs endroits : un pour revenir chaque nuit dans le même lieu, et l’autre pour brider ses pouvoirs. Mais oui, c’était bien Evan, que je n’avais pas vu depuis, quoi, un an et demi ? C’était sans contexte le Claustrophobe avec qui je m’entendais le mieux. Je fus énormément surpris quand j’entendis Fried, derrière moi, m’ayant emboîté le pas :

« C’est Evan McCohen, un Claustrophobe. » Je me retournai pour lui demander comment il le savait, et il me signala qu’il avait trouvé dans des bureaux des fiches avec des photographies. Mais bon, rien sur Fino ou les supérieurs, ou d’autres Voyageurs… Les petites pédales… Non seulement ils étaient partis, mais ils avaient même laissé des informations inculpant directement Evan. Je dis :
« Faut croire qu’il a fait un truc qui leur a pas trop plu, ils nous l’ont livré sur un plateau.
_ On fait quoi, on l’achève ? »
Merci Gabi, t’avais plus d’estomac que de neurone, et je disais ça sans rire, en sachant très bien qu’on n’avait qu’un seul estomac. Je répondis, outré de la proposition :
« D’abord, on l’interroge Gabi !
_ Il risque de se carapater.
_ Là, tu vois ? C’est un tatouage pour sceller ses capacités. Y a rien à craindre. D’ailleurs, pendant que je le prépare, allez fouiller voir s’il y a des bâtons dont le bout correspondrait à ça et à ça… Ce sont des Artefacts très utiles, on pourrait mettre la main dessus.
_ Quand vous dîtes, ‘le préparer’, à quoi vous pensez ? »
demanda perfidement Fried en remettant ses lunettes, « Il a l’air d’être déjà prêt, il suffit de lui parler. » Il s’avança près d’Evan, lui prit le menton : « Hey, tu m’entends ? »

Sans réponse sinon une respiration sifflante, et il lui envoya une baffe qui réveilla partiellement Evan ; je notai qu’il y avait du sang séché près de ses pieds. J’eus pitié de lui, mais horriblement. Pourquoi se retrouvait-il ici ? Pas besoin de lui poser la question… Il avait dû réagir de la même façon que Fino quand Terra avait décidé de me planter : il s’était rebellé. Il m’avait déjà trahi une fois, et il n’avait pas aimé ça… J’imaginais à quel point ce changement de plan avait dû le foutre en rogne. Il fallait que je le sorte de là, mais impossible tant que les deux étaient près de moi… Et ça ne serait pas trop suspect s’il disparaissait subitement quand eux avaient le dos tourné ? Ils étaient ici pour me juger, l’épreuve de rattrapage de Discoland, soit j’étais hors de tout soupçon, soit je finissais comme Connors, pourchassé par God Hand. Et merde. Et merde et merde et merde et merde et merde et merde ET MERDE ET MERDE ET MERDE !!! Je répondis, légèrement stressé :

« Là, il t’entend à peine le gus. On va le détacher de là, sinon, il pourrait nous claquer dans les pattes si on lui parle un peu trop fort. Allez, bougez votre cul. Si y en a un qui veut rester me biberonner, alors qu’il reste. »

Je les avais provoqués, le jury, je le savais, et ils ne s’attendaient peut-être pas à ce que je fus lucide sur ma situation. Fried repartit en haut en grimpant les marches quatre par quatre, mais Gabi resta près de moi et m’aida à retirer les clous d’Evan. Il se mit à hurler pathétiquement quand on lui enleva le gauche et le droit en même temps, et s’évanouit à nouveau. On récupéra une chaise sur lequel on le posa, et on le ligota avec des menottes plutôt technologiques au vu du Royaume. On avait allumé assez de bougies pour former autour de nous un cercle de lumière qui nous permettait de bien voir le prisonnier. Putain, ils l’avaient amoché Evan, gratuitement en plus. Et crucifié. Terra était plus qu’une traîtresse, c’était devenu une ennemie au même titre que Carnage. Elle paierait. Qu’on me libère un peu de Godland, et elle paierait, cash, en une fois, et salement. Elle l’avait envoyée à la mort, en le laissant ici. Que je fasse ou non partie e l’opération pour les déloger.

En attendant, ma priorité, c’était Evan, mais la situation était trop dangereuse, je n’arrivais pas à y voir clair, à trouver une solution. De toute façon, voici le constat : si Evan mourrait, ça irait, s’il survivait, j’étais mort car mes deux chiens de garde se dépêcheraient de rapporter ma trop grande gentillesse. Je devais choisir entre lui et moi. Sa vie de Voyageur, ou ma mission qui pouvait en sauver plusieurs centaines, voire moins, voire plus. Coup de poker. Un vaut mieux que deux tu l’auras, c’est bien ça de la Fontaine ?

Fried ne trouva rien (malheureusement, j’aurais tant voulu pouvoir annuler le tatouage d’Evan, il aurait pu se tirer en moins de deux avec son pouvoir de traverser les sols et les murs), et il fallut bien commencer l’interrogatoire. Etant le chef, ce fut à moi de le mener… et de torturer le prisonnier s’il ne parlait pas. Je regardais Evan… il me reconnut au bout d’un moment, je le voyais dans ses yeux. Puis il les ferma très vite, car je lui envoyais un seau plein d’eau pour le réveiller, si fort qu’il faillit basculer en arrière.

« On est réveillé, Jésus ? » Il toussait, il voulait s’essuyer mais il était bien ligoté. Je jetais le seau derrière moi.
« Dis-moi tout sur tes compagnons, allez. » Ma voix était ferme. Ce qui était inhabituel, Fried m’avait déjà vu à l’action, quand j’avais quelqu’un sous mon pouvoir, j’étais bien plus insidieux, plus perfide, plus agréable en surface… Là, j’étais juste ferme, sans imagination. Je sentais les lettres « coupable » s’inscrire sur mon front, très chaudes. Evan fit mine de tourner légèrement des yeux, mais je le pris par les épaules et le secouai : « Tu pourras crever quand je te le permettrai, c’est capish ? En attendant, tu restes avec nous, et tu nous expliques tout ! »

J’essayai de lui faire passer un message, mais difficile de savoir s’il avait compris. Dans ce cas… tout était foutu… Depuis que l’interrogatoire avait commencé, je connaissais les méthodes que j’employais, ainsi que les ordres de mission, ainsi que le regard inquisiteur des deux connards qui me regardaient, derrière Evan. Plus de porte de sortie. C’était lui ou moi. Je lui envoyai des baffes, la première claqua si fort qu’on imaginait déjà la trace rouge vif que j’allais lui laisser, la seconde lui fit perdre deux dents, qu’il cracha par terre. Je m’agenouillai pour me situer environ à la même hauteur que lui, et je répétai :

« Déballe tout. Tes coéquipiers t’ont trahi, tu peux y aller sans souci, on se chargera de te venger. Si tu sais où ils sont partis aussi.
_ Je… rien vu… sais pas…
_ Pas grave, respire un bon coup, dis tout ce que tu peux.
_ La Capitaine… Terra. C’est la chef… Elle a deux Voyageurs sous ses ordres, Oliveira et Jimbo…
_ Fino est avec eux ?
_ Oui…
_ Bien, bien… C’est déjà quelque chose. Tu peux dire à quoi ressemble Jimbo, on n’a pas son signalement.
_ Grand, baraqué, brun… Ressemble à un boxer. Malin comme un singe…
_ Cool cool cool. Mais tu ne sais pas où ils sont partis ?
_ Pas du tout…
_ Notre venue était prévue ?
_ Oui…
_ Trèèès bien… Par qui, comment ?
_ Sais pas…
_ Et pourquoi on t’a trahi ? »
Il fallait que je pose cette question, même si ça allait l’obliger à mentir… Il répondit avec sa gouaille habituelle, malgré le fait qu’il n’était plus que l’ombre de lui-même :
« J’aime pas les ordres.
_ Tu sais ce qu’ils préparent ?
_ Non… »


Je me relevai et regardai les autres… Je n’avais pas d’autres questions à lui poser… J’essayais de gagner du temps, de trouver une réponse à cette impossible équation, d’attendre qu’on se réveille par miracle par le doux appel du matin. Je n’eus le droit à rien : ni réveil, ni solution.

« Vous croyez qu’il ment ?
_ Pour ça, faudrait être sûr de bien l’interroger.
_ Gabi, trop interroger, c’est mal interroger. Enormément de gens avouent des crimes qu’ils n’ont pas commis, ou disent n’importe quoi, sous la torture. On ne sait pas quoi tirer de lui exactement sinon le nom de ses compagnons, si on tire sur la corde, on risque du bullshit. Il n’a pas l’air d’être très intelligent, il devait pas être haut dans la chaîne.
_ On s’en occupe, alors ? »
proposa Fried, qui s’impatientait. L’ambiance ne devait pas lui convenir. Qu’est-ce que vous vouliez que je répondre sans paraître ridicule ? Oui ou non. Grand silence. Je fis mine de m’interroger pendant quelques secondes. Mon cœur se tordit, puis se calma quand je m’étais mis d’accord sur la seule chose à faire.
« Je t’en prie, Fried. Je préfère tuer des Habitants des Rêves plutôt que des Voyageurs, je me sens mal après. » Le ton avait été particulièrement sirupeux, je jouais au boss maniéré qui laissait les basses besognes à tous ceux qui se trouvaient sous lui dans la position hiérarchique. Les deux devaient retrouver un peu le Gui auquel ils avaient l’habitude : le gros connard prétentieux.

Fried s’avança à la lumière, se plaça devant Evan qui devait voir flou actuellement et qui avait du mal à garder la tête haute. Le Morpheur Arbre lui fit lever le menton. Chaque seconde qui passait fut un supplice. Je dis, derrière le dos de Fried :

« Tu as notre permission pour clamser, Evan. »
Et un clin d’œil.

Et Fried lui trancha la gorge de ses doigts en tronc, les plantant férocement, avant de les retirer, faisant couler du sang partout, le long de son bras et du cou d’Evan ; quelques gerbes colorièrent en rouge les pieds de l’assassin, puis le corps s’effondra. J’enlevai les menottes, faisant tomber le cadavre d’Evan sur le sol, et les récupérai à mon compte, sans plus d’émotion, faisant tout pour ne rien dévoiler. Et peu après, le corps disparut, annonçant sa mort.

« On se tire les gars. On fera le débriefing demain. » Fried et Gabrielle s’en allèrent, montant les marches, ils avaient fait leur mission, et ils ne devraient rien avoir à me reprocher.

De mon côté, vu qu’ils ne me voyaient plus, je fis réapparaître Evan d’un clignement d’œil, récupérai une partie de son haut et le renvoyai ailleurs.

J’avais dû utiliser trois paires de portail, et surtout, une poker face inébranlable.
La première paire de portails avait servi à récupérer l’attaque de Fried, et à le faire transpercer ma fesse droit à la place ; plutôt dans l’ombre, la fesse en question encore plus, personne ne m’avait vu encaisser l’attaque à la place de mon pote (et le sang qui a été versé, oui, c’était bien le mien). La seconde paire de portails était là pour les empêcher de voir mon sang couler justement sur moi, une fois qu’il eut retiré ses griffes. J’ai dû faire couler le sang ailleurs, par hasard, dans la boue à soixante mètres d’ici (désolé pour ceux qui croiraient à une malédiction de mauvais esprit) ; oui, j’avais eu très mal à la fesse aussi, mais c’était le plus sûr : j’avais la peau bien plus dure que celle d’Evan, si j’avais visé une autre partie de mon corps, ses griffes auraient risqué de riper sur la peau, donc j’étais allé chercher l’endroit le moins à même de contrer l’attaque, soit mon cul ; le chauve aurait intérêt à me tailler une pipe la prochaine fois pour ce que j’avais fait.

Pour les détails encore, ce n’était pas pour rien que j’avais dit à Evan, qu’il aurait ma permission de mourir. Non content de reprendre mot pour mot une réplique d’un film (je venais de m’en rendre compte mais quelque part, tant mieux, s’il aimait Nolan, il aurait été plus interpellé), je l’avais dit en le fixant des yeux, pour qu’il comprenne bien que je lui envoyais un message. Je l’avais répété juste avant, afin qu’il se dise ‘c’est le moment de faire quelque chose, de faire ce pour quoi il attend’. Et bah bim, il avait mimé sa propre mort. J’avais récupéré les menottes fortes pratiques juste après, afin que son corps puisse tomber, afin que l’ultime paire de portes vienne le faucher, plutôt que lui et la chaise. Evan était pour le moment, sur le toit de la maison voisine, bien cachée. Et moi, j’avais récupéré son haut pour m’en faire un bandage au cul et éviter le saignement intempestif. Et voilà comment on se foutait bien de la gueule de deux abrutis.

Seul problème, j’avais du mal à marcher ; je réussis donc à dire à mes troupes, une fois remontés au rez-de-chaussée, qu’il valait mieux qu’on aille se cacher dans un coin du bâtiment au cas où des renforts de garde nous tomberaient dessus. Ça nous permettrait de leur casser la gueule au demeurant, afin de faire comprendre à Terra que son piège avait coûté la vie à des hommes à elle, qu’on évite de croiser le corps d’Evan tout en haut, et finalement, de me faire poser mon cul douloureux sur une chaise, et d’attendre le réveil. Je faillis leur parler, pour leur dire que tout s’était bien passé, parce que vraiment, ils avaient pas trop cherché à me faire chier, mais bon, bof, ça restait des cons, et je leur dirais quoi ? Super, on avait fait du bon travail, mis à part qu’ils nous avaient échappés quand même. Maintenant, la question : où se trouvait Fino ?
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MessageSujet: Re: Gods, King and Baby Seal Lun 23 Jan 2017 - 21:59
17/ BORN TO RAVAGE AND NEVER LOSE





  Mon bras passa autour des épaules de Jeanne sur ma gauche, jusqu’à ce que je m’en rende compte qu’effectivement, elle n’était pas là. Je grognai : les problèmes de Dreamland disparaissaient avec une légèreté coupable quand elle était proche de moi, avec son sourire fatal, ses yeux revolvers, et ses doigts d’une douceur… Non, malheureusement, elle n’était pas là, et je devrais me taper le Dream Dinner en plus de ne pas l’avoir près de moi. De quoi mal commencer la journée, putain… Heureusement, elle était disponible dans la soirée (pas moi, mais on se retrouverait vers minuit près de chez moi), et je m’étais donné la journée de demain.

  J’avais reçu une autre lettre de la Gazette du Montpellier : ils passeraient dans deux jours. Je ne m’étais pas attendu à ce qu’ils préviennent le jour exact, mais inutile d’en attendre plus, la surprise était la surprise. En attendant, les amis de Mathieu s’amusaient à venir chez le concurrent d’Espelette, l’air impérieux, afin de mettre la pression à l’équipe d’en-face. Je n’avais pas approuvé l’idée… publiquement. J’avais même envoyé Jacob, une demande afin qu’il goûte les menus et qu’il me dise ce qu’il en pensait. Je m’en fichais évidemment de son avis, tout ce qui m’intéressait, vu que c’était le genre cul pincé, qu’il mette la pression aux serveurs sans s’en rendre compte : Jacob avait la tête parfaite pour annoncer des ennuis aux autres. Je lui avais demandé de poser des questions subtiles aux serveurs, sans grande importance, mais qui me seraient utiles à moi… La ressemblance serait parfaite.

  J’ouvris mon ordinateur tout en me brossant les dents, après avoir nourri Molester, qui heureusement se contentait de peu pour le moment au vu de sa toute petite taille. Quelques fois, il me faisait penser à Bourritos, qui n’était plus. J’eus un petit pincement au cœur, quelque chose d’amer en repensant à lui. Ça s’était terminé si vite… Est-ce que j’avais été un bon ami, pour lui ? Est-ce qu’il m’avait aimé ? Je me souvenais encore de comment il se baffrait, là, je le voyais en transparence au côté du petit blanc touffu… J’eus le sourire triste, mais j’essayais de me projeter dans le futur radieux pour faire valser mes soucis : demain, journée soleil et plage avec Jeanne, son frérot et Marine, puis le surlendemain, pleins feux sur le Dream Dinner avec le type de la Gazette qui allait passer. J’avais eu le malheur de le dire à Damien et Jeanne : résultat des courses, ils allaient venir juste pour foutre la merde. Second SMS : non en fait, c’était une blague, on sera sages. Sauf que pour moi, vous étiez des plaies dans le cul, vous compreniez ça ? J’allais devoir laisser à Holden le soin de gérer tous les aspects sans pouvoir faire mon chieur comme je l’aurais voulu, et distribuer mes ordres en plein service comme j’adorais le faire, tel le patron qui s’y connaissait un max. J’aurais voulu ma ‘touch’ quoi, leur montrer à ces journaleux à quel point c’était vivant avec un boss aussi implacable (méticuleux) que moi. Fais chier.

  Je me regardai dans le miroir, dans ma sombre salle de bains. Ce que j’y vis me plut : je me voyais, même visage bien rasé, mais cette fois-ci, je le portais bien. Déjà parce que je m’y habituais, ensuite parce qu’être avec Jeanne me faisait briller d’une aura qu’acquéraient ceux qui venaient d’être en couple, et enfin, parce que j’étais moi, je sentais que ça venait, je me supportais de mieux en mieux. J’avais les joues un peu plus creusées qu’avant, et je pouvais même trouver des premières rides si je jouais à l’inspecteur bûcheur, mais y avait une expression dans mes yeux, une forme de vaillance vis-à-vis de la vie, qui structurait tout mon visage. J’étais beau, je le sentais, je le voulais, j’avais du courage, j’étais bon dans ce à quoi je m’employais. J’étais en fait, peut-être pour la première fois, plus fort que la vie, je pouvais surmonter ses obstacles sans difficulté, et j’attendais les prochains avec impatience. Je refermai la porte avec un grand sourire – Fino se ficherait certainement de moi pour ce narcissisme, mais pour le moment, il s’était fait trahir par ses alliés. Quand j’y repensais, ça devait être l’histoire de sa vie.

  Je restais ce soir derrière mon bar, mais ce fut une soirée plutôt tranquille, bien posée, et on me surprit bien plus en train de me reposer sur le comptoir, à attendre que les gens commandent une boisson. Sophie qui n’avait rien à faire, me demanda si tout allait bien dans ma vie. Ça faisait longtemps que je lui avais pas parlé, tiens : vu que le resto prenait de l’ampleur, je n’arrivais plus à être aussi proche de mes employés qu’avant, ça m’attristait. Mais ils étaient nombreux, les bougres, et mon temps libre rapetissait.

« Comment vont tes études, Sophie ?
_ Ça passe, ça passe.
_ Ça serait pas plus simple pour toi que tu arrêtes le taff pour te concentrer dessus ? »
Elle se posa elle aussi sur le comptoir, reposant sa tête sur ses deux bras frêles.
« Mon père me fait chier pour que je reste, alors oui.
_ Comme ça a l’air de te gaveeeer… »
, lui fis-je avec un sourire, et elle se mit à rire.
« Et le patron est infect.
_ Sacrifie-toi pour la masse salariale, Soso.
_ Ça veut dire quoi ? »
Vrai qu’elle était pas fute fute, la gamine.
« Ça veut dire que t’es virée.
_ C’est juste la centième fois que vous faîtes la blague.
_ Ça n’en sera pas une si tu bouges pas tes fesses. »
Je claquai plusieurs fois dans mes mains comme pour chasser un chat, et afin de cacher mes lèvres, pincées sous sa dernière réplique. « Allez, hop hop, t’as ta 4E qu’attend son dessert. »

  Et elle s’en alla, et je saluai les clients qui venaient de rentrer, un couple avec une poussette. Je les installai moi-même avant de réfléchir à la situation, mes pensées filant vers Dreamland et Fino… Comment le sauver ?

« Hep, Marine ! Viens ici !
_ Ed, je sais, je suis désolée, je me suis encore gourée entre les tables, pas beso…
_ C’est pas pour te justifier, c’est à propos de l’ami à poil.
_ Ah. »
Elle s’approcha, essayant d’être discrète et réussissant dans cette situation à ne pas l’être du tout.
« Je sais pas si t’es au courant, mais il s’est fait sealnapper par son ancienne compagnie.
_ Non ! »
Elle semblait surprise. J’avais tendance à croire que les indics de Relouland savaient tout sur tout. Je lui dis donc :
« Tu pourras te renseigner dessus ?
_ Il est en danger de mort ?
_ Par eux, non. Mais Terra et sa clique auront vite fait de l’agiter devant le museau de Carnage, et ça va partir en vrille. »


  De plus, il fallait essayer de déjouer le complot qui semblait régner dans Godland, et je savais que la première division abritait le problème. Je pouvais demander à Marine de s’en occuper, à elle ou ses indics, mais je n’avais pas envie que l’affaire s’ébruite, il fallait que j’en reste à mon premier réseau de connaissances. Prévenant Sophie que je quittais les lieux quelques instants, je sortis dehors, dans l’atmosphère pesante, et j’appelai Clem, détective privé de son état. Je savais qu’il ne me ferait pas de tarif familial (l’enculé) mais au moins, il était à peu près fiable. Surtout qu’il ne savait absolument rien de mes agissements sur Godland, s’il se faisait choper et qu’il dévoilait tout, ce qui ne m’étonnerait guère, il pourrait tout simplement leur balancer mon nom, Ed Free. Comme ils me cherchaient de toute manière, ça ne les avancerait pas plus. Et s’ils étaient sympathiques, ils m/se débarrasseraient de Clem définitivement.

