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Gods, King and Baby Seal

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MessageSujet: Gods, King and Baby Seal Lun 19 Déc 2016 - 3:06
I

MORT




1/ ONE ED, ONE ED FREE FOUR !!!!




  Déjà, ça partait mal ; s’il y avait bien une chose que Fino détestait dans le mysticisme, c’était son côté spectacle pour impressionner les premiers abrutis venus parce que ça témoignait de la qualité médiocre de la madame Irma qu’ils avaient en face d’eux. Le bébé phoque avait pénétré dans une tente de petite taille, de couleur pourpre délavé, et dans laquelle sentaient tant d’encens différent que certaines personnes avaient pu écoper d’un cancer de la narine. En-face de lui, une petite vieille à la peau olive, au nez proéminent, oreilles pointues, ratatinée sur elle-même notamment à cause de sa position assise et de son dos bossu, et entre eux deux, une simple table modeste sur laquelle était reposée (bonne chance pour deviner) une boule de cristal luisante. Fino notait un éclairage avec des fées lumineuses qui tournaient à vitesse uniforme en rond dans la tente, et que la vieille portait des dizaines et des dizaines de bijoux. Il ne voyait pas en quoi énerver le touriste en lui montrant que même une clocharde en roulotte pouvait avoir plus d’argent que lui était une bonne idée marketing, mais il n’était pas ici pour du management de bohémiens. La vieille se mit à dire (en gémissant entre ses rides) :

« Entrez, entreeeez, pauvre âme en peine, et bienvenue chez…
_ Irma ? »
, tenta ironiquement le phoque, qui prit de cours la diseuse de bonne aventure en plein cabotinage. Elle chercha rapidement un autre nom à se donner et ajouta, presque hésitante :
« … Noémie…
_ Bon, okay Irma, j’te fais le topo carré pour pas que tu me la joues à l’envers. L’âme en peine, ça peut rapidement être toi si tu t’avères être une incapable. Es-tu une incapable ? »
Elle répondit, étonnée de la tournure de la situation.
« Non.
_ Bon, parfait. Je voudrais…
_ … Oh, vous voudriez que je lise votre avenir ? »
le coupa-t-elle en agitant les bras, voyant en cette phrase le moment se remettre dans la peau de son personnage. « Que je vois comment vont s’arranger vos affaires de cœurs ? Ou vous préférerez peut-être que je vous montre le chem…
_ PRIMO, TU VAS FERMER TA GUEULE OU BOUFFER TES CARTES DE TAROT JUSQU’A CE QUE TU PUISSES CHIER DE L’AVENIR !!! SECUNDO, LA TRUFFE, CHUIS PAS DU GENRE A REGARDER DANS TA BOULE DE CRISTAL ET M’ESCLAFFER QUE OOOH PUTAIN, QUE C’EST JOLI DE LIRE DES CONNERIES DEDANS, DONC TU SORS PAS DES REPONSES QUE JE VEUX !!! TERTIO !!! »
Il calma sa voix, afin qu’elle comprenne que cela soit plus sérieux encore que quand il gueulait : « Je veux savoir le nombre de gens qui veulent ma peau. » NoémIrma mordit sa langue pour ne pas l’envoyer paître, mais vu qu’elle avait en face de lui un vrai client, alors que peut-être, elle aurait un vrai paiement. Avant de se lancer dans des opérations, elle n’oublia d’ailleurs pas ce point :
« Je veux mille EV. De suite.
_ C’est cher. Huit cent.
_ Neuf cent, dernier prix.
_ Je prends. J’attends la fin du traitement pour voir si vous les méritez. Je suis qu’un bébé phoque, vous aurez pas de mal à me rattraper si je m’enfuis. »
Un bébé phoque armé d’un Clane à deux mètres de là (en position de chien de garde qui plus est ; littéralement). Mais de toute façon, Fino n’était pas d’humeur à jouer sur le tarif, il avait juste fait semblant pour ne pas être suspect. Irma retint sa respiration, ferma les yeux pour se remémorer le processus, et demanda alors au client :
« Il me faudra en tout cas un bout d’ongle ou un cheveu de votre part. » Le regard que lui lança le bébé phoque fut si explicite, si ennuyé et en même temps, si furieux, qu’elle comprit là où le silence voulait en venir : « Un poil fera l’affaire. »

  La voyante se dépêcha d’avaler le poil blanc une fois que Fino le lui passa, puis elle but une de ses potions qui se perdaient dans des larges poches. Elle avala aussi la bouteille vide une fois la décoction bue, puis elle fit tinter le plus grand de ses ongles sur le haut de la sphère ; la boule de cristal se mit à s’illuminer et à s’élever au-dessus de la table, puis une fois tout en-haut de la tente, les deux fées qui servaient de lampe rentrèrent dedans comme s’il n’y avait pas de paroi ; la boule tourna alors sur elle-même tellement vite que ses contours se floutèrent, que sa lumière devint plus vive, et doucement, toujours en tournant, elle redescendit pour se suspendre à trente centimètres au-dessus de la table, en forme de miroir face à Irma. La sorcière reposa son ongle sur la surface, ferma les yeux pendant quelques secondes, puis dès qu’elle les rouvrit, Fino ne vit que des pupilles blanches translucides. Lui était satisfait, il n’était pas tombée sur une énième charlatante-attrape-Voyageurs. La voix de la sorcière fut douce, sèche et impérieuse en même temps quand elle déclara :

« Cherche l’ennemi de lui. »

  Fino se rendit alors compte que la boule n’avait effectivement plus de forme solide, juste une forme liquide de lumière aux contours irréguliers. Comme si elle recevait les informations à travers son sang, les veines de la voyante se mirent à gonfler à intervalles réguliers ci et là. Après une attente que le bébé phoque jugerait satisfaisante, soit extrêmement brève, la sorcière dit :

« Il y a un millier trois cent vingt-quatre chasseurs de prime qui vous recherchent, dont cent soixante-treize Voyageurs.
_ C’est bien, ça augmente.
_ Il y a en prime trois Seigneurs Cauchemars et demi.
_ Je connais deux noms et demi dans le tas, me manque plus que le troisième. »
, commenta Fino qui savait pertinemment que pour savoir pourquoi il y en avait un demi, il fallait s’adresser au caractère extrêmement versatile et lunatique d’Héliée. Il fit alors, d’un ton calculé, n’étant pas pour le moment intéressé par ce qu’on lui disait : « C’est tout ?
_ Hmmm… »
émit la sorcière, les pupilles blanches, recherchant dans sa magie la réponse. Elle savait que non, ça n’était pas tout, mais elle n’arrivait pas à mettre un doigt dessus. Elle se concentra au maximum de ses capacités, ce n’était pas naturel. Il y avait quelque chose de plus que les chiffres qui étaient venus directement à elle, quelque chose d’extrêmement étrange sur lequel elle n’arrivait pas à placer un mot, comme une sensation. C’était dangereux en tous les cas, surtout pour elle. « Il y a bien… Hm, je ne saurais dire. Les informations gravitent autour d’un voyageur de glace…
_ Adrien ? C’te con ?
_ Oui, le nom confirme, oui, mais… Ce n’est pas l’ennemi. Je ne comprends pas, c’est la première fois qu’une menace est aussi peu identifiable… Elle gravite autour de choses et de gens que je ne comprends pas.
_ Allez-y plus fort, faîtes pas la feignasse. »
La sorcière, autant par curiosité que par ordre, se dépêcha de mettre tous ses pouvoirs à la recherche de l’information manquante. Son esprit vagabonda dans des éléments de réponses épars qui fonçaient autour d’elle. « Dîtes-moi y a quoi… » Elle traversa des données, chercha à percer le mur de l’incompréhension qui se dressait devant elle, sous les encouragements froids de son client. « Je sais qu’il y a quelque chose qui me poursuit, mais quoi ? » Irma essaya, tenta de contourner en utilisant la gravité métaphysique des données qu’elle avait, de passer en force, de comprendre, de chercher une clef à ce mystère. « Y a un problème quelque part, nan ? On veut ma peau. » Elle n’y arrivait pas. « Mais la personne est impossible à identifier. » Si, elle y arrivait, elle voyait !
« J’ai trouvé, j’ai trouvééééhéééhhéhéééyhéééyy… » Sa voix prit une intonation bizarre, comme si elle était électrocutée par ce qu’elle voyait. Sa syllabe devint perçante, sa tête regarda brusquement le haut de la tente, puis clac, sentit Fino.
Clac, c’était exactement ça.

Irma tomba raide morte, son doigt lâcha le miroir translucide qui redevint une simple boule de cristal qui tomba sur la table, puis sur le sol, et les deux fées s’échappèrent. Le corps ne fit presque aucun bruit car des couffins réceptionnèrent le cadavre. Fino, l’échine malgré tout frissonnante, attendit cinq secondes avant de dire :

« Je suppose que c’est dangereux, vous en pensez quoi ? »

  C’était une blague prononcée sans aucun humour. Il n’aimait pas ça, mais pas ça du tout. Il y avait un énorme hic quelque part, quelque chose clochait. Il ressortit aussi furieux qu’il était entré, afin de retrouver Clane, son esclave personnel, dans sa position de chien affectueux. Il ramassa Fino sur ordre, et le posa sur son épaule où était installée une épaulière spéciale où il pouvait se tenir. Clane se mit à marcher très vite, loin de la tente mortuaire dont il devinait l’existence du cadavre.

« Elle est morte ?
_ Elle a claqué, ouais. »
siffla Fino. Il rajouta d’une voix de mauvais augure : « Comme les deux autres, exactement. » Clain ne dit rien ; si le bébé phoque pouvait mourir, il applaudirait des deux mains et offrirait des fleurs à l’assassin. Cependant, son maître continua : « Soit quelqu’un a mis le paquet pour avoir ma peau, soit j’ai de quoi me faire du souci. On rentre Clane, chuis pas en sécurité ici. »

__

  Je rentrais dans le Dream Diner, mon restaurant à moi, en plein dans la pause de l’après-midi des restaurateurs, soit vers dix-sept heures, juste après être rentré de Paris, et avoir déposé mes affaires dans mon appartement. En-face de moi se dressait le bar, noir et rouge, qui prenait un gros coin de la pièce, et à ma gauche, derrière des petites barrières, la salle principale du restaurant où se côtoyaient des dizaines de table deux places ; le principe étant qu’on puisse les déplacer comme on voulait selon le nombre de clients. Une énorme banquette rouge prenait toute une largeur du restaurant, et si on n’avait pas le droit à ladite banquette, on pouvait se reposer sur les nombreuses chaises qui parsemaient la pièce.

  Un coup d’œil me permit de voir que le bar avait été bien « cavé » et qu’il était prêt pour le service de ce soir : les bouteilles au frais garnissaient les petits frigos, la machine pour les glaçons fonctionnaient bien, chaque bouteille avait au moins sa jumelle pour la remplacer en cas d’abus de boisson, les alcools forts étaient là, les pailles étaient bien présentes. La caisse, cependant, quand j’essayais de l’ouvrir, était toujours aussi égoïste ; je pensais que ça aurait été réparé pendant mes cinq jours de congé dans la capitale, c’était génial. Faudrait y aller manuellement, en tournant la clef. Sinon, j’avais rien à dire, même les verres étaient sortis de la plonge ; je me rendis compte que nous n’avions plus que onze verres à cocktail, bref, y en avait qui avait été pété. Faudrait refaire une commande dans pas longtemps.

« Hé, boss ! Vous êtes là, je me sentais seule ! » Laura s’accouda au comptoir avec son grand sourire et ses cheveux teints qui lui descendaient sous les épaules. Peau pâle, petit menton et joues mignonnes, elle était la numéro 2 du restaurant, derrière moi, la responsable qui savait tout faire, de la cuisine au bar en passant par le service, le placement et la relation-client. C’était l’Employée du Dream Dinner, avec le grand E majuscule, histoire que vous compreniez bien. Si elle, elle partait, tenir le restaurant pendant un relatif gros service virerait au cauchemar. Je lui fis un grand sourire et levai la main pour la saluer :
« Salut Lolo, tout est prêt pour ce soir ? Je me méfie du vendredi, c’est traître des fois.
_ Y a Steeve et Monique en cuisine, puis ensuite, pour la salle, y a moi, Sophie et Matthieu.
_ Pas de souci. »
Je fis plusieurs calculs dans ma tête ; c’était un des trois jours de congé de Shana, donc. « Je m’occupe du bar, tu t’occupes de placer. Si je vois qu’il y a pas beaucoup de monde, je congédierai Sophie pour la soirée, elle me pique quelques crises ces derniers temps. Sinon, la caisse est toujours pas réparée ?
_ Y a Steeve qui a tenté de réparer, mais il savait pas.
_ Et vous avez pas de réparateur, je sais pas ?
_ C’est le mécanisme qui s’est grippé. Vous savez, quand vous l’avez arrosé de cocktail. »
Bien sûr que je savais. Je lui décochai un sourire, levai les yeux, et fis :
« Très bien, ma faute, mea culpa, mon problème, ma solution, pas de souci. Je vais faire venir quelqu’un demain. Pas de souci en cuisine ?
_ Y a des rats qui se promènent dans la cave et dans notre garde-manger. Faut trouver le trou.
_ Okay, je verrai ça. »
Le gros problème cliché de chaque restaurant, et pourtant le plus mortel, et pas des moins courants. Je me grattai la tête, c’était extrêmement important. Laura continua son exposé :
« On a un de nos deux fours qui marche bien moins qu’avant, ça devient une galère infernale quand on a de grosses commandes.
_ On n’avait pas besoin de ça.
_ Et enfin, y a notre fournisseur de viande, là, qui veut faire grimper le prix. Je lui ai dit que c’était à voir avec vous.
_ Je l’appellerai demain, y a pas de souci. Ce connard arrête pas de nous faire chanter depuis le début du resto. Il est dans sa boîte récemment, je sais, mais il s’y prend comme un pied. »
Sérieux, le genre à dire qu’il fallait qu’on achète un plus gros stock afin de garder les prix initiaux, sauf qu’acheter plus gros, on pouvait pas écouler après et les fruits et autres légumes pourrissaient dans le frigo. Bon, faudrait aussi que je m’occupe de ça, putain de merde. « Sinon Lolo, dis-moi que y a des bonnes nouvelles, n’importe quoi, ça s’est bien passé pendant les cinq jours ?
_ Oui, il n’y a pas eu de souci de ce côté-là, boss. Les chiffres sont bons. Vous, ça s’est bien passé, votre séjour ?
_ Si tu savais… »
Je n’étais pas seulement passé taper la bise à Cartel, j’étais surtout venu voir Ophélia, savoir comment elle allait. Toujours dans le coma à cause de Pijn. Et d’un peu de moi. Seulement un peu, mais le peu qui restait me faisait faire huit cent kilomètres juste pour voir une fille allongée sur un lit d’hosto raccrochée à une dizaine d’appareils menaçants. Le bad que ça m’a fait. « … Si tu savais. » J’écrasai ma tête contre le comptoir, comme ça, si Laura savait pas reconnaître le désespoir à ma voix, elle le comprendrait avec sa vue. Elle aussi était affalée sur le bar, de l’autre côté, mais comme elle était parfaite, elle tenta de m’encourager :
« Allez, boss ! Tout se passe bien dans le Dream Dinner. Vous avez bien géré votre affaire, on roule pas encore sur l’or, mais ça pourrait être bien pire, croyez-moi.
_ Ça doit être grâce à mon expérience en tant que barman.
_ Ah ouais ? Où ça ? Vous avez fait ça longtemps ?
_ C’était au Macadam à quelques minutes de chez moi. Je l’ai été pendant au moins un soir.
_ Ah. »
Ouais, pas d’autre commentaire à rajouter s’il vous plaît, c’était assez gênant comme ça. Je levais la tête et je repris ma voix énergique, presque autoritaire que je m’étais forgée récemment :
« Laura… la salle est nettoyée de fond en comble ?
_ Oui, mais j’ai pas eu le temps de faire la cuisine.
_ Alors au taff. Si t’as des chemises du resto à mettre au sale, file-les moi, je monte et je vais aussi repasser celles qui sont sèches.
_ Pas de souci, boss ! »


  Pendant qu’elle se tirait dans l’arrière-salle, je sortis des papiers d’un emplacement secret où j’avais toutes les chiffres des soirs précédents, et donc du mois dans sa globalité. Bouarf bouarf, pas de quoi sauter au plafond. L’ordinateur me délivra d’autres informations, je pus noter quelques chiffres sur une feuille de papier, et je dis en hurlant :

« LAURA !!! MARDI, VOUS AVEZ FAIT VINGT-TROIS COUVERTS OU QUARANTE-TROIS ??!!
_ VINGT-TROIS !!! »


Bah la prochaine fois, t’écris ‘23, pas ‘43. J’avais envie de lui répliquer ça, mais bon, j’étais un peu déçu. Je pensais qu’on avait eu le droit à un mardi en or, mais fallait pas trop espérer. Je fis la moue devant les autres, rien d’exceptionnel, même le dimanche où j’étais parti.

« C’EST CA QUE T’APPELLES DE BONS CHIFFRES ?! » Laura passa près de moi en portant le conduit de l’aspirateur autour du cou comme d’autres porteraient un boa.
« Hé, boss, c’est de super bons chiffres pour un resto qu’a pas six mois dans les pattes. Vous devriez être super fiers.
_ Je rentre même pas dans les frais du resto. Que ça soit bien ou pas, on va pas tenir longtemps sans idée.
_ Boss… »
Elle me posa une main compatissante sur les épaules. « Je travaille depuis dix ans dans la restauration, si je vous dis que vous gérez pour un nouveau dans le business, vous gérez. »

__

« Donc, Fino, voilà, je sais plus vraiment quoi faire sur Dreamland maintenant, j’ai besoin d’un peu de ton aide.
_ Va crever.
_ J’ouvre un resto dans le monde réel, je voudrais savoir si t’avais pas des idées afin de…
_ … De le faire péricliter ?
_ Voilà, tout à fait ! »


  Je retrouvai plus tard la définition de ce mot dans le dictionnaire, mais là n’était pas la question. On avait fait un bel échange de procédés : Fino m’aidait comme il pouvait, et quand il aurait besoin de moi pour des tâches impossibles pour lui (genre soulever une plante en pot, je savais pas), il pourrait faire appel à moi, et tant que c’était utile et que ça n’avait rien de profondément sexuel, je ne pourrais pas refuser. Je ne voyais pas de raison de dire non, je savais parfaitement que c’était un pacte avec le diable, mais bon, on parlait de mon restaurant, de ma vie sur le monde réel, alors ça vaudrait toujours le coup. Vous saviez que je faisais éventuellement une erreur, mais merde, si Fino pimentait ma vie dans les journées ET dans les nuits, j’allais pas non plus faire ma nonne. On se mit d’accord sur le pacte, et le bébé phoque dit :

« Ça va chier, ma gueuse. »

__

« Monique, il me faut des salades composées maintenant !
_ Je les fais, les salades !
_ T’aurais dû les faire plus tôt ! Les clients attendent !
_ Ed, y a une table qui te demande !
_ Quel numéro, Math ?
_ La 5B.
_ Okay, dépêche-toi, y a la 3C qu’a pas encore ses plats alors que Steeve les a sortis ! Vont pas bouffer froid les gens !
_ Boss, ça entre carrément !
_ Passe un coup de chiffon, pousse les clients qui traînent, faut qu’on libère de la table ! Ensuite, tu vas les voir ! On a une réservation ?
_ De cinq personnes.
_ On va les caler sur deux tables, fous-les sur un côté !
_ Et aussi, y a des boissons qui sortent !
_ Je m’en occupe juste après avoir vu les clients, on me demande ! Si t’as rien à faire, t’as qu’à t’en occuper. Va me trouver Sophie aussi, je sais pas ce qu’elle fout, mais y a ses tables qui patientent ! Madame, Monsieur, bonsoir que puis-je faire pour vous ?
_ Il y a votre serveur qui nous a refilés un steak trop cuit.
_ Vous l’avez demandé comment, le steak ?
_ Saignant. Et là, votre steak est pas du tout saignant, il est carbonisé.
_ Je vois ça, je vais vous reprendre l’assiette, on va vous ressortir. Pour le désagrément, je vous offre les boissons. STEEEEEVE !!! Saignant, tu sais ce que ça veut dire ?!
_ Ma cé ségnant patron !
_ Quand c’est rouge, c’est que c’est saignant, quand c’est noir, c’est que c’est nul ! Là, c’est noir ! Tu veux que je t’imprime un code couleur pour que tu l’aies devant les yeux ! Tu me recales ça direct, le plus vite possible ! T’iras supplier Monique pour la salade qui accompagne. Ou tu fous dans une autre assiette ni vu ni connu ! Grouille ! Matth’, les gens qui partent, ils ont encaissé ?
_ Ouais !
_ Parfait, ramasse le pourboire direct, nettoie la table, fous-en trois côte à côte, je préviens Laura, elle doit être au bar. Bonsoir messieurs-dames, votre table est bientôt prête, patientez deux petites minutes… Lolo, y a ta table qu’est prête. Va les installer dès que Matth a terminé.
_ Il reste trois cocas, et trois pina coladas…
_ Y a pas de mojito ?
_ Si.
_ Putain. Vas-y, je te relaie.
_ Pardon Monsieur, pourriez-vous me dire où sont les toilettes ?
_ Continuez tout droit vers la gauche, vous allez voir les portes au fond de la salle.
_ Bonsoir Monsieur, peut-on payer au bar ?
_ Oui, bien sûr, par carte ?
_ Oui, par carte.
_ Alors, vous étiez la table 4A… Voilà, ça vous fera quarante-quatre euros et trente centimes s’il vous plaît. Un seul paiement ?
_ Tout à fait.
_ Alors allez-y. Tous s’est bien passé ?
_ Ah, aucun souci.
_ Parfait. Merci beaucoup, au revoir.
_ Ed, cinq euros de pourboire pour le moment !
_ Tu gères Matthieu.
_ Patron, Monique veut vous voir, y a un problème avec la salade.
_ Sophie, t’as géré tes tables ?
_ Oui, tout est bon. Parfait. Bon, désolé, tu vas pas pouvoir partir de suite, y a un peu de monde, hein ?
_ Je peux prévenir mon petit ami alors ? Il va m’attendre sur Dreamland, sinon…
_ Vas-y, et grille-t-en une si tu veux, je vais surveiller tes tables.
_ Merci beaucoup !
_ Monique, tu voulais me voir ?
_ Y a les salades qui sont prêtes !
_ Je vais les embarquer.
_ Je sais pas si on en aura assez pour la soirée par contre.
_ Réduisez légèrement les portions alors, très subtilement. Je vais dire aux serveurs de les orienter vers autre chose. Hey, Steeve ! Tu te débrouilles ?!
_ Cé cho !
_ C’est le principe de la cuisson ! … Fais pas cette tête, j’arrive t’aider. LOLO ! SURVEILLE LES TABLES DE SOPHIE, ELLE EST EN PAUSE ! T’as quoi à faire ?
_ Maaaa… là, gé quatre steaks à gérer, les frites, les eufs, les haricôts verts.
_ Gère la viande, je m’occupe du reste.
_ MONIQUE ! DEUX BOULES VANILLE S’IL TE PLAÎT !
_ PLUS DE VANILLE ! DIS-LEUR QUE J’AI TOUT LE RESTE MAIS PLUS DE VANILLE !!!
_ EEED ! LES GENS QUI N’ONT PLUS DE VANILLE  DISENT QU’ILS VEULENT SE PLAINDRE AU PATRON !!!
_ DIS-LEUR QUE JE LES EMMERDE !!!
_ Rebonsoir madame, on est désolés pour votre fils, mais nous n’avons malheureusement plus du tout de vanille, le patron va venir vous présenter ses plus plates excuses. Il arrive tout de suite.
_ Monsieur Dame, bonsoir, salut fiston. Vous vouliez me voir ?
_ C’est inadmissible, Monsieur ! Pourquoi mettez-vous parfum vanille dans les glaces si vous n’avez pas de vanille ?
_ Oh, monsieur, je vous comprends tout à fait, et je vous présente mes plus plates excuses. Nous n’en avons plus. Entre nous, je soupçonne votre serveur d’avoir tout mangé pendant la pause, je le gronderai. Non, mais blague à part, je comprends tout à fait, vous devriez pouvoir avoir de la vanille. Ecoutez, si vous avez un autre choix de dessert, je vous l’offre.
_ Merci monsieur.
_ Il n’y a pas de quoi.
_ Non, c’est vrai, on a peut-être un peu crié.
_ Il n’y a pas de souci, j’aurais fait de même à votre place… MONIIIIIQUE !!! QUAND T’AS PLUS DE GLACE VANILLE, TU LE DIS A LOLO QU’ELLE EN COMMANDE !
_ Je lui ai dit patron !
_ LOLO !!! Y AVAIT PLUS DE VANILLE, COMMENT T’AS GERE CA ?!
_ Mais boss, c’est vous qui m’avez dit de pas commander d’autres glaces parce que vous alliez trouver un meilleur fournisseur.
_ Et t’as cru que j’allais chercher ça sur Paris ? J’ai pas travaillé pendant mes vacances, désolé de te décevoir. Demain dès l’aube, je veux qu’on ait de la vanille.
_ Il est vingt-une heures trente !
_ Je suis insupportable, oui !
_ SEEEGNANT !!! LA SEEEEGNANTE !!!
_ MAAATH ! STEEVE T’APPELLE !!!
_ COMMANDE OUNE B !!!
_ SOPHIE ??!!
_ J’arrive, c’est bon, j’ai terminé !
_ Boss, vos boissons ! Elles sortent plus !!!
_ Je m’en occupe ! Steeve, oublie pas de préparer des frites !
_ Déjà fé !
_ Tu gères !
*Drrriiiiing
_ Allo, Ed, Dream Dinner, que puis-je pour vous ?
_ Bonsoir ? Oui, excusez-nous de vous déranger, est-ce qu’il serait possible de réserver une table pour sept demain à 22h ?
_ Aucun souci, madame. Je vous inscrits de suite. Votre nom ?
_ Madame Sallierno.
_ Je note… c’est noté. Merci beaucoup madame, à demain !
_ Merci à vous. Bonne soirée.
_ Excusez-moi, je peux déposer des pourboires ici pour la jeune fille ?
_ Allez-y, je lui passerai.
_ Ça sera bien pour elle ?
_ Oui oui, ne vous inquiétez pas, on ne fait pas de cagnotte collective. LOLO ! Si t’as du temps, tu peux me chercher une bouteille de coca ?
_ Trop à faire, désolé.
_ Okay, je m’en charge.
_ Attends, boss, y a la grande table qui va commander ses boissons. Sophie est dessus.
_ Qu’elle descende de la table alors, et qu’elle arrête de perdre du temps.
_ AHAHAHA !!!
_ C’est bien, je vois que Matth et le boss ont le même sens de l’humour.
_ A vos rangs, soldats… Hey, Monsieur Benoît, comment allez-vous ?
_ Ah bah très bien ! Je goûte vos haricots, ce sont les meilleurs que je n’ai jamais mangés. Je voudrais remercier votre cuisinier.
_ Je ferais passer le mot, ne vous inquiétez pas. Sinon, tout se passe bien ?
_ Comme d’habitude, comme d’habitude. Merci beaucoup, vous êtes formidables.
_ STEVE ! Y a le même fou furieux qui adore ta cuisine.
_ Ma couisine é délicieuse !
_ C’est peut-être ton cousin alors.
_ AHAHAHA !!!
_ Merci Mathieu.


__

  Deux heures plus tard, les dernières tables étaient en train de terminer le dessert, et c’était le nettoyage total dans le resto. Je m’occupais du bar et de le fournir en boisson, Steve gérait son espace et aidait quelques fois Monique pour le sien. Les deux serveurs se partageaient la salle principale, notamment les tables, c’était moi-même qui gérait le sol une fois que tout le monde était parti avant de refermer le restaurant, et Lolo, elle supervisait le tout, notamment la vaisselle. Bon, on essayait de ne pas déranger les dernières personnes, mais chacun se préparait à s’enfuir vite du travail pour enfin rentrer chez soi ; bah, ils avaient déjà mangé au moins, j’étais le seul qui dînait après le service. Enfin, s’il restait quelque chose… Sinon, je ne prenais rien. J’avais faim le soir, mais je ne roulais pas sur l’or.

  En parlant de ça, j’étais en train de m’empiffrer d’une glace non voulue par un gosse à la petite cuillère tandis que toute l’équipe s’était réunie pour prendre une petite pause clope à l’extérieur derrière le bâtiment (sauf Laura, parce qu’il y avait encore des clients). Tous les employés portaient leur pull, on était quand même dans une froide soirée de Novembre, et le vent essayait de passer dans notre arrière-cour en faisant siffler les arbres du parc à-côté. Steeve allumait sa clope d’une marque inconnue de tous, Sophie s’en remettait une aussi, idem pour Monique, Matthieu squattait la seule chaise de disponible (les trois autres étaient installés sur des caisses en plastoc censées de prime transporter des bouteilles ; avant qu’elles ne finissent ailleurs, on leur donnait une seconde vie). Personnellement, avec ma glace, j’étais adossé contre la porte et je profitais de cet idiot qui n’avait même pas voulu toucher à son dessert. Maintenant, elle était à moitié fondue, mais c’était pas moi qui allais cracher dessus, j’étais pas assez con. Je me nourrissais souvent des restes. Peut-être trop.

  En tout cas, pour une soirée pareille, il y avait toute l’équipe, ça me faisait du bien à voir. Premièrement, Matthieu Furt, au cas où vous le reconnaîtriez pas, expérience de serveur, je l’avais appelé direct dès que j’avais eu le projet. On s’entendait bien, on était proches notamment grâce à Dreamland, alors tout tournait rond, et il était bon. Fute-fute, ça passait à peine, mais il rapportait des pourboires ; l’enthousiasme n’était pas important qu’à Dreamland. Et des gens qui donnaient des pourboires, c’étaient des gens bien servis et qui se souviendraient de nous plus tard. J’aimerais me dire que c’était mon meilleur élément après Laura.

  Puis, par rapport à Sophie la petite brunette de l’équipe, Matthieu faisait office de philosophe grec. La plus jeune de l’équipe, elle était aussi la plus… hm, je ne dirais pas stupide, mais bon, effectivement, elle était souriante, très bien, pleine d’entrain, bon, dès qu’elle pouvait éviter un service, elle hésitait pas, et quand elle commençait à vous raconter des histoires, valait mieux avoir l’esprit ouvert, un peu comme quand vous regardiez un film de Luc Besson. Mais je l’aimais bien quand même, c’était celle qui était le moins souvent là à cause notamment de ses études, et elle avait un peu de courage, la petite, à tout enchaîner. Au moins, elle était sérieuse, même si y avait déjà eu des tensions avec Monique.

  Monique, l’enrobée, était aussi la plus vieille de l’équipe, elle approchait les cinquante balais, ouais, mais comme elle était expérimentée pour la cuisine et qu’elle avait écrite elle-même la carte, elle était un apport idéal, et n’hésitait jamais à me parler de nouvelles recettes. Elle travaillait extrêmement vite, extrêmement bien, et était rapidement devenue indispensable. Elle incarnait un peu la cuisine du Dream Dinner, et des fois, faisait carrément la loi malgré mes ordres ou ceux de Laura, et toujours avec raison. Elle avait apporté de nombreuses modifications lors de la construction de la cuisine, aussi, donc elle la connaissait par cœur.

  Après, Steeve était de loin le membre le plus étrange de l’équipe. Comme Laura aimait dire, il venait d’environ huit pays d’origines différents, et c’était tous l’Italie. C’était en réalité un immigré marocain qui vivait en Italie avant de venir en France afin de pouvoir vivre avec sa femme norvégienne. Il parlait plusieurs langues, et quand on lui demandait de dire quelques mots dans différents langages, il les sortait avec un tel accent indéchiffrable qu’il était impossible, même pour un puriste, de reconnaître le dialecte visé. Il était taciturne, faisait son travail sans prononcer un mot, sinon que des grossièretés, et avait un problème d’hygiène qui m’obligeait à lui rappeler de se laver les mains avant chaque service au moins. C’était aussi le travailleur le plus acharné du DD, ce que je ne pouvais pas nier : dès que j’avais besoin de lui, il lâchait un juron, mais venait quand même en moins de trois minutes. Bon, ensuite, personne ne l’adorait vraiment, mais personne ne le détestait réellement. C’était une sorte de mascotte. Au moins réunissait-il tout le monde autour de blagues grivoises, dont l’héroïne avait toujours pour nom Sophie, sa victime préférée qu’il martyrisait dès qu’il en avait l’occasion tant elle prenait tout au premier degré.

  Enfin, il y avait le patron du restaurant, moi en l’occurrence, qui l’avait créé, et qui me damnait tous les jours pour le Dream Dinner. Ça ne faisait pas longtemps qu’on était en piste mais on arrivait tout de même à tenir, en partie d’ailleurs parce que ma vie entière était maintenant consacrée à cette entreprise (sans mauvais jeu de mot) et que je n’avais pas prévu que je perdrais autant de temps libre. En tout cas, je ne savais pas comment me voyaient les autres, mais ils ne pouvaient pas dire que je n’étais pas sérieux dans le suivi du restau, ni motivé, ni énergique. J’avais appris un peu l’autorité, le sérieux, et déléguer aux autres ; une expérience nouvelle. Je n’étais pas habitué à être le chef de gens quelconques, d’où mes nombreuses absences au Royaume des Deux Déesses en tant que roi, mais là, j’étais obligé, et je devais me débrouiller, obligatoirement. Sinon, le DD crevait. En tout cas, je m’occupais du débriefing quotidien :

« Bon, très bien les enfants, on a fait du chiffre ce soir, soixante-dix-huit personnes. Vous avez plutôt bien géré dans l’ensemble, j’ai rien à dire. Les boissons sont sorties difficilement, comme d’hab, mais ça, c’est à cause de cet idiot de barman. » Moi, en l’occurrence. Mais je n’avais pas le budget pour me payer un autre employé. J’avais une feuille planquée sous le coude avec toutes mes notes, mais j’étais absolument incapable de la lire vu que mes deux mains étaient prises, alors je leur balançais ce dont je me souvenais : « Ensuite, la gestion des stocks, merde, gérez un peu ça à l’avenir, plus d’initiatives. Monique, ait pas peur de demander. On s’est retrouvés comme des cons, là. Okay ? Parfait. » Monique tira sur sa clope une bonne bouffée, je lui avais déjà dit, pas la peine de m’acharner. « Matthieu, ensuite, fais gaffe aux tables qui partent, heureusement que Laura est venue contrôler. Les clients peuvent te payer à toi ou à la caisse, et des fois, ils en profitent les petits bâtards. » Bon, voilà, c’était dit pour ce point. « Sophie, t’as tendance à attendre un peu afin d’amener tous les plats à plusieurs tables. Je sais que ça te fait gagner du temps, mais pitié, préfère les allers-retours, toujours. Si t’es rapide et organisée, t’as aucune raison d’être surprise. Si t’as besoin d’aide, demande à Matth, il va t’aider. Et enfin, Steeve… » L’intéressé releva la tête et me regarda avec sa tronche d’innocent. « Steve, la cuisson, bon sang, fais gaffe à la cuisson. Si c’est mal fait, c’est du temps perdu pour le serveur, pour toi, pour Monique, pour la plonge, et c’est du client pas content.
_ Ma qué, patron ! Jé souis seul, c’est difficile ! Cinquante couverts seuls ! Pas de miracle, pas de miracle ! »
Il retourna à sa clope et regarda ailleurs. Il avait raison. Je haussai les épaules et dit d’un ton neutre :
« Pas de miracle, Steeve, juste toi. Alors tu gères.
_ C’est vrai que c’est chaud, Steeve a raison, y a pas assez de monde en cuisine. »
Je raclai le reste de glace avec ma cuillère, tournai la langue, essayai de trouver une solution. Je tentais de gérer le budget dans ma tête, mais ça tenait pas beaucoup. Je dis en crissant les dents, qu’il comprenne que je promettais rien :
« Je vais essayer d’employer un troisième larron pour la cuisine, il s’occupera aussi de la plonge et vous donnera un coup de main à tous les deux, et ça évitera à Laura de revenir en fond pour gérer la vaisselle. Mais pour ça, il va me falloir trouver un peu de sou.
_ Nan, ça devient vraiment urgent, quoi »
, dit Monique en faisant voler la fumée de sa cigarette un peu partout. Je pris un air légèrement excédé pour faire taire dans l'œuf toute reprise de volée :
« Le budget est serré, Monique, je fais comme je peux. Tu sais combien je suis payé ? Et bah, chuis pas payé. Je l’ai dit suffisamment de fois, je me fais travailler au black pour tenir dans les budgets. Et je dis bien ‘travailler au black’ et pas ‘payer au black’. Il va se passer quoi si j’engage quelqu’un d’autre ?
_ Mais il y a plus de clients, non ? Donc plus d’entrées d’argent ?
_ Le surplus, je rembourse aux banques, hé ! Si je laisse les taux d’intérêt nous bouffer, on en finira jamais. Je vais faire le maximum, je vous jure, je vous envoie quelqu’un en cuisine dès que je peux. En attendant, on serre le ventre et on se serre les coudes. »
Et pour terminer sur une note positive : « En tout cas, je voudrais vous féliciter tous, malgré ce soir, vous avez parfaitement géré, ça a bien tourné, c’est ce qui comptait. Bon boulot les gars. Matthieu, tu viendras que demain soir. C’est Laura qui vous supervisera pour samedi et dimanche midi. Sophie, Monique, vous avez votre dimanche. J’ai sorti l’emploi du temps pour le mois prochain, dîtes-moi déjà vos préférences et j’essaierai de faire un planning qui corresponde aux envies de tous. »

  Et tandis que je me réveillais le lendemain matin, que je partais au Dream Dinner en ayant l’impression qu’il me faudrait une journée de sommeil par journée pour tenir ma vie, je me rendis compte que c’était un sacré combat de se préparer à monter au ring contre un adversaire de force inconnue chaque matin, de le faire deux fois, de préparer et motiver une équipe comme si on partait pour les Olympiques. Tout ça chaque jour et SURTOUT le week-end, bim. Et ça, c’était juste assurer le service normal, alors tenir une entreprise à la seule force de mes maigres épaules en plus de ça, la faire croître, assurer son développement et le futur, il fallait être surhumain.
Et justement, c’était exactement le cas de Ed Free.
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MessageSujet: Re: Gods, King and Baby Seal Lun 19 Déc 2016 - 3:20
  Les tables s’enfilaient à toute vitesse malgré notre faible capacité ; on n’était pas encore habitués à tenir de longs services et le samedi avait déjà été assez éreintant comme ça. En même temps, comme des cons, on avait totalement oublié de faire attention au fait que le cinéma d’à-côté fêtait ses cinquante ans et que ses offres spéciales allaient attirer des gens dans le coin. Alors on tint comme on put, en serrant les dents, en souriant à l’avant et en gueulant à l’arrière, je faisais accélérer les cadences, peut-être sortir les viandes trop tôt, mais bon sang, c’était pas possible sinon. Matthieu semblait plus sur le point de danser entre les tables que de faire son service tant il était sollicité dans tous les sens alors que ses plateaux se vidaient et se chargeaient au gré des vaisselles. Steve n’arrêtait pas de cracher des injures venant de tous les pays du monde, massacrées par ses intonations, sa vitesse de débit et son accent abominable. J’avais laissé des messages au reste de la team qui n’était pas prévue voire s’ils pouvaient arriver mais je n’étais tombé que sur des répondeurs d’une neutralité et d’une patience à me faire monter le rouge aux joues. Même moi, j’étais censé travailler en-haut tandis que Laura gérait, mais je m’étai tiré l’administration pour pouvoir aider mes serveurs.

__

  Je courrai dans les couloirs du château, encore imprégné des chiffres que j’avais retenus la veille et qui menaçaient de se tirer si je ne me dépêchais pas de les mettre à l’écrit. Je faillis bousculer une personne, Shana qui arrivait à un couloir, et défonçai la porte de l’antichambre de l’enfer. Extrêmement ennuyée qu’un simple son l’ait distraite de sa folie des chiffres, Germaine leva les yeux pour tenter de m’atomiser d’ennui, ce qui ne loupa pas. Elle remonta nonchalamment et très lentement ses lunettes sur le nez et me tendit des feuilles :

« Je vous en prie Monsieur Razowski, remplissez les tableaux et je verrais après ce que je pourrais en faire.
_ J’ai besoin de voir avec vous certaines choses au niveau du budget, on me demande un nouveau cuisinier.
_ Mettez-moi tous les chiffres ici ainsi que le nombre de clients ces quinze derniers jours, et le ticket moyen, et le reste du rapport, je saurais me débrouiller. Voici un stylo. »


__

  J’éternuais tandis que je faisais la plonge, en fin de service le mardi après-midi, en train d’asperger les assiettes avec mon petit geyser personnel. Je mis toutes les assiettes dans un bac, hop, qu’elles y sèchent bien, et paf, je me retournai tandis que les verres étaient enfin prêts. Je les disposai dans une caisse jaune rapidement afin que Sophie puisse les prendre et terminer de monter ses tables. Matthieu revint enfin après avoir collé toutes les affiches de publicité où il pouvait, sur les espaces gratuits disposés par la Mairie, et il se dépêcha de se mettre en tenue dans les vestiaires afin de chercher l’aspirateur et de passer dans toute la salle. Monique me fit un topo des stocks après être revenue dans les frigos, et arrêtait pas de me dire que ça et ça et ça manquait, que de la viande notamment, ce qui me fit pester.

« N’oubliez pas que vous devez appeler le fournisseur pour ça, le fameux Monsieur Mareaux.
_ Ah oui, putain ! »
m‘écriais-je, ça m’était totalement sorti de la tête. « Je m’en occuperai demain.
_ Hé, patron ! »
, m’invectiva Sophie en revenant de la salle, « Personne vous avait dit que vous portiez super bien le tablier de la plonge ? » Un jet d’eau lui trempa le ventre en réponse.

__

« T’oublies jamais, Ed, que tu dois toujours t’énerver contre tes employés, toujours. Ouais, tu vas me pleurnicher comme une chochotte en me disant que tu veux être gentil et que les pauvres d’Afrique chient des papillons, alors je m’adapte à toi : sois quand même une crevure. » Fino me donnait quelques cours de management, même s’il essayait bien trop souvent de conseiller de tuer tous les employés qui me manquaient de respect. Comme d’habitude, je séparais l’ivraie du grain dans son discours afin de ne garder que les choses intéressantes. « Reste proche de ton équipe, donc tu dois toujours dire, à chaque service, que tu emmerdes les clients, toujours. C’est extrêmement important, ça te permet de te mettre au même niveau que tes esclaves…
_ Mes employés.
_ … Quelconque mot qui se trouve sur le contrat de travail. Et tu dois toujours leur demander plus. C’est injuste, ils le sauront quand tu les engueuleras, mais ils ne t’en voudront pas car tu dois faire tourner la machine. C’est un pacte, tu dois toujours demander plus, tes standards de qualité ne doivent pas être ‘élevés’, mais ‘plus haut’. Est-ce que tu piges ça ?
_ Ouais.
_ Le client n’est pas roi, hein, c’est toi qui es le roi, et tu dois toujours le montrer. Ne sois pas trop présent près des clients, laisse les serveurs se coltiner les idiots qui seraient venus s’installer dans ton restaurant. Comme ça, quand t’apparaîtras parmi les tables, les gens retiendront leur souffle et seront plus aimables avec toi qu’ils ne l’ont été avec les serveurs. Alors tu joues pas au type tout gentil, tu restes pro du début à la fin. Même si c’est un enfant. Si un enfant te pète les burnes, je t’autorise à prendre son assiette et à lui décocher un taquet dans sa gueule avec, ça lui apprendra à être con comme ses pieds. »


  Fino semblait bénir le temps où il m’apprenait des choses bien plus intéressantes, comme, je ne savais pas, au hasard, devenir un type badass. Les temps avaient changé ; il semblait que je me sois un peu calmé. Après l’épisode du MMM, je ne cherchais que rarement de nouvelles aventures, je piquais avec Jacob ici et là le grand groupe des Von Jackson, ces Voyageurs psychopathes qui voulaient ma peau, mais guère plus.

  En tout cas, Fino m’était d’une aide relativement précieuse, et le relatif était véritablement de mise car il disait énormément de conneries, et préférait que je me comporte plus en tyran que comme un gars compréhensif et extrêmement modeste au vu de son expérience dans le domaine. Mais bon, je faisais avec ses conseils, et éventuellement avec ceux que Cartel me donnait quand je l’avais au téléphone ; en combinant l’agressivité efficace de Fino et la sagesse universelle de ma sœur, je pouvais vous dire que je ne pouvais pas être mieux coaché.

__

« Oui, allo monsieur Mareaux ? C’est Ed Free, le directeur du Dream Dinner.
_ Ah bonjour, Mr. Free. Je suis content de vous avoir. Vous allez bien ?
_ Très bien, il n’y a pas de souci.
_ Le restaurant marche ?
_ Oui, ça peut aller. Il faut tenir cependant, joindre les deux bouts.
_ Oui, votre employée m’a appelé la semaine dernière, tout à fait. Alors effectivement, à cause d’un changement de direction, enfin, de stratégie dans la boîte, et de nos propres problèmes, naturellement, je ne vous joue pas la fine bouche vous remarquerez, que du concret et du sincère avec moi, hein ? »
Il attendait que je réponde par l’affirmative, histoire de mieux me piéger après. Je répondis d’un impatient :
« … Continuez.
_ ... Bon… Et bien, voilà, disons que le prix unitaire a légèrement augmenté, mais très légèrement, et vous remarquerez qu’avec les nouveaux tarifs que je vais vous rappeler de suite, vous pourrez même être gagnants à la fin. »
Comme avait dit Monique, c’était une sale arnaque, car il fallait acheter bien plus de nourriture afin de rentabiliser par rapport à la dernière fois, et ce n’était pas du tout possible ; grossiste de merde, et malheureusement, il était de loin le plus pratique.
« Mr. Mareaux, vous savez très bien que nous ne pouvons pas écouler autant de pièces d’un coup, c’est impossible. La viande peut se conserver, j’entends bien, mais ce qui est fruit et légume, végétations et tout le merdier, on va le perdre. Ça ne nous arrange pas du tout. Surtout que nous n’avons pas encore des frigos assez grands pour pouvoir tout entreposer. Ça ne nous aide pas.
_ Je suis vraiment désolé pour vous, mais je ne peux pas faire de concession, je risque ma crédibilité. Si vous le dîtes à nos autres clients, c’est terminé, on peut fermer boutique de notre côté.
_ Non mais attendez, comme si j’allais le répéter, vous êtes bien ancrés dans le milieu de Montpellier, et je suis pas assez con pour tenter de vous faire couler.
_ C’est de même, Mr. Free. Je ne change pas d’avis. J’en suis navré, croyez-moi.
_ Mais Monsieur, avec tout le respect que je vous dois, je dois survivre de mon côté ! Vous ne pouvez pas augmenter vos prix aussi rapidement sans prévenir, vous faussez toute la comptabilité, et bon, je représente une nouvelle entreprise qui essaie de se lancer.
_ C’est la crise, je ne peux rien faire.
_ C’est la crise… ! »
… MON CUL ! « La crise, elle dure depuis quarante ans, c’est terminé les subprimes, hein ? Votre entreprise, elle est vieille de deux décennies, vous êtes nées en pleine crise, me sortez pas cet argument bidon !
_ Je vous répète, ce n’est pas moi qui décide, je suis un simple intermédiaire.
_ Mr. Mareaux, on doit survivre de notre côté. Faîtes un geste. Dès l’année prochaine, dès qu’on sera plus fixés, plus stables, on repassera au prix normal si vous le voulez. Vous gagnerez plus à me faire survivre qu’à me perdre au bout de trois mois.
_ Mr. Free, je ne reviendrai pas sur ma décision.
_ Je vous demande un geste, merde !
_ Que je ne peux vous donner, ce n’est pas une question de vouloir.
_ Mais vous auriez dû me prévenir avant ! Je demande juste une aide.
_ Mr. Free, je ne pourrais vous l’octroyer, même pas en rêve.
_ Tenu. »


__

« TU VAS ME LA DONNER, CETTE PUTAIN D’AIDE ??!! »

  Bon, ce n’était pas très moral, j’avouais, mais ce n’était qu’un Rêveur, il ne ressentait pas la douleur, jusqu’il ‘devait’ la ressentir. Ca, le mauvais service du mercredi soir et le fait que je haïssais ce type pour son caractère borné d’employé pourri. J’étais proprement en train de le tabasser contre un énorme rocher, et je lui répétais plusieurs fois de me donner cette aide, sinon, que j’allais lui exploser la gueule dans la réalité comme j’étais en train de le faire. Je n’oubliais jamais une petite pause afin qu’il me capte bien, qu’il situe mon visage, tandis que je lui hurlais mon nom, Ed Free, qu’il s’en souvienne et que ça entache son subconscient. Dès que c’était fait, je repassais au tabassage où je tentais de creuser un trou dans la rocher avec Mareaux comme outil.

« JE TE DEMANDE UN SEUL GESTE, UN MINUSCULE, ALORS TU VAS ACCEPTER !!! »

Je savais que Fino approuverait ma prise d’initiative onirique.

__

« Mr. Mareaux, allo, oui, c’est Ed Free à l’appareil.
_ Ah… Mr. Free…
_ Oui, tout à fait, comment allez-vous ?
_ Mais, bien, ma foi, bien…
_ Je revenais vers vous pour vous supplier une nouvelle fois de me laisser un geste, juste au moins jusqu’à fin décembre. J’ai vérifié mes chiffres avec ma comptable, et ça ne va pas du tout passer.
_ Vous savez que…
_ Je vous le dis, j’ai besoin de vous. Vous êtes la clef de ma survie. Allez-vous me donner cette aide ? Je demande un seul geste, minuscule. »
Il y eut un silence au téléphone, un très long silence que j’étais en train de savourer, parce que je sentais que mon massage onirique lui avait permis d’y voir plus clair sur mon dossier. Après un temps où le gars se mouilla les lèvres bruyamment, il finit par abdiquer :
« Je vais voir ce que je peux faire. »

__

« Monsieur Razoswki, j’ai vérifié tous les budgets, ils me semblent plutôt satisfaisants.
_ Assez pour embaucher une nouvelle personne ?
_ Ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah… »
émit Germaine en me regardant fixement comme si j’aurais dû voir par moi-même la réponse d’un simple coup d’œil. « Vous avez de la marge, Monsieur Razoswki, mais certainement pas pour embaucher une nouvelle personne.
_ Ah merde. »
La limace se dépêcha de me faire un topo assommant sur ce que je pouvais faire et sur ce que je ne pouvais pas faire, et dit de son ton monocorde :
« Vous pourriez rembourser votre dette auprès de la banque en moins d’an et demi si vous rajoutez une année sur les amortissements – ce que je ne vous conseille pas car je n’aime pas ça du tout – et que vous serrez l’équipe. Après, on pourra envisager vos petites folies d’agrandissement de la masse salariale.
_ Un an et demi… »
La poisse…

__

  Tandis que je passais l’aspirateur après un samedi soir extrêmement lourd et que Laura était restée afin de m’aider à vérifier l’état de la cuisine, je me rappelais comment j’avais embauché les personnes. Premièrement, comme tout le monde, j’avais posté des annonces et commencé avec les moyens du bord, soit les relations, soit Matthieu Furt que j’avais recruté rapidement comme serveur. Secondement, bien sûr, les annonces partout afin de trouver des gens qui pourraient m’aider à monter la boîte, et c’était parti pour des entretiens d’embauche dans des locaux encore en construction. J’avais trouvé Monique en première, Steeve en second, et Sophie en troisième. Il y en avait d’autres qui étaient passés, mais je les avais recalés pour une seule bonne raison : ils n’étaient que des Rêveurs, quand les trois cités étaient des Voyageurs, même Monique malgré son âge. Et comme je me demandais chaque jour si je devais assumer un restaurant pour les Voyageurs, un lieu où ils auraient des réductions par exemple, ou je ne savais pas encore comment le jouer, il me semblait important que tous mes employés le fussent aussi.

  Laura était la seule exception à bord, et je me demandais comment lui annoncer la nouvelle si je décidais d’orienter mon restaurant dans ces horizons-là (la concurrence pourrait pas m’y suivre en tout cas). Parce qu’en fait, Laura m’avait semblé experte en tout, vive d’esprit et m’avait conseillé des tonnes de choses pendant l’entretien. Elle s’était presque littéralement assise sur moi du poids de ses années à travailler dans le milieu, et je lui avais dit que je la rappellerais. Comme pour les trois autres, j’étais allé à Dreamland et je l’avais suivi, mais comme elle semblait n’être qu’une Rêveuse parmi tant d’autres (oh, cruelle déception), je l’avais appelé le lendemain pour lui dire que ce n’était pas possible. Elle était alors revenue à mon restaurant, alors que je supervisais les travaux avec Matthieu et m’avait posé mille questions sur comment j’allais gérer mon petit business, de questions générales jusqu’aux plus petits détails. Elle m’en avait tant posé qu’à un moment, par-dessus le bruit d’une perceuse, je hurlai d’un ton presque dépité :

« Très bien, vous êtes embauchée ! » La meilleure décision de ma vie.

__

« Et c’est le grand retour de Poussin ! Il a enchaîné pour le moment trois défaites, ce qui a brisé net sa montée, voyons s’il pourra remonter en affrontant notre titan personne, Jaya l’Aplatisseur. Ce combat risque d’être extrêmement intéressant car les deux ont perdu plusieurs combats. Qui en sera le terrible vainqueur, brisant encore plus les espoirs du perdant ? Les paris sont hésitants, il est grand temps d’achever les doutes. Une, deux, trois, commencez ! »

__

« Dream Dinner, nouveau restaurant à Montpellier ! »

  Un tract disparut de ma main, et trois autres s’enfuirent dans les mains d’autres personnes, d’éventuels futurs clients, j’espérais. Je continuais mon petit slogan à chaque personne qui passait près de la gare, y entrant ou y sortant, alternant les points d’entrée et de sortie pour être certains de viser tout le monde. Laura étant en pause et ne pouvant demander ça à d’autres personnes (malheureusement, le contrat de travail était d’une précision à vous emprisonner dans ses termes), j’avais demandé de l’aide à Matthieu, ainsi que Jacob en guest-star pour distribuer le plus de tracts possibles (imprimés en toute illégalité à l’université de Jacob où il avait un bon feeling avec quelques professeurs).

  Je pouvais vous dire que tracter, ouais, c’était pas pour rien qu’on donnait cette tâche à des stagiaires. C’était plutôt ingrat, notamment, surtout, évidemment à cause du fait que les gens vous considéraient comme des bêtes sauvages qui se nourrissaient de leur crédulité, c’était ça ou alors la société nous avait tous rendus proprement asociaux. Je voyais les gens qui faisaient des ronds autour de moi plutôt que de filer en ligne droite, ou alors qui calculaient avec une précision infernale la distance de sécurité à mettre entre moi et un autre tracteur, le milieu parfait. Des fois, quand un refusait, les autres moutons derrière lui trouvaient le courage de refuser en masse, et inversement, un tract pris était synonyme d’une répétition des autres personnes derrière. Je faisais tout pour être calme, souriant, poli en plus, même ceux qui me refusaient, et je tentais de les fourguer à toutes les personnes que je pouvais quitte à jouer à la toupie. Les enfants étaient pour le coup des merveilles car ils prenaient toujours les tracts, ils étaient toujours intéressés, et fiers de leur découverte, le tract atterrissait systématiquement sous le nez de parents ennuyés qui voulaient bien regarder la télé, s’il te plaît, fiston.

Des fois, certaines personnes étaient assez intéressées pour me poser des questions, et quelques fois malheureusement, elles étaient si pointues ou si stupides qu’il était difficile d’y répondre. « Vous avez quoi de plus par rapport aux autres ? » Je sais pas, le swag ? « Vos viandes, elles sont bonnes ? » Non, maintenant que vous le dîtes. « Vous cherchez des groupes de musique pour jouer dans votre resto ? » Pas de scène, mais maintenant que tu le dis, j’y réfléchirai. « Vous êtes ouverts le dimanche ? » Aucun restaurant n’est ouvert le dimanche, ça nous casse le cul d’avoir des clients… « Vous faîtes des jouets pour les petits ? » J’ai l’air d’un Chinois ?

  Dire que je faisais ça sur mes heures supp’, alors que j’étais pas censé travailler. Monter une entreprise, bon dieu, c’était infernal. Mon temps libre s’était envolé je ne savais où, dans un pays très lointain, et il ne voulait plus me donner de nouvelles. Allez, je tenais encore un peu… Une fois que je serais à Dreamland, les tracts seraient derrière moi.

__

« Dream Dinner, nouveau restaurant à Montpellier ! »

  Il y avait énormément de Rêveurs à Kazinopolis ou Park of Games, alors je tentais aussi de les aborder. Quand ils étaient en nombre dans une pièce, je n’avais qu’à leur hurler s’il y avait des Français ici, et si oui, s’ils vivaient à Montpellier. J’avais évidemment très très peu de résultats, fallait pas déconner, mais dès que quelqu’un répondait oui deux fois d’affilée, je lui parlais du Dream Dinner et lui refilait un prospectus (cadeau de Fino, mais dieu savait où était l’imprimerie dans le Royaume des Deux Déesses). Je lui parlais longuement, qu’il retienne bien, et ainsi, je continuais ma traque. De fois, je tombais encore plus rarement sur des Voyageurs qui habitaient dans les environs ; le contact passait toujours très bien et ils me promettaient qu’ils allaient venir voir (aucun n’avait tenu sa promesse). Matthieu n’hésitait pas non plus à m’aider, et même des fois Sophie, qui ne savait pas réellement quoi faire de ses nuits sur Dreamland. Jacob avait été gentiment écarté pour des problèmes de relation sociale évidente.