   Clem avait trois avantages. Le premier, c’est qu’il était mon frère. Il adorait me foutre des coups de couteau dans le dos, mais il savait se tenir dans les missions sérieuses. Il fallait juste lui rappeler les responsabilités qu’il lui coûterait de me faire chier, et il se retiendrait de donner mon adresse à la première personne qu’il rencontrerait durant la mission. La seconde, c’est qu’étant détective privé, j’imaginais qu’il avait dû s’occuper déjà de quelques affaires et partait donc, devant toutes mes autres connaissances, avec un bagage non négligeable. La troisième enfin, son pouvoir était vachement utile pour la mission que je lui demandais : capable de manipuler et fausser les distances, l’infiltration devenait un jeu d’enfant, comme par exemple, pénétrer par une serrure. Il était le candidat idéal pour mon opération.

  A la fin de la soirée, je fus le premier surpris quand je vis Jeanne m’attendre, vers minuit, près du Dream Dinner. Alors que je sortais avec les derniers serveurs et Steeve, après une longue nuit interminable sans grand suspense, ça me faisait du bien de la voir. Je la pris dans mes bras et déposai un baiser sur ses lèvres. Je lui dis que c’était cool de sa part d’être venue, et on partit tous les deux prendre le dernier tram. Elle était extrêmement fatiguée, elle avait fait un footing et avait passé son temps à marcher avec son frère dans la ville, puis, elle avait fait une petite nuit la veille, un cauchemar qui l’avait réveillé pile dans la tranche horaire où l’on ne se rendormait plus. On termina la soirée ensemble et on fila se coucher sans plus attendre ; j’étais de nouveau guilleret, et prêt d’attaque.

__

  J’étais en train de préparer la journée de demain avec Damien, et on n’hésitait pas à faire chier Emy qui trimait juste à-côté. Oui, il ferait super beau, oui, comme ça allait être agréable de se baigner et de sécher sous le soleil, surtout qu’on serait à quatre, deux couples qui se connaissaient bien, la journée serait parfaite, QUEL DOMMAGE qu’Emy ne puisse pas venir nous rejoindre !

« Rigolez pas, les deux merdes, j’habite à-côté, près de Perpignan ! Si je veux, je viens en moto et je vous dégomme devant vos belles.
_ Hey, t’habites à Perpignan ? Tu sais que je suis né là-bas aussi ? »
Oui, c’était bien moi qui avais dit ça, j’étais parfaitement dans mon rôle jusqu’au bout, j’avais déjà dit à Jeanne que je venais de cette ville, donc Damien était peut-être aussi au courant.
« Je te l’ai déjà dit que j’habitais là, tu sais ? » Oui, mais à ce moment, ça ne faisait pas partie de mon histoire, désolé, hein. Je rétorquai sur le ton de la plaisanterie :
« Comme si je t’écoutais. » Elle m’envoya une frappe dans le bide.

  Je partis ensuite dans le Bureau, mon bureau, où je me mettais à jour selon les dernières informations que les receleurs m’avaient envoyé. Alors, ces boules-ci avaient disparu du stock, ces armes-là aussi… Je notai aussi les derniers chiffres de vente des drogues d’Alban, et on parla quelques instants. Ce fut ensuite au tour de Jimmy de passer me voir, on parlait de tout et de rien, juste comme ça. Il s’était bien fait à l’organisation. Je lui posais des questions sur sa vie, sur sa phobie, et son pouvoir, et il me racontait plein d’anecdotes de merde ; ce type avait du charisme. Ça me donnait de l’énergie, je me sentais bruyant quand je lui parlais, puis je riais généralement quand il parlait, il avait un de ces entrains.

« Ça te fait pas trop passer pour un geek de JDR avec ce pouvoir ? » Il me répondit, plus bas :
« Oh, il n’y a pas que ça que j’ai, comme jeu. J’ai aussi le Monopoly, le 1000 Bornes, le RPG de façon générale en stock. Mais mon préféré de chez préféré, c’est la Battle Royale, tu vois ?
_ Ça fait quoi ? »
Il se rapprocha avec sa chaise, en raclant bien salement, et il me dit très sérieusement, le coude sur le bureau :
« Je délimite une zone, et tous les gens dedans doivent se pourrir à mort, sinon, ils s’évanouissent instantanément.
_ C’est invincible ton truc !
_ Eh non, mon gars, je dois définir une zone, dont ils peuvent s’échapper, et je suis obligé de désigner un arbitre, moi ou un de mes alliés. Et s’ils butent l’arbitre, ils butent mon pouvoir. »


  Je souris comme un con, mais comme un con, en imaginant les possibilités. Mais ma mémoire m’alerta, le visage sérieux de Jimmy m’alerta, il y avait un problème. Il me fixait des yeux, et même, il se mettait à faire tourner son doigt près de sa tête, comme s’il attendait que je fasse le point. Je le fis trop lentement, mais en fin de compte, une enclume me tomba dans le ventre, ma gorge se serra, mes yeux aussi. La catastrophe de Kazinopolis, l’opération échouée ! Je me rappelai subitement de la description d’Evan sur le dernier Voyageur dont je ne connaissais pas la tête : grand, baraqué, carrure de boxer, cheveux noirs. Je lançai son prénom comme je lançais une insulte :

« Jimbo.
_ T’’en as mis du temps, ma louloute. En chair et en os. C’est la première fois qu’on se rencontre, non ? »
Je me levai subitement, prêt à l’attaque, mais il me calma d’un geste de sa main droite :
« Tu vas redescendre tout de suite sur terre, Ed. Je vais créer des embrouilles, ouais, mais pas forcément contre toi. Sauf si tu m’attaques, et que tu ne fais pas ce que je dis.
_ Espèce d’enfoiré.
_ Ouais, tout moi ça. Maintenant, tu te poses le cul bien contre ta chaise, parce que je vais parler. Et profite bien de ton chez-toi, parce que c’est comme si tu les avais rejoint, non ? Qu’est-ce que tu fous ici, à rien trimer, alors que des gens comme ma sœur et des centaines d’inconnus peuvent crever à tout instant ?
_ Où est Fino ?
_ Terra m’a raconté qu’une fois, y a plusieurs années, t’avais trahi tous tes potes Claustrophobes parce qu’ils attaquaient des villages d’innocents Habitants des Rêves. Pour moi, t’as eu raison de faire ça. Mais maintenant, là, tu participes au massacre. En combien de temps t’as retourné ta veste ?
_ Je n’ai pas tourné ma veste »
, lui crachais-je à la gueule.
« Alors, je dirais, bafouer ton honneur ? T’as massacré combien d’innocents depuis que t’es ici ? Tué ou pas tué de tes mains, je m’en branle. Faut que le jeu s’arrête, et franchement, ça me démange les couilles de pas te dénoncer ici et maintenant, dans ton dos, pourquoi pas. Ils t’abattraient par derrière comme une chienne. » Je frappai le bureau avec mes deux mains, ne le quittant pas du regard.
« Qu’est-ce que tu veux ?
_ Dans la grande Forêt de Dreamland, en Zone 2, tout près du Royaume de la Table Pentagonale, il y a une clairière, vers l’est, avec un grand trou, une ancienne termitière inversée qui pourrait abriter des centaines et des centaines de personne vu qu’il y a des maisons qui ont été creusé. Une bande de mercenaires a attrapé Fino et se préparent à le délivrer aux autorités les plus proches pour empocher la récompense. C’est la version officielle que tu dois leur faire gober. L’organisation est très forte, donc Godland devra arriver avec pas mal de renforts. Tu piges ?
_ J’amène le plus de monde possible dans cette crevasse…
_ Et ensuite, on arrête le tout, mortellement s’il le faut, t’as tout pigé. T’as cinq jours. Au cinquième, considère que ta couverture saute malencontreusement. V’là des tofs de ton poto, en cage, afin de bouger le fion à tes partenaires »
Il se leva de sa chaise et s’apprêtai à tourner la poignée de la porte, me laissant devant ce nouveau dilemme.
« Attends !
_ Qu’est-ce que tu veux…
_ Si je les envoie là-bas, c’en est terminé de ma couverture.
_ Ouais, carrément. »
Et merde.
« Je pourrais pas éliminer l’organisation en profondeur.
_ Oui oui, c’est ton but, certainement. Tu veux surtout sauver le cul d’Adrien Metar. »
Quoi, il savait ça ? « On a fait des recherches aussi, de notre côté. Donc terminé les bobards, place à l’action, bonhomme.
_ Et Fino ! Il servira pas d’appât jusqu’au bout ?
_ Oh que si. Une pierre. Deux coups. »
Et il s’en alla brusquement, en faisant claquer la porte avec un sourire énorme, dévoilant des dents jaunes de tabac, et une fierté terrible. Le salopard… et en même temps, comment lui en vouloir ?

  Putain de merde ! Ils avaient bien négocié leur coup, sauf qu’en plus, Fino était bien plus en danger que je ne l’avais cru. Ma couverture allait être détruite, Fino allait crever ou être emprisonné à vie, et rien n’empêchera Godland de se reconstituer et continuer à préparer un plan secret dont je n’avais pas encore idée. Je savais que Marine et Fino en avait débattu, mais on avait trop peu d’informations pour poser des hypothèses sérieuses. La plus intéressante étant qu’ils ramassaient de l’EV pour solidifier leur Déesse et lui donner une consistance à même de servir comme arme de guerre improbable. Oui mais… en l’état actuel des choses, elle était complètement insensible à une explosion, l’Essence de Vie était-elle vraiment utile ?

  Il fallait que je déjoue la situation… Mais comment ? Punaise, j’enchaînais les situations merdiques, pas besoin de ma force, juste de réfléchir, et j’étais pas doué à ça quand j’étais sous la pression. J’avais cinq jours, hein… Jimbo était peut-être capable de me dénoncer avant. Il n’allait certainement pas me laisser m’en tirer comme ça. Il allait rester près d’autres personnes, je ne pourrais jamais le mettre hors d’état de nuire sans impliquer des témoins interloqués, et si j’en parlais aux autorités supérieures, elles risqueraient aussi d’entendre la version de Jimbo qui ne manquerait pas de me faire tomber avec lui.

__

« Ils sont bons, hein ? » me lança Jacob en buvant sa tisane. Je l’imitai avec mon verre d’eau. Le fait qu’il m’ait posé cette question rhétorique comme un rictus ne m’avait pas échappé.
« Ce qui me fait chier, merde, c’est que je suis écrasé entre mes ennemis qui sont mes alliés, et mes alliés qui sont mes ennemis. Au final, à part Fino et Marine, je n’ai aucun secours.
_ Je ne te suivrai pas sur cette affaire, tu le sais bien.
_ Je n’en ai pas envie, ça ferait trop de variables à gérer. Faut juste que j’en parle. »


  Il me proposa d’un mouvement de la main si je voulais qu’il me remplisse le verre que j’avais terminé. Ça faisait longtemps que je ne m’étais pas posé chez lui ; il paraissait qu’il allait bientôt déménager sur Paris, pour se rapprocher de sa copine. Pas facile, les relations longue distance. Je lui avais tout dit, tout de l’affaire jusqu’à tous les mensonges que j’avais sortis aux uns et aux autres, même quand c’était vraiment honteux, comme pour Jeanne (qui était retournée chez son père en fin de matinée pour récupérer son maillot et sa serviette). Il aurait voulu me féliciter pour cette relation, mais bon, les circonstances étaient que c’était plus nocif pour moi qu’autre chose. Il n’y avait pas de lendemain, mais je préférais ne pas y réfléchir, j’avais encore tout l’été, toute ma mission à Godland pour y réfléchir, puis naaaan, pas envie d’aller à long terme. Cul-de-sac évident. Jacob m’avait dit de ne pas aller plus loin dès aujourd’hui, mais il savait à quel point cette requête serait impossible à réaliser. Même dans ma situation, il ne saurait quoi faire. Puis il avait rajouté que de toute façon, il n’était pas du genre à se foutre dans de telles emmerdes. Il avait parfaitement raison. Une différence entre lui et moi. A quoi servaient les aventures de toute façon, lui répondis-je, quand on était coincé dans une bulle ? Alors qu’il remplissait mon verre dans la cuisine, il me dit :

« Tu te plains que tout le monde est contre toi, mais n’est-ce pas normal ?
_ Pardon ?
_ Du pouvoir découle la politique et des responsabilités, toujours. Je pense qu’à partir du moment où tu deviens suffisamment fort sur Dreamland, tu deviens forcément politique. Et en politique, quand on a choisi un camp, on a bien plus d’ennemis que d’alliés, c’est le principe même. Et dans ton camp, tu n’as que Fino, et Marine. Une grosse partie de Dreamland te dira de faire ci au lieu de faire ça, l’autre grosse partie, et bien, tu la pourchasses. Quand tu as des choix moraux précis, tu vas forcément à l’encontre de tous les choix moraux des autres, c’est obligé. »
Je méditai sur ce qu’il dit, mais bon, je devais avouer…
« T’as raison.
_ Prends pas cet air abattu, ça veut dire que tu ne dois pas te soucier de ceux qui pensent contre toi.
_ Et quand ils agissent ?
_ Ah ça… C’est ton problème. A suivre quelqu’un comme Fino, c’était normal que tu tombes là-dedans… »
Je soupirai fortement en touchant au verre d’eau qu’il posa sur la table basse. Il me vit et me dit :
« Tu devrais faire comme moi et travailler pour la SDC. Tu vas te faire de l’argent en masse en combinant tes deux travaux.
_ Oh oui, je suis tellement quelqu’un de dépensier. Et ça veut dire que je n’aurais aucune pause dans ma vie.
_ Tu en as actuellement ? »
Sacré Jacob. Toujours le mot pour rire. Je méditai quand même sur cette pensée alors que je terminai le verre, jusqu'à ce qu'il lève le doigt pour retenir mon attention ; Jacob étant quelqu'un de très minimaliste (et peut-être que son pouvoir avait renforcé ce trait), qu'il fasse un mouvement hors de propos voulait signifier qu'il avait quelque chose d'important à dire :
« Par contre... Jeanne. Tu la quittes ou tu lui dis la vérité. » Oh Jacob, ton sens de la chevalerie qui ne pouvait pas s'exprimer dans de meilleurs moments.
« Est-ce qu'on doit vraiment en parler ?
_ Totalement.
_ Est-ce qu'on peut... Nan, toi! est-ce que tu peux faire semblant, deux minutes, de comprendre que je suis dans la merde jusqu'au au cou, que j'ai envie de baiser, que... que merde, voilà, je la kiffe cette fille !
_ Tu la quittes, ou tu lui dis la vérité. Non négociable. » J'essayais de fouiller ma tête à la recherche d'une solution, alors que Jacob était déjà en train de chercher son portable pour me menacer.
« Jacob, on n'est pas en couple. Ok ? On ne se doit rien, actuellement, on n'est pas en couple, puis ça compromettrait ma mission pour sauver je ne sais combien de vies sur Dreamland. » Jacob abdiqua non grincer des dents, et non sans glisser vers un ultimatum encore plus pervers :
« Si je sens que la relation dure inutilement, Ed, je ne prendrais pas la peine de te prévenir. Tu es averti.
_ T'es un enfoiré.
_ Désolé de choquer ta morale de menteur.
_ Je le ferais le plus vite possible alors. » Jacob approuva. Il était très peu présent dans ma vie ces derniers temps, je doutais le revoir rapidement et qu'il entende parler de l'avancement de ma mission ou de ma relation avec Jeanne, je n'avais pas trop de soucis à me faire ; son ton de voix trahissait de la flexibilité à son habituelle intransigeance de toute manière.

  On déjeuna ensembles, et enfin, une après-midi, chaude comme c’était plus permis, au-delà de trente degrés, trente-cinq même, un vrai jour d’Août deux mois plus tôt, mieux encore, pas de vent du tout, frappa tout Montpellier. Juste après être sorti de l'appartement de Jacob, j'appelai Emy sur son portable, afin qu'on puisse discuter quelques temps dans le monde réel. Entendre sa voix me faisait le plus grand bien.

  Vingt minutes plus tard, je rejoignis Jeanne, Marine et Damien près de la mer. Par contre, fallait faire avec un bon million de personnes sur la plage, mais on réussit à quatre à trouver un coin où pouvoir s’étendre sans se prendre un ballon dans la pomme. On parla peu, on alla vite se baigner, et personnellement, je profitai de ces moments dans l’eau salée à souhait, sans vague, pour y faire couler tous mes soucis.

  Plus de Fino (désolé Fino), plus de Jimbo, plus de Carnage, plus de Déesse, juste Jeanne, puis son frère et Marine, la chaleur libératrice de l’été, et la Méditerranée. J’étais heureux comme tout, le crâne complètement lavé à l’eau de mer, à plonger dans l’eau pour saper les pieds de Jeanne et la faire couler à son tour. Elle se foutut complètement de ma gueule en récupérant des algues et en me faisant une nouvelle coiffure sur mon crâne lisse. Damien fut si bien plié en deux de rire qu’il se reçut la coiffure en question dans la tronche. Ca termina sur un bête combat en couples, Jeanne sur mes épaules contre Marine sur celle de Damien, et ça se termina deux minutes plus tard d’affrontement sur une égalité parfaite, tous les quatre dans l’eau, fatigués comme jamais (sauf Jeanne, qui semblait disposer d’une batterie aux ressources inépuisables, vu qu’elle s’enfuit faire des longueurs si loin qu’on la voyait à peine).

  On se retrouva tous sur les serviettes, les pieds plein de sables trempés, à respirer profondément pour reprendre notre souffle. C’était la première grosse baignade de l’année, et certainement pas la dernière. Même le Dream Dinner semblait lointain maintenant, coincé à mille kilomètres de moi. Ce fut rare, mais je ne me souciais pas de savoir s’il y avait tel ou tel problème, ou imaginer les potentiels chiffres qu’on récolterait à la fermeture du restaurant. Je savais que tout tournait bien, je savais que j’avais le droit de profiter de ma journée sans poser de questions, alors je me laissais aller comme si hier et demain n’existaient pas. Un vrai petit Epicurien. Je séchais tranquillement au soleil en parlant avec Damien et Marine, puis Jeanne qui revint se caler entre son frère et moi, à peine essoufflée. Comment elle faisait ? Puis à un moment de la discussion, on vira un peu sur Dreamland, et Jeanne, d’humeur bagarreuse (vu comment elle m’envoyait des pains dans le bras jusqu’à ce que je la maîtrise), nous demanda :

« C’est qui le Voyageur le plus fort que vous ayez rencontrés ? » Les réponses de Damien et de Marine sortirent très rapidement.
« Mr. Lacroix.
_ Ed Free. »
Je fus le premier étonné, et elle réussit à me faire un petit clin d’œil que les autres ne remarquèrent, et je lui en retournai un en préservant une neutralité de visage parfaite. Si je m’attendais à cette réponse. Damien répondit comme s’il défendait son équipe de foot préférée (ah oui, il adorait le foot, ce gars, je vous l’avais pas dit) :
« Mr. Lacroix est invincible.
_ Ed a un des meilleurs pouvoirs qui existent.
_ Mr. Lacroix est invincible.
_ Ed a fait énormément de combat. »
Pendant qu’ils se chamaillaient tranquillement, et que je me sentis gonfler de fierté à chaque fois qu’on défendait ma cause, je réussis à sortir :
« Le Major. » Damien se retourna avec les yeux ronds, et Jeanne demanda, intriguée :
« C’est qui le Major ?
_ Non, sérieux, t’as vu le Major ? Et t’es toujours vivant ? Il ressemblait à quoi ? »
Bon, il fallait peut-être éviter la vérité (joli anagramme, très ironique, je le proposerais à Jeanne plus tard, elle aimait tous les jeux de style orthographiques).
« Oh, je l’ai vu… de loin. Et il ressemblait à un champignon atomique.
_ Mais c’est qui le Major ?
_ Putain, Gui, tu devrais frôler la Ligue S pour l’avoir rencontré. Il paraît qu’il est d’une puissance à faire trembler n’importe quel Seigneur Cauchemar. »
Jeanne répéta sa question, mais cette fois-ci, de mauvaise humeur. Elle eut rapidement une réponse à la va-vite de Marine.
« Un Voyageur super fort, un des premiers de la Ligue S.
_ Mais c’est quoi son pouvoir ?
_ Il se transforme en arme. »
Apparemment, elle ne supporta pas la description minimaliste peu à même de satisfaire sa curiosité dévorante sur un pilier fou furieux de Dreamland, et avant même que je ne puisse fixer l’erreur, Jeanne répondit, en colère, entre ses dents :
« Bon, allez, c’est pas grave. »

  Et elle ferma toute la discussion, et se retourna pour se poser sur le ventre sur sa serviette. Damien, sans comprendre vraiment ce qui traversait sa sœur, se moqua d’elle, mais elle ne le reçut pas très bien. Ses humeurs ne la quittèrent pas, même quand on partit de la plage, même quand on revint chez moi et après le dîner. Ce ne fut qu’après, quand on alla se coucher dare-dare après, sous le poids de la fatigue, qu’elle avoua ce qu’elle avait sur le cœur.