  On évaluait les endroits où il y avait le plus de Rêveurs, à chaque fois, on apprenait les places fortes, on tenta même d’aller dans des Royaumes extrêmement spécifiques afin de dénicher des Français : le Royaume du Pain (si, si) en était un parfait exemple. J’aurais tellement voulu aller sur la Petite Réalité, une représentation du monde réel dans Dreamland, là, je savais qu’il y aurait des gens. Mais comme elle volait dans les airs au hasard, il était inutile d’y penser. Enfin, même si ça ne servait pas à grand-chose, au moins y mettait-on toutes nos tripes.
__

  Je discutais avec Laura des éventuelles modifications qu’on pourrait faire. Je commençais par la scène afin d’attirer des groupes, mais elle me dit que ça ne convenait pas forcément à un restaurant, les gens aimaient bien manger tranquillement. Elle proposa alors de mettre des télévisions pour suivre les matchs de foot, mais je lui répondis exactement le même argument qu’avant. Elle me dit qu’il fallait que je prenne une décision, que je donne une identité forte au restaurant afin de m’en sortir, je ne pouvais pas errer dans l’imaginaire du client comme un restaurant lambda qu’on oubliait facilement. Je n’avais rien pour me différencier, je devais l’avouer. Sauf Dreamland, éventuellement, mais bon, je n’étais pas très chaud d’expliquer ça à Laura. Et mes stratégies ne se basaient pas du tout sur le pays onirique pour le moment.

  Je réfléchis, alors que je m’occupais du bar et que je le recavais, à comment donner une image forte de restaurant bien implanté dans l’univers montpelliérain. Parce que les prix qu’on pratiquait se situaient dans la moyenne (okay, la moyenne haute), que la nourriture ne valait pas non plus des étoiles, qu’on n’avait pas de décor particulier à leur proposer, une ambiance spécifique… Ensuite, tout était à méditer, hein, mais elle marquait un point, c’était indéniable. En attendant, un couple de gens se mit à arriver et demanda si c’était encore possible de manger.

« Ah, désolé, le service se termine à vingt-trois heures.
_ Il est vingt-trois heures deux. »
, répondit faussement aimablement le monsieur en tricotant avec sa moustache. Le genre de chieurs qui se croyait tout permis. Je répondis du ton le plus poli que je pus :
« Ah, merci de me prévenir, je pensais qu’éventuellement, il était encore un peu tôt, mais vous avez parfaitement raison monsieur, le service est donc bel et bien terminé. » Il n’était pas content. Dès qu’il repartit avec sa femme en passant la porte, je fus très mécontent qu’il ne puisse pas voir mon doigt d’honneur parfaitement calme qui le toisait.
« Hmmpphhh », dit une mamie qui venait de terminer de manger et qui s’orientait vers la sortie en ayant vu mon aimable déclaration. Je lui fis un sourire si énorme qu’il en devenait risible :
« Passez une très bonne soirée. »

__

« Alors là, attention, c’est terrible ! Poussin, le pauvre Poussin qui avait enflammé les cœurs un instant et qui a dû s’incliner douloureusement face à sept autres concurrents se retrouve maintenant face au champion de notre colisée ! Gadeus, l’invaincu lui fait face, et il a l’air d’être en pleine forme. On se demande comment Poussin va faire pour venir à bout de lui. En tout cas, la côte est explicite : c’est Gadeus qui semble remporter votre cœur, une seule personne n’ayant pour le moment misé sur Poussin – sacré fan – mais voyons voir si Poussin va se défendre honorablement. Un, deux, trois, commencez ! »

  Bon, plus la peine de faire semblant, la côte était idéale. Le champion de l’arène me fonça dessus en hurlant, avec une vitesse à peine croyable. Mais je me déplaçai encore plus vite : il se reçut un contre en plein dans les mâchoires qui lui écrasa toutes les dents, le stoppa net et le fit traverser tout le terrain en sens inverse ainsi qu’une bonne partie des gradins en ricochant comme il le put sur les bancs en bois alors que le public tentait de s’enfuir en hurlant. Gadeus ne bougeait plus, maintenant, même si tout le monde pouvait admirer des spasmes peu encourageants.

« Poussin gagne… ? » commenta misérablement le speaker dans son micro, ne sachant pas comment interpréter le match.

  De mon côté, je m’enfuis vers les gradins sans prendre la peine de prendre la sortie des combattants, et je rejoignis Fino chez le bookmaker qui pour une fois, n’avait pas trop de travail. Le bébé phoque était en train de sourire comme rarement il avait souri ; en même temps, il avait été le seul à parier sur moi. Tous les autres parieurs le regardaient d’un air dépité, et quand quelqu’un nous accusa de tricherie (notamment quand Fino ramassa un sac d’EV plein à craquer), il répondait invariablement en me désignant :

« Va dire ça à mon pote Poussin, il pourra t’aider à compter le nombre d’os que t’as dans le bide. »

  Nous voilà avec une belle quantité d’EV facilement gagnés qu’on allait pouvoir dépenser. Hum, non, pas dépenser. Je dirais plutôt, investir.

__

Le véritable service allait bientôt commencer, mais en attendant, seule Sophie pouvait tenir les deux-trois tables qui squattaient à un bout de la salle, pas besoin de nous. Tout le reste de l’équipe, quand on n’était pas sollicité pour des tâches spécifiques par la serveuse, on était en train de jouer au poker avec mon jeu derrière le magasin. La soirée était fraîche, mais pas assez pour nous frigorifier, et c’était étrangement Steve qui remportait la main, suivi de loin par Laura et moi, et Monique bonne dernière, râlant contre toutes ses cartes. Matthieu était chez lui, on n’avait pas besoin de lui pour la soirée, elle s’annonçait déjà fort peu palpitante. Je fis tapis sur un brelan de roi alors que Steve et Laura ne voulaient pas lâcher l’affaire, mais étrangement, Steve répliqua avec son propre tapis. On découvrit nos cartes, et je fus absolument dégoûté de voir qu’il cachait une paire d’as dans sa main et qu’il me raflait la mise avec un brelan d’as.

« Désolé patròne, ça fé partie dou jeu.
_ Mais je t’en veux pas, Steevie, pas du tout. T’as juste perdu un mois de salaire.
_ Tou veux té récaver ? Qué j’té rémette la pâtée ?
_ Nan, je vais soutenir Sophie. Elle, elle sera gentille avec moi.
_ Ah, ça, elle séra gentille, sour ! Sortez pas la bite à l’ér, patròne, elle pourrét rentrer magikment dans sa bouche ! »
Laura explosa de rire si fort qu’elle se cogna la tête contre la table. Je sortis une insulte aux deux tandis que je rentrais dans les cuisines, riant à moitié.

  Je rangeai les verres propres directement à mon bar histoire de le préparer pour la soirée, et je fis les quelques boissons pour épargner du temps à Sophie. Elle me sortit des yeux de biche et me remercia énormément pour l’aider. Quand elle disparut apporter des boissons, Laura arrivait à contresens, et dans son dos, en me faisant un clin d’œil, mimait avec sa main et sa langue une belle fellation. Je lui fis un autre signe, tout aussi explicite, mon doigt qui trancha mon cou en une ligne définitivement mortelle, pour terminer sur un doigt d’honneur tout aussi silencieux.

__

Je jetais aux pieds de l’individu un sac rempli d’EV, celui durement gagné dans l’arène. Il les compta tranquillement, et dit à voix haute la conversion en euros :

« Alors, j’avais dit… Dix EV valent un euro, donc, j’en suis à…
_ Normalement, le compte est bon. »
Je faisais confiance à Fino, il avait récupéré une part égale à la différence entre le prix indiqué par la personne et la somme totale récoltée.
« Oui, oui, c’est bon. Alors, je vais prendre votre adresse mail, vous pourrez m’envoyer toutes les informations que vous voulez pour votre site.
_ J’en veux un beau, hein ? De bonne qualité.
_ Comme tout le monde, ne vous inquiétez pas. »
, me rassura le jeune avec sa capuche sur la tête. « Je vous rendrais même bien visible sur le net. Je vous demanderai quelques articles, comme la description de votre restaurant, toutes les coordonnées, etc.
_ Ca, y aura pas de problème. Je vise le funky.
_ Le funky est une ligne directrice simple à suivre, je vais m’occuper de ça. Et je ferais aussi de la pub, hein.
_ Visez en priorité les sites sur Dreamland, l’officiel et les officieux.
_ Pas de problème, mais vous me redirez tout ça au bon moment. »
Et voilà une bonne affaire de faite ; en plus de lui, Mr. Mareaux avait gentiment concédé une réduction. Les affaires allaient bien rouler.

  C’était une partie plutôt non-tranquille de ma vie. J’avais déjà des éléments perturbateurs qui parcouraient ma vie, je ne voyais pas comment elle pourrait me secouer encore plus gravement. Faudrait quelque chose de plus fort.


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MessageSujet: Re: Gods, King and Baby Seal Lun 19 Déc 2016 - 3:38
2/ CHOC PERTURBATEUR





  Mes yeux étaient rouge, rouge de chiffres et de comptabilité ; à trop haute dose, ça vous tuait, l’administration, ça vous écrasait ce qui restait de poésie et de créativité et d’amour dans votre crâne, surtout quand vous en bouffiez même sur Dreamland, comme moi à cet instant dans le bureau de la limace. J’aurais voulu raconter ça à Germaine pour rire, mais vu la tronche qu’elle tirait, nul doute qu’elle aurait pris la blague très au sérieux tout en étant la cible de la critique. Dire que Fino n’hésitait pas à traîner avec elle afin d’en savoir plus sur le fonctionnement de la comptabilité, et que les deux formaient une paire ; restait à savoir comment Fino pouvait supporter la neutralité suisse de Germaine et sa propension à vieillir tout ce qui la touchait, et comment elle pouvait gérer une pile électrique qui pouvait placer deux mots et trois colères avant qu’elle ne puisse ouvrir la bouche. Le seul point commun qui les reliait, la base de peut-être toute leur relation, c’était que si un innocent se faisait torturer devant eux, ils s’arrêteraient pour regarder.

  J’allais ainsi de charybde et scylla quand je sortais du bureau de la comptabilité pour me diriger vers Fino ; pour le coup, il n’avait plus vraiment de choses à m’apprendre sur le métier de manager, tant mieux pour ma moralité, j’y allais juste pour chopper un compte-rendu des dernières activités du Royaume. Comme il me plaisait à le dire, j’allais voir Shana quand je voulais connaître les dernières nouvelles, j’allais voir Fino pour connaître les dernières nouvelles dangereuses, et j’allais voir Germaine quand je voulais que ça soit incompréhensible. Je dis bonjour aux gens que je connaissais quand je passais près d’eux, et je rejoignis le bureau du bébé phoque où il m’attendait, soigneusement sur son petit bureau qui faisait la taille d’un cube en carton.

« Tireeeeliiiiiire !!! » Aah, il y avait Pengui avec lui, une sorte de Créature des Rêves que j’avais choppé dans un œuf à une loterie onirique. Preuve qu’il évoluait, il retenait un grand nombre de vocabulaires sans savoir comment l’utiliser, lui donnant un langage absurde impossible à déchiffrer si on ne regardait pas ses intonations et ses expressions. Là, il se jeta dans mes jambes pour les câliner et les frotter avec son bec, et, attention, nouveauté, il savait maintenant faire des phrases : « Casque boursouffle lit. » Oui, tout à fait, gentille créature. Je devrais lui mettre un collier avec de l’aspirine autour, tous ceux à qui il parlait en profiteraient.
« Hey, Fino, ça s’est bien passé ton voyage ? » Le bébé phoque grogna, et étrangement poli, il m’invita à m’asseoir. Je me déplaçai avec Pengui toujours accroché à mes jambes.
«  Bien passé ? Disons plutôt que j’avais pas de bon soupçon et qu’ils se sont confirmés.
_ Mon chocolat, ma vie, mon rêve.
_ Pengui, ferme ton bec avant que je le cloue. »
Il revint vers moi et serra les dents : « C’est délicat, Ed. Très délicat.
_ Je vois ça. »
Le fait même que le bébé phoque usait du mot ‘délicat’ indiquait qu’il se passait des choses très graves. Fino leva les yeux en l’air, en proie avec ses bonnes manières, et cracha :
« Ouais, bon, foutre. C’est la merde, y a quelque chose qui en veut à ma peau.
_ Quoi ?
_ ‘cune idée. »
Il sortit un cigare avec sa petite papatte touffue et se mit à le griller et à se le foutre au bec. « J’ai besoin de toi sur ce coup. On veut attenter à ma vie. Et moi, je veux disséquer ce 'on' avec une tronçonneuse.
_ Très bien »
, répondis-je en ouvrant les bras avant de me foutre les pognes derrière le crâne, tandis que Pengui montait sur ma jambe et se posa sur mes genoux en frappant dans ses nageoires. « Tu as une piste ?
_ Absolument aucune, pas l’ombre de rien. Je sais que Clane et moi, on a été suivis à un moment, mais quand on est allés chercher l’épieur, on n’a rien trouvé.
_ Tu sais que tu es attaqué par quelqu’un, que quelqu’un veut ta mort, mais c’est tout ?
_ Quelqu’un ou quelque chose. Y a un truc nouveau. Ma truffe, elle me dit que y a quelque chose de mauvais qui se prépare.
_ Et bien, j’ai une bonne nouvelle pour toi, Fino… »


  J’avais des lunettes à verres extra-progessifs, et pour les amoureux de la compréhension, disons que je captais les auras avec une précision bien supérieure à la mienne tant qu’elles entraient dans mon champ de vision. Et il y avait trois silhouettes étranges qui se déplaçaient en trio, lentement, rapidement, par à-coups, évitant les autres auras, montant les escaliers tels des serpents. Leurs mouvements étaient précis et tranchants. Je posai mon doigt sur la bouche et je me levai discrètement (je posai Pengui sur le bureau de Fino en lui intimant silencieusement l’ordre de se taire). Sans bruit, je sortis mon panneau de signalisation de derrière mon dos, et toujours avec silence, je m’approchais de la porte, alors que les trois autres de leur côté, allaient aussi vers le seuil. Ils avaient des mouvements d’assassin, et c’étaient des Voyageurs. Très étrange.

  Je posai ma main sur la poignée et me mis à réfléchir avec précision : ils étaient trois, ils auraient l’avantage du nombre, mais contrairement à ce qu’ils pensaient, c’était moi qui avais l’avantage de la surprise. Je respirai très doucement alors que le trio étrange se mettait autour de la porte. Personne pour les surprendre qui arriverait d’un côté ou de l’autre du couloir, je le savais aussi bien qu’eux. La main du type au centre s’approcha de la poignée, celle que je tenais de l’autre côté. J’espérais qu’ils n’étaient pas forts, pitié. Petite simulation mentale dans ma tête ; dans l’idéal, le combat ne durerait pas cinq secondes. Dans le pire, hein, je me réveillais comme une lopette et oubliant peu à peu mes aventures sur Dreamland. Rien à craindre, en gros.

  La porte s’ouvrit brusquement, ils agissaient. Encore plus violemment, pour couper court à leurs efforts, je la repoussais avec toute ma force, assommant le premier gars qui voulut rentrer et dévissant la porte de l’un de ses gonds. Je pus me rendre compte qu’ils avaient les mêmes habits sombres et qu’ils étaient tous masqués. Je la rouvris, et deux portails furent invoqués : un derrière le second assassin et l’autre à-côté de moi. Je poussais la deuxième personne avec mon panneau dans la colonne vertébrale à travers mon pouvoir, la faisant franchir contre son gré la porte, et un coup de coude en plein dans la tronche lui fit craquer quelques os et l’étala sur le sol si bien qu’il en rebondit. Soudainement, un couteau jaillit de la porte et entailla mes vêtements. Je me jetais en arrière pour voir arriver le troisième gars, un coutelas à la main.

  Je le tins à bonne distance avec mon panneau, alors que nous étions au centre de la pièce, faisant quelques mouvements pour le forcer à reculer, et sa lame à l’allonge pathétique (excusez du peu) ne lui était d’aucune utilité. Par rage (?), il me jeta son arme avec le mouvement d’un expert, je l’esquivai comme je pus sans dommage, et il fonça vers moi en profitant de sa diversion. Il me sous-estimait, le gaillard, tant mieux : mon panneau partit quand même pour le faucher, ce qu’il fit très bien en plein dans les côtes. Mais l’homme resta maintenu au panneau, avec tous les réflexes qu’il avait pu rassembler, et je décidai de continuer le mouvement pour l’éjecter. Mais quand je passais près du mur, il s’en servit comme point d’appui, lâcha l’arme et se jeta sur moi telle une fusée. Je me reçus le coup en plein dans le menton, ça et l’énergie cinétique de mon arme me déstabilisèrent complétement et je tombais à la renverse. L’autre se releva et chercha à ma cogner, mais mes jambes, prêtes, se déplièrent et le frappèrent en plein dans le bassin, si fort et si verticalement correct qu’il décolla et se reçut le plafond en plein dans le mur, brisant une partie des pierres qui le formaient. Je me relevais, préparais mon coup avec le panneau, et réceptionnai le corps tombant avec la justesse d’un danseur de ballet. Le gars fut catapulté à l’autre bout de la pièce, derrière le bureau de Fino où sa course se termina en ébranlant toute la pièce avant qu’il ne retombe contre le sol (j’avais retenu mon coup ; il aurait valsé à travers le mur et j’aurais pu gravement abîmer le château sinon). Le bébé phoque de son côté avait sorti son arme fétiche, un fusil à canon scié, et se dépêcha de tirer sur l’homme au sol, ce qui pour effet de l’éjecter en arrière. Je le récupérai en plein dans le vol, et il me dit extrêmement professionnellement, comme s’il me faisait déjà le débriefing :

« Il a disparu.
_ Hein, je l’ai tué ? »
Je me retournai pour voir que les deux corps que j’avais laissé à l’entrée avaient aussi disparu. Je me rendis compte qu’à cause de leur capuche, je n’avais pu voir aucun bout de leur visage, et comme leur corps s’était évaporé pour d’étranges raisons, il était impossible de remonter à eux.
« On n’a toujours aucune piste, alors.
_ Je ferais des fouilles sur des corps qui disparaissent, mais c’est tout sauf normal. C’était des Voyageurs ?
_ Tous.
_ Y a un quatrième larron qui est derrière le coup, donc. »


  Quelqu’un en voulait bien à la vie de Fino. Je savais que ce n’était pas si extraordinaire que ça, mais ce quelqu’un semblait avoir frappé à l’aveugle pour avoir envoyé trois types envahir le Royaume des Deux Déesses. Le mystère était entier. Qui avait les couilles de s’en prendre à Fino ? Personne ne le faisait normalement, c’était trop dangereux (non ?), alors pourquoi maintenant, qui, et pourquoi ? Enfin, Fino n’avait plus rien à me dire pour le moment, tout concentré qu’il était à recharger son arme et faire un listing mental de ses ennemis.

__

Le matin fut d’une dureté atroce. Je me réveillais, après avoir passé le reste de la nuit à traquer un éventuel dernier personnage pour clore cette affaire, mais nous fîmes carrément chou blanc, malgré les gardes. Enfin, ça, c’était Dreamland, les journées recommençaient, il était temps de s’occuper d’elles et de leurs problématiques, et ce fut sans honte que je laissais l’entièreté de nos interrogations derrière moi.

__

  Deux semaines plus tard, sur le capot de mon ordinateur, un post-it me rappelait tous les soucis qu’il y avait encore à gérer au restaurant : embauche d’un cuisinier, un des fours qui ne marchait toujours pas (merci le réparateur de mes deux), le choix d’un thème pour se démarquer de la concurrence, c’était pour le moment un miracle que nous n’ayons pas coulé à cause de ça, et divers trucs et choses, des détails infinitésimales à régler : un robinet dans les toilettes qui coulait mal, un hypothétique rat à abattre, rachat de trois chaises (ou plus ?), voir pour les grandes tables, si on changeait de fournisseur pour la sauce, etc. Et sans compter toute l’administration énorme que ça me demandait. Même Laura me demandait comment je supportais tant d’administration. Désolé ma grande, difficile de te faire croire que c’était une limace géante à qui je refilais les chiffres dans mon sommeil. Laura était la seule employée qui ne connaissait pas Dreamland, et je me demandais s’il ne fallait pas la mettre au courant. Je l’avais suivi deux ou trois fois dans ses rêves pour l’aider à combattre son éventuelle peur, mais je n’avais pas eu l’ombre d’une occasion.

  Bourritos, malgré mon réveil, n’avait pas daigné un poil de bouger ; ça lui arrivait de plus en plus fréquemment ces derniers temps, je ne dirais pas que ça m’inquiétait, mais il était déjà difficile de faire plus flemmard qu’il ne l’était maintenant, et pourtant, il devenait de plus en plus immobile chaque jour qui passait. Je le poussais un peu de la main, mais il daigna lever vers moi ses yeux fatigués, bailler très fort, et resta sans bouger.

« Même les chats comme toi ont besoin de bouger, Boubou.
_ Meow »
, me miaula-t-il en réponse.
« Fais pas ta tête de mule.
_ Meow.
_ Je vais te donner à manger.
_ Meow.
_ Ne me regarde pas comme ça.
_ Meow.
_ Et ne me parle pas sur ce ton.
_ Meow.
_ Arrête de miauler à chacune de mes phrases comme si on entretenait une discussion saine et tout à fait logique, parler à son animal n’est pas logique, et je suis persuadé que tu n’as aucune idée de ce que je suis en train de te dire à l’instant. »
Bourritos se concentra suite à ma longue phrase, ça se voyait car il bougea ses deux oreilles. Puis il répondit sans se lasser :
« Meow.
_ Okay, je te laisse, je te laisse. »
Il miaula juste derrière, comme de bien entendu.

  Mon appartement était moins crade que d’habitude, me dis-je tandis que je me fis des œufs à la poêle à dix heures du matin. D’un côté, peut-être que j’étais devenu plus sérieux avec toutes mes responsabilités dans le monde réel, et aussi qu’elles me laissaient moins le temps de foutre le bazar. Si Cartel surgissait à l’improviste dans mon studio, elle en serait toute émue. Pas de quoi grimper au plafond pour éviter de salir le sol, mais ce n’était plus un champ de mines comme avant.

  Petit-déjeuner englouti, je répondis au graphiste que j’avais embauché via Dreamland et payé via des EV pour lui donner toutes les indications nécessaires à la création du site. Il se permit même de me donner des conseils, notamment pour gérer la page Facebook et Twitter… Hm, je n’avais pas réellement développé cette partie-là de mes messages publicitaires, j’avais créé une page, mais je ne l’avais pas du tout entretenue. De toute façon, il n’y avait que deux personnes qui la suivaient. Il faudrait certainement que je m’y mette à un moment ou à un autre, mais mes journées ne m’appartenaient plus : elles étaient sucrées les unes après les autres pour le compte du Dream Dinner.

  Maintenant que c’était fait, que j’étais propre, que j’avais ma chemise de travail bien repassée, je pouvais partir pour mon restaurant. Il fallait que je prenne le tram pour ça, il n’était pas non plus au centre de la ville, mais je l’avais pas mis dans un quartier pourrave non plus. Je veux dire, y avait encore des habitations à-côté, quelques-unes… J’ouvris la boîte, j’étais le seul apparemment, je fis taire l’alarme pour l’instant silencieuse, j’ouvris quelques lumières, et je fermai le tout derrière moi. Le restaurant n’ouvrait pas avant une heure, j’allais pouvoir travailler la comptabilité avec toutes les données fournies par Germaine. Si des employés arrivaient plus tôt que d’habitude, ils n’avaient qu’à hurler par la fenêtre du bureau qu’ils étaient arrivés, je les entendais très bien.

  La pièce était un peu sombre, ne disposait que d’un bureau, très large, ainsi que des placards où étaient tassés tous les papiers relatifs à l’entreprise. Je me posais sur une des deux chaises, sortis mon ordinateur personnel et le posai, une pensée pour dehors où le soleil disparaissait derrière les nuages, que le temps était tout gris, mais bon, il serait jamais assez gris que les notions qui s’étalaient devant moi. Sans Germaine, j’aurais dû dépenser énormément pour un cabinet comptable, et ne pas investir dedans me permettait de bien survivre. Cependant, j’en payais les frais, de ma personne, à me plonger dans ces horreurs, à remplir les colonnes que je pouvais, et je priais pour que personne des impôts ne vienne me poser quelques questions, je serais quasi-incapable de lui répondre.

  Bon, voilà, ces fichiers, c’était bon, je pourrais les envoyer au bon service, avec mon contact, pas de souci. Maintenant, j’avais quelques lettres à envoyer, et quelques mails à renvoyer… Et ce n’était que le début. Je croulais sous le travail pour vous dire, je n’aurais pas été contre non plus une aide à ce niveau (autre qu’une limace dégoûtante et suintant de l’ennui qui n’existait que dans le rêve collectif des gens) : l’administration ne se résumait pas qu’à la comptabilité, non, cette dernière ne représentait qu’un dixième de tout ce qu’il fallait faire, mais si j’avais juste eu les tableaux financiers à gérer, j’aurais quand même trop de travail. Je ne travaillais pas, je combattais, je luttais au corps-à-corps avec toutes les tâches qu’il y avait à faire, je les étourdissais les unes après les autres avant qu’elles ne reviennent à la charge à un moment ou à un autre, et je me battais contre tous ces minions de lettres et de chiffres tel un demi-dieu des légendes antiques, une bataille qui durait des semaines et des semaines de lutte. Voir une bataille à la Peter Jackson au cinéma n’était finalement qu’un soulagement intense d’apaisement et de tranquillité.

  Ce fut Sophie qui la première, arriva, hurla à la fenêtre, et je me dépêchais de descendre pour lui ouvrir ; je passais pour cela part les cuisines, ce qui était une perte de temps mais me permit de pouvoir dire s’il y avait encore des choses à faire là-dedans ou non. Nan, c’était impeccable ; toujours avec Monique de toute manière, elle était extrêmement vigilante là-dessus, je pouvais pas lui cracher dessus à ce niveau. Steeve était plus… hum, « relâché », si je pouvais dire. Je dirais même « gros porc » à son sujet, il n’y avait pas de souci. Mes clefs tournèrent dans la serrure, et je fis la bise à Sophie, en sweat noir qui épousait sa taille, rapidement avant de la faire entrer. Elle était dynamique, elle, dès le matin, c’était bien. Les clients aimaient les gens dynamiques. Donc moi aussi.

« Vous allez bien, patron ?
_ Génial, et toi ? »
C’était d’ailleurs écrit sous mes cernes, pourquoi elle me posait la question ?
« Moi, ça va. Vous êtes partis après moi hier soir et vous êtes avant moi le matin. Vous dormez ici ? » Je passais derrière le comptoir pour aller vérifier ma caisse et dis :
« C’est pour ça que tu m’appelles patron et que tu me vouvoies : parce que je suis le plus méritant.
_ Pas parce que vous avez créé le Dream Dinner ?
_ Ça a aidé, aussi, oui. »
Se faire moucher par Sophie était une preuve qu’on n’avait pas assez dormi. « Dépêche-toi de te changer, je vois une voiture qui s’arrête sur le parking. J’ai fait du chauffer du pain, tu pourras le récupérer dans le petit four. »

  Il y eut très peu de monde, et ce fut tant mieux car Steeve était pris d’une maladie qui l’empêchait d’aller au travail, donc Laura était là à aider Monique tandis que j’aidais Sophie. Une équipe de quatre, pour un lundi midi, c’était plus que suffisant. Sophie se chargeait de pas mal des clients, moi, j’étais le placeur, le barman et le soutien de Sophie : un problème, une salade qui partait pas, bim, j’étais là. En attendant, j’avais ramené de la comptabilité derrière le bar, comme ça, dès que j’avais un peu de temps libre, je pouvais m’occuper des chiffres. Ce que j’étais en train de faire tranquillement quand une voix anglaise me dit :

« Bonjouw, ça sewait pouw iune place  dé ioune personne, sivousplé. » Je levais la tête. Interdit. Visage stupéfait ; je n’avais pas reconnu sa voix à cause de l’accent, mais sa tête, je m’en souvenais encore.
« Connors ! » Oh putain, incroyable.

  Un de mes meilleurs alliés durant l’affaire du MMM. Je me dépêchais de lui faire la bise en le serrant entre mes bras comme un vieux frère (il n’y avait rien de mieux que de voir des visages connus qui venaient manger à votre restaurant). Tout en le mettant à une des meilleures places, je me mis en-face de lui, avec un grand sourire.  Ça me faisait tout chaud au cœur de le voir comme ça, j’étais content comme tout et j’avais du mal à rester en place. Je lui demandais comment ça allait, tout à fait que j’allais bien, et toi, idem, il était en congés, il était parti voir de la famille près de Montpellier et il était passé me voir pour me dire bonjour. Je lui demandais comment il savait que j’étais ici, en gérant un restaurant, et il me dit que chacun avait ses secrets. Il avait fortement accentué son accent anglais pour sa première phrase, sinon, il parlait bien le français. Il sortit une cigarette et me demanda :

« On peut fumer ici ?
_ Non, désolé. »
Il rangea son poison et je lui demandais des nouvelles de sa vie, voire de ses deux vies.
« Ah, tout va bien, non, non. Je suis passé une semaine au Pays-Bas. Superbes musées. » J’imaginais… Un type aussi relâché que toi. « Je suis passé en France pour ma seconde semaine de congés. Le voyage était long, mais j’aime la France, il y a trop de paysages différents pour les compter tous. En tout cas, je suis logé à dix kilomètres. Tu sais quoi ? je viendrais ici chaque midi, ça me fera plaisir.
_ Et moi donc !
_ Et concernant mes nuits, ça se passe, ça se passe, j’essaie d’en profiter. Par contre… »
Il regarda si l’autre serveuse était loin, mais je le rassurais :
« Elle est aussi une Voyageuse, ne t’inquiète pas.
_ Okay. Ed, je dois t’avouer que la veille, je me suis fait attaquer par cinq gogoles. »
Oh putain. Souffle coupé.
« Ils avaient des capuches ?
_ Oui. Des habits noirs. Tu as été attaqué ?
_ Pas moi, ils visaient Fino.
_ Incroyable. »
Ca, il pouvait le dire. L’énigme prenait un tour plus inquiétant : Fino n’était pas la seule cible, Connors aussi était dans leur ligne de mire. Il hocha la tête et ne s’inquiéta pas plus que ça.
« J'avais vu ta publicité, il m'a suffi de voir ton nom associé, et vu les événements, ces... encapuchonnés, je me suis dit que ça serait une bonne idée de te rendre visite. Je réussirais à leur échapper, il n’y a pas de souci. Mais je pense que si je les revoie, je mènerai l’enquête.
_ Il y a un dénominateur commun entre toi et Fino ? »
Il tourna sa langue dans sa bouche, regarda par la fenêtre, faisait tourner son cerveau, et dit après une petite pause :
« Le seul point commun, c’est l’affaire MMM. Mais dans ce cas, pourquoi tu n’as pas été attaqué ?
_ Peut-être qu’ils voulaient aussi m’attaquer au passage.
_ Ils étaient combien sur vous ?
_ Trois.
_ Trois pauvres Voyageurs contre toi, Ed ? Ils seraient demeurés. Ils le sont déjà assez pour attaquer Fino dans votre bastion. Non, je pense que c’est autre chose. Je fouillerai un peu. Demande à Fino s’il sait des trucs. »
Il changea alors de ton, quand l’assiette arriva, et qu’il regarda légèrement le derrière de la serveuse (je le rappelai d’un claquement de doigts). « En attendant, profitons du repas. » Il claqua la langue pour clore la discussion, mais malgré ce dont on parlait, l’affaire prenait une nouvelle tournure.

  Sophie était en train d’arriver, et alors que je me levais, je dis à la serveuse de faire très attention à ce client et de ne pas trop remuer les fesses devant lui, il pourrait soulever la table avec la seule force de son plaisir. Elle me répondit que je n’avais rien à envier à Laura, question grossièretés, et après épars éclats de rire, elle prit la commande de Connors tandis que je revenais à l’entrée pour accueillir de nouveaux clients.

  Le service se passa sans encombre, pour tout vous dire, rien de mirobolant voire un peu décevant, mais Steeve ne nous manqua pas. Connors, une fois qu’il eut terminé de déjeuner, me dit qu’il reviendrait demain. Il me donna son numéro de téléphone pour l’appeler, et moi, je lui sucrais ses deux boissons de l’addition. Il me tapa sur une épaule pour me remercier de l’accueil et du repas, et il repartit par les portes. Si Connors venait pendant quatre cinq jours d’affilée, voilà qui me remonterait le moral. En attendant, j’avais encore du travail, alors je remontais en-haut pour terminer ce que j’avais à faire.

  Même pendant le service, je restais à travailler à l’étage, histoire de faire tenir l’administration du restaurant, et jamais Laura n’eut à m’appeler pour tenir un point chaud. Tant mieux, je n’aimais pas être déconcentré dans mon travail pour assurer un autre travail ; une pensée qui salissait le cœur. Je rentrai chez moi à vingt heures, tôt, et vlam, la fatigue me prit alors même que j’étais dans le tramway. Mes yeux dansaient un peu, et mon dos semblait incapable de garder une stature droite. Je bâillai trois fois devant tout le monde avant de descendre près de chez moi. Je réglai tout ce que j’avais à faire, et vlam, je pus m’endormir comme une pierre, et il me semblait que Bourritos n’avait pas vraiment bougé de son endroit. Les croquettes de ce matin avaient été avalés, bien évidemment, mais il ne se précipitait pas pour aller prendre celle qu’il y avait maintenant. Malgré mes protestations, il refusa de bouger du centre du lit, et il me cantonna à une extrémité. Salaud de chat.

__

  Le Royaume du Pique-Nique était le Royaume qu’on s’imaginait : dans la Zone 1, accueillant des Rêveurs et des Voyageurs de très faible niveau qui faisaient leurs premiers crocs sur Dreamland. Pas loin du Royaume des Doutes, ni de celui des Plaines, il consistait en plusieurs collines (des fois avec un arbre à son sommet), avec soit un soleil à son zénith, soit un crépuscule pour tous les amoureux (il y en avait plusieurs, oui, coloriant une partie précise de la zone). En venant au Dream Dinner tenu par Ed, Connors avait eu envie de revenir ici, où tous les soucis disparaissaient, il n’y avait rien d’autre que de la joie et surtout, bon sang que ça lui faisait du bien, de la simplicité. Il savait que Fino était menacé par le même danger que lui, il avait rapidement compris ce qui se tramait derrière la disparition presque invisible de trois Madame Irma, toutes tuées. Sans le vouloir, mais en voulant confirmer ses craintes, il en était allé en voir une quatrième. Elle aussi, morte sur le coup après lui avoir demandé qui le traquait. Inquiétant. Ed devrait passer ce test aussi, mais il valait mieux éviter de lui dire ce qui arriverait si lui aussi était recherché.

  Lui-même était juché sur un banc en bois qui gravitait tranquillement à trente mètres du sol, afin d’avoir une vue sur les horizons encore plus reposantes qu’en restant à l’herbe. Il y avait d’autres tables qui volaient çà et là, toujours avec des Rêveurs qui riaient comme des enfants. Idyllique, hein ? Et au moins, s’il y avait des hommes en noir, il pourrait les voir venir de loin. Il regardait à ses pieds les gens qui courraient pour s’amuser, et ils voyaient tout en-haut un soleil jaune avec un grand sourire poupon.

  Dès qu’il releva les yeux après avoir scruté les plaines aux alentours à la recherche d’un potentiel tueur, il vit quelqu’un juste en-face de lui, surprise, un Voyageur à n’en pas douter. Il avait aussi une tête bien formée, un front intelligent et des cheveux mi-longs qui lui arrivaient aux épaules, coiffés au peigne pour aller en arrière. Un peu d’épaule, un peu musclé, et ce alors que son long manteau rouge à tendance pirate lui arrivait jusqu’aux bottes et lui donnait une stature vaillante, l’inconnu était en train de remonter ses lunettes sur son nez, tout en posant un pistolet du dix-huitième siècle sur la table. Celui-ci souriait un peu outrageusement, et Connors, dans son costume rose, ne se laissa pas démonter :

« Pardon, et vous êtes ?
_ Bonsoir, Mr. Smith. Excusez-moi de vous interrompre, je m’appelle Mr. Lacroix.
_ Enchanté. »
L’étranger frappa dans ses gants, avec une sorte d’assurance calculée qui lui donnait un air bonhomme et rusé.
« Je m’excuse aussi de vous ennuyer alors que vous semblez prendre du repos, mais on m’a demandé de vous tuer personnellement. » Il remua la tête légèrement de haut en bas comme pour approuver ce qu’il venait de dire. Connors ne se laissa pas démonter, même s’il fronçait les sourcils furieusement :
« Me tuer ? Vilaine affaire, hein ? Parce que vos copains de la veille n’ont pas réussi ?
_ Yep. »
Le sourire de Mr. Lacroix s’allongeait, on sentait qu’il attendait un plaisir qui allait bien venir. Connors ne le sentait pas : l’autre avait trop de présence, trop… d’aura.
« Vous, vous aurez plus de chances de me tuer ? » Mr. Lacroix sortit une pipe de sa poche, la bourra et débourra un peu, avant de griller une allumette et de mettre le feu aux herbes. Il siffla et toussa, et profita de la première bouffée.
« Rien n’est question de chance, surtout en combat. De plus, il n’y a qu’à ça où je suis vraiment doué et par conséquent, où je prends du plaisir.
_ Malheureusement, vous n’êtes pas au niveau, Mr. Lacroix, et je le déplore. »
Connors se saisit doucement du pistolet de son opposant qu’il y avait sur la table, et fit mine de jouer avec. « Premièrement, je ne suis pas du tout effrayé par les méchants Voyageurs Killers, secondement, comme je me bats peu, on s’accorde facilement à dire de moi que je suis sous-classé, et dernièrement, vous ne faîtes peur à personne avec votre pistolet acheté au Royaume des Chats, tout juste bon à envoyer des petits billes enflammées pour plaire aux enfants. » Il reposa le flingue sur la table, pour prouver qu’il n’en avait rien à faire, et s’étira : « Vos techniques d’intimidation ne sont pas vraiment au niveau. » Mr. Lacroix sourit encore plus fort que Connors, et après avoir soufflé un rond de fumée, il répondit calmement, mais avec une impatience difficilement contenue :
« Je me fous de ce que vous pensez. Vous parlez beaucoup, vous m’évaluez ? Mais non, je ne cherche pas à vous intimider. Mais si vous me sous-estimez, je prends, c’est toujours bon.
_ C’est pour ça que vous êtes venus me parler ?
_ J’aime savoir qui je tue. »
, fit-il en recrachant un grand nuage de fumée. « Ça donne corps à l’assassinat, ça lui donne un sens. Tuer un anonyme revient à ne pas changer le monde.
_ Et si je fuis ?
_ Je vous rattrape la prochaine nuit, et je ne vous ferais pas l’honneur de m’annoncer comme je fais maintenant.
_ Vous êtes tombés sur le mauvais cheval. »
, répliqua Connors qui n’aimait pas du tout le ton que prenait la discussion. Il se rendait compte que derrière sa politesse et ses sourires, Mr. Lacroix semblait être une sorte de personne tout à fait normale avec une mentalité extravagante, ou alors un psychopathe extrêmement régulier. Il n’aimait pas ça du tout, devant lui était une personne qui s’amusait sur Dreamland sans crainte des conséquences. Il y avait de fortes chances pour qu’il fut dangereux. Il y avait une lueur dans ses yeux, à la frontière entre le calme et la folie, et qui s’abreuvait autant des deux. Mr. Lacroix, après avoir craché des rectangles de fumée, haussa les épaules et reporta son attention sur Connors avec semblait-il, une lumineuse idée :
« Connors, j’ai réfléchi, et je vous fais une faveur. Trois numéros entre un et dix !
_ Pardon ?
_ Je fais ça pour pimenter les combats des fois. Allez-y, choisissez. Vous n’avez rien à craindre.
_ Deux et cinq. Puis neuf.
_  Bien tiré. »
Connors se rendit alors compte que Mr. Lacroix avait sorti un bandeau rouge de la poche de sa veste, et, le cigare coincé dans les dents, se l’attachait par-dessus les yeux. « Je serai donc aveugle, je n’aurais pas le droit d’utiliser mon pouvoir pour vous attaquer ou me défendre, et je ne pourrais pas utiliser mes bras. Avec ce genre de handicaps, vous aur… » Connors attaqua subitement à toute vitesse. Ses doigts transformés par ses soins formaient une sorte de couteau qui chercha à découper la gorge de son adversaire.

__

  Fino n’en savait pas plus sur le lien qui pousserait une organisation, semblait-il, à vouloir sa peau et celle de Connors sans vouloir la mienne. Il rajouta de mauvaise humeur qu’il était incroyable qu’une organisation ne veuille pas ma peau. Pour une fois, j’étais content, ma vie n’était pas en danger. Et pour une fois, celle de Fino l’était totalement. Qui étaient les dingues qui en voulaient à sa tête ? Non, sérieusement, il y avait des gens assez cons pour vouloir l’attaquer ? Ils devaient avoir une sacrée bonne raison alors, pour se risquer dans une telle entreprise. Le bébé phoque me demanda comment Connors allait enquêter car il ne serait pas contre de venir le soutenir un peu. Quand on avait aussi peu de pistes, il valait mieux les regrouper pour avoir une vision d’ensemble, et faire en sorte de piéger ceux qui leur voulaient du mal. Je demanderais des nouvelles à Connors, j’avais son numéro et il viendrait me voir physiquement pour le déjeuner au DD, on pourrait se mettre d’accord sur une stratégie à adopter. Et on pourrait contrattaquer et en savoir plus sur ces étranges gars en noir.

__

« Le Voyageur Connors Smith a été tué dans un sanglant duel au Royaume du Pique-Nique qui a emporté cinq Rêveurs et deux Créatures oniriques. Son assassin n’est autre que Mr. Lacroix, fameux Voyageur Killer mercenaire, qui se serait… »

__

Les tonalités sonnent dans le vide au creux de mon oreille, mais Connors n’avait toujours pas répondu. Bon, le service du midi était passé et je voulais pas jouer à l’infect petit entrepreneur qui voyait un client lui échapper malgré sa maigre promesse, mais ça m’inquiétait tout de même. Je ne lui avais pas laissé de message, rien d’important, mais nan, j’avais rien. Laura me demanda si j’allais bien, alors qu’elle était en train de nettoyer une table à grand coup de chiffons, et je lui dis que oui, il n’y avait pas de souci, merci de sa prévenance. Mais je restais ennuyé.

  Je l’aidais à nettoyer la salle afin qu’elle fut prête pour ce soir, mais bon, merde, la tête préoccupée et voilà que je travaillais trois fois moins vite. Un réparateur passa, afin de s’occuper de la caisse, et je laissais à Laura le soin de s’en occuper tandis que je tentais de rappeler Connors. Je vous avouais, il y avait de l’inquiétude : lui et Fino étaient poursuivis par une force mystérieuse, et pour le moment, nous n’avions aucune idée du comment et du pourquoi. Les tonalités se perdirent, et quand je voulus remettre mon téléphone dans la poche, celui-ci vibra. Le numéro de Connors. Ah, bon sang, le soulagement, mais quel chien.

« Connors, oui ?
_ Ed… ? »
Ouaoh. Il avait été secoué, je le sentais. Une orgie qui avait mal terminé peut-être.
« Ed, j’ai été tué dans mes rêves. » Il m’avait balancé cette phrase extrêmement rapidement, comme s’il avait dû la retenir longtemps et qu’elle s’expulsait avant qu’elle ne perde de sa valeur pour lui. Je tentais un test, mais mon cœur était déjà frigorifié :
« Tu veux dire, sur Dreamland ?
_ Oui. Oui, je crois que c’est bien ça. Dans les rêves.
_ Okay, très bien Connors, ce n’est pas grave… »
Je faisais une drôle de respiration pour quelqu’un qui disait que ça n’avait pas grande importance. Je m’en voulais d’être aussi douillet, mais je sentis mes yeux s’humidifier : une partie de Connors était morte. Je plaçai ma main devant ma bouche, je m’empêchais… je sais pas, d’éprouver une émotion plus forte ? C’était triste, c’était pas non plus la mort d’un de mes parents, mais y avait le choc. Je tentais de prendre un ton paternel. « T’as fait un cauchemar, Connors, c’est tout. Va prendre une douche chaude, okay ?
_ Tu es sûr ? C’était réel.
_ Prends une douche chaude, hésite pas à te rendormir, c’est pas grave.
_ Alicya… »
, souffla-t-il dans le combiné. Ah merde, la galère. De pire en pire. « Je me souviens d’Alicya… » Une Créature des Rêves… Elle et Connors s’aimaient. Leur idylle venait d’être terminée. Oh putain, oh putain, c’était pas vrai… Quel gâchis. Pas Connors, aussi rapidement, pas lui. Il n’avait rien fait, merde… Merde ! Je déglutis douloureusement et sortis :
« Connors, y a pas d’Alicya. J’en connais pas…
_ Je te jure que si ! »
me répondit-il violemment. Il ne se mit pas à pleurer, mais il bégayait : « Je te jure, Ed, il y a Alicya, quelque part. Mais c’est qui ?
_ Douche chaude, dodo, Connors, tu réfléchiras mieux. La nuit porte conseil. »
Hin hin…
« Je te jure qu’elle existe ! Ed, crois-moi, elle existe !
_ Très bien, Connors… »
, soupirais-je devant le Dream Dinner, alors que le ciel au-dessus de moi virait au gris. « … Très bien, peux-tu juste me dire qui elle est ? Où tu l’as rencontré ? Ce que vous vous êtes dits ? » Ce que tu as fait pour elle ? L’argent que tu avais amassé pour la délivrer de son mac ? Connors craqua :
« Mais je ne sais pas ! C’est le flou dans ma tête !
_ Okay, on se calme, on se calme… Connors, je vais au travail, là. Relaxe-toi, porte-toi bien, dors, rappelle-moi demain si tu en as envie.
_ Ed…
_ Au revoir… Ciao. »


  Le travail ne m’attendait pas du tout, mais je ne pouvais pas plus en supporter. Connors allait traverser une mauvaise passe dans sa vie, je ne pouvais pas lui être d’une très grande aide. Je rentrai dans mon resto et me posai sur la première chaise avant d’enfouir ma tête dans mes bras. Qu’est-ce qui lui était arrivé, bon dieu… Qu’est-ce qui menaçait Fino alors ? Etait-il en danger à l’heure actuelle ? Comment savoir…

  Laura me demanda si tout allait bien. Je lui dis alors que non, que c’était personnel et grave, et que je ne pourrais pas les assister ce soir. Au vu des chiffres, ils ne seraient pas débordés de toute façon. Connors… Tu pouvais pas être mort aussi brutalement. C’était pas possible… Ça avait frappé si vite, comme un éclair. Je me sentais mal, est-ce que Dreamland allait se remettre à devenir mortellement dangereux ? Le stress que ça pouvait me procurer me frappa déjà. J’étais mal pour mon ami, et j’étais mal pour moi. Il fallait que l’équipe puisse se débrouiller sans moi, je ne me sentais pas bien du tout. Je rentrai tôt chez moi, vers dix-sept heures. Je profitais peu de ma soirée, traqué à l’idée de retrouver un Fino mort dans le Royaume. Je me couchai tôt, des pilules m’aidèrent à trouver le sommeil, et je repartis sur Dreamland.

__

  Bonne nouvelle (quoique…), Fino n’était pas du tout mort et même, on n’avait pas tenté de le tuer depuis. Bon, c’était parfait. Je demandais aux soldats du Royaume de modifier les trajectoires de leur ronde discrètement, alors que je rejoignis le bureau du phoque. Il me salua en crachant à travers la fenêtre (quelques fois, on entendait une plainte de l’extérieur), et je le mis au courant de la triste nouvelle sur la mort subite de Connors. Fino ne fut pas du tout triste, parce que c’était un connard (lui, pas Connors), et aussi parce que le DreamMag en faisait mention, cependant, ses poils se hérissèrent légèrement quand il sut que les enfoirés étaient capables de porter atteinte à un Voyageur expérimenté. Il m’envoya le journal pour lire la toute petite colonne qui parlait du fait divers – si petite. C’était tellement déshumanisé de lire la fausse mort d’un ami dans le journal. Un nom retint tout de suite mon attention :

« Mr. Lacroix, c’est le nom du tueur ? » Qu’on me passe une photo, ce type allait morfler. Fino commença un petit exposé en faisait les cent pas (?) sur son bureau :
« Blaid Lacroix, ou Mr. Lacroix comme il se fait appeler est un mercenaire en duo avec le mystérieux Mr. Lafleur. Ce sont tous les deux des mercenaires de haut-vol, pas des petites tapettes comme on peut en croiser partout sur Dreamland. Ils font tout ce qu’on leur demande, toutes les sales petites besognes dont on n’a pas envie de s’occuper. Ils sont pas du genre à louper un contrat. » Le bébé phoque parlait d’eux sans insulte et sans crachat ; signe qu’il était préoccupé. Je demandais :
« Ils sont bons ? » Fino chercha une pique à leur envoyer (quoiqu’elle aurait pu m’être adressé), mais il serra les dents à la place.
« Je pense qu’ils peuvent rivaliser avec toi.
_ Pas mal.
_ Chacun d’entre eux.
_ Ah.
_ Ils n’ont aucune morale, ces fils de pute, Ed, ils ne pensent qu’à une seule chose : l’EV. L’EV, l’EV, l’EV. Ils sont réputés pour valoir chers, mais ils ne se gourent jamais, et y a pas un contrat qu’ils n’ont pas rempli. Il paraît qu’ils ont même éliminé un éminent membre de la Ligue S il y avait de ça trois ans. J’dis pas qu’ils étaient assez forts pour l’affronter et qu’ils y sont allés main dans la main, mais ça veut dire que quelqu’un leur a demandé de tuer un gars de la Ligue S, un très costaud, qu’ils ont accepté le contrat, et qu’ils l’ont quand même buté. Ils ont peur de rien. Voilà qui ils sont, et voilà pourquoi je suis actuellement dans la merde jusqu’au cou. »
Ce qui ne voulait pas dire grand-chose pour un bébé phoque vu que sa tête rasait le sol, mais ce commentaire n’était pas bienvenu. Et je comprenais que Fino commence à pas bien sentir, sa carrure faisait moins menaçant qu’un super membre de la Ligue S (sur les quoi, cinquante mille Voyageurs de Dreamland, se trouver dans les cinquante premiers faisait directement de la personne quelqu’un d’à part).

  Connors était un Voyageur, voilà pourquoi ils avaient pu le traquer aussi facilement : ils suffisaient qu’ils s’endorment en pensant à lui, et le soir-même, ils pouvaient éliminer la cible. Fino, c’était plus complexe, c’était une Créature des Rêves, et je n’étais pas certain qu’ils puissent le rejoindre aussi facilement qu’en imaginant un Voyageur. En tout cas, oui, le bébé phoque devait se cacher, c’était certain. Où, ensuite, je n’en avais aucune idée, mais j’étais certain que quelqu’un d’aussi recherché que Fino avait de nombreux endroits où il pouvait aller. Je me posai sur une chaise, et demandais :

« De mon côté, qu’est-ce que je peux faire ?
_ Aller à l’abattoir, ta spécialité, puis pleurer comme une andouille. »
, se moqua Fino d’une voix acide. « J’aimerais bien que t’ailles coller des baffes aux deux cons, mais ils risqueraient de te pulvériser. Et même si tu les battais, une optique que j’estime impossible, il y aurait des chances qu’ils te disent que dalle, ou qu’ils soient pas assez informés. Ce sont des mercenaires, mais on les utilise justement pour éviter qu’ils dévoilent des infos. Bah, suffit de savoir qui les a embauchés. Ça va me prendre un sacré bout de temps, ça, mais j’ai pas le choix.
_ Tu penses mettre combien de temps environ ? »
, m’enquérais-je.
« Deux heures. »

__

  Après une journée peu mouvementée dans le monde réel, j’étais revenu à Luxuria pour trouver le bordel où officiait Connors comme directeur. Je m’en souvenais vaguement du nom, il suffisait juste que je demande le chemin à des dildos géants qui me proposaient de m’ouvrir à leurs pratiques. Je faillis les envoyer chier, mais il y avait bien une règle que j’avais retenu des habitants de ce Royaume horrible : ne jamais les enculer.
Ils aimaient ça.

  Quel Royaume, tu parlais… Puis, il pleuvait violemment, la pluie formant de nouveaux néons clignotants. Le genre n’était qu’un simple mot ici, loin d’être d’une obligation. Les néons étaient plus flamboyants que ceux de Kazinopolis et à la place des salles de jeux, vous aviez de nombreuses maisons closes où une partie des représentants venait racoler directement dans la rue. Les vendeurs à la sauvette ouvraient leurs longues vestes devant vous, et priez pour que vos yeux s’accrochent à ce qu’il y avait à vendre plutôt que sur le torse nu (quand vous aviez de la chance, seul le torse était nu). Le coin était dégueulasse, à tous les points de vue, et il était peu étrange de voir que de nombreux Voyageurs appréciaient l’endroit : baiser comme on voulait sans s’arrêter, c’était un pied, et j’imaginais que certains gars hésitaient pas à y passer des vacances pour se détendre. Les rues étaient sales de mouchoirs usagés, le ciel éternellement noir ne laissait voir aucune étoile, et vous aviez des panneaux publicitaires partout qui vous incitaient à vous relaxer (et clin d’œil du Seigneur des Rêves qui y était représenté avec ses cheveux rose chewing-gum). Que du bonheur… Par contre, quand vous étiez comme moi et que vous ne veniez pas pour des « affaires », alors le tout était d’un crade qui rappelait les pires (ou meilleurs cases) des BD punk.

  Une fois arrivé au bâtiment avec des publicités extrêmement suggestives (ma favorite étant « Bang bang, you shoot me down »), je rentrais dans le hall, complètement trempé, où un réceptionniste avec une tête d’œuf, littéralement, me souhaita une bonne partouze (très sympa de sa part) et voulut savoir si c’était la première fois que je venais ici. Je lui dis que je venais de la part du directeur pour aller voir Alicya, juste pour parler. Je patientai trois minutes, jusqu’à ce qu’elle arrive en descendant des escaliers, recouverte d’une robe de chambre si épaisse pour le Royaume qu’on ne voyait presque plus les tétons. Je m’y pris mal, car c’était presque la première fois que je faisais acte de décès auprès d’une personne qui attendait son conjoint, et voilà, ce ne fut pas glorieux.

  Elle pleura dans mes bras en hurlant son nom, et si je voulais lui dire qu’elle était devenue la nouvelle directrice du bordel, ou que ça serait ce que Connors voudrait, je me dis qu’il valait mieux attendre la phase de tristesse absolue qui la saisissait actuellement. Je ne sus pas trop quoi faire, je me sentais con. Elle me demanda des détails, mais j’étais incapable de lui en donner. Je ne voyais pas ce qui lui était utile de savoir et ce qui la plongerait dans une plus grande désolation encore. Tandis que je la serrai contre moi, je me dis qu’il était mort sans souffrir. Un horrible mensonge, je n’en savais rien. Mais que ses derniers mots, ça avait été son prénom. Ça ressemblait déjà plus à la vérité. Connors était un ami, au sens large du terme, j’avais perdu contact avec lui depuis le MMM et ne le connaissais pas d’avant. Sa compagnie m’était sympathique, et le revoir m’avait agréablement surpris. Je me sentais cependant vide pour Alicya qui perdait ses moyens devant moi, et je lui dis que j’étais désolé. Je ne pouvais rien faire de plus. Et ça, ça me fit mal.

__

  Les journées (et les nuits) qui suivirent furent extrêmement bizarres, à deux tons. Dans le monde réel, le Dream Dinner occupait la majorité de mon temps, comme pour changer, et comme Monique était tombée malade, les autres employés devaient venir plus souvent, et évidemment, comme certains refusaient de venir à cet horaire ou à celui-ci, ce fut moi, quitte à prendre énormément de retard sur l’administration, qui dû m’y coller, boucher le manque d’effectifs, et voilà que les employés râlaient plus forts, et qu’ils ne venaient pas, et quand ils ne venaient pas, c’était ceux qui restaient qui s’énervaient d’être aussi peu nombreux. Je dû utiliser des trésors de patience (une notion que Dreamland ne m’avait jamais inculqué) afin que le Dream Dinner ne se barre pas en couille dans les quatre jours. Seule Laura était là et toujours là, tel un pilier inflexible. Je bénissais cette femme. Shana était revenue de vacances aussi et apporta un soutien bienvenu.

  Sur Dreamland, je restais cantonné au Royaume des Deux Déesses où il n’y avait absolument rien à faire sinon tenter de suivre Shana dans les délires de l’administration onirique : j’y attendais un éventuel assassin qui viendrait chercher la vie de Fino, Fino qui s’en était allé à un endroit inconnu pour se cacher face à des ennemis qui ne craignaient même pas son nom. J’avais cependant une sorte de tension permanente qui me fatiguait durant ces attentes interminables, à la recherche de mercenaires ou autres idiots qui ne venaient pas, de quoi me foutre la migraine. De son côté, Fino non plus ne donnait aucune nouvelle jusqu’à en devenir inquiétant. Normalement, rien ne pouvait lui arriver, c’était un des grands principes oniriques, mais en attendant, je tentais de réfléchir sur le pourquoi du comment et de qui.

  Des assassins étaient venus traquer Fino et Connors ; quel était le lien entre eux deux, un lien qui ne passait pas par moi ? Le premier était une Créature des Rêves, le second, un Voyageur expérimenté ; si on avait réellement eu envie de me tuer, on aurait peut-être tenté de m’abattre aussi. Afin de confirmer ce fait, Fino, avant de partir, m’avait demandé de voir une Madame Irma (y en avait certainement une qui trainait ses breloques mystiques quelque part) et de la questionner sur le nombre d’ennemis qui voulaient ma mort ; si elle survivait à la fin de la séance (?), alors c’est qu’on ne cherchait pas à me trancher la gorge. Et effectivement, Madame Irma, sortant de sa transe, était tout ce qu’il y avait de plus vivante (et comment se faisait-il qu’une moitié seulement de Seigneur voulait ma mort ?). Donc, y avait-il un lien entre Fino et Connors, j’en revenais à ma question, mais aucune réponse ne semblait se profiler. Ils ne semblaient pas avoir de contact commun, ils n’avaient pas réalisé de missions ensembles, ils n’avaient pas causé le même tort à la même personne, sinon, rien de grave… Y avait du mystère là-dessous.

  En fait, j’étais complètement dépassé par les événements. Déjà, physiquement, parce que je ne faisais rien d’autre qu’attendre des nouvelles du bébé phoque, la passivité pesait sur les épaules, le stress de voir débouler deux mercenaires plus puissants que moi n’aidait en rien à passer de belles nuits et j’étais toujours sur mes gardes. Ensuite, c’était psychologiquement que j’étais harassé, car en plus de ne rien comprendre à cette énigme, je ne cherchais même pas à en savoir par moi-même. Le serment officieux que je m’étais passé de ne pas courir à l’aventure à la moindre occasion (un serment qu’Ophélia aurait voulu me voir signer bien plus tôt) était maintenant si fort que je ne voulais aucunement m’investir plus pour aider le bébé phoque. Ce n’était pas véritablement de la lâcheté, mais ça me faisait quand même mal de savoir que je le mettais dans la merde en ne l’aidant pas concrètement, et mal de savoir que je ne voulais pas changer cet état de fait. Je n’avais pas envie de revivre la même mission que pour le MMM, jamais.

  Et enfin, une nuit à Dreamland, deux autres semaines plus tard, nous amenant à la fin de Décembre, alors que les fêtes de fin d’année approchaient et que même le Royaume se recouvrait de neige, une lettre rouge m’attendait posée sur mon bureau, d’après ce que me disait Shana. Et c’était signé de la part de Fino. Je me dépêchais d’aller rejoindre la salle, où effectivement, sur le meuble, près d’un Pengui qui dormait sur un petit matelas, il y avait une lettre rouge sang menaçante. Dessus, il y avait marqué :

« POUR ED !!!
DE SON BEBE PHOQUE FAVORI !!!
OUVRE-LA VITE, ESPECE DE PEDALE !!! »


  Je me dépêchai de l’ouvrir afin d’avoir les dernières informations, mais dès que je la touchai, la lettre frémit et s’envola dans les airs, et par le jeu des plis et de la magie, la lettre se mit à ressembler à une bouche qui hurla :

« EEEEEDDD !!! C’EST FINO !!! EST-CE QUE TU M’ENTENDS ??!!
_ Oui, tout à fait, et…
_ BWAHAHAHAHA !!! JE M’EN FOUS, JE T’ENTENDS MEME PAS, LE MESSAGE EST PRE-ENREGISTRE !!! »
Je t’emmerde. « J’AI DES INFOS, ET ELLES SONT CHAUDES !!! » Je me demandais pourquoi le message était beuglé comme ça (au passage, il avait réveillé Pengui qui se dépêcha de courir dans tous les sens en hurlant « Bateau »), mais j’attendais la suite avec impatience : « J’AI LU LE DERNIER DREAMMAG QUI VIENT DE SORTIR, VA A LA PAGE 4, ILS PARLENT D’UN GROUPE DE VOYAGEURS FAIS CE QU’IL TE PLAIT, BREF LES ANARCHISTES DE BASE CONNARDS QUI FOUTENT LA MERDE EN BEUGLANT !!! D’APRES MES INFORMATIONS, UN D’ENTRE EUX AURAIT ETE VU AVEC BLAID LACROIX !!! ILS SONT PLUTOT ACTIFS CES DERNIERS TEMPS, JE LES SOUPCONNE PEUT-ETRE DE L’ATTENTAT !!! VU QUE CE SONT BIEN DES VOYAGEURS QUI NOUS ATTAQUENT, JE ME SUIS REFUGIE DANS UN VILLAGE DU ROYAUME DES COW-BOYS QUI TIRENT A VUE SUR LES OREILLES RONDES !!! IL FAUT IMPERATIVEMENT QUE TU M’Y RETROUVES, LE BLED S’APPELLE HOT SPRINGS !!! SI TU VIENS PAS, Y A DE GRANDES CHANCES QUE JE CLAMSE, ALORS FAIS PAS TA CHOCHOTTE !!! TU ME RETROUVERAS SUR LE MISSIPISSI !!! »

  Fino était la seule personne de tout mon répertoire qui était capable d’être recherché, traqué par des forces inconnues et des Voyageurs de haute volée, et qui réussissait quand même à envoyer des lettres qui beuglaient ses messages. Il lui venait pas à l’esprit qu’il était surveillé ?
Hm, il y avait des chances que si en fait. C’était peut-être pour ça qu’il me demandait de venir le voir le lendemain, c’était pour que je lui serve de garde-du-corps au cas où son message aurait attiré les ennemis dans sa direction. Et de pouvoir les y piéger. Merci ducon.

  En attendant, je demandais à Shana si elle avait bien le dernier exemplaire du DreamMag, et dès que je l’obtins parce que Shana était infaillible, je pus aller voir l’article dont me parlait ce crétin de bébé phoque. Je tournai les deux premières pages afin d’arriver enfin à l’endroit qui m’intéressait. Je lus dans ma tête le petit encadré suivant :

‘Nouvel attentat du groupe Godland !’ Je notais directement le nom dans ma tête au fer chaud.
‘Cinq Créatures des Rêves ont été tués par le groupe Godland, entièrement constitué de Voyageurs, qui se revendique libre de faire ce qu’ils leur chantent. C’est leur quatrième attentat en moins de deux semaines, mais ce groupe reste encore mystérieux. Si certains analystes estiment qu’ils seront rapidement arrêtés, d’autres sont bien plus pessimistes et pensent que le groupe Godland pourrait être constitué d’une centaine de personnes. Tous cependant s’accorde à dire que chaque attaque a fait preuve d’un professionnalisme rare dans ces milieux, et que ces Voyageurs pourraient se révéler très dangereux à l’avenir.’


 Je relevai les yeux de ma lecture, et je me grattai le haut du crâne de perplexité. Ça ne résolvait aucune de nos vraies questions, c’était certain, et dans l’optique où ils étaient bien les ennemis, alors on avait très peu d’informations sur eux… Et le choix de s’attaquer à Connors devenait alors totalement hors de propos des activités d’un groupe de Voyageurs anarchistes… Connors n’affichait même pas un attachement à une politique quelconque.

  Hmmm, j’aimerais bien aller à Relouland et demander le Renard Gris, un indic très efficace, mais je ne savais pas si je pourrais le rejoindre aussi facilement sans passe-droit comme j’avais eu à l’époque. Et puis de toute façon, on serait fixés demain.
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MessageSujet: Re: Gods, King and Baby Seal Lun 19 Déc 2016 - 3:54
3/ QUATRIÈME VITESSE ENCLENCHÉE




Monique était de nouveau là, l’équipe avait retrouvé un peu de sa sérénité, et c’était reparti pour un tour. Le vendredi, ça irait bien le soir, mais le midi, rien ne le distinguait des autres journées de la semaine. J’étais empêtré dans mes comptes et j’essayais de m’en sortir en essayant de voir s’il était possible de rajouter un cuisinier en arrière-salle, mais trois cuisiniers, merde, c’était beaucoup, ça allait être cher payé. Je me pris la tête entre les mains et j’essayais de trouver une solution à ce casse-tête. Si j’en trouvais pas une rapidement, le reste de la team me ferait la gueule. Le crayon s’agita entre mes doigts, mais rien ne collait.

Aaaah, putain de chiffres ! Je m’éloignai de la table d’un coup rageur (ma chaise avait des roulettes, ce que je considérais comme une avancée majeure pour l’humanité, au même titre que le porte-serviette chauffant et les fusées spatiales). J’avais pas encore la gymnastique mentale pour réfléchir à ce genre de situations. Il me faudrait un employé qui puisse être polyvalent, mais Laura était déjà débordée, elle faisait son taff comme il fallait, et les autres travaillaient déjà assez. Je n’avais pas de réserve de salariés avec moi, ce qui était plutôt tragique pour un directeur de restaurants. Bon, allez, il était peut-être temps de s’aérer, parce que l’administration commençait à me chauffer sévère ; d’ailleurs, le radiateur crachotait sa chaleur pour réchauffer un peu la pièce, mais au-delà de deux mètres, il faisait brrrrr. Heureusement, le mois de Décembre n’était pas encore glacé, mais ça serait pire dans les journées qui venaient ; en tous les cas, j’étais obligé de porter une veste quand j’étais là-haut, et on pouvait même apercevoir des nuages de buée aux bouches après que j’eus légèrement aérar lé pièce. La porte s’ouvrit et le visage de Laura apparut dans l’entrebâillement :

« Boss, je peux vous parler ?
_ Toujours »
, lui répondis-je en froissant une feuille de papier et en la jetant dans la corbeille (le tir loupa comme d’habitude et la boule tomba près de ses voisines – c’était un don d’être aussi nul).
« Vous savez, il y a un bâtiment en phase de rénovation juste en-face de chez nous.
_ Ouais ?
_ C’est un futur restaurant, et son patron est en train d’être servi, là maintenant. »


Pour le coup, je ne répondis rien, je considérai la nouvelle, et j’étais de plus en plus horrifié au fur et à mesure que je comprenais les tenants et aboutissement : un concurrent, pile en-face de chez nous ? QUOI ?! ET ON VENAIT JUSTE DE ME PREVENIR ?! C’était pas possible ! C’était même de la provocation ! Mais ce n’était pas pour rien que j’étais allé dans ce quartier éloigné du centre de Montpellier, il y avait très peu de concurrence, et presque pas de fast-food. Mais cet avantage allait disparaître si y avait un salaud qui venait nous faire un pied de nez de l’autre côté de la rue. Ah, putain ! Je lui demandais si elle était sûre de ce qu’elle disait, et elle affirma. La mauvaise nouvelle qui tombait sacrément mal, ouais.

  Je descendis avec elle voir ce qu’il en était, marches avalées quatre par quatre, et on se cacha à un coin du restaurant pour voir un grand type avec un imper noir, des cheveux tirés en arrière et une moustache manger seul à une table. Il était presque de dos, donc il ne pouvait pas nous voir, mais avec ses doigts, Laura me confirma qu’elle parlait bien de cet homme. Le type tourna sa tête vers nous, et on se cacha d’autant plus pour éviter qu’il ne nous remarque. Je chuchotai à ma seconde :

« Qui le sert ?
_ C’est Matthieu.
_ Je prends la table, dis-le lui. Dis-moi s’il a déjà commandé quelque chose, go ! »
Un point d’exclamation, mais je chuchotai quand même. Du grand art.

  Je m’approchais d’un pas ferme du gars, et je pus me rendre compte de tous ces éléments : il mangeait proprement, sa moustache était fine et impeccablement taillée, ses vêtements étaient plutôt chics, veston sur chemise blanche, il avait un visage rectangulaire et bien fait, il devait avoir pas loin du double de mon âge, et ses yeux étaient serrés comme s’il cherchait à faire un zoom sur ce qu’il regardait. J’arrivai à sa hauteur et lui dis :

« Vous avez besoin de quelque chose, monsieur ? » Il arrêta tous ses gestes et se tourna vers moi avec lenteur. Il me dit sans sourire :
« Tout va bien merci… » Il avala une bouchée de salades et revint vers moi : « Vous êtes peut-être le patron de l’établissement ?
_ Tout à fait.
_ Je suis enchanté de faire votre connaissance »
, dit-il sans avoir l’être du tout enchanté, « Je me présente, Lucas Lério. Je suis le propriétaire de l’immeuble en-face de chez vous. Nous allons ouvrir un restaurant. » Je fis mine d’être surpris, mais sans me départir de ma contenance :
« Je vous souhaite bonne chance alors. Même si vous êtes, je pense que je peux le dire, un concurrent.
_ Ah non, pas du tout ! On ne sera pas concurrent ! »
s’exclama-t-il comme s’il craignait que je le prenne pour un ennemi commercial. Il secoua la tête pour indiquer la méprise, ce qui me soulagea énormément, et il me rajouta perfidement : « Je répète, moi, je vais ouvrir un restaurant, un vrai. »

  Il détourna son regard et son petit sourire tandis qu’il repassa à sa salade ; tant mieux, parce qu’il ne vit pas le regard acéré que je lui envoyais et mon visage crispé qui lorgnait son couteau ; si j’étais assez rapide, peut-être que je pourrais le tuer sans que les autres clients le remarquent. Mais il fallait que je réponde, j’avais senti le ton de la provocation niché entre deux syllabes, ce type était en train de me tester. Je repris ma contenance, mon sourire, et répondis avec toute l’exquise politesse dont j’étais capable :

« Donc, si je…
_ Vous avez une grande salle, je dois l’avouer »
, me coupa-t-il en regardant les alentours. « Pas de client, mais une grande salle quand même.
_ Vous êtes un fin observateur.
_ Je vais vous faire une proposition honnête. Je n’ai pas envie d’un autre restaurateur devant chez moi, et je saurais quoi faire d’une grande salle comme la vôtre, alors ce que je vous propose, c’est de me vendre votre restaurant, j’en ferais une superbe annexe pour le mien à moindre coût. Vous pourrez en tirer un bon prix, je ne suis pas un requin. »
Il planta son regard dans le mien et put mon sourire-grimace qui se retenait de le mordre à pleine gorge. Je répondis la voix patiente :
« J’ai une autre proposition à vous faire. » Je pris une carte derrière moi et la lui tendis : « Un menu dans la carte. Prévenez-moi quand vous aurez choisi. »

  Je retournai en arrière-salle avec un grand sourire figé, et je demandais à Laura de m’apporter un oreiller ou n’importe quoi. Elle se saisit d’un tablier plié en quatre et me l’envoya. Je me le collai contre la bouche afin d’étouffer le hurlement et l’insulte qui me prirent à la gorge. Dès que ce fut fait, je remerciai Laura, lui rendis le tablier, et comme Matthieu s’approchait, je lui dis qu’il ne devait pas hésiter à renverser tout le contenu de son futur plateau sur la table du ]type seul. Laura me demanda s’il était aussi chiant que ça, et j’acquiesçai du menton sans la regarder. Ah ouais, il allait pas être notre pote, lui. Il était temps que je me trouve un nouveau cuisinier. Matthieu revint de la salle et me dit qu’un couple était arrivé dans le hall et me demandait si je pouvais les gérer. Je partis les voir, et une fois installés à leur table, moins frigorifiés, je leur demandais :

« Y a-t-il quelque chose qui vous ferait plaisir ? »

__

« Y a-t-il quelque chose qui vous ferait plaisir ? »

  Je regardais la carte avec un œil circonspect, me demandant s’il y avait le moindre cocktail qui valait le coup ; Fino qui était assis en-face de moi (sur la table bien évidemment), et qui portait son fameux sombrero, me dit qu’il ne me rembourserait la boisson que si elle arrachait au moins la gueule. J’arrêtai mon choix sur un menaçant Tabascopec, et la grenouille en tenue de serveur s’en alla en ayant bien reçu le message. Je reportais mon attention sur le bébé phoque qui était en train de boire un verre au liquide orange vif avec une paille, et je lui dis en croisant les bras :

« Alors ? »

  Nous étions tous deux sur la passerelle du navire Missipissi, à l’ombre, sur une table de deux, et quelques autres badauds profitaient aussi de la vue près des rambardes, ou bien étaient installés à d’autres tables. Le Missipissi était tout de blanc, le même genre de bateau à vapeur qu’on retrouvait à l’époque, ou bien dans l’univers féérique de Disneyland, le genre avec d’immenses roues qui faisaient avancer le machin, à la différence près que chacune des pales des roues chantaient des onomatopées joyeuses dès qu’elle arrivaient hors de l’eau et que le jeu régulier du cercle les faisait retomber. Un peu agaçant, mais on s’y faisait. Le bateau était posé à un port d’un fleuve, près de Hot Springs, une charmante communauté qui avait essayé par trois fois de foutre sur une pique la tête de Voyageurs… qui disparaissaient dès qu’ils étaient morts, leur compliquant sérieusement la tâche et leur obligeant à un panneau d’avertissement morbide : « Un bon Voyageur est un Voyageur sans tête et avec tous les os brisés et qui pleure très fort ». Heureusement que j’avais un petit sombrero pour cacher mes propres oreilles (on ne juge pas). Je reçus ma boisson en quelques mouvements, et Fino s’adressa au serveur pour lui dire qu’on paierait après, car on avait d’autres boissons qui arrivaient. Je me saisis de mon verre et dis sans regarder mon interlocuteur :

« On paiera plus tard, après que les chances de probabilité d’une attaque de Voyageurs soit passée ?
_ T’apprends vite, poussin. »
Je bus une première gorgée des quelques centilitres qui fumaient (littéralement, hein) dans mon verre. Je sentis que le liquide fit fondre ma langue, la glotte, m’arracha les glandes salivaires, et tomba dans la trachée en emportant toute la chair qu’elle avait acidifié. Fino eut un rictus : « T’aurais pas dû prendre ça, c’est une boisson pour hommes.
_ C’est goulu »
, avouais-je les yeux trempés de larme. Je réussis à retrouver ma voix, certes un peu plus grave et suffocante que d’habitude, et je lançai la conversation : « Donc, il y a quelque chose que tu voulais me dire ? » Fino lança des regards suspicieux à droite et à gauche et but une gorgée de sa boisson ; il devint très discrètement rouge sous ses poils albinos :
« Je te fais une demande officielle, Ed, y a un groupe de Voyageurs qui veut ma peau. Je veux que tu me protèges.
_ Te protège ?
_ Oui, aller leur casser la gueule, quoi. »
, rectifia subtilement Fino en comprenant que je n’avais pas encore ingéré que la meilleure défense, c’était la défonce. Je me jetai en arrière en agitant le contenu de mon verre… Franchement, je comprenais qu’il voulait de mon aide, mais là, c’était un peu gros. Combattre une centaine de terroristes fous furieux pour les beaux yeux de Fino, c’était difficile. Non, me traitez pas d’enfoiré total, me jetez pas des pierres, c’était un service qu’on rendait pas à la légère, comme ça. Je pouvais perdre la vie plusieurs fois dans le processus. Certes, j’avais fait pire que ça mais… avec une énorme équipe derrière moi. Voire souvent, devant. Je fis de part de mon hésitation et de mon éloquence à Fino :
« Hm…
_ Je te propose du combat, me dis pas que tu vas te cacher dans les froufrous de Jacob ?
_ Fino, plus j’y pense, plus je ne le sens pas, cette affaire.
_ Bois un peu d’alcool… »
me conseille furtivement Fino. Je lui dédicaçai une grimace :
« Tu me feras pas changer d’avis comme ça, il va falloir m’en dire plus.
_ Bon, primo sac à merde, j’ai rien à te dire de plus, je t’ai déjà tout dit dans la lettre. S’ils viennent nous attaquer, on pourra leur poser plus de questions. Secundo, vu que t’as la mémoire courte - j’aurais rien dû espérer – tu me dois une faveur. »
Quoi ? De quoi il parl… Aaah ouiii… « Me fais pas cette tronche, je t’ai aidé à monter ta boîte, tu m’aides à sauver ma peau. » Je posai mon verre brusquement sur la table.
« Fino, y a une différence entre des conseils de management et réduire en cendres une organisation de Voyageurs.
_ Typiquement une pute Free, ça ! La seule échelle de mesure, c’est l’aune du danger ! Je t’ai aidé pour un truc important à ce que je sache, donc j’attends à ce que tu m’aides aussi pour un truc important.
_ C’est peut-être au-dessus de mes moyens, non ? »
Fino fit mine de s’étrangler avec sa boisson :
« PUTAIN ! UNE PREMIERE !!! ED FREE REFUSE UN CONTRAT PARCE QUE C’EST AU-DESSUS DE SES MOYENS !!! C’EST JACOB QUI PARLE VU QU’HELENE EST REVENUE TANDIS QUE SHANA SE DROGUE DANS LA PIECE A COTE !!! » Beaucoup de têtes se retournèrent vers notre direction, et je fis semblant de regarder ailleurs. Il me mit rapidement en colère, je n’aimais pas qu’on parle d’Hélène sur ce ton, alors qu’elle avait été assassiné. Mais bon, peut-être que Fino n’était pas au courant, je pouvais l’excuser. Après que chacun vaqua à ses occupations, je me penchais à nouveau vers le phoque et je lui dis entre les deux yeux :
« Appelle ça de la maturité.
_ Être lâche, c’est pas être mature. »
Il me regarda salement, but une gorgée et dit à la cantonade : « Sur une échelle de tafiole, tu te poses là, quand même, t’es niveau…
_ Matthieu ?
_ Nan, au-dessus… Yelle, plutôt. »
Digérant l’attaque, je me renfonçai dans mon siège et conclus :
« Je dois réfléchir.
_ T’auras ma mort sur la conscience si ton cerveau patine trop, tu le sais ? »
Soudainement, au loin, je sentis une aura monstrueuse se déchaîner. Ça venait de cent mètres derrière le bateau, une aura de Voyageur extrêmement forte, extrêmement… marquante. Je pris mon verre et dis :
« Fino, il y a un Voyageur qui vient de déclencher un pouvoir extrêmement puissant, certainement dans le but de te pulvériser. Je te propose qu’on finisse nos verres. »

  On trinqua, puis on termina nos alcools. On toussa tous les deux tels des petits vieux, et je partis vers le bastingage arrière voir plus de détails, Fino sur l’épaule. Quand on arriva, on ne vit rien de suspect. Pas de silhouette, pas de marque particulière. Même pas de trace d’aura particulière. Puis soudainement, la terre trembla très fort, et plusieurs maisons sur les rives se détruisirent instantanément sous le choc. Quelques failles terrestres apparaissaient çà et là, mais rien de monstrueux… plus monstrueux que les secousses en tout cas, antédiluviennes qui secouaient les deux côtes. Des vagues se formaient et le bateau tanguait légèrement. Je me dis qu’on était en sécurité, et j’aurais mieux fait de pas penser.

  Ce fut une femme qui la première la vit : juste en-face, au loin, le fleuve eut d’énormes remous, et en quelques secondes, une vague gigantesque naquit à une vitesse phénoménale, brisant toutes les conventions physiques. Elle s’avançait à une vitesse démesurée et grossissait tout aussi rapidement. Le bébé phoque était sur mon épaule, je le pris dans ma main : c’était plus sûr. A l’instant juste avant qu’on ne se fasse percuter, tandis que la vague faisait déjà une vingtaine de mètres de haut et dégoulinait sur les bords, où les gens se mirent à paniquer autour de moi, je dus avouer :

« Au moins, les boissons seront gratuites. »

  La seconde d’après, la vague passa si brusquement que le navire, malgré son poids s’envola dans les airs et se détruisant en deux par le ventre. Fallait s’imaginer la scène tout de même, au ralenti : j’étais dans les airs, perché à cinquante mètres de hauteur, Fino dans ma main, le bateau craquelé ci et là et mugissant des tonnes de ferrailles qui se pliaient l’une contre l’autre sous moi (ceux qui étaient sur le pont avaient été aussi projetés en l’air), les gens projetés en l’air comme j’en parlais entre parenthèse, qui hurlaient, criaient, tandis que la gravité en était au point mort et se décida à tous venir nous récupérer. Ce fut à ce moment-là que j’agis, à moitié trempé, alors que le paquebot retombait doucement vers le fleuve : un immense portail accueillit toutes les personnes que je voyais et les amenait directement dans l’eau, derrière la vague et sans crainte d’être écrasées par le bateau, ou plutôt, sur le bateau. Les hurlements se firent plus forts alors que la chute arrivait, mais hop, telle une ellipse, tous ceux que j’avais pu sauver se retrouvèrent directement dans l’eau, dont moi qui fermai les yeux au bon moment, crevai la surface de l’eau et remontai chercher de l’air, Fino toujours dans la main.

  Le bateau à-côté de nous s’écrasa à moitié dans le fleuve et sur la rive dans un bruit de tonnerre métallique donnant un concert de protestations assourdissantes, faisant trois tonneaux monstrueux Ceux qui se trouvaient à nager dans le fleuve prirent leur marque avec cette étrangeté, criaient des fois pour appeler des proches, pleuraient enfin, mais la panique n’était pas passée. Certains n’avaient pas survécu au rebond : des Créatures des Rêves flottaient dans l’eau remuée et des Rêveurs avaient disparu. Chacun tentait de rejoindre la berge le plus vite possible afin d’anticiper une prochaine vague, mais ce n’était pas mieux sur la terre ferme : des bâtiments étaient détruits et des foules paniquées hurlaient et criaient, certaines maisons tressautaient, hésitaient, et vlaaan, un mur s’écroulait sur le sol dans un nouveau fracas. Le Missippissi fut achevé par une explosion qui souffla la moitié de ses cabines et qui projetèrent des vitres brisées un peu partout. Une antenne chuta dans l’eau en projetant une quantité de gerbes impressionnante, ce qui raviva les cordes vocales des alentours.

  De mon côté, je me traînais comme je pus en nageant avec une main (j’avais débuté avec deux, mais Fino, dans l’une d’entre elle émit de vives protestations à coups de morsures aiguisées), et hop, je me traînais sur la terre, les habits totalement trempés. Je fus témoin direct de la détresse de dizaines, voire de centaines de personnes qui courraient au hasard tandis que d’autres gens tentaient de les calmer ou de les orienter vers un endroit plus sûr, alors qu’un dixième de la ville était complètement ravagé. Je fus d’abord tenté de les aider – mon visage se révulsa face à l’image d’une mère qui secouait le corps d’un de ses enfants – mais je décidais plutôt d’aller rechercher le Voyageur à l’origine de tout ça. Non, pas le Voyageur, pensais-je en plissant mes yeux de colère. Le meurtrier.

  J’avais gardé Fino avec moi, ça serait con de ne plus le protéger alors que l’attentat le visait clairement,  mais malheureusement, après une heure de recherches dans les fourrés, dans les bâtiments, après avoir posé la question à plusieurs personnes et malgré mes lunettes qui scannaient les auras, non, je n’avais pas trouvé la trace d’un Voyageur qui aurait été capable de provoquer ce désastre ; j’en trouvais certes deux, mais je leur demandais de me montrer leurs pouvoirs, et ce n’était pas dit que c’étaient ceux que je recherchais (ou alors, le contrôleur de foudre et le morpheur guêpe savaient extrêmement bien utiliser leur pouvoir). Je revins, chou blanc sur toute la ligne, et tandis que je revenais au point de départ et que je voyais au loin la catastrophe que ça avait créé, je me dis que ce n’était pas aujourd’hui que le Royaume des Cow-Boys allait lever la loi qui réduisait les droits des Voyageurs, vu la panique qui régnait encore sur les lieux.

  Mon cœur battait encore énormément de la surpuissance de l’attaque. Une catastrophe naturelle ? Godland avait des atouts dans la main. Et j’étais censé me battre contre ça ? Vers la fin de la nuit, je prévins Fino que je n’avais toujours pas décidé si j’allais l’aider ou pas.

__

  Je ne fus pas réellement l’employé du mois ce jour-ci, et je réussis à feindre le contraire en prétextant moult administration qui m’attirait en-haut malgré une bonne fréquentation comparée à l’équipe réduite que j’avais. Ma seule petite déception, et en même temps mon plus grand bonheur, fut que Connors, ou plutôt son cadavre oserais-je dire, ne se présenta pas une fois de plus dans le Dream Dinner.

  Si j’étais aussi peu actif alors que les serveurs s’affairaient partout tels des derviches, ce fut à cause de hier. D’une part, j’étais légèrement bouleversé par la catastrophe, on ne s’habituait jamais à voir des innocents mourir pour rien, et d’autre part, j’étais encore tiraillé : je n’avais pas envie d’aller affronter cet espèce de groupe mi-terroriste mi-… aucune idée. Je ne comprenais pas leurs actes, et pas tant parce qu’ils le cachaient, surtout parce que mon mode de pensée, vertueux au possible (hon hon) n’avait rien à voir avec cette anarchie brutale, sans concession, et sans réel but que l’amusement coupable et sauvage. Quelque chose ne tournait pas rond, très bien, mais le groupe semblait aussi modeste que d’autres, aussi dangereux que d’autres… En fait, rien ne le distinguait d’un autre groupe de « Fais ce qu’il te plaît », sinon son envie étrange d’assassiner des personnes particulières en plus de ses activités journalières quitte à sortir énormément de pognon pour se payer les mercenaires les plus côtés.

  Donc, je répète bien : je ne me sentais pas trop d’y aller, et en même temps, ma bonne conscience nourrie à l’épique et aux bonnes mœurs me disait que c’était mal de tourner le dos à une très bonne action. Même si concrètement, je ne partais pas pour la détruire, plutôt comprendre et tenter de sortir Fino de là. Restait à savoir maintenant si sauver le bébé phoque était une bonne action ou si je faisais mieux de le laisser dans sa mouise. Généralement, c’était son mode opératoire, je ne voyais pas pourquoi cette fois-ci, il avait besoin de moi. Bon, je chiais, bien sûr que je savais pourquoi, car lui aussi ne comprenait pas cette soudaine envie de le tuer, d’où elle venait, et il n’avait aucune information pour avoir l’ascendant sur ses adversaires. A partir du moment où vous osiez vous en prendre physiquement à lui, vous vous rendez rapidement compte que le bébé phoque n’était pas une véritable menace (n’est-ce pas ?).

  Entre nous, tandis que je prenais le tramway pour rentrer chez moi, je savais parfaitement quel était le véritable problème : on voulait toujours gérer un problème après les autres, et mon principal problème n’était pas Dreamland, tout simplement, c’était mon resto. Et je n’avais pas envie de combattre et jouer ma vie sur les deux fronts, ça serait trop. A chaque fois que Dreamland m’occupait trop, ma vie réelle à-côté devenait forcément insupportable, parce que mes réserves de patience étaient salement épuisées. Maintenant que j’avais le Dream Dinner, je ne connaîtrais plus le repos. Alors que j’étais horrifié par ce qu’il pouvait arriver au bébé phoque geignard, que j’étais dégoûté par ce qu’ils avaient osé faire à Connors même si je ne le connaissais pas si bien que ça au final.

  J’allais sur le site officiel consacré à Dreamland et j’y checkai quelques nouvelles informations. Comme si je traversais une crise d’identité, j’allais sur le profil qui m’était destiné où j’avais le droit à une courte description qui faisait la liste de mes états de service ainsi que de ma progression. Je regardai les commentaires, et ça me fit sourire, j’y trouvai quelques compliments et autres remerciements. C’est vrai que j’avais des responsabilités envers Dreamland vu ma position dans le classement de la M. Rien que ça me donnait envie de me jeter dans la gueule du loup de Godland… Mais l’hésitation était toujours palpable. Je me couchai ainsi devant mon chat éternellement affalé, et je me mis à m’endormir.

__

  Sur le bureau, il y avait une lettre rouge, une nouvelle gueulante, et pas besoin de savoir de qui elle venait. Je la déchirais, et l’enveloppe reprit la forme d’une sorte de bouche pour me hurler à la gueule :

« EEEED, EST-CE QUE TU M’ENTENDS ??!! C’EST ENCORE FINO A L’AUTRE BOUT DU HURLEMENT, C’ETAIT POUR TE DIRE QUE J’ALLAIS BIEN ME CACHER JUSQU’A CE QUE JE COMPRENNE LE FIN MOT DE L’HISTOIRE !!! TU T’EN MELES PAS, J’AI PAS BESOIN DE BLAIREAUX DANS MES PATTES !!! »

  Juste après, avec une précision extraordinaire, Shana frappa à ma porte pour me prévenir que Germaine avait des comptes à me montrer. Encore étonné par la réaction de Fino et cette soudaine envie que je ne prenne plus part à l’enquête, je me dirigeai vers le bureau de la comptable. Je fus éberlué en ouvrant la porte, car en plus de trouver des dizaines de piles de papier extrêmement bien ordonnées, il y avait aussi le bébé phoque lui-même qui me narguait alors que Germaine était en train de remplir des feuilles de compte. Je lançai au bébé phoque :

« T’as fait un leurre ?
_ Au cas où Clane aurait pas viré toutes les oreilles oniriques qui traînaient ça et là, ouais. »
Germaine lui demanda de parler moins fort, et il justifia sa cachette ici : « Ils me trouveront jamais dans ce bureau, ils oseront pas. Maintenant, est-ce que t’as réfléchi à ma demande ? » Il n’avait pas utilisé le terme ‘proposition’ j’avais remarqué. Il insistait bien salement sur le fait que je lui en devais une. Je lui avouai la vérité :
« Je vais faire un burnout si je gère cette histoire et mon restau à-côté. Chuis pas chaud, désolé.
_ Ed, t’es en train d’enfoncer ton panneau dans mon cul et le bout me ressort par la gueule, tu sais ça ?
_ Chhhhhhht… »
intervint Germaine sans lever les yeux, mais avec un soupçon de menace latent dans la voix. Fino changea de stratégie :
« Okay, je vais t’expliquer mon plan, que tu captes bien. Je veux pas que t’entres en guerre contre ces abrutis de déglingués. Je veux juste que t’infiltres leur rang et que tu récoltes le plus d’infos possibles. Si ça se trouve, la majorité du temps, tu feras rien, mais rien. Vont te demander d’être présents ici, d’être présents là, le reste, nada. Et s’il t’arrive le moindre problème, bam, tu peux t’enfuir avec tes portails. » Je restai silencieux devant lui ; il visait juste. J’inspirai et lui dis :
« C’est un groupe de connards, Fino. Ils vont me demander de faire des choses pas nettes.
_ Si peu ! Je veux dire, ils sortent pas souvent tuer des gens. Ça a l’air d’être un groupe plus actif dans la face obscure de Dreamland que dans le côté officiel. Puis ils ont l’air d’avoir des tueurs pros, je ne pense pas qu’ils demandent à chacun de faire un carnage. Tu vas tremper dans des affaires louches, ok, mais ni dans le sang de cadavre, ni dans la cyrpine d’une pauvre gosse. »
Fino essayait de m’amadouer, vu qu’ils supposaient des choses. Il était un peu désespéré en fait.
« Tu seras là demain ?
_ Ouais, mais pas beaucoup de temps de plus.
_ Laisse-moi un peu de temps alors.
_ Pour réfléchir ?
_ Je dirais même, pour dire oui. »
Il souriait, je soupirai. Mais il avait raison quelque part : ils employaient un voire deux supers tueurs, je n’allais pas enfreindre ce côté-là de la loi. Puis de toute manière, si ça partait en couille, comme il le disait, je pourrais me barrer.

__

  Je vous le dis de suite, la réponse me parut de plus en plus évidente au fur et à mesure que la journée passait : Fino avait visé juste, ce n’était pas une mission bourrée d’adrénaline comme j’en avais déjà eu, au contraire, ça jouait sur la longueur, la disponibilité, la discrétion ; l’inverse total de ce à quoi j’étais habitué, loin des guerres et des journées où ma vie se jouait à ça à chaque minute. Non, c’était peut-être possible finalement.

  Et surtout, maintenant que mon excuse principale se perdait, les actes de Godland me révulsaient de plus en plus et j’en tirais chaque heure qui passait un dégoût tel que j’avais envie de les assommer. Je me baignais dans les infos que j’avais pu récolter sur le site, et rien n’était en leur faveur : agressions à mains armées, relations avec quelques mafias et autres groupes de merdes, assassinats multiples sans raison. De vrais cons, au final, comme je les détestais. A se demander pourquoi je n’irais pas tous leur casser la gueule maintenant.

  Pire encore, en plus de raisons purement objectives qui me poussaient à accepter l’offre de Fino, et je dirais même plus, à me motiver, je sentais mes vieux démons nés de mon égo et mon envie de briller qui venaient m’attraper et me susurraient de doux mots à l’oreille de future gloire. Maintenant, ma motivation devenait ardente et tranchante, et j’envisageais presque cette nouvelle aventure, remplie de dangers et de risques, comme une sorte de jeu. J’irais autant pour Fino et Connors que pour moi, hein, j’en avais bien l’impression. C’était comme si je me lançais le défi maintenant.

  Je me souviens aussi, quand j’avais acquis ma nouvelle force physique démesurée à Park of Games, que le MMM était retourné hanter mon esprit en me faisant un petit laïus sur quoi, en prix à ma nouvelle puissance, je devrais retourner combattre au front. Mais que la partie serait serrée. Etait-ce de cette mission dont il parlait ? Quand Fino m’avait dit que ça serait juste de la surveillance sans plus, je l’avais cru, je m’en tiendrais à ça et appellerais les autorités dès que j’aurais un bon dossier sur leurs agissements et leurs identités, mais est-ce que c’était juste ça qui me mettrait dans la mouise ? Devais-je accepter parce qu’on m’avait dit que mon futur devait correspondre à ça ?

  Je relus une nouvelle fois tous les commentaires qu’il y avait sur mon profil, tous les compliments, sur le site de Dreamland (je ne lus pas les commentaires négatifs, ils étaient nombreux et haineux… comme sur n’importe quel profil), et ma décision fut prise.

  Ce fut alors avec le cœur léger et satisfait, et bouillant d’excitation, que je vins au Dream Dinner, en début de service de midi avec une Laura qui déchirait comme d’habitude. Elle me vit arriver tout sourire, mais je lui mentis rapidement quand elle me demanda pourquoi j’étais d’aussi bonne humeur. J’étais effectivement prêt à en découdre, je me sentais prêt à gérer le service seul. Laura me dit toutefois que Monique voulait me parler en cuisine, et que manifestement, ça concernait une démission. J’eus un bris au cœur et sprintai vers la cuisine où je pus trouver ma Monique en train de s’affairer à des salades.

« Ah, patron.
_ C’est Laura qui m’envoie, oui. »
Je respirai un grand coup et je me posai à moitié sur une table de travail parfaitement propre. J’eus du mal, mais ça sortit : « Tu vas nous quitter ?
_ Eeet ouais. »
dit-elle avec une sorte de sourire-grimace du plus mauvais effet. Elle expirai un grand coup, retournait à son dessert et ajouta même : « En fait, le vrai problème, c’est que je pars dans trois jours.
_ Quoi ? »
Terminée la tristesse que j’étais prêt, sincèrement, à mettre dans ma voix. Ma question monosyllabique, elle était surprise et presque fâchée. « Atta, je récap’, t’es en train de me dire que tu te casses dans trois jours ? J’embauche comment si rapidement ?
_ Je suis vraimen…
_ Et ça tombe en plein week-end en plus ! »
J’hausse la voix de mécontentement, c’était un petit coup de pute qu’elle me faisait. Nan mais merde, y avait le concurrent qu’allait dégainer un restaurant de l’autre côté de la rue et on me privait de ma meilleure cuisinière. Bon, je cherchais pas à être fâché contre elle, mais c’était dur : « Tu nous fous dans la merde.
_ Je sais, je sais, Ed, je suis désolée, sincèrement. Mais j’ai pas le choix. Il y a ma mère qui est souffrante, je vais aller la rejoindre.
_ Souffrante ?
_ Mourante.
_ Ah. »
Petit silence gêné. Monique hurla brusquement, après avoir terminé la glace à la menthe :
« MAAAATTH’ !!! DESSERT POUR LA 3A ! » Et de nouveau à moi : « Je comptais partir, vers Toulouse, de toute façon. Mais là, ça a accéléré les choses. Le temps que je m’occupe de toutes les affaires là-bas, ça serait bête de me faire revenir ici pour repartir. J’ai du travail en plus, par un cousin, et voilà, je comptais accepter, c’est pour ça que j’en n’ai pas parlé plus tôt, mais je suis désolée. Je vais essayer de trouver un remplaçant. Je suis prête à mettre des congés payés pour la rejoindre aussi vite. »

  Je soupirai assez fort pour qu’elle l’entende. Je descendis de la table et la quittai avec un vague « On verra plus tard. » Ah putain ! Et moi qui croyais que l’équipe allait durer dix ans au minimum. Nan, évidemment, y avait du turn-over dans un restaurant, c’était logique, mais si rapidement ? Oh putain… Allez Ed, on réfléchit, on réfléchit… Est-ce qu’il peut y avoir quelqu’un dans ton entourage qui pouvait la remplaceeeer, mais nan, personne, bien sûr que tu le savais, ça servait à rien. J’en touchais deux mots à Laura voir si elle avait quelqu’un sous le coude, mais elle n’était sûre de rien, même réponse du côté de Matthieu. Ah punaise, quelle merde les gens, quelle merde… Et moi qui entrevoyais une lueur d’excitation et de joie pour cette journée…

  Mis à part ça, le service se passa très bien, et celui du soir, pas pire, y eut même un peu de fréquentation ; ça passa sec, mais il n’y avait de quoi blâmer sur de mauvais chiffres, j’étais plutôt satisfait. Ma soirée se passa très vite car je ne fis pas grand-chose sinon me plaindre mentalement de l’état de Bourritos, de plus en plus apathique. Mais bon, je fis des recherches sur beaucoup de sites et de forum sur Dreamland afin d’acquérir le plus d’informations possibles sur Godland.

  La nuit même, je parlais à Fino de ma décision finale, et il semblait ravi, pour quelqu’un qui attendait cette réponse pendant plus de deux nuits. Je me rendis compte que j’avais la voix un peu plus excitée que prévu ; je savais que lui aussi l’avait remarqué. Il me donna les informations dont j’avais besoin et qu’il avait réussi à récupérer personne-ne-savait-comment : le groupe Godland se trouvait dans le village Hunter, dans la zone 3. Il me donna des indications pour trouver mon chemin quand j’arriverais là-bas, mais à part l’adresse, je n’eus le droit à rien de très précis vu que personne ne saurait où j’atterrirais quand je m’endormirais dans le coin. Le bébé phoque me demanda en retour comment je comptais me préparer, et je lui sortis la totale.




  Le lendemain, je prévins les employés que je ne serais pas là pour le service du soir, uniquement celui de midi. Une fois ledit service encaissé, il ne me restait plus qu’à me transformer pour être méconnaissable. Je commençais à aller chez ma coiffeuse de d’habitude, et lui demandai d’une voix sans équivoque de me raser entièrement la tête. Elle me demanda entièrement, je lui répondis entièrement. Elle se saisit d’un rasoir électrique et commença à faire son office ; tandis que mon reflet dans le miroir souriait et acquérait peu à peu la boule à zéro, je me dis que la scène était impossible, qu’il était obligé que je regrette ce choix aussi brusque, mais force était de constater que cheveux tombant, j’en étais de plus en plus heureux. Parce que la traque allait commencer, qu’une nouvelle mission dangereuse me tendait les bras, et que c’était ma drogue. J’avais mis plusieurs années à Dreamland pour le comprendre, et pour l’accepter. Ça ressemblait à un péché quelconque.

  Une fois que la coupe fut terminée et payée, je pus regarder dans le miroir le résultat ; c’était excellent. Je n’avais pas une forme de crâne incroyable comme… hum, tous les acteurs qui avaient le crâne chauve, mais ça suffirait. Je n’avais plus de raie, on voyait ma nuque, j’étais méconnaissable. Quand je rentrai à l’appartement, afin de terminer mon déguisement, je me servis de mon ravoir pour me faire un bouc autour de la bouche… Je me rendis compte après coup qu’avec des poils blonds, c’était plus ridicule qu’autre chose, mon bouc n’était pas loin d’être invisible. Et c’était mieux si personne ne pouvait voir que j’avais les poils blonds. Alors je rasai tout comme une brutasse. Je pensais aussi à me faire un tatouage supplémentaire, mais le problème était qu’il deviendrait un signe distinctif une fois que je redeviendrais Ed Free. Et j’avais déjà assez de soucis avec le tatouage de Lord Crazy qui me bouffait le torse et qui était absolument reconnaissable.

  Ensuite, il me fallait une nouvelle identité ; je partis sur le site Internet de Dreamland, et je cherchais la nouvelle personne que j’allais devenir. Mon identité devait être soigneusement préparée : de tous les Voyageurs du carnet, je devais trouver quelqu’un qui n’était pas connu, avec un pouvoir que je pouvais faire mine d’avoir, dans mes fuseaux horaires, et qui ne viendrait pas interférer soudainement avec ma mission en accomplissant un exploit héroïque, donc de préférence, un newbie qui n’avait pas la bougeotte… Il me fallut trois heures d’ardue recherche pour trouver le profil parfait : Guillian Patrick, un Suisse appartenant au Royaume des Chocs et qui était reparti dans son Royaume pour le défendre. C’était presque idéal. Guillian Patrick, compris.

  Il ne me manquait plus qu’à arriver au Village des Hunters, Fino m’avait donné l’identité d’un Voyageur connu qui habitait par-là, il ne manquait plus qu’à y aller après avoir trouvé sa photo sur Facebook. J’avais abandonné la veille mon panneau et mes lunettes de soleil à Shana ; ce fut très dur de m’en séparer, mais je survis à ce délicat moment. Bon, très bien, il ne me manquait plus qu’à m’endormir, et ma mission pourrait commencer. Pour rigoler, je pensais qu’il ne manquait plus que quelqu’un vienne squatter mon appartement, comme à chaque fois que les ennuis commençaient réellement, et je serais en parfaite situation.

  Je me plaçai dans le miroir pendant une bonne quinzaine de minutes, admirant le nouveau moi sous toutes les coutures. Je mis un débardeur blanc à motifs dorés, un vêtement que je ne mettais jamais, un cadeau d’un collègue journaliste, afin de me transformer complètement en une autre personne. Je testais différentes expressions du visage dans le miroir, qui n’étaient que des parodies de face de bad guy (que je trouvais sur le moment, très cool), et voilà que Ed Free s’était transformé en un Guillian (Cassel) Patrick, Voyageur inconnu dont les capacités consistaient à multiplier la puissance de ses coups ; un hommage non assumé à Ophélia, et c’était pratique à falsifier quand on traversait les murs en faisant son jogging.

  Une fois que j’eus pensé ça, très exactement à ce moment, mon téléphone sonna dans ma poche. Je vérifiai la personne qui appelait, et c’était Marine. Ah non, certainement pas. Je ne répondis pas, fermai le portable dès que je pus et le posai le plus loin possible de mon lit comme si ma proximité allait changer quelque chose. Je n’avais même pas envie d’en entendre parler, je me concentrais déjà sur le Dream Dinner et sur cette nouvelle mission, je n’avais pas envie de charge en plus, notamment venant de Marine. Elle avait mis fin à notre relation de façon plutôt violente, et elle n’avait pas trop changé d’humeur la dernière fois qu’on s’était vus ; en plus, c’était pendant l’épisode MMM, un pan de ma vie que je ne voulais pas ressasser… Mais Marine ne réussirait pas à me contacter. J’avais clairement autre chose à foutre. Je me carrai dans le lit. Il ne me manquait plus qu’à m’endormir et trouver Godland.
La traque commençait.



FIN DE L'ACTE 1
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MessageSujet: Re: Gods, King and Baby Seal Lun 19 Déc 2016 - 4:01
FLASHBACK 1/ SEXY MOTHERPHOQUER





  Relouland avait une face cachée encore plus sombre, et presque aussi crainte, que celle qu’elle affichait tous les jours. Ce genre d’endroits, presque inconnu du grand public, voire du personnel même de Relouland, revenait à faire la comparaison entre l’Internet et le Darknet. Tout était permis, dans des proportions bien plus larges que l’humour noir des locaux. Parce que tenez, Fino arriva dans un bar sordide, avec de la musique techno en fond, et surtout, rempli de tueurs à gage avec muscles, sale gueule, tatouages, dents en or, armes à tous les étages, insultes à tout-va et la boisson la moins forte, qu’ils appelaient ici ‘petit lait’, tournait autour de cent-cinq degrés d’alcool. Ça s’insultait, se frappait, jouait aux billards, jouait avec le barman (ou plutôt, l’utilisait comme queue), et surtout, un petit truc bien culturel de chez eux dont ils étaient fiers, et à quoi Fino jeta un coup d’œil : un tableau de paris, immense, tracé à la craie, où l’on pariait sur qui allait crever lors de sa prochaine mission. Ils l’appelaient la Dead-Fino-savait-plus-quoi, ce qui était une étape de plus sur le chemin du cynisme. Le bébé phoque commenta :

« Bande de tafioles… » Et il pénétra dans l’arrière-salle où LES VRAIS HOMMES SE TROUVAIENT VRAIMENT !!!






  Plusieurs rangées d’ordinateurs, plusieurs rangées de traders, et plusieurs litres de café, cocaïne, puis des milliers de hurlement à la seconde. Tu voyais des traders de tous les horizons et de toutes les races, énorme cochon avec un masque, femme à la peau violette, un ptérodactyle, une sorte d’Ultron habillé d’un pagne, un type qui ressemblait vaguement à un humain avec quatre bras, le tout supervisé par les employés les moins scrupuleux de Relouland (tenez, le brun avec sa capuche en fourrure, il revenait souvent). Et le tout gueulait, mais gueulait ! Ils frappaient sur leur clavier à une vitesse phénoménale (voire leurs claviers, pour les mieux pourvus d’entre eux), lisaient des dizaines de feuilles à vitesse éclair, se levaient, ordonnaient des choses à leur commis, demandaient en gueulant à leurs collègues, reniflaient, s’arrachaient les cheveux, frappaient quelqu’un avec un stylo, allaient chercher un autre stylo, écoutaient l’annonce d’un gars qui apportait des nouvelles et refirent tout ce qu’on venait de dire, mais en plus rapidement encore. Ils scrutaient les chiffres, en créaient d’autres, les passaient à leurs collègues, les analysaient, les divisaient, les soustrayaient, les rajoutaient, les commentaient, les recevaient par milliers. La salle était un véritable bazar, et beaucoup de gens adoraient prendre leur café en regardant cent-cinquante traders de cette espèce qui s’acharnaient à être acharnés.

  Fino passait à-côté et ne se lassait pas d’un tel spectacle où les feuilles remplies de chiffres incompréhensibles et de calculs déments volaient dans tous les sens telle une nuée d’abeilles, où les gens se frappaient, frappaient leurs ordinateurs, insultaient les numéros, et même mieux encore, déprimaient, se plantaient, pleuraient dans les vestes de leurs collègues (qui leur foutaient une baffe, il fallait pas les déranger) alors que des saints patrons n’hésitaient pas à descendre ceux qui ne parvenaient pas à rembourser la somme qu’on leur prêtait, ou qui ne répondaient pas aux exigences de qualité (et les fusils rajoutaient aux bruits, c’était exquis). Chaque nouvelle apparition de chiffres, d’augmentations, de baisse, amenaient de nouveaux scénarios incroyables qui redistribuaient toutes les cartes et amenaient de nouvelles expressions, tant et si bien que le tout se transformait en sketchs ou chaque personne, toutes les trente secondes, affichaient une nouvelle émotion allant du désespoir à la colère pure en passant par la joie suprême.

  Qu’est-ce qu’ils faisaient tous au fait ? Certes, Dreamland avait quelque chose comme une Bourse, mais actuellement, ces financiers fous s’occupaient de quelque chose bien plus intéressant : la côte des mises à prix des personnes recherchées du pays des rêves. Le principe était presque simple : au lieu de mettre une prime basique pour buter quelqu’un, on allait créer une prime subdivisée en unités. Ces unités de recherche, qu’on pouvait appeler « actions » par rapport au monde réel, se cumulaient selon le nombre de personnes qui les recherchaient ainsi que leur investissement initial, ce qui créait pour chaque personne recherchée un « chiffre de recherche » sur lesquels les traders pouvaient acheter ou vendre des parts (les fameuses unités de tout à l’heure), qui prenaient de la valeur au fur et à mesure que d’autres unités apparaissaient par de nouvelles personnes peu sympathiques, en anticipation à l’activité de la personne-cible (quelqu’un qui aura fait un massacre la veille verra sa côte montée à toute vitesse). On achetait donc les parts de gens qui étaient susceptibles d’avoir des unités plus fortes dans un temps prochain afin de les revendre au prix fort ensuite. Il y avait énormément de calculs qui étaient pris en compte, énormément, mais la valeur qui sortait le plus souvent était l’indice de recherche, actualisée tous les ans à cent. Quand on était en-dessous, on était moins recherché qu’avant, et au-dessus, par exemple, cent-vingt, c’est qu’on voulait notre peau plus intensément que l’année dernière. Le bébé phoque constata avec plaisir que son propre indice était à quatre-vingt-sept (il était moins actif, ces derniers temps, mais ça ne pouvait pas lui faire de mal).

  Il retrouva, près des rangées de traders, trois amis à lui qui discutaient autour d’une petite table ronde haute : Rick, qui venait du Royaume des Dessins Animés et qui se tenait debout, appuyé sur ladite table, à boire dans sa fameuse flasque généralement plus discrète à d’autres occasions sous sa blouse dégueulasse, Racoon, un raton-laveur qui adorait les armes de feu massives, et de destruction massive (Fino le respectait pour ça), ainsi que Jean-Marc, un singe en peluche orange qui balançait horreur sur horreur. Quand Fino sauta sur une chaise puis sur la table en question, son verre de café déjà plein et avec une paille, Rick commenta, incertain par l’alcool :

« Regardez… Regardez qui vient nous vo,burpb, nous voir.
_ Salut le trouduc !
_ Vous allez bien, les débiles ? »
Ouais, apparemment. Racoon daigna à peine répondre, trop occupé qu’il était à nettoyer son flingue gigantesque qui semblait être capable d’un tir de détruire une maison de campagne.
« Tout est calme, pour les traders ?
_ Ils s’en sortent, ils s’en sortent.
_ Mon indice de recherche a augmenté ! Ah les trous de balle !
_ S’ils sa… s’ils savaient tout ce dans quoi j’étais impliqué, je ne serais… burp… je ne serai pas là. »
s’insurgea Rick en montrant avec le plat de sa main, près de son front, où est-ce qu’il pensait qu’il serait.
« C’est pas une compétition, les gars.
_ Ouais, c’est vrai !
_ C’est pas comme si ses chiffres étaient importants. »


  Ils toussaient tous un peu. Pas si importants ? S’ils n’étaient pas si importants, il faudrait expliquer à Fino pourquoi Racoon avait son arme de sortie, pourquoi Rick cachait un pistolet moléculaire dans sa veste, et pourquoi Jean-Marc, vu comment il se tenait, avait planqué un couteau dans son cul. Et pourquoi Fino avait fait venir Clane, actuellement caché dans un couloir adjacent. Au cas où. Au cas où un des amis, de cette table ou d’autres, serait plus intéressant à voir transformé en EV sonnantes et trébuchantes plutôt que derrière son gobelet en plastique. Fino les traitait comme des amis, ce qui pouvait se traduire par « semblables ». Ce n’était pas l’amitié qui les réunissait, mais seulement leurs points communs. Il était agréable de discuter avec des gens ainsi. De vrais amis, ils étaient trop rares, ces derniers temps, vu la situation géopolitique parcellisée et anarchique de Dreamland, quand on avait un casier judiciaire, on pouvait se lever tranquillement le matin, grailler son croissant et se rendre compte qu’on était soudain poursuivi par un tiers des Royaumes.

  Les quatre discutèrent tranquillement, commentant les côtes qui montaient ainsi que les chances des tueurs à gage, dans la première pièce qui servait de couverture ; ils attendaient juste que des cibles soient potentiellement intéressantes. Ils étaient bien ici, tous les quatre, il n’y avait pas  à dire. Ça manquait de bière, mais le bar en bas n’était pas prêteur. Racoon avait dit qu’il paierait sa tournée s’il atteignait cent trente en indice de recherche. Il en était cent vingt-neuf virgule quarante-trois. Rick sortit son portable et injecta des unités sur la valeur de recherche de Racoon ; ça monta un peu, de quoi faire que les traders, intéressés par cette petite transaction, investissent à leur tour en attendant que la côte monte. Racoon monta quelques instants au-dessus de la barre des cent trente en rigolant.

« C’est un beau jeu quand même !
_ Je paie ma tournée ! Allez hop, les gars, on fête ça ! Je peux vous dire que l’année prochaine, avec ce que je vais vous sortir, ça sera encore pire.
_ Ouais, ouais… »
fit Rick en buvant dans sa flasque, « Aboule plutôt, on crève de soif.
_ Hé, les trouducs ! Y a Fino aussi qui monte ! »
Tous levèrent les verres à cette information alors qu’effectivement, l’indice de recherche de Fino, après une augmentation de deux pourcent entiers, était passée à quatre-vingt-neuf. C’était joli comme augmentation. Le bébé phoque restait sceptique, ça faisait longtemps qu’il n’avait pas fait, publiquement, de sales coups, qui pourrait lui en vouloir à ce point ? Il tenta de justifier :
« Juste un con qui vient de se réveiller. »

  Tout le monde but d’une traite le café noir, mais Fino jeta un coup d’œil au tableau des chiffres, en même temps qu’il voyait que tous les traders s’agitaient énormément, encore plus que d’habitude. Son indice de recherche passa au-dessus de quatre-vingt-dix, puis de cent, puis cent cinq, cent dix, cent vingt… Vu le silence autour de la table, Fino comprit que les trois autres scrutaient les résultats, abasourdis. Moins que lui, fallait croire. Son indice de recherche explosa en même temps que les traders, et monta, monta, monta. Elle était maintenant à trois-cent quarante, et elle grimpait. C’était pas bon. Racoon se mit doucement à pointer son arme vers le phoque, mais Rick la lui baissa poliment.

« Ne… burp… le tue pas tout de suite, on va attendre que ça monte.
_ Vous êtes vraiment des potes.
_ On a une… une famille à s’occuper, hein, créature burp créature rampante.
_ Les impôts, les impôts. Faut pas être égoïste.
_ Cinq cent quarante, cinq cent quarante, oh putain. »
Fino siffla pour saluer la nouvelle. « Six cent maintenant ! » Il siffla pour re-saluer, mais cette fois-ci, bien plus fort. Que foutait Clane ? Il allait pas pouvoir siffler mille fois sans que les autres ne se rendent compte qu’il appelait quelqu’un !

  Une minute passa, et son indice de recherche était maintenant à huit cent soixante-sept virgule soixante-huit, un chiffre complètement incroyable, mais moins que la vitesse à laquelle il avait été atteint. Par les joies de la finance, sa prime, déjà conséquente, venait d’être multipliée par plus de huit. On pouvait rapidement savoir à ce moment précis jusqu’à quelle valeur comptait l’amitié pour vos proches. Là, il n’en fallait pas plus apparemment. La curiosité de Fino de savoir qui lui en voulait autant était extrêmement forte, ce n’était pas du tout une progression habituelle d’indice de recherche ; cependant, il fallait maintenant survivre.