« Je suis vraiment désolée Gui, mais des fois, quand vous parlez de Dreamland, tous les trois, et que je suis la seule Rêveuse…
_ Mais t’aimes bien le sujet quand même ?
_ Des fois oui, mais là… je me sens écartée de la discussion. »
J’eus un sourire et la pris dans mes bras, avant de l’embrasser délicatement. Mon sourire réussit à la décongeler, et elle essaya de sourire aussi.
« Je ferai attention la prochaine fois.
_ Mais j’aimerais pas que vous évitiez le sujet pour moi…
_ Va falloir que tu choisisses : soit tu fais ton égoïste, soit tu le fais pas. »
Elle réfléchit intensément, et déclara :
« Je choisis d’être égoïste.
_ Ça n’étonne personne. »
Je repartis sur le sujet onirique, afin de la consoler : « Tu sais, Dreamland, c’est comme jouer à un très bon jeu vidéo, c’est une extension de la réalité, les vrais instants, c’est dans la vie réelle que ça se passe.
_ Les vrais instants ?
_ Là où a le plus peur, là où on rigole le plus, où l’on fait le plus de trucs de dingues. »
Je lui pris une de ses mains que je caressai délicatement du bout des doigts : « Sur Dreamland, je ne suis pas avec toi, par exemple. » C’était de la pure dragouille sur oreillers, ne faîtes pas attention.
« Roooh. » Et elle se mit à m’embrasser le cou en tordant son ventre, avant de reposer sa tête sur moi, sa main me caressant les côtes et le dos. Je posai une main sur sa cuisse nue, et elle me fit soudainement :
« Tu sais que quand Damien me parlait de toi, je t’imaginais en énorme bourrin, super baraqué, une sorte de Vin Diesel pas aimable.
_ Il avait plutôt faux : je suis très aimable.
_ T’es surtout taillé comme une anguille. »
Je protestai sérieusement en levant la tête en l’air.
« J’allais à la gym ! Afin de devenir plus fort sur Dreamland.
_ T’en as gardé de sacrées traces »
, se moqua-t-elle.
« T’as pas vu mes abdos ?
_ J’ai les mêmes, fais pas genre.
_ Où est-ce qu’ils sont, hein ? »
Je lui tripotai le ventre, elle m’envoya un coup de pied en riant, et au fur et à mesure, tout cela se transforma en câlin et en silence, où l’on profitait juste l’un de l’autre. Je sentais son sang battre, son énergie vibrer dans les moindres recoins de sa peau, tandis que mes mains massaient ses cuisses et ses fesses. Je lui dis à un moment, après avoir mijoté mes pensées sur elle pendant de longues secondes :
« J’ai l’impression que t’as peur de rien, mais de rien. J’ai jamais vu une fille qui allait tout droit avec une telle conviction. » Elle sourit, réfléchit en levant les yeux, puis se posa sur moi, ses mains sur mon dos.
« J’ai peur de pleins de trucs. Mais à chaque fois, j’imagine ce qui se passerait si j’étais assez forte pour pas abandonner, et tout se déroule. » Elle roula pour se poser à-côté de moi plutôt que de m’écraser. Je regardai son teeshirt blanc et rose sale qui lui servait de pyjama (un cadeau d’une amie du Cambodge), et elle continuait : « Y a un moment, quand t’as envie de voir ce que va être ton avenir, où tu n’as plus peur d’aucun obstacle. Et moi, j’appelle ça, aimer la vie. Quand on ne craint plus son futur, on ne craint plus rien, et on fait tout pour qu’il se réalise.
_ Je connais peu de monde qu’ont cet état d’esprit.
_ Pourtant, ça tombe sous le sens. »


  Plein de choses tombaient sous le sens de Jeanne, elle avait un don pour comprendre… pour comprendre, je ne savais pas, comment s’aimer soi-même, être fort dans la vie, c’était une mine de conseils inépuisables, et empreint d’une sagesse plus grande qu’elle, que certaines personnes trouvaient par eux-mêmes au bout de plusieurs années de réflexion ou en discutant avec des spécialistes, ou lisant des bouquins de professionnels. Non, elle, pas besoin, elle trouvait ça tout seul, comme si la sagesse coulait en elle comme une rivière, par une force presque… logique. Elle était impressionnante à ce niveau-là. Vous combiniez ça avec son intelligence sociale, elle comprenait rapidement les personnes, ce qu’ils pensaient et comment, ce qui était un talent des profils-types des auteurs, et vous obteniez quelqu’un à écouter qui pouvait remonter n’importe qui dans n’importe quel coup dur. Et elle avait le mental d’acier et l’optimisme pour devenir un exemple à suivre afin d’avoir la pêche et de profiter de la vie. Je lui dis tout ça, et je ne cachais aucunement l’admiration que j’avais pour elle.

« C’est très gentil, merci. » Elle passa une mèche de cheveux derrière son oreille, et ajoutai : « Par contre, t’es une des rares personnes dont j’ai du mal à lire. Je peux te décrire de ce que je connais de toi, mais je ne peux pas deviner ce que je n’ai pas vu. » Première qualité, je mens plutôt bien. Une pensée plus acide qu’il n’y parut : les touchers qu’on avait, je les sentais soudain factice et difficiles à supporter. Je fus un peu prompt, mais je terminai, essayant de continuer à être Gui :
« Je croule de fatigue, allez, je me couche. Bonne nuit.
_ Bonne nuit. »


  Ma nuit sur Dreamland, je la passais à essayer de parler à Carnage de l’opportunité unique qu’on avait pour capturer Fino – évidemment, il était de base réticent, il l’était à chaque fois que quelqu’un proposait une idée de toute manière, jusqu’à ce qu’il y réfléchisse, mais il se demandait si mes infos venaient de la même personne qui m’avait aiguillé sur le ratage de ma dernière opération, avec Gabi et Fried. Je dis que c’était un collègue, que j’avais des preuves formelles (la photo de Fino que m’avait filé Jimmy), et qu’il fallait y aller au plus vite avant que Fino ne fut inatteignable. Je dû attendre jusqu’à la fin de la soirée pour avoir une réponse semi-positive, sans plus de détails de l’opération. Par contre, à son ton et ses sous-entendus peut-être inconscients, il ne semblait pas penser que je ferais partie de la mission, malgré mes insistances pour être responsable de l’opération comme la dernière fois (parce que je voulais me racheter du semi-échec).

  En attendant plus de détails, il fallait mener une grande opération à bien. Mais dans le monde réel cette fois-ci. En tenue de serveur, une demi-heure avant le service du soir, je demandai à mes troupes de se rassembler, j’avais un speech à leur faire :

« Aujourd’hui, chers serveurs, cuisiniers et faux directeur, nous avons un nouveau défi à relever : la visite d’un employé mystère qui pondra un excellent article – ou pas – sur nous. J’attends de vous un service impeccable, du début à la fin. Voici les trois consignes qui vont vous faire chier parce que je sais que vous détestez ces habitudes, mais pour ce soir, je ne serai pas laxiste, et même si Holden vous surveillera, sachez que je ne serai pas loin, je serai d’ailleurs le runner de l’équipe, ainsi, je pourrais être à tous les postes, car vous avez le droit d’être débordés, dans ce cas, c’est moi qui serai votre renfort. » Ils me regardaient tous d’un air aussi grave que je leur parlais, j’étais debout et eux, autour de la seule table ronde qu’on avait : « Première consigne : on ne gueule pas. Je sais que ça vous fait gagner du temps, que vous avez envie d’être entendus par-delà le vacarme de la cuisine, ou dans le cas de Matthieu, juste pour le fun, mais c’est terminé, vous devez baisser la voix. Seconde consigne, on redresse les tables IMMEDIATEMENT ! C’est une consigne de base, mais je ne suis pas assez intransigeant dessus, les clients assis d’abord, je sais, mais cette fois-ci, faut que le resto ait de la gueule, et il n’en a pas quand y a la moitié des tables qui sont dépravées des clients précédents. Et enfin, dernière consigne : pitié, par pitié, soyez classes. Souriez, parlez lentement, pas rapidement, souriez encore plus, si le barman a pas craché vos consos, vous le torturez jusqu’à ce qu’il le fasse, priorité numéro une, je veux pas de consos qui sortent en même temps que les plats sauf si le client l’a demandé. Est-ce que tout le monde a compris ? » Toutes les têtes me firent signe que oui. « Très bien, Keyman et Shana, aux fourneaux, soyez chorégraphes. Matthieu, tu seras au bar cette fois-ci, ça va être une dure soirée, mais je serai avec toi en priorité. En salle, on a Marine, Sophie, Laura et Valentin, notre quatuor de jolis cœurs, draguez les pourboires. Steeve, tu te colles les desserts et la plonge. Quant à Holden, tu es le responsable de la soirée, tu places les gens et tu réponds aux questions. Tu peux prendre mon bloc-notes, je ne suis pas censé en avoir besoin – ce qui veux dire que je ne prendrais aucune commande. A vos marques ? Partez ! »

  Les portes du restaurant s’ouvrirent et firent débarquer des dizaines de clients dans la première heure ; selon l’intensité prévue et ressentie pour le moment, on aurait le droit à un service par vagues, pas le meilleur pour se mettre en valeur. Je fus d’office sollicité pour aider Matthieu aux boissons, puis je fonçai après pour m’occuper d’envoyer des plats à la place des serveurs pour qu’ils puissent s’occuper des nouveaux arrivants – il y en avait cependant quatre, un chiffre exceptionnel, ils pouvaient gérer facilement la salle, je filais juste un coup de main pour supporter le flot de la vague. Non, je travaillai surtout à deux destinations : les boissons, et les desserts, car Steeve, même s’il fut tranquille en début de service, devait s’enquiller pas mal de boulot avec la plonge à supporter. Shana pouvait cependant l’aider quand il avait besoin d’aide. Cependant, comme prévu, la famille Hesnay débarqua, le père, Jeanne et Damien, et comme le père ne connaissait pas Gui, il valait mieux qu’il ne me voie pas : il était actuellement le plus à même de me reconnaître, même à moyenne distance, et je me cantonnai aux arrières.

  Le service fut aussi douloureux que prévu, mais c’était de la bonne douleur, du genre qui allait sentir les pépètes en fin de soirée. Les gus étaient concentrés et ça faisait plaisir à voir, il y avait très peu de fautes et surtout, le tout coulait avec une fluidité exemplaire. On voyait du monde à toutes les tables et plein de gens qui attendaient à l’accueil, mais Holden était parfait : il parlait avec les clients, leur faisait même des blagues, et dès qu’il voyait une table de libre, il disposait les personnes les plus adaptées. Matthieu donnait tout ce qu’il avait, Laura était brillante, comme d’habitude, Sophie connaissait son job, Marine était une sale racoleuse (elle était forte), Valentin n’avait qu’à être lui, petit sourire, beau gosse, et son numéro plaisait, Keyman n’aimait pas la vitesse, il l’avait déjà dit et on avait vu ça (c’était pas pour rien que son école de cuisine l’avait envoyé promener au milieu de l’année), mais il se força, et de toute façon, il avait Shana près d’elle, d’une vaillance à saluer. Je restai plutôt en retrait dans la seconde partie du service, quand le hall fut à peu près nettoyé de toute présence, afin de supporter Steeve qui voyait les tâches s’accumuler (et c’était le seul endroit où je pouvais échapper à Hervé).

  Tout se passait bien jusqu’à maintenant. Jusqu’à ce qu’Holden découvre une table de cinq que j’avais moi-même placé quand il avait le dos tourné à gérer les plaintes d’une cliente.

« VOUS ! » Qui, eux ? Ils étaient cinq, ils semblaient tous aussi ennuyants les uns que les autres, ils avaient tous des costards et… ah d’accord. Les anciens collègues et patrons d’Holden, qui l’avait viré sans trop d’état d’âme. Je me frappais le visage avec la main en voyant depuis la plonge le spectacle qui allait se dérouler. Et je ne pouvais pas intervenir sans m’approcher trop des Hesnay. J’interpellai Laura pour qu’elle maintienne un Holden furieux avant qu’il n’aille à la table, mais ce fut trop tard, il était lancé comme un démon. Le plus vieux de la bande, avec une barbe blanche ronde et des petits yeux malicieux.
« Ah, Holden ! Quelle surprise de te voir là ! Comment tu vas ?
_ COMMENT JE VAIS ?! »
Sa voix n’était pas si colérique que ça, ça restait Holden, cependant, il parlait très très fort. « IL ME DEMANDE COMMENT JE VAIS ?! » Il chercha mon visage pour me faire profiter de cette saillie, mais je lui fis très rapidement un non de la tête pour qu’il comprenne d’arrêter son cirque et de se concentrer sur le service ; à cette heure-ci, le client mystère était certainement arrivé. Evidemment que non, il ne capta pas le message. Les discussions avaient peu à peu cessé, et beaucoup de gens s’étaient retournés pour apercevoir cette étrange scène. Le désastre était imminent. Le barbu essuya sa barbe et reprit d’un ton clair :
« Oui, comment tu vas ? Tu travailles dans un restaurant ?
_ JE SUIS LE RESTAURANT, OUI ! »
C’était marrant, il semblait habiter de l’énergie dont je lui reprochais plus tôt son absence. Il ressemblait effectivement à un patron maintenant, certes un peu spécial, mais il avait le feeling, il maîtrisait la salle.
« Qu’est-ce que tu veux dire ?
_ MESSIEURS-DAMES ! »
Et là, il ouvrit les bras, comme s’il se trouvait sur une scène de théâtre dramatique, il interpellait toute l’assistance, tous les clients, tous les employés, « JE VOUS PRESENTE MES ANCIENS ASSOCIES, QUI TRAVAILLENT DANS L’ASSURANCE ET LE SERVICE QUALITE DU SECTEUR DE L’HOTELLERIE ! » Même ses anciens collègues semblèrent gêner d’être à la vue de tous ; seul le petit chef essaya de ne pas se démonter, mais Holden ne le voyait pas. « SACHEZ QUE CES GENS M’ONT VIRE, SANS RAISON SINON VAGUEMENT ECONOMIQUE, ET QUE JE ME SUIS RETROUVE A LA RUE MALGRE TOUS LES SERVICES RENDUS ! JE TROUVE ENFIN UN NOUVEAU TRAVAIL, ET JE LES RETROUVE, EUX !!!
_ C’est grotesque Holden, calmez… »
Le dénommé se retourna tel un diable et le pointa du doigt :
« AHAH ! REGARDEZ CE QUE JE SUIS DEVENU ! IL M’A SUFFI D’UNE BONNE OPPORTUNITE POUR REBONDIR, ET JE SUIS MAINTENANT A LA TETE D’UN RESTAURANT ! CA T’EN BOUCHE UN COIN, HEIN, SIMONE ?! » Il laissait fréquemment des blancs entre ses phrases, et on entendait le silence total qui planait dans la salle. C’était gênant, personne ne savait comment réagir. « VOUS ETES LES EXEMPLES PARFAITS DE L’ENTREPRISE QUI PIETINE LES INDIVIDUS ! VOTRE PRESENCE, DANS CE LIEU POPULAIRE, OU LES RESTES SONT GARDES POUR LES PLUS PAUVRES, OU LA CAMARADERIE REGNE, EST UNE INJURE RIDICULE ! VOUS VOUS TROUVEZ AU RESTAURANT DE MONTPELLIER A L’AMBIANCE FESTIVE ET AMICALE, ET VOUS VENEZ ICI EN SOUILLANT CE LIEU PAR VOS PENSEES HORRIBLES !!! » Alors là, je n’attendais même plus un miracle. Je regardai Steeve, qui semblait totalement approuver, et le secouai un peu :
« Va me chercher des oreillers s’il te plaît, je vais crier, et je n’aurais plus de corde vocale.
_ Sa séré bien.
_ IL A RAISON !!! »
Une nouvelle voix intervint dans la salle, et Laura arriva, et prêta renfort à Holden, accusant de son regard inquisiteur les individus à la table. Je ne comprenais pas son manège, jusqu’à ce que Matthieu et Steeve (qui ne m’apporta donc pas mes oreillers), se dépêchèrent d’imiter Laura et de prêter assistance à Holden. Je compris enfin le but : là, Holden semblait une sorte de clown un peu fantasque, mais si toute l’équipe approuvait ses actions, alors c’était notre culture d’entreprise qu’on dévoilait à tout le monde. Le client-mystère devait observer le spectacle, mais ce qu’il devait voir maintenant ne pouvait pas être pire que les élucubrations d’une seule personne. Laura continuait, vindicative, devant le regard étonné et ravi d’Holden :
« Nous avons recueilli Holden parmi nous, au chômage, après que vous l’ayez remercié !
_ Vive les collègues, ça fait du bien de les virer, non ? On se sent mieux après, je parie !
_ Bande de nuls.
_ ANARCHIE !
_ Merci Matthieu.
_ VOUS N’ETES QUE DES VAURIENS ! »
A ce niveau, son ancien patron se leva, en colère, et planta ses yeux dans ceux d’Holden. Ses collègues l’avaient imité, et le leader siffla, agitant son doigt sous le menton de son ex-employé :
« On se réveille, comme si j’avais pris cette décision facilement ! Je suis responsable du travail de chaque personne qui travaille sous mes ordres, qui es-tu pour oser me donner des ordres ? Quand ton restaurant perdra des clients, comment réagiras-tu face à tes employés ? Tu devras les virer, un à un, ou alors, si tu es un incapable, tu attendras que le restaurant coule pour les envoyer à Pôle Emploi tous d’un coup. Je préfère m’amputer d’éléments plutôt que de les perdre tous. C’est une question de LOGIQUE. Je dirais même plus que ton attitude bornée et l’agacement que tu provoquais chez nos clients étaient à elles seules des raisons valables de te remercier ! Tu es un clown, Holden ! Et maintenant que tu te trouves dans la même position que moi, est-ce que tu navigueras aussi bien que moi, j’en ai été capable ? Parce qu’on en revient toujours aux mêmes choses, on est patron quand on prend des choix DIFFICILES ! » Et il tapait le pectoral d’Holden avec son doigt. Celui-ci restait interdit, mais quand il reparla, après un blanc de cinq secondes, ce fut pour répondre :
« Je vous ai mentis. » Et il se remit à parler à tout le monde : « Je vous ai tous mentis, je ne suis pas le véritable patron du Dream Dinner. » Il s’attendait à des réactions effarouchées, mais chacun s’en cognait un peu. Au moins, les gens étaient attentifs ; moi, je tiquais, je devinais la suite. « Je ne suis que le responsable administratif du Dream Dinner. Ed Free est le véritable directeur depuis le début, c’est lui qui l’a créé, et il en reste le chef incontesté. Mais il m’a proposé de me nommer directeur pour que vous, messieurs, vous regrettiez tous votre geste, afin que je puisse vous narguer, puérilement. Et je dis ça, parce que je vous brosse ainsi le portrait du patron pour qui j’ai envie de travailler, un patron qui n’envoie pas dans le caniveau quelqu’un qui ne lui sert à rien, il fait l’inverse : quand quelqu’un semble le gêner, il lui propose une offre d’emploi. Il n’investit que quand il sait qu’il n’aura à virer personne derrière. Les patrons font des choix difficiles, mais le patron d’ici, apportent des meilleures réponses que vous. » Je fus le premier ému des dires si soudainement sympathiques d’Holden, même s’ils n’étaient qu’à moitié vrai et que je ne devais le salut de mon commerce à Dreamland et certainement à Laura… Je n’avais pas eu à traverser des étapes difficiles pour le moment, comme l’avaient souligné le barbu.

  Il y eut du sursaut dans la salle, ça commençait à réagir, et peut-être même positivement, vu que certains approuvaient. Par quel miracle… ? Et quand les cinq s’en allèrent, laissant leur table et leurs assiettes, Holden eut instinctivement (oui, venant de lui, incroyable) la meilleure réaction à apporter, il vit toute la salle et annonça :

« Pour fêter cette nuit où les châtieurs ont été châtiés, toutes vos consommations vous seront offertes ! »

  Et là, enfin, des applaudissements commencèrent à naître. Pas de toutes les tables, mais certains étaient très solides, au moins pour remercier le spectacle, et les serveurs se mirent à s’incliner devant leur public, avant de retourner à leurs affaires comme si de rien ne s’était passé. Steeve revint et me demanda si j’avais toujours besoin d’un oreiller, ce à quoi je ne savais que répondre. Le portrait que m’avait fait Holden me réchauffa le cœur, même s’il l’avait bien enjolivé. Je restais touché. Oh, un SMS.

Damien – Tu savais pour le directeur ?
Gui – Non
Damien – Ed Free sait que je suis sur Montpellier, il a encore des choses à cacher, faudrait peut-être creuser cette piste.

Je rangeai mon portable en jurant « Fumier », sans savoir si je parlais à Holden ou à Damien, ou à aucun des deux, juste au coup du sort.