  Quand ça arrêta de monter, Rick dégaina son pistolet, Racoon préparait son arme et Jean-Marc sortit un couteau de son trou de balle ; Clane, lui, à peine plus modeste, sortit du couloir adjacent, à moitié transformé en démon. D’un geste, il fit pivoter le canon de l’arme du raton-laveur, qui tira juste après un rayon laser vert surpuissant que durent éviter les deux autres en se planquant sous la table. Le faisceau diabolique traça un net trou dans le mur et sous le recul, remonta pour détruire le plafond de l’immense pièce.

  Clane emporta le bébé phoque alors que les débris de pierre se mirent à pleuvoir sur les ordinateurs et les traders, soulevant des centaines de feuilles de papier et provoquant des fuites d’eau et des hurlements, et il courut entre une partie des traders qui préféraient encore taper sur leur clavier quitte à y rester plutôt que de perdre de l’argent à survivre. Les trois anciens partenaires du bébé phoque, remis de leurs émotions, se mirent à tirer dans toute la salle, ajoutant beaucoup au chaos ambiant, faisant soulever des clavier, des bureaux, des ordis et des têtes sans parvenir à toucher Clane. Ce dernier déploya ses ailes de démon par-dessus son long manteau en cuir, sauta à travers une vitre, et le temps de se remettre, évitant des tirs ici et là, fit battre ses appendices et se mit à voler dans les airs, échappant à la future destruction partielle de tout le bâtiment. Rick, Jean-Marc et Racoon se penchèrent depuis la fenêtre et tirèrent de tout leur saoul, espérant encore toucher leur cible, sa prime étant trop faramineuse pour faire la fine bouche. Racoon hurla, après que leur cible soit devenue moins qu’un pixel dans le ciel, son poing brandi vers les cieux :

« Quelle espèce de traître ! » Rick approuva. Jean-Marc planta alors son canif dans la nuque du raton-laveur de l’espace, le tuant net. Un gargarisme surpris, et le corps du raton pendait à la fenêtre. Jean-Marc se justifia :
« Il avait quand même un indice de cent trente. » Rick approuva aussi. Il n’y avait plus qu’à toucher leur prime.
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MessageSujet: Re: Gods, King and Baby Seal Lun 26 Déc 2016 - 15:32
Après moult indications, je trouvais enfin dans le Royaume la planque de Godland. Un énorme gars, peau foncée, dreadlocks et épaules d’ours, surveillait la porte mine de rien en fumant une pipe onirique de laquelle s’échappait une fumée violette pétillante. J’approchais de l’entrée, mais comprenant mon intention, il se plaça devant moi et m’arrêta d’une large paluche :

« On n’entre pas, c’est privé. » J’avais l’impression d’aller à une discothèque. Je souris intérieurement, la partie commençait ; un frisson me picota la nuque, comme une fermeture éclair qui m’enfermait dans le rôle de Guilian.
« Chuis au courant. Je voudrais parler au chef de Godland.
_ Y a pas de chef. Et si y avait un chef, il serait pas là.
_ Je veux vous rejoindre.
_ Les crevettes comme toi, on les prend pas. »





  Mon poing rentra dans son bide ; le type rentra dans la porte ; la porte et le type rentrèrent dans la bâtisse, le couloir, et s’abattirent en soulevant d’énormes nuages de poussière. Je pénétrai dans le bâtiment à pas lents en me faisant craquer les jointures sans utiliser l’autre main. Fallait avouer qu’il n’y avait pas de tapisserie, juste de la pierre grise super bien taillée qui donnait un style très bunker à la pièce. Quatre Voyageurs se mirent en position de combat  sans s’approcher tandis que j’avançais au niveau de ma victime qui ne bougeait plus, sur une porte fracassée en plusieurs morceaux. Je continuais ma marche lente dans une immense salle poussiéreuse, sans oublier de cracher sur le visage du gardien en répliquant :

« La crevette t’emmerde, pétasse. »


FINO’S PRODUCTION
PRÉSENTE



Trois grossièretés sur une phrase qui comptait quatre (cinq ?) mots, c’était pas mal, Fino aurait apprécié.

  Le hall était une salle immense, plafond à dix mètres, colonnes de pierre partout, et pas mal de paires d’yeux se mettaient à me regarder alors que je faisais craquer ma nuque cette fois-ci, comme si je me préparais à un affrontement à venir. L’intérieur était sombre, oppressant, mais pas moins que l’aura des Voyageurs aux alentours. Non pas qu’elles étaient particulièrement fortes (quoique certaines, y avait pas trop de débutant dans les alentours, certains semblaient même très doués), mais se retrouver dans un nid de vipères pareil, avec autant de Voyageurs pour ennemis qui vous jaugeaient du regard, ça faisait pas plaisir du tout à l’instinct de survie. Pour résumer, ils semblaient tous être des prédateurs. Aucune fillette dans le lot.


GODS, KING, AND BABY SEAL



  Et ouais, c’étaient en rien des galopins ou des rigolos, les Voyageurs qui se levaient, les mains dans les poches, la gueule prête à bondir sur ma tête si je faisais le moindre mouvement inutile, et en plus, ils sortaient de couloirs au fond, de derrière des colonnes, et ils avaient tous des têtes de tueur ainsi qu’une aura ténébreuse menaçante, preuve que c’étaient pas les samaritains de boulevard. Doucement, ils commençaient à m’encercler sans me quitter du regard, et je continuais à marcher, les yeux droits devant, sans faire attention à eux. On flanche pas Ed (nan, Gui !), fallait montrer qui était au sommet de la chaîne alimentaire. Ils formaient un arc-de-cercle que je voyais parfaitement bien grâce à la lumière de la porte, jaune, qui avait pénétré dans la salle qui les éclaboussait – de leur point de vue, un peu à contre-jour, mon visage devait être difficile à deviner.


II

RÉINCARNATION


  Ma silhouette était sensiblement la même que Ed Free : j’étais fin, mais la salle de muscu et mes sports, originellement pour me préparer physiquement sur Dreamland dans des contrées dangereuses, me donnaient juste assez d’épaules pour pas ressembler à un serpent. Un bermuda blanc et noir me recouvrait le haut, camouflant soigneusement mon tatouage de Lord Crazy. J’avais retiré mes lunettes pour que mes yeux acier puissent se faire voir du tout-venant, et la façon dont je les plissais devait bien faire comprendre que j’étais pas le genre à rigoler souvent. Crâne complètement chauve, mains dans les poches d’un jean à moitié déchiré, ceintures d’argent, baskets parfaitement blanches, j’étais bien voyant.


4/ ROCK 'N' RULE



  De leur côté, je pouvais voir une fille, adossée contre une colonne de pierre, le teint mat, qui bougeait à peine mais m‘observait si fort que j’avais l’impression qu’elle lisait en moi autant dans mon aura qu’un médium dans l’esprit des gens ; un autre bonhomme, une natte de cheveux argentés qui lui passaient par-dessus l’épaule, avec des lunettes, restaient parfaitement calmes sans cacher un air intrigué ; une fille, rubans rouges dans de longs cheveux bruns, se dépêcha de marcher pour m’intercepter, deux holsters à ceintures de cow-boy qui protégeaient deux pistolets argentés ; un type activa directement son pouvoir et sa peau se changea en métal ; un beau brun, bras croisés, se positionna près de la fille aux flingues avec un air détaché (je sentis qu’il était particulièrement fort, celui-là) ; une fille, cheveux courts, légèrement enveloppée mais avec des courbes sexy, fit sortir un os de son bras (erk) pour s’en servir comme arme ; une grande blackos au crâne rasé, portant une robe blanche serrée, rejoignant aussi la foule, se mettait en position de combat une fois arrivée, sans me quitter du regard. Et je vous passais le reste.

  Je défiais les vingt Voyageurs au total qui me faisaient face en me tenant à dix centimètres à peine d’une fille avec de grands yeux rouges (celle avec des rubans dans les cheveux et les flingues à la ceinture), dont l’aura brûlait dans la moindre fibre de son corps : la meneuse des alentours était un sacré morceau. Elle tordit légèrement la tête, grand sourire :

« Le mignon, tu dégages ou je t’avoine. » Avant que je ne réplique une douceur, l’arc-de-cercle fut traversé de part en part par ce qu’il semblait être le leader : une sorte de punk, à l’iroquoise, et énergie sauvage. Arrivé pile devant moi après avoir forcé la fille à se décaler, il me fixa si intensément qu’il aurait pu me brûler les pupilles s’il en avait la capacité (et il me prenait de vingt centimètres, ce gars était un géant). Il demanda d’une voix puissante sans me lâcher des yeux :
« Qu’est-ce qu’il se passe ?
_ Y a ce fils de pute qu’a défoncé Molo !
_ Et la porte !
_ Très bien. »
, Ses yeux plissés et menaçants me vrillèrent mes propres pupilles, et il me demanda de sa voix neutre et énergique, tel un puissant politicien qui veut prouver à tous sa future objectivité :
« Pourquoi t’as attaqué Molo, gars.
_ Parce qu’il me barrait la route. »
Il pencha la tête sur le côté en ouvrant légèrement la bouche, et il conclut avec un sourire sans joie à tous ses hommes, en se retournant :
« Je ne vois pas où est le problème. Molo n’a pas su s’imposer, donc Molo a tort. Virez-vous-mêmes l’enfoiré si sa présence vous dérange. » Ouah, cette philosophie du plus fort était tellement basique que sortant des bouches d’un être humain, elle semblait en acquérir une vérité puissante et sincère. Aucun homme ne protesta… en tout cas, pas avant que je n’intervienne.
« Je suis venu ici pour vous parler justement. Si vous êtes la tête du groupe.
_ Ah. »
Il ne fit pas plus de commentaire. Il me tourna le dos et repartit doucement d’où il venait, et me fit un signe de la main qui m’invitait à le suivre.

  J’allais lui emboîter le pas, mais un gars avec des lunettes rondes et un foulard bleu sur la tête ainsi qu’une fille avec les cheveux verts se dressèrent ouvertement contre moi. Très bien, je comprenais… La logique du plus fort dominait. Je tentais d’écarter les deux, mais ils résistèrent à la poussée, et le mec au foulard attrapa même mon bras et tenta de le tordre. La fille, aussi rapidement, m’envoya un coup de poing dans l’estomac assez violent pour me faire plier, mais je supportai la force. Quand je me redressai, je leur envoyai une sale riposte : utilisant tous mes muscles, je retournai la prise du gars contre lui, forçant si bien qu’il ne put que tordre son bras au niveau du coude sans qu’il n’ait à le casser, mon autre main lui agrippa le col et je l’envoyai de toutes mes forces à l’autre bout de la salle. Il se percuta contre un mur mais se rétablit rapidement. La fille chercha à me frapper le menton, mais j’esquivai aisément, et en un battement de cils, ma main s’abattit dans sa gorge, et à d’un autre, j’étais déjà dans le couloir. La fille s’arrachait les poumons à retrouver sa respiration, alors que je tournais le dos à toute la pièce. Ils purent lire l’inscription de derrière mon haut, un royal ‘FUCK!’.

  Personne ne chercha à me suivre. Je sentis pourtant tous leurs yeux sur ma nuque, et je pouvais imaginer toutes les questions qu’ils devaient se poser. Je quittais peu à peu le hall dans un silence sépulcral, n’entendant que la respiration de la fille et les pas que je faisais sur le sol bétonné. Je faillis leur servir un autre doigt d’honneur, mais il valait mieux éviter, c’était quand même mes futurs alliés. Parce que ouais, j’avais pénétré dans la base (une de leurs bases), c’était une première étape franchie. Maintenant, il fallait y rester.

  Au bout du couloir, une vieille porte couverte de graffitis m’invitait à rentrer, dans la pièce le punk de tout à l’heure. Je pénétrai dans la salle et le vis assis sur le balcon d’une fenêtre à la vitre absente (sinon des barreaux), ses pieds touchant à peine le sol. J’en profitai pour scruter son aura, un exercice que je n’étais pas du tout habitué à faire tant mes lunettes me mâchaient le travail, mais je pouvais en déduire qu’il était fort. Jusqu’où, impossible de savoir, mais il imposait plus que les deux qui avaient tenté de m’arrêter. Le punk sortit une taff de sa poche, et l’alluma en la frottant d’un coup sec contre le mur. Il la porta à ses lèvres et se concentra ensuite sur moi :

« Tu me veux quoi, gars. » Ca ne ressemblait même pas à une question, juste une phrase simple trop souvent mâchée.
« T’es le chef de Godland ?
_ Godland a pas de chef, mais chuis le chef de ce groupe. Pas le meilleur groupe de Godland, mais on s’en tire. T’veux quoi ? »
Si la ligne droite était le plus court chemin d’un point à un autre, alors ce type-là parlait en ligne droite. Il parlait vite, puissamment, et ça suffisait à la compréhension.
« Vous rejoindre.
_ Ah ouais ? »
Il ne se départit aucunement de son expression de gars qu’avait tout vu dans la vie. Il se reposa sur la fenêtre et parcourut la salle, une sorte de bureau pas utilisé. J’en profitai pour dire :
« Mon Seigneur m’a trop enfermé au Royaume ; dès qu’il en avait terminé avec moi, je me suis dit qu’il fallait profiter de Dreamland. Un ami m’a parlé de vous.
_ Un ami ?
_ Il collectionne les articles de DreamMag sur vous. Mais c’est moi qui vous ai trouvés. »
Cette histoire, je me l’étais assez rabâché comme ça dans ma tête. De toute façon, le punk ne semblait pas vraiment prêter attention à la cohérence de certains détails. Je remarquais qu’il ne me regardait que quand il me parlait. Sa première question, alors qu’il s’avançait vers moi, fut :
« T’es fort ?
_ Molo a dit que oui. » Il fit tourner sa langue dans sa bouche, et d’un geste rapide, il prit sa taff et me l’appliqua sur la nuque ; normalement, pour prouver que j’endurais, je ne bougerais pas (de toute façon, à mon niveau de Voyageur, c’était juste un grésillement chaud et supportable), mais je comprenais ce qu’il fallait faire. Je lui attrapai la main et l’éloignai doucement de moi. Il me sourit. Il jeta sa clope quelque part et me demanda :
« T’es de quel Royaume ?
_ Le Choc. »
Je pourrais faire passer ma force de Voyageur pour mon pouvoir, voilà mon idée. Le gars haussa les épaules et dit :
« T’es fiable ?
_ A toi de voir. »
Il se retourna et s’adossa contre un mur en-face de moi. Il avait quelque chose d’étrange ce gars, de plutôt malsain. Comme s’il gardait son expression neutre à longueur de temps et qu’il ne la virait que quand il fallait tuer des gens. Ca ne l’empêchait pas d’avoir une sorte d’énergie qui se dégageait. En comparaison, je me sentais terriblement froid, les épaules recroquevillées comme une merde. Il fallait que je me détentde ! Il dit :
« Comme t’as pu le voir, le groupe est pas encore… énergique, ouais. Je peux te dire qu’à certains autres groupes de Godland, c’est du bon bordel, c’est beau à voir, ici… Bah, c’est pas encore expérimenté, j’ai presque que des dernières recrues. Tu me sembles bien, mais t’es aussi trop sage. Direct, mais sage. » Y avait-il un ton soupçonneux dans sa voix ? Je gardais une pokerface impeccable sans me rendre compte que ça pouvait me rendre plus suspect qu’autre chose. « Je te pose la question : tu veux être des nôtres ?
_ Ouais.
_ J’ai capté, très bien. Mais d’abord, tu dois te taper un test. Une mission de routine. Elle se déroulera dans trois jours. Si tu la remplis bien, reviens ici dix jours plus tard. Là, je te dirais si ça a fonctionné ou non et si tu peux nous rejoindre. »
Il sortit deux énormes photos. Il me montra la première, qui représentait une sale gueule de voyou. Il tapota la tronche avec son doigt : « Lui, c’est Taras. » Ta race ? « C’est notre plot de Kasino. Endors-toi en pensant à lui, t’arriveras direct dans le Royaume. L’autre… » Il posa son doigt sur une Créature des Rêves, une sorte de gros caillou mal taillé ressemblant à une forme humaine gargantuesque et avec un costume impec’. Il semblait encore moins aimable que l’autre : « … Il s’appelle Zoled la Rocaille. C’est un fils de pute à qui on refile notre Dead Weed. Ça fait deux mois d’affilée qu’il nous rapporte moins que d’hab’, et ses excuses sont si banales qu’il sait parfaitement que c’est de la provocation. Dans trois jours, t’iras le retrouver au Peasant’s Palace. Tu comptes l’EV, si y en a pas vingt-mille tout rond, tu lui expliques que c’est mal. Comprendo ? » J’hochai la tête, c’était compris. Je fis tout pour me remémorer la tronche du gars, et je déposai le cliché.
« Ca ne sera pas un problème.
_ Okay. Alors, tu peux dégager. »


  Je repartis sans connaître le nom de ce gars, et sans qu’il ne connaisse le mien. Je supposais que tout serait moins informel dans une dizaine de jours, si je réussissais à prouver ma valeur. Je revins dans le couloir, et dans la grande pièce principale où une grande partie des types étaient réunies. Celui qui avait un foulard, le cassos que j’avais envoyé chier, se planta devant moi, mais comme je l’ignorais proprement, il me suivit et me dit sans détour :

« Mec, je t’affronte. » Je me tournai vers lui sans m’arrêter pour autant, et il se mettait même devant moi, marchant à reculons et m’invitant à lui envoyer une torgnole : « Vas-y, t’es fort, on se bat. » J’optai pour le compromis :
« Je dois revenir dans dix jours. Si je fais partie de Godland, on se battra, okay ? » Puis je le repoussai fortement pour qu’il dégage de mon chemin. Il se laissa faire, mais alors que je sortais dehors, il dit :
« Dans dix jours ! C’est retenu, dix jours, mec ! » Ouais ouais, en attendant, j’avais une mission à remplir, et un bébé phoque à prévenir.

__

« Allo, Ed ? C’est Marine à l’appareil, comment tu vas ? Je voulais te parler de quelque chose d’important : je vais devoir déménager à Montpellier car les études que je vise sont là-bas, et mes cours commencent dans moins de trois semaines, je viens tout juste d’être prévenu : l’école qui s’occupait des cours à Paris a arrêté le partenariat et il ne me reste que Montpellier, ou alors je perds un an, ce que je ne veux pas. Je n’ai pas le temps de trouver un appartement aussi rapidement, alors je voulais savoir si je pouvais venir habiter chez toi, je n’emmènerai que quelques cartons, le temps que je trouve un appartement. Est-ce que c’est possible ? Je m’excuse d’avance, hein, mais rappelle-moi rapidement. »

  Je fus extrêmement tenté de l’appeler, de tomber sur son répondeur et de lui « Non. » avant de conclure le message en raccrochant, extrêmement tenté, mais j’avais la flemme alors je fis encore pire : je ne fis absolument rien, ce qui me vaudrait quatre heures plus tard un SMS de Cartel en me prévenant gentiment que sa meilleure amie, mon ex, m’avait laissé un message sur mon portable extrêmement important. En attendant de le recevoir, il était temps d’aller au travail. Allez, tramway, hop là, quelques minutes de marche, et je rentrais dans le Dream Dinner alors que le service commençait à peine. L’air conditionné me rappela que j’étais tout à fait chauve, et expliqua ainsi le visage extrêmement surpris de Laura.

« Boss ?
_ Oui ? »
lui dis-je insidieusement comme si je ne comprenais pas où elle voulait en venir.
« Vous n’avez plus de cheveu.
_ Très pertinent. Et alors ? Ça me va bien ? »
Elle était la première de mes connaissances à me voir, j’en profitais. Elle me répondit vache avec un grand sourire :
« Disons que le crâne chauve, ça va à Brian Cranston, pas à vous.
_ Laura, vous êtes virée. Dégagez d’ici. »


  Elle sortit du bar afin que j’y prenne place, je l’inspectai de fond en comble, et notai sur un calepin quelques boissons à commander. Toute la journée, j’eus des compliments sur mes cheveux, ou plutôt, leur absence, et j’essuyais toutes les moqueries du monde, à commencer par celles de Matth’, mais il n’y avait que Sophie qui m’avait dit que je ressemblais à un warrior. Laura derrière elle avait explosé de rire, un plateau dans les mains, et je lui rappelai qu’elle était carrément virée.

  Les trois jours qui passèrent, je m’impliquai énormément dans le restaurant, tandis que les nuits dreamlandiennes restaient plates comme tout (Fino étant encore au Royaume des Deux Déesses, j’en profitais pour lui raconter ma nuit précédente). Je travaillais de dix heures à vingt-deux heures en passant énormément de coups de fil, sauf évidemment à Marine (devinez combien de fois Cartel avait tenté de me joindre ? Oui, vingt-trois fois), et vu que les chiffres étaient plutôt bons, malgré le concurrent juste en-face qui commençait à s’installer, je fus tout heureux de joie quand je descendis pour le service du midi, le vendredi, je frappai dans mes mains, je sautai dans les escaliers, puis j’arrivai enfin à la cuisine… Et je ne trouvais qu’un cuisinier sur deux.

« Steeve ? Elle est où, Monique ?
_ Bah patron… »
me répondit-il comme si j’étais un attardé : « Ma, elle é partie. » Hein ?
« Mais… on n’a pas fait de pot de départ… » me lamentais-je.
« Si. Cé cette aprés-midi, entré les dos services. Pis elle part. » Un geste de la main sec. Il nettoya le dessus d’une plaque. Je me rendis compte :
« Putain, mais on n’a toujours personne pour ce soir !
_ Ah ?
_ Mais oui ! Putain, de merde, putain de merde, putain de bordel de merde, ça m’est totalement sorti de la tête ! Oh nan, le con ! Mais le con ! Mais c’est pas possible d’être aussi con… LAURA !!!
_ A votre service, Hitman !
_ Je veux crier !
_ Attrapez ! »


  Elle m’envoya un tablier plié en quatre, et je hurlai dedans aussi fort que je pus tandis que le tissu empêchait la salle entière de m’entendre. Une fois que je fus contenté, je lui rendis le tablier, et je cherchai dans ma tête, tandis que mon ventre pesait vingt fois plus lourd qu’il y avait une minute. Je paniquais totalement, je perdais pied. Y avait personne qui pouvait gérer les fourneaux, personne. Si, moi, je connaissais les recettes, Shana aussi, mais on était bien trop lent. Un vendredi soir, c’était traître, toujours, la cuisine allait être envahie et j’avais personne, mais personne pour le remplacer. Personne. Oh putain.

« Patrone…
_ Quoi Steeve ?
_ Jé oune idée. Oune… personne que je connais.
_ Elle sait cuisiner ?
_ D’enfér elle séra, d’enfér.
_ Mais pourquoi tu me l’as pas dit plus tôt, espèce de cuisinier… »
Pas d’idée. « … crétin ? » L’espoir m’envahit, malgré la grimace qu’il fit.
« Vous voulez vraiment ?
_ Oui, Steeve, oui ! »
montais-je le ton en reprenant ma respiration. « Je veux vraiment, beaucoup ! » Je n’aurais pas dû vouloir autant, beaucoup, comme je venais de le demander.

  Après le service, Monique arriva et on lui fêta son pot de départ ; j’aurais aimé vous le raconter plus précisément car ce fut tout de même un moment d’émotion : Laura arrêtait pas de la prendre dans ses bras, Monique fit un discours, j’en fis un aussi, champagne en main, on se raconta pas mal d’anecdotes, et hop, j’offris un cadeau à Monique, une énorme boîte de chocolats, elle me fit la bise, je lui dis que je lui enverrais toute la doc administrative, etc. Elle dit au-revoir à tout le monde, et quand elle s’en alla, Steeve partit quelques minutes plus tard pour profiter de sa pause.

  Le soir même, déjà, on fut envahis de client dès le début : bim, en moins de vingt minutes, toutes nos tables étaient prises et Laura sortait déjà celles des réserves. Ohlala, et Steeve qui venait à peine d’arriver. Je me dépêchais de pénétrer dans la cuisine alors que les commandes pleuvaient déjà et je frappais dans mes mains :

« Tu te magnes Steeve ! Mais si t’as besoin d’aide, tu seras ma priorité express du soir ! Alors, t’as pu trouver quelqu’un ?
_ Si. Elsa. Dis bonjour. »


  La vision d’horreur me frappa mortellement, en plein cœur, quand je vis la personne que me présentait Steeve. C’était une fille qui avait, allez, treize ans, peau noire, couettes frisées et qui me souriait de grandes dents blanches. Elle était mimi comme tout, mais non, impossible, Steeve se foutait de ma gueule.

« Steeve, tu te fous de ma gueule ? » Je ne l’avais pas dit gentiment cette fois-ci, j’étais brusque, violent, mais en même temps, vu le nombre de gens qui venaient, j’étais désespéré.
« Vous vouliez quelqu’un beaucoup, nan ?
_ Steeve, mon brave Steeve… »
Je m’approchai de lui, et lui malaxai les deux épaules avec un énorme sourire. Il ne se sentit pas à l’aise pour la première fois que je le connaissais, et il avait parfaitement raison. Je hurlai aussi fort que je le pouvais sans que je puisse être entendu de la grande salle :
« C’EST UNE PUTAIN DE GAMINE ET SI ELLE SE FAIT GRILLER, JE FINIS EN PRISON, ACCABLE DE DETTES JUSQU’A LA FIN DE MA VIE !!! »

  Il ne répondit rien, il me fixa juste sans savoir trop quelle grimace adopter, et je le regardais au fond de la rétine pour être certain que le message était passé. Je respirai très fort, mais je ne l’avais toujours pas lâché. Quelques secondes passèrent ainsi tandis que la fille ne savait plus vraiment quoi faire, puis soudain, j’entendis un bruit : celui de la machine qui délivrait une commande. On tourna tous les deux la tête vers le bout de papier qui semblait être une grande table, puis juste après, cinq autres papiers de bonne taille sortirent, puis deux autres, puis encore trois autres. Un véritable enfer… autant de commandes en si peu de temps. Je restai interdit, et Steeve me dit doucement :
« Hé, patrone… Suffit d’pas s’faire gauler… » Je revins à nouveau vers lui et lui sortis un immense sourire, mais je ne savais pas trop quoi penser. Il haussa les épaules, mes mains étaient toujours dessus, il les rabaissa. Je répétai pour moi, en baissant les yeux :
« Suffit pas de se faire gauler… hein… Elle est douée ?
_ Elle sait tout faire. »
Il était catégorique. Je le lâchai alors et le menaçai d’un doigt vibrant :
« Surtout, si un client débarque, tu la caches comme tu peux. Ou alors c'est une stagiaire de troisième.
_ Je gère ça. »


  Je me retournai et je me dépêchais de hurler mes ordres à tout le monde, sans me rendre compte à quel point je commençais à être con. Putain, une gamine, même pas quinze ans, dans les fourneaux, en train de travailler illégalement ! Avant, j’aurais dit que c’était criminel et immoral, mais maintenant… bah, c’était moi le patron et j’avais une grosse soirée à tenir. Je fis mes plans : former Shana si elle le voulait bien et qu’elle rejoigne la cuistoche pour éviter que cette… ce terrible écart à la loi ne revienne. Je me mis le visage dans les mains pour me malaxer le front, mais je repris brutalement une position tout à fait neutre dès que je repassai dans la salle, bondée de gens qui mangeaient, qui discutaient et qui demandaient des serveurs. Oh putain le monde… Et j’avais un enfant dans la cuisine. Steeve me le paierait.

  Putain de soirée épuisante, heureusement que cette nuit, je serais beaucoup plus tranquille, à ruiner ma seule chance pour rentrer dans cet étrange gang aux objectifs encore flous, ouais, génial, et là, nan, j’étais en train de faire la plonge parce que ça urgeait, tablier crado avec Laura pour m’aider afin qu’il y ait un turn-over des couverts efficaces, et hop, je la laissais, tandis que je voyais Steeve et sa fille se débrouiller comme des chefs. Même Laura trouvait ça limite et serrait les dents à chaque fois qu’elle les voyait, mais bon, la cuisine était peut-être son seul point faible, un minuscule point noir, mais tout de même persistant. Je retournais aux bars après avoir enlevé mon tablier et je m’occupais rapidement des verres qu’il y avait à servir tandis que les serveurs étaient totalement débordés. Tant mieux, vive le chiffre d’affaires.

  Je rentrai chez moi à une heure du matin après avoir passé mon temps à nettoyer le bar après cette soirée d’une difficulté extrême ; putain, on n’avait pas eu cinq soirées comme ça depuis le lancement du Dream Dinner, je savais que sur le coup, c’était plus qu’éreintant, mais à la fin du mois, quand je regarderais les chiffres, je les câlinerais avec amour. En rentrant chez moi par un bus nocturne, je tentais de voir si on pouvait s’offrir les moyens d’une personne de plus à chaque équipe, mais nan, ça collait toujours pas selon mes calculs dans la tête – bon, pertinence zéro, j’étais crevé, les chiffres dansaient, ça pouvait quand même être bon. Je rentrai chez moi, m’étalai sur le lit, et sentis Bourritos qui grimpa juste au-dessus de mes fesses, miaule, puis s’y installa. Je dormis comme je pus, en réfléchissant à la tête du gars dont le punk m’avait montré la photo, afin d’apparaître près de lui, à Kazinopolis.

__

  Le procédé fonctionna à merveille : en quelques clignements d’yeux pour m’habituer à l’environnement, je pouvais alors voir les néons impressionnants et les buildings noirs de Kazinopolis. Punaise, ça foutait un coup, je devais avouer. J’étais dans une ruelle où traînait une benne remplie à ras-bord. Le gars que je voulais rejoindre était en train de parler à quelqu’un, à deux mètres de moi, et ne m’avait même pas vu. Tandis que je regardais ma tenue – tenue de barman, veston par-dessus chemise blanche – je me demandais si je ne pouvais pas le laisser tranquille et partir, mais soyons clairs, je ne savais pas du tout où se trouvait le bar que je devais rejoindre, le…
Le…
Nan, me joue pas un coup pareil, mémoire, ne flanche pas à ce moment-là…
Putain, cacahouètes, pense à cacahouètes. Peenuts…
Peasant’s !
Peasant’s Palace !

« Mec, scuse-moi, je cherche le Peasant’s Palace. » Le gars se retourna, c’était bien la gueule de voyou, cicatrice de couteau au menton qui formait un trait blanc dans sa barbe de trois jours. Son interlocuteur, une Créature des Rêves à grosse bedaine à peau rose, crâne plat et grosse moustache, me poussa et m’invectiva avec une sale voix :
« Tu vois pas qu’on parle, rondy ? » J’avais déjà entendu une ou deux Créatures des Rêves utiliser ce terme pour désigner des Voyageurs : histoire d’oreille. Je le poussais à son tour et répondis :
« Ta gueule si tu veux pas que je nique ta race.
_ Taras, c’est moi. »
dit Taras avec des sales yeux. Ah ouais, vrai. La mémoire inconsciente des fois, elle vous pêchait un truc qui ressemblait à une botte et dont on s’en foutait, vous la jetiez, et vous vous rendiez compte après tout que c’était VOTRE botte. Je tentais de faire bref, en rendant ma voix plus grave qu’elle ne l’était :
« Godland. J’ai à parler avec un gros caillou au Peasant’s Palace.
_ Godland, hein. »
Il m’aimait pas, enfin, s’il pouvait aimer quelqu’un, et me désigna rapidement comment je pouvais rejoindre le casino.

  Ce fut long, compliqué, et je détestais ça, mais après une heure de marche, de retours et de remarche, le tout dans les avenues totalement grandiloquentes de Kazinopolis, remplies de monde, de Rêveurs, Voyageurs et Locaux (mais surtout des Rêveurs), donc en bref, de l’animation partout, des sourires de joie, des banques à tous les étages pour soutirer votre argent, et même après avoir croisé des machines à sous dans la rue qui savaient elle-même se vendre tel des mercantiles sur un marché du dimanche, j’étais enfin arrivé face au Palace, qui était plutôt grand, pas le genre de bouiboui dans lequel je pensais terminer. Des néons en forme de filles qui dansaient clignotaient pour donner l’illusion du mouvement, lumière rose, et une musique sortait de l’endroit. Bon, fallait pas que j’oublie mon rôle, fallait pas que…

« HEY ! Tronche de bite ! » Oh non, qu’est-ce qu’il foutait ici, lui… Je tournais ma tête vers le bas pour voir que Fino était bel et bien présent, à deux mètres de moi, et qu’il s’approchait avec son fusil à canon scié. J’aurais pas dû lui dire où j’allais…
« Fino, tu es bien gentil mais je vais régler cette histoire seul.
_ Ed, à partir du moment où t’as pas ton panneau, t’as pas tes lunettes, t’as pas tes cheveux, t’as pas tes portails, manquerait plus que tu y ailles sans ton cerveau.
_ Ce sont des partenaires de Godland, s’ils nous voient ensemble…
_ Le Ed qui a les couilles gercées m’ennuient, tu veux ? J’ai tout préparé. Et tu vas avoir besoin de moi, obligé. Tu sais pas traiter avec des gros durs. »
Merci. Mais je sentais qu’il avait raison et qu’il valait mieux maximiser mes chances.

  Je le pris et le plaçai sur mon épaule (je me rendis compte que j’avais fait ce geste tellement de fois que j’en oubliais même son existence ; un peu comme fermer à clef la salle de bain). Le bébé phoque fouilla dans une de ses poches imaginaires et en retira un ruban rose, qu’il se dépêcha de placer sur sa tête, sur le côté.

« Maintenant, je suis méconnaissable.
_ Parce que t’as un ruban rose ?
_ Je suis une fille. Personne ne pourrait percer à jour ce déguisement, personne ne s’attendra à ce que je me travestisse.
_ Oh, très bien »
, dis-je sur l’air d’un gars totalement convaincu, « Et je suppose qu’on peut changer ton prénom aussi ? Genre, Fina, Finoa. Ils remarqueront rien. »




  Ce fut une sorte d’Elfe à tête lunaire à l’entrée qui accueillit un Voyageur au crâne chauve et avec l’oreille en sang, sur son épaule, une ravissante bébé phoque, les poils autour de la bouche rouge, et je lui dis que j’avais rendez-vous avec La Rocaille. Il comprit, me fit une petite révérence pour me faire comprendre qu’il avait saisi que j’étais un invité de marque. Le hall était sombre et étriqué, mais une musique de faisait de plus en plus fort au fur et à mesure qu’on s’avançait, presque pas de lumière, puis soudain, le flash.

  L’ambiance était toujours aussi sombre, mais au moins, il y avait de la lumière hypocrite qui n’éclairait rien. Seule l’immense scène où dansait une Rêveuse sulfureuse autour d’une barre de pole danse était parfaitement éclairée, et elle régalait la vue de tous les gens assis à différentes tables en bois, qui avaient tous des verres devant eux. Les projecteurs devenaient des fois fous, tandis que la danse s’accélérait pour un court instant, pour le plaisir des pantalons de ces messieurs. Les tables, presque en hémisphère pour que tous puissent contempler la scène, étaient placés sur des grandes marches qui descendaient, situées toutes les dizaines de mètre. Les gens étaient autant des Créatures des Rêves que des Rêveurs ; aucun Voyageur il me semble, je le sentais par les auras, mais mieux valait être méfiant. Il y avait même des gens situés sur des balcons à un étage supérieur, mais ils restaient marginaux. Des serveurs, des petits angelots qui volaient au-dessus des autres, s’affaissaient ça et là pour gérer le monde, en se faisant aussi discrets qu’il était possible. La lumière des fois épileptiques laissaient voir toute la poussière qui s’envolait dans le local, donnant une ambiance glauque à la salle. Certains gars jouaient aux cartes avec des jetons persos, et Fino ne put s’empêcher de beugler la main d’un joueur derrière qui on passait.

  Chacun était fasciné par la danseuse qui redoublait d’agilité afin de prouver toute sa flexibilité, dansant à chaque rythme, remuant le bassin avec une douceur et en même temps une brutalité qui donnait un côté extrêmement sensuel. Elle se lécha les lèvres si rouges qu’on pouvait aussi facilement s’arrêter sur eux que sur sa poitrine totalement à découvert, ne camouflant que les mamelons par des étoiles dorées malheureusement bien situées. Fino émit un commentaire en se disant qu’il était toujours impressionné à quel point on pouvait se déhancher sans que les os du bassin ne découpent l’utérus. Le serveur nous fit soudainement tracer à droite, et je le suivis jusqu’à une petite table près d’un des murs, sous les tables de l’étage supérieur. Là nous attendaient La Rocaille ainsi que deux complices avec des tronches de cochon ratatinées par les bagarres ; l’un d’entre eux portaient une cigarette tandis que l’autre avait une oreille percée. Le serveur me présenta la chaise, et s’en alla sans faire le moindre bruit. Je m’assieds sur la chaise en faisant face aux trois individus. Fino se posa sur la table en déposant son gros flingue ; très diplomate. J’ouvris le bal avec :

« Je suppose que vous êtes Zod La Rocaille.
_ Zoled »
, rectifia-t-il d’une voix tellement grave que je sentis mes couilles grossir rien qu’à les entendre. Je commençais du tonnerre. Deux mains pierreuses se joignirent en-face de moi, et il compléta : « Et toi, t’es un jeune con de Godland qui vient récupérer la mise. Pour info, tu m’appelles Monsieur La Rocaille, si tu veux pas que je t’écrase.
_ Monsieur, c’est pour les gens respectables, gueule de brique ! »
se dépêcha d’hurler Fino en retour, afin d’éviter que l’autre se mette en confiance. Son intervention était si agressive que j’avais envie de le prendre et de le jeter dans la poubelle la plus proche. « Et pour que tu sois respectable, tu nous refiles la somme ! Direct !
_ P’tit con, fais taire ton otarie et on pourra parler. »
Par réflexe, par instinct, je ne savais pas, mais je récupérai le fusil de Fino avant qu’il ne puisse l’utiliser. Il hurla énormément d’insultes à la place, mais chacun prit le parti de l’ignorer copieusement. Je dis alors :
« Monsieur La Rocaille, faisons ça bien alors, le fric.
_ Le fric, hein, le fric… »
Il claqua dans ses doigts (meilleur claquement de doigt du monde), ce qui créa de la poussière blanche, et le cochon à l’oreille percée déposa un sac en papier kraft que je me dépêchais de récupérer. Je le donnais à Fino pour qu’il puisse compter lui-même l’EV, foutre comment on faisait, et je les remerciai. La Rocaille attrapa un caillou qu’il y avait dans un bol, sur la table, et se mit à le gober et l’écraser d’un coup de dents minérales. Sur notre gauche, la danseuse continuait sa danse extrêmement érotique en mimant avec sa bouche un plaisir partagé avec le reste du public. Il se pencha en arrière, le bois de sa chaise pleura, et il dit :
« T’es un nouveau, crâne de billard, hein ? J’espère que t’es pas encore un gars que Rajaa m’envoie au pif. Le dernier m’a avoué qu’il était en test d’admission, j’ai pas apprécié. » Je ne répondis rien, laissant Fino jeter un coup d’œil, comptant comme il le pouvait. Vu que vous savez parfaitement comment on compte l’EV, je vous laisse imaginer ce que faisait Fino. Le bébé phoque, toujours aussi ridicule avec son ruban rose sur la tête, annonça :
« Dix-huit mille EV. » J’agis aussitôt en me redressant :
« Il était convenu vingt-mille EV, non ?
_ Convenu, convenu, on parle de business, les gars, rien de fixe. Vous devriez vous estimer heureux d’avoir une telle somme. Il y a de la concurrence, je défends mon territoire comme je peux, j’ouvre de nouvelles zones, ça demande des sacrifices, des investissements, mais croyez-moi, bientôt, on pourra proposer plus cher, et vous aurez encore plus.
_ Je vais être très clair, La Rocaille »
, je m’avançai sur la table en posant mes deux coudes sur la table : « Vous nous devez vingt-mille EV, pas plus et pas moins. Il manque deux mille EV, je les veux.
_ Ou alors ? »
Je ne répondis pas, d’abord parce que je ne savais pas quoi dire, ensuite parce que Fino était bien plus fort que moi à ce jeu-là :
« Sinon, on t’explose, tu finis en centaines de sachets en poudre, et c’est toi qu’on vendra. » Le dealer eut une sorte de sourire, et ce fut à lui de s’avancer, pour nous chuchoter :
« Fistons, je vous conseille fortement, oh oui, fortement de prendre ces dix-huit mille EV et de vous casser. C’est votre dernière chance, après, c’est vous qui finirez en sachets en poudre. » Il embrassa lentement toute la salle de son regard pour faire comprendre qu’ils étaient bien plus que trois en fait. Quand il sut que nous avions compris qu’on était encerclés, il susurra avec sa gueule de gorille en béton : « Déguerpissez gentiment, informez Rajaa que le business est le business, il comprendra. » Je fis tourner ma langue dans ma bouche comme pour me laisser le temps de réfléchir, et je me tournais vers le bébé phoque en peluche, qui se tourna aussi vers moi :
« Hm… Fiona, peux-tu répéter ce que j’ai déjà dit ?
_ Ouais, ça ressemblait à : il manque deux mille EV, on les veut.
_ Deux mille tout rond en plus, hein ?
_ Trop beau pour être vrai, ouais.
_ Tu as envie de rajouter quelque chose ?
_ Sachets en poudre, on pourra le vendre cher à la garde du Royaume. »


  On fixa tous les deux La Rocaille d’un air entendu. Celui-ci réajusta son costard, et claqua une nouvelle fois des doigts, mais bien plus fort qu’avant. D’un coup, deux secondes après, la musique se tut, les lumières se calmèrent, les gens arrêtaient de bavarder, la Rêveuse à sa barre fut remerciée par un gars sortant des coulisses (il la poignarda en plein dans le cœur, la tuant net et la forçant à se réveiller), et ce fut soudain le silence total dans la grande salle. Tous les regards étaient maintenant braqués vers nous, j’en eus un frisson dans le dos. Je reposai l’arme de Fino sur la table, il allait peut-être devoir s’en servir. C’était un piège, le type avait prévu. Le punk m’avait dit quoi déjà, dans ces moment-là ? Ah ouais, de lui faire comprendre que c’était mal. La Rocaille nous dit :

« Vous êtes seuls. J’ai trente gars à moi prêts à vous dépiauter. On va faire un nouveau deal en tenant compte de ces nouvelles informations. Je vous laisse la vie, et je récupère mon EV. » Sa grosse main partit vers le sac kraft, mais ma main l’arrêta derechef dans un craquement qui le surprit, aussi large et solide que fut son poignet, et Fino répondit avec un timing impeccable :
« Dis-moi, le tas de caillasse, quand tu sniffais notre Dead Weed, c’est pas moi que tu voyais, t’assassinant en te tirant une cartouche dans ton gros cul de minéral de merde ?! »

  En un coup, la table s’envola sous la force de La Rocaille ; Fino fut sujet à une nouvelle gravité ainsi que son arme, ainsi que les cacahouètes minérales du boss. Je rattrapais dans un geste le bébé phoque, par la queue (par l’arrière, pour les abrutis qui font semblant de pas comprendre) tandis que lui-même récupérait son fusil à canon scié ; une merveilleuse voltige. Et paf, on attrapa tout en un coup, et voilà que quand la table tombait derrière moi, j’avais un bébé phoque dans les mains qui tenait son arme favorite. Je hurlai à la cantonade pour tous les gens qui s’étaient levés et qui s’approchaient :

« Que personne ne bouge ! J’ai un bébé phoque ! » Si ça avait été Fino, tout le monde aurait pris cette menace très au sérieux, mais vu qu’il avait un déguisement à faire mourir de jalousie un certain Snake, évidemment, tout le monde s’en fichait ; je dû ainsi rajouter, alors que Fino ôtait le cran de sécurité dans une onomatopée claquante : « … qui LUI ! est armé d’un fusil ! »

  La foule déjà, faisait moins la mariole. Je pointais mon arme partout, empêchant les Créatures des Rêves diverses et variées de s’approcher de moi, reculant dès que le canon les visait. Je prenais un air sérieux en menaçant tout le monde, mais fallait bien admettre que les gens commençaient tout doucement à m’encercler, et même à me repousser inconsciemment vers la scène. Je ne devais pas utiliser mes portails, déjà que m’afficher avec Fino (enfin, un bébé phoque avec un nœud pap sur la tête, c’était moyen). Ensuite, est-ce que je pourrais me défaire de plus d’une trentaine de gars sans mes pouvoirs, sans mon panneau de signalisation, sans y aller trop fort, et sans mes lunettes ? Si j’étais habitué, j’aurais dit oui, mais là, pour le moment, je le sentais pas. Et ça pouvait me faire perdre un combat. Le bébé phoque en profita pour me chuchoter :

« Fais leur du pole danse. »

  Il me fallait toujours une bonne dizaine de secondes avant de décrypter ce que me disait Fino, je passais ainsi une bonne période de temps de l’incrédulité la plus totale en me demandant ce qui pouvait bien passer par la tête de cet idiot, jusqu’à la révélation finale, éclatante.

  Un couteau de lancer vola dans notre direction, silencieux tandis que j’avais le dos qui touchait la scène. Je l’évitai, il se planta dans du bois dans un bruit mat ; le combat commençait.




  Un premier coup de feu cueillit notre opposant le plus proche dans le pied, le faisant tomber sur le sol ; je jetai légèrement Fino en l’air pour le second coup de feu, ce qui lui permit non seulement d’éviter une attaque à la dague qui le visait et de répliquer instantanément sur l’intrus ainsi que de valdinguer en arrière par la puissance du recul de son arme et de sa faible masse. Moi, je bondis en arrière pour me retrouver sur la scène, et j’attrapai la barre de fer.

« POOOLE DAAAAAAANSE !!! » répéta Fino tandis que sa trajectoire le fit aller derrière les coulisses. La seconde d’après, je tirai la barre vers moi d’un coup sec et elle se délogea du sol et du plafond sans se faire prier (dans un craquement sinistre). Maintenant, j’avais un semblant de panneau. Et mon moral changea du tout au tout. Je dévoilai des canines derrières un sourire sinistre.
« Oh Yeeaaah. » Je n’ai pas pu m’en empêcher, le frisson de l’acier me faisait un bien fou.

  La suite fut d’une confusion la plus totale, mais ma confiance était remontée à bloc. Les premiers qui tentèrent de me joindre furent balayés sans délai une vingtaine de mètres en arrière, hop, je me retourne, je fous une mandale d’acier à un gars, j’esquive un coup, un poing dans sa tronche, je me baisse et mon faux panneau rentra dans l’estomac d’un type, une table me fut envoyée en pleine gueule mais je déviai le projectile vers trois autres gars qui tombèrent à la renverse. Je sautai sur les tables, distribuai des pains à tout le monde en évitant toutes les attaques, avec une facilité qui m’étonnait presque. Les coups volaient les uns après les autres avec la rapidité qu’il fallait quand les ennemis étaient autour de vous. Disons que j’étais à l’aise finalement, et que mon panneau me manquait ; une barre de pole danse ne le remplacerait pas aussi rapidement ; même si à l’état actuel, elle faisait pas mal de dégâts : je dansais autour des ennemis tel un tourbillon d’acier, les assommant les uns après les autres, les envoyant bouler ci et là dans toute l’immensité de la pièce comme s’ils ne pesaient rien, et en évitant tous les poignards, les couteaux de lancers, les poings et les chaises (non, une chaise me fit mal, en plein dans la nuque, mais je tins bon).

  Les uns après les autres, tous trop lents terminèrent au tapis jusqu’à ce qu’il ne me reste plus que La Rocaille et ses deux cochons de sbire. L’un d’entre eux, plus costaud que le reste de la bande, bloqua ma barre sous son bras, mais je le fis voler sans qu’il ne s’y attende pour l’envoyer au loin. Le second tenta de me planter sa cigarette dans l’œil (une technique de combat qui en valait une autre), mais je l’arrêtai in extremis, lui cassa le poignet sans ménagement, un coup de genou dans les parties tendres, et un coup de boule pour le terminer qui fit pleuvoir des gerbes de sang (la tête rebondit d’ailleurs violemment sur le sol). Un poing de la Rocaille me frappa dans les côtes, et si je résistai au coup en restant sur le sol, je glissai sur plusieurs mètres et j’y restais pas insensible. Il était le plus costaud, indéniablement. Je revins lui redonner son dû et le frappai de toutes mes forces avec la barre, mais celle-ci, loin de l’égratigner, se tordit complètement pour épouser à la perfection le profil du caillou. Celui-ci la prit de ses doigts de pierre et me la retira des mains d’un geste sec. Il commenta alors de sa voix si grave que j’adorais l’entendre parler.

« Fiston, je vais te fracasser. »

  L’instant d’après, mon poing lui traversa le ventre en faisant jaillir des éclats de roche partout, et Zod (Zoled, désolé) tomba sur le sol dans une grimace ; je retirai mon poing, toutes les phalanges avaient cédé et je saignais à plusieurs endroits, mais le type était à terre, totalement assommé. Merde, j’aurais voulu lui laisser un dernier message, si possible badass, mais il était trop fragile en fin de compte pour supporter. Je secouais ma main endommagée et me retournai pouvoir voir un peu. Voilà que la salle était remplie de corps ensanglantés, cassés, avec des tables renversées (et des types sur les tables renversées), des chaises retournées, des verres brisés, et un projecteur qui tomba soudainement à cause du poids d’un corps, et on pouvait presque entendre l’écho de l’impact des coups versés dans ce pandémonium de défaite, un plutôt beau carnage en fin de compte. J’expirai, c’était presque fatiguant. Puis soudainement, j’entendis des petits coups de butoir au fond… Hum ?

« La garde, ouvrez ! »

  Il me fallut tendre l’oreille, mais oui, c’était bien la garde de Kazinopolis qui cherchait à rentrer. Et bien c’était parfait, ils pourraient capturer tout ce beau monde ! Justice était faite, et en plus, j’avais rempli la mission de mon commanditaire. Ils tentèrent d’ouvrir la porte, et Fino arriva près de moi :

« Les flicards ! Merdasse !
_ On va se casser d’ici, Fino. Personne me regarde, je peux utiliser une paire de portails.
_ Ed, est-ce que tu connais La Rocaille ? »
Non. Il continua en interprétant correctement mon silence : « Tu sais pourquoi ton futur boss t’a demandé de revenir sous dix jours après que tu aies accompli la mission ? » Maintenant qu’il le disait… Fino me traduisit : « Vu que t’es vraiment con, je vais être obligé d’expliciter. La Rocaille est une énorme ponte du trafic de drogue, une vraie ! Tout le monde le connaît, enfin, les moins attardés. Godland veut juste s’assurer que t’es pas un flic infiltré, parce que capturer La Rocaille serait un énorme coup. » Je dis rapidement, tel un idiot avec un éclair de génie, droit devant moi, vers la porte que l’on tambourinait méchamment :
« Si La Rocaille se fait chopper par la garde, Godland pensera que je suis membre d’une milice quelconque qui a pas pu laisser une telle proie lui échapper et refusera de me laisser rentrer.
_ Et qu’en plus, il doit connaître des noms, mais sinon, t’as tout capish. Godland n’est pas qu’un groupe d’abrutis congénitaux. »


  Je me dépêchai de créer une paire de portails sur ces indications et j’y emmenai La Rocaille, les deux cochons et quelques-uns des sbires les plus proches. En une fraction de seconde, on fut sur le toit de la baraque hors de portée de certaines forces de l’ordre, et après avoir créé une autre paire de portails en emmenant tout ce beau monde, nous fûmes assez loin pour ne pas nous faire repérer. Voilà qui devrait assurer la fuite de La Rocaille dès qu’il se réveillerait : les créatures minérales ne crevaient pas comme ça. Fino enleva son stupide ruban rose et le jeta dans la poubelle la plus proche. La mission était terminée, il ne restait plus qu’à se détendre, à se réveiller, puis à revenir dix jours plus tard dans le bunker que j’avais visité. Je me posai près d’une poubelle remplie de lingots d’or, et Fino s’étira (?) près de moi sans retenir son bâillement.

« C’est la dernière fois qu’on se voit avant très longtemps, poussin. Je vais me casser à perpète, pourront jamais me retrouver. Au cas où z’auraient des pouvoirs chelous de psychique, je te dis pas où je serais. Tu te débrouilles. Si t’as la moindre information, envoie une lettre à Germaine ! Elle, elle sait où je suis.
_ Donc Germaine peut savoir, et moi, je peux pas ? »
, m’indignais-je, ce à quoi le bébé phoque cracha :
« Si on te sonde le cerveau, vide comme il est, on trouverait l’information direct. Si on sonde le cerveau de Germaine, bah, le psychique meurt, quoi. » Bon argument. Il me dit aussi : « Bon Ed, t’auras pas de coach, mais tu fais pas de gaffe, tu réponds à ton nouveau prénom, tu fais pas genre de chercher la personne comme un gros con, tu restes méchant, peu appréciable, tu mènes l’enquête mais surtout, tu prends ton temps. Quand tu m’as expliqué à quoi ressemblait la base que tu avais trouvé, je commence à craindre le pire.
_ Ah bon ?
_ Les Voyageurs fous furieux comme ça sont des bandes de cons qui beuglent comme des oies avec des cocktails molotovs. Là, on a plutôt affaire à un groupe militaire. Et ça, ça me turlupine. »
Et quand ça inquiète Fino, c’est qu’on est à la limite de la catastrophe apocalyptique. Oh, d’ailleurs :
« Au fait, je m’appelle pas Ed.
_ C’est trop tard. »
me siffla Fino en réponse à mon sauvetage maladroit des meubles.

__

  Terra fut la première à lancer un juron quand elle vit l’étendue des dégâts dans la salle. Elle rangea son épée dans son fourreau quand elle vit que rien ne bougeait : celui qui avait causé ce carnage était absent… Elle frappa du pied sur le sol, et demanda à ses soldats de parcourir la salle pour qu’on puisse interroger les survivants. Bon sang, ils étaient à deux doigts d’attraper un émissaire de Godland ainsi que La Rocaille, et voilà qu’à part des sbires, ils avaient loupé les deux. Elle pouvait penser que ces cibles avaient compris qu’elle arrivait, mais alors pourquoi y avait-il eu une telle bagarre ? La salle était en miette et les gars au sol ne mimaient pas. Elle en reconnaissait quelques-uns même. Son second, qu’on lui avait donné, arriva derrière elle et alluma une cigarette qui produisit énormément d’étincelles. Elle se releva après avoir tenté de chercher des indices, et réajusta son bandeau à l’œil avant de dire d’un ton agacé :

« Si tu étais venu plus tôt, on n’aurait pas eu tant de souci. On aurait pu les avoir ! »

  Si proche du but, ça en était rageant. Elle se savait injuste, mais remettre les déboires de l’opération sur un Voyageur était tellement facile qu’elle avait du mal à ne pas le faire… Malgré ses envies d’égalité et de calme avec ces fous, elle savait que les Voyageurs avaient tendance à attirer les ennuis. Godland n’était qu’une des preuves les plus fondamentales de cette pensée. Elle cherchait à les attraper depuis plus de trois mois mais n’avait réussi qu’à les louper et les louper encore. Au vu des derniers événements, un Voyageur était venu la voir pour lui demander de l’aider à les combattre ; il était rapidement devenu son second par ses nombreuses capacités et les responsabilités qu’il endossait. Terra se tournait vers son second en passant ses mèches de cheveux derrière elle, et fit face à Evan Cohen qui tirait une latte :

« J’étais à l’autre bout de la ville, je pouvais pas plus faire plus rapide. Interrogeons les gars, ils vont bien nous dire quelque chose sur les événements. »

  Evan cracha une bouffée rouge tandis qu’on considérait la scène. Hum… C’était du violent, tellement qu’on pouvait même dire que c’était propre. Les pauvres bougres n’avaient eu aucune chance depuis le début. Puissant Voyageur il semblerait. Mais la véritable question, c’était : où est passée Zoled la Rocaille ? Et n’était-ce pas des bouts de roche ici et là ? Evan trouva aussi une enveloppe kraft posée par terre, bien sage, et elle semblait être remplie. Il chercha un garde proche qui pourrait aller la récupérer, mais quand il reposa son regard dans les environs, il ne trouva plus de trace de l’enveloppe. Il avait imaginé ?

__

« TU ! NE ! PEUX ! PAS ! FAIRE ! UNE CONNERIE PAREILLE !!!
_ Je l’ai, l’enveloppe ! C’est bon !
_ COMMENT TU AS PU L’OUBLIER ?!
_ ET TOI ALORS ?!
_ CE N’EST PAS MA MISSION !!!
_ Personne ne m’a vu, j’en suis persuadé !
_ Persuadé ?
_ Convaincu, quoi.
_ T’as dit persuadé ! Tu sais ce que ça veut dire, ‘persuadé’ ?! »
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MessageSujet: Re: Gods, King and Baby Seal Lun 26 Déc 2016 - 16:08
5/ WILLKOMMEN





J’eus les couilles de dire non.
En passant par Cartel, d’accord.
Non, désolé Cartel, je ne voulais pas de Marine chez moi pour une durée indéterminée, et je savais même parfaitement qu’elle avait posé la question en sachant pertinemment que derrière, je répondrais par la négative ; oui, je préfère que ça soit toi qui lui en parle, tu es sa meilleure amie, moi, je suis le type horrible qu’elle déteste. Non, j’ai pas de couille, bien vu, mais je réserve tout pour mon restaurant, et si j’ai un ton extrêmement désagréable, c’est parce que le concurrent a ouvert aujourd’hui et évidemment, il a fait salle comble, même si c’était prévisible, ça me foutait quand même en rogne, surtout que sa fréquentation avait asséché la mienne.

  Il en fallait pas plus pour me foutre le pétard, et je fus un chef de mauvaise humeur aujourd’hui. Même le Maire était venu à l’ouverture du restaurant, le « Au Divin d’Espelette » (paie ton nom de merde), d’où il avait demandé au Maire de venir, hein ? Le Maire, c’était un gastronome ? Et puis, tous ces journalistes qui lui posaient des questions, qui disaient que c’était très bon, qui griffonnaient de jolis compliments qu’allaient passer dans les journaux locaux… Même mon ancien patron du journal, celui pour qui j’avais travaillé comme pigiste, me demandait d’y aller jeter un œil et de pondre un petit article. Quand il avait vu le travail torché que je lui avais rendu, très orienté « bouarf, ça vaut pas le prix de la commande » alors que je n’y étais pas allé une seule fois, il avait rapidement compris qu’il vaudrait mieux demander à quelqu’un d’autre. Il aurait dû se souvenir plus tôt de l’article que j’avais essayé de faire passer dans son journal qui vantait mon propre restaurant il y avait un mois de cela à pratiquement la même adresse.

  Ce fut en tout cas le jour où la guerre fut déclarée… et où il manquait toujours quelqu’un à la cuisine. Voire deux personnes, car même avec sa fille, Steeve restait dans les choux tant on avait des soirées surprises. Le four cassé continuait à ne pas vouloir chauffer et nous gênait considérablement, et en attente d’une Shana prête à gérer les fourneaux, il fallait se contenter de la fille. Elle parlait peu, voire pas du tout, mais elle était d’une efficacité remarquable. Cependant, les comptes n’étaient toujours pas satisfaisants, encore moins qu’avant même, j’avais besoin de renforts en cuistoche mais mes comptes ne me permettaient même pas de remplacer Monique. Il fallait que je fasse un peu de gymnastique financière tridimensionnelle, et évidemment, je n’arrivais pas à une solution adaptée.

  La soirée fut abominable, disons qu’on avait eu… quarante clients seulement. On s’était fait drôlement chier et j’avais renvoyé mes serveurs chez eux, j’allais faire le boulot à leur place. Je partis moi-même plus tôt que prévu, laissant le soin à Steeve de gérer la fermeture du Dream Dinner, alors chez le concurrent, tout se passait bien, pas de souci, salle comble que je voyais. Putain… J’avais une de ces envies de me murger… Ce sentiment horrible qui me tenaillait, vous pouviez peut-être imaginer… Mais avoir son bébé et qu’il ait mal, qu’il ne satisfasse pas grand-monde, même si ce n’était que pour une période temporaire, je le prenais mal. Ma vie se jouait là-dessus, mais la Concurrence avait de ça merveilleux qu’elle se fichait de qui vous étiez : l’important, c’était de mener, d’être le plus fort, ou d’être le plus rusé. Je n’étais pas encore assez bon pour acquérir à mon compte une de ces caractéristiques, mais c’était peut-être par la ruse que je… oh, et puis à quoi foutre.





  Je pénétrai dans le Macadam, le pub qui était juste en-face de chez moi et où j’allais souvent… avant que je ne crée mon propre bar. Puis, ça faisait du bien de parler à Simon, le barman totalement barman (il exerçait la profession dans les deux mondes ; un gars un peu ennuyeux, vous pouviez le dire), car oui, il était aussi Voyageur. Je me posai donc sur un des tabourets du comptoir, mais ce ne fut même pas mon barman préféré qui vint me voir, mais un nouveau, avec des lunettes, un bouc un peu nul, même pas parallèle, avec des épis dans les cheveux, qui me sourit difficilement et me demandai ce que je voulais :

« Une pinte de 16, s’il vous plaît. » Il me la servit en quelques secondes, le temps de chopper une pinte vide, d’actionner la pompe et de déverser le liquide moussu dedans. Rond de carton et bière. Je remerciais et continuais :
« Il n’est pas là Simon ?
_ Simon ? L’ancien barman ? Il est parti. Il s’est embrouillé avec la patronne.
_ Ah merde ! Ça fait combien de temps ? »
Je prends les premières gorgées qui me caressent tant la gorge que j’en pousse un soupir d’aise bruyant ; désolé, j’étais lessivé de ma soirée nulle. Le barman posa son chiffon dans un coin et me répondit en faisant une moue calculatrice :
« Y a pas deux semaines. »

  Y a pas deux semaines, hein. Oh punaise comme c’était intéressant. Je sentais… Mais oui ! Mais oui putain ! J’avais trouvé notre nouveau cuisinier ! L’équation était résolue, il y avait bien une solution, une seule, et je venais de la résoudre, et bon dieu pourquoi je n’y avais pas pensé plus tôt ! On serrait les effectifs et… non, cherche même pas Ed, tout collait !

« Vous n’auriez pas le numéro de Simon s’il vous plaît ? » demandais-je d’une voix excitée. Il me répondit d’une voix lente :
« Ah, je ne sais pas si je peux… C’est un collègue quoi…
_ Je le connais depuis longtemps, je veux son numéro, c’est tout, il me bloquera si je le dérange, je suis pas obligé de lui dire que c’est toi qui me l’as refilé ! »
Tout ça dit d’une voix très rapide, enchaînant les petits arguments les uns après les autres afin qu’il comprenne que c’était urgent.
« Je sais pas si…
_ C’est urgent ! »
Un peu plus et je me levais et lui secouais le col pour qu’il comprenne.

  Il me le donna, je le remerciais et je me dépêchais d’aller dehors pour l’appeler. Je ne l’eus pas, car il était en fait plus de minuit. Oui, d’accord, j’attendrais un peu la prochaine fois.

  Je revins, repris ma bière, et ce fut un sourire satisfait qui naquit de la mousse. J’avais trouvé la solution et j’en étais extrêmement heureux. Ce n’était pas forcément un cuisinier qu’il fallait, ou plutôt si, mais ce n’était pas ça qu’il fallait recruter. Les cuisiniers galéraient seulement les week-ends, c’était là où il fallait caler un poste, mais la formation prenait longtemps, on n’avait pas mal de plats qui risquait d’évoluer, et ça coûtait cher en sous tout ça. Le but, c’était de profiter d’un des deux employés totalement flexibles du resto, ici, moi. J’allais devenir cuisinier avec Steeve et Shana, et un barman compétent viendrait assurer le bar. On calait ainsi deux trous en même temps. En plus, un barman était plus simple à avoir qu’un cuisinier, et généralement, il acceptait plus facilement de travailler à temps réduit. C’était parfait, solution trouvée. Voilà de quoi me remettre un peu de baume au cœur pour la fin de la soirée.

 Cependant, un nouveau problème arriva deux jours plus tard, alors que je ne parvenais pas à joindre Simon. Ce problème pesait au bas mot, allez, cinq cent kilos, cinq cent kilos sans cou qui m’agressèrent dès que j’allais rejoindre mon restaurant, au glas de onze heures.

« Messieu Frite ! NE vous échappez PAS ! » La voix portait tellement que le verre de la porte d’entrée en tremblait. Je déglutis et me retournai peu à peu vers Madame Pomme, celle à qui appartenait l’immeuble, la concierge-maîtresse de tout l’ensemble, et à qui je devais un mois de loyer. Madame Pomme avait les deux bras posés sur ses hanches et parlait avec une telle voix que tout le bâtiment serait au courant de notre échange :
« Vous SAvez que vous me deVEZ au bas mot QUATRE… » Quatre doigts boudinés sortirent du poing. « QUATRE mois de LOyer  !
_ C’étaitpasun ? »
fis-je d’une voix extrêmement fluette à-côté de la sienne. Elle s’avança vers moi, avec ces quatre doigts menaçants, et continua :
« Non, Messieu Frite, c’est QUATRE ! Si vous m’en deviez UN, c’était PEUT-être il y à TROIS mois de ceLA ! » Ohoh, quelle blague, quelle blague, très drôle, madame, j’en étais époustouflé. Il était temps de lui sortir mon fameux jeu du jeune qui bossait beaucoup ; elle les aimait bien, c’était d’ailleurs pour ça que je m’étais sorti avec autant de retard dans le paiement.
« Madame, nous avons beaucoup de clients à mon restaurant, vous savez ? Je commence à avoir un peu d’argent, et ça va bientôt bien rentrer. La richesse…
_ Je me FIche de la richesse, messieur Frite, JEEE préfère cependant vous prévenir que le MOIS PROchain, le loyer va AUgmenter !
_ Quoi ?!
_ Fluctuations ! Tout augmente ! »
hurlait-elle presque en levant les bras comme pour conjurer l’horreur de l’inflation. « Puis, le quartier, n’est-ce pas, devient de plus en plus CHARmant grâce au Maire, la valeur du terrain augmente, donc le LOYER suit ! Logique, normAL ! » Eh mais ce type, je le retrouve, je lui boboise sa face !

  Non, je pouvais pas continuer ainsi, je m’en rendais compte. Je me donnais pas assez de paie afin d’équilibrer les comptes, j’avais des loyers de retard, hors de question que j’appelle Cartel pour un prêt, elle me foutrait dehors d’un coup de pied au derche, je la connaissais, j’avais trop tiré sur la corde, et si le loyer augmentait, c’était plus possible. Encore une fois, mon ventre se serra bien fort, se contracta de désespoir tandis que j’essayais de jongler avec les chiffres, mais non… si ça continuait comme ça, j’allais pisser vinaigre. Avec le concurrent juste en-face, comment être certain que je pourrais continuer à assurer mes gains futurs, déjà ridicules ? Je fus pâle, sincèrement, quand j’acquiesçai à Madame Pomme, j’avais trop retardé la réflexion sur ce problème, et je lui dis d’une voix faible sans la regarder :

« Je verrais, je vous jure.
_ Je ne peux PAS être plus inDULgente à votre égard, c'est CE QUI ARRIVE quand on a un garant FANTOCHE ! »
dit-elle, essayant d’adoucir sa voix, me rappelant quand elle avait fermé les yeux lors de mon emménagement (mes parents avaient refusé de se porter garant, ça n'allait pas du tout entre eux et moi à cette époque), mais la partie ferme de son esprit et radine tenait toujours les rênes. « Payez-moi un mois de loyer mainteNANT, dans les deux jours, sinon, je demanderais un AVis d’expulsion ! Je suis désolée, mais c’est COMme ça ! On ne paie pas l’APPArtement, on n’a pas l’APPArtement ! Ce sont des règles SIMples, non ? »

  J’approuvais, je m’excusais, je me confondais en mots pas super bien dits, mais elle surenchérissait, elle était déjà assez gentille comme ça (c’était vrai, je devais l’avouer) mais elle avait ses limites. Une de mes voisines descendit alors de l’escalier, et je la reconnus sans peine : Madame Maloueste (son surnom), qui avait cinquante chats chez elle, typique de la vieille fille qui avait trouvé l’amour, par défaut, chez des félins domestiques plutôt que dans le cœur des hommes qui ne s’était jamais approchée d’une dingue qui marmonnait entre ses dents. Quand j’avais besoin, elle gardait avec plaisir Bourritos, qu’elle confondait certainement avec un gros chien, car elle était persuadée qu’il était maigre. Elle marchait doucement mais dit tout de même à Madame Pomme de sa voix un peu perchée et hésitante :

« Si ça ne vous dérange pas, Madame, je me porte garant immédiat de ce garçon, quitte à payer des mois de loyer de suite. Il est bien brave. » Madame Pomme réfléchit, comprit que ça ne lui coûtait rien, et semblait sur le point d’approuver quand j’intervins :
« Madame, je ne peux pas accepter ! » Je me donnais clairement le beau rôle, avec ma phrase aux accents dramatiques, mais j’avais les yeux plein d’étoiles à cet instant. L’ange qui tombait du ciel. Il fallait que ça soit elle, je l’aurais vu soit plus costaud, soit, si ça devait rester une femme, jeune et fraîche, mais j’en avais un et je n’allais pas cracher dessus. Elle agita sa main, ce qui valait selon elle, un vrai argument qu’elle devait malheureusement expliciter avec des mots :
« Mais si mais si, je vous comprends tout à fait, moi aussi quand j’étais jeune, j’ai tenté d’ouvrir un restaurant.
_ C’est vrai ? »
Elle hésita énormément, et Madame Pomme se pinça les lèvres pour avoir la suite de l’échange.
« Maintenant que vous le dîtes, je crois que non, c’était mon ancien second mari qui voulait dans sa jeunesse… Ou alors…
_ C’est conCLU en tout CAS ! On ne fait pas la fine bouche, Messieu Frite ! Pour le reste des loyers et POUR la suite ! JE veux que ça soit PAyé ! Augmenter votre salaire, vous ETES le paTRON après TOUT ! OU alors, trouvez-vous un COLOcaTAIre ! »


  Je ne pouvais pas dire non face à une madame Pomme déchaînée, donc j’acceptais l’offre et me dépêchais de partir au boulot, fallait pas non plus que je fus en retard. Maloueste m’avait fourni un sursis, il ne me manquait plus qu’à trouver en un mois une manne financière régulière. Je n’aimais aucune des solutions que je trouvais, et il était totalement impossible que je me dote d’un vrai salaire, je ne pourrais le supporter. Je ne le ferais que quand les finances me le permettraient, mais en attendant, hors de question.

  Deux jours plus tard, je réussis à contacter Simon, qui m’avait rappelé suite à mes messages, et il avait de suite approuvé le travail. Pas besoin d’entretien d’embauche, je connaissais ses compétences, c’était plutôt à lui de me juger. Quand il entra dans le restaurant, il émit un sifflement pour me dire qu’il était content pour moi. Après qu’on ait discuté quelques instants à une table, il accepta mon offre avec les conditions, et il ne viendrait que travailler en week-end, le vendredi soir, éventuellement le mercredi soir, voire des jours fériés ou leur veille. Je lui présentai ainsi toute l’équipe après qu’il ait signé les contrats de travail, et je lui fis le tour du proprio. Je lui dis de jeter un coup d’œil à la carte et de me dire s’il fallait rajouter quelque chose, il serait le maître de son bar.

« Vous n’avez pas de bière pression ? », commenta-t-il après être passé sur la carte des alcools. « Il faut que tu en aies, ça coûte un peu en équipement et va falloir réviser les fournisseurs, mais tu vas gagner beaucoup. Une bière pression minimum, mais trois différentes, ça serait le top. Je te conseillerai de faire dans la Heineken, la 1664 ainsi que l’Affligem Triple. Ca couvre tous les goûts on va dire.
_ La Heineken, c’est pas de la pisse ?
_ Si.
» avoua-t-il, « … mais c’est de la pisse qui rapporte. »

  Il put ainsi voir les cuisines, les vestiaires, les tenues, où était le matos, et en dernier recours, le bar. Il l’inspecta minutieusement, donnait plusieurs fois ses avis, posait des questions auxquelles je répondais toutes.

« Au fait, pourquoi vous n’avez pas de véritables numéros de table ? J’ai entendu la responsable parler de 3A et de 4C.
_ C’est très simple »
, dis-je en l’emmenant dans la place principale. « Tu vois, on n’a que des petites tables carrées et chaque client peut s’installer comme il le désire. Ça fait un peu bar, mais c’est plutôt flexible, puis on a de grandes tables rondes pour ceux que ça choque. Donc, elles n’ont pas de nom, ça serait ingérable, on les bouge tout le temps, alors on les nomme selon la ligne et la colonne. A, c’est la colonne, c’est tout ce qui est près du mur, et 1, c’est tout ce qui est près de la fenêtre. Puis après, voilà. » Fort moment d’éloquence cette dernière phrase. « Et comme ça, on s’adapte facilement. »

  Simon rejoignit ainsi l’équipe du Dream Dinner, et ce fut un franc succès pour le week-end, où malgré de lourds services, on réussit à contenter tout le monde aussi rapidement qu’on put. Shana et moi étions sous les ordres de Steeve en plus, et on apprenait énormément. Mais putain, qu’est-ce que c’était dur… Des fois, quand on avait un bon rythme, je sortais de la cuisine et aidais les autres employés, mais je me concentrais avant tout sur l’arrière-fond. J’allais devenir un super cuisinier en moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire.

 Enfin, après vérification des comptes avec Germaine, après études et espérances… Je me rendis compte que c’était pas du Dream Dinner que je pourrais espérer avoir de l’argent en plus. Je me rendis compte de ce qu’avait dit Madame Pomme… Peut-être qu’il me faudrait un colocataire, mais… Mon appartement était tout petit, de base pour une personne, j’avais déjà mes marques, j’avais Bourritos, c’était mon chez-moi, je ne voyais pas un inconnu débarquer avec ses affaires… Oh putain, la situation merdique, jamais un peu de repos.
Il faudrait donc que mon colocataire puisse être quelqu’un que je connais, qui ne sera pas dérangé par la proximité (donc ça rejoignait le premier critère), qui ne prendrait pas beaucoup de places. Ca limitait forcément les gens.

Je me massai les yeux, en proie à un terrible conflit intérieur…

Non, je refusais.

Je n’appellerais pas Marine.

Même si elle était la candidate parfaite.
Je me promis juré que je ne l’appellerais pas.
Une promesse qui tomba lors de ma prochaine entrevue avec la charmante madame Pomme et ses hautes syllabes intempestives.

« Allo… ? »

__

« Gars, bienvenue à Godland. » Le punk donna le papier kraft et tous les EV à une Voyageuse au teint mat.

  Il n’y eut pas d’applaudissement dans la grande salle du bunker, c’était pas le genre de la maison. Par contre moi, j’essayais de cacher la joie que je ressentais. C’était bon ! J’avais réussi à me poser dans Godland, ils ne soupçonnaient rien. Le boss me serra la main rapidement et les autres qui nous entouraient hochaient du menton, ou plus amicalement me frappaient l’épaule dès que le cercle se brisait. Cependant, personne ne m’adressa la parole, le punk n’en avait pas terminé avec moi. Il me fit visiter le bunker (soyons clairs, il n’y avait presque rien) et surtout, il me parlait :

« Je m’appelle Rajaa, okay ? C’est moi qui m’occupe de gérer un peu ce groupe. D’ailleurs… ce groupe…
_ Ouais ?
_ Je vais t’expliquer vite le fonctionnement de Godland. Nous avons exactement sept groupes disons, sept communautés claires. Il y a cinq groupes principaux dans lesquels sont les membres gérés par un gars comme moi. Il y en a un qui s’occupe de la drogue, soit de la créer afin de les distribuer à des fournisseurs sur le terrain, en-dehors de nous. Ils sont notre principale source de revenus, donc ils ont tendance à se la jouer. Hésite pas à les effrayer s’ils te font chier. Juste après eux, t’as des mercenaires. C’est le groupe qui est le moins en contact avec le reste de Godland. Disons que nous remplissons toute sorte de contrats discrètement pour ceux qu’ont besoin du silence et d’efficacité. Tu vas très rarement en croiser, je te préviens. Le troisième groupe, ce sont les cambrioleurs. C’est un petit groupe, il sert peu, c’est quand on a besoin de ‘posséder’ quelque chose. Vu qu’ils font pas grand-chose, ils sont aussi des espions, ils tâtent le terrain. Enfin, les deux derniers groupes sont ce qu’on appelle les fauteurs de trouble. Y a le premier, commandé par Cris, et y a le second par moi. Vu que t’es arrivé dans le groupe le plus récent, j’ai écopé de tous les nouveaux, donc on se fait généralement huer par les vétérans. T’es costaud ? Ça va nous faire du bien. Enfin, notre but, c’est de faire ce que le sixième groupe nous dit, toutes les sales besognes. Le sixième groupe, on va dire que c’est la réunion des six chefs de chaque groupe. C’est un peu notre conseil. C’est là où se prennent toutes les décisions.
_ Vous avez un chef, ou vous êtes juste six ?
_ Tu le sauras quand ça te regardera.
_ Tu m’avais dit que vous aviez pas de chef.
_ Guillian, t’as pas compris ?
_ Si si, très bien. »
Ouah, il avait été menaçant, là. Patience alors. « Le septième groupe ?
_ J’y viens, je vais d’abord de présenter à quelques personnes. »


  Ce fut ainsi que je saluai les membres les plus importants de ce groupe, tout étant relatif. Disons que c’étaient les gens à qui Rajaa faisait le plus confiance. Je fus ainsi présenté à Emy, une fille en débardeur et en short, teint clair, avec le bagout digne d’un pirate, et je me rappelai que c’était la fille aux flingues qui m’avait limite défié du regard quand j’étais arrivé il y avait dix nuits (ce fut bizarre, mais on eut une sorte de connexion entre Voyageurs à sang chaud qui me fit de suite m’attacher à elle, et je sentis que le lien fut réciproque ; elle me souhaita d’ailleurs la bienvenue d’un ton chaleureux qui m’invitait à aller la rejoindre après), puis juste après à Léo, qui me fut présenté comme le médecin du groupe qui était la personne obligatoire à amener dès qu’une mission avait lieu (pour le coup, il était dans la quarantaine lui), et après, on avait le droit à Salomé, dont la discrétion et l’autorité permettaient de s’occuper du groupe ou de donner des ordres quand Rajaa était absent. On termina finalement sur Damien, où j’eus l’occasion de lui serrer la main. Il ne devait pas avoir plus de la trentaine, et Rajaa précisa :

« Damien fait partie du septième groupe, qu’on a baptisé God Hand.
_ C’est la nouvelle recrue ? Enchanté. »
Damien semblait sympa, un peu sérieux peut-être, mais surtout, je sentais que ce n’était pas un rigolo, niveau aura, mais pas du tout. Il était clairement le plus fort de tous ici, suivi par Emy et Rajaa. Mon intuition fut parfaite car il présenta lui-même God Hand.
« God Hand est une équipe commando qui réunit sept membres très puissants ; les plus puissants de toute l’organisation pour ainsi dire. On est généralement dans les cent-cinquante premiers de la Major. » Bouffez l’information. Dans les cent-cinquante premiers, sept personnes ? Pour vous aider à vous situer, dîtes-vous qu’il y avait vingt-mille, vingt-cinq mille Voyageurs à travers le monde… Bah il y en avait sept ici qui étaient dans les deux cent premiers. C’était une concentration ahurissante de personnes. « C’est grâce à Amélie, une autre membre de God Hand justement, une super chasseuse de tête. Quand ils ne sont pas réunis, chaque membre va dans un des groupes afin de lui octroyer une puissance de feu. » Eurk, le mot est faible. « Enfin, je dis ça, je suis le moins fort des sept. Sinon, tu es de quel Royaume ?
_ Le Royaume du Choc.
_ La vache. Rajaa a dit que tu avais fait un carnage face à la Rocaille. God Hand va justement se réunir pour détruire toute son organisation.
_ Et sinon, sans indiscrétion, tu as quoi comme phobie ? »
Toujours bon de connaître son hypothétique ennemi.
« Les catastrophes naturelles, les tempêtes.
_ Et t’es le moins fort de tous ?
_ Ce n’est pas très utile en combat, mais c’est pratique pour foutre le bordel. Je te montrerai à l’occasion. Et les six autres sont des monstres. Tu as… »
Il se mit à compter sur ses doigts. « … Carnage, qui est notre représentant dans le conseil, peut-être le type le plus connu de tout Godland, c’est un tatoué, un vrai déglingué, Amélie, une folle dingue avec qui il vaut mieux traîner, Carthy, un English baraque, M le Métalleux, et ensuite, la paire Mr. Lafleur et Mr. Lacroix. Le premier est certainement la seule Créature des Rêves de tout le groupe, et le second est certainement le Voyageur le plus puissant de Godland. Ils forment un duo qui pourrait battre la A-Team, je ne sais pas si tu connais ; en tout cas, c’est ce qu’ils disent. Je peux te dire que quand tout le commando est réuni, ça explose un max. »

  Ça, je voulais bien le croire. J’imaginais que c’était une impressionnante dream team. Parler de puissance de feu était un euphémisme, une telle équipe pourrait foudroyer n’importe quel Royaume, même important. J’avais même reconnu Carthy, une simple ligne sur les Ligues, et il était dans les cent premiers de la Major. J’imaginais la puissance de l’équipe dans son ensemble. Quelque chose en moi brûlait de les rejoindre ; une question d’égo.

  Rajaa m’avait donc finalement fait le tour du propriétaire et il me dit qu’il laissait le soin aux autres membres d’expliquer ce qu’il aurait oublié, et aussitôt dit, aussitôt fait, voilà déjà qu’Emy nous retrouvait déjà et dit au punk :

« Eh Rajaa, pourquoi tu envoies pas le nouveau avec moi demain ? Je parie qu’à deux, on peut te foutre un boxon à Resting City.
_ Ouais… Guillian, si tu veux, demain soir, on compte faire un tour du côté de Resting City. Tu peux venir. Et nan Emy, tu te ramènes toujours avec Leo. Je veux des commandos de cinq minimum.
_ Okay, okay. »


  On sentait qu’elle allait rajouter une grossièreté quelconque machinalement, mais la simple présence de Rajaa l’empêchait d’aller plus loin. Emy me demanda de la suivre, elle disait qu’on allait chercher des gars et elle comptait déjà les gens qui pourraient nous accompagner ; moi évidemment, je n’y voyais aucun problème à venir là-bas, quitte à être intégré et prouver ma valeur, autant que ce fut le plus rapidement possible. Je suivis la Voyageuse qui marchait avec une énergie rare comme si elle était perpétuellement sur le seuil d’un affrontement, on aurait presque dit qu’elle générait de l’adrénaline dans n’importe quelle situation.

  On s’arrêta dans ce qui ressemblait à des dortoirs à seize lits superposés, quatre rangées, ce qui était plutôt cocasse pour des gens qui n’avaient pas à dormir, mais je comprenais en voyant les posters partout que ce n’étaient que des pièces sans importance ; le bunker avait dû servir avant pour autre chose, certainement pour des Habitants des Rêves. Emy se posa sur la première couchette et je m’assieds en-face d’elle tandis qu’elle finissait à voix haute le fruit de ses réflexions :

« On a toi, moi, déjà, c’est bien, Léo obligé, c’est le doc, je rajoute Damien vu qu’Adriana et Salomé vont pas se bouger les fesses demain, alors… manque un gars.
_ Eh, Guillian ! »
lança-t-on à la porte, et je reconnus direct le type au foulard qui m’avait demandé une baston il y avait de ça une dizaine de jours lors de ma première venue. Il souriait, faisait tourner sa langue comme s’il peinait à contenir sa satisfaction, et il dit : « Tu te rappelles ce qu’on a dit ? Un duel, t’as promis.
_ Tu plaisantes, la Baltringue, il a tronché Molo d’un coup, il va se moucher dans ta gueule.
_ Ferme-là, Emy. »
répondit-il rapidement comme s’il comprenait que le combat ne pourrait avoir lieu sans l‘autorisation de la fille. Celle-ci resta immobile, pensive, puis elle déclara :
« En tout cas la Baltringue, on a besoin d’un cinquième gars pour demain, tu viendrais ?
_ Mais… ouais, mais… je voulais…
_ Ecoute-moi, laisse le nouveau tranquille et arrête de vouloir te fritter contre tous les gars de Godland. Va plutôt t’entraîner, ou même, viens demain, tu verras mieux comment se battent les vrais Voyageurs.
_ Okay, je serai là. »
maugréa-t-il en partant, tandis qu’Emy hurla plus fort :
« Oublie pas le plot, triple andouille ! » Elle revint vers moi avec un sourire désolé : « La Baltringue est obsédé des Ligues, il est encore dans la Baby et il voit Dreamland comme une compétition entre tous les Voyageurs, enfin, l’est juste con, il a juste un égo à satisfaire.
_ C’est pas grave, j’étais comme ça avant aussi.
_ Dreamland transforme, hein ?
_ C’est quoi un plot sinon ?
_ Ah, c’est un mot qu’on utilise. Y a des Voyageurs sédentaires, on garde une photo d’eux, un pour chaque Royaume, comme ça on se téléporte rapidement. Faudra que tu vois qui est notre plot pour Resting City, c’est important. Sinon… »
Elle se pencha en avant, une main dans l’autre, avec le regard curieux et perçant à la fois, comme un félin qui allait s’abattre sur mes prochains mots : « C’est quoi ton pouvoir ?
_ Ah ? La phobie des chocs. Je frappe plus fort. »
Merci Ed, vive la description minimaliste. Pour garder le ton de la discussion, je lui retournai la question : « Et toi ?
_ Eh, j’ai des joujoux. »
Elle sortit des flingues argentés de derrière son short avec une satisfaction non contenue ; ils étaient effectivement magnifiques, et je n’étais pas expert en armes, mais la réponse ne s’en tenait pas là : « Je te laisse la surprise de leur pouvoir, mais ils sont super pratiques.
_ Sinon, t’es là depuis combien de temps ?
_ Moi, ça fait huit mois, presque au début de Godland même. Mais on m’a quand même reculé dans le second des deux groupes chargés des opérations de terrain.
_ Rajaa m’a dit que celui-ci était pour les nouveaux plutôt.
_ Pas vraiment nouveau nouveau, je dirais moins expérimenté… C’est même une poubelle, presque.
_ C’est pour ça que Damien est ici ? Il paraît que c’est le plus mauvais de God Hand.
_ Tout est relatif, tu t’en rendras compte demain, nan, Damien, c’est un cas un peu spécial, je comprends pas trop pourquoi il est là, mais bon, faut bien un membre de God Hand partout et un chef partout, quel que soit le groupe. »
Elle haussait les épaules en même temps avant de continuer : « Et moi, je suis ici pour insubordination, afin de me remercier.
_ Quoi, t’es forte en vrai ?
_ Je te troue le cul quand tu veux, ouais. »


  Elle devait l’être, elle laissait filtrer une partie de son aura, inconsciemment ou pas, pour que je me fasse une idée et non, elle n’était pas mauvaise. J’imaginais très bien qu’il y avait un trio de bonnes puissances dans ce groupe de Godland, mais que le reste n’était que des Voyageurs dignes du niveau moyen. Par contre, cela voulait dire que le reste de Godland, ou en tout cas, le premier des groupes des « fauteurs de trouble » devait rassembler déjà une élite un peu plus consistante, bon, c’était à noter.

  Il fallait que je me recentre, quelles étaient les informations que je voulais avoir… Pourquoi s’en prendre à Fino et à Connors ? Voilà, où pouvais-je avoir les informations ? Et bien disons que Rajaa ne semblait pas vouloir parler de la tête du groupe, ce qui n’était pas totalement stupide, même si je notais qu’il n’avait pas hésité à balancer le nom des membres de l’élite du groupe de bandits… Je supposais qu’il y avait un secret dessous, ou alors on ne voulait pas déballer à n’importe qui l’identité des tronches. J’essaierais de soutirer des informations à Emy, mais je me rappelais les mots de Fino, pas besoin de se précipiter, il fallait que je prenne mon temps. Cependant, je pouvais toujours poser de simples questions qui n’étaient pas totalement hors-contexte pour un nouveau :

« Godland, c’est aussi bien qu’il paraît ou pas ?
_ Comment ça ?
_ En fait, mon Seigneur m’a pété les burnes et m’a emprisonné dans son donjon pour que je m’entraîne, donc dès qu’il m’a laissé sortir, j’avais juste envie de profiter de Dreamland à fond. On m’a parlé de plusieurs groupes de Dreamland, mais Godland m’a paru bien, c’était… plus sérieux.
_ C’est sérieux, oui, carrément, je sais pas si y a un groupe de ‘Fais ce qu’il te plaît’ aussi organisé. On n’est pas comme les autres teams qui passent leur temps à foutre le bordel.
_ Ah, c’est quoi le but de Godland alors ?
_ Bah, foutre le bordel. »
répondit-elle avec un énorme sourire, « ... mais de façon durable. »

  Fino lui-même l’avait dit, l’organisation du groupe semblait bizarre, pas adaptée à un rôle purement de fouteurs de merde. J’avais peut-être associé « anarchistes » un peu vite à Godland, si j’avais utilisé le terme, les anarchistes étaient souvent des gens sans violence, car l’anarchie était en définition « la négation de la violence » mais surtout, il n’y avait pas une telle… organisation, j’avais presque l’impression de me retrouver dans une énorme entreprise, avec les chefs tout en-haut qui nous parlaient peu, les managers qui géraient une partie de la boîte. J’avais lu un ou deux bouquins de management à New-York et je ne savais plus la forme d’organisation qu’était Godland, en divisant clairement toutes ses activités… Hum, c’était la structure fonctionnelle, voilà, avec la division et la hiérarchie, forme simple, mais tout de même bien loin d’un simple « faîtes ce que vous voulez les gars, celui qui frappe le plus fort est le chef ». Et pourtant, ça semblait être la philosophie de Rajaa. Elle était générale ou personnelle ?

  Dès qu’on eut terminé de discuter, Emy me fit me lever et me présenta à plusieurs autres membres de Godland qui se baladaient dans les couloirs du bunker, ainsi que de me montrer la photo du plot pour Resting City. Je remerciai Emy plusieurs fois, elle était sympa, dynamique, ça faisait du bien ; je me rendis compte qu’elle avait un caractère salement buté sur certaines choses et qu’elle détestait prendre des décisions, mais détestait encore plus qu’on en prenne pour elle. On parla peu de nous, tant mieux pour ma couverture, parce que la nuit fut un peu courte et que je me réveillai juste après avoir salué du menton un énième gars. Je me réveillai en me disant que c’était bon, j’avais infiltré Godland, et qu’il ne me restait plus qu’à m’y imbriquer encore plus et récolter mes infos. Puis improviser. Ça serait peut-être plus facile que je ne le pensais, j’avais fait le plus dur.

__

  Paie. La. Journée. De. Merde.
Quinze clients.
Quinze clients le midi.
Une hécatombe de ventes, de pertes, de déception, et de temps libre ruiné face à ces quinze clients qui se battaient en duel dans la salle du restau, et comme eux-mêmes sentaient que c’était une morne journée, et bien ils restaient un peu plus longtemps, quitte à nous rappeler qu’ils avaient tout le temps du monde devant eux, ce n’était pas comme si d’autres tables attendaient de pouvoir manger. Allez, personne n’était entré depuis vingt-cinq minutes, j’avais vite remercié Laura et Matthieu, ne gardant avec moi que Steeve, et la dernière personne qui avait passé la porte du restaurant, avec sa grande famille de six personnes, c’était pour demander où se trouvait le « Au Divin d’Espelette » ; je ne pouvais pas envoyer dans la mauvaise direction car ils se rendraient rapidement compte où se situait leur foutu restaurant VU QU’IL ETAIT JUSTE DERRIERE EUX, EN-FACE DE CHEZ MOI !!!

« Oui, messieurs-dames, l’établissement que vous recherchez est juste en-face d’ici, regardez, là.
_ Oh, merci beaucoup. »
Et dès qu’ils quittèrent le Dream Dinner…
« Connards. » Et je me dépêchai de rentrer dans la cuisine, où je demandais à un Steeve en train de lire un journal :
« Steeve, passe-moi les jumelles.
_ Qué ? »
Voilà pourquoi j’aimais Laura, Laura me comprenait intérieurement, elle m’aurait filé des jumelles, même s’il n’y en avait pas dans ce foutu restaurant, donc je dû répéter la question, et même, mon véritable objectif :
« Je dois espionner les cons…
_ … courrents ?
_ Tout à fait. »


  Quelques secondes plus tard, j’avais son smartphone dans la main, mode appareil photo, au premier étage pour ne pas alerter mes pacifiques clients, et je zoomais comme je pouvais sur les gens les plus proches qui déjeunaient derrière la vitrine, et je commentais mentalement leurs petites manies, leurs petites actions, j’y mettais véritablement tellement de pureté haineuse que quelque part, je ne pouvais pas avoir totalement tort sur la stupidité intrinsèque de cette dame ridée au rouge à lèvre et au bracelet en perles qui arrêtaient pas de lui tomber au niveau du bras, et cet homme-là, avec un balais dans le cul, était certainement un petit capitaliste pourri qui donnait encore des oranges à ses gamins pour Noël. En tout cas, je ne pouvais nier, ça faisait salle comble, et même si une partie conciliante était en train de me caresser dans le bon sens du poil, non Ed, ce n’est que le début, après, ils auront des pertes, forcé, une autre partie de moi, bien plus forte, paranoïaque et avec une vision beaucoup courte, me faisait mal au ventre en me disant que j’étais dans la merde. Je me rongeais un ongle devant ce spectacle de gens qui entraient et sortaient régulièrement tandis que de mon côté, une araignée aurait pu faire sa toile sur la porte d’entrée.

  Voilà, journée de merde, mais elle n’était pas terminée, ça aurait été tellement simple sinon, une petite rage haineuse et anxieuse, voilà qui montre que j’étais attaché à mon commerce, mais je pense que ce n’était rien face à ce qui allait débarquer en début de soirée. D’ailleurs, afin d’être persuadé que je ne me rendais pas compte à quel point c’était merdique, tandis que j’étais dans mon appartement à ramasser les déchets qui sillonnaient le sol (chaussettes, moutons, oreilles, paperasses…), je pouvais entendre Madame Pomme, avec sa jolie voix de baryton sismique, tonner dans tout l’appartement :

« EEEEET VOILLAAA !!! Merci mademoiSELLE ! TOUT est en ordre, TOUT ! Ça fait PLAISir, on sent que vous êtes sérieuse, VOUS ! JE ne peux PAS en dire auTANT de CERtaines personnes ! C’est au SIxième éTAge ! »

  Quelques instants plus tard, alors que chaque pas dans l’escalier semblait être un coup de marteau sur les vis de mon cercueil, tandis que mon cœur battait à l’unisson de cette mélodie régulière, alors que ma respiration s’était coupée, bouchée par l’horreur… tout était silencieux, et je sentais que j’avais fait une énorme connerie. Je n’aurais pas dû dire oui. J’avais été faible. Et maintenant, j’allais subir Marine.

*Toc Toc Toc*
N’entrez pas.

  J’ouvris la porte en prévenant de mon arrivée, je fis tourner la poignée rapidement, avec tout le courage du monde, comme si c’était normal, et voilà Marine devant moi, soulevant une lourde valise, Marine avec sa tête d’éternelle fille légèrement vexée mais qui pouvait se montrer effroyablement mignonne, ses cheveux en bataille qui arrivaient près de l’épaule, d’un rouge hypnotisant, son petit nez et son petit menton, ses grandes manières, ses yeux… Face à ce spectacle, je pensais éprouver de la répulsion mais ce fut au contraire une vague de bien-être qui m’envahit. Comme si j’avais décidé de ne plus avoir peur, comme si une partie très intelligente de moi avait pris le contrôle, et je l’en remerciais. Car face à Marine, je ne restais pas immobile à la regarder comme si elle était un témoin de Jéhovah qui aurait les clés de mon appartement, je me dépêchais de lui poser une main sur l’épaule, de la serrer légèrement contre moi et de la saluer :

« Salut Marine. Tu as fait bon voyage ?
_ Tes cheveux. Ils sont coupés…
_ Tu m’as démasqué. Et ton voyage ?
_ Moui, et toi ? J’ai quelques affaires dehors et…
_ Je vais t’aider à les monter. »


  Ce que je fis ; nos discussions pour ce moment n’étaient que des banalités tellement fades et creuses que j’oubliais mes phrases aussitôt sorties, tout de même envahi par un stresse certain, comme si Marine allait restée ici telle une coloc forcée. Non, juste quelques temps, au pire quelques semaines. Mais rien que quelques semaines semblaient bien au-dessus de mes forces alors que le magasin était sur une corde raide qui tremblait salement et que les choses sérieuses commençaient sur Dreamland. Mon temps libre, ce que je passais tranquillement chez moi (et encore, comme si j’en avais), mes seuls moments de repos sur mes pleines vingt-quatre heures, se feraient maintenant polluer par Marine. Il faudrait que je réussisse à me trouver un moment pour me confiner dans ma bulle avant d’exploser.

  Ma relation avec elle était compliquée, j’aimerais vraiment dire qu’elle est mauvaise afin de respecter un schéma-type du comportement face à un ex, et en même temps, même si je n’aimais pas son comportement, elle ne donnait pas assez de matière à mon cerveau pour qu’il puisse se réconforter dans ce stéréotype. Elle m’avait jeté, un peu brusquement, voire, violemment, je lui en voulais encore même si je savais qu’à cette époque, je n’étais pas le meilleur coup de tout Paris (je m’étais d’ailleurs vachement amélioré, je foutais mes petites amies actuelles dans le coma en moins de trois jours ; pourquoi ce n’était pas sur Marine que c’était tombé… ) et vu qu’on ne s’était vus que récemment depuis et qu’on avait traité de loin, plutôt, sans trop se parler, je ne savais pas encore. J’avais certainement baissé dans son estime pendant la visite à Paris y avait deux ans car je m’étais comporté comme un chien – à cause d’expériences oniriques. Mais relativisons, peut-être que je n’étais pas la personne la plus stressée ici. Enfin, on se traita presque entre amis, et dès que tout fut terminé, on s’assied à ma petite table afin de mettre au point les derniers points ; elle commença :

« Quels sont tes horaires ?
_ Ils ne sont pas fixes. On mangera chacun de notre côté. Voilà le double des clefs. Tu commences quand ?
_ La rentrée est dans quatre jours. Je dors où alors ?
_ Sur le lit. J’irai sur le canapé. Je suis habitué.
_ Le premier levé nourrit le chat ?
_ Non, je m’occupe du chat, il fera son sketch qu’il a faim même au second, il va créer la confusion. Je m’occupe du chat.
_ On ne ramène personne à l’appartement, je te l’ai déjà demandé. Il n’y a aucune intimité ici. »
Je fis le hochement de tête du type qui disait qu’il acceptait, que ça allait chambouler sa vie, mais qu’il acceptait quand même. « Et le ménage, une fois par semaine, comme convenu. » Je fis le hochement de tête du type qui disait que c’était normal, que ça n’allait pas chambouler ça, que c’était tout à fait normal, oui…

  La discussion dura peu de temps, le principal était réglé depuis perpet’, mais on attendit vingt minutes pour tout boucler et pour que je commence à faire à manger, croque-monsieur salade alors que Marine installait ses affaires les plus importantes tandis que le reste, je le fourrai dans un placard, une partie, ainsi que dans la salle de bain. Ses grands meubles étaient restés à Paris, elle ne les ferait descendre que quand elle aurait trouvé un appartement à elle. En attendant, moi qui cuisinais, retournant mes croque-monsieur toutes les dix secondes afin de me concentrer sur autre chose sans succès, me disant que voilà, c’était terminé, je n’étais plus seul, terminé la vie en intimité. Je devrais me balader habillé chez moi, je ne pourrais plus manger ce que je voulais sans être jugé (céréales au dîner, on fait une croix), mon appartement devrait être clean, et Marine et moi serions serrés comme des sardines. Heureusement, j’allais passer plus de temps dans mon restau qu’ici, beaucoup plus. Ça m’arrangeait doublement, on ne vivrait pas trop ensembles elle et moi.

  Pendant qu’on mangeait, autant vous dire, on parlait peu. Voire pas du tout. Sentiment de gêne immense, je pouvais vous l’assurer, totalement réciproque. On attendait que quelqu’un commence la phrase, mais Marine n’était pas comme Cartel, elle n’était pas parfaite, elle était comme moi, bourrée d’imperfections. Etrangement, ce fut moi qui pris la parole au bout d’un moment :

« Marine, bah… bienvenue chez moi.
_ Merci. Je te remercie énormément Ed, je sais que c’est un gros service que je te demande. Ça doit être difficile…
_ … Bon, écoute. »
Grosse inspiration, je fermais les yeux, j’allais détruire le fil qui nous cousait à deux la bouche, on ne ressemblait pas à deux amis qui partageaient un appartement, plutôt à deux maudits qui voulaient compter les secondes filées, et c’était juste insupportable. « Est-ce qu’on peut tourner la page sur nous ? De façon définitive ? » Marine eut les gros yeux, pas d’incompréhension, mais de surprise. Elle baissa sa fourchette et me dit :
« Oui, on peut. Je m’en veux énormément depuis toujours de t’avoir traité comme ça…
_ C’est bon, je comprends, je n’étais pas facile…
_ Je suis contente d’avoir eu l’occasion de t’en parler aussi rapidement…
_ Des examens, enfin, j’étais stressé. Inexpérimenté aussi…
_ J’y étais allé brutalement, on aurait pu en parler en aval…
_ J’aurais dû faire plus attention à toi…
_ J’aurais dû ne pas exploser…
_ Même si je me demande comment t’as pu malmener un type aussi formidable que moi.
_ Même si je me demande comment tu as fait pour survivre sans mon corps de rêve. »


  Un petit rire d’une syllabe chacun d’une sincérité qui creva un énorme abcès dans mon corps. On s’était lâchés du regard pour retourner dans notre assiette, et on releva les yeux en même temps, d’un timing qui nous fit sourire. Effectivement, Marine était belle, le genre qui pouvait compter sur sa seule beauté ; elle dégageait une sensualité dans ses courbes presque hypnotisante. Je me demandais si je n’étais pas en train couver quelque chose pour elle à nouveau, mais non, juste de la franchise. Je n’avais pas envie d’elle comme petite amie, notre passé commun traînait trop de casseroles. Mais je pouvais la supporter.
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MessageSujet: Re: Gods, King and Baby Seal Lun 26 Déc 2016 - 16:35
6/ NO MORE CODE






Ça n’avait pas duré longtemps du tout, le temps de rejoindre les autres en utilisant le plot correspondant et j’étais à Resting City, on se disait bonjour et on fonça comme des bœufs pour une petite mission de ravalement de façade aux poings. J’avais retrouvé rapidement Emy, qui m’avait sauté dessus en me disant que je ne m’étais pas enfui la queue entre les jambes (avant de me foutre un coup de poing dans l’estomac), puis ensuite un Leo plus effacé qui allait rester à l’arrière et à qui je fis un signe du menton, contrairement à Damien qui me salua avec un sourire féroce et une poigne plutôt costaude et ensuite, la Baltringue qui affichait un foulard noir avec une tête de mort dessus. Leo nous dressa rapidement le topo, mais ce n’étaient pas tant des contraintes que des conseils « extrêmement utiles » à suivre, et que s’il y avait trop de soucis, Damien couvrait la fuite. Après, c’était chacun faisait comme il voulait.




  Et j’appliquai ce « faisait comme il voulait » (en bref, fais ce qu’il te plaît) avec une franchise époustouflante comme si j’attendais ce moment depuis le début, et je ne vous racontais plus la veille, où le stress provoqué par Marine, même si ça s’était bien passé au final, en plus du restaurant, ne demandait qu’une purge bien crasse pour sortir. Puis détruire des choses, c’était facile, je le faisais tout le temps. Sauf que maintenant, je n’avais pas besoin de prétexte.

  Je vous racontais pas tout, mais sachez en tout cas que je fus parfait dans le rôle de Guillian (il aurait été fier de moi, mais par défaut, au moins Emy). On partit tous les deux, je la suivis au début, et on rentra dans un hôtel où une fois qu’on nous salua, la Voyageuse se saisit d’une chaise qui traînait et la balançait sur le lustre le plus proche en hurlant : « Fermeture ! » Ensuite, ce fut le chaos. Timide, je pris rapidement le rythme où tout ce qui était fracassable devait être fracassé. Les chaises, okay, les papiers, déchirés, les bureaux renversés, les lampes détruites, et si on tentait de nous arrêter, alors une petite gifle pour aider la personne à comprendre que non, on allait continuer quand même. On passa rapidement au rez-de-chaussée où je trouai les murs avec ma force les uns après les autres en provoquant la panique chez les clients tandis qu’Emy renversait tout ce qu’elle pouvait en hurlant comme une dingue. Ce fut par un mur qu’on sortit après que j’eus dégagé le chemin.

  Une fois ce premier hôtel fait, le reste passa très facilement et j’en arrêtai même de réfléchir, redécouvrant Dreamland sous l’aune de la destruction sans plus de moralité qu’un jeu vidéo, me laissant dicter plus par ma curiosité que par mon esprit civique. Jusqu’où j’étais capable de lancer ce lampadaire, et est-ce que je serais capable de viser cette fenêtre avec la poubelle que j’avais entre les mains ? J’éprouvais chaque réponse avec une jouissance coupable. Quelques fois, Emy tirait avec ses deux colts afin de faire du bruit, et m’encouragea, alors que je sautais sur le toit d’un bâtiment en quelques bonds, et que tel un catcheur sur ses cordes, je bondis pour écraser une voiture avec mon coude, voiture qui céda sous le choc, perdit deux roues, ses vitres, et sa valeur, pleurant d’une alarme défoncée. Ce fut avec une joie sadique que je montrais mon tableau de chasse à la Baltringue, qui était très occupé à créer des stalactites sur le sol qui perforait les murs avec une jubilation extraordinaire. Léo quant à lui, était en train de tagguer les murs en écrivant le nom de l’organisation et de faire le guet pour nous prévenir quand des renforts arriveraient. Damien, je ne compris pas trop son pouvoir, il restait dans son coin et je ne le voyais pas l’utiliser, mais quand je passais dans une avenue où il était passé, je pouvais voir qu’elle était dévastée comme s’il y avait eu un séisme qui avait fait craquer le goudron. Un séisme. Tiens tiens.

  Mais Guillian chassa Ed, car rapidement, dès qu’on trouva une petite boutique d’alcools oniriques, Emy me demanda de foncer, et au lieu de passer par la porte, je sautai sur la vitrine que je détruisis instantanément, et tombant sur le sol en même temps que les centaines de bris de verre.  La Voyageuse pointa ses armes vers le marchand sans dire un mot, et on se cassa avec deux bouteilles chacun sans que je ne voie l’étiquette et après avoir détruit sans ménagement les produits qui passaient à portée de main.

  Quelques instants plus tard, alors que les policiers du Royaume tentaient de nous attraper, je riais aux éclats en même temps que ma coéquipière tandis que nous traversions les bâtiments avec notre force titanesque. On s’esclaffait comme des débiles, et je foutais le boxon avec une légèreté toute infantile alors que le goût de l’alcool me brûlait encore la gorge. Je renversais une voiture de flics en évitant les tirs, je fuyais dans les ruelles, j’allais dans d’autres hôtels sans discrétion, essayant d’éviter de frapper les gens, retrouvant la Baltringue ou Damien, partageant la bouteille quand je pouvais, et dès que je vis qu’il ne manquait plus qu’un quart, l’achevant en quelques goulées. Je terminais par l’envoyer en plein dans la tronche à Emy qui tomba sur le sol en m’insultant, et qui ne put s’empêcher de rire alors qu’elle saignait à son tour. J’étais bourré. J’crois, mais pas sûr.

  Je n’étais pas le roi du monde, j’étais un peu le dieu à cet instant, détruisant sans ménagement, me foutant des hommes, de la police qui tentait de m’arrêter, discutant avec Emy dès qu’on se faisait canardés de derrière une poubelle, tous les deux assis alors que les balles crépitaient.

« Hey, rapp’lle-moi pourquoi on fait ça déjà ?
_ Pour la réput’, Guillian ! On marque notre territoire, on montre qu’on est puissant ! On pisse, quoi !
_ Je crois qui ‘faut que je pisse, j’stement.
_ Pas devant moi, viens on va chercher un resto, doit y avoir de la soupe qu’il faut agrémenter. Doit y en avoir dans les grands hôtels.
_ J’te suis !
_ Atta, je refous juste un de mes seins dans le soutif. Il s’est barré.
_ Tu peux tout enlever, hein, je ferais semblant de pas regarder.
_ Seulement en privé, Gui. Chuis pas une Femen. »
Je donnais un coup de coude à notre abris : la grosse benne percuta l’avant de la voiture de police.

  Quelques instants plus tard, on était dans un restaurant où les cuisiniers fuyaient par toutes les portes disponibles tandis que dans un pur élan de jouissance parfaite, j’étais monté sur une rangée d’ateliers et j’envoyais valdinguer tout ce qui traînait devant mes pieds alors que j’avais « Thrift Shop » dans la tête et que mes coups suivaient le rythme de la musique : les légumes oniriques, en l’air, les saladiers, valdingués, les couverts, dehors, les marmites, on dégage, les tabliers posés, vlam, les condiments, aux chiottes, les gigots, coup de pied dans le cul, et vlam, j’avais dévasté toute une rangée et je terminais par pisser dans un coin en vitesse (rapide l’alcool) tandis qu’Emy ayant trouvé à quelque chose d’inflammable je supposais, en mettait partout, puis alluma un brasier gigantesque en tirant dessus.

« EMY ! JE SUIS EN TRAIN DE SOULAGER LA VESSIE LA !!!
_ JE T’ENTENDS PAS, Y A DES FLAMMES QUI FONT TROP DE BRUIT !!! »
J’avais essayé de pisser sur les flammes, ça me paraissait une super idée sur le coup, mais en fait, non.

  Plus loin, on trouva la Baltringue qui essayait de défier un lampadaire, qui l’insultait comme il le pouvait, et à la fin, se mit à lui envoyer des coups de boule violents à répétition jusqu’à ce qu’il se fende en deux. Puis les flics arrivèrent, et une énorme stalactite transperça le capot et souleva à moitié la voiture de terre.

  Le carnage continua pendant une bonne heure de destruction massive, gratuite, même si la majorité du temps ne fut que de marcher et d’échapper aux flicards, le but n’était pas de tuer, mais de vandaliser à une échelle scandaleuse et outrageusement grossière. Je ne me reconnaissais même plus à la fin de la soirée, je dégommais tout ce qu’il y avait sous la main en me marrant comme un dingue, essayant plusieurs sortes de lancer, m’imaginant que là, c’était une table du « Au Divin d’Espelette », ça c’était un bureau que j’envoyais foutre en me disant « Voilà Marine, ce que je fais de toi et notre passé ! » et ensuite, vu qu’un pauvre réceptionniste avait une moustache qui ressemblait à celle de mon concurrent, je lui fis une frayeur pas possible, faisant mine de le prendre en otage, d’escalader les murs et les toits d’où je pourrais le jeter, tout ça avant de le relâcher sur la bâtisse d’un énorme hôtel, seul et désemparé. De ma vue, je pouvais voir Damien qui traçait des cercles avec son doigt, et dès qu’il relâchait la puissance qu’il y avait contenue, un séisme secouait toute la zone. Je ne dirais pas que ce fut tout à fait mortel cette nuit. Mais je m’étais éclaté à fond et j’avais profité de chaque instant sans penser. C’était plus simple, sans penser, et de toute manière, la vie réelle me rattraperait à une vie sans destruction.