  Cette soirée me laissa un sentiment étrange dans la bouche, je ne savais s’il y avait du bon ou du mauvais à en tirer. Certainement des deux, je ne savais pas comment le journal réagirait, mais ça avait soudé l’équipe et présenter une facette inédite dans un restaurant, ça n’arrivait pas tous les jours et à tout le monde, un chapitre pareil. Je sortis les poubelles dans la nuit fraîche, avec une lune presque pleine, et les bruits de l’intérieur en écho, atténués par la distance. Je vis en-face Lucas Lério, le patron du Divin d’Espelette, dans la nuit, à l’autre bout de la rue, qui me regardait tout en jouant avec sa cigarette. Je jetai les sacs poubelles lourds, et traversai la rue sans voiture pour aller le voir, lui et sa moustache. Il me titilla gentiment, de sa voix de baryton :

« Il paraît que vous avez eu un petit débordement pendant le service ?
_ Vous connaissiez les collègues d’Holden, vous les avez envoyés exprès aujourd’hui parce que vous connaissiez la date de l’arrivée du journaliste.
_ Vous dîtes que j'aurais manigancé tout ça ? »
C’était un oui donc, je le regardai, furieux. Lui, restait parfaitement calme, il s’autorisa même un petit sourire. « Vous croyez que je ne sais pas que vous avez envoyé des faux juges de mon côté pour mettre de la pression sur mes employés ?
_ A la guerre comme à la guerre.
_ A la guerre comme à la guerre »
, acquiesça-t-il. Il avait raison, il avait mieux abattu ses cartes. Je n’étais pas sûr du résultat final de son entreprise, mais au moins, il avait déstabilisé notre pilier de la soirée. Pour le meilleur et surtout pour le pire. Prochain affrontement en vue : l’été et les hordes de touristes.
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MessageSujet: Re: Gods, King and Baby Seal Lun 23 Jan 2017 - 22:10
Mauvaise nouvelle : l’attaque sur le faux clan des mercenaires aurait lieu demain, direct, et surtout, je n’y étais pas convié. En tout cas, malgré la présence de Salomé et de Carnage au bunker, personne n’arriva en me confiant les rênes de la mission ou au moins un rôle de spectateur, tout devait déjà être décidé. Putain… Godland était puissant, mais tombait dans un piège. Et Fino serait littéralement jeté en pâture à des Voyageurs qui voulaient sa mort. Il fallait absolument que je fus là pour le sortir de la situation, mais comment faire quand on était surveillés par les suspicions encore latentes de Carnage et compagnie ? Si je disparaissais pendant la nuit de l’attaque, et qu’Ed Free chauve apparaissait pour sauver Fino devant tout le monde, autant révéler mon identité de suite. Ce fut d’un pas décidé pour tirer la situation au clair que je frappais au bureau de Salomé, et lui demander des explications sur l’équipe qui allait partir, car je craignais qu’un piège fut possible (comme je jouais bien). Salomé elle, ne se sentit pas du tout inquiétée par mon ton de voix. Elle était plus du genre relax, comme si tout était déjà joué.

« On envoie Mr. Lacroix.
_ Et qui d’autres ?
_ C’est tout. »
Même moi, je restai interdit. Non non, même pas son frère, c’était une Créature des Rêves à la mobilité réduite de toute manière. Juste lui.
« Il suffit à lui seul pour abattre un clan de mercenaires et s’occuper de Fino.
_ Mais si c’était un piège ?
_ Et bien nous n’aurons qu’un mort de notre côté, mais je pencherai pour une victoire de Lacroix quand même. »
La discussion n’était pas intéressante, évidemment que c’était la meilleure solution, pourquoi je cherchais à rajouter mon grain de sel, là, avec mon air interdit. Je conclus que c’était une bonne idée, avant de m’en aller, en essayant de me montrer détendu quant à cette décision.

La situation devenait dangereuse, extrêmement dangereuse. Il y avait des camps, deux mâchoires, et Fino était entre, et n’avait aucune chance. S’il était emprisonné, il aurait encore moins de moyens de défense que d’habitude, et croyez-moi, un bébé phoque sur Dreamland n’était pas avantagé pour la survie, donc Lacroix l’aurait très facilement. Et s’il survivait, Terra ne lui réserverait pas un meilleur sort. Sauf que c’était demain, que je n’avais pas de plot pour partir aussi vite, et que je n’aurais aucune raison de ne pas être là, dans le bunker. Je devais sauver Fino, dès demain, sans savoir où c’était, dans un Royaume que je ne pouvais atteindre, coincé entre deux camps redoutables, et en restant ici.

Il fallait trouver une solution, s’il vous plaît, seigneur, accordez-moi l’intelligence, accordez-moi une solution, résolvez tous les problèmes d’un coup, il devait bien y avoir une solution, pitié, pitié, pitié. Je voyais les gens passer, insensibles au dilemme qui me traversait, tout était normal par ici, une bonne ambiance testostéronée, certains parlaient même de Fino tiens, qu’il allait bientôt crever, un grand ennemi de Godland abattu. Je voyais même Jimmy passer, avec un groupe de potes qu’il s’était fait, et il m’accorda à peine un regard, tout se passait bien dans sa tête. Le bunker de la seconde division était si normaaaal… Et en moi vivait un cataclysme… Fino allait mourir. Parce que je n’avais aucune idée pour le sauver, absolument rien pour le tirer de cette situation. L’avenir était tracé comme du papier à musique.

J’étais dans mon bureau pérave, à résoudre des casse-têtes chinois sans aucun sens, ni solution, mes deux mains enserraient ma tête dans un étau confortable pour l’aider à se grouiller, mais non, il n’y avait rien. Fallait-il que je me dévoile ? Est-ce que ça servirait à quelque chose ? Fino avait dit que je devais garder ma couverture pour sauver le plus de gens possibles, mais c’était pour sa vie à lui que j’avais accepté la mission. Regardez-moi, je voulais résoudre des dilemmes moraux, sans réfléchir aux solutions que je pourrais apporter vu que je n’avais absolument aucune idée. J’étais coincé comme une mouche.

Ce ne fut cependant pas Guillian qui trouva une solution, unique, bien originale, mais Ed Free, le Ed Free du Dream Dinner, un planificateur presque redoutable (pas par rapport aux gens mais par rapport à l’ancien Ed), quelqu’un qui se creusait les méninges pour trouver une solution efficace. Je m’inspirai moi-même, j’en étais à là. Non, sans rire, me répéter tous les déboires que j’avais subies pour mon restaurant me calma. Je pensai à Jeanne, et j’étais parti. Je réfléchissais posément, j’avais une idée de réponse. J’allais peut-être même pouvoir faire deux coups en un.

« EMY ! RAPPLIQUE TA RAIE !!! » Elle se dépêcha de venir, faisant tourner un de ses flingues avec son doigt, sifflotant. Elle se posa sur le bureau avec une pose langoureuse, telle une secrétaire sexy et me demanda langoureusement (un peu trop appuyé) si je désirais une pipe ou un travail à la main.
« Emy, écoute-moi. Je sais que ça va être une idée que tu vas détester, mais j’ai besoin de toi. Et de ta mère.
_ Comment ça ? »
Sa mère était bien morte, oui. Elle ressemblait à Jeanne sur ce point, et j’avais toujours du mal à rentrer dans ce terrain-là, sachant pertinemment qu’aucun de mes mots ne pourrait combler ne serait-ce qu’une parcelle de leur peine enfouie.
« Pour infiltrer le QG de la Première Division et récolter des informations ! Organisons le deuil de ta mère, avec une partie des gens ici, ça serait un alibi…
_ Comme t’as dit Gui, je suis pas fan de cette idée. »
Elle avait un ton sérieux, c’était plus Emy la Voyageuse, là. Je pris un air désolé, mais continuai :
« Je sais. Mais on boira à sa santé, personne n’est au courant. On fera un petit truc, vraiment, pas de quoi manipuler les autres. On prendra que des vrais, comme ça, tu pourras leur avouer en même temps le vrai but de l’opération.
_ Mais pour faire quoi ?
_ On enverra la Baltringue à la première division, qui sera bourré, pas vraiment, mais ça sera son alibi, pour aller cogner des gens, et moi, j’en profiterai pour me faufiler derrière les lignes et chercher des infos. Comme ça, si on a le moindre pépin, si des gens ont des doutes sur où j’étais, j’aurais un alibi, j’étais avec toi pour te soutenir. »
Elle réfléchit quelques instants, on en discuta, mais au final, elle dit :
« Ça serait pour quand ?
_ Demain.
_ C’est rapide.
_ Je sais, mais je ne vois pas pourquoi ça devrait être lent. Plus vite on saura ce qui se passe, moins on aura de risques de recevoir une explosion dans la gueule de la part des extrêmistes de la première. »


Ça se voyait qu’elle était gênée, prise au dépourvu. Déjà parce que c’était Emy, c’était rare de la voir dans ce genre d’humeurs hésitantes, et merde, je savais mille fois que ce que je demandais frappait trop dans l’intime pour trouver réponse aussi vite. Moi-même, aurais-je accepté ? Je grimaçai en disant que oui, peut-être. Mais tout le monde n’était pas aussi motivé que moi, heureusement pour eux. A courir trop vite, on se brisait les jambes, comme disait Fino. Un joli avertissement qu’il me réservait. A défaut de pouvoir le faire lui-même…

« Gui, écoute, c’est une bonne idée. Je ne suis pas fan d’impliquer autant les gens dans ma vie privée, mais bon… J’ai pas mieux. » Je voulus la remercier mille fois, mais j’aurais paru d’autant plus acharné. Je lui posai ma main sur l’épaule, et ce fut un de nos rares moments sincères à elle et moi, d’Ed à elle, que je lui dis :
« Si t’as pas envie, tu me le dis. Tu passes avant le cassage de la gueule de la première division. » Elle récupéra ma main, me toucha pendant deux secondes, puis l’enleva avec un sourire amusé :
« C’est bon, ça ira. C’est un énorme mensonge.
_ Plus c’est gros, plus ça passe. »
Qui pourrait douter de nos intentions face à une telle tragédie ? On ne plaisantait pas avec ces choses-là.
« T'as une copine très conciliante.
_ Oh ta gueule, toi. »


On invita les intéressés, ceux à qui on pouvait faire confiance et qui détestaient cordialement la première division, et qui seraient d’accords de faire croire à qui voulait l’entendre que j’étais bien avec eux pour profiter de la fausse veillée funèbre pour fureter dans les recoins les plus obscurs de la première division. On fut au final une douzaine, et on se donnait rendez-vous tous demain. Tous, sauf moi, bien évidemment, l’espion de service. Ahah, l’espion de service. S’ils savaient.

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Pendant la journée, je passai deux appels extrêmement importants : le premier fut à mon frère Clem, je précipitai sa date pour enquêter, je le voulais demain soir, et pour s’endormir, il n’avait qu’à penser à Emy (je lui envoyai une photo par mail), il ne devait absolument pas se faire voir, et il connaîtrait l’adresse du QG dans lequel il devait se faufiler quand il verrait ce type (donc, la Baltringue, et voici sa photo) s’en aller en imitant un mec bourré, et qu’il n’oublie pas de profiter de la diversion que cette personne allait causer ; enfin, le second appel, à Marine, parce qu’il me fallait absolument un plot pour me rendre au Royaume des Chevaliers de la Table Pentagonale à l’endroit du piège, la grande crevasse où serait tranquillement installé Fino, et que venant de Relouland, elle connaîtrait certainement quelqu’un, avec sa photo si possible, pour faire le voyage éclair – elle fit même mieux, en prévenant cette personne de se coucher tôt et de se rapprocher de l’adresse qui m’intéressait. Je ne pus que m’incliner devant ces talents quand je reçus, peu avant la fin du service du soir, toutes les informations. Voilà, les problèmes étaient résolus, il ne me manquait plus qu’à trouver de quoi me protéger le visage pour que Mr. Lacroix ne me reconnaisse pas, et de sauver Fino. Je rentrai directement chez moi, en envoyant au passage deux sms extrêmement mignons (et privés) à Jeanne, puis m’endormis aussitôt.

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Comme la précédente fois où j’avais arpenté le Royaume, c’était un ciel sale qui éclairait des chemins boueux, seul lieu de vie et de mort des habitants des environs, trop éloigné de la capitale des « justes » pour avoir un climat correct. Je remerciai chaleureusement le plot que j’avais trouvé, un type aimable du nom de Salvador, et il m’indiqua la route à suivre. Je continuai ainsi, tournai à l’énorme bosquet, je trouverais un village, puis je continuerais en suivant les panneaux. Il ajouta que je mettrais certainement la main sur des masques là-bas pour me couvrir le visage, ça ou dans le pire des cas, des casques. Un hochement de tête, et je courus aussi vite que je pus.

Je ne savais pas si vous saviez, mais maintenant, je courais vite, très vite, et surtout, très puissamment. Je laissais dans la boue des empreintes de pas disproportionnées par rapport à une marche normale, en soulevant quantités de mottes de terre dès que je touchais le sol. Il fallait que je fonce, que je fonce, que je fonce, le plus vite possible. Je fus rapidement fatigué, mais trouvai un rythme de course assez régulier et rapide, une sorte de trot empressé. J’en profitai pour regarder le paysage et les horizons, s’étaler partout autour de moi, baignés dans des lumières jaunes froides ; j’eus une étrange sensation, mais sauver Fino était plus important que de tomber dans une triste contemplation.

Je récupérai dans le village en question la seule chose du Royaume capable de me couvrir le visage aussi efficacement que je l’aurais voulu, un casque de chevalier, tout cabossé, avec des fentes pour les yeux et un haut plat. Je me sentais serré dedans, ma tête protestait, mais je ne pouvais pas espérer mieux pour éviter qu’on ne me reconnaisse. En me regardant dans du verre poli, j’étais heureux de voir que même mes yeux n’étaient pas perceptibles au travers (oui, j’avais dû enlever mes lunettes de soleil, que j’enterrais méchamment dans la boue pour que personne ne les récupère). Il ne me restait plus qu’à conclure ma route, et je demandai où se situait la grande crevasse des environs à une Créature basse et mal dégrossie.

Sur le sentier, je trouvai des traces de pas… De très nombreuses traces de pas. C’était une armée que Terra avait dépêché ? En même temps, pour arrêter des Voyageurs fous furieux, il fallait au moins ça. J’espérai pour eux qu’ils savaient bien se battre parce que sinon mes agneaux, ça allait chauffer. Quand je vis le campement un peu plus loin, sans me faire remarquer (j’avais des habits salis par ma course, et très peu intéressants : un débardeur gris et un short vert, PLUS mon casque de chevalier sur la tronche, je n’avais pas mon panneau, et seulement des chaussures normales pour courir dans le bourbier).

Ah ouais, quand même… Je distinguais plusieurs dizaines de grandes tentes disposées ici et là, et les guerriers n’étaient pas des novices, vu leur façon de s’entraîner dans les cercles de combat, ou en voyant les trous dans les cibles des archers. On avait à faire avec une véritable armée entraînée, et tout ça sous le commandement de la fille. Je ne connaissais pas toutes les capacités de Mr. Lacroix, mais s’ils étaient plus vifs que lui, ils avaient leur chance ; même moi, je préférerais fuir devant cette panoplie d’épées, de moustaches, de muscles, d’armures et d’ardeur. Surtout qu’en plus, il y avait des magiciens. Ça, ou c’étaient des chevaliers en tenue de mage avec des bâtons. Puis, ils semblaient formuler quelques incantations en préparation de la bataille à venir.

Je me rendis compte que j’étais absolument stupide de ne pas avoir gardé mes lunettes de soleil, car il n’y avait aucune trace de Fino. En même temps, la crevasse était à plus d’une centaine de mètres des environs, j’avais plus de chances de trouver le bébé phoque dans ces environs. Je contournai l’armée camouflée, et dès que je fus assez proche, me télétransportai grâce à une paire de portails bien étirée. Des plaines, je voulus me diriger vers la crevasse en question, et trouvai pile ce que je cherchais : je rentrais dans une habitation, à dix mètres sous le sol, creusée à même la pierre, ayant vu sur la faille (en fait, je me rendis compte qu’on pouvait faire tenir un petit village avec toutes ces petites maisons et tous ces étages épousant les formes de la crevasse). C’était en tous les cas, une masure abandonnée, dont la moitié des meubles étaient fait de la même matière de terre que les murs et les plafonds, comme de la roche travaillée. En regardant à l’extérieur, je pus me faire une idée de la crevasse en question.

Voyez ça plutôt comme une énorme fosse qui descendait presque à cinquante mètres sous terre, non, mieux, un énorme chaudron inversé, creusé par une toute aussi gigantesque vrille. Si on posait une plaque en métal en haut, puis en bas, la première serait deux fois plus grande que la seconde, vu que les contours rocheux rapetissaient au fur et à mesure qu’on s’enfonçait dans la terre – même si attention, tout en bas, on pouvait y ranger huit terrains de tennis sans trop de soucis. Pas mal d’habitations étaient creusées autour du trou, et de nombreux escaliers extérieurs, voire même intérieurs (des escaliers dans des couloirs qui n’appartenaient à aucun appartement) permettaient de changer d’étage sans trop de difficultés. Je grognai entre mes dents : si des mercenaires cherchaient un camp où fomenter de viles actions, pas besoin d’un maître en stratégie pour comprendre qu’il fallait pas stationner ici. De toute manière, vu la poussière qui recouvrait l’endroit, ça faisait un bail que personne n’avait foulé le coin. En espérant que Mr. Lacroix serait plus indulgent, de son point de vue, il devait affronter des mercenaires ‘du bien’, en tout cas, qui étaient capables de s’en prendre à Fino pour toucher une récompense.

Et en parlant du beau monde…
Bien caché, je regardai à travers une fenêtre, et vis ce que des bruits annonçaient : un Mr. Lacroix, au fond de la faille, extrêmement reconnaissable par sa veste rouge qu’il arborait en tout instant, venait de se défaire une petite quinzaine de personnes, et il interrogeait un type mastoc, une Créature des Rêves qu’avait la gueule en rond et un foulard rouge et blanc recouvrant un cou quasi-inexistant. Puis, on entendit un craquement, Mr. Lacroix avait dessoudé un os certainement et le gars gémit que non, ils n’avaient pas capturé Fino. Mr. Lacroix s’y reprit cinq fois, cassant autant d’os ou de muscles sous des coups de poing ou de talon, rien que pour vérifier que l’information était vraie, en agrémentant du « La vérité, maintenant. » A mon grand étonnement, le mercenaire changea d’avis et décréta que si, il l’avait bien, mais je n’entendis pas vraiment le reste. Mr. Lacroix applaudit ce retournement et lui demanda doucement où se trouvait le bébé phoque.

Je me planquais derrière le mur, et essayai de faire le point. Terra avait joint l’utile à l’agréable : elle avait trouvé des mercenaires qu’elle devait juger peu aimables, leur avait fourni Fino, je ne savais avec quel degré de subtilité, pouvant passer de « Je vous fais un don » à « Oh, quelle chance vous avez, ne serait-ce Fino qui traverse la route juste derrière vous messieurs ? » en passant par « Vous filez la moitié de la récompense que vous recevrez », puis ils attendaient que Godland leur poutre la gueule. Et une fois ceci fait, ils lançaient l’assaut sur une petite armée mal positionnée – dommage qu’ayant du pif, Carnage n’avait envoyé qu’un seul homme, et pas le plus innocent. J’attendis que Terra et son armée rapplique, et franchement, ce ne fut pas très long. Je regardais les abords du précipice, la visière du casque soulevée, attendant patiemment le moment où ils se montreraient. Et évidemment, nulle trace du bébé phoque… C’était ma priorité, ne l’oublions pas.