__


« J’ouvre cette première réunion exceptionnelle extraordinaire pour savoir comment on détruit ‘Au Divin d’Espelette’. Idées créatives de préférence, je vous écoute. »

  On avait formé une grande table avec huit petites, en rond, dans la salle principale du magasin, à dix-sept heures, et on était tous installés autour avec nos tenues ; tous, c’était Laura à ma droite, puis on continuait avec Steve, sa fille (quitte à ce qu’elle bosse…), Shana, Matthieu, Sophie et enfin à ma gauche, le dernier recruté, Simon. La lumière était légèrement plus faible qu’en service pour que des gens ne passent pas subitement en demandant s’ils pouvaient manger à l’heure normale de seize heures, et avec le froid qui régnait dehors et le chauffage qu’on avait baissés, on pouvait facilement se les cailler, d’où le fait que chacun portait un gros pull ; la radio près de moi réchauffait légèrement l'atmosphère au rythme des chansons. Ce fut Steve qui prit la parole en premier :

« Oune incendie, patron. Jé pé vous fére ça discrétos.
_ Je note, Steve. »
dis-je en notant effectivement sur mon carnet, alors que des souvenirs de la nuit me remontaient.
« Déjà, il faudrait connaître les prix », intervint Laura. « Mais pas que, attendez. On peut aussi leur poser quelques questions sur comment ils font mais ensuite, observer comment ils gèrent, leur emprunter des idées, vu qu’ils nous connaissent tous, ça peut être compliqué…
_ Je crois que j’ai une idée, Laura, on peut effectivement les espionner avec ce moyen. Demain, j’aurais toutes les informations qu’il nous faut.
_ Patron »
dit Simon, qui m’avait très vite appelé patron, « Les cocktails sont nuls. Je peux refaire toute la carte avec des ingrédients moins chers. Et la bière aussi, il faut de la bière.
_ Je note toutes vos idées… Attendez… Voilà… Ensuite ! Pour la déco !
_ Je connais la cousine d’une amie de ma mère qui est décoratrice d’intérieur »
, fit Sophie en parlant lentement, réfléchissant très fort. « Elle pourrait peut-être nous faire quelque chose de plus joli. On peut essayer de peindre des fois du violet d’aubergine, c’est très doux à regarder, ce n’est pas aussi horrible qu’on peut croire.
_ Je te fais confiance. Shana ? Des idées ?
_ Des menus enfant. Si on en fait, on pourra étendre notre publicité et mieux toucher les familles. Je pense, hein ?
_ Non, tu as raison, c’est un indispensable.
_ Pourquwa pas, incendier les concourrents, patron ?
_ Steve, tu l’as pas déjà dit ? T’es quoi ? Un putain de pyromane ?
_ La plonge, c’est un enfer aussi, boss. Faudra refaire le système.
_ Merci Laura, quelqu’un d’autre a une idée qui ne sous-entend pas – pour le moment – des dépenses supplémentaires ? »
Je frappais sur mon petit carnet avec le bout de la gomme du crayon. Je proposais mon idée à moi :
« Bon écoutez, voici ce qu’on peut faire : je baisse votre salaire de moitié. » Tollé général. Je me rendossai contre mon siège en grommelant quelques injures. Steve rajouta même que c’était purement illégal, le même qui me demandait de provoquer un incendie en-face. Sophie essaya :
« La cuisine est mal organisée aussi, je pense qu’on peut mieux faire si on avait la plonge dans un coin.
_ A part changer de bâtiment ou refaire la canalisation, génie ?
_ Si on change de couleurs, on peut peut-être prendre des teeshirts adaptés ? »
proposa Matthieu après avoir levé la main.
« Evidemment, le seul gay du groupe parle de vêtements et de couleurs.
_ Mais Ed, je ne suis pas gay !
_ Oui, patron, Mathieu n’est pas gay, pourquoi vous dîtes ça ? »
Tous les regards se tournèrent vers Sophie, qui se mit à rougir. Je me raclai la gorge :
« Trèèès bien… Merci à Sophie d’avoir sacrifié son corps pour la recherche. Quelqu’un d’autre ?
_ Je suis pas homose…
_ Quelqu’un d’AUTRE ?!
_ Et bien… »
Ce fut la fille de Steeve qui parla (elle était à la réunion, autant qu’elle puisse proposer). Toute timide, avec une voix un peu perchée, elle n’osa regarder personne quand elle dit : « Et bien, peut-être que tous les serveurs pourraient donner leur pourboire pour le restaurant. Par exemple, pour payer des réparations ou des changements. » Oh, elle était vraiment trop mignonne. Je lui fis un sourire quand je la regardai :
« C’est très gentil à toi, Elsa, mais c’est pas beaucoup.
_ Et bah, si les serveurs gagnent en moyenne sept euros par service, on dit que ça en fait environ trente-et-un euros euros par jour, ouvert sept jours sur sept, au bout d’un mois, on gagne… huuuum… neuf cent euros. Et plus dix mille huit cent euros par an. »
Ah.
« Elsa, je vais t’engager officiellement, tu vas remplacer ton père. » Bon, je secouais la tête, il fallait être réaliste, je pouvais baisser mon salaire, voire le faire disparaître, mais c’était impossible que je fasse ça pour les serveurs. « Mais bon, le pourboire, je ne peux pas l’enlever aux serveurs.
_ Si. Moi, je trouve que c’est une très bonne idée
», commenta Shana. « Je donne mon pourboire si tu en as besoin, Ed. » Ouah. J’avais presque envie de pleurer, surtout que ce fut Matthieu qui accepta de ne pas avoir de pourboire, et ensuite, Laura, et encore après, Sophie – les autres ne touchant pas de pourboire. Je les regardais tous, y avait mon petit ventre qui se gonflait d’une certaine fierté à l’idée de les avoir, à l’idée qu’ils fassent ça pour mon restaurant – notre restaurant, je corrigeais mentalement – puis je notais l’idée en essayant de ne pas trop sourire à cause de ces gens incroyables.
« Vous êtes un peu formidables quand même, on le fera dans trois jours, dès le mois prochain et juste sur ce mois-ci, afin de financer toutes les idées que nous allons avoir. Quelqu’un d’autre en a une, d’idée ? » Il y eut quelques essais, quelques grommellements, quelques jets, mais ce fut Laura qui reprit la parole, et cette fois-ci, elle se leva :
« Je sais que ça va être difficile, hein, mais il va falloir le faire. Ce qu’il manque, boss, c’est une identité. Qu’on se fasse remarquer chez les gens. Regardez, Hippopotamus, ils ont une mascotte et sont tournés vers la viande, Buffalo Grill a misé sur un aspect cosy. Il nous faut notre identité. On peut tous y réfléchir, mais boss, ça doit être votre décision. Grâce à ça, les clients nous retiendront, on aura notre esprit à nous, on ne sera pas juste un bouiboui aux abords de Montpellier. Regardez juste le concurrent, c’est bobo, c’est rouge, c’est facile, mais au moins, ils ont une… une cohérence. Et ça nous manque, la cohérence, on est juste présents. »

Plus personne ne dit rien, silence autour. Parce que je le répétais, la seule personne qui n’était pas Voyageuse ici, c’était Laura, et si j’avais recruté les autres, c’était parce qu’ils étaient Voyageurs et qu’ils connaissaient Dreamland, et qu’à terme, je voulais jouer sur le monde onirique pour personnaliser mon restaurant. Comment ? Je ne savais pas encore, c’était peut-être une idée conne qu’l fallait abandonner rapidement, mais Laura avait raison, il fallait trouver notre identité. Il était peut-être temps de lui dire la vérité. Bon, je me levais à mon tour et la regardai droit dans les yeux :

« Laura, c’est une excellente idée, mais avant ça, il faut qu’on te parle de quelque chose, là, tous autour de la table, quelque chose d’extrêmement important. » Jamais cette assemblée ne fut aussi sérieuse, car elle avait compris ce que je m’apprêtais à faire : dévoiler les arcanes oniriques à une non-initiée. Steve fut le premier à parler :
« Ah, cé l’heure dou goûter dé ma fille.
_ Papa, je prends plus de…
_ Tttt, allez, viens. »
Les deux partirent de la salle rapidement, la fille traînée au sol par son père qui se grouillait, mais déjà, Matthieu leur emboîta le pas :
« Bon, j’ai fait une machine, il faut que je l’étende, vite, j’ai oublié, sinon, ça va sentir mauvais.
_ Matthieu, j’avais quelque chose à te demander justement ! »
fit Sophie qui courut à sa suite, et Shana, paniquée, qui se leva en vitesse pour les poursuivre :
« Attendez-moi, ne me laissez pas seule ! »

  Il y eut un énorme blanc autour de la table où ne restaient plus que Laura et moi… ah non, il y avait Simon aussi, totalement impassible. Heureusement qu’il n’y avait pas que des lâches ici, pensais-je alors que je les maudissais tous. J’allais reprendre la parole, mais très lentement, sans plus de geste que nécessaire, Simon se leva, remit sa chaise, puis partit.

  Un frisson glacé m’envahit alors que j’étais seule face à ma responsable qui ne comprenait rien à ce qui se passait. Je pris une énorme inspiration, bus dans mon verre, le posai, pianotai la table. Et ne dis rien. Laura me fit une drôle de tête en me demandant ce qu’il y avait, ce à quoi je claquai la langue car la réponse était extrêmement compliquée, croyez-le bien.

  Mettez-vous à ma place. Il y avait plus de sept milliards d’êtres humains sur Terre, et au moins cinquante mille Voyageurs parmi eux, ce qui faisait un ratio de, hum… (Laura me regarda d’un air neutre le calcul que je fis sur ma calculette de poche sans rien dire comme si de rien n’était) … 0,000007 Voyageur par habitant. Effectivement, c’était peu, le secret était bien gardé, il n’y avait pas assez de monde, personne ne brisait cette loi de « Les Rêveurs, dans leur coin » et je m’apprêtais à la détruire consciemment juste pour pouvoir orienter la stratégie de mon commerce dessus. Enfin bon, je supposais qu’à partir du moment où l’on pouvait embaucher des mineures en cuisine pour les gros services, on pouvait briser d’autres règles d’éthique générale. Je pris une nouvelle grande inspiration tandis que mes doigts se touchaient, paumes tendues. Il fallait la jouer fine. Commençons par du plausible.

« Laura ?
_ Oui, boss ? »
Outch, elle était presque pas contente.
« Est-ce que tu connais… hum, le rêve lucide ?
_ C’est quand on est conscient de ses rêves, c’est ça ?
_ Oui. »
Très bonne approche, Ed, très bonne approche. On allait pouvoir rester dans le domaine du scientifiquement explicable. Pour le début tout du moins.
« Et bien, il arrive que des gens soient entièrement conscients de leur rêve. Ça veut dire, hum, tout le temps.
_ Je ne savais pas, mais je peux imaginer, oui.
_ Eeeeet… »
Bon, si elle allait gober cette partie, le reste serait négligeable. « … Le domaine du rêve est un inconscient collectif.
_ Pardon ?
_ Et bien, ça veut dire qu’en étant ainsi, lucide tout le temps, tu peux parler à des rêveurs qui sont aussi lucides tout le temps.
_ Non, boss. C’est totalement ridicule. Les rêves sont des images que notre cerveau crée quand on dort, ça n’a rien à voir.
_ Bah non, justement, c’est ce que je veux te dire.
_ Non, ce n’est pas possible. C’est scientifique. »
Voilà qu’elle croisait les bras ; elle semblait repoussée et intriguée par le tour que prenait la discussion, même si elle s’attendait certainement à ce qu’on lui démontre la véracité de la menace Illuminati dans pas longtemps.
« Essaie d’imaginer que ça l’est. Voilà, tu as un monde onirique et…
_ Boss, stop, je ne comprends rien à ce qu’il se passe. Il est où le rapport avec le reste ?
_ Je te dis, il y a un monde…
_ C’est totalement ridicule, et impossible. Les rêves sont personnels.
_ Laura ! »
j’avais élevé la voix, en stress, je ne pourrais pas la convaincre ainsi, « Je suis ton patron alors je t’ordonne de me croire, voilà, est-ce que c’est plus simple comme ça ?! Dès que tu as rempli certaines conditions, tu es lucide de tous tes rêves, tes rêves qui se déroulent dans un monde onirique commun au monde entier et tu peux parler avec les gens dans des contrées inconnues ! Et je te dis que je le sais parce que ça fait six ans que j’ai rejoint cette caste de personnes, que je ne connais plus le terme ‘inconscient’ ou ‘ellipse’ ! Ça devient à la fin comme une seconde vie, ça arrive à plusieurs dizaine de milliers de personne dans le monde et si tu me crois pas, je viendrais t’exploser la gueule cette nuit, dans tes rêves. » On oubliait les pouvoirs fantasmagoriques, les capacités physiques de super-héros, les différents Royaumes, les Seigneurs, les complots, le whathefuckesque habituel, blablabla… Le sérieux dont j’avais fait preuve fit vaciller ses quelques interrogations. Ses sourcils restaient interloqués semblaient-ils, et elle ne savait plus trop quoi penser ; moi de mon côté, j’étais soulagé d’avoir lâché le morceau… et me demandais si le dire à un Rêveur était quelque chose de minime ou au contraire, un premier pas vers un changement d’ordre mondial. Elle chercha ses mots avant de prononcer :
« Est-ce que vous parlez de… bah d’une quatrième dimension… ? De LA quatrième dimension ? » Oulà, ça partait loin. Je n’étais pas certain que ceux qui avaient imaginé le concept de quatrième dimension avaient prévu Fino au passage.
« Je ne sais pas, je suis pas Enstein. Mais ce que je te dis, c’est que ça existe. Et que je fais partie de ces rêveurs et que chaque autre employé du restaurant, sauf toi, est aussi un de ces rêveurs. Je t’ai embauché parce que tu es plus compétente que la somme de nous tous. Et vu que c’est un sujet un peu tabou… Bah voilà. Enfin… On t’en a pas parlé.
_ Même la fille de Steeve en est un ? »
Je gonflai mes joues.
« Euh, je sais pas, je crois pas.
_ Pourquoi ça n’a pas été reconnu par les scientifiques… ?
_ Bon, Laura, ce soir, je te libère, tu n’as rien à faire, Shana prendra ta place, et tu jetteras un œil au site que je vais t’envoyer par texto ; où tu auras toutes les preuves de ce que j’avance. Et demain… bah, euh, on rediscutera. J’enverrai peut-être Steeve te faire un coucou dans tes rêves.
_ Et si j’oublie ce rêve ? Et, je peux devenir lucide aussi ? »
Oula, les deux questions très chiantes. Je battis en retraite :
« Laura, on s’en fiche, tu sauras tout ce soir si tu vas sur le site, ça sera plus simple.
_ Simple, simple, parlez pour vous.
_ Justement, je parle pour moi. »
Je me levai en me disant que la cuisine se laverait pas toute seule alors que Laura restait parfaitement immobile, essayant de comprendre toutes les informations à avaler. Et encore, je lui avais fait grâce du plus délirant. Elle se tourna vers moi sur sa chaise :
« Boss, vous me racontez pas des cracks ?
_ Non.
_ C’est… étrange à digérer.
_ Oh, Laura, chère Laura, quand tu te coucheras après avoir lu tout le site, tu te rendras compte que je t’ai tellement simplifié la description que tu pourras m’accuser de t’avoir menti. Allez, hop maintenant, reste pas ici, je veux pas avoir à te payer plus que ça. »


  Quand elle s’en alla en tentant tout de même de me poser quelques questions auxquelles je ne répondais malheureusement pour elle que par monosyllabes (j’étais déjà assez embarrassé), je m’effondrais sur le bar en me disant qu’il n’y aurait plus de retour en arrière possible, que j’avais informé pour la première fois de ma vie une Rêveuse de l’existence de Dreamland. J’en allais à me demander si c’était quelque chose de répandu parmi les proches des Voyageurs ou si je venais de devenir une exception. En tout cas, j’aurais dû lui dire de n’en parler à personne. Et de ne pas aller sur les forums de discussion du site, il y avait certainement des choses pas belles à voir. Et aussi de… Oh, et puis merde ! Fais chier cette situation.

  Je me sentais bizarre de voir que Dreamland avait une fois de plus dépassé le simple statut de monde onirique dans ma vie et que ça me mettait encore dans ces situations pas possibles. Puis bon, j’avais déjà assez de problèmes comme ça, le concurrent, Marine, Godland, ah, ça faisait chier. Je savais que j’aurais dû laisser Fino dans sa merde, c’était parce que Connors était mort que je me battais : si je voulais juste attaquer toutes les organisations qui voulaient la peau de Fino, alors je pouvais tout aussi bien tuer la moitié des Royaumes. Voilà que ça allait me rendre grognon cette histoire… Ce fut encore pire quand je passais une main dans mes cheveux et qu’en fait, non, je n’avais pas de cheveux. Ils allaient me manquer. Ils me manquent.

  J’avais remis la salle en état, on avait supporté un service qui volait pas haut et on boucla le restaurant plus tôt que prévu. Je rentrai ainsi vers minuit et demi où je trouvai Marine à regarder un film sur son (mon) lit, elle retira son casque rouge de sa tête presque invisible dans ses cheveux et on se salua sans procès et comment ça allait, etc.

« Tu as bougé un peu ?
_ J’ai surtout défait mes cartons, je me suis posée.
_ Demain, je t’emmène au restaurant, ça te fera voir Montpellier un peu.
_ Ah, c’est gentil »
, répondit-elle intéressé, « Je vais voir à quoi ressemble ton restaurant ?
_ Non, perdu. »
J’enlevai ma chemise de travail que j’envoyais sur le canapé, dévoilant un teeshirt en-dessous qui me permettait de supporter le froid de la soirée. « On va aller chez le concurrent juste en-face. »

  Je lui expliquai le principe : les concurrents me connaissaient, certes, mais avec les cheveux, je n’étais pas là tout le temps et généralement, j’ouvrais et fermais le restaurant quand l’autre était encore fermé. Je mettais des lunettes de soleil, je changeais d’attitude, ils ne devraient pas trop me reconnaître : j’étais incapable de situer la tronche ne serait-ce qu’une de leur serveur, le visage du directeur était un souvenir lointain, alors si c’était la même de notre côté, alors que j’étais chauve, et avec Marine, le camouflage pourrait passer. Et on en profiterait pour poser quelques questions très innocentes, rien de déplacé, mais voilà, votre viande, elle vient de quel fournisseur ? Marine accepta la mission à mon grand soulagement et je la remerciai alors que j’allais chercher un yaourt dans le frigo. Elle m’envoya un drôle d’air :

« Ed, tu n’as pas mangé ?
_ Ah ? Si si, j’ai mangé au restaurant, je m’autorise juste un petit dessert. Je peux pas grossir, j’en profite. »
Mon ventre protesta lui aussi juste après ma réplique, par quelques gargouillis qui arrivaient très mal. Je fermais les yeux quelques instants pour ne pas voir Marine et pour me concentrer sur les insultes que je pourrais sortir à mon propre ventre. Effectivement, je mangeais le moins possible : une dépense en moins.
« Il faut que tu manges.
_ Je sais.
_ C’est important, c’est très mauvais pour le corps, la faim.
_ Je sais toujours.
_ Pousse-toi »
ordonna-elle en se levant du lit après avoir posé son ordinateur et occupant la cuisine dans toute son intégralité.
« C’est pas la peine Marine, je me nourr…
_ Je m’en fous, dégage de là, allez. Je vais te faire un truc, ça va être rapide. »


  J’abdiquai rapidement, un peu honteux tandis qu’elle alla aux fourneaux pour faire cuire un steak et préparer une salade verte en nettoyant les feuilles. Je ne pus pas m’approcher du tout car elle m’envoyait des coups de pied en disant que c’était la moindre des choses et que de toute façon, j’étais un imbécile. Ah bah, si j’étais un imbécile… La cuisine terminée, je mangeai rapidement dans l’assiette tandis qu’elle se posa aussi sur la table à me regarder en faisant quelques commentaires. Je lui expliquais rapidement que c’était pour ne pas trop payer que je mangeais peu, ce à quoi elle répondit :

« Il faut que tu te détaches aussi, le zèle, ça peut tuer.
_ Ah, vous me faîtes toutes chier avec ça. »
, l’interrompis-je en roulant des yeux et me rendant compte que son discours faisait écho avec ce que me disait Ophélia dans le temps, sauf que celle-ci, c’était sur le fait que je m’implique dans les affaires des autres et maintenant, c’était quand je m’occupais de mes oignons. Faudrait savoir. Le discours me faisait déjà chier à l’époque, mon sentiment était resté le même. Marine rétorqua :
« Ed, ça veut juste dire de te calmer et de penser à toi. Tu ne seras pas en forme si tu te délaisses comme ça. Ça fait combien de temps que tu te nourris au hasard des restes des clients ? » J’allais répondre un chiffre au hasard pour que la discussion n’aille pas plus loin (depuis le début) mais elle me coupa : « Oh, je m’en fiche en fait, tu serais capable de mentir. Il faut juste que tu sois en forme.
_ Sinon ?
_ Sinon tu verras, Ed, mais tu sais déjà que tu ne vas pas aimer. Et aussi… Bourritos. Il a l’air d’aller mal, non ?
_ Ah ? Il a toujours été flemmard mais effectivement, il est pas au mieux. Un déménagement en plus, c’est un chat, il doit avoir du mal à encaisser.
_ Tu es sûr que tu ne veux pas l’amener chez le vétérinaire ? »
L’idée m’était passée plusieurs fois par la tête afin d’être certain si c’était normal chez un chat, il vieillissait peut-être, ou bien si la cause était plus profonde et moins innocente. Quand je sortis ma réponse, je sentais à quel point celle-ci était piteuse :
« Pas le temps et pas l’argent…
_ Moui… »
Elle aussi sentait que mes excuses ne pesaient pas grand-chose mais elle sentait tout de même que j’avais mille autre trucs à penser. Oui, effectivement, peut-être que j’aurais dû plus penser à ce pauvre matou.

  En attendant, on s’endormit, elle sur mon lit et moi sur le canapé tandis que Bourritos restait silencieux, sans ronronner et sans remuer les oreilles, sur les couvertures. Jamais je ne l’avais vu si patraque. Bourritos… Quel idiot j’ai été maintenant qu’on me mettait face au problème. Il fallait que je m’occupe de lui au plus vite.

__

« GUI ! T’arrives pile à temps, vire par ici ! »

J’aurais dû prendre un prénom qui permettait un surnom plus intéressant que Gui ; non seulement j’avais mis plus de deux secondes avant de percuter mais en plus, même Emy qui l’avait utilisé venait de se rendre compte que quelque fut l’endroit ou le moment, Gui était un surnom pourrave. Je fis tout de même route vers le petit attroupement de gens composé d’inconnus plus Emy, assise sur une grosse caisse ainsi que Léo posé contre le mur les mains dans les poches. En gros, ils racontèrent (enfin, surtout elle, acquiescer de la tête ne comptait peut-être pas) la nuit dernière, et la fille y mettait tellement d’entrain que tout le monde riait alors qu’elle faisait de grands gestes, expliquant la Baltringue qui cognait contre un lampadaire, la cuisine qu’on avait dévasté, les forces de police impuissantes de nous arrêter tandis qu’on foutait le chaos dans toutes les rues où l’on passait.

  Ça avait du succès en tout cas, les gens riaient, posaient des questions (pas de Voyageur ? Pas d’Intouchable ?), ça venait de partout, tout le monde était même un peu excité. Je compris au son de certaines remarques que c’était notamment parce que l’autre groupe rival dans Godland, les autres fouteurs de merde, leur avaient toujours fait la nique sur leur capacité à foutre le bazar, voilà qu’ils passaient de l’agression personnelle à la dévastation sans vergogne d’un quartier. Je me rendais compte que c’était vraiment pas l’amitié entre les deux équipes, je ne savais pas si dans ma position, c’était bon à prendre ou non. Mais bon, j’essayais de m’immiscer dans la joie collective, alors qu’Emy m’introduisit :

« Et Guil fait du super bon boulot ! Putain, on s’est fendus la poire ! » Guil, hein ? Ca ne pouvait pas être pire que Gui. J’étais parti pour rester silencieux mais j’avais oublié que j’étais Guillian et non Ed, que j’étais assez extraverti pour m’attaquer au portier du groupe.
« Ça aurait pu être pire, des fois, Resting City est bien gardé. » Léo hocha de la tête en se mordant la langue ; il n’avait pas trop eu à travailler. La Baltringue surenchérit :
« Nan mais les flicards ont rien compris, ouais ! Puis Damien qu’a fait écrouler un immeuble, c’était énorme. » Je m’en souvenais pas de ce passage…

  Pour tout vous dire, je culpabilisais sérieusement maintenant que la soirée était passée et qu’on regardait la veille avec l’aune sérieux habituel. Dire que je faisais tout ça pour une enquête. Sur le coup, c’était vraiment marrant, c’était comme être dans un putain de jeu vidéo avec un cheat code, je savais pas, mais vraiment, j’avais lâché toutes les barrières et mon but était juste de me défouler le plus possible sur la ville. C’était une énergie nouvelle, ne plus réfléchir, juste jouer au plus con et s’en foutre de l’avis des gens. Ensuite, une partie insidieuse de moi-même me souffla que ce n’était pas si grave, oh, il n’y avait presque pas eu de blessé (c’était un bâtiment désaffecté qu’avait fait sauter Damien) et que bon, c’était Dreamland, on n’était pas à détruire un building dans le monde réel avec toute l’économie chancelante que ça allait impliquer.
Nan nan, Guil, surtout, on ne devait pas réfléchir comme ça.
Ta gueule Ed, allons, c’est pour la bonne cause que tu fais ça.

« Ça leur apprendra à ces pauvres cons de faire chier des Voyageurs ! » balança une Emy hilare. Je récupérai la phrase machinalement alors que les échangeaient chacun avec son voisin maintenant que l’histoire était terminée :
« Pourquoi tu dis ça ?
_ Bah, avoue, Dreamland est créé par des Rêveurs, les Créatures des Rêves sont juste de l’imaginaire collectif, et elles veulent nous péter la gueule parce qu’elles ont peur de nous. Nan mais, à qui appartient Dreamland ?
_ A ses habitants ?
_ Les Rêveurs et les Voyageurs sont aussi les habitants de Dreamland, merde. Si les Créatures veulent nous faire chier, et ben elles vont me trouver. »
Je ne voulais pas continuer le débat, je n’étais pas censé être contre son opinion. « Regarde Guil, toi-même, t’es venu ici parce que ton Seigneur t’a enfermé pour t’entraîner. Tout ça pour que tu rejoignes son armée. Je veux dire, il se prend pour qui ?
_ Nan, t’as raison »
, me couchais-je en fermant les yeux, conscient qu’elle n’avait pas sorti un argument décent, mais ce fut Léo qui répondit à ma place :
« Enfin, c’est pas une raison pour tuer.
_ Mais on cherche pas à tuer ! Puis bon, qui on tue ? Des produits de notre imagination ? Des gens qui se réveillent ? Des Voyageurs qui vont oublier ? Regarde, Rajaa a pas la main légère contre eux, c’est normal, il s’est fait torturer dans son Royaume.
_ Je suis pas avec vous pour me défouler, Emy.
_ Je sais, je sais, tu donnes un coup de main à ton pote, y a pas de souci. Je dis juste que voilà, j’étais pas spécialement pour le chaos total avant, j’aimais m’amuser, mais putain, maintenant, on a les trois-quarts de Dreamland contre nous pour des conneries qu’ont fait d’autres Voyageurs. Donc bon, ça et le fait que Dreamland soit notre inconscient, ça relativise beaucoup de choses.
_ Tu vois Dreamland comme un sous-monde ?
_ C’est faux ! »
arriva alors Damien qui avançait à grands pas, sourire aux lèvres, on sentait qu’il s’était fait mousser par d’autres. Il me tapa sur l’épaule pour me saluer alors qu’il continuait : « Dreamland n’est pas un sous-monde, ni un autre monde. C’est notre monde. Mais bon, on a des pouvoirs, on est super fort, éh, je pense que si Dreamland est né par notre imaginaire, donc les Voyageurs aussi quelque part, non ? Et on n’est pas devenus des Voyageurs, des super-héros, pour agir exactement comme dans la vie de tous les jours. C’est une opportunité pour s’éclater. Et je suis d’accord avec Emy, tuer à Dreamland, c’est pas vraiment tuer vu qu’il n’y a pas de caractère définitif. C’est comme bannir quelqu’un sur un site d’Internet, rien de plus. » Comme bannir oui, paie ton euphémisme.

  La discussion vira débat, enfin, le genre de débat qui n’avait qu’un seul camp chacun donnant sa manière de percevoir les choses ; de mon côté, essayant de minorer leur point de vue pour ne pas me trahir, je fis dire à Leo que j’étais ici la seule personne un tant soit peu sensée. Alors que chacun se mettait à discuter et que je lui demandais ce qu’il faisait ici, outre de la réponse que j’avais entendu comme quoi il donnait un coup de main à Rajaa, il me dit que Godland n’était pas forcément une mauvaise chose. A terme. Dans une vision globale.

  Emy se positionnait comme la fouteuse de merde de base, mais la sincérité de ses propos basée sur une réflexion personnelle était toute à son honneur. Et elle ne tuait pas les gens. Quant à Damien, il cherchait juste à se défouler sur Dreamland, un peu comme Matthieu. Je n’avais pas encore trouvé de fou furieux révolutionnaire dans leur camp, j’imaginais que les pyromanes et autres psychotiques dangereux préféraient de loin d’autres groupes moins organisés, où le terme de groupe n’était qu’un résumé pour signifier « somme d’individus avec un objectif plus ou moins commun ».

  Je me sentais tout de même bien ici, plus ils parlaient et même si je les désapprouvais totalement, je me rendais compte aussi qu’ils n’étaient pas des monstres dévoreurs de Créatures des Rêves mais qu’ils avaient soit des motivations, soit une façon de penser différente de la mienne, qui pouvait se défendre tant qu’on mettait l’éthique de côté. Je parlais beaucoup avec Emy, elle était un peu comme mon cheval de Troie dans ce groupe, mais je venais à parler aussi à quelques personnes, l’ambiance était bonne cette nuit-là, c’était toujours plaisant. Je fis la rencontre d’Alexis, d’Antonio, de Carlotta, d’Angélique, de Dom, de Saddi. Nan, c’était bien, ils étaient tous sympas, et aussi, ils flattaient légèrement mon égo quand ils répétaient les meilleurs épisodes de la nuit dernière et qu’ils se disaient que j’étais bon. En une seule nuit, j’avais récupéré leur estime, l’enquête partait vraiment du bon pied.

  Soudainement, énorme bruit d’impact, la porte d’entrée ainsi que Mollo le gardien furent projetés au milieu de la salle principale dans un grand fatras digne de ma propre entrée y avait moins de deux semaines. En une seconde, tout le monde faisait face aux intrus, en position pour attaquer tandis que le corps du grand dadais baraque ne bougeait plus, sinon très faiblement. Il y avait trois personnes à l’entrée, un Voyageur et deux Voyageuses, une d’entre elle étant au centre et soufflait sur son poing comme si c’était un pistolet, un geste extrêmement crâneur ; punkette à l’excès, elle arborait un sourire particulièrement détestable. L’autre fille était une pimbêche à son tour, avec des courbes qui nous faisaient nous interroger sur la véritable valeur de pi. Finalement, le gars qui les accompagnait était un super beau gosse qui me prenait bien une tête avec des épaules de Goliath – il semblait toutefois loin d’afficher un air victorieux comme ses deux compères, il semblait plus effacé et plus neutre. Arc-de-cercle devant et ambiance pesante, je me tenais prêt. Emy prit la parole devant le fatras :

« Qu’est-ce que tu fous ici, pétasse ?
_ Calme ton verbe, salope, sinon, je te fais la même chose que j’ai fait à votre singe. Et encore, j’y suis allée ‘mollo’.
_ Ferme ta gueule.
_ Pffrrfftt, mollo »
, s’esclaffa entre ses mains la blondasse qui l’accompagnait. Putain de rire stupide. J’imaginais que les trois étaient de l’autre groupe des fraudeurs de Godland, ce qui fut confirmé par les dires de la punkette :
« On a entendu que vous aviez dévasté Resting City. Bravo, c’est bien, enfin vous faîtes quelque chose d’intéressant. Encore un peu et vous deviendrez de vrais Voyageurs. » Une gentillesse appuyée par sa subordonnée aux gros yeux. Emy semblait carrément hors de ses gonds et l’ambiance était tout pareil autour, j’imaginais qu’il y avait du passif derrière. Je restais à l’écoute, à la recherche d’informations juteuses.
« Vous êtes des clowns, dégagez, allez jouer les chiens ailleurs.
_ On est censés être partenaires Emy, calme-toi.
_ Je suis pas partenaire avec un vagin ambulant qu’est même pas foutue de trouver sa culotte même si tu la portais.
_ Tu m’insultes pas de traînée, connasse.
_ Ouais, tu l’insultes pas ! »
intervint la seconde qui semblait avoir un grain. La leadeuse en tout cas serrait les dents, elle allait frapper. Son aura virevoltait dans tous les sens, puis elle fonça sur Emy en criant :
« Il est temps que t’emy-gres ailleurs ! »

  Sauf que son poing, au lieu de frapper sa cible, je le parai avec mon bras. Le choc fut beaucoup moins violent qu’escompté vu ce qu’elle avait certainement fait avec Mollo, et avant de réfléchir sur le parallèle qu’il y avait entre son pouvoir et les jeux de mot qu’elle faisait depuis tout à l’heure, je lui décochai un poing brutal vers les dents pour lui apprendre à décoller. Et cette fois-ci, je tombai sur un hic, car on para à mon tour mon attaque : la main de Musclor derrière avait agrippé la mienne, et autant vous dire que clairement, je ne faisais pas le poids niveau physique. J’étais Ed Free, numéro 21 de la Major, et ce gars était en train de me maîtriser. Et d’un geste sec, quasi-invisible, il m’envoya m’écraser contre une colonne où je me percutai violemment le dos avant de retomber sur mes jambes, la respiration coupée et la poussière qui tombait sur moi.

  De leur côté, Emy avait dégainé ses deux pistolets, Damien se mettait en position de combat et le reste reculait pour ne pas être pris dans l’affrontement. Les trois intervenants ne savaient pas vraiment comment réagir, s’ils devaient passer à l’attaque tout de suite ou s’ils devaient arrêter les hostilités avant que ça ne dégénère, mais j’allais arrêter de suite leur décision parce que le Ed Free se réveillait : un adversaire super puissant me faisait face.

  Je bondis et en un saut décochai un boulet de canon bien chargé dans les pectoraux du mec, assez rapidement pour que je puisse me défaire de sa parade qui arrivait bien trop tard. Sous le choc, il glissa sur deux mètres en soulevant la quantité de poussière qu’il fallait. Je voulus continuer l’assaut, en me rendant compte seulement maintenant que ma main avait morflé tant l’autant était résistant, mais celui-ci tendit sa main en signe de stop. Trop poliment, j’acceptais, et il parla pour la première fois, d’une voix ferme mais pas très forte :

« On se retire.
_ Carthy, on va pas…
_ Tu as été une idiote. On se retire. »


  Et sans attendre plus de protestation, il tourna les talons sans rien nous dire. Les deux filles furent obligées de le suivre non sans qu’un dernier doigt d’honneur fut balancé à Emy et dès qu’ils quittèrent la salle et qu’on tentait de réanimer Mollo, déjà les insultes fusèrent envers ces enfoirés. Et si j’avais bien retenu ma leçon, Carthy faisait partie du bras armé de Godland au même titre que Damien. Ca expliquait pourquoi il était si fort… Même quand je l’avais touché, il avait encaissé l’attaque sans trop broncher et sur Dreamland, les Voyageurs capables de cet exploit étaient devenus très rares. Je ne savais pas comment aurait terminé un vrai duel contre lui surtout si je ne devais pas utiliser mes portails et que mon panneau était absent. Je demandais à Emy si ça allait, mais elle m’envoya me faire foutre en quittant la salle. Décidément, y avait de l’eau dans le gaz ici-bas. Faudrait voir si je pouvais tirer profit de la situation, mais Fino était bien plus doué que moi pour ce jeu-là.

__

  Le lendemain, c’était le grand déjeuner, mon infiltration chez la concurrence. Je me saisis de n’importe quelle chemise qui me changerait de d’habitude, je mis des lunettes de soleil pour camoufler une partie de mon visage (oui, l’ironie, je savais, n’en avais-je pas déjà fait mention ?) et je me rasai proprement. Je faisais tout pour être méconnaissable et en attendant que Marine termine de faire sa toilette matinale (elle était le genre de filles pour qui ça prenait des plombes ; d’ailleurs, ma salle de bain normalement avare en peigne ou déodorant s’était transformée en rayon cosmétique de supermarché), je faisais des câlins à Bourritos et tentai de rentrer en contact avec lui pour savoir ce qu’il allait. Je trouvais qu’il était plus en forme que d’habitude d’ailleurs, ce qui me mit du baume au cœur et je m’en servais honteusement comme excuse pour repousser l’échéance chez le vétérinaire. Cependant, à un moment de la caresse, il se mit à me lécher, et je retirais ma main aussi rapidement que s’il l’avait mordu : il était vraiment très mal.

  Marine sortit de la salle de bain toute prête (elle avait aussi opté pour une chemise, cette fois-ci blanche, et ça lui allait à ravir) et on put se mettre en route. Je fis donc le trajet habituel jusqu’à mon propre restaurant, et je préférais ne pas rappeler Laura qui avait tenté de m’appeler environ une quatorzaine de fois en ce début de matinée, je me disais que sa rencontre avec le site officiel des Voyageurs avait dû bouleverser sa vision des choses à propos de la quatrième dimension et du caractère privé des rêves. On arriva enfin tous les deux devant le Divin d’Espelette après une trentaine de minutes de transport en commun et de voyages à pied, et je priais pour que mon camouflage soit parfait, car je sentais qu’il ne tenait surtout qu’à de fines lunettes de soleil.

  On pénétra tous les deux à l’intérieur du restaurant et un placeur se dépêcha de venir nous accueillir, nous demander combien on était (deux, ducon) et nous positionna à une table près de la fenêtre derrière laquelle se trouvait mon restaurant. Une carte nous fut servie à tous les deux et je me dépêchai de m’en emparer pour retenir tous les plats et tous les prix. Qu’on ne s’abuse pas, ils étaient affichés à l’extérieur, quand les volets étaient ouverts seulement par contre, mais je ne nous voyais pas, moi ou toute l’équipe, stationner devant la concurrence pour prendre des notes. Je ne savais pas comment ils faisaient dans la vraie vie réelle, mais bon, passons, c’était parti :
Les prix étaient généralement plus chers, leur carte du menu avait de superbes entêtes et de belles images qui donnaient envie, il y avait des menus pour enfants, bingo Shana, ça sentait l’incontournable, et pas de jouet pour eux cependant, peut-être qu’on pourrait aviser là-dessus, il y avait quantité de choix, plus que chez nous et plusieurs sortes de menu. Je notais que tous restaient relativement élevés, peut-être qu’il serait utile de faire un menu justement « bouffe rapide pas chère » comme ça, le monde était content.

« Tu comptes prendre quoi, Ed ?
_ Je ne sais pas… J’hésite.
_ Ça a l’air plutôt bon en tout cas.
_ Plutôt bon, plutôt bon, tout est relatif. Je vais prendre le moins cher, ils n’auront pas mon arge…
_ Avez-vous choisi monsieur-dame ? »
intervint une serveuse blonde à queue de cheval un peu graisseuse et très souriante.

  Bon, je pris effectivement le moins cher possible, qui était une salade d’ailleurs, et Marine en fit autant. Elle rajouta une bouteille de vin (Tariquet) pour se faire plaisir, même si je répugnais à l’idée de leur faire croire que leur carte nous intéressait. En attendant que les plats viennent, mon ventre grondant d’avance sur becter une salade et croire qu’il en serait satisfait, Marine et moi discutions de tout et de rien, rapidement de mon restaurant, on parla de ses études, elle voulait viser dans la communication, la publicité…

« Tu connais Photoshop, Indesign, etc. ? » lui demandais-je en plaçant mes doigts éventail.
« Oui, évidemment.
_ Tu pourrais nous faire une carte des menus aussi belle que la leur ? »
, la questionnais-je, professionnel.

  Elle accepta évidemment, heureuse de pouvoir aider à son niveau un projet tel que mon restaurant et je fus tout sourire. Voici une bonne chose de faite. Pendant qu’on se parlait, je tournais la tête vers mon restaurant. Pas de devanture, pas de rideau, juste un bâtiment gris qui faisait pas envie avec son nom affiché au-dessus de la porte sans aucune prétention. J’en eus un pincement au cœur : s’il était aussi moche, c’était ma faute. Ça devait changer, Laura avait raison, il nous fallait une véritable identité. Mon dieu, je le savais que « Au Divin d’Espelette » était plus abouti que le mien… Et s’il continuait, il allait me faire couler. La dure loi de la concurrence. J’étais un jeune entrepreneur, et l’adjectif « jeune » allait certainement décider de mon destin.

  J’eus une petite mine jusqu’à ce que la salade arrive et je souhaitais un bon appétit à Marine. Je me rendis compte que le pain qu’il nous passait était plutôt mauvais. Hum, je pouvais peut-être jouer là-dessus, je connaissais une boulangerie qui faisait de sacrées bonnes baguettes, y avait peut-être un partenariat à tisser. La salade était très bonne, malheureusement, plus que ce que j’avais pensé et pourtant, par désespoir, j’avais placé haut mes critères. On continua à parler avec Marine tandis que dans ma tête, je notais les avantages et les défauts du restaurant, quand on en arriva à là :

« Tu as appelé un vétérinaire pour une consultation ?
_ Hein ? Ah, pour le chat ? Non, pas du tout, non.
_ Tu comptes le faire quand ?
_ Je sais pas moi, rapidement. »
Je savais que le revers croisé, j’allais me le prendre en plein dans la tronche.
« On parle de Bourritos, hein ? Sa santé ne t’inquiète pas ?
_ Mais bien sûr que si… »
répondis-je avec lenteur qui m’exaspérait moi-même tandis que la honte pointait face à la fermeté de la voix de Marine. La bouffe, le chat, elle était en train de reprendre un peu les rênes du studio et même si c’était pour de bonnes raisons, je me sentais agressé… en plus de la sensibilité du sujet.
« Tu veux que je les appelle moi-même ? Ça me pose pas de problème.
_ Je vais m’en occuper, merci, c’est bon. »
lui lançais-je d’un ton moins désinvolte qu’auparavant. J’étais même carrément agacé.
« Ed, pourquoi tu ne le fais pas maintenant ?
_ Parce que j’ai peur, okay ! »
balançais-je soudainement fermement.

  C’était étrange, mais c’était la vérité. Je me rendis compte de cette peur que quand je l’avouai à Marine, cette peur qui me tordait les entrailles et qui me paralysait. Je vis sur son visage une profonde empathie pour moi, quelqu’un qui voulait m’aider parce que j’étais mal à cet instant, et rien que de le voir refléter dans ses pupilles donnait à mes craintes un corps encore plus tangible.

  Je ne voulais pas perdre Bourritos, je n’avais jamais envisagé qu’il meure, enfin si, dans une quarantaine d’années, et le fait qu’il… ce n’était même pas de la maladie, plutôt comme une vieillesse avancée, me faisait une trouille monstre. Même quand j’étais parti habiter seul à Montpellier couver ma dépression, il y avait eu Bourritos, toujours avec moi, quand il était encore chaton, que j’avais eu à la fourrière, d’une portée trop nombreuse pour la propriétaire et qui l’avait alors lâché dans la nature. Je l’avais récupéré, c’était… Je ne savais pas, il faisait partie de ma vie, j’avais tant pesté contre lui devant ses humeurs et je l’avais tellement caressé, il connaissait à peine le monde hors de l’appartement, j’étais la seule personne qu’il connaissait bien, on avait partagé chaque jour, de ses débuts avec moi, de mes études, de mon arrivée sur Dreamland, mes problèmes, mon chômage, mes articles de pigiste, le squat d’autres gens… c’était mon ami. Il ne pouvait pas… disparaître comme ça, c’était insensé. Je sentis un rouge me monter aux joues et un de mes yeux commencer à s’embuer face au visage désolé de Marine. Je me levai, m’excusai, frottai avec ma manche la goutte rebelle et partit vers les toilettes.

  Sur le trajet, je fus heureux qu’une partie de moi me dise qu’il y avait peu de chances que ce fut grave et qu’aller chez le vétérinaire le plus rapidement possible me permettrait d’être fixé et ne pas démolir mes probabilités. Je fus assez requinqué pour me souvenir où j’étais, pourquoi, et que je ne cherchais même pas à aller aux toilettes. Je virai brusquement vers le couloir qui menait aux cuisines et depuis là, je commençai à jouer aux espions.

  J’évitais les serveurs, il n’y en avait de toute façon que deux, un responsable qui se chargeait de placer ainsi que deux cuisiniers. Dès que je savais où chacun était et les déplacements, je pouvais anticiper. Après avoir fait quelques pas discrets et m’être baissé pour profiter d’un chariot abandonné ici, je me dépêchai d’aller dans une chambre froide, là où il y avait toutes les viandes et où une porte me camouflerait, et je me dépêchai de vérifier les marques de leurs fournisseurs sur tous les emballages. Dans l’énorme frigo, légèrement dans le noir, le souffle glacé, je scrutais et lisais aussi vite que possible. Okay, très bien… Où étaient les légumes et les laitues… Ah, juste en-dessous. Je notais encore une fois dans ma tête tout ce que j’avais besoin de savoir, et quand je sentais que la mémoire flanchait, je me dépêchais de sortir mon portable pour utiliser son système de mémo. Okay, très bien, je vérifierais si un changement s’imposait après avoir comparé nos fournisseurs respectifs.

  Oui, oui, ce n’était pas moral, effectivement, vous avez raison, mais mon restaurant était en jeu, j’étais son papa, je n’allais pas le laisser tomber juste parce que l’éthique voulait que je me fasse ridiculiser sans rien faire. Je priais pour que personne n’entre dans le frigo parce qu’il n’y avait pas beaucoup de cachettes (et puis, je n’avais pas de réflexe d’un centième de seconde) et dès que j’eus tout vérifié, je sortis avec toute la discrétion du monde.  Y avait pas trop de tapage, c’était bien, je refermais rapidement la porte cependant quand j’entendis une des cuisinières partir faire une pause clope, et ça, c’était intéressant. J’allais dans la direction contraire, revenant vers les appareils, et je pris rapidement des photos avec mon portable pourri de l’aménagement de la salle alors que l’autre cuisinière préparait des salades, le dos tourné. Bon, très bien, pas de souci, je voyais le concept, je voyais les marques, ils avaient même un petit frigo pour les glaces, hop, quelle marque (Miko certainement), je n’en avais pas encore, ça m’aiderait à faire un choix.

  Une fois que j’eus toutes les données, je retournai dans la chambre froide, attendis que la cuisinière revienne sur son lieu de travail, et je passais de l’autre côté : si elle était partie fumée, c’est qu’il y avait une cour extérieure, ou une quelconque porte pour sortir par derrière. J’en trouvais une rapidement, je respirai l’air pur (il faisait beau aujourd’hui, mais la lumière était encore pâle, nous étions toujours en hiver), j’étais tout derrière le restaurant vers un terrain bétonné et les poubelles. Je n’avais plus qu’à faire le tour de la bâtisse pour rentrer, me baisser près des fenêtres, esquiver le placeur en lui disant que j’étais déjà à une table et hop, je revins voir Marine. Et on termina le repas dans un silence éloquent. J’avais toutes les informations qu’il me fallait maintenant, on allait pouvoir bosser dessus.




FIN DE L'EPISODE 2
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MessageSujet: Re: Gods, King and Baby Seal Lun 26 Déc 2016 - 16:42
FLASHBACK 2/ STILL INNOCENT





Le soleil était haut, chaud, mais il laissait un vent méditerranéen balayer la ville sans scrupule. Sophie buvait son café avant de reposer la tasse sur une petite table blanc rongée par un début de rouille, sur laquelle trônait en plus un journal, plié sur la page d’un sudoku pas encore terminé. A côté d’elle, sur une autre chaise, Emilie tapotait sa propre tasse avant de mélanger le sucre avec le liquide noir quasi-corrosif qu’était capable de sortir Sophie d’une cafetière, un don en soi. Emilie se tourna soudainement, l’instinct maternel en alerte, et hurla dans le jardin :

« JEANNE !!! TU DESCENDS D’ICI !!! LES ARBRES NE SONT PAS UN JEU !!!
_ Mamaaaaan… On n’a pas fini la compétitioooon !
_ Mon souci, c’est toi ma chérie, pas votre jeu idiot ! Descends de là et jouez sainement ! »
Ses lèvres touchèrent le café tandis qu’elle se retournait vers Sophie, en train de surveiller son propre gamin, méditant silencieusement sur la définition d’un jeu saint. Celle-ci lui dit :
« Décidément, ils sont intenables, ceux-là.
_ Ils aiment les vacances au moins. Moi, c’est Damien qui me préoccupe, il n’arrête pas de dire qu’il s’ennuie.
_ Oh oui, heureusement qu’il y en a au moins deux qui sont sages. »


La fille cadette de Sophie était venue la voir hier pour lui dire qu’elle avait terminé son cahier de vacances trois jours après qu’ils soient arrivés à Montpellier. Elle avait été obligé de lui en acheter un autre et lui suppliait de ne pas le finir trop vite celui-là. En tout cas, ils étaient bien ici, il faisait extrêmement beau, le jardin était immense, à la grande joie des plus trublions d’entre eux. Et dès demain, son mari la retrouverait avec le plus petit de ses trois enfants, qui avait été malade comme un chien juste avant de partir en vacances, laissant le soin à Sophie d’emmener les deux autres.

La maison appartenait à la mère d’Emilie, Emilie qui approchait le milieu de la quarantaine déjà, une amie de l’université de Sophie, ça faisait si longtemps, et avait ses trois enfants. Damien, l’aîné, avait treize ans et était de loin le plus vieux. De nature légèrement rebelle et bougonne, il ne semblait pas aussi bien s’amuser que Judith, la cadette qui s’était entendue à merveille avec la cadette de Sophie, et encore moins de Jeanne, la petite dernière de huit ans, une véritable bombe ultra-dynamique, hyperactive disait déjà le père, (d’ailleurs, celui-ci était en train d jardiner tranquillement avec un bob jaune légèrement ridicule) et voilà qu’elle avait entraîné l’aîné de Sophie derrière elle, et voilà qu’ils faisaient des compétitions d’escalade dans les arbres à tout-va, inventant chaque jour un nouveau jeu, si possible très dangereux. D’ailleurs, voilà les deux qui arrivaient, essoufflés d’avoir couru partout et escalader les trois quarts des plantations du jardin, et Emilie de s’affoler de l’état de la robe de sa petite, couvert de traces de bois et d’herbe. Elle lui fit un petit blâme, mais toute sa voix mourut quand la petite Jeanne, les cheveux coupés court dans une petite robe rose regarda ses pieds et dit de la voix enfantine la plus douce du monde en se balançant :

« Je suis désolée maman… » Emilie regarda Sophie, qui lui rendit son regard ; leurs yeux exprimaient le même sentiment, quelque chose qui s’accordait sur le fait qu’elle était la petite fille la plus mignonne du monde mais qu’elles ne pouvaient pas lui dire en-face sous peine de la voir recommencer son numéro. Elles se ressaisirent. Non, il fallait de la fermeté.
« Je ne veux plus que tu joues dans les arbres. Si tu veux t’amuser, tu dois mettre au moins un pantalon, est-ce que c’est compris ? » Du côté de Sophie, son aîné faisait semblant de ne pas comprendre pourquoi on les réprimandait. La mère s’approcha de lui et fit :
« Ecoute mon poussin, tu es le plus grand, tu veilles sur Jeanne, d’accord ?
_ Oui maman.
_ Bon, très bien, tu dois faire très attention.
_ Maman… ? »
Oula, Sophie n’aimait pas ce ton-là. Elle soupira et lui demanda quoi. « Jeanne et moi, on peut se balader sur la plage ?
_ Totalement hors de question. La plage, c’est pour demain.
_ S’il vous plaît… »
émit plaintivement Jeanne en se tordant les mains. Les deux mères se regardèrent encore une fois et comprirent qu’elles allaient céder. La plage n’était pas si loin de toute façon et il n’y avait qu’une route à traverser. Emilie lâcha :
« Très bien, mais Damien vous accompagne.
_ On veut pas de Damien.
_ Sinon, vous n’allez pas à la plage.
_ Maman, on peut avoir notre goûter ? »
Décidément, c’était un morfal celui-là.
« Il est trop tard pour ça, il est presque dix-huit heures. A dix-huit heures trente, tu regardes bien sur ta montre, hein ? je veux que vous soyez rentrés. C’est compris ? » Le petit garçon hocha la tête avec un grand sourire, et vu que le sourire était contagieux, Sophie en gagna un aussi.
« Tu te plais bien à Montpellier ?
_ Oui ! »
, lâcha-t-il avec puissance comme s’il n’attendait que cette question pour exprimer son content, « C’est trop bien ! Je veux qu’on vive sur Montpellier !
_ Paris, c’est mieux.
_ Non ! Et bah quand je serai grand, je vivrai à Montpellier. »
Mais oui, c’est ça, pensa Sophie en levant les yeux en l’air.
« Approche-toi, mon doudou. » fit Emilie d’un ton gourmand, pour passer sa main rapidement sur la tête quasiment chauve du petit garçon. « J’adore faire ça.
_ Maieuh… »
fit l’intéressé en se dégageant, essayant de cacher un sourire. Sophie leva les yeux au ciel comme elle le faisait tout le temps :
« J’espère que c’est la dernière fois, si sa sœur n’était pas si maniaque avec ses cheveux, j’aurais dû lui raser la tête aussi.
_ Oh non ! Vous avez tous les trois des cheveux magnifiques.
_ Les poux, c’est les poux. »
trancha la mère, autoritaire.

Damien traîna des pieds mais accepta tout de même de remplir la mission. Ils partirent les trois tandis qu’Emilie les couvrait de précautions, et hop. Elle revint vers sa chaise, la main sur son chapeau qui menaçait de s’envoler. Il y aurait du vent cette nuit. Sophie se demanda tout de même si elles n’étaient pas irresponsables, et Emilie lâcha un rire joyeux :

« Avec un peu de chance, ils seront emportés par une vague et on aura enfin des vacances tranquilles. Hervé ! » Sa tête couverte par de grandes lunettes de soleil s’était tournée vers son mari-jardinier. « Est-ce que tu serais un chou et pourrais nous apporter la limonade s’il te plaît ?
_ Seulement si tu me remplaces pour tailler les haies, femme ! »
, répliqua son mari, rouge, à l’autre bout du jardin.
« Croûton !
_ Harpie ! »


Damien en tout cas renâclait à chaque pas tandis que les deux courraient partout autour de lui, profitant de la largeur du trottoir pour laisser libre court à leurs envies. Ils furent tellement énervants à rester entre eux que Damien fut rapidement lassé de marcher pour rien, et ne voulant pas aller sur la plage, il n’avait pas pris les chaussures pour et il détestait avoir des grains sous la plante des pieds, dès que les deux sautèrent par-dessus la barricade et roulèrent dans le sable en hurlant comme des idiots, Damien, dans sa chemise bleu ouverte, leur dit qu’il n’allait pas les suivre, qu’il allait se balader ailleurs, dans le centre-ville, et qu’ils devaient se rejoindre à l’heure promise ici même.

Evidemment, cela passa tout à fait à travers la tête de Jeanne et de son ami qui coururent sur la plage vers une direction bien précise, slalomant entre les rares vacanciers qui commençaient pour la plupart à rassembler leurs affaires pour rentrer chez eux. Sentant que l’escalade des arbres de la propriété ne serait plus d’actualité suite au ton de sa mère, elle avait entraîné son compagnon de jeu vers l’endroit le plus paradisiaque qu’un gamin puisse trouver quand il était question d’aller le plus haut possible : une vieille tour surplombant la mer, sur un petit chemin en pierre extrêmement bien taillé, ravagée par le temps, dont une minuscule partie s’était écroulée. Donnant à pic sur les vagues, brusque obstacle qui faisait légèrement chanter un vent de plus en plus fort tandis que les nuages sombres camouflaient le ciel, le petit garçon s’arrêta un instant devant ce trésor pour exprimer sa pensée la plus profonde :

« Wouuaah…
_ J’ai vu, on peut ouvrir la porte. Viens, on va essayer de grimper tout en-haut ! »


Les deux se dépêchèrent de s’abriter dans cet incroyable refuge, et effectivement, la porte en bois se laissait ouvrir… après avoir passé quelques barrières interdisant l’accès à la vieille tour, ce semblant de phare sans âge. Ils montèrent les escaliers qui tournaient, et arrivèrent rapidement à une autre porte, mais celle-ci était désespérément fermée à clef malgré les essais brutaux du garçon. La fille trouva rapidement un autre moyen pour aller sur le toit : vu qu’une partie de la façade était détruite, il pouvait tenter d’escalader par l’extérieur les vielles pierres écroulées, il n’y avait que deux mètres à faire avec de très grosses prises. Le garçon aurait pu dire non, il commençait à avoir peur, mais Jeanne était… incroyable. Le garçon n’était pas amoureux d’elle, c’était un autre sentiment, parfaitement enfantin, qui était d’être admiratif face au courage espiègle des enfants de même âge qu’eux qui bravaient tout et qui faisaient tout ce qui leur passait par la tête. Pour être digne, pour montrer que lui aussi était un vrai enfant, pas comme sa sœur, il emboîta le pas à son amie et grimpa comme il put sans regarder en bas. En même temps, l’escalade était extrêmement simple, et en quelques temps, les deux étaient sur le toit de la tour qui accueillait un parapet de même pierre que le reste.

Le temps au-dessus gronda, un début de pluie commença à battre les environs et les nuages accéléraient l’obscurité, et le vent était de plus en plus fort, surtout à cette hauteur. Le garçon regardait partout et avoua :

« C’est trop bien !
_ C’est la seconde fois que je vais en vacances ici, et j’avais déjà vu la tour. C’est la première fois que je suis sur le toit. »


Ils s’amusaient à se cacher derrière les remparts pour qu’on ne les voie pas, à regarder les nuages qui changeaient de forme au gré du vent, ils faisaient aussi des jeux d’enfant qui duraient moins d’une minute, en bref, il passait leur temps. Ils ne se souciaient plus de l’heure qu’il était, non, il s’en fichait, ils préféraient largement rester les maîtres du monde. Le garçon ne se plaignit qu’une fois, et ce fut à cause de la pluie qui frappait de plus en plus fort, ce à quoi lui répondit la fille :

« On s’en fiche de la pluie ! C’est comme une grosse douche. »

A partir du moment où la fille disait qu’on s’en fichait de la pluie, son ami était obligé de coller à ces standards pour être digne d’elle. Ils restèrent ainsi tous les deux à regarder les gens fuir, les voitures passées, les lampadaires commencer à émettre de la lumière. Le garçon, il ne savait pas pourquoi, adora ce moment précis. Il n’aurait su dire si c’était parce qu’il était en-haut de la tour, s’il était seul avec la fille, s’il était fier de lui pour l’avoir suivi dans cette aventure, mais il avait l’impression pour une fois d’être un peu libre. Et puis la pluie était chaude, c’était déjà ça. Cependant, il brisa un petit silence en faisant :

« T’es vraiment forte, n’empêche, c’est super là-haut. » Il tenta d’attraper des gouttes de pluie avec sa langue, et il fut aussitôt imité par Jeanne qui lui répondit quelques secondes plus tard :
« Toi aussi t’es fort. Personne ne voulait monter ici avec moi avant. Damien veut pas, Judith veut pas, des amis aussi, mais maman dit qu’ils sont plus ici. C’est bien, t’es un chevalier. » fit-elle avec un ton cérémonieux.

Ils adoraient aussi les mêmes histoires, et ils lisaient tous les soirs le même livre qu’ils avaient trouvé dans une vieille bibliothèque au premier étage de la bâtisse, l’histoire du chevalier Steiner, qui parcourait le monde pour sauver sa princesse ; elle se mariait à la fin avec un vrai prince charmant, mais le livre traitait plus d’amitié que d’amour, et portait plus sur le courage de Steiner que sur sa relation avec la fille. Le dernier livre d’hier soir, acheté juste avant midi du jour même, et lu par Emilie, était encore meilleur que les autres, ils s’en souvenaient encore : trois des compagnons du chevalier Steiner étaient partis dans une contrée articque et terrible pour accomplir une quête, et tombèrent par hasard sur un sorcier maléfique aux pouvoirs terrifiants. Ce dernier corrompit l’âme des voyageurs, qui devinrent des généraux. L’histoire racontait alors l’affrontement entre le Chevalier Steiner et ses anciens amis dans une lutte épique pour défendre leur royaume : malheureusement, le nombre de protagonistes était trop élevé pour que les deux enfants puissent à eux seuls réécrire l’histoire dans le jardin.

Le chevalier était devenu une sorte de rôle mythique qui fit s’enorgueillir le jeune garçon. Jeanne avait dit de lui qu’il était un chevalier. Il n’y avait pour lui à cet instant plus grande consécration. Il regarda la mer en tout cas et les vagues qui léchaient les pierres et la base de la tour et déclara avec le plus grand sérieux :

« Quand je serai grand, je serai le plus grand des chevaliers. » Jeanne s’approcha de lui et lui rétorqua :
« Les chevaliers, ça n’existe plus.
_ Moi, je parie que y en a encore qui existe.
_ Hmmm… »
Elle ne le pensait pas, mais l’idée était trop belle pour ne pas transformer la vérité. Elle décréta à son tour que quand elle serait grande...
« … Je raconterai des aventures sur des chevaliers. »

Ce fut une sorte de pacte secret à cet instant, un souvenir chéri par Jeanne et qu’elle n’oublia pas. Ce moment précis la marqua énormément, inconsciemment, mais en tout cas, c’est souvenir qui restait dans la tête et le cœur. Et ce fut tout pareil pour son frère Damien.

__

Evidemment, ils n’étaient pas là ; Damien commença tout de suite à paniquer. Il les chercha partout sur la plage alors que la pluie tombait de plus en plus dru, et il était totalement terrorisé. Il ne sut pas que les parents étaient partis à leur recherche, aidés par les deux sœurs cadettes, il ne pensa même pas à les rejoindre. Il chercha partout sur la plage jusqu’à ce que la pluie fut si terrible qu’il voyait à peine. Les vagues générées par le vent avaient un côté menaçant, mais ce n’était rien face aux bourrasques monstrueuses qui hurlaient partout et rendaient la pluie totalement anarchique. Il avait froid, l’eau coulait sur lui, le long de ses vêtements et sur son visage, et la météo démente plus la colère certaine de ses parents le rendaient totalement fous, et il courait partout en hurlant le prénom de sa sœur. Pour ne rien arranger, des éclairs commencèrent à zébrer le ciel et à tonner.

Il sentait que dehors se jouait un temps dangereux, quelque chose de mortel. Mais ce n’était pas pour lui qu’il avait peur, c’était pour sa sœur, Jeanne, totalement perdue, inexistante. La tempête fut si terrible d’ailleurs qu’au moment où il courait, il fut jeté sur le sol, surpris par la violence d’une bourrasque, et quand il se releva en pleurant à moitié, ses vêtements étaient couverts de sable et il recrachait les grains qui s’étaient infiltrés dans sa bouche.

Ce fut ainsi qu’il découvrit sa sœur en haut d’une tour et qui hurlait (il ne savait pas qu’elle était joyeuse, de son point de vue, elle était terrorisée et poussait des hurlements de peur sauvages, le vent l’empêchant d’entendre correctement). Il hurla aussi, mais le son fut couvert par un éclair terrible, violet, qui explosa le ciel et les tympans des enfants ; Damien avait fermé les yeux de peur, se dit que sa sœur allait mourir pulvérisée par un orage, car elle était en hauteur ; mais il ne pouvait pas lui parler, même s’il hurlait, même s’il pleurait de désespoir, affolé par une tempête totalement dingue qui trempait, qui crachait, qui beuglait. Son esprit rationnel l’avait quitté, il cria très fort sans savoir quoi faire, il resta tout à fait paralysé par la puissance des éléments.

Il oubliera la moitié de la scène le lendemain, trop apeuré pour se souvenir de tout, le cerveau avait éliminé les parties les plus traumatisantes. Il ne se souvient même pas qu’il avait été retrouvé, s’approchant de la tour, par les parents, et que les pompiers étaient arrivés dix minutes plus tard pour aider les enfants à descendre. Ils reçurent le pire savon de leur vie.
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MessageSujet: Re: Gods, King and Baby Seal Dim 1 Jan 2017 - 19:52


  A partir de ce jour-ci, les choses allèrent bon train, et ce dans les deux mondes, si bien que je fus plongé dans une période stable ponctuée de décisions et de responsabilités qui m’empêchèrent de trop m’ennuyer et ce sur plusieurs semaines d’affilée.

  Sur Dreamland, si on ne fit aucun carnage comme celui qu’on avait commis à Resting City, cela ne nous empêcha pas de faire plusieurs sorties pour casser la gueule à quelques brigands qui le méritaient, foutre le merdier de façon plus localisée, bref, tout ce qu’il fallait, comme disait Emy, pour attirer l’attention et recruter d’autres Voyageurs. Alors je me pliais à ce qu’on me demandait, effectuais les petites missions que nous donnaient Rajaa, et contrairement à ce que je pensais au début, plutôt que de vagabonder ailleurs dans les autres Royaumes et ne venir que quand on attirait mon attention, j’avais habitude de rester au bunker et de parler avec des gens, lier connaissance avec le plus de monde, faire ami-ami, poser des questions sans être indiscret et essayer de comprendre l’histoire de Godland, et donc, l’envie subite de cette organisation de s’en prendre à Fino et à Connors.
Connors…

  Le plus important au Dream Dinner, c’était son apparence. Comme le disait Pratchett de son vivant, si les chats ressemblaient à des grenouilles, on se rendrait compte jusqu’à quel point ils étaient des enculés, mais que le style était la seule chose dont les gens se souvenaient. Donc il était temps de refaire toute la devanture, et au lieu d’appeler des professionnels, je fus bon pour la faire moi-même avec l’aide de Simon. On avait même cette fois-ci une pancarte avec un « D.D. » très stylisé qui accrochait l’œil, et que Laura avait fait elle-même. A l’intérieur, c’était Matthieu, Sophie et sa connaissance décoratrice d’intérieure qui géraient. Cette dernière fit le minimum syndical pour que je n’ai pas à la payer, mais elle proposa énormément d’idées, notamment au niveau de la disposition des tables histoire que ça fasse tout de même sérieux, plus que plein de petites tables éparpillées partout au hasard de l’humeur des clients. Elle approuva une ancienne idée de Sophie, je crois :

« Tenez, pour refaire les murs, on peut utiliser du violet.
_ C’est pas un peu… moche ?
_ Non non, je pensais au violet aubergine. C’est un violet entre le clair et le sombre, qui est très doux et surtout, qui fait très chic et qui a une vraie identité. Je peux vous sortir des simulations sur la tablette pour que vous puissiez voir, j’ai aussi quelques photos de restaurant qui ont adopté cette couleur, attendez… »





FINO’S PRODUCTION
PRESENTE




Connors… C’était le seul mot, dès qu’il me venait à l’esprit, m’écartait de mes camarades aussi efficacement qu’une semaine de discussion avec eux. Je ne me mettais pas à les détester mais je sentais qu’il y avait un mur dès que je me rappelais pourquoi j’étais ici, et si j’avais besoin de ce prénom comme post-it, c’est que je trouvais que je m’incrustais très bien dans le groupe et que j’avais en amitié certains d’entre eux. Bon, très bien, la Baltringue était un peu casse-couilles, mais au moins, il mettait de l’animation, il jouait un peu au clown, il s’auto-parodiait des fois, en ayant conscience de ses limites. Léo me plaisait bien, il écoutait plus qu’il ne parlait, il fumait souvent des cigarettes oniriques, mais en tête-à-tête, sur une discussion qu’il aimait bien, il était plus loquace et même, franchement intelligent. Il avait une culture générale en béton et était le genre à regretter d’être né après 68. Rajaa et lui semblaient être un duo de slammeurs plutôt doués qui se produisaient dans les scènes de Bruxelles et qui aimeraient descendre sur Paris, même s’ils ne s’étaient pas vus depuis longtemps IRL. Rajaa, je restais distant vis-à-vis de lui, les responsabilités qu’il avait et le sérieux avec lequel il prenait ses fonctions, en plus desdites fonctions qui mettaient mal à l’aise le traître que j’étais, faisaient que je parlais rarement avec lui en-dehors des briefings, débriefings, et discussions avec Léo. Salomé par contre, celle qui secondait le boss, je lui parlais rarement même si elle était bien plus gentille que ce que j’avais pensé d’elle. Par contre, elle avait des idées arrêtées sur pas mal de choses et je n’étais pas sa meilleure oreille quand elle avait des plaintes à formuler. C’était une serrée des fesses aussi, clairement pas le genre à rejoindre n’importe quel groupe d’anarchistes – pis, c’était une raciste des oniriques.

  Ce fut ainsi que le Dream Dinner fut fermé le temps d’un week-end pour de grands aménagements (j’invitais tous ceux qui étaient intéressés à aller manger à un super restaurant pas loin, à dix minutes d’ici à pied, et certainement pas en-face). On avait acheté la peinture et on s’occupait nous-même de repeindre le tout. Une partie des murs, gris, devinrent alors blancs avec une large bande de violet aubergine, où quelques fois, je m’occupais de briser la linéarité des traits pour accentuer la dynamique. Des tables arrivèrent, plus grandes, commandées, et on les disposa près d’une immense banquette qui couvrait toute une largeur (violette aussi), cette fois-ci installée par des professionnels. On disposa bien les tables et les chaises pour que ça « ait de la gueule ». Le Dream Dinner était transformé : coloré, rangé, prêt à l’assaut de la concurrence.



GODS, KING AND BABY SEAL





  C’était vraiment avec Damien et Emy que je m’entendais le mieux au final. Damien, parce que c’était un ancien baroudeur de Dreamland, qu’il avait vu plein de choses et que sa façon de voir le monde onirique se rapprochait énormément de celle d’un Mathieu Furt, c’est-à-dire : profiter de l’absolue liberté que laissait ce monde. Il était très déconne, il souriait tout le temps, quand je disais une connerie, au lieu de se foutre de ma gueule, il surenchérissait. Je me souvenais juste qu’il contrôlait les catastrophes naturelles (enfin, les invoquais en fait), et ça me rappelait des souvenirs particuliers : un tsunami aux environs du Royaume Cow-Boy, ça te disait quelque chose ? C’était vraiment dommage qu’au final, je ne pouvais pas beaucoup lui parler car il était souvent absent. Et Emy, vous imaginiez comment elle était, elle. Elle était d’une énergie qui faisait tourner la tête. Elle parlait fort, elle insultait comme un charretier, elle se foutait de la gueule des gens et avait un faible sur casser des trucs, mais jamais au grand jamais elle se mettait avant les autres, ce qui aurait pu la transformer en connasse grande gueule. Ici, on avait juste une grande gueule sincère, et elle était tombée amoureuse de mon pouvoir imaginaire. C’était une fille simple, pas simpliste, qui se donnait toujours à fond dans tout ce qu’elle faisait et extrêmement sympathique. J’étais presque fier qu’elle me parle autant alors qu’elle incarnait à elle seule l’énergie du groupe. Ses délires, ses folies, sa spontanéité lui donnaient un côté irrésistible que je n’arrivais pas à mesurer. Elle représentait à elle la seconde division, et était le centre du le trio Damien-elle-Gui.

  Pour la cuisine, on ne toucha à rien, chaque meuble resta à sa place. MAIS. Déjà, j’avais retenu quelques fournisseurs des clients et concernant les légumes, j’avais changé de partenaires car ils étaient effectivement plus avantageux. Pour le reste, c’était kif-kif. En surfant sur une vague dynamique et sympa, j’avais quand même fait un complexe sur la différence de qualité des plats qu’il y avait entre ici et « A la stupide Espelette », et je voulais absolument arranger les choses. Vu que je commençais à me débrouiller en cuisine, après avoir laissé le bar à Simon, il était temps que je monte en gamme. J’avais cherché sur certains sites de recette des idées de plats qu’il était possible de refaire en restaurant, et j’avais même appelé ma mère pour qu’elle puisse me donner des conseils si elle en avait ; je dû sacrifier pour cela une demi-heure de mon temps pour répondre à toutes ces innombrables questions mais je récupérai ce que je pus. Steeve rajouta aussi son grain de sel :

« Na mé, ma fille peut trouver dé nouvélles récéttes, elle é tré curieuse, elle é douée.
_ Ta fille a l’air plus compétente que toi… Et hors de question que ta fille travaille encore ici.
_ Bah, j’ai outre autre personne qui peut vénir alors. Celle qui a tout appris à Elsa.
_ Oui ?
_ Sa grand-mère. Elle est en chése roulante ma…
_ Laisse-moi. »





III


RECOMMENCEMENT




  Pour communiquer avec Fino, j’avais enfin trouvé la bonne solution : envoyer des chiffres à Germaine, des chiffres comptables comme je le faisais avant que cette histoire ne commence, sauf que cette fois-ci, même elle comprendrait qu’il y aurait une erreur, je lui faisais confiance. J’avais établi tout un système de codes avec une clef, tout à déchiffrer afin de dire comment l’enquête avançait afin qu’elle puisse le transmettre à Fino… et si celui-ci voulait me répondre, alors encore une fois, il n’avait qu’à passer par Germaine qui m’enverrait alors, ni vu ni connu « les bons chiffres » avec la même combinaison. Ce fut d’ailleurs un franc succès car Fino me retournait le message comme quoi le système fonctionnait et que « J’avais dû demander à Shana l’idée » (à trouver parmi les charges sociales plus les salaires), tandis que Germaine me mit un commentaire (au niveau des charges fixes comme l’électricité ou les fournisseurs) que « c’est la dernière fois qu’elle recevait un message où les taux d’intérêt valaient plus que la valeur initiale car sinon, sa déontologie l’empêcherait de le transmettre, merci monsieur Razowski ».

  La communication Internet maintenant, la communication Internet, j’avais mis le paquet. Facebook, Twitter, bim, Dream Dinner et surtout, maintenant qu’on se tournait plus vers Dreamland, je mettais à fond la communication sur le site, en mode « Premier restaurant des Voyageurs, venez tester ! » et autres bêtises, voici l’adresse, amusez-vous. Matthieu Furt, fou dans sa tête, devint mon community manager, celui qui alimentait les pages en nouveautés pour faire garder les gens. On tournait plus autour de Dreamland cette fois-ci, on proposait des réductions aux Voyageurs s’ils s’annonçaient, avec le même système utilisé pour une grande fête où j’étais allé en montant en Belgique, soit la place dans les Ligues (un ordinateur toujours allumé sur le site nous permettrait de vérifier) et on essayait de mettre les Voyageurs d’un côté et les Rêveurs de l’autre, comme ça, subtilement. Ensuite, il y eut très peu de Voyageurs, évidemment, mais tous étaient venus pour la publicité faite dans ce sens, et ça, je m’en réjouissais énormément. Laura de son côté s’habituait de plus en plus à l’existence de ce monde auquel elle n’avait pas accès et essayait chaque soir de devenir une Voyageuse, sans succès apparemment. Bon, au début, elle avait été traumatisé, certes, elle se posait énormément de questions et était totalement perdue. A un moment même, elle s’était sentie rejetée et venait plus rarement au Dream Dinner malgré mes supplications. On avait alors débarqué chez elle à l’improviste avec un énorme gâteau pour la rassurer et depuis, tout allait bien.



7/ BORN TO KEEP COOL AND KILL





  Les jours, puis quelques semaines, s’écoulèrent tranquillement dans ma vie de Voyageur ‘terroriste’, les petites missions que j’effectuais étaient plus divertissantes que vraiment dangereuse et jamais mon adrénaline ne mettait le hola même si Rajaa promettait qu’on pourrait peut-être faire de meilleures choses grâce à moi. Parce que maintenant, j’étais connu dans tout le groupe pour être une pointure, et avec Emy et Damien, on formait un trio plutôt équilibré et qui inspirait les autres. On faisait souvent des petits bordels rien qu’à trois pour expliquer ensuite aux gens comment qu’on faisait, nous, les vrais Voyageurs, et entraînez-vous bien surtout. Rajaa aimait cet élan qu’on donnait à tout le monde et à un moment, il était même si fier de ce qu’on avait fait cette semaine, et pas seulement nous trois, qu’il avait acheté de la bièrasse onirique pour nous en faire partager avec un discours bien sauvage comme il savait le faire, en nous disant que si on continuait comme ça, on ferait de l’ombre à l’autre groupe. Que de bonnes nouvelles en somme…

  Mais pas aussi bonnes que celles du restaurant, le Dream Dinner, qui commençait à récupérer ses clients et surtout, les garder. On avait plus d’habitués qu’avant, les chiffres remontaient magiquement, et voire que l’activité du restaurant montait me foutait une de ces patates et qui me faisait arborer un sourire des plus sincères même pendant les pires soirées. Je restais le patron super sympa, super compréhensif, qui ne rejetait jamais la faute sur les serveurs sauf si celle-ci était avérée, évidemment, et généralement, j’arrivais à être assez ouvert pour que les gens soient moins méchants à la fin de la discussion. « L’enthousiasme était contagieux. » Voici une leçon que m’avait enseigné Laura. Nan, c’était pas Fino qui aurait été capable de me dire ça. Enfin, les gens ‘revenaient’, on avait une bonne activité régulière et après un moment, vers la fin du mois, elle était si régulière et si forte qu’on fut obligés de recruter un autre serveur, Valentin, le genre bronzé super beau gosse (par contre, c’était un Rêveur) qui faisait péter les pourboires rien qu’en souriant.

  Donc là, j’étais heureux, car tout se passait bien, mais vraiment tout. Je ne vous ai pas parlé de Bourritos qui semblait aller mieux et qui n’avait rien eu suivant le diagnostic du vétérinaire, et Marine de son côté était aussi peu présente que moi et on se croisait rarement vu qu’elle dormait souvent quand je rentrais du travail, et qu’elle s’en allait deux à trois heures avant que moi-même ne me réveille. De plus, de fin Février on passa à Mars, et de Mars on passa à Avril et à Avril, la température se mettait déjà à grimper et le soleil à remplacer les nuages partout. L’héliotropisme fonctionnait à merveille. Que de bonnes nouvelles.

__

« Non, je dois réfléchir…
_ Jeanne, t’es flippante »
, commenta Damien en levant son nez de son livre pour voir sa sœur se triturer les doigts devant son ordinateur posé sur la palette du siège. Il la taquina avant de revenir à sa lecture : « Arrête de parler toute seule. Y a des passagers qui vont commencer à se poser des questions.
_ Mais je trouve paaas !
_ Quoi, tu trouves pas ?
_ Un mot, je voudrais parler du vert des plantes de façon plus jolie qu’en disant vert, mais je viens de dire chlorophylle à l’instant, je peux pas me répéter.
_ Bah, je sais pas…
_ Raaah… »
, conclut Jeanne d’un râle en se jetant contre son siège moelleux. Elle commençait à avoir mal au bas du dos, le train arrivait quand déjà ? Elle abdiqua : « De toute façon, j’arrive pas à écrire. Y a trop de bruits et…
_ J’imagine, t’as pas revu papa depuis…
_ Oui, je l’ai pas revu depuis, ça me… Je sais pas, Damien, je sais pas.
_ Ne t’inquiète pas, je comprends, mais il est gentil, tu sais.
_ Je sais. Mais quand même, je…
_ Ça va lui faire plaisir de te revoir. Il en a besoin. »


  Damien trouvait les bons mots mais il n’y croyait pas lui-même, Jeanne le sentait. En même temps, enfin, c’était compliqué à exprimer. Jeanne et Damien habitaient tous les deux à Lyon depuis environ, Cinq ans ? Six ans ? Six ans et demi, ça devait être ça. Ils habitaient de prime à Montpellier mais ils avaient tous les deux déménagé pour plein de raisons. Pour trop de raisons même, pensait-elle. Leur père était une de ces raisons… Ah, penser à Montpellier après tout ce temps, elle n’y avait presque jamais remis les pieds et la nostalgie s’emparait d’elle, si bien que délaissant ses écrits, elle racontait les vieux souvenirs à son frère, les bons en tout cas. Les balades en vélo, les professeurs qu’ils avaient tous les deux subi, le H&M dans lequel ils allaient tout le temps tous les deux, l’épisode du vieux phare, même si ce n’était pas le meilleur souvenir de Damien.

« Judith était devenue dingue, putain, mais vraiment. Toi aussi.
_ Ouais… D’ailleurs, Judith nous attend à la gare.
_ Ah okay, super… Et elle s’entendait très bien avec la sœur, là, je ne sais plus son nom.
_ Oui oui, je vois. Mais je pense pas qu’elles aient gardé le contact. De toute façon, les Free habitent à Paris et ils ont fait comme tout le monde : depuis que maman est partie, ils ont coupé les liens d’eux-mêmes. »


__

  On savait qu’on allait nous confier une mission, et ça ne manqua pas. Une d’importance en plus donc j’avais attendu le jour avec une patience décuplée. Rajaa convoqua le trio d’idiots qu’on formait, Emy, Damien et moi dans sa petite pièce où il se la jouait tranquille quand il avait besoin de réfléchir et une fois qu’on se présenta devant lui, Emy au milieu et les deux gars à ses côtés, il nous informa de la prochaine manœuvre :

« La Rocaille a eu son compte mais quelques-uns de ses proches ont échappé à God Hand. On va envoyer nos deux assassins déglinguer des têtes les plus importantes, et même si le risque est minime, je vais vous assigner comme renforts. Je veux pas de bavure, vous traînez pas dans leurs pattes, ces types sont des pros, vous les laissez faire et vous intervenez que s’ils sont surpris, pigé ? Emy et Damien, vous allez coller aux basques de Mr. Lacroix, et toi, Gui… » Appelle-moi Guilian s’il te plaît… « … Tu vas aider Mr. Lafleur.
_ Toc toc les gens. Salut Rajaa, salut Damien. »
fit une nouvelle voix qui rentrait dans la pièce.

  Monsieur Lacroix, hein ? Je reconnaissais les esquisses qu’on faisait de lui sur le DreamMag, avec son visage de jeune premier bien vieilli, ses résidus de barbes de quelques jours et sa coiffure châtain en arrière ; il avait un cigare dans la bouche qu’il alluma avec un petit coup de vieux flingue (qui ne semblait produire que des étincelles tel un briquet élaboré et à longue distance), et en plus de ça, il portait une longue veste rouge qui datait de quelques siècles mais lui donnait sur Dreamland un air de type dangereux qui cherchait à se faire passer pour un excentrique. Il était certainement les deux d’ailleurs, mais son pas était feutré et ses gestes, mesurés, ou je ne savais quoi, il avait une sorte d’aisance gestuelle qui hypnotisait légèrement le regard, comme un bon acteur de pièce tragique. Et son aura, à peine voilée, me faisait craindre le pire. Contrairement à ce que je pensais, je ne me mis pas à générer une profonde haine pour son assassinat de Connors, je le toisais juste sans arrière-pensée en me disant « Alors c’est lui ». Non, pas de sentiment de vengeance, de boule de colère que je voulais lui cracher à la gueule. Mr. Lacroix tira son cigare et souffla un paquet de fumée de sa bouche avant de dire :

« Donc, ce sont tes deux meilleurs Voyageurs ?
_ Ouais, t’as Emy qui manie des pistolets, et Gui, qui multiplie la force de ses coups.
_ C’est bien, c’est bien, bourrins comme il faut. Gui, c’est ça ? »
me fit-il en baissant ses lorgnons.
« Ouais.
_ Enchanté, je suis Mr. Lacroix, mais tu peux m’appeler Mr. Lacroix. Tu vas être avec mon frère, Mr. Lafleur, donc je veux te prévenir : je veux que tu le surveilles comme la prunelle de tes yeux et surtout, tu fermes ta gueule, tu lui fais aucun commentaire, tu le laisses bosser. Si tu lui manques de respect, ça passera pas entre nous, capish ? »
Il dévoila son aura comme une menace, qui envahit la pièce telle une marée incontrôlable : il était clairement surpuissant, si bien que j’en eus un frisson dans le dos. Sans me compter, il aurait pu facilement écraser les trois autres Voyageurs dans la pièce, même Damien qui se trouvait être une élite au même titre que lui.

  Je ne lui répondis absolument rien, je me sentais pas de lui répondre capish et ainsi me soumettre à lui. J’aurais voulu lui dire que je ne comptais manquer de respect à personne mais j’étais abasourdi par le fait que Mr. Lafleur était son frère ; n’était-ce pas une Créature des Rêves ? Je gardais mes questions pour moi et décidai un petit compromis qui était un hochement de tête qui voulait tout et rien dire ; je sentais qu’il ne cherchait pas à se donner un style avec une menace aussi radicale que celle-ci face à un inconnu, qu’elle ne venait pas d’un égo qui disait qu’il avait la vie de ses congénères entre ses doigts selon ses désirs, plutôt une remarque très fortement appuyée nourrie de sentiments derrière. Très bien, je retenais. Où était le plot pour pouvoir le rejoindre, ce fameux Lafleur ?

__

  On était le lendemain à Carnaval Garbage, les ruelles crasses du Royaume où le soleil ne se couchait jamais, mais ne se levait jamais non plus, bloqué dans une soirée crépusculaire interminable qui éclaboussait de teintes orangées de rouille la ville toute entière, qui déjà ne donnait pas dans le luxe avec ses bâtiments fendillés, ses habitants peu aimables et les rues non entretenues. J’avais retenu la tête de ma cible et une fois arrivé, je retrouvais très rapidement Monsieur Lafleur qui s’était posé à-côté et… Je compris tout à fait ce que voulait me dire Monsieur Lacroix concernant son frère et je manquai de faire un mouvement de recul : il était hideux, tellement que son visage fondu et creusé tel un zombie émacié lui permettait de se balader dans les rues dans la ville sans avoir besoin de porter un masque. Et putain, mais quelle odeur de charogne… La comparaison avec un mort-vivant devait salement venir de là en fait, parce que putain, je manquais de porter une manche à mon nez pour me protéger de cette horreur. Ah, l’infection, merde, ça piquait le nez et me donnait envie de vomir. Comme si on vous mettait le nez sur un cadavre de trois mois.

  Vêtu d’une chemise à carreaux noir et blanc ainsi qu’un masque de la fête des morts mexicaine, je vagabondais dans la ville aux côtés de cette Créature horrible à souhait qui effectivement, s’y baladait sans crainte de se faire arrêter tant les habitants pensaient que son visage était un bout de carton. Et nan, même pas. Cependant, pendant qu’on marchait vers la cible, je me rendais compte que Monsieur Lafleur était peut-être une des personnes les plus gentilles et les plus douces que je n’avais jamais rencontrées dans les deux mondes, avec une pointe de timidité qui était très étrange à retrouver par rapport à l’image qu’on se faisait d’un assassin. Il était plus du genre à écouter qu’à parler mais jamais il ne se montrait agressif. C’était presque bizarre. Il avait une voix certes de parchemin froissé avec des accents indéchiffrables ici et là dans sa phrase, dégotté dans un bottin d’aléatoire mais il était toujours gentil.

« On arrive bientôt. Dix minutes je crois. C’est pas trop long ?
_ Non, non ça va. Si on avait encore deux heures de marche, ça serait tout pareil.
_ Ah, un marcheur ? Je voyage beaucoup aussi, avec Mr. Lacroix. Marcher, c’est bien. Ça fait du bien au corps et à l’esprit.
_ Et vous… Tu tues des gens ?
_ Oui… Comme tout le monde.
_ Bah non, justement, tout le monde ne… »
Il me posa une main putréfiée sur l’épaule et me fit un sourire triste :
« Si, comme tout le monde. Mr. Lacroix et moi-même avons besoin d’argent, alors c’est un métier comme un autre.
_ Bon, bah, okay. C’est bizarre parce que… t’as quand même l’air sympa.
_ Ouah, hé ! »
fit un passant qui me frôla : « Il pue là, le tas d’ordures. » Direct, le gars ; j’allais pas provoquer une bagarre dans les rues mais je me retournais et lui hurlai :
« Ferme ta gueule, pauvre connard, oh ! » Je me remis droit et me grattai le menton en soulevant légèrement mon masque : « Les gens sont des cons.
_ Ils sont méfiants, c’est tout. Et la méfiance, c’est de l’hostilité peureuse. Je suis habitué.
_ Non mais quand même.
_ Guilian, c’est pas grave.
_ Tu mérites pas que des connards t’ins…
_ Merci, c’est gentil »
, m’interrompit-il tout de même d’un ton calme. Et puissant.

  J’avais l’impression qu’effectivement, beaucoup de gens s’étaient moqués de lui dans son passé… et aussi dans son présent. Maintenant que j’y faisais attention, je me rendais compte que nombre de passants se détournaient, changeaient de trottoirs, ou riaient quand on s’approchait. Certains se bouchaient le nez dès qu’il passait en agitant la main devant leur visage tel un éventail et d’autres se moquaient ouvertement de lui comme tout à l’heure. Même si j’en envoyais foutre quelques-uns, c’était inutile, toujours il provoquait une certaine hilarité et même à un moment, quelqu’un lui envoya une canette en plein dans la tête ; je partais pour leur donner mon poing en échange mais ce fut lui-même qui me retint avec un bras frêle en disant qu’il ne fallait pas faire trop de tapages. Non sérieusement, tout le monde était comme ça partout où il passait ? Certes, il était pas beau à voir et je ressentais sa shlingue toutes les secondes mais est-ce que ça valait le coup de se marrer autant ? Putain, ces dix minutes furent horribles à supporter et plus on avançait, plus il recevait des quolibets et plus je me foutais en rogne. Ils étaient sérieux, les gens ?

« Hey, la momie ! Tu sais que tu pues ?!
_ Il pue pas tant que ça, enfoiré ! »


  Mais une fois encore, le passant disparaissait en laissant la trace de ses insultes sur Mr. Lafleur. Celui-ci chuchotait qu’il n’aimait pas les grandes villes ; je comprenais tout à fait. Je marchais en tout cas avec l’assassin le plus bizarre que je n’avais jamais rencontré.

  On arriva enfin dans un bâtiment à plusieurs étages, une sorte de vieux manoir aménagé en auberge et on rentra dans la pièce d’entrée sans faire trop de vague. On passa devant l’aubergiste, une femme avec des couettes à la normande, sans lui adresser un mot et je continuais à suivre Mr. Lafleur qui faisait son chemin tout tranquillement. Il me dit que normalement, il ne devrait pas y avoir de soucis et que les risques de débordement étaient très rares, j’étais juste ici pour limiter un risque déjà infinitésimal. On monta au troisième étage, fait de bois sombres, avec peu de bougies pour éclairer, une odeur de vieux cherchant à exister face à l’ouragan sensoriel qu’était l’assassin (sans succès) et Mr Lafleur me dit que chut, c’était ici, derrière la porte. Il m’encouragea à rester ici et à surveiller. Il testa la poignée, elle lui résistait, il sortit deux barrettes et crocheta la serrure rapidement, et aussi simplement qu’abaisser une poignée. Une fois fait, il sortit un stylet en acier d’une de ses manches, comme un ninja, et me dit de retenir ma respiration au cas où. Je ne compris pas tout à fait ce qu’il entendait par-là, peut-être pour la concentration, mais acquiesça.

  Il pénétra dans la pièce sans violence alors que je lui obéissais. Je n’entendis rien, restai ici, attendis patiemment en me retenant les bronches. Il revint, seulement sept secondes plus tard, alors que j’avais à peine commencé à patienter ; le stylet ensanglanté de sang jaune, Mr. Lafleur me dit que tout était bon. Et bah très bien, pas de souci, il était rapide le gars. Et dans un silence total. Quand on sortit, il me dit qu’effectivement, ils avaient été sept dans la pièce, plus que prévu mais qu’heureusement, il avait pu tous les neutraliser rapidement. Et beh... Après le type aux séismes, le baraqué qui me surpassait en compétences physiques, un Mr. Lacroix très menaçant, voici un assassin professionnel pour qui sept gars sur les crocs n’étaient pas un problème, et moins de dix secondes s’il vous plaît. Et dire que Mr. Lacroix était au moins aussi redoutable, ça laissait présager de la force des trois autres. Je lui fis des compliments sur sa capacité à tuer afin d’en apprendre plus mais il garda le silence en me disant que c’était son problème à lui.

  En tout cas, on partit vers les limites de la ville, encore en essuyant des saletés de la part des gens les plus stupides et les plus bruyants de tout Carnaval Garbage, là où on trouverait un peu plus de tranquillité dans ce Royaume au crépuscule peu accueillant. Une fois qu’on fut arrivés aux bordures, où les immeubles et les vieilles maisons abandonnées faisaient place à des landes désertiques éclairées par l’éternel crépuscule de l’endroit, l’assassin me remerciait pour être présent, et que c’était moins triste d’être avec quelqu’un que d’être tout seul.

« Généralement, j’assassine avec Mr. Lacroix, mais les circonstances ont voulu notre séparation.
_ Ça fait longtemps que vous travaillez tous les deux pour l’organisation ? Il me semble pourtant que vous êtes en freelance normalement.
_ Godland avait du travail à proposer. C’est le quarante-septième assassinat en comptant celui que fait mon frère de son côté.
_ Quarante-sept ? »
m’exclamais-je. Ouah, Godland n’avait pas chômé et il avait trouvé les bonnes personnes pour s’occuper de ces problèmes. Quarante-sept ? Sérieux ?
« Oui oui, j’ai une bonne mémoire. Dans le pire des cas, Rajaa doit tenir les comptes. »

__

  La nuit suivante alors qu’on revenait tous les trois, Emy, Damien et moi, dans notre chez bunker au Village Hunter en saluant Mollo au passage, on raconta comment ça s’était passé au chef punk et les deux opérations simultanées n’avaient posé aucun problème. Il nous remercia et nous promit incessamment sous peu une nouvelle mission qui pourrait être de la même importance que Resting City.

  En attendant, on avait quartier libre et on se donnait rendez-vous dans cinq jours. Et on passa une autre nuit à rien glander sinon à se raconter nos « maigres exploits » de la veille, et malheureusement, je ne pus rien savoir sur les capacités de Monsieur Lacroix car celui-ci s’était débarrassé de sa cible sans les utiliser. Bon, dommage.

  Mais j’avais encore plus intéressant à chourer. Mimant de partir faire quelque chose, genre, une balade, je m’éloignai des deux compères et amorçai un petit tour en ville. Un tout petit car je me cachai au prochain pâté de maisons de la surveillance de Mollo, traînant dans la rue, près de la porte de la base. Mr. Lafleur avait dit que peut-être Rajaa tenait les comptes des assassinats dans sa pièce. Il y avait quelques documents qui pouvaient valoir le coup d’œil. Une paire de portails me permit d’avoir un bon aperçu de la pièce, et super, le chef n’était pas là pour le moment. Je récupérai un des dossiers administratifs en passant un bras dans les portes dimensionnelles et le fouillai, mais nan, ce n’était que des images des plots. Et aucune tête que je ne connaissais. Je fouillai le second et très rapidement, je tombai sur LA feuille que je recherchais, les autres étant des résumés de mission et autres dossiers qui n’étaient pas très intéressants, mais LA feuille, si, elle l’était : c’était le nom de tous les gens qui avaient été pourchassés puis tués par les deux frères. Je vis énormément de patronymes défiler devant moi, des fois Voyageurs, des fois Créatures des Rêves, bien plus les premiers que les seconds d’ailleurs, et tous étaient barrés d’une ligne. Un d’entre eux était d’ailleurs Connors Smith, découpé en deux par un trait noir luisant. Le seul dont le nom me disait quelque chose ou en tout cas, faisait partie de mes cercles de connaissance. Il était l’avant-avant-dernier de la liste… Et les deux derniers n’avaient pas de prénoms barrés, en bref, ils étaient encore en activité. Le premier était Fino. Le second était une certaine Oliveira Linguimani, donc une Voyageuse certainement. Une info en or. Près des deux, on avait noté « A tuer le plus rapidement possible ». L’enquête avançait.

__

« Arrrrh…
_ Boss ?
_ Arrrrhh… »


  Oui, une lumière pouvait être agressive, et ça, je le ressentais au-delà de son intensité barbare, plutôt dans la façon dont elle s’acharnait sur mes pupilles en ayant pour rêve de les brûler au troisième degré. Je gesticulai légèrement en essayant de combattre cet assaut de photons fous alors que la voix de Laura se traînait dans les limbes de mon inconscience que les stimuli crevaient de plus en plus.  Je sentis une poussée dans le dos qui tentait de me soulever mais qui termina par un soupir terrible de la responsable et je revins contre le sol.

« Boss, vous dormez derrière le bar. »

  Les mots ricochaient ci et là entre mes tympans jongleurs mais la signification ne leur fut donnée que bien plus tard empreint de doutes. Il me fallut trente secondes de retour des mots pour comprendre la situation : oui j’étais derrière mon bar, d’ailleurs, mes pieds dépassaient allégrement sur le côté pour que ceux qui arrivent par la porte fussent en-face d’une scène toute hitchcockienne, Laura avait traîtreusement arraché la serviette puant la vinasse qui me recouvrait les yeux et un de mes bras était entre le bleu et le rouge d’avoir servi d’oreiller. Je me relevai avec la même perplexité qu’un ermite qui se serait endormi dans une forêt pour se retrouver dans une ville et sans qu’il ne le demande – sans que je ne m’en souvienne plutôt – Laura m’indiqua qu’il était dix heures et demie du matin. Ah ouais, j’étais resté plus tard que d’habitude afin de laver moi-même la cuisine et le bar, et la plonge, et tout le monde était parti sauf moi et… voilà, contrecoup de ces dernières journées bien gratinées. Si le Ed comptable s’en réjouirait les doigts dès qu’il replongerait dans les chiffres, celui actuel se demandait soudainement si avaler des glaçons l’aiderait à se réveiller.

« On a Shana, Sophie et moi pour ce midi.
_ Ah, bien. On est quel jour ?
_ Vendredi.
_ Ah, bien.
_ Hmm ?
_ Laura, tu peux aller me chercher cinq glaçons s’il te plaît, je viens d’inventer une recette de grand-mère. »
 Elle me poussa légèrement pour rechercher la commande (ah ouais, ils étaient dans le frigo près de mes jambes) et je commençais à en avaler devant ses yeux qui n’étaient plus surpris de rien.
« Je ne suis pas sûr que ça soit bon pour la santé.
_ Mon père me disait qu’il fallait jamais faire ça »
, approuvais-je en croquant dans un glaçon, la bouche tellement engourdie que je ressentis peu le froid intense qui me perçait les gencives, « Ca filerait la courante.
_ Vous devriez l’écouter.
_ J’en connais un qu’a écouté son père et qui a fini crucifier, alors je passe. »


  J’étais censé soutenir Shana en cuisine pour ce vendredi midi mais on se rendit compte très vite tous les deux que j’étais aussi rapide que si j’avais été drogué à la morphine après un spring break long d’une semaine. Je lui servis de soutien pour les deux premières heures mais la fatigue qui me pétrissait les articulations et me sommeillait les sens était étrangement plus forte. Shana me congédia une fois qu’elle se rendit compte que les poivrons que je découpais étaient rouges de mon sang dégoulinant de mes doigts écorchés (et qu’en plus, j’étais si fatigué que je ne voyais pas où était le problème de les mettre dans l’assiette vu que mon hémoglobine n’était pas visible de toute manière) et me fis allonger dans mon bureau après avoir recouvert ma main gauche de pansements. J’aurais voulu protester, j’étais le patron, mais le temps que je me rende compte que je n’étais plus dans la cuisine, les paies des serveurs me servirent d’oreiller où je sombrais une nouvelle fois. Y avait la fatigue profonde et la fatigue sur le moment, pis la fatigue physique et la fatigue morale ; les quatre en même temps ponctionnaient mon corps et m’entrainèrent une nouvelle fois dans les limbes.

  Il était dix-sept heures quand je me réveillai à nouveau après avoir squatté à Relouland pour d’obscures raisons (certainement l’oreiller) et une fois que je fus ressaisi, en meilleure forme qu’avant par la magie illogique des siestes qui permettaient de recouvrer en quelques instants ce qu’un sommeil de plusieurs heures ne parvenait pas à faire, je redescendis pour voir Laura qui contrôlait les frigos. Elle me demanda comment j’allais et un bâillement lui répondit. Un peu excitée, elle me dit :

« Patron, j’ai eu une super idée. Si toutes les commandes sont informatisées lors de la paie, pourquoi ne pas compléter le logiciel avec notre réserve de stock, ça nous permettrait de ne pas avoir à vérifier les frigos car on saurait qu’un romsteak serait parti du frigo et… » Elle s’interrompit quand elle se rendit compte que je la regardais en serrant les lèvres. « Je pense que vous pouvez rentrer chez vous, je vais demander à Valentin de venir vous remplacer.
_ Voui. »


  Je n’avais pas encore une fois le courage de protester tant je ne comprenais rien à ce qu’il se passait. Je ne repris d’ailleurs véritablement conscience que dans mon lit, à l’appartement, une heure plus tard, je crois, j’avais encore une fois dormi un petit peu, emmitouflé dans mes couettes, réveillé par une Marine qui revenait de ses cours. Alors que je méditais légèrement sur cet incroyable coup de barre, je me rendis compte que j’étais presque las du Dream Dinner, et que si ça me passerait après avoir mangé un morceau, je voulais juste avoir des petites vacances pour décrocher. Deux jours déjà, je serais l’homme le plus heureux du monde. Là, je ne voulais rien d’autre qu’un support, un gros câlin peut-être. Marine m’avait repéré et me demanda :

« Je t’ai appelé une dizaine de fois sur ton portable.
_ J’ai dormi au resto.
_ Ah bon ? »
Elle était encore plus paniquée qu’avant mais réussit à transformer son inquiétude en agacement. Les filles étaient très fortes à ça. « T’aurais pu me prévenir.
_ Désolé. »


  Elle ne se pencha plus vers moi, et je pus contempler sa moue renfrognée terriblement mignonne. Mes yeux s’attardèrent sur son corps, ses hanches, sa poitrine, épanouie comme dirait l’autre, et ça me faisait furieusement envie. Pas que Marine ne m’avait pas attiré jusqu’à ce que la fatigue me cloue au sol à maintes reprises, elle faisait partie de ces rares filles qui étaient capables de vous serrer le pantalon rien qu’en la regardant. Mais disons que j’avais cruellement envie d’elle à ce moment précis et que j’étais assez fatigué pour ne pas penser aux conséquences : je sortis légèrement de ma couette et j’ouvris mes deux bras pour l’inviter à venir se blottir contre moi. Je faillis dire quelque chose mais je n’avais aucune idée. Elle faillit rétorquer une réponse, mais elle vit clairement dans mes yeux quelque chose d’une sincérité touchante et bien plus explicite que n’importe quelle parole. Presque prudente, elle approcha un bras dont je me saisis avec une douceur teintée d’une fermeté étonnante au vu de ma forme, puis invitais le reste de son corps sur le lit.

  En quelques secondes, je l’avais serrée contre moi et mes mains se baladaient sur son dos en la caressant doucement. Nos fronts se collèrent légèrement, puis elle blottit sa tête contre mon coup tandis que ma main passait sous son teeshirt gris. Je passais sur sa colonne vertébrale, remontais jusqu’à la nuque, palpais ses omoplates tandis que ses cheveux me caressaient le visage et qu’elle me massait l’avant-bras et l’épaule. Quelques secondes plus tard et ce furent nos lèvres qui se touchèrent, et quelques allers-retours plus tard, nos langues. Je lui fis un semblant de sourire, tout ce que mes pommettes étaient capables de faire dans mon état, mais je me rattrapais en croisant mes jambes avec les siennes. J’étais plus réveillé et plus serein à la fois alors qu’elle changeait de position, se mettant à moitié sur moi et moi sur le dos. Nos caresses durèrent une vingtaine de minutes où l’on ne se dit absolument rien, et au bout d’un moment, elle me demanda si je voulais qu’elle enlève son teeshirt. Je réfléchis longuement et eus le courage incroyable de dire non. Je voulais d’elle, mais là maintenant… non, pas encore, j’étais pas en état de dégringoler consciemment pour aller plus loin. Loin de s’en offusquer, elle se colla encore plus contre moi sans rien dire, et malheureusement, malgré sa proximité et le contact d’un de ses seins écrasés contre moi, je réussis à m’endormir une nouvelle fois – je retrouvais en ma poitrine un sentiment d’une puissance extrême, chaleureuse, et me rendis compte que j’étais parfaitement heureux que la situation tourna ainsi. Je fis tout pour ne pas penser à Marine en m’endormant.

__

Terra caressa le verre épais couvert de symboles runiques. Elle demanda à un de ses soldats si la cage était sûre parce que la bête qui était derrière avait ravagé un quartier avant de se laisser capturer. Evan Cohen adossé contre un mur tapotait celui-ci d’un rythme irrégulier selon les batteries des meilleurs morceaux de Supertramp, et il attendait patiemment que les derniers du gratin arrivent au poste de garde de Kazinopolis. Parce que l’enquête contre Godland avait pris une sacrée drôle de tournure depuis qu’ils avaient été rejoints par trois alliés de taille. Déjà, il y avait Jimbo.

  Jimbo pénétra d’ailleurs dans la pièce blanche avec ses épaules et sa tête bien faite. C’était difficile à dire, mais Jimbo avait un charisme que même Evan reconnaissait : grand gaillard super sympa, le genre vagabond, qui avait goûté à énormément de choses de la vie et qui en tirait un optimisme indéfectible, tatoué sur les bras d’imposants dessins d’encre, et dont le passé aurait fait un roman d’aventures tiré par les cheveux. Il fit l’accolade à Evan et un salut strict pour Terra.

« Vous allez bien, les amibes ? Chuis désolé, j’ai eu du mal à me coucher. » Il tourna la tête vers le tube en verre magique dans lequel reposait la prisonnière ; il ne semblait pas très satisfait mais eut la grimace de quelqu’un qui s’arrangerait avec la situation : « J’espère qu’elle a pas mal, c’est ma sœur quand même.
_ Votre sœur a dévasté la moitié du Royaume des Chats »
, riposta Terra d’un ton ferme.
« Bah, c’est son pouvoir qui veut, ça, je sais qu’elle est pas gérable, l’Oliveira, je vous jure qu’en réalité, c’est la fille la plus tranquille du monde, ahah. Par contre, je suis impressionné que vous ayez réussi à la capturer.
_ Ca a pas été sans mal, ça »
, commenta Evan en se rapprochant de la Voyageuse qui dormait paisiblement dans la cuve. « On a réussi grâce à l’aide d’un stratège.
_ D’un éminent stratège, tête d’oiseau. »
commenta la dernière personne attendue et l’allié le plus insolite qu’ait pu se procurer Terra.

  Fino apparut sur le seuil et se dépêcha de grimper sur une des chaises qui traînaient dans la pièce. C’était par lui que Terra avait su que Godland voulait s’en prendre à Oliveira, et donc qu’ils avaient rencontré Jimbo qui avait accepté de les aider. Ils avaient terminé par capturer Oliveira, une Voyageuse un peu spéciale, et maintenant, ils se réunissaient tous pour la première fois. Evan considéra Fino avec une expression indéchiffrable : c’était très simple, le bébé phoque soulevait plus de questions qu’il promettait d’en résoudre. Quel était le lien entre lui et Oliveira, qui leur valait d’être poursuivi par le groupe de Voyageurs, alors qu’ils ne se connaissaient même pas ? Ainsi que d’autres noms de la liste que Fino leur avait fournis ? Rien ne collait. Et quand rien ne collait, c’est généralement que la situation promettait d’être très dangereuse. Evan récapitula maintenant que le groupe était complet :

« Je résume, Godland est un groupe de Voyageurs très violent, mais qui a des choses à cacher au vu d’une liste d’assassinats très précise dont les deux seuls survivants pour le moment sont dans cette pièce. » Il jeta un coup d’œil à Fino qui hochait la tête et à Oliveira, tranquillement endormie dans sa bulle. Terra, les bras croisés, répondit d’un ton convaincu :
« On commence à en voir le bout, donc.
_ Je dirais pas ça »
, intervint Fino en tirant une grimace de bébé phoque, « Ce qui est à cacher, ça vient de la tête, des têtes, même. Ils ont balancé sans problème les fous furieux à mon informateur infiltré, par contre, z’ont rien lâché sur ceux qui tiraient les ficelles. Le secret, c’est là.
_ Et cet informateur, il est fiable ? »
demanda Terra d’un ton sec.
« C’est un de mes multiples ‘collaborateurs’, et ils sont tous fiables avec moi. Fiables, ou morts, la décision est facile.
_ On peut savoir qui c’est ?
_ Ah nan, je garde les noms de mes alliés sous silence, ils se feraient traquer par vos collègues ensuite.
_ C’est Ed, nan ? »
fit Evan sans même se donner la peine de prendre un ton important. Fino cacha trop tard son irritation et décida de lui donner carte blanche :
« La seule différence que t’as avec un plug anal, connard, c’est que t’es gratis. » Evan répéta alors qu’effectivement, Ed était fiable. C’était la seule qualité qui lui venait à l’esprit pour le moment, il ne restait pas convaincu. Il connaissait bien le blond et le trouvait plus du genre à foncer en première ligne plutôt qu’à jouer de subtilité sur de longs mois. Enfin, pour le moment, il s’était avéré d’une grande aide : quand on était perdus dans la brume, la première chose à savoir pour s’en échapper, c’était de savoir où étaient les limites de la brume en question. Terra accapara l’attention des gens :
« Les derniers mouvements de Godland ont été contre le réseau de la Rocaille. Est-ce qu’on peut anticiper sur leurs prochaines cibles ?
_ Avec des questions pareilles, j’ai du mal à pas vous prendre de haut. »
Les gens se tournèrent vers Fino, qui répliqua, agacé qu’on ne le félicite pas déjà : « Est-ce qu’on peut faire mouiller une pute en la tringlant avec un billet de cinquante ? Bien sûr qu’on peut. »
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MessageSujet: Re: Gods, King and Baby Seal Dim 1 Jan 2017 - 20:09
8/ THE PAST IS NOT IN THE FUCKING PAST !





  Je fus doucement réveillé par le bras de Marine qui me rentra en plein dans la tempe ; l’insensibilité matinale me préserva tout du moins de la douleur et je retentai de m’endormir malgré le rayon de soleil qui débordait des volets et venait me chauffer une partie du visage. Léquellheure ? C’était samedi, peut-être que Marine pouvait se permettre de prendre les corn-flakes au zénith, me concernant, fallait que j’aille au taff. Je sentis que la joue frappée devenait rouge ; deux semaines que j’avais retrouvé mon lit et seulement deux fois réveillé par l’autre. Bon score. Maintenant que Bourritos était amorphe, même si son état s’était stabilisé, il ne venait plus me réveiller en fanfare ; Marine arrivait donc pile à temps pour le remplacer.

  Je me levais en faisant le moins de bruit possible, j’allais chercher un sous-vêt’ que j’enfilais rapidement et me préparais lentement pour le travail. Pendant que je déjeunais après avoir rempli la gamelle du chat qui ne daigna même pas se lever pour venir les manger, je jetais un coup d’œil sur Marine qui dormait encore, la tête à moitié enfoncée dans l’oreiller. Elle avait l’air tellement paisible que j’avais envie de me glisser au tout près d’elle pour profiter de sa quiétude. Je me ravisai au dernier moment alors qu’elle se retournait encore une fois, dévoilant une moitié de buste bien trop tentant pour que j’y cède. Je ne savais même pas si Marine avait prévenu Cartel que la colocation avait trop bien tourné ; m’étonnerais quand même, c’était le genre de relations secrètes dont on ne dévoile rien même sous les questions, dont le lit seul restait témoin. C’était très bien comme ça. Je n’aurais pu honnêtement pas lui donner plus si elle le désirait. Il me fallut quarante minutes pour me préparer, après que je me fus douché et que j’eus rasé mon crâne et mes joues pour les laisser parfaitement glabres – merci Gui.

  Je fus le premier arrivé mais Steve était sur mes talons quand il franchit la porte. Il me demanda si j’avais vu ce que le concurrent à l’Espelette avait fait. Ne désirant pas m’afficher devant leur panneau, je lui rempruntai son smartphone afin de pouvoir zoomer sur ce qu’il me montrait : le restaurant avait changé sa pancarte pour y rajouter de nouveaux plats, passant de l’hiver à un printemps plus doux Ah ouais… Je dis comme si j’étais dans un (/e une bande annonce de) film de guerre :

« Ainsi donc, l’ennemi sort sa nouvelle artillerie. Steve, préparez la revanche.
_ Quoi patron ? »
Maintenant qu’il le disait, je n’en avais strictement aucune idée. Il faudrait y réfléchir. Nous avions déjà des menus pour les enfants qu’on avait mis en place récemment, il fallait attendre un peu avant d’en connaître les résultats.

  La clientèle ne nous manquait que rarement maintenant et dans quelques semaines de ce train-là, je pourrais même dire que le restaurant faisait des bénéfices. Les pourboires des serveurs avaient été retenu non pas un mois comme je l’avais sottement annoncé, mais bien trois. Je leur promis qu’il n’y aurait pas de quatrième, et même si la situation pourrait l’exiger, il serait impossible de ne pas leur rendre le cadeau qu’ils m’avaient offert vu comme ils travaillaient énormément.

  Pour vous dire où j’en étais, malgré la présence de Marine qui réduisait de moitié les charges fixes de la coloc, j’étais toujours en galère, et après Cartel, c’était à elle à qui je devais des sous. Cartel, la voisine du dessous, Marine et Madame Pomme… Je ne partais pas gagnant dans la vie. Et comment faisait Marine pour payer sa propre part du loyer ? Déjà, elle avait un compte bancaire qu’elle avait fourni depuis plusieurs années et qui la soutenait ; de plus, elle s’était trouvée récemment un petit travail de serveuse dans un super restaurant. Bien pistonnée par le patron. Et contrairement à moi, elle n’aurait à venir dans le Dream Dinner que dans la soirée pour ce samedi.

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  Et moi qui pensais que les boîtes parisiennes situées dans des ruelles où ne miaulait pas un chat étaient glauques : je changeai d’avis une fois qu’Emy et moi parvinrent à rentrer dans ce taudis de Luxuria baptisé sobrement « In the White Rabbit’s Hole ». Je pouvais vous dire sans vous surprendre qu’il n’y avait pas beaucoup de lapins blancs dans ces environs. Ou au contraire, selon votre interprétation, un peu trop. Une lumière extravagante qui ne faisait que rendre plus obscure les lieux dans lesquels elle ne s’aventurait pas, une ambiance de garage revisité, une masse de monde collée qui dansait les uns contre les autres et sautait sans se soucier du pied du voisin sur le sien, des cages en flammes qui enfermaient des succubes entièrement nues et d’une peau rougeâtre à écailles dansant sauvagement avec des cris de pulsion fortement érotiques qui ne se laissaient pas recouvrir par une musique extrêmement forte dont les beats dictaient la cadence. Je me taisais sur les habits des gens, ils devaient tous venir de Delirium City. Quand Emy et moi passâmes près d’un canapé, on put clairement voir que des petites démonettes à poitrine nue, têtons fiers, passaient leur main sur le corps d’un Rêveur, je supposais, et passaient peu subtilement du torse au nombril et du nombril à sous le caleçon. Je me taisais sur le nombre de backroom qu’il y avait ou de salles privées plus respectueuses de l’intimité des partenaires.

  Une grosse fumée remplissait le milieu de la salle, certainement de la poussière de l’endroit rejeté par les mouvements ; en plus de ça, une odeur forte et désagréable emplissait les narines, celle de la sueur dégueulasse, de la pisse qui spoliait les murs ; celle du foutre ne devait pas être loin. On voyait des spectateurs au premier étage regarder ce corps immense de plusieurs corps qui bondissaient à l’unisson et se cognaient selon le rythme insupportable des enceintes magiques, de la fumée de cigare qui s’échappait des plus grosses pontes et des serveuses et des serveurs habillés dans le plus simple appareil et qui répondait sans conteste aux vulgarités que les clients leur envoyaient. Des bouteilles s’échangeaient et quelques fois dans le public, pris à fond dans le jeu, toute pudeur disparue, des gens se prenaient plus ou moins discrètement, contre le mur ou dans la foule, le cerveau lessivé par une ambiance que je qualifierais de glauque, voire délétère, et pourtant de torride. Mais torride comme peut l’être un désert noir. Je suivais Emy qui se dirigeait vers un des escaliers pour grimper :

« C’est cosy.
_ Ca… »
dit-elle en regardant une succube sortant d’une salle privée portant un cadavre nu qui avait mal « fini », « Te presse pas trop contre moi Guil, je sais pas ce qu’ils foutent dans la salle mais ça doit serrer le caleçon.
_ T’adorerais que je te presse.
_ T’as qu’une seule façon de le savoir mec, essaie. »
Sous le bruit de la musique et de la danse à-côté, difficile de savoir si c’était une invitation ou une menace ; j’optai pour un doux compromis et regardai ses fesses qui grimpaient les escaliers extrêmement raides.

  La Rocaille n’était plus, il fallait trouver un autre réseau de distribution. Vu que le groupe « élitiste » de Godland s’était mis à la recherche d’un nouveau partenaire principal, Rajaa avait lancé la guerre en mettant ses propres hommes sur le coup. On avait laissé la meilleure piste à Emy et moi, un Petit Baron avec du potentiel que Rajaa avait contacté et qu’on retrouvait maintenant, sur le premier des balcons de la boîte. Quand on arriva à l’étage, alors qu’on voyait la foule de têtes s’acharner à piétiner le sol, on repéra très vite la table qui nous attendait. La plus grande et la plus lointaine, quatre personnes nous faisaient face, soit deux barriques à gueule simiesque, un conseiller avec des lunettes en demi-lune, et le baron lui-même, une Créature à la tête disproportionnée, de petite taille avec un petit haut-de-forme qui coiffait deux cornes délicates. Malgré le grotesque de son apparence, l’expression de son visage, serrée et sérieuse, rappelait de suite qu’à Dreamland, on pouvait ressembler à une fraise tagada et se comporter en baron de la pègre – le même exemple s’appliquait parfaitement avec un bébé phoque. Le lutin fit un geste subtil du menton pour nous inviter à nous asseoir.

« Godland, les fameux. » Sa voix était rocailleuse et grinçante. Il se sentait clairement supérieur à nous. « Je vois que s’il y a bien une chose dont aient peur certains Voyageurs plus que les Habitants des Rêves, c’est le manque d’argent.
_ On a traité avec la Rocaille avant vous »
, répondit la fille sans se laisser départir. J’aurais pu deviner la réponse qui sortit sèche :
« Et ça a très mal fini pour lui.
_ Il était trop flexible pour nous, si vous voyez ce que je veux dire. On ne veut que du sérieux, de la confiance, et de l’EV.
_ Des Voyageurs extrémistes qui traitent avec des Créatures des Rêves, plus, qui les laissent rejoindre leur groupe, c’est suspicieux.
_ La mention « Fais ce qu’il te plaît » derrière « Voyageur » devrait vous avertir d’une plus grande tolérance d’esprit de notre part que ce que la plupart de Dreamland imagine »
, rétorquais-je négligemment, agacé que les doutes qu’il éprouvait pour nous prenne le pas sur la discussion, voire à terme, pèsent dans la balance des négociations et du partage du butin. Le lutin fit mine de m’avoir remarqué.
« On a un singe savant dans la place. » Il passa directement à Emy : « Une autre question avant de commencer… Juste pour savoir. Nous avons vu la gamme de prix que vous proposez ainsi que les marges que je pourrais rogner. Vous êtes payés ?
_ On a une petite récompense pour participation »
, répondit Emy prudemment, mais ses sourcils froncés n’étaient pas bon signe. Chaque mois, Godland nous fournissait une petite somme d’EV, c’était vrai, mais pas de quoi sauter au plafond.
« Je sais que vous embauchez deux mercenaires plutôt côtés, mais même en imaginant de mauvais résultats de vente… à quoi vous sert l’EV que vous gagnez ?
_ Ce sont nos affaires.
_ Et vos affaires vont devenir nos affaires, avant de m’engager, je demande à savoir. »
Emy se balança sur sa chaise et dit la vérité :
« Je n’en sais pas plus que vous, il faudrait demander ça à nos supérieurs. Je ne pense pas qu…
_ Ah. On m’a envoyé des experts, décidément. Je m’en fiche que vous ne soyez pas curieux de ce que compte faire vos supérieurs avec l’EV que vous amassez, mais comprenez bien qu’il y a des moyens plus sûrs de récolter de l’argent sans passer par la drogue, certes de façon plus modeste, mais plus sûre. Godland, selon mes estimations, doit reposer sur un tas d’EV plutôt colossal dont il ne fait rien. Je n’ai pas envie de m’impliquer dans une drôle d’histoire. »
Alors qu’Emy essayait de défendre le droit à l’économie d’un groupe sans cacher quoique ce soit de suspect, je ne pouvais m’empêcher de trouver la réflexion du dealer particulièrement pertinente, personnellement. C’était une piste à creuser. Nous n’avions pas tant de charges que ça, c’était un fait. Alors pourquoi ce besoin d’amasser autant de fric ? Juste pour assécher la concurrence ?