Le gros mastoc rampait presque sur le sol, Mr. Lacroix sur les talons, marchant très doucement en ayant allumé un énorme cigare, et arrivant à un coin où je ne pouvais pas vraiment voir ce qui se passait, il sembla actionner un mécanisme ; en tout cas, un bruit de vieux levier rouillé retentit, puis des bruits de chaîne, dont les échos trahirent leur présence dans tout le chaudron de pierre, puis enfin, à une poutre un peu-dessus de moi niveau hauteur, et presque en-face, une petite cage sortit d’un bâtiment pour être fixée à quarante mètres au-dessus du vide, et dans cette petite cage…

« J’ESPERE QU’IL PLEUT PAS COMME LA DERNIERE FOIS ! OU BIEN GODLAND VOUS A RETROUVES !!! » Le bébé phoque constata la scène qui se joua en-bas, et essaya de cracher sur le gros lard en-dessous de lui : « AH ! JE TE L’AVAIS DIT, PEDALE !
_ Fino, je présume »
, fit Lacroix en essuyant ses lunettes, puis en soufflant un large jet de fumée.
« Yo ! Y a Barbe Noir qu’a appelé, il veut que tu lui rendes sa tenue !
_ Décidément, tu causes pas mal pour un petit animal inoffensif enfermé dans une cage.
_ Bah vas-y, tue-moi !
_ Faisons ça. »
Il sortit un flingue qui devait aussi dater de la piraterie selon le design, et se mit à viser précautionneusement Fino avec, en fermant un œil, le bras tendu vers le haut.
« Chuis un expert en armes ! C’est qu’un faux que t’as !
_ Oui, oui, mais tu sais… »
Il se tut, coinça son cigare fumant dans sa bouche, et marmonna quelque chose que je pus à peine entendre : « Faut que je me taise, je suis toujours trop fier de mon pouvoir. » Il baissa le cran de sûreté de l’arme dès qu’il sentit que le vent diminuait, puis il visa rapidement, je m’apprêtai à utiliser une paire de portails pour dévier la balle, quand soudainement.
« MONSIEUR LACROIX, VOUS ETES EN ETAT D’ARRESTATION !!! »





On regarda tous vers le haut, et on put voir Terra, ainsi qu’une cinquantaine d’archers positionnés, flèche prête à voler, encercler complètement le terrain. Mieux encore, des premiers étages (en partant du haut), d’autres archers apparurent, des sorciers se mettaient en position, pas loin du niveau de Fino. Quand je pensais que le petit con serait au milieu de la bataille, je ne pensais pas que ça serait littéral : en-haut, tous les sbires de Terra, Terra elle-même escortée par plusieurs soldats en armure bien costauds, et en bas, le représentant de Godland. Fino, entre le ciel et le vide, feignit la surprise et cracha des injures à Terra, qui semblaient lui demander comment elle l’avait retrouvée. Je ne compris la manœuvre que plus tard : il feignait de ne pas savoir qu’il était un appât, afin d’éviter que Lacroix ou le reste de Godland me prenne pour un rigolo de service qui les amenait dans des pièges à la moindre occasion – ainsi, Mr. Lacroix était juste venu plus tôt que la chevalière châtain, selon ce qu’il devait penser, il n’était pas tombé dans un piège, même si ça y ressemblait énormément.

Tandis que les deux camps se faisaient face, j’évaluais le sauvetage : une paire de portails pour sauver Fino, ça serait compliqué parce que celui-ci était dans une cage. De plus, une fois que je l’aurais utilisé, Mr. Lacroix, plus éventuellement Oliveira qui devait se trouver dans les parages, me repéreraient, pouvaient repérer l’endroit où Fino était déposé, et même si j’avais de grandes chances de nous tirer d’affaires rapidement, les chances que Mr. Lacroix réagisse rapidement, ou bien pareil pour les hommes de Terra m‘obligeaient à agir plus prudemment qu’à foncer dans le tas ; de plus, je ne connaissais pas encore toutes les capacités de Lacroix, qu’elles fussent physiques ou dépendant de son pouvoir. En attendant l’opportunité, en attendant que quelqu’un ne se mette à buter le phoque, j’écoutais la suite des événements, avec un Mr. Lacroix, narquois mais sérieux, qui remettait ses lorgnons en place avec le canon de son arme :

« Désolé miss, je ne vous entends pas ! J’ai cru que vous aviez dit que j’étais en état d’arrestation !
_ JE LE REPETE ALORS ! POSEZ VOTRE ARME ET PLACEZ VOS MAINS SUR LA TETE, NOUS ALLONS VOUS MENOTTER !
_ MOI CHUIS POUR LACROIX ! ALLEZ LACROIX, FAIS LEUR MANGER TA BITE ! »
s’exclamait Fino bien en vain, car ça m’étonnait que les deux l’aient entendu : ils se regardaient les yeux dans les yeux. Fino continuait : « SON ARME EST FACTICE AU FAIT, VOUS POUVEZ Y ALLER !
_ Me menotter, moi ? Vous savez qui je suis ? Vous croyez que je vais vous attendre pour me faire arrêter comme un vulgaire voleur ?
_ Voleur, assassin, vous méritez les barreaux dans les deux cas. Abandonnez, ou nous vous attaquerons pour tuer !
_ LACROIX, JE T’EN PRIE, TUE-MOI S’IL LE FAUT, MAIS ECRASE-MOI CETTE CONNASSE, J’EN PEUX PLUS QUAND ELLE PARLE !!!
_ Mr. Lacroix, c’est mon dernier avertissement, rend…
_ MAIS FERME-LA CONNASSE, PITIE !!! »
Fino coupa la phrase de Terra, mais il n’y eut pas que ça : Mr. Lacroix se mit à rire, sincèrement, assez fort pour qu’on l’entendre, mais il ne s’explosait pas du tout la voix.
« Nan, vraiment ?! Vous voulez m’attaquer ?! C’est votre dernière sommation ?!
_ Nous allons attaquer à trois !
_ Ah ouais ?
_ Deux ! »
Mais le compte à rebours fut interrompu par un hurlement sauvage de Mr. Lacroix :
« VOUS VOUS FOUTEZ DE MA GUEULE ??!! » Quand un Voyageur hurle, ça peut faire du bruit, on ne gagnait pas que de la masse musculaire, on gagnait du tonus en à peu près tout. Et là, le mercenaire vêtu de rouge hurlait de tout ce qu’il avait, on comprenait à peine ce qu’il disait tant ses phrases étaient fortes, rebondissant contre les roches, tant elles étaient emplies de haine : « J’AI CREVE DE MES MAINS ALLISTER GREENBONE, JESSICA NEHIL, AMBOLI, MORDERED LE CARNASSIER !!! J’AI TUE DES SEIGNEURS CAUCHEMARS ET DES ROIS DES REVES !!! J’AI PARCOURU PLUS DE TROIS CENT ROYAUMES DEPUIS MES DÉBUTS, J’AI GAGNE UNE GUERRE A MOI TOUT SEUL, CELLE DES TERRES D’INIFRED, J’AI SAUVE DEUX VILLES D’UNE DÉVASTATION COMPLÈTE !!! » On était presque dans un théâtre, mais il y avait une force brutale implacable qui traversait l’atmosphère pendant que Mr. Lacroix crachait sa haineuse logorrhée, en marchant en rond comme pour menacer tous les soldats qui l’encerclaient ; ses exploits ne semblaient pas plus intimidants et spectaculaires que la manière dont il les énonçait, avec cette énergie indomptable et rageuse, cette forme de sincérité totale dans sa capacité à écraser tous ceux autour de lui. « LA REINE DE LA MUSIQUE S’EST AGENOUILLÉE DEVANT MOI POUR ME REMERCIER !!! J’AI TROUVE DES ARTEFACTS QUI POURRAIENT RACHETER VOTRE ARMÉE ET VOTRE SI PEU D’HONNEUR !!! J’AI PULVERISE DES GROUPES DE VOYAGEURS A MOI SEUL !!! J’AI DÉTRUIT LES FORTIFICATIONS DE KCAN EN TROIS NUITS, FACILITANT UNE INVASION !!! ALORS CE N’EST PAS UNE CATIN D’OREILLES POINTUES, TREMBLANTE DERRIÈRE SON ARMÉE, SA JUSTICE, ET SA PETITE ARMURE, QUI VA ME FAIRE PLIER OU QUI VOLERA MA LIBERTÉ !!! MR. LACROIX VOUS ATTEND, TIREZ !!! »

Terra baissa sa main, et une pluie de flèches volèrent vers la cible. Je n’aurais pas voulu faire partie des tireurs parce qu’après une telle décharge de puissance verbale, je sentais que l’adversaire était à la hauteur de sa fougue ; son visage, crispé par une colère bouillonnante, à lui seul, pouvait faire chavirer ses opposants, à attendre patiemment les flèches… Mais bien sûr, il ne fallait pas s’étonner, aucune n’atteignit leur cible : comme engluées, elles ralentirent toutes avant de se stabiliser à quatre mètres de Mr. Lacroix, formant un dôme de traits maintenant inutiles. La seconde salve, à part performer leurs homologues, ne servit absolument à rien de plus, et Terra arrêta les tirs de sa main. De la sienne, Mr. Lacroix fit tomber toutes les flèches à terre comme si elles n’étaient rien, tel un Néo onirique.

Ce fut au tour des sorciers d’envoyer leurs attaques : des boules de feu furent crachées ici et là par une dizaine de bâtons, illuminant la fosse de rayons ardents. Mais encore une fois, aucune ne toucha leur cible, toutes disparurent aussi magiquement qu’elles s’étaient créées, et Terra dû abandonner cette stratégie à nouveau face à l’impuissance totale de l’action. Malheureusement, elle n’eut pas le temps de donner cette consigne, car Mr. Lacroix riposta :

« DES FLAMMES ?! CONTRE MOI ?! VOICI CE QUE C’EST, DES FLAMMES !!! »

Et il dégaina un seconde pistolet de sa main encore libre, et se mit à tirer deux salves vers les premiers ennemis, ceux qui patientaient dans les premiers étages du chaudron, et deux étincelles de rien sortirent des canons. Il se passa une seconde, une seconde de rien, de vide, d’attention, d’attente, mais où on aurait pu croire, comme le clamait Fino, que ses pistolets n’étaient que des jouets pour enfants. Sauf qu’à la fin de cette seconde, les enfers s’abattirent.

Des gerbes de flammes, immenses, telles des ailes de phénix grondant, se déployèrent sur les ennemis, des incendies naquirent de nulle part, sans s’accrocher à rien, enrobant les archers et les sorciers dans des flammes gigantesques qui dansaient dans les airs, sans bouger, mais en s’étirant, telle des explosions meurtrières au ralenti. Des langues de feu, sortant de cette boule, broyèrent dans leur chaleur les survivants en se mouvant, plus précisément vers ceux qui avaient survécu. On voyait des soldats hurler, tomber dans le trou, carbonisés vifs, ils essayaient de se défendre, mais rien n’y faisait, ils brûlaient et personne ne pouvait les aider. On vit les flammes, après avoir balayé trois étages de leur puissance irrésistible, crépiter : de là, on aurait véritablement dit des animaux sauvages qui vomissaient des gerbes et des étincelles, dansant autour des gardes anarchiquement, grondant dans des concerts incompréhensibles. Le spectacle magnifique et rouge s’éteignit, et Terra, qui venait de reprendre ses esprits, hurlait :

« TOUS SUR LUI ! IL NE POURRA POINT VOUS BRULER SI VOUS ETES PROCHES !!!
_ VENEEEZ !!! »


Une bonne quinzaine de cordes furent déployées d’un coup, et les soldats se dépêchaient de bondir les uns derrière les autres jusqu’au fond du trou pour déloger la bête qui s’y terrait. Nombre d’entre eux furent carbonisés par de nouveaux tirs de Mr. Lacroix qui attaquait ici et là sans relâche, se tournant et retournant, et dès que les premiers hommes furent sur lui, il commença une chorégraphie magnifique, une danse de guerrier : il para le premier assaut avec la manche de ses pistolets et envoya un tel coup de pied dans le bide du gars que celui-ci s’envola contre un mur, il sautait par-dessus un casque, rangeait ses pistolets en même temps, et ce fut avec l’aide de ses poings qu’il termina le second, le troisième, le quatrième et le cinquième, le sixième, le septième, le huitième, le neuvième, le dixième, le onzième, le douzième, le treizième, le quatorzième, sans craindre ne serait-ce que leur épée. Il se battait avec une grâce incomparable sur laquelle j’osais m’attarder alors que j’aurais pu sauver Fino à ce moment précis. Il se défaisait de ses adversaires si facilement, comme s’il les voyait tous, toujours avec une parade parfaite, un mélange d’exécution minutieusement préparée et une créativité très nette, et une contre-attaque non moins splendide. Ce type était un génie du combat, un virtuose de l’affrontement : aucun soldat ne lui portait le moindre coup, il dansait autour d’eux comme si ce que je voyais n’était qu’un spectacle préparé longtemps à l’avance, sur plusieurs mois d’entraînement : Mr. Lacroix était là au bon moment, frappait aux meilleurs endroits, déstabilisaient, surprenaient, et quelques fois, on devinait son pouvoir à l’œuvre : des ennemis se gelaient sur place, voyaient leur mouvement ralentir, Lacroix lui-même semblait sauter et rebondir sur des obstacles invisibles, avant qu’il ne redescende et que trois gardes s’évanouissent d’un coup, sans même être touchés, ils étaient, paf, sur le sol, c’était comme ça…

Un hurlement pas loin d’être aussi terrifiant, que ceux de Mr. Lacroix, mais perdant en colère ce qu’il gagnait en rage, se fit entendre en-haut. Je devinai au vu du son et de l’armure de chevalerie qui laissait deviner une silhouette plus filiforme, qu’Oliveira allait se lancer dans le combat. Son visage était caché comme le mien, évitant ainsi à Mr. Lacroix de connaître ses traits, et de se les remémorer plus tard. La Voyageuse Berseker courut le long du mur en continuant son cri primal, provoquant d’énormes fissures au moindre de ses pas, et dès qu’elle fut assez proche, sauta sur Mr. Lacroix dans une trajectoire rectiligne qui provoqua un petit séisme lors de l’atterrissage ; quand la fumée soulevée fut moins dense, on pouvait voir les premiers échanges du duel, ainsi que de Terra elle-même qui attaquait Lacroix avec une lame invisible.

Sur le papier, cela avait tout du combat déséquilibré, mais là, de visu, le combat était peut-être certes déséquilibré, mais pour les deux femmes. Mr. Lacroix dominait toujours le champ de bataille, et aucun de leurs coups aux deux ne parvenaient à le toucher. Certes, il esquivait plus qu’il ne renvoyait de coups, mais il les affaiblissait petit à petit tandis qu’il se dégageait de toutes les situations en pirouettant ou bloquant leur geste, et ce, en évitant les coups que les simples troufions tentaient de lui infliger, épée, massue, bouclier ou arc à la main.

Le Royaume Céleste, hein ? Pas besoin que Marine aille chercher plus loin, je comprenais parfaitement son pouvoir en le voyant à l’œuvre : Mr. Lacroix travaillait uniquement sur la densité de l’air. En abaissant ou annulant tout l’air qu’il voulait, il pouvait faire s’endormir les hommes qui étaient trop exposés au faible apport en oxygène, pouvait les étouffer, éteindre toutes les flammes, ou bien pouvait lui-même sauter plus haut qu’il ne pouvait. En l’augmentant considérablement, il pouvait créer, avec les simples flammèches de ses pistolets, de véritables incendies qu’il pouvait presque commander parfaitement en modifiant la densité de l’air pour créer « un chemin » que les flammes suivraient. Il pouvait aussi créer des obstacles extrêmement solides en comprimant de l’air, jusqu’à immobiliser les personnes les moins solides. Devais-je vraiment préciser qu’il maniait ses dons avec une aisance rare, et qu’en les voyant, on pouvait se dire qu’il était aussi naturel pour lui de les utiliser en pleine bataille comme il se battrait avec juste son corps ? Son pouvoir était une véritable extension de lui. Il était véritablement incroyable et je fus soufflé par sa performance.

Il réussit à récupérer le bras d’Oliveira, qu’il brisa d’un geste extrêmement rapide, et envoya le corps de celle-ci sur Terra. Elles furent toutes deux bousculées, et il alla les achever, lorsqu’il sentit son sixième sens le titiller. Normal, c’était moi : j’avais utilisé une paire de portails pour me poster en équilibre juste sur la poutre de la cage qui retenait Fino prisonnier. Mr. Lacroix, les cheveux défaits, tout de même fatigués par les affrontements, réussit à reconnaître mon identité sans voir mon visage :

« ED FREE ! »

Il se retourna, nonobstant ses deux adversaires, et embrasa les soldats qui se trouvaient en-dessous de moi, faisant qu’à vingt mètres en-dessous de mes pattes, un incendie d’air grondait et faisait voler des étincelles vers mon visage – sans compter les hurlements, évidemment, de gens qui cuisaient dans leurs armures, impuissants. Je notais un temps de latence entre la densification de l’air et l’arrivée des flammes, non seulement parce que le pouvoir se sentait, comme mes portails pouvaient se sentir, et aussi parce que les pistolets ne crachaient pas instantanément leur flammèche. Une bonne donnée à prendre en compte. Mr. Lacroix me fit un signe de la main, vérifiant la position des deux femmes, mais elles aussi me fixaient, en se remettant de leurs blessures, profitant de cet échange pour récupérer.

« VIENS TE BATTRE ! JE VEUX VOIR LEQUEL DE NOUS DEUX EST LE PLUS FORT ! » Je haussai les épaules, modifiai ma voix afin qu’il ne la reconnaisse pas, et sortis un nonchalant :
« Pourquoi je ferais ça ? » Une autre paire de portails, plus petite, récupéra Fino hors de sa cage et le mit en lieu sûr, à une centaine de mètres dans la direction opposée du campement de soldats, soldats qui hésitaient encore à descendre vu que Mr. Lacroix se farcissait Terra et la folle dingue. Je le rassurai tout de même, devant son visage mi-énervé, mi-excité de ma présence : « On se battra plus tard. » J’espérai que c’était la vérité, parce que moi, je voulais absolument l’affronter, en-dehors de nos affaires de Godland et de machin-chose… Juste pour tester ma force contre un adversaire aussi parfait… Il se battait comme moi, une sorte d’expérience détonante sortie de Dreamland avec une aisance impeccable dans des situations de combat, sauf qu’il devait en avoir fait plus que moi, et qu’il devait mieux maîtriser les arts martiaux.

Je ne sus pas comment il réagit à ma réponse, mais j’avais l’impression qu’il acquiesçait, une sorte de mouvement très délicat du menton. Est-ce qu’il était content de savoir qu’on se rencontrerait ? Est-ce qu’il était satisfait au final, de ne pas m’affronter après qu’il eut été (relativement) malmené par de précédents adversaires ? En tous les cas, quand je disparus par le biais d’une troisième paire de portails, je n’entendis rien de son énergie annonçant une fureur extrême.

Je me retrouvai à la sortie de la porte, dans un bosquet, avec Fino qui partit d’une cachette, sous des plantes grasses.

« T’as échappé aux dingues ?
_ Lesquels ?
_ Tous. Mais je crois que Lacroix remporte le gros lot.
_ Ouais, dépêchons-nous, on se barre, j’ai pas envie qu’il nous coure après. »


J’utilisai trois autres paires de portail pour nous enfuir à plusieurs centaines de mètres d’ici. Je courus aussi vite que je pouvais, Fino accroché à mes épaules, et on se retrouva à mon point de départ, là où j’avais quitté le ‘plot’ de Marine, le fameux Salvador. Je racontai à Fino tout ce que j’avais réussi à faire pour venir ici, et content de la tournure des récents événements (c’est-à-dire qu’il était libre et qu’il n’avait plus la menace de deux organisations contre lui), il était super relax et arrêtait pas de rire dès que je disais un truc. Il commentait même la nuit qui venait de se passer.

« Putain, là, y avait eu VRRRAAAAM ! PUIS BOUM BOUM BOUM, DANS TA GUEULE TERRA !!! Ahah, nan mais incroyable ! Ed, là, t’as été parfait jusqu’au bout, même moi, je m’y attendais pas, je croyais que tu pleurais comme une diva sous ton lit. T’as peut-être perdu une couille, mais t’as gagné du jus dans le cerveau, je commence à m’y faire, et je suis plutôt content ! Je crois même que je vais pouvoir te faire confiance ! » Il se mit à rire juste après, impossible de savoir s’il était sérieux ou non ; en tout cas, je me laissai avoir par son piège vu que j’éprouvai une petite pointe de fierté qui ne devrait pas être là. Je rétorquai dans un sourire jaune :
« Dit le bébé phoque qui tremblait dans sa cage et qu’a failli clamser.
_ Dis pas ‘failli’, c’est du passé, j’ai rien failli du tout, t’as assuré mon derche si bien que je pourrais croire que t’en veux à ma flore. Y a pas de failli, t’as modelé le passé, il est derrière nous, terminé. Chuis sauvé, et j’emmerde toutes les pétasses que j’ai pu croiser dans les deux dernières semaines. »
Il me demanda aussi comment j’avais réussi à me ‘libérer’ de Godland, et encore une fois, bon, peut-être venait-ce de l’euphorie de sa survie, mais il était encore plus enthousiaste : « T’as fait croire que t’étais une veillée funéraire en utilisant la mort de la mère d’une de tes camarades ! Bouahahaha ! Ça, mon gars, je peux dire qu’en plus, t’as du style. T’as tout compris à ma vision de la vie, et à l’origine de la violence et du bris des mœurs : si t’es plus ignoble que tes adversaires, tu nages dans des sphères où ils ne peuvent allez eux-mêmes et t’en profites pour remporter la partie. Y a pas plus simple. » Etais-je réellement devenu aussi bas ou médiocre pour que Fino se mette à me considérer presque comme un semblable ? Je n’en avais pas l’impression… à première vue. J’éliminai la pensée pour me focaliser sur l’essentiel :
« Et tu vas où comme ça ensuite ?
_ Je vais à Relouland et j’y reste terré, merde ! Même s’ils savaient que j’y étais, ils pourraient pas me chopper. Chuis invincible là-bas. »


On continua à parler pendant quelques minutes, jusqu’à ce que Salvador et son imper vint vers nous ; je le saluai, et il fut heureux du succès de la mission. Je me demandais jusqu’où il était informé par Marine, mais ça devait aussi être un indic. D’ailleurs, il était ici pour raccompagner Fino le plus vite possible avant de se réveiller jusque dans les locaux où l’attendait Incendie Révolutionnaire. Tout tombait à pic, on se dit au revoir tous les trois, et il ne me restait plus qu’à espérer que du côté d’Emy ou de Clem, tout se fut bien passé. J’attendais aussi le réveil, imaginant les meilleurs des scénarios sur tous les tableaux. Fino et moi avons aussi convenu d’un plan pour qu’il puisse parler à Adrien et décortiquer une partie des fils qui expliquaient notre incompréhension de la situation. On n’avait pas grand-chose comme idée, mais si je réussissais à suivre Adrien, je pourrais le mettre en contact avec le bébé phoque via une boule de cristal sans même qu’il ne sache que j’étais là pour ça.
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MessageSujet: Re: Gods, King and Baby Seal Lun 23 Jan 2017 - 22:24
18/ DEVANT L’ÉTERNEL




  Le réveil ce matin, fut très très riche en bonnes nouvelles, et j’eus l’impression d’avancer réellement, un énorme pas en avant. Tout commença par Emy, qui me prévint que tout s’était déroulé comme prévu, qu’il n’y eut aucun couac et qu’en prime, la Baltringue avait super bien joué son rôle. Je la remerciai d’un sms élogieux, et quand elle me demanda si j’avais trouvé des infos, j’attendis que mon frère me contacte. Et miracle, Clem avait réussi sa mission, peut-être encore plus brillamment que moi. Il me prévint dès le départ que j’avais eu le nez creux parce qu’en se faufilant dans les endroits les plus suspects du QG de la première division, qui ressemblait à s’y méprendre à des locaux d’entreprise, il me fit le résumé :

« T’as un type que tout le monde appelait chef  - son nom est Peter. Il était en discussion avec d’autres gars, mais je n’ai pas entendu leur nom. Ils prévoient de détruire entièrement la seconde division, qu’ils jugent ‘un ramassis de tiédasses’. Ils veulent revenir aux origines même de Godland et redevenir un groupe plus barbare, dicté plus par leur pulsion.
_ T’es sûr que c’était un chef ?
_ Ouaip. »
Et Carnage avait bien dit qu’ils ne soupçonnaient absolument aucun d’entre eux. Peter, c’était le bûcheron barbu un peu vioque, nan ? Très bien. « Même qu’il l’appelait chef quand il n’y avait pas de témoin.
_ Comment ils vont faire, pour détruire le Royaume ? »
C’était ça, la question importante !
« Et bien, t’as quoi de prévu la nuit suivante ? » Oh non, aussi vite ? Alors ça, c’était pas prévu, merde !
« Dis vite !
_ Ils prévoient de tout faire sauter demain en utilisant un îlot du Royaume Céleste. Il passait proche des cieux du Village Hunter ces dernières semaines. Je ne sais pas les détails, mais ils vont faire s’écraser l’île sur le bunker. Ils doivent avoir un système de guidage particulier, je sais pas. Mais ça se passera demain, plutôt tard dans la nuit pour attendre que tout le monde soit bien présent. Et ils font ça au nom du Dieu, je ne sais pas si tu connais.
_ Dieu ? Intéressant. »
Je ne dis pas plus. « Merci beaucoup Clem. Je te dois combien ?
_ Des vacances chez les vieux, et tu leur justifieras mon absence comme si c’était toi-même qui n’était pas là.
_ C’est cher payé.
_ Terminer Dark Souls sans perdre une vie était plus simple que la mission que tu m’as filé.
_ Merci pour tout.
_ Tu l’as déjà dit. Ciao.
_ Ciao. »
Téléphone coupé : Clem me réservait toujours son humeur maussade mais au moins, il avait été en tout point parfait.

  Après avoir envoyé toutes les informations à Marine, ma dernière bonne nouvelle sonna à ma porte. J’ouvris à Jeanne et me dépêchai de l’agripper pour l’embrasser tendrement sur les lèvres. Ses joues étaient rouges, elle pétillait d’enthousiasme et avait acheté une dizaine d’ingrédients variés.

« Pour ce midi, on cuisine du velouté indonésien !
_ On fait ça comment ?
_ Aucune idée, j’ai trouvé le nom de la recette avant de l’inventer. Coupe les oignons déjà, on verra pour la suite plus tard ! »
Tandis qu’elle faisait revenir les oignons avec du steak haché, elle me demanda si elle pouvait dormir chez moi ce soir comme c’était éventuellement prévu.
« Bah, désolé, mais va falloir que je me couche tôt. Y a eu des couilles sur Dreamland, faut que je contacte Damien très vite, on va avoir du boulot cette nuit. Donc, c’est peut-être mieux que tu rentres chez toi ensuite.
_ Mais attends, je vais pas te déranger, je vais même t’aider à dormir.
_ Tu vas m’assommer ?
_ Oh non, tu préféreras mon idée »
, elle avait ce sourire qui me faisait espérer le meilleur – je devinais et j’adorais déjà, « J’en suis sûre, tu seras flagada après. Tu travailles ce soir par contre ? » Et ouais, je travaillais ce soir par contre.

  En arrivant au Dream Dinner, toute l’équipe me fit un peu chier avec la Gazette de Montpellier, ils voulaient savoir si j’avais lu ce qu’on avait marqué sur nous. J’ouvris la page, cherchai, et quand enfin tombai sur le petit article qui traitait du Dream Dinner, je refermai le magazine avant de ne lire ne serait-ce qu’une seule ligne ou de voir le nombre d’étoiles qu’on avait.

« Pas envie.
_ Pourtant, c’est intéressant.
_ J’ai encore moins envie alors. Steeve, t’es en cuisine tout seul ce soir, Laura, tu places les gens, Shana et Matthieu, vous êtes en salle, et moi, je m’occupe du bar ! On n’est pas assez nombreux, y aura personne pour la plonge, j’irai faire un tour si on en a vraiment besoin, sinon, Holden s’en chargera demain matin. Les deux serveurs, je veux du peps, faut que vous assuriez. Je veux que vous tous, vous gardiez la même énergie que lors du soir de la visite, vous avez été parfaits. Allez, les premiers clients arrivent, honneur aux dames, tu t’en occupes Shana. »


  Pendant le service, je prévins Emy et Damien de tout ce que j’avais appris par Clem, sans le mentionner, dans leur tête, c’était moi qui avais joué l’espion, et ils furent tous les deux estomaqués de ce qu’ils avaient appris, ce qui me contenta légèrement, allez savoir pourquoi. Ouais, énormes problèmes en perspective si on ne faisait rien. La première hurlait qu’il fallait leur rentrer dans le lard, et le second, qu’il fallait protéger la seconde division – si on faisait ça cependant, il y avait des chances pour qu’ils ne dévoilent pas leur jeu. Il fallait les prendre la main dans le sac si c’était possible, parce qu’Emy et moi étions toujours suspectés. Je leur parlais aussi du fait que Peter vénérait non pas la Déesse, mais le Dieu, et ce changement de sexe perturba l’un et l’autre. Emy dit qu’on s’en battait les reins, et Damien, que ça soulevait de nombreuses questions. Parce que ce n’était pas des croyances, les dieux qu’ils invoquaient existaient réellement. Je repensais à cette aura qui avait arrêté une explosion, ça filait les jetons. Mais on serait peut-être fixés cette nuit.
Alors, à cette nuit.

__

« Gui, je t’attendais ! » Pas de bonne nouvelle en perspective, ce genre de phrases lancé aussi vite après le réveil signifiait généralement que les ennuis commençaient, surtout quand ils venaient de la bouche d’une mauvaise personne. Ça aurait pu être Jimbo, mais non, c’était Monsieur Lacroix – la surprise de l’identité me fit jouer parfaitement :
« Ouais ? Par rapport à hier soir ? Ça s’est passé comment ? »

  On alla rapidement s’installer à mon bureau, et pour me mettre encore plus la pression (s’il avait quelque chose à me reprocher), Mr. Lafleur était aussi présent et remplissait la pièce d’une odeur pestilentielle ; j’avais déjà senti son fumet à l’extérieur, mais maintenant qu’on était coincés, je comprenais mieux les rumeurs sur la perte de l’odorat du grand frérot. Je n’étais qu’à moitié présent dans la discussion, l’autre étant accaparé par les effluves cadavériques de la momie. Je n’étais pas très à l’aise, mais le visage de Lacroix ne semblait pas vouloir dire qu’il allait me transformer en barbec.

« Ton indic s’est foutu de nous. » Ça commençait bien. Je visualisais mentalement le chemin le plus rapide pour fuir avec l’aide d’une bonne dizaine de portails. Mr. Lacroix sortit un cigare et l’alluma avec un de ses fameux « jouets » qui avait ôté la vie à des dizaines de personnes la veille seulement. Lui était là, intact.
« Il a contacté plusieurs camps en même temps, j’imagine qu’il s’est fait un pognon fou : sur place, t’avais les mercenaires, moi-même, une blondasse avec son armée, ainsi que le Ed Free.
_ Ah ouais. Pas très fiable.
_ Tu connais pas très bien Dreamland, t’as pas à t’en faire, mais évite juste de passer par Relouland, c’est des petites connasses qui sont prêtes à tout pour avoir un bon article. »
Il souffla un énorme rond de fumée (je remarquai que son frère et lui avaient exactement la même position, avec une jambe posée en équerre sur l’autre et bien adossés au fauteuil), avant de continuer : « Si tu as le nom de ton indic, peut-être que je pourrais le corriger.
_ Ce n’est pas la priorité.
_ Oh non.
_ Selon la meilleure hypothèse, »
intervint Mr. Lafleur, « Ed Free et Fino étaient associés à un groupe de miliciens, ceux qui ont attaqué hier Mr. Lacroix, mais ils se sont retournés contre Fino ces dernières semaines. Ed Free et Fino sont donc pour le moment seuls et sans renfort.
_ Si on met la main sur Ed Free, on choppe Fino.
_ N’était-ce pas impossible de le retrouver ? »
m’enquerrais-je. Ils semblaient relax, n’avaient aucun soupçon sur ma véritable identité, mais pouvais-je en être aussi sûr ?
« Damien n’a pas vraiment cherché. Mais il paraît qu’il est proche du Ed Free et que celui-ci se sent traqué dans le monde réel. Ça sent la fin.
_ En bref, il y a un espion parmi nous, qui bosse pour Ed Free. Il n’est pas censé savoir que Damien le recherche »
, conclut Mr. Lafleur en haussant ses frêles épaules friables. Ils me regardaient tous les deux. Ils me soupçonnaient ? Je réfléchis quelques instants, et encore une fois, j’entrevoyais une lueur dorée vers le chemin de la victoire.
« Je crois que je sais qui se trouve derrière tout ça. Laissez-moi une petite dizaine de minutes, je vais confirmer les soupçons. » Ils s’en allèrent tranquillement.

  Ce fut plus tard Jimmy/Jimbo qui rentra dans la pièce avec son air de baroudeur indomptable, et c’était impressionnant, mais il n’était pas du tout aussi calme qu’il l’était d’habitude. En se posant devant moi, je notais tout de même le sourire suffisant chargé de colère, et je trouvais que cette expression ne lui ressemblait pas du tout. En imaginant son passé onirique et sa vie réelle avec le peu que je savais de lui, je me disais alors qu’il était tout comme moi, pas du tout dans son élément, et que c’était la première fois que la situation le dépassait d’autant. Il pensait pourtant que la balle était dans son camp et qu’il allait smasher.

« Ed, je pense qu’on ne s’est pas bien compris. Terra veut te tuer tout de suite en te dénonçant, mais j’ai pas envie qu’on prenne cette tournure. Alors, je te propose : tu me dis où est Fino, et je ne te dénonce pas sur le champ.
_ Tu briserais ta couverture ?
_ Sans aucun souci. Sauf que je te ferais prisonnier d’ici, j’en ai les capacités. »
Pour le moment, absolument rien d’imprévu. Mes mains gantées supportaient mon menton tandis que je considérais l’individu d’un air neutre en-face de moi. Pendant ce temps-là, j’imaginais qu’une partie de la première division allait faire s’écraser sur nous une petite météorite dans pas longtemps. Je soupirai, car un problème après l’autre, toujours, c’était plus simple à appréhender. Je déplaçai mon premier pion mental avec un air triomphant :
« Jimbo, j’ai une petite question. Est-ce que le nom de Soy te dit quelque chose ?
_ Non.
_ Adrien ?
_ Non plus.
_ Cris.
_ Cris ? J’ai une amie et une sœur qui s’appellent Cris. »
BIN-GO.
« Une d’entre elle est Voyageuse ?
_ Ma sœur l’était, puis elle a disparu, j’imagine qu’elle est morte depuis, on ne se parle pas.
_ Même dans le monde réel ?
_ Elle est en Afrique, actuellement, ça fait des mois et des mois que je l’aie pas vue, je crois qu’elle est au Kenya actuellement.
_ Ça t’intéresserait de savoir ce qui lui est arrivé ? »
Je l’avais complètement déboussolé, et je cachais mon sourire triomphant derrière un visage totalement indifférent, tel un vieux fonctionnaire en parchemin.

  C’était con, mais Soy et Connors avaient un lien, Adrien et Fino avaient un lien, et peut-être que tous les assassinés avaient un lien avec tous les chefs de Godland. C’était une mignonne petite théorie qui non seulement, fut confirmée par les révélations de Jimbo, mais qu’en plus, calma celui-ci. Il était surpris que les choses aient pris une telle tournure. Mais j’avais raison, donc : il y avait un lien entre les chefs de Godland et les victimes de Godland. Restait à savoir ce qu’on voulait camoufler : les liens devaient être coupés, personne ne devait savoir. Savoir quoi ? Que les chefs avaient un comportement bizarre ?

« Tu es Voyageur depuis combien de temps ?
_ Plusieurs années.
_ Tu avais perdu contact avec ta sœur ?
_ Oui.
_ Mais Oliveira et elle, elles se parlaient ?
_ Beaucoup, oui.
_ Ca expliquerait pourquoi elle se fait pourchasser, et pas toi en tous les cas. Ca a du bon, de quitter un peu le cocon familial. »
Jimbo n’était plus maître de la situation… Il avait plein de nouvelles informations, et n’était pas apte à décider la meilleure décision sans froisser ses alliés. J’achevai :
« Si je prends autant de temps et que je semble aider Godland, ce n’est pas pour vous trahir, c’est pour essayer de comprendre ce qu’il se passe, et sauver Cris d’ici. Est-ce que c’est mal ? »

  Pas de réponse. C’était bien, mijote un peu, mon gars… Laisse-moi une ouverture pour la dernière estocade, et je serai débarrassé du problème Terra une bonne fois pour toutes. En même temps de la faire payer pour ce qu’elle avait fait subir à Evan. Mais il se taisait, il n’en disait pas plus… Très bien, très bien, provoquons l’ouverture, construisons l’assaut.

« Parle-moi de Cris, histoire que je vois si je comprends ce qui se passe, avant que tu déclenches l’hallali.
_ C’est l’aînée de la fratrie, puis vient ensuite moi, puis Oliveira. Nos parents viennent de Roumanie et d’Italie. Ce sont des grands voyageurs, toujours pauvres. Cris est rapidement partie, je lui ai emboîté le pas quelques années plus tard, mais Oliveira est restée à la maison, ça a toujours été une fille tranquille. Des fois, on se retrouve, Cris et moi, mais ça fait bien sept ans qu’on ne s’est pas vus. Une ou deux fois sur Dreamland, mais on n’était pas très proches. Vu que la maison était le seul endroit où l’on pouvait retrouver la famille, Oliveira voyait plus sa grande sœur que moi, mais je voyais souvent la cadette. Et je ne sais pas quelle sorte de Voyageuse c’est, Cris, mais je ne pense pas qu’elle voudrait la mort de sa petite sœur, au contraire.
_ Trois Voyageurs dans la même fratrie.  Vous en avez de la chance. »
Je pensais à Clem. « Pas tant que ça en fait, mais c’est tout de même un beau coup. Et c’est ainsi que vous vous êtes liés à Terra et Fino pour comprendre, ensembles, ce qu’il se passait.
_ Oui... Enfin… »
Clic… « …Attends, qu’est-ce que tu as dit ? Non non, on ne savait pas pour Cris avant que tu en parles.
_ Trop tard, tu as dit oui. »
Il ne semblait pas comprendre, mais je me levais doucement, et fis : « Jimbo, je pense que t’as quand même un sacré cœur. T’es une bonne personne, tu penses pas à mal, tu fais facilement confiance. Et comme dirait Fino, ça fait de toi un couillon. T’as rien remarqué ? » Il cherchait du regard, un peu en panique, alors je lui donnai la solution.
« Ma boule de cristal, elle n’est plus sur le bureau… Elle est cachée pour que tu ne la voies pas s’allumer. J’ai prononcé Hallali, c’est le mot de passe pour parler avec la boule personnelle de Salomé, qui devait être en compagnie de Monsieur Lacroix et Monsieur Lafleur. » Je m’avançai en posant les mains sur le bureau et dis : « Espion démasqué. Tu as quelques secondes pour fuir, eux ne te laisseront pas parler après de tels aveux.
_ Immonde connard ! »
Je ne sus comment, mais avec l’aide de ses mains, il réussit à reconfigurer la salle – un jeu de plateau des années quatre-vingt-dix, sans aucun doute. Il se créa une porte de sortie par les murs, et se dépêcha de m’enfermer à l’intérieur, et hop, il disparut en bloquant l’accès qu’il venait d’emprunter. Je n’avais pas bougé, il n’était pas (plus) mon ennemi, mais je dis quand même à voix haute :
« Heureusement que les perdants ont toujours tort. »

  Quelques secondes après, une explosion ravagea complètement la pièce, et mes réflexes, reprenant le pas sur la contemplation, se dépêchèrent de me faire cacher sous le bureau tandis que des briques éparses étaient projetées n’importe où en vomissant des gerbes de fumée. Je constatai le ravage dans la salle, avec le bureau à moitié détruit, et des documents, près du mur explosé, qui volaient dans la pièce, en feu. La jouant à l’anglaise, je me relevai en tirant sur ma cravate pour resserrer le nœud :

« Ça se voit que c’est pas vous qu’avez passé des mois à faire les dossiers. » dis-je en regardant le trou béant qui s’était formé par la déflagration, derrière laquelle se dressaient Mr. Lacroix et Mr. Lafleur, droits comme des i, bien sages après avoir causé une pagaille monstre. Ils rentraient dans la pièce par la nouvelle ouverture, Mr. Lafleur en se justifiant qu’il n’y avait plus de porte, mais leurs craintes s’étaient fondées :
« Il s’est enfui, hein.
_ J’ai essayé de l’arrêter, mais il a des pouvoirs vraiment étranges. »
Je n’en dis pas plus, Jimbo n’allait plus revenir aussitôt. Et j’espérais pour lui qu’il allait vite rejoindre ses alliés car sinon, il serait mort la nuit prochaine. Pour le coup, on savait tous à quoi il ressemblait, et les volontaires pourraient chercher sa peau dès la nuit prochaine s’ils s’ennuyaient.
« T’as eu la bonne intuition, Gui. Mais j’aurais préféré qu’on se le fasse.
_ Au moins, il ne reviendra plus. Je ne donne pas cher de sa tête. Vous m’aidez à ranger maintenant ? »
Mr. Lacroix et Mr. Lafleur se regardèrent, sans sentiment, puis le premier dit au second :
« Nous avons des missions importantes, non ?
_ Des missions très mercenaires, il me semble, que nous sommes les seuls à pouvoir effectuer.
_ Précisément. »
, confirma Mr. Lacroix en agitant son doigt, et les deux firent volte-face en même temps, en me laissant seul avec le désordre. Ma tête passa à travers l’ouverture et je les remerciai convenablement :
« Merci, ducon et ducon ! »

  Au moins, ça m’arrangeait, je pouvais appeler Damien, la Baltringue et Emy, il était temps qu’on s’occupe de la première division et de leur petit météore énervé. Je restais comme vous le constatiez, très calme. Je n’avais aucunement peur de la météorite, je m’étais couché tôt, et mon pouvoir, dans la dernière des situations, me permettrait en m’y mettant à fond d’envoyer l’énorme débris du Royaume Céleste embrasser les montagnes d’à-côté.

  Ce fut Emy qui arriva en première, et me demanda, sans m’insulter à un moment ou à un autre dans sa phrase, pourquoi il fallait qu’on y aille à quatre, surtout alors que les deux mercenaires étaient à-côté. Mais tout simplement parce que si on appelait les deux zigotos, ils se dépêcheraient de faire un carnage sans trop réfléchir, puis ensuite, ils poseraient des questions aux cadavres. Nous au moins, on pourrait en profiter pour faire table rase et tout de même être utiles en obtenant des noms (en secret, lui dis-je, je voulais farfouiller dans le côté obscur des chefs de Godland). Certes, c’était un mensonge, je savais les deux assez professionnels pour rester maîtres de la situation et tirer les vers du nez… Si Emy était sceptique, je rajoutai :

« Ecoute ma grande, tu préfères un plan à trois avec deux mecs ?
_ Oui.
_ Et moi, avec deux meufs, parce qu’on profite mieux. Et si on est juste quatre, on profitera mieux.
_ Tu me parles, là. »
Et elle sourit en sortant ses flingues. Les têtes brûlées, je savais les amener là où je voulais : il suffisait que je dise ce que moi,  j’aurais voulu entendre.

  La Baltringue et Damien arrivèrent, en portant avec eux un énorme tapis enroulé avec eux. Ils venaient du stock d’Artefacts qu’on avait peu à peu aménagé, et on pouvait piquer dedans sans demander l’autorisation au Bureau parce qu’on était le Bureau. On sortit à l’extérieur sans qu’on nous pose trop de questions, on disait juste qu’on allait essayer, voir ce qu’il valait réellement, et une fois qu’on fut dans une place où il y avait très peu de curieux, on déroula le tapis, aux couleurs majoritairement rouges et orange, et on se plaça tous dessus. J’observais qu’on s’était mis tous les quatre en tailleurs, pour une obscure raison. La Baltringue demandait ce qu’il fallait faire maintenant, vu qu’on était quatre assis sur un tapis en place publique – un fait pas tout à fait anormal dans le monde des rêves.

« Bah, euh, tapis, vole. » Pas beaucoup de conviction, peut-être que l’Artefact l’avait senti, vu qu’il ne se passa absolument rien. Je regardai vers le ciel bleu magnifique, avec des grains de beauté de nuage, et effectivement, si on plissait les yeux, vers le soleil, on pouvait voir qu’il y avait un grain de poussière minuscule tout là-haut là-haut… Peut-être qu’on n’avait pas tant de temps que ça. Emy perdit patience, et frappa le tapis avec le poing :
« TU BOUGES, LA CARPETTE ?! » Fino l’adorerait.

  Le résultat fut là. Le tapis vrombit comme s’il était parcouru d’un frisson, et se mit ensuite à changer de forme. Au lieu de voler tranquillement en flottant dans les airs dans ce rêve bleu, il se transforma, tout simplement, comme de bien entendu. Ses formes s’allongèrent, puis il prit des courbes plus subtiles qui doucement nous enserrèrent pour former des murs, un toit, et au final, quand on regardait bien, nous étions maintenant dans un hélicoptère fait en tapis. Les pales en tissu se dépêchèrent de tourner, tourner, et tourner si vite qu’on ne les voyait plus et que toute la poussière des alentours se colla aux murs environnants, puis ensuite, on fut balloté légèrement, et on volait.

  Vu que j’étais en bonne place, je constatai que j’avais un siège ainsi qu’un levier grossier sur un tableau de commande tout en tissu, et Emy était à-côté, vraiment fière de son résultat. Je dirigeai le véhicule improvisé avec la commande et je dis :

« Quand on en aura fini, tu me feras penser à augmenter le prix qu’on lui avait fixé. »

  Et voilà, on volait complètement dans les cieux, et je prenais de l’altitude, de l’altitude, en ayant en ligne de mire la poussière de tout à l’heure, qui se mit rapidement à grossir. Je tournais autour d’elle pour éviter de monter en pic comme un sagouin, on n’avait pas de ceinture, mais je n’étais pas non plus très doux, vu qu’on pouvait remercier la carpette pour avoir des sièges dans lesquels la gravité nous envoyait. En quelques minutes de vol dans lequel on pouvait voir la ville devenir si petite qu’on pouvait la camoufler d’une main tendue devant le visage, on était maintenant au-dessus du rocher, et c’était composé de deux îles célestes en fin de compte : la première, de loin la plus grande, était juste un énorme plateau avec de l’herbe rêche par-dessus, et la seconde, collée à sa grande sœur par de puissants cordages, étaient une énorme boule de roche de trois cent cinquante mètres de circonférence, et des petites fusées blanches et rouges étaient collées sur ses flancs. On avait un Voyageur dans les environs qui devaient avoir eu la phobie de l’espace et qui allait contrôler le projectile assez précisément pour renvoyer le bunker de la seconde division dans les plus profonds des souvenirs… ainsi qu’une partie de la ville. Le plan était complètement dingue, je devais saluer son inventivité.

  Sur le grand rocher, qui ne devait pas faire un hectare, on pouvait voir une trentaine de personnes, dieu que ça faisait du monde, dont Peter le bûcheron, qui arborait une hache immense à la place du bras, dont les tranchants devaient faire ma taille. Cela éveilla l’intérêt morbide de la petite Emy, vu qu’elle pointa un de ses flingues vers l’île et déclara :

« Le chef est pour moi.
_ Tu le tues pas alors.
_ J’aurais voulu me prendre le chef, perso.
_ T’es pas assez fort, la Baltringue.
_ Qui dit que lui, l’est ?
_ Euh, la hache noire de deux mètres ?
_ OUI ! MAIS qui dit qu’il sait parfaitement la manier ?
_ Attends, t’as une petite trentaine de Voyageurs qui t’attendent, et tu chiales ? T’aurais déjà du mal contre l’un d’entre eux.
_ Entre Gui et Damien, je suis pas sûr que ça soit très intéressant.
_ On a des limites, hein, trente Voyageurs, on fait pas ça tout le temps non plus. Puis, y a pas de mur, ça va être une vraie mêlée.
_ Au moins, ça me ferait un bon trophée de guerre.
_ Le moucheron, je t’explique quand même, le boss est à moi. Si t’es pas content, je te fous une baffe et tu rejoins terre presto. Gui, Damien, des objections ?
_ Tu tues pas Peter.
_ J’ai compris maman ! Je dois lui changer sa couche, aussi ?
_ Ah nan Emy, tu fais pas la gueule alors que tu te tapes le gros thon !
_ Regarde là, tu vois ? Je parie que c’est Fried et Gabi.
_ … Bon, okay, je m’occupe de la masse de Voyageurs, ils vont enfin payer. Donc la Baltringue, tu me laisses les deux, ici.
_ J’allais justement dire que si j’avais pas le chef, je pouvais au moins m’occuper des deux.
_ Ah nan, chasse privée.
_ Mais comment ça chasse privée ?!
_ Je suis responsable d’une équipe dans un resto, n’est-ce pas Damien ?
_ Ouais.
_ Je peux te dire que frapper ses employés à un moment ou à un autre fait partie des fantasmes des supérieurs, n’est-ce pas Damien ?
_ Là, je te suis plus.
_ Mais y a personne d’autre d’intéressant !
_ Quand t’as joué l’appât hier, t’as personne qui te ruminait, qu’avait une sale gueule ? Là, le gros brun, je parie que c’est un bon morceau, un super adversaire.
_ Va te faire foutre, Gui.
_ Emy, aide-moi !
_ Genre, Gui, te planque pas derrière ta meuf.
_ Chuis pas sa meuf, il a déjà une dinde pour lui.
_ La dinde comme tu dis, c’est ma sœur, la débilos.
_ QUOI, SERIEUX ?!
_ C’est maintenant que tu t’en rends compte ?
_ Ah mais j’avais pas compris !
_ Euh, les gars, ils ont lancé le rocher. »
Tout le monde se retourna sous les paroles de la Baltringue. Les fusées étaient activées, les cordages étaient coupés, et l’énorme rocher prenait déjà de la vitesse, atterrissage violent dans moins d’une minute. « On est les pires sauveurs du monde.
_ Tant que je peux affronter Peter, vous savez… »


  Les deux bavards se prirent la tête dans le tapis suite à l’accélération violente que je fis, un braquage si énorme que la tête d’Emy percuta la mienne. L’hélicoptère était à soixante-cinq degrés sur le côté alors que je tournais, puis Damien gueulait :

« Je m’occupe de détruire le rocher ! » Et il ouvrit la porte d’un coup de poignet, faisant entrer un vent terrible et froid dans tout l’habitacle, puis il sauta comme un dingo, tête en avant et bras le long du corps pour gagner en vitesse.
« A nous, les enfoirés alors », commenta Emy en prenant un flingue dans chaque main, se tenant au bord du vide, la porte encore ouverte.

  On reçut des projectiles en tout genre, les Voyageurs nous voyaient arriver, mais on était trop proches pour qu’ils sabotent notre appareil plus que ça : dès qu’on fut au-dessus d’eux, à trois mètres, je mis l’hélico en position stable (pas dit que ce fut possible aussi facilement avec un vrai), et je rejoignis Emy et la Baltringue à la porte. J’étais au milieu et tous les Voyageurs nous faisaient face, depuis leur sol. Je fis craquer mes doigts avec violence, la bataille allait être difficile si je n’avais ni mon arme de prédilection, ni mes lunettes de soleil, ni mes portails, et y avait pas mal de Voyageurs… Aussi motivé que pouvait l’être la Baltringue, il aurait déjà du mal à s’en débarrasser de deux. Ça m’en laissait vingt-huit.

« Sautez, tous les deux, et partez vite. »

  Ce qu’ils firent, et dès qu’ils atteignirent le sol et qu’ils se protégèrent des premières attaques de glace, de stylet, de dague ou de lumière grâce à d’énormes stalactites de la Baltringue (il avait fait des progrès, le petiot), je sautai à mon tour, mais la main accrochée encore à l’hélicoptère : d’un geste brusque du bras, je le fis sortir de sa position stable, puis en faisant attention à ne pas me prendre les pâles en pleine tronche dans la manœuvre, je l’écrasai contre le sol. Ce ne fut ni très droit, ni très rapide, l’appareil faisait tout pour rester en vol, mais la direction que j’avais insufflé, et les soubresauts de sa fausse machinerie le firent s’écraser rapidement contre l’île, et comble de la surprise pour un tapis pliable, il explosa comme dans un vieux film d’action américain comme on n’en faisait plus (sauf en Amérique malheureusement). Il avait signé sa mort en se transformant en hélico, je n’y pouvais rien. Il ne manquait plus qu’il s’appelle Sean Bean, et c’était terminé pour lui. En tout cas, les Voyageurs n’avaient pas prévu le véhicule, ni son explosion (tout comme moi), et une bonne partie d’entre eux venait de se faire écraser ou souffler par la déflagration de flammes.

  Sauf que l’île céleste était non seulement plus plate que ce que je m’imaginais (ou plutôt, j’avais oublié), et que sous le choc, elle se cassa comme un tacos trop cuit se brise quand on frappe du poing dessus. Les gens qui hurlaient de douleur suite à l’attaque ne furent pas les plus impressionnants, ni le fait qu’un tapis ait explosé comme si le Major l’avait tissé lui-même, mais plutôt que l’île gigantesque se fissurait, puis peu à peu se brisait en mille morceaux tout en conservant sa gravité propre.

« MERCI GUI !!! »




  Pas de quoi, Emy soupirais-je en voyant ce fatras et les adversaires essayer de ne pas tomber. J’atterris sur un des plus gros blocs alors que mes premiers adversaires se dépêchèrent de venir me remercier, en sautant d’îlots en îlots, voire de blocs en blocs, pour se rapprocher de moi. Je leur rappelai un peu mon niveau, parce que là, ils m’attaquaient comme si j’étais le premier gobelin venu.

  Je ramassai une énorme pierre qui traînait près de mon pied et l’envoyai comme un titan sur le Voyageur le plus proche qui se le prit avant d’activer son pouvoir, le second, j’esquivai ses doigts en fer, tranchants comme le scintillement sur le bord le laissait imaginer, brisai le poignet du gars d’une frappe extrêmement sèche, le pris par le col et l’envoyai sur son pote qui tentait d’invoquer un truc, mais n’invoqua que son poto dans sa gueule.

  Je sentis ensuite une puissante énergie venir de dessous de moi ; je sautai à temps tandis que l’espace sur lequel je m’étais retrouvé avait proprement explosé comme si on l’avait chargé d’énergie. Mon œil chercha Gabi, c’était elle la responsable. Je dû tout d’abord repartir de l’autre bloc sur lequel je venais d’être car une hache puissante, essayant de toucher Emy qui virevoltait de rocher en rocher avec l’aide de ses pistolets aimantés,  le pulvérisa complètement. Je sautai deux puis trois fois de suite pour éviter que les bris sur lesquels je me trouvai n’explosent par le pouvoir de Gabi (qui était comme je le pensais, une petite connasse) , et me dépêchai de foncer vers elle en prenant soin de ne pas rester plus de trente secondes sur le même caillou (et quand je disais caillou, ça allait de la taille d’un gros rocher à un assez bon espace pour danser un slow, ne vous trompez pas, y avait surtout de ces derniers).

  Un gars avec des mains énormes tenta de me chopper mais mésestima complètement le bond que je pouvais faire : sa pogne n’attrapa que du vide, moi, j’avais sauté sur le côté, avais rebondi sur un rocher et revins sur lui pour lui envoyer une tatane monstre qui le mit KO et le projetai sur un autre îlot. Je fis ensuite une magnifique roulade verticale pour éviter une Voyageuse qui plongeait sur moi, fis un bond sur un îlot pour éviter crocodile gigantesque (dont je pétais la colonne vertébrale d’un coup incroyable) avant de sauter pour esquiver des shurikens, frapper latéralement comme un dingue un gros rocher de trois fois la taille d’un ballon de foot pour punir l’invocateur de crocos. Heureusement, on ne m’attaquait pas tous en même temps, certains cherchaient des situations stables ou à récupérer les corps que j’envoyais, seuls les plus dingues ou ayant le pouvoir le plus approprié venaient me chercher.

  De son côté, la Baltringue se débrouillait très bien en profitant de son pouvoir : les stalactites utilisant la terre, il avait tendance une fois son pouvoir déclenché, à récupérer toute la roche de l’îlot, faisant qu’il les étirait au final à sa guise et s’en servait de ponton pour esquiver les attaques ennemies, ou faire échouer ces dernières en les déséquilibrant. Et Emy, elle, voltigeait avec une grâce vraiment étonnante pour une fille à la bouche couverte de jurons, afin d’éviter la hache retenue par une chaîne de Peter – effectivement, c’était un gros morceau, et il faisait plus de mal que de bien pour son propre camp, au vu de son arme gigantesque qui tranchait sans distinction les îlots des alliés et des ennemis.

  Je pris à la main un énorme caillou que j’envoyais contre un ennemi qui agressait un peu trop la Baltringue, plutôt bien blessé au bras, et ce dernier me remercia en me le renvoyant pour déstabiliser un adversaire qui avait allongé son cou pour me mordre avec des crocs d’enfer, avant que je ne le termine. Je hurlai STALACTITE ! quand je sentis que mon caillou allait exploser sous l’impulsion de Gabi, et la Baltringue eut le réflexe d’en créer un sur un îlot voisin pour que je puisse ré atterrir dessus sans rester à la merci des autres Voyageurs. Pour que juste après, je me prenne Emy en pleine poire qui venait d’être projetée par la force titanesque de son adversaire.

« Merci Emy… » dis-je entre mes dents et en constatant qu’on tombait tous les deux dans le vide.
« Roh, ta gueule et accroche-toi. » Ce que je fis, et elle activa son pouvoir pour qu’on remonte dans les airs et qu’on puisse poser pied sur un rocher assez stable. D’un coup gigantesque qui me fit très mal au pied, je décalai la hache qui cherchait à nous pulvériser dans les airs, maniée par un expert il semblerait, en frappant en plein dans le plat. Le bruit de l’impact ressembla à un coup de tonnerre, et moi, j’avais pété des phalanges.

  On retourna au combat, et je sautai de pierre en pierre, les fragments se faisant de plus en plus petits, évitant les explosions de Gabi, et quand je fus assez proche, c’était évidemment Fried, à moitié transformé en homme-arbre, qui venait m’affronter pour protéger sa partenaire ; plus à ma droite, c’était la Baltringue et Saphir, la blonde imbécile, qui se livraient un beau duel. Puis une sorte de gars arriva en renfort, avec des fusées sur les poings. La bouche et la voix à moitié difformées par sa transformation, Fried m’envoya son bras gigantesque.

« Je t’avais prévenu, Gui !
_ Et moi donc ? »


   Je frappais son bras pour parer le coup, mais lui-même tint le choc, il était solide. Je sentis la grosse pierre sur laquelle j’étais posée qui allait bientôt exploser, et je fis le petit sourire que Fried détestait tant. Je sautai légèrement en arrière, et envoyai l’îlot sur lequel je me trouvais en plein dans sa face d’un coup de pied. Par manque de réflexe, de vision ou de capacités, Gabi ne put arrêter l’explosion avant qu’elle ne se déclencha, et son collègue de toujours reçut une pierre qui explosa à son contact. Il hurla et une partie de lui prit feu, mais je m’étais déjà désintéressé de lui et allai terminer le travail sur la pauvre fille qui me faisait chier depuis le début.

  Gabrielle n’était pas quelqu’un, ni de particulièrement intelligente, ni courageuse. Je sais, je disais ça en partie parce que je la détestais, mais aussi parce qu’en me voyant approcher d’aussi près, se souvenant peut-être de la raclée que je lui avais mise, elle se défendit à peine et reculait bêtement sans trop savoir quoi faire. Ma main récupéra sa tête, puis la faisant tomber d’une poussée incroyable, j’éclatai son crâne contre le sol si fort que celui-ci manqua de se fissurer complètement en différents endroits.

  De l’autre côté, Emy était aidée par la Baltringue pour soumettre le grand Peter (il s’était débarrassé des deux ? Fortiche), et celui-ci, contre deux adversaires, se mit à peiner, jusqu’à laisser des failles dans sa défense que mes deux alliés utilisèrent. Bientôt, Peter était sur le sol, complètement crevé, saignant de différentes blessures. Je jetai un coup d’œil vers le sol, que l’on distinguait à peine au vu de la hauteur de l’île, mais rien ne semblait avoir particulièrement endommagé la ville. Je pensais que Damien avait réussi à atterrir sur le météore comme désiré, et qu’avec son pouvoir, il l’avait complètement désagrégé comme nous, on avait désagrégé l’île. La Baltringue, blessé de partout, était lui aussi allongé sur le sol, tirant la langue de fatigue comme un chien après une longue balade dans la montagne, et Emy, qui souffrait d’à peine quelques contusions, était elle aussi penchée près du vide à vérifier où se trouvait Damien. Pendant qu’elle se reposait, je checkais mes blessures : mes poings avaient morflé et je souffrais de quelques contusions ici et là, mais je n’avais rien de grave. J’allais vers Peter, j’allais avoir quelques questions à lui poser.

« Salut chef. Votre plan a échoué malheureusement.
_ A bas la Déesse… »
soufflait-il à travers sa barbe gorgée de sang. Il en cracha encore plus, et il y avait de la salive.
« On a des notions de théologie ? Pourquoi, elle t’a fait quoi, la Déesse ?
_ Elle est fausse. Seul le Dieu est vrai, seul le Dieu connaît la vérité… »
Mes sourcils froncèrent à peine ; voici une information dont Carnage ne saurait rien.
« Vas-y, dis m’en plus.
_ Hin hin… Certainement pas… Je ne dirai rien, même sous la torture…
_ T’es sûr de ça ?
_ Je suis fier de servir le Dieu… »
Il était trop faible pour supporter des coups en plus, et il semblait assez fanatique pour tenir sa promesse de silence. J’avais déjà ça, je pouvais pas trop me blâmer.

  On fut rapidement rejoint par Damien, Mr. Lacroix et Mr. Lafleur, Salomé, et cinq autres Voyageurs de Godland qui réussirent à se poser sur le grand îlot où nous étions sans que je ne sache comment, mais j’imaginais que Mr. Lacroix n’était pas étranger à cette intervention, vu comment il était essoufflé (stoïque comme il était, il n’avait pas aimé l’utilisation abusive de son pouvoir). Salomé connaissait déjà la situation, Damien avait réussi à descendre et détruire l’île céleste et à leur expliquer tout le barzouin. Ils virent en détail les faits, et se dépêchèrent de s’attaquer aux traîtres qui n’avaient pas encore reçu leur ration de pain, ou pas assez. Subtilement, quand personne ne me regardait, je frappai Peter dans la gueule pour l’évanouir. Pas besoin de transmettre les informations à tout le monde, j’allais prendre l’avantage sur Godland avec ce qu’il m’avait dit. Je cherchai Emy du regard, qui était au bord du vide à profiter de la vue et qui me criait :

« Gui, viens avec moi ! La vue est magnifique ! T’as le soleil, il va bientôt se coucher ! Faut qu’on s’embrasse ! »

  Je secouai la tête, fis mine d’être dépassé par cette pauvre fille folle, mais marchai pour la rejoindre vers le vide et le paysage magnifique qu’il devait y avoir. Sa stature, ses mains, ses yeux surtout, oh oui, ses yeux, tout respirait la tendresse et la tranquillité. Encore une fois, on pouvait deviner à quoi ressemblait Emy quand elle ne rêvait pas. Je l’aimais énormément quand elle n’appuyait pas sur ses penchants de grossièreté. Elle était heureuse d’avoir sous ses pieds ce magnifique paysage, et elle le serait encore plus si je daignais m’approcher encore pour partager ce moment avec elle, c’est ce que me chantaient ses yeux, son sourire.
Jusqu’à ce qu’ils changent complètement, sous l’effet de la peur.

  La hache sortit de sous terre d’une puissance à couper le souffle, encore maintenue par sa chaîne ; je me retournai, et constatai que Peter n’était pas tout à fait assommé. Je n’eus pas le temps de faire quoique ce soit, juste de voir que Mr. Lafleur, le plus rapide d’entre tous, fonçait déjà vers le chef de Godland pour le mettre hors d’état de nuire une bonne fois pour toutes, mais il n’y arriverait que dans une seconde, et pendant cette seconde, tout se joua. Le tranchant de la hache gigantesque me visait, pile au centre, pour me découper. Et juste après, Emy me poussa avec une force dingue, que je ne lui soupçonnais pas, et elle para le coup comme elle put avec ses deux flingues. Ils tombèrent en morceaux sous la violence de l’attaque, et elle-même fut projetée… projetée si loin qu’elle rejoignit le vide vers lequel elle m’avait invité.

  Il n’y eut plus de réflexion à ce stade-là, je fonçai vers elle, je sprintai, je la voyais perdre pied et tomber là où personne ne pourrait plus la récupérer, je voyais qu’elle saignait abondamment sous le sein droit, et je voyais qu’elle n’avait aucune solution pour se sortir de là. Je courus plus vite encore que ce dont j’étais capable, je remarquai pendant ma course de quelques pas si rapide que certains noobs ne m’auraient pas vu foncer, que j’allais la manquer, qu’il fallait que je saute avec elle et que quand je l’aurais rattrapé en plein vol, je pourrais utiliser une paire de portails pour me tirer de là, couverture ou pas couverture, Fino ou pas Fino, il y avait des limites à ce que j’étais capable de laisser passer sous sang chaud. J’allais sauver Emy en sacrifiant Gui, voilà, c’était pris.

  Je m’apprêtai à sauter pour la rejoindre, alors qu’au ralenti, elle était déjà à deux mètres en-dessous du niveau du sol, un petit élan et…
Vlaaam ! je fus ramené à terre si fort que ma respiration en fut coupée. Le visage d’Emy, stupéfaite, tordu par la douleur et la surprise, disparut de mon champ de vision. Mr. Lafleur était sur moi et m’empêchait de bouger, me disait qu’on ne pouvait plus la ramener et que je ne pouvais pas me suicider. Je lui hurlai de me lâcher, sans comprendre encore ce qu’il faisait sur moi, et il tentait de me calmer, c’était trop tard. Non, c’était pas trop tard ! Les bottes de Mr. Lacroix sautèrent, mais il s’arrêta dans les airs à son tour, comme supporté par une dalle invisible, et il dit lui aussi :

« Elle est trop loin, c’est trop tard. » ARRÊTEZ DE DIRE CA !!! Mais que pouvaient-ils dire d’autre ?

  Emy ne fut qu’une petite boule, puis un petit point qui se rapprochait désespérément de terre. Puis à un moment, je ne la vis plus. C’était pas possible… Mon dieu, c’était pas possible. Je hurlai à nouveau, je ne sus pas quoi, certainement un juron, ou une flopée, hagard, ne comprenant pas comment tout pouvait se jouer aussi vite, à une petite seconde de négligence, et Salomé de demander, moins anxieuse qu’imperturbable :

« Mais qu’est-ce qui s’est passé ?
_ Emy a été balancé dans le vide. J’ai arrêté Gui avant qu’il ne fasse de même, pour la chercher »
, synthétisa avec une pointe de tristesse Mr. Lafleur en se détachant de moi, puis en se relevant. Mr. Lacroix se baissa pour m’aider à me relever, et il murmura :
« Je suis désolé, Gui, sincèrement. Si j’avais été plus rapide… Je m’en veux… » C’était ma faute… J’étais persuadé de l’avoir assommé, j’étais persuadé qu’il ne ferait plus rien et que le combat était terminé, qu’on n’avait plus rien à craindre. J’avais manqué de vigilance pendant une seconde, et voilà ce qui était arrivé… « J’aurais voulu dire que vous étiez des héros, mais là… je pense que tu as besoin de repos. Suis-moi, Gui, on va redescendre… »

__

  Je me réveillai le lendemain près du corps nu de Jeanne, ne captant toujours pas ce qu’il venait de se passer, essayant de relier les points dans ma tête sans trouver une forme compréhensible. Je sortis de mon lit, j’étais incapable de rester dedans, et afin de ne pas perturber le sommeil agité de la fille, je partis dans la salle de bain, fermai délicatement la porte et me regardai dans le miroir afin de… je ne savais pas fixer un truc. On pouvait voir au sommet de mon crâne, ou sous ma bouche, des poils blonds qui réapparaissaient. Mais je ne voyais qu’Emy qui tombait… Je n’eus même pas le courage de lui envoyer un SMS, est-ce que vous envoyiez des messages à vos grands-parents morts ? Elle venait de mourir sur Dreamland… Elle allait peu à peu oublier toutes les aventures qu’elle avait passé là-bas, elle allait oublier toute la camaraderie, certes, toute discutable, de Godland, elle allait m’oublier, moi, alors qu’elle avait été une des personnes que j’appréciais le plus et avec qui je passais le plus de temps cette dernière année. C’était pas possible, c’était pas possible !

J’aurais pu la sauver ! J’aurais pu me défaire de Mr. Lafleur et sauter quand même, je l’aurais rejoint rapidement en utilisant des paires de portail, il n’y avait aucun problème ! Mais quand le mercenaire m’avait capturé, mon sang avait refroidi, et la partie rationnelle de moi m’avait rappelé tout ce que ça impliquait de sacrifier Gui maintenant et m’avait cloué là, sans plus être capable d’une autre réflexion consciente. J’étais resté bouche bée, spectateur de l’horreur, sans réfléchir, et si je n’avais pris d’autres initiatives, c’est parce qu’en mon for intérieur, je ne voulais pas être démasqué. Depuis quand étais-je devenu une personne aussi ignoble ? Qui sacrifiait ses amis pour remplir sa mission ? Etait-ce parce que j’étais trop sérieux et que je voyais à long terme ? Etait-ce parce que je penchais vers le côté sombre de moi, que Fino et d’autres avaient décelé, et que les vies des autres devenaient moins précieuses à mes yeux ? Qu’est-ce qui en moi, m’avait plaqué au sol aussi fort que la prise de Monsieur Lafleur ? Jusqu’où étais-je devenu un enculé ? Un enculé de connard de merde ?!

  MERDE ! Je me regardai dans le miroir, les épaules qui montaient et descendaient, sous la respiration et la haine, je regardai dans les yeux l’assassin d’Emy, qui n’avait pas bougé la moindre parcelle de son cul pour sauver cette dernière. Il y avait Gui dans le miroir, et moi, j’étais Ed, à moins que ce ne fut l’inverse, et c’était très simple : l’un voulait tuer l’autre, et vice et versa. Il ne pouvait pas y avoir deux inconscients différents dans le même corps. Ed et Gui se miraient dans le miroir, se jaugeaient, se renvoyaient la balle de la culpabilité. Qui était celui qui avait plaqué l’autre au sol lorsqu’il fallait aider Emy ? Ed se serait dépêché de la sauver, mais de peur de louper sa mission, serait-il allé sur le chemin inverse de ses principes ? Et Gui, qui appréciait Emy plus que tout, aurait eu le culot de se dévoiler devant tout le monde, mais se disait-il qu’il n’avait pas envie de se tirer autant de balles dans le pied alors qu’Emy au fond, n’allait pas mourir vu qu’elle vivrait encore dans le monde réel ?

  Tu délires Ed, arrête, Ed et Gui sont la même personne, cherche pas du mélodrame pour te justifier… Allez viens, t’es fatigué, t’as envie de te reposer, t’as pas la tête claire, là, t’avais eu un long sommeil, pas mal de péripéties… Repose-toi, essaie de te rendormir même s’il est dix heures du matin, pense à autre chose, prend du recul… Ne te déteste pas autant.
Oh si, que je me détestais autant, oh si, il le fallait. Si je me pardonnais de plus en plus facilement… Jusqu’où je me permettrais d’aller la prochaine fois…


FIN DE L'ACTE VI
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MessageSujet: Re: Gods, King and Baby Seal Lun 23 Jan 2017 - 22:32
FLASHBACK 6/ INJUSTICE





« Le Voyageur Alfonso Denìs, pour avoir patrouillé sur les terres du Royaume de la Table Pentagonale… » Au titre de leur contrée, les immenses chevaliers en cercle frappèrent leur poing sur leur cuirasse. « … malgré l’interdiction aux Voyageurs d’y poser leur pied et la Loi qui leur hôte toute défense, est condamné à la décapitation par notre capitaine, récemment promue, Terra Cyn, qui, en portant allégeance à la Garde, ne fait plus partie du Royaume des Cow-Boys, mais du Royaume de la Table Pentagonale. » Les armures résonnèrent un nouveau coup, la Capitaine-Commandante Evara, dans son imposante armure de cérémonie dorée, continua. « L’exécution aura lieu ici même, et maintenant… » Elle plia son rouleau, mais continua à parler à la foule constitués des gardes. « … En le tuant et faisant briller la justice, la nomination officielle de Terra comme capitaine sera officielle, et aussi indestructible que les liens qui nous unissent. Capitaine Terra ! Avancez-vous ! »

Cent cinquante chevaliers de la Garde formaient un carré parfait, un nouveau périmètre à la cour de même taille, et pas un ne dépassait, tous se tenaient droits, avec leurs casques les recouvrant – Terra pouvait tout de même les reconnaître. Mais elle n’avait pas envie de jouer à ce jeu alors que sous le soleil qui coulait lentement de son zénith, quand la température était à son paroxysme, elle avait l’impression de faire la mauvaise chose.

Dakota-Summers, sa ville natale, s’était faite totalement anéantir par Force Voyageur, et tous ses habitants, tous ses amis, s’étaient faits massacrer devant ses yeux, mourant en pagaille sous les incendies, les pouvoirs des agresseurs. Ne cédant pas à un traumatisme comme d’autres auraient pu faire, elle avait décidé de se lever contre l’injustice que représentait les attroupements de Voyageurs et de rejoindre pour cela le seul groupe qui semblait efficace et qui ne se laissait pas aller à la tendresse : les Chevaliers de la Table Pentagonale. Elle s’était rapidement rendue compte qu’ils étaient un groupe très refermé sur eux et très patriote. Malgré leurs attachements à la justice, ils détestaient les étrangers, et elle avait eu énormément de mal à se faire accepter en tant que nouvelle recrue. Faisant des progrès ahurissants, s’entraînant deux fois plus que tout le monde, se distinguant par son sens du combat ainsi que par sa volonté, elle réussit à gagner, en moins de deux ans, le grade de capitaine, dont elle allait goûter dans pas longtemps les premières heures. Peu de chevaliers l’avaient complètement acceptée parmi eux, mais Eurydice, Nikos, Vallette et Sanne avaient abattu leurs barrières et l’avaient considérée comme une amie… qui en plus avait du mérite.

Ses quatre amis justement l’encourageaient discrètement à rejoindre le centre de la cour où se trouvait la Capitaine-Commandante dont l’armure luisait au soleil, le prisonnier encagoulé, et tatoué pour le priver de ses pouvoirs, à genoux, ainsi qu’une simple petite butte de pierre. On força le prisonnier à coller sa tête contre le minable échafaud, et celui-ci hurla malgré la cagoule :

« JE VOUS EN PRIE ! JE N’AI RIEN FAIT DE MAL ! JE PEUX PARTIR DE VOTRE ROYAUME ! LAISSEZ-MOI, JE VOUS JURE QUE JE N… » Il reçut un coup de pied d’Evara si costaud que son bec en fut cloué. Quand Terra s’approcha à pas lents, la Capitaine-Commandante dégaina une épée magnifique et la lui tendit :
« Voici Libur. Elle t’appartiendra quand tu lui auras fait goûter le sang des pêcheurs. » Terra soupesa l’épée, impressionnée par ses finitions, alors que le Voyageur essayait de clamer son innocence. Evara le fit taire à nouveau, par trois coups, et demanda à Terra de faire son office.

Sauf que c’était la dernière chose que voulait la Capitaine. Elle était venue intégrer ce groupuscule pour affronter les injustices commises par les Voyageurs, mais elle ne s’attendait pas à décapiter quelqu’un dont le seul crime était d’être un simple passant qui n’aurait pas dû s’égarer au mauvais endroit. Elle dit à voix basse à sa supérieure, en essayant de ne pas paraître trop troublée :

« Commandante, êtes-vous certaine qu’il mérite la mort ?
_ La loi est.
_ Commandante, avec tout mon respect, je ne pense pas que ce Voyageur la mérite. Pour mon intronisation, peut-on prévoir un véritable criminel ?
_ Capitaine Terra, l’ordre a été donné. Qu’attendez-vous ? »
Terra fixa sa supérieure, patienta un long moment, indécise, mais elle ne pouvait pas aller à l’encontre de ses sentiments, même si elle haïssait les Voyageurs.
« Commandante, je conteste cet ordre ! » Elle l’avait clamé plus fort, pour que sa décision fut publique. Les chevaliers bougèrent légèrement, prêt à répondre aux demandes de leur chef.
« Capitaine Terra, comment osez-vous ! » Celle-ci se recula tout de même, elle ne portait pas d’arme, et Libur était une épée très spéciale.
« Je demande à ce que ce prisonnier écope d’une autre peine moins extrême.
_ Chevaliers ! Devant cet acte d’insubordination, saisissez-vous d’elle ! »


Les cent cinquante soldats dégainèrent leur épée d’un seul mouvement, et se rapprochèrent alors de Terra et de son prisonnier, l’encerclant de plus en plus près. Les quatre éternels compagnons de Terra, Eurydice, Nikos, Vallette et Sanne, essayèrent de calmer le jeu, et quand ils se rendirent compte que plus rien ne pouvait arrêter la bagarre, se rangèrent au dernier moment, surprenant le reste des agresseurs, du côté de leur amie. Il y eut une certaine forme de tension qui fit patienter les chevaliers quelques secondes, à moins de cinq mètres de leurs ennemis, mais alors qu’ils allaient donner la charge finale, un cri impérial les arrêta :

« Que se passe-t-il donc ici ?! » Un vieillard enroulé dans de riches habits fit irruption en sortant d’une tour, légèrement surélevé par rapport au reste de la cour par un escalier d’une dizaine de marches. « Arrêtez cette folie. Commandante ! Au rapport !
_ La chevalière Terra, sur le point de devenir capitaine, a décidé de ne pas abattre le Voyageur prisonnier, Conseiller.
_ Pour quels motifs ? Chevalière Terra, je vous écoute.
_ Je ne pense pas que marcher soit un crime qui mérite d’être puni par la mort.
_ Les Voyageurs sont nocifs ! »
, pestiféra Evara en montrant les dents, mais le Conseiller calma le jeu.
« Ils le sont, oui, ils le sont. Mais je trouve cette démarche très osée, chevalière Terra, bien qu’elle ne manque pas de fondement. » Il se racla la gorge en parchemin, et prononça, solennellement, rapidement pour éviter que les rancœurs ne survivent trop longtemps, à toute la cour : « Nous avons tous à cœur la justice pour tous ! Elle se traduit autant par des valeurs à respecter que des punitions à attribuer. Cependant, même s’il serait facile de croire que la justice est universelle, elle peut emprunter plusieurs chemins, tous bons, ou tous fallacieux. Je comprends ainsi l’acte de la chevalière Terra, et l’accepte parmi les Capitaines. Je comprends aussi la plainte de la capitaine-commandante Evara, et vais attribuer une punition aux cinq défenseurs du prisonnier, en reconnaissant le courage dont ils ont fait preuve, ainsi que de leur camaraderie. Il y a eu certes un égarement que personne ne pourra nier, mais aussi un esprit pur que je ne saurais ignorer. L’insubordination est un crime grave, mais ne pas écouter son cœur l’est tout autant. »

Après cet incident et que Terra se fut excusée auprès de sa capitaine-commandante, et eut remercié pendant plusieurs minutes la compréhension de son bienfaiteur, le Conseiller Togaime, un vieux sage que tout le monde appréciait pour ses traits d’esprit, elle fut canonisée capitaine et on lui accorda le droit de porter Libur – il était dommage dans la foulée, que ses anciens pairs ne partagent pas cet enthousiasme et la considère encore moins qu’avant après cet acte de rébellion. Seuls ses compagnons, dont elle mesurait la valeur seulement après cet épisode la félicitèrent chaleureusement. En attendant qu’on eut à lui confier une mission ingrate, ne pouvant punir les capitaines comme les soldats, ses quatre amis durent cependant, par symbolisme, protéger le Voyageur Alfonso dans sa cellule au lieu de dormir jusqu’à ce qu’on trouve une punition plus appropriée.

Ils ne purent donc pas assister Terra dans l’énorme banquet qui félicita sa promotion, et rassemblant seulement les plus hautes pontes des chevaliers de la Table Pentagonale. Elle ne connaissait pas la plupart des têtes, mais au moins, les autres capitaines et autres supérieurs n’étaient pas en froid avec elle malgré l’incident. Ils l’encouragèrent chaleureusement, avaient eu vent de son parcours et s’en montraient agréablement surpris. Elle but un peu, on chanta autour de la grande table, et même si Evara ne se laissait pas contaminer par l’ambiance générale, elle n’essaya pas de faire la tête et s’autorisa même à parler à Terra pour dire que l’incident était clos et qu’elle respecterait autant la décision du Conseiller que son grade qu’elle avait amplement mérité. Le dîner et la beuverie durèrent bien quatre heures, et ce fut en pleine nuit que Terra put sortir pour aller se coucher dans sa nouvelle chambre.

Elle passa toutefois dans le donjon où ses compagnons se trouvaient afin de les remercier à nouveau et les soutenir dans leur dure épreuve. Elle monta comme elle put les dizaines de marche extérieures qui menaient aux prisons, et ouvrit la porte difficilement. L’esprit légèrement embrumé par l’alcool et l’euphorie, elle mit cinq secondes avant de pouvoir pousser le battant (il fallait juste le soulever légèrement en même temps) et de se retrouver à l’intérieur d’un couloir sombre, si peu emprunté qu’aucune torche n’était allumée, les meurtrières filtrant les rayons lunaires étant assez suffisants. De toute manière, il n’y avait presque pas de prisonnier pour s’en pl…

« AAHAAAAH !!! » Un hurlement de douleur, désespéré.

Terra dégaina son arme et fila à toute vitesse vers le bruit, un autre hurlement qui recommença. Elle mit quelques secondes à rejoindre sa destination, alors que son intuition la mettait mal à l’aise. Ces cris, ne venaient-ils pas de voix qu’elle connaissait parfaitement ?

Terra arriva sur le lieu, au cachot où le Voyageur était censé être menotté… sauf qu’il ne l’était pas du tout. Il avait réussi à s’échapper elle ne savait comment d’une des menottes au poignet, s’était accaparé la dague de Sanne et s’était détaché avec une vélocité incroyable… C’est ce qui lui sembla quand elle vit le carnage qui avait lieu dans la salle, tout près de la cellule où il aurait dû être installé : Sanne était égorgée et un filet de sang nourrissait les rainures des pierres, Eurydice avait une partie du visage arrachée et l’armure détruite, Nikos, si doué naturellement pour le combat, avait un bras brisé et la gorge arrachée par une puissance venue d’ailleurs, quant à Vallette, elle avait reçu une épée en travers du ventre, puis de la bouche… Et au milieu d’eux, le Voyageur – Alfonso, c’était ça ? – le Voyageur au milieu du massacre, une dague et une épée ensanglantées dans chaque main, qui respirait très fort après la violente bataille qui avait dû se dérouler. Il était un peu blessé à l’épaule et au visage, mais se tenait bien. Terra leva sa nouvelle épée, stupéfaite, ne parvenant pas à assimiler toute l’entièreté de la scène et la mort de ses camarades. Elle était partagée entre le deuil, essayer de les sauver et arrêter tout de suite cet intrus. Elle hurla à l’intéressé :

« ILS T’AVAIENT SAUVE LA VIE !!! » Alfonso ne répondit pas. Terra ne voulait pas qu’il réponde, elle se mit en garde et hurla sur le même ton : « POURQUOI ?! TU AURAIS RETROUVE TA LIBERTE !!! » Le Voyageur fonça vers elle, vu qu’elle se trouvait sur le chemin de la sortie.

Le combat qui s’en suivit manqua de peu de détruire l’entièreté de la tour, mais Terra en sortit victorieuse, sans une égratignure. Elle cracha sur le corps du Voyageur gémissant, qui bientôt, disparut dans un nuage de fumée. Au final, si, ils étaient tous pareils, ces salopards. Elle comprenait mieux Evara.

Elle ne savait pas que quelques temps plus tard, à l’aurore et alors que tout le monde avait été informé de ce qui s’était passé pendant la nuit, le Conseiller Togaime servit une corne de vin rouge à Evara, et ils trinquèrent tous les deux.

« C’est comme ça qu’on obtient un bon capitaine, Capitaine-Commandante, rien de plus qu’un peu de malice et un peu de magie. Ainsi qu’une sévère punition. » Il désigna un papier sur son bureau. « Vous avez sur ce parchemin la nouvelle affectation de Terra : une nouvelle organisation de Voyageurs dangereux a fait son apparition, qu’elle enquête donc dessus. Après les ravages de Force Voyageur et cet ‘incident’ nocturne, je pense qu’elle fera un excellent travail. »
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Gods, King and Baby Seal

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