  Je laissais mon regard se balader dans la salle bondée et bruyante en contrebas, délaissant la discussion, me concentrant sur toute cette poussière soulevée par la danse sauvage, ou alors le balcon de l’autre côté de la pièce… et je trouvai l’anomalie. Un homme nous regardait. Une Créature des Rêves, au visage trop effilé pour être humain, et des cheveux qu’un gel quelconque rendait anarchiques. Il portait des lunettes à verres épais sur lesquelles il semblait tourner une molette incrustée dans la monture. Et il vit que je le voyais. Ohoh.

  On eut autant de réflexes l’un que l’autre : il sauta à temps vers la foule en délire en contrebas alors que la chaise sur laquelle j’étais assise se faisait catapulter à l’endroit exact où il se tenait trois dixièmes de secondes plus tôt. Je crie, tandis que la chaise détruisit et emporta une table et deux autres chaises jusqu’au mur opposé sous le choc :

« Espion ! Quatre yeux !
_ Je vise la porte d’entrée ! »
me répondit ma partenaire alors que je sautai à mon tour par-dessus la balustrade.

  Comme par magie, la foule me laissa juste assez de place pour atterrir sans causer de dommages mais se referma aussi sec autour de moi. Je tentais de me débattre vers l’entrée, je tentais de crawler les gens et essayer de voir où se cachait mon lascar dans la foule, mais je n’arrivais pas plus l’un que l’autre. Je me battais pour chaque mètre alors que les beats me clashaient à l’oreille un rythme sourd, enlevais les gens de mon chemin qui se battaient pour rester à leur place, je passais un coup d’œil par-dessus pour voir si quelqu’un faisait la même chose que moi, mais trop de monde bougeait pour que je puisse le localiser si aisément.

« Tu me prends, mon mignonnet ?
_ Non merci mademoiselle mais votre proposition est très gentille, merci. »
répondis-je sans la regarder et en évitant qu’elle ne fourre sa poitrine sur le chemin de ma tête.

  Je redoublais d’effort pour combattre cette foule qui voulait m’enfermer, j’envoyais foutre les gens qui semblaient ne pas s’apercevoir que mon but était de m’éloigner d’eux, et arrivant bientôt aux frontières de la piste de danse, alors que les têtes s’éclaircissaient et que je pouvais voir au travers, je retrouvai enfin mon espion qui s’en allait vers la sortie. Je me retournai pour voir Emy s’occuper du fuyard, les deux flingues prêts à cracher le feu, et je vis avec stupéfaction qu’un des gardes du corps du lutin, soudainement, se leva et souleva violemment la table vers la Voyageuse. Deux coups de feu retentirent mais ricochèrent dans les murs sans atteindre leur cible. Emy se débattait et cherchait à se relever, sous le meuble, mais je ne pouvais pas l’assister : j’avais une affaire toute aussi urgente. Puis, c’était une grande fille.

  Je fonçai dehors mais le gars était déjà loin ; il faudrait courir. Je sortis mon sprint le plus agressif, traversant les distances à une vitesse totalement surhumaine, mais je ne serai pas assez rapide pour l’empêcher de filer dans la ruelle qu’il visait. J’imaginais que rentrant là-dedans, il aurait de sérieuses chances de me glisser entre les doigts : il n’y avait aucune sorte de lumière, il y faisait totalement obscur, et entre les échelles, les bouches d’égoût et autres ruelles, il pourrait me semer en quelques secondes. Il eut la décence de se retourner vers moi et dans sa course, à hurler pour m’humilier :

« Tu ne me rattraperas jamais, oreilles rondes ! » Il avait certainement raison. Cependant, il rentra dans un de mes portails sans s’en rendre compte et percuta violemment le mur de gauche. Ni vu ni connu. Je vins à sa hauteur et lui répondis d’un ton grave :
« Ta gueule. »

  Je lui plaçai un pied sur le torse pour l’empêcher de bouger, et récupérai ses lunettes spéciales que je détruisis en serrant mon poing. Une chose de faite. Je me préparai à assommer mon fuyard, à défaut d’avoir une corde, mais celui-ci ne se laissa malheureusement pas faire. D’une main, il avait sorti une grosse bille ronde qu’il lança à la hauteur de mon visage ; déstabilisé par cette attaque, reculant instinctivement face à l’inconnu, il en profita pour pousser de ses deux mains ma cheville et il n’en fallut pas plus pour que je tombe à la renverse comme un gros sac. Le type se faufila sur les pavés tel un lézard avant de reprendre une position debout, je me remis sur pieds pour le courser, puis la bille exposa. Ce ne fut pas de la fumée, mais une véritable explosion dont l’onde de choc détruisit les fenêtres aux alentours et me jeta sans ménagement à vingt mètres de là, les oreilles et le visage en sang.

  Un sifflement ininterrompu d’une note se joua dans mes oreilles alors que ma vision ne me donnait que du flou. Si j’avais été de constitution normale, nul doute que j’aurais pitoyablement péri. Mon costume était déchiré, j’avais écopé de quelques blessures et mes sens jouaient au manège. Et j’avais perdu l’espion. Ah bah merci, merde. J’étais allongé sur les pavés de Luxuria, les yeux vers les étoiles, et je me remémorai que j’avais Emy en danger dans le bar que je venais de quitter. Je m’apprêtais à me lever mais la Voyageuse apparut par miracle près de moi, et je pouvais voir qu’elle aussi avait la gueule défoncée.

« Ca dort bien ?
_ Confortable.
_ Ils se sont échappés eux aussi.
_ Soirée de merde. »
Je retirai un filet de sang qui me coulait de la lèvre et me grattait le menton. On se posa tous les deux à un banc en pierre pas loin. On fit tous les deux le constat de la soirée dans notre tête et mon dieu, c’était pas brillant.
« Comme des cons, on s’est fait avoir, comme des cons !
_ Ils veulent s’en prendre à Godland ?
_ Peut-être qu’ils ont quelqu’un qui les soutient.
_ Mais qui ?
_ Je sais… pas mais… raaah, Gui, je te propose, on pense plus à rien, on fait plus rien, on attend de se réveiller, voilà. »
J’avais rien à dire à ce programme.

  On passa deux minutes à rien se dire, comme ça, juste à regarder passer les gens et leurs vies trépidantes de piéton, les étoiles scintiller et les constellations douteuses nous observer. C’était agréable en fait, ne pas réfléchir ; je n’aurais pas pu imaginer que malgré les circonstances, je puisse passer une fin de soirée presque agréable. Mes blessures eurent le temps de cicatriser, et Emy coupa brusquement le silence :

« Hé, Gui…
_ Quoi ? »
Elle avait un sourire mauvais sur le visage, en regardant mon pantalon.
« Ça te fout la trique de te prendre des explosions en pleine gueule ? » Maintenant qu’elle le disait, commentais-je mentalement en regardant mon pantalon serré. Je me réveillai trois secondes plus tard…

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… et trouvai la coupable.
« Mrwello…
_ Désolé de te réveiller, mais je me suis dit que tu aurais pas été contre si je te l’avais demandé la veille. Et tu n’as pas entendu ton réveil… »
, me chuchota Marine espiègle, avec son bras qui faisait des hauts et bas très doux. Je ne réponds rien, il n’y avait rien à répondre à ça. Eventuellement un « merci ».

  Quand je le prononçai au bout de six minutes, je déplaçai mon corps pour pouvoir l’embrasser et je lui retins légèrement le bras pour qu’elle arrête. Elle enleva rapidement son pyjama, dévoila tout le haut de son corps, ses courbes extrêmement sensuelles, ses seins généreux et deux petits mamelons provoquants, ses épaules nues et son grand cou, les quelques grains de beauté qu’elle avait. Ses bras me reposèrent sur le dos et elle s’allongea sur moi en allant chercher mes lèvres. Mon cœur s’activa largement alors que je sentais sa poitrine s’écraser contre la mienne et que je la serrai contre moi, que mes mains se baladaient partout sur son corps, d’abord dans ses cheveux, sur ses omoplates, ensuite sur ses côtes, et pour terminer sur ses cuisses et ses fesses que j’agrippai fermement et malaxai avec un plaisir immense (c’était une vision très érotique, bien évidemment, parce que je vous cachais les détails moins intéressants, comme le fait que j’essayais de virer Bourritos du lit, très discrètement, avec mon pied gauche).

  Au fur et à mesure, les embrassades et les caresses se furent plus frénétiques, nos corps bougeaient plus, on profitait de tout le lit, et à un moment, n’y pouvant plus, j’allais chercher Marine en elle. Elle répondit par une respiration plus profonde et bougea son bassin en même temps que moi, pour m’accompagner, pour augmenter le plaisir. Je regardai ses yeux, je me demandais comment on pouvait agir de façon aussi tendre et aussi brutale avec quelqu’un en même temps, je ressentais chaque centimètre carré de sa peau contre moi, sa chaleur, son électricité, tous ses mouvements, je m’entendais respirer fort, je l’entendais commencer à gémir et ça m’incitait à continuer plus fort, plus vite, nous devions être les personnes les plus proches du monde à ce moment-là – que voulez-vous, dans ces moment-là, on s’aimait si profondément. Je jouais avec sa poitrine, je l’embrassais quand je pouvais, mais tout ça devenait mécanique, mon esprit n’était focalisé que sur Marine, que sur sa beauté, sa radiance, le plaisir qu’elle ressentait (qu’elle devait ressentir), le mien propre qui bouillonnait dans toutes les parties de moi… notre complicité tendre. Il n’y avait que ça qui comptait à mes yeux à cet instant, que ça dans le monde entier, qu’elle. Il est si facile de dire à l’autre à ce moment-là qu’on l’aimait, même si c’était faux. Mais dans la transe furieuse qui nous englobait, tout était permis. On changea de position, j’allais la chercher plus loin, et le climax arriva au bout d’un moment, le plaisir se concentra dans l’aine jusqu’à devenir insoutenable et je ne pus pas me retenir plus longtemps.
On resta dans les bras de l’autre tranquillement, doucement… On aurait pu se rendormir comme si rien ne s’était passé.

  Quelques instants plus tard, le service de midi se termina par une maigre récolte par rapport aux derniers chiffres, ce qui me causa une énorme inquiétude contre laquelle Laura tenta de se battre jusqu’à ce que le soir vienne. Avant que les premières vagues de clients ne pénètrent dans le hall, le numéro de Cartel vibra dans ma poche alors que je notais sur un calepin les informations comptables dont je ferais part à Germaine lors de mon prochain message en même temps que l’avancée de mon espionnage. Généralement, je ne touchais pas aux appels de Cartel, ils étaient menaçants – j’attendais qu’elle laisse un message et que je puisse, selon l’urgence, me donner un créneau à tabler dans la semaine pour rappeler l’importune. Mais là, l’excuse d’échapper à des numéros tourbillonnants était trop belle pour ne pas la saisir. Je décrochai rapidement et lançai :

« Allo, ouais ? » Les politesses passèrent rapidement, les nouvelles aussi. La sempiternelle question de comment se passait la colocation ne loupa pas le coche, et repensant à Marine et son corps nu et frémissant de ce matin, je décidai de ne rien dire de plus que ce que j’avais déjà dit : oui, on survivait, on s’entendait bien, il n’y avait pas de souci. « Et pourquoi tu m’appelles ?
_ Il y a les Hesnay qui sont descendus à Montpellier ! »
Les pardon ? « Les Hesnay, tu sais, chez qui on allait en vacances quand on était petits ! » Oula, ça remontait à perpet’ cette histoire. « Tu sais, Judith, Jeanne et Damien. » Carrément à loin. « Judith m’a appelée pour me demander si ça m’intéressait de venir les voir mais je leur ai dit que je ne pouvais pas, je pars bientôt au Pérou. Mais je leur ai dit que ça t’intéressait de le savoir, elle serait ravie de te revoir. Je te passe son numéro ?
_ Ecoute, pourquoi pas ? »
J’avais dit ça dans le ton de la conversation, sans chercher à savoir si réellement j’allais vouloir les retrouver : j’avais un emploi du temps serré, des responsabilités, et trop d’émotions à digérer à chaque heure qui passait… mais en même temps, ça me ferait du bien de savoir ce qu’ils étaient devenus, c’était ‘toujours sympa’.

  Et puis arriva la drôle de connexion, de celle qui sort de nulle part mais éclaire votre tête avec une puissance divine, l’éclair qui fend le ciel et qui fait que tout a un sens. Damien Hesnay. Et le Damien de Godland.
L’intuition fut si violente que malgré les réserves qu’on pouvait naturellement avoir pour ce parallèle, je fus estomaqué. Bon sang de merde. Pas possible, Damien. Non, c’était pas possible. Bon dieu de foutre, non…

« Ecoute Cartel, je viens de me souvenir que j’étais très pris, passe-moi le numéro et j’essaierai de les rappeler quand je pourrais.
_ Allez, t’es pas ministre non plus.
_ Je suis pire, je suis entrepreneur dans la restauration. Je ferai mon possible, au moins parler par téléphone. »
Et pour être certain, « Tu leur as dit quelque chose sur moi ?
_ Que tu tenais un restaurant à Montpellier, je leur ai même donné l’adresse. »
Oh non…
« Okay, merci Cartel », fis-je d’une voix sèche, « Y a les clients qui viennent, je vais te laisser, on se rappelle plus tard.
_ Bisous, et bonne chance pour la soirée !
_ Bisous. »


  Je coupai la communication, envoyai mon portable à l’autre bout de la pièce, puis frappai violemment mon bureau du poing. PUTAIN ! PUTAIN DE MERDE ! Il y avait des chances, oui, que ça ne soit pas les même Damien, évidemment, mais mon éclair de lucidité était trop frappant pour avoir tort, je le savais. Je priais le dieu de la rationalité de me venir en aide, mais si c’était le même Damien… Putain de putain… Cartel, ferme ta gueule la prochaine fois. J’avais encore du temps pour gérer cette affaire, la soirée allait débuter, un problème après l’autre… Je descendis dans les cuisines, plus pâle que d’habitude, mais je contrebalançais avec une voix extrêmement forte :

« LES GENS ! ON SE PREPARE A CUISINER !!! » Puis je cherchais mon portable dans ma poche, ne le trouvai pas, remontai pour aller le chercher, fissuré.

__

« Prêt à cuisiner ? Commence par écraser ça, s’il te plaît. » Je suivis les instructions d’Alban sans dire pipette, on m’avait prévenu qu’il avait des pointes d’humeur et qu’il était perfectionniste. Un artiste de la drogue.

  Le début de la soirée avait mal commencé, évidemment, Emy et moi avions fait un rapport à Rajaa de la nuit dernière, et celui-ci avait explosé. Pas entièrement contre nous, au contraire même, on avait réagi comme il avait fallu, mais contre ce foutu lutin et son piège de Luxuria. Il a dit qu’il en parlerait aux autres chefs pour lancer une punition contre tout son réseau dans les deux jours qui vinrent. Il m’avait ensuite assigné à un autre bâtiment, à quelques kilomètres du village des Hunters, afin que j’assiste le « cuistot » de Godland. Le bâtiment en question était pour le coup juste une énorme pièce souterraine qu’on accédait dans une trappe sur une colline jaune et sans végétation, en bordure de la ville, ainsi qu’un escalier en colimaçon métallique et bruyant ; un monte-charge de belle taille permettait de faire monter et descendre des objets assez lourds

  J’avais entendu dire que c’était la branche qui comportait le moins de Voyageurs – en même temps, deux personnes seulement pouvaient assurer la production, il y avait juste besoin que quelqu’un supervise les stocks et les approvisionnements, un rôle détenu par un des grands de Godland. En attendant, un des Voyageurs ne pouvant pas venir créer la drogue pour cette nuit-ci, ce fut à moi d’endosser le rôle du remplaçant.

  La salle se situait cette fois-ci dans un vrai bunker, une petite pièce souterraine en pierre où grillaient quelques lampes typées du début du vingtième siècle. Le cuisinier m’avait accueilli avec un visage ferme, le genre qui avait traversé beaucoup trop de guerres et de problèmes – il répondait aux standards qu’on s’imaginait maintenant des ‘cookers’, soit un crâne chauve, une présence forte, et un bouc garni. En-dehors de son haut niveau d’intolérance quant aux maladresses que j’eus lors de la préparation de la drogue (bien loin des stéréotypes habituels, vu que j’avais plus l’impression de préparer des muffins qu’autre chose), il restait sympa et ouvert.

« Voilà, maintenant, tu sépares bien le bleu du blanc, utilise ça, tu utiliseras le fouet juste à-côté afin d’avoir une pâte bien épaisse, tu rajouteras en même temps du mélange ceci, à petite dose, puis tu mettras la mixture dans le plat là, et tu feras cuire à température moyenne dans le four pendant trente minutes, puis ensuite...
_ Oui ?
_ On pourra goûter voir si c’est bon. »


  Ce n’était pas si difficile que ça, vraiment, surtout que j’étais maintenant un habitué des fourneaux mais je reçus quelques réprimandes techniques du genre que je mélangeais trop fort, que je ne mettais pas assez de ça là-dedans, qu’il fallait tomber la pâte ainsi, on gardait toute l’efficacité du produit. Dès que le tout cuisait au four, il récupéra les restes du saladier, les plaçai sur deux feuilles qu’il roula, puis qu’il alluma. On se posa tous les deux sur deux chaises et je pus profiter d’une fumette onirique gratuite. La première bouchée m’incendia la gorge, mais si doucement que j’en fus étonné, comme si la fumée m’anesthésiait en même temps. Je fis mon possible pour ne pas tousser. Le mentor commenta :

« Pas terrible, mais pas mal non plus. Ca suffira pour les consommateurs en tout cas. Merci de ton aide Jesse.
_ Je ne m’appelle pas Jesse. »
Je tirai une autre bouffée, c’était la quinzième fois que je lui répondais ça. Mes deux narines bouchées par l’odeur forte de médicaments périmés qui régnaient dans la salle, je demandais pour en apprendre plus : « Tu fais quoi dans la vraie vie réelle ? Professeur de chimie ?
_ Je m’occupe de la surveillance et de l’entretien d’un zoo.
_ Ah. Et alors, ça fait quoi d’inonder le marché de drogues dans sa double vie ? »
Il tira une grimace et recracha une fumée épaisse qui s’envola vers le plafond.
« Si c’est pas moi qui le fais, c’est quelqu’un d’autre qui s’en chargera. Alors de ça à ça, c’est comme choisir entre être riche et pauvre. Je prends la première solution.
_ Pour agir contre des maux mondiaux, il paraît qu’il faut tout d’abord agir personnellement. Si chacun agit bien, alors l’humanité agit bien.
_ Et je dis que la fierté, parce que tu parles bien de fierté, tire sa puissance de son inutilité, et je ne suis pas pour l’inutilité. Ecoute Jesse… »
Il se pencha en avant sur sa chaise et me regarda de biais, caressant son bouc et prenant l’air de quelqu’un qui avait déjà trouvé toutes les réponses à ses propres doutes personnels : « Y a rien de blanc et de noir, hein, comme le Ying et le Yang, faut de tout pour faire un monde, et chacun a la liberté de choisir. Je crée, je ne force pas à consommer, ce sont les consommateurs qui se forcent à consommer, moi, je n’y suis pour rien. Si ça se trouve, l’EV dépensé en drogue permet de ne pas alimenter le commerce d’Artefacts tueurs, le temps passé par ces gars-là à consommer de l’herbe est autant de temps où il ne font pas les zouaves à-côté, à blesser ou tuer des gens, que sais-je. On ne connaît rien des conséquences, alors je préfère cuisiner et ne pas me poser de questions. Qui sait le nombre de guerres et de violence éviter par ce mini-bout de n’importe quoi », commentait-il en faisant tourner la tige fumante entre ses doigts. « Regarde juste Godland, je comprends que les Royaumes veulent notre peau, en-dehors de notre sulfureuse réputation de tape-créature onirique, mais Godland a éradiqué pas moins de cinq autres groupes extrémistes aux alentours de sa création, et une dizaine d’autres depuis, sans compter les externalités des règlements de compte, comme un réseau entier de trafics de beuh onirique tombés depuis que la Rocaille se soit foutu de notre gueule. Des fois, il vaut mieux un seul problème, un gros, mais prévisible et dont on connaît les limites, plutôt que plusieurs électrons qui foutent le boxon partout où ils passent ; les Seigneurs le savent parfaitement, et c’est peut-être pour ça qu’ils ne déploient pas tous leurs moyens pour nous arrêter : en l’état actuel, on a fait plus de bien que de mal, on ne sort pas trop de la face obscure de Dreamland.
_ Godland n’est donc pas une véritable menace malgré le bazar dans les villes et les assassinats ?
_ On peut dire ça comme ça, ce n’est que du localisé.
_ Alors peut-être que Godland pourrait devenir une menace à l’avenir, vu tous les EV que le groupe est en train d’amasser avec le trafic de drogue… »
Un petit silence eut lieu dans la salle, j’en étais allé là où je voulais aller : voir si le cuistot savait ce qu’il advenait de l’EV. Celui-ci fit un grand sourire et leva ses deux paumes en l’air :
« Tu m’as eu. » Il posa ensuite ses pognes sur ses genoux et avoua : « Je ne sais rien de l’argent, juste qu’effectivement, on doit en gagner beaucoup et que oui, les chefs veulent en faire quelque chose, c’est certain, ils cherchent de nouveaux marchés à conquérir, et de nouveaux moyens d’amasser de l’EV. L’objectif par contre, je n’en ai aucune idée. Godland est un groupe très fermé.
_ Une idée de pourquoi ce mutisme ?
_ Et bien, si des soldats arrivaient par les escaliers à cet instant précis nous arrêter, et qu’ils nous posaient la question, on ne pourrait juste rien leur répondre de concret. »
Effectivement, j’acquiesçai de la tête, argument difficilement attaquable. Par contre, merci la petite frayeur que Damien nous flanqua à tous les deux quand il déboula par les escaliers en question avec la subtilité d’un rhinocéros poursuivi par des hélicoptères.
« Alban, je peux vous emprunter Gui quelques minutes ?
_ Tu veux dire Jesse.
_ Il veut dire Gui »
, répondis-je en me levant.

  On sortit de la pièce pour profiter de l’extérieur ; je me rendis compte que la promiscuité de la salle avait bouché toute sensation d’odorat et que je redécouvrais ainsi les senteurs naturelles. De longues plaines jaunes s’étendaient devant moi et le village des chasseurs de primes s’étendaient en contrebas. Je terminai ma clope artisanale que j’écrasai contre le sol, et je sentis un léger vertige qui me fit croire qu’il s’estomperait si je prenais un autre échantillon. Damien se posa dans les herbes jaunasses et me dit :

« Rajaa t’a donné une nouvelle mission. Pour la prochaine nuit, Emy et toi, vous traquerez et abattrez Ed Free.
_ Le Ed Free ? »
Je fis très attention à mes mots à ce moment-là de la discussion, vous imaginiez bien.
« C’est plus ou moins le garde-du-corps de Fino, une des cibles à abattre de Mr. Lacroix et Mr. Lafleur. Pour le moment, il se fait très discret et dieu sait que c’est pas son genre. Vu que c’est une grande ponte de la Ligue M, il vaut mieux anticiper une éventuelle riposte et l’éliminer au plus vite. S’il décidait d’attaquer cet endroit, il pourrait faire d’énormes dégâts. Enfin bon, ce n’est pas une mission prioritaire, il faut s’occuper de notre ex-futur distributeur par exemple.
_ Ça devrait être facile de localiser un blond avec un panneau dans le dos.
_ C’est ce que je croyais, mais je n’ai pas réussi à le rejoindre en pensant à lui malgré les photos que j’ai pu trouver sur Facebook, je me suis éveillé dans notre base, comme d’habitude. Il est peut-être dans un endroit inaccessible. »
Ou alors j’étais tout proche de toi quand tu étais apparu sur Dreamland. Ou alors ma modification capillaire était suffisamment importante pour éviter qu’on ne réapparaisse sur moi ainsi. Je n’avais pas le temps de me rendre compte de l’horreur de cette nouvelle situation que Damien continuait : « Enfin, même s’il se cache, je saurais le reconnaître entre mille… » Je fis un hochement de tête en mode ‘tout à fait, tout à fait’ qui se voulait très encourageant. « … Vu que je connais un peu ce mec, je l’ai croisé plusieurs fois quand on était gosses, cette putain de coïncidence. » Boum. Damien Hesnay, ravi de te re-rencontrer donc. Mon cœur se serra énormément, et je ne savais même pas pourquoi. La vie vous jouait de ses tours. Je camouflai très vite le regard que je lui lançai derrière la poker face de Guillian. Il était temps d’avoir des couilles :
« Tu veux connaître une autre coïncidence ? J’y ai jamais fait gaffe, je le connaissais pas trop en Voyageur, mais il se trouve que j’ai un Ed Free comme patron. Je suis serveur au Dream Dinner, un resto sur Montpellier. » Le jeu commençait, le jeu de la corde raide et des bourrasques de vent terribles.
« Je suis justement à Montpellier, mec ! J’ai pris des vacances pour aller voir mon père ! » Bourrasque, bourrasque, je rectifiais : une petite tornade tropicale pour commencer. J’en oubliais même de sourire comme j’aurais dû devant cette nouvelle révélation : Damien n’était-il pas censé être mon ami ?
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MessageSujet: Re: Gods, King and Baby Seal Dim 1 Jan 2017 - 20:32
  Incroyable, c’était incroyable… Dire qu’il comptait abandonner rapidement la poursuite d’Ed Free, voilà que d’un coup, la situation venait de se débloquer pour le meilleur ! Gui était tout proche du Voyageur ! Dommage qu’il l’avait vu, certes, lors de son embauche il y avait quelques semaines, mais Ed Free avait pris des vacances depuis deux jours et ne reviendrait pas avant quelques temps.

  Damien descendit les grands escaliers en bois qu’il avait tant côtoyés quand il était petit, leur odeur le frappant de nostalgie à chaque fois comme une madeleine de Proust étirée sur deux étages. Il arriva dans une cuisine blanche qui lui fit le même effet et retrouva sa sœur, décoiffée par la nuit, en train de regarder sa tartine pour vérifier qu’elle ferait un oreiller confortable, juste au cas où.

« T’as pas passé une bonne nuit ?
_ Niop.
_ Pas de chance, j’en ai passé une excellente, faudra que je te raconte un de ces quatre. »
Un de ces quatre signifiait, quand le paternel ne serait pas présent, vu qu’il était en train de lire le journal du matin avec une tasse de café fissurée, près de la porte. Il abaissa un article passionnant sur la migration de grands oiseaux pour dire :
« Bien levé, Damien ? » Le ton était si effacé qu’il n’attendait pas de réponse, de toute façon, Damien venait d’y répondre.

  Hervé releva très vite le journal comme si les lettres imprimées camouflaient son existence. Il était peut-être la personne la plus effacée du monde, en fait, pensa son fils qui n’eut comme autre projet que de terminer rapidement ses tartines de blé pour échapper au néant que lui inspirait ce personnage. Certes, il était venu de Lyon à Montpellier pour le voir, mais il ne se voyait pas faire plus : son père était d’un gris monotone, son existence était poussière et le pire, c’est que l’intéressé le savait parfaitement mais ne cherchait pas à sortir de son trou. Il était comme un petit vieux qu’on abandonne dans sa cabane et qui ne voulait plus voir le monde… sauf que le petit vieux n’avait pas cinquante-cinq ans. Henri était ennuyeux, inintéressant, replié en lui. Il était déjà terminé.

  Damien n’avait pas manqué de remarquer que de toutes les photos qui traînaient dans cette grande maison, aucune ne montrait sa mère, alors qu’elles pullulaient avant son départ. Son père n’avait pas franchi le cap. Le Voyageur essaya de se souvenir si son père avait toujours été comme ça, dans sa jeunesse, ou s’il avait, comme tout le monde, quelques étincelles de vie dans les yeux. Maintenant qu’il était seul, il vivait dans une maison dix fois trop grande pour lui dans les abords de Montpellier, héritage de ses grands-parents, et il refusait de déménager malgré le poids des souvenirs qui y était collé – par ennui pour l’administration semblait-il, ça aurait demandé des efforts qu’Hervé se répugnait à fournir. Damien se sentait enfermé dans cette maison, comprimé, étouffé, voire vidé. L’ambiance (le karma peut-être) poisseux de son père stagnait dans toutes les pièces. Le pire, c’est qu’il n’était pas méchant, personne ne pouvait le blâmer pour ça… Mais Henri n’inspirait rien d’autre aux personnes qui l’entouraient que de l’ennui fade. Et cette maison, celle de leur enfance, s’était imprégnée de cette aura jusqu’à ressembler à une maison-témoin.

  Et puis, Montpellier vous tendait les bras, le soleil se pointait, ça donnait envie de se bouger. Damien prévint son père que Jeanne et lui ne déjeuneraient pas ici – ça ferait une excellente occasion pour voir Gui et pour échapper à un père qui ne déployait de l’énergie qu’à poser des questions sur ses enfants et leur futur d’une neutralité dignes d’un document étatique. Comment un homme pouvait-il donc avoir un esprit aussi minuscule ? Hervé dégoûtait Damien, à lui en faire tirer la langue. Et c’était tout pareil pour Jeanne, qui ne supportait pas cette platitude. Il se dépêcha d’autant plus vite de sortir, vers onze trente de l’après-midi, tirant quasiment sa sœur par le bras, et dès qu’ils franchirent la porte et qu’ils se retrouvèrent directement dans une rue toute tranquille, il lui dit :

« On va au resto aujourd’hui.
_ T’as une bonne adresse ? »
demanda avec avidité Jeanne, qui retrouvait son infernale énergie une heure post-réveil.
« Exactement. Ca concerne Dreamland. Juste que je trouve sur Google… »

  Il tapota quelques mots sur son smartphone avant que le chargement ne prépare la page. Jeanne voulait en savoir plus sur la nuit dernière mais son frère n’était que trop désireux de faire grimper le suspense. Les étoiles dans les yeux, elle n’arrêtait pas de le presser de questions jusqu’à ce qu’il crache. Il fallait la comprendre, elle-même n’était pas du tout une Voyageuse, et d’ailleurs, une infime partie d’elle se demandait toujours si son frère ne lui faisait pas une horrible et longue farce mais elle écoutait ses histoires volontiers et rêvait secrètement de pouvoir rejoindre cette secte de gens spéciaux qui cumulaient deux vies ; Damien essayait de la dissuader en lui disant que si elle parvenait à rentrer une fois dans le pays onirique, elle y finirait les pieds devant en quelques jours seulement : l’hyperactivité et la curiosité de Jeanne ne joueraient pas en sa faveur quand les débutants devaient au contraire employer la prudence et la course à pied à plusieurs dizaines de kilomètres à l’heure. Puis de toute manière, il fallait vaincre sa phobie dans un de ses rêves, et dieu savait que Jeanne n’avait aucune peur plus ou moins identifiée.

  Damien était plutôt content de savoir qu’il y avait peu de chances que sa sœur ne vienne squatter « son » territoire à lui, ça lui permettait de pouvoir lui tenir la dragée haute avec ses histoires et d’établir un lien entre eux qu’il ne voulait pas voir disparaître, égoïstement, si elle venait à voir les merveilles oniriques de ses propres yeux. Il abdiqua toutefois alors qu’ils traversaient au rouge sans faire attention aux voitures :

« Comme je te disais, mon groupe et moi devons arrêter un criminel en puissance.
_ Le bébé phoque ? Il est si méchant que ça ?
_ J’ai entendu des histoires de dés à coudre plutôt inquiétantes à son sujet. Et pour remonter jusqu’au phoque, on va remonter jusqu’au Voyageur qui le protège – tu ne devineras jamais qui c’est – et lui demander des informations.
_ Comment ?
_ Aucune idée, on avisera sur place, au moins, on avisera le dialogue. En attendant, on va retrouver un super pote à moi, Guillian, qui est serveur dans le restaurant que notre Voyageur dirige. C’est une recrue encore fraîche mais il est super puissant.
_ Il a quoi comme pouvoir ?
_ Oh, ce n’est pas si impressionnant que ça »
, répondit Damien en se grattant la tête, « Il multiplie la force de ses frappes, mais bon, c’est quelqu’un qui a le sens du combat, c’est un foutu bagarreur. Je peux pas te dire en quoi, comment je le vois, mais il a une sacrée expérience. Un gros balèze quoi.
_ Il pourrait rejoindre God Hand alors ? »
Et beh, des fois, Jeanne avait une de ces mémoires… Elle absorbait chacun de ses mots et les imprimait dans sa cervelle avec une force incroyable. Sa sœur  qui n’écoutait presque jamais généralement, mais quand elle écoutait…
« Je ne sais pas qui est le plus fort entre nous deux, et vu que je suis le plus faible de God Hand, je suis pas sûr qu’il puisse rejoindre le groupe.
_ Toi ? Tu maîtrises des séismes et des ouragans et t’es pas le plus fort ? »
Jeanne analysait comme elle le pouvait les duels oniriques mais difficile pour elle d’avoir une vision juste.
« Ca me demande du temps de préparer mon pouvoir… Et les autres sont tous très forts. Il y a le Métalleux qui est peut-être relativement faible mais je pense qu’il me surclasse quand même, personne ne sait où va son potentiel. Puis après, il y a Amélie qui a un pouvoir pratiquement invincible vu que dès qu’elle te touche, tu es pratiquement mort ; puis c’est une barbare, elle peut se battre à plein régime même couverte de sang, il y a Carnage qui est la figure la plus importante de Godland dans son ensemble, le chef spirituel… Certes, je ne l’ai jamais vu se battre mais je ne l’ai jamais vu perdre une mission non plus, il a une aura d’invincibilité, puis une confiance en soi et une folie que je ne vois personne surmonter. Il y a Carthy après, je ne l’ai jamais vu recevoir une blessure, c’est un véritable tank humain, je sais même pas si mes attaques lui feraient quelques chose. Puis après, t’as Monsieur Lafleur et Monsieur Lacroix. Eux, ce sont peut-être les éléments les plus puissants de l’organisation, et séparément s’il vous plaît. Et quand ils sont en duo, je n’imagine même pas le carnage qu’ils peuvent faire. Monsieur Lafleur réalise tous les jours des missions impossibles et Monsieur Lacroix, c’est… bah, tu vois Gui, il a le sens du combat… Bah Monsieur Lacroix, c’est encore mieux, c’est un génie. J’ai pas d’autre mot, c’est un véritable génie du combat. Je l’ai vu se battre une fois. Il a maîtrisé son duel comme personne, c’est aussi naturel pour lui de gagner que nous de marcher. » Il laissa à Jeanne quelques secondes le temps qu’elle absorbe les infos. Il lui avait déjà parlé des Voyageurs puissants qui régnaient dans les divisions, comme Emy bien évidemment, mais surtout Amanda, alors pas besoin d’en rajouter. Il continua : « Mais tu verras, Gui est super cool. Il va faire une tête quand il va nous voir, il doit m’attendre. »

__

« Bon, les gens, comme vous pouvez le voir, y a ni Marine ni Valentin pour le gros service du midi, et c’est parce que j’ai besoin de tous les gens qui connaissent l’existence de Dreamland. Il va y avoir un gars qui va rentrer ce midi et qui va venir demander Guillian, ou Gui, vous le placez sur la petite table dans le coin, près de la fenêtre, la E1, et vous me prévenez illico presto. Pour faire un résumé, je suis sur une mission onirique et lui ne sait pas que je suis Ed Free ; Ed Free est bien le patron du Dream Dinner, okay, mais il est actuellement en vacances depuis quatre jours, quatre, vous retenez, et il ne reviendra que dans un mois. En attendant ce mois, c’est Guillian qui tiendra la baraque.
_ Et Guillian, c’est qui ? »
La question à deux balles de Matthieu… Je me rendis compte ensuite que je n’avais pas précisé.
« Guillian, c’est moi. C’est une fausse identité. Je me fais passer pour Guillian, et Ed n’est pas là. Donc… » J’utilisai la machine à faire des autocollants, tapa Guillian, et sortit un petit bout de papier que j’accrochai à un badge vierge sur ma chemise violette : « … Vous m’appelez Guillian, vous m’appelez chef même, si c’est plus simple pour vous, mais vous dîtes bien qu’Ed Free n’est pas là, dommage.
_ Il est où alors ? »
demanda Sophie, qui se fit huer par un Matthieu en grande forme :
« Bah, il est ici. C’est juste qu’il s’est transformé en Guillian.
_ Merci pour ta contribution Math, très sympa. Ed sera à Paris, tout simplement. S’il demande pourquoi, vous lui direz que c’est des trucs de patron, voir sa famille peut-être, dresser des partenariats, une franchise, on s’en fout, ce sont ses trucs à lui. Voilà, c’est tout pour ça, est-ce que vous avez des questions ?
_ Ouais, patron ! »
fit Laura, « Vous ne faîtes pas quelque chose d’illégal sur Dreamland ?
_ Pfff, Laura, l’espionnage n’est pas illégal. Allez plutôt vérifier que vous avez assez de pain pour les corbeilles. Et autre question, le Crétin d’Espelette, il est bien ouvert en continu entre le midi et la soirée ?
_ Ouais !
_ Laura, c’est stratégiquement intéressant ?
_ Pour l’image de marque surtout, y a peu de monde qui viennent entre ces horaires, ça sert surtout pour prolonger les midis et avancer la soirée, pas grand-chose, y a un énorme trou qui se crée l’après-midi. J’ai déjà travaillé comme ça, mais faire des gardes, c’est pas très agréable.
_ Dur à tenir pour les serveurs ?
_ Généralement, tu fais de grands nettoyages et quand un client vient, c’est une plaie pas possible à faire les desserts et les plats soi-même. »
Il y avait matière à réflexion ici. Je me caressai le menton d’une manière qui aurait rendu fier Fino. Mon sourire dit :
« Et siiii… on invitait des gens pour remplir leur après-midi ? Un peu par-ci, par-là.
_ C’est pas très moral.
_ C’est une guerre qu’on se livre, on n’attaque pas des citoyens, mais des soldats. Puis, on leur rapporte de l’argent en même temps, je trouve que mon idée leur ait très généreuse. Matthieu, tu pourras gérer ça ? »
Que valait l’agacement d’un ou deux serveurs par rapport à la survie de mon bébé ? Plus ils bosseraient, moins ils seraient aimables, moins ils seraient aimables, plus les clients iraient dans ma poche.

  En tous les cas, les serveurs se tenaient prêts, je fonçai rejoindre la cuisine pour la préparer, et les premiers clients débarquèrent avec leur sympathique régularité. Il ne fallut pas plus longtemps pour que Simon, qui plaçait les gens aujourd’hui, m’avertisse que le client spécial était arrivé avec de la compagnie. Ce n’était pas prévu ça, mais s’ils n’étaient que deux, la E1 pouvait quand même les accueillir. Je défis mon tablier et encourageai Shana à tenir l’arrière alors que je vérifiais que mon badge était bien présent sur le pectoral gauche. Je sortis un calepin de ma poche et m’approchai de la table E1… Damien était bien là, reconnaissable entre mille, et il se trimballait une fille avec… Franchement, je l’aurais à peine reconnue mais facile de deviner qui était avec lui, j’avais l’impression qu’elle n’avait pas changé de coupes de cheveux depuis l’enfance. C’était Jeanne, sûr et certain.

  Vous savez, à cet instant, j’eus mal au cœur ; je n’avais jamais été proche de Damien, l’impression que j’avais de lui était plus oubliable qu’autre chose, le fardeau d’avoir l’aîné d’une fratrie qui ne jouait pas avec vous et qui passait son temps à se plaindre, certainement parce que l’adolescence rendait tout le monde bougon. Le revoir après tant d’années et bien m’entendre avec lui, c’était une bonne chose, c’était extrêmement bizarre mais après, prout, hein, y avait rien. Jeanne, c’était autre chose, c’était une énorme amie d’enfance, quelqu’un que j’adorais quand j’étais gosse et que j’aurais vraiment adoré revoir après tant de temps pour qu’on se dise les dernières nouvelles, c’était trop cool, c’était génial… J’aurais adoré…
Et là, non.
J’allais lui mentir comme je mentais à tout Godland. J’allais lui dire « Bonjour, je suis Guillian, on ne s’est jamais vus avant ». J’eus froid. Savoir que je faisais ça pour sauver les miches de Fino ne m’aidait pas véritablement à apaiser mes peines. C’était un sentiment horrible d’être ainsi coincé entre mes deux vies, je n’avais pas prévu que ça pourrait aller aussi loin. J’eus un goût de bile dans la bouche, et un ventre qui se tordait de tristesse. Je ressentis, en moins d’une seconde, un puissant sentiment d’injustice. Je serrai les dents, derrière les lèvres, je ne pouvais pas changer de plan. Vraiment désolé, Jeanne, j’aurais voulu qu’on se retrouve. Véritablement.
Ça, c’était bien le genre d’externalités à laquelle on pensait au dernier moment – elle en était d’autant plus cruelle.

  Ces pensées furent vites balayées par le regard de Damien qui me trouva, m’harponnant pour me ramener à la réalité, et je vous avouais que j’eus du mal à répondre à son grand sourire, ayant encore le relent nauséabond de re-rencontrer Jeanne, éliminant presque le pincement au cœur simple comme tout de revoir de vieux camarades de vacances. Je balançai une réplique vite bricolée, pas loin du mal à l’aise pour les accueillir :

« M’sieur dame, vous avez choisi ?
_ Salut Gui ! »
Damien se leva et on se checka rapidos avant qu’il ne se rassied et que sa sœur se lève à son tour pour me taper la bise. « Je te présente ma sœur, Jeanne. Jeanne, Gui, le Voyageur dont je te parlais. » Je tiquai à peine, ça, c’était quelque chose d’autre que je n’avais pas prévu. Mais avant de pouvoir calculer toutes les probabilités qu’engendraient cette déclaration, la réalité me rattrapa :
« Hé, Matthieu, tu peux redresser la table s’il te plaît ? La F1. Ça fait cinq minutes qu’elle se trimballe sans couvert.
_ Aucun souci… »
Il plissa les yeux pour lire mon nouveau badge. Tu pouvais pas être plus obvious, crétin ? « … Guillian !
_ Merci.
_ Tu savais que le patron n’était pas là ces temps-ci ?
_ Sans blague.
_ Il doit être sur Paris pour faire je ne sais quoi. »
Il m’envoya un clin d’œil appuyé qui n’eut comme réponse un visage délétère et pleine de promesses de lettres à écriture rouge et de mauvaises nouvelles. Je pointai du doigt le sujet de ma prochaine phrase :
« Ta table, Matthieu. » Raclement de gorge. « Vous avez choisi ? On tapera la discute pendant l’attente, allez. » Jeanne fut la première à demander une escalope milanaise tandis et Damien arrêta son choix sur une entrecôte. Je fis passer le message, puis revins et tirai une chaise après avoir envoyé la commande.
« Jeanne, c’est ça ? T’es aussi une Voyageuse ?
_ Ah nan, mais j’essaie !
_ Quoi ? »
, fis-je, à moitié surpris et à moitié outré. « Damien, tu parles de Dreamland à de simples Rêveurs ? » Laura passa derrière moi, l’air de rien.
« Juste à ma sœur. Je la fais chier comme ça, elle a toujours la bave aux lèvres. Dommage qu’elle ait aucune peur. » Ah ça, ça m’étonnait même pas, des souvenirs que j’avais d’elle. L’info m’arracha un sourire en coin, et Damien ne fut pas long à en venir au sujet :
« Donc le Free est pas là ?
_ Le Free ? »
demanda Jeanne innocemment, genre, ‘je ne suis pas sûr de pouvoir faire quelque chose avec cette donnée, mais sait-on jamais’. J’essayais de passer vite sur le sujet.
« Nan, en vacances. Je sais pas quand est-ce qu’il rentre, il est pas très communicatif.
_ D’autres personnes en sauraient plus ?
_ Oh, Laura peut-être, c’est son bras droit »
, dis-je ça rapidement, il y avait très de peu de chances qu’elle sache de toute manière, n’est-ce pas ? « C’est la châtain, là, avec une colo rouge, vous voyez, celle qui se rapproche…
_ Guillian, y a un monsieur qui veut voir le patron.
_ Tu lui as dit qu’il était pas là pour le moment et que c’est nous qui tournons la baraque ? »
La phrase smooth. S’ils étaient au courant qu’on les grugeait, ils en riraient de l’insistance forcée.
« Il insiste.
_ Bon, très bien, on va voir ce qu’on peut faire… »
dis-je en me levant de ma chaise. « Vous deux, mangez bien, hésitez pas à faire chier les serveurs s’il y a le moindre souci. Laura, la table est à personne, tu peux t’occuper d’eux ?
_ Aucun souci ! »
Laura était d’une finesse étonnante pour annoncer les choses, et elle avait même réussi à enlever son gimmick de langage de m’appeler Boss à chaque début de phrase. Elle était la perfection même de la perfection.

__

  Ils furent servis moins de dix minutes plus tard. Jeanne posa d’un geste rapide sa serviette sur les genoux et contempla l’assiette. Elle dit à son frère que le resto était vraiment chouette, ce qu’il approuva entièrement. Cosy comme il fallait. Par contre, la prochaine fois que Laura passait par là, son frère la héla pour lui demander :

« Sinon, est-ce que vous savez quand le patron sera là ?
_ Le patron ?
_ Gui m’a dit que vous le sauriez peut-être. »
Laura fit un drôle de visage et se rendit compte que la patate chaude était entre ses mains. Elle ne s’était pas attendue à ça, merci boss, et elle répliqua presque instantanément, la voix légèrement bredouillante :
« Je n’ai pas vraiment de nouvelle pour le moment, il ne devrait pas tarder, je pense. Enfin, dans un mois. » se souvint-elle précipitamment. « Il ne va pas tarder après un mois. Il prend de grandes vacances, il n’en a pas pris depuis la création du resto. Il y a sa coloc, Marine, qui est serveuse aussi. » Elle se rendit compte trop tard de l’énorme boulette.
« Elle est présente ?
_ Non, malheureusement. »
La responsable s’en alla, les lèvres pincées, laissant le Voyageur dans ses pensées. La coloc d’Ed… Une piste intéressante. Il pourrait au moins peut-être y trouver des photos… Les images qu’il y avait sur Facebook dataient d’il y avait quatre ans, peut-être impossibles pour le localiser au coucher dreamlandien. Et ça faisait longtemps que le DreamMag n’avait pas parlé de lui. Un bruit de fourchette tintant contre son assiette.
« Hey, Dada. Le type que tu traques, c’est Ed Free ? Avec qui on passait nos vacances ?
_ C’est bien ça. »
Il aurait voulu être plus affirmatif, mais Jeanne avait sorti sa tête des grands jours, la tête du non-contentement.
« Pour le tuer ?
_ Non ! »
Aïe, il sentit que ça ne passait pas. Il chercha ses mots et les dégaina rapidement sans chercher à savoir leur conformité vis-à-vis de la réalité. « Non, pas vraiment, je ne pense pas. Je ne veux pas. Pour le… L’interroger sur où est Fino.
_ Ah. »
Pas convaincue. Il aurait dû s’y attendre. Damien fixa son assiette, gênée :
« On va éviter de lui faire du mal, je te le promets, de toute façon, c’est un costaud. T’inquiète pas Jeanne. » Elle le pointa de sa fourchette qu’elle secoua très légèrement avec un regard perçant :
« Tu fais gaffe, hein. » Il avait oublié comme elle s’entendait bien avec lui… Elle pourrait être gênante à l’avenir, il devrait lui éviter d’en dire trop.

__

  Le mec était déjà monté au premier selon Laura, il m’attendait près du bureau. Je gravis les escaliers quatre par quatre et tombai nez-à-nez avec une personne dont la morphologie s’adaptait parfaitement à l’adjectif « Asperge » : il était très grand, portait une veste olive sombre, une couronne de cheveux courts qui entourait un crâne chauve, un nez de vautour empaffé, et de petits yeux comme savaient les tracer une vie dans l’administratif. Âgé de la cinquantaine environ, on devinait déjà l’état de sa voix : ennuyeuse et traînante. Il était en plus raide comme un piquet qu’on venait de planter, les épaules complètements tendues.

« Monsieur Free, je suppose ? » Il ne disait pas Mr. mais Monsieur. C’est important à noter. Pour l’intonation. D’ailleurs, sa voix était ennuyante oui, mais pas traînante comme je m’y attendais : on y décelait de l’énergie fière, comme s’il accomplissait un sacerdoce.
« Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?
_ Monsieur Holden, enchanté.
_ Enchanté. »
J’étais méfiant mais lui présentait tout de même ma main, qu’il regarda comme la plus grande des curiosités avant de revenir sur mon visage ; le sien d’ailleurs offrait moins d’expression faciale qu’une statue.
« Monsieur Free, vous êtes le patron de ce restaurant, moi, je suis inspecteur du travail, fin des présentations. Je suis mandaté par mes supérieurs d’Assa, pour faire une check-list – une liste, si vous préférez – de tous les soucis qui ne vont pas avec le restaurant, votreuh… Dream Dinner. » Il semblait révulsé par le nom. Il sortit un stylo comme j’ai vu d’autres sortir des dagues, et je me demandais ce qui valait une visite. Non pas que c’était étrange, tous les restaurant subissaient des visites, c’était normal… n’est-ce pas ? Mais lui semblait doté d’un professionnalisme hors-norme, qu’on pouvait retrouver chez Germaine : son génome entier devait rendre des bilans à ses cellules tous les jeudis. « Suivez-moi, commençons par l’hygiène. » Je me demandais si cette phrase n’aurait pas dû sortir de ma bouche plutôt que de la sienne, mais peu importait… tant qu’on restait en cuisine. « Le sol est fait combien de fois par jour ?
_ Nous le faisons une fois…
_ Hin, juste une. »
Il nota quelque chose sur son feuillet qu’il avait rapproché de son visage. Il scruta rapidement les consoles et les meubles et tourna bien vite sur la machine de la plonge qu’il pointa de l’arrière de son stylo : « Je sens comme une irrégularité par ici. »

  Je vous arrête tout de suite, à ce moment. Oui, il y avait une irrégularité à la plonge, depuis une semaine, on n’avait plus de produit en poudre blanche, le fournisseur allait bientôt arriver, donc effectivement, on ne nettoyait pas comme il l’aurait fallu, à cent-vingt pourcent. Sauf que le gars, là, Holden, il le savait parfaitement, c’était sûr, vu son expression et comment il était rapidement passé des comptoirs à la machine. Il venait en sachant là où il pourrait frapper. Et il ne s’en cachait même pas. Ce qui m’amenait à deux hypothèses : premièrement, Holden était invité dans mon restaurant par la bonté du rival d’en-face, je ne savais comment, et secondement… J’avais une taupe chez moi. Un espion aurait pu se faufiler et trouver effectivement de quoi me rabaisser devant un service d’inspection, mais la quantité de poudre inexistante dans la machine, pas possible, la boîte en plastoc était cachée dans la machine même et il fallait utiliser une clef pour l’ouvrir, surtout que, en plus, qu’elle soit vide ne voulait pas dire qu’elle le serait tout le temps… En clair, un de mes employés avait cafté. La colère qui monta en moi devant ce coup bas plus cette trahison me liquéfia les entrailles.

« Effectivement, pourriez-vous ouvrir la porte par ici. Oui, merci… Hum, c’est bien ce que je pensais, c’est vide. Ca lave moins bien vous savez.
_ On a eu un retard de livraison, en attendant, on lave à la main.
_ Ah bon ? Avec quel produit ? J’ai remarqué que vous aviez du Sutra Star et du Sutra 10, ces deux liquides ne font partir que 98% des bactéries.
_ C’est déjà ça. »
Holden ne fut pas d’accord vu comment il me regarda avec d’énormes yeux, et sa voix gronda soudainement :
« Est-ce que vous savez combien ça représente deux pourcent de bactéries en vie sur une assiette ? Votre but est-il de ruiner la santé de vos tables ?
_ Non, mais attendez, c…
_ C’est à cause de gens comme vous que Ebola se propage en Afrique.
_ Je vous permets pas de…
_ Les frigos ! »
Son stylo était une nouvelle fois pointé vers l’énorme porte qui menait à la chambre froide, et je me dépêchais de le suivre, car, pris d’une frénésie chevaleresque, il se dépêcha de rejoindre la porte. Il inspecta rapidement mais encore une fois, il s’arrêta pile sur le détail qui tuait : le thermomètre. « Vous lisez combien sur le thermomètre ?
_ Quatre degrés ?
_ Très bien, mais saviez-vous que c’est la limite maximale de la température ? Il suffit que les ventilations soient légèrement obstruées, qu’il fasse chaud dehors, et hop, vous dépassez d’au moins zéro virgule trois degrés la limite.
_ Mais les frigos sont complètement…
_ N’aggravez pas votre cas ! Surtout que, j’ai vu des tomates coupées ici ! Là ! »
Je suivis la direction de son doigt. Je fis d’un air agacé :
« Qu’est-ce qu’il y a avec les tomates ? Elles sont pas assez rouges ?
_ Elles sont emballées dans du film plastique, vous les avez donc déjà utilisées pour préparer quelque plat…
_ Bien vu.
_ Et quand, exactement ?
_ Pardon ?
_ Pour tous les produits qui ont été sortis, il faut absolument une étiquette permettant de connaître la date de la seconde mise en place dans le frigo. Impératif ! Il faut être fou pour ne pas y penser. »


  Ce manège ne dura pas trente minutes, ni quarante minutes, ni même une heure. Mais trois heures. Trois heures où il se dépêcha de défoncer à coups de détails tout ce qui n’allait pas dans le restaurant. Il critiqua les serviettes, les machines à laver et le produit qu’on utilisait, les stocks, le fait qu’on ne lavait pas les nouveaux verres dès qu’on les sortait du carton (wat ?), il fouilla dans les bureaux et critiqua le rangement, les feuilles d’allergène que je n’avais pas collé ici et là, plus un million d’autres détails qui remplirent une cinquantaine de feuilles de son calepin. Le service de la soirée allait commencer et je n’avais même pas eu de pause, coincé avec ce type – j’avais reçu trois sms de Damien pendant la visite de courtoisie, jusqu’à ce que, lorsque le soleil disparaissait, le fou furieux rangea tranquillement son carnet dans la poche de sa veste et annonça :

« Fiiooouu. Je dois partir organiser une brocante, je suis donc désolé de n’avoir eu à parler avec vous que des points superficiels et de ne pas avoir pu rentrer dans les détails… » Je m’en remettrai. « Je vous quitte donc, terroriste.
_ Attendez, Monsieur Holden… »
J’allais pas le laisser partir comme ça. Il s’apprêtait à pousser la porte pour s’en aller, mais je lui rétorquai plutôt : « Puis-je voir votre licence ? Une carte qui prouve que vous êtes bien un professionnel.
_ Ah. »
J’aimais ce genre d’onomatopées venant de personnes que je ne supportais pas. Il regarda partout comme si la solution à mon énigme serait inscrite sur les murs, et essaya pas très finement de s’en aller.
« Monsieur Holden !
_ Bon, bon… »
Il referma la porte et me fit face. Il regardait juste en-dessous mes yeux. « Je n’ai pas vraiment de carte professionnelle, mon cabinet m’a remercié. Ils ont critiqué mon sérieux et ma procédurerie. Les insolents… » rajouta-t-il pour lui-même.
« Ce n’est pas un mot qui existe.
_ Insolent ?
_ Non, procédurerie.
_ Cependant, je peux tout de même les appeler, Monsieur Free, ce n’est pas parce que ce n’est pas moi qui vais vous contrôler que vous serez en ordre. Tous les conseils que je vous ai donnés, les cent trente-deux plus exactement, sont absolument à prendre en compte si vous ne voulez pas qu’une descente vous soit fatale. Maintenant, si vous pouv…
_ Une autre question ! Qui vous envoie ? »
Il leva son menton d’un ton fier :
« Si vous me croyez assez fourbes pour dénoncer Mr. Lério, vous vous mettez le doigt dans l’œil. Au bon plaisir ! » Et il s’en fut dans la nuit avec sa serviette et son crâne chauve. Au moins, son sens de l’honneur était sincère.
« Tenez boss, un tablier.
_ Merci Laura.
_ Faîtes ça dans la cuisine s’il vous plaît, on a des tables d’ouvertes.
_ Evidemment. »
Les clients durent quand même m’entendre hurler, tablier dans la bouche ou pas.

  Je rentrai plutôt tôt cette nuit-là, avant minuit, où je trouvais Marine qui se préparait à aller au lit dans un pyjama gris duveteux. Elle me souhaita le bonsoir alors que je retirai mes chaussures et que je les lançai négligemment dans l’entrée. Je l’embrassai rapidement pour lui retourner le salut, et après quelques réflexions et quelques phrases échangées sur comment s’était passée notre journée respective, repartit à l’assaut de son visage tandis qu’une main s’approchait de son sein gauche. Elle me repoussa doucement en me disant que non, qu’elle était fatiguée, et gentiment qu’il y avait un restant de salade dans le frigo. Je lui demandai si la salade était étiquetée, elle ne comprit pas et se lova sous les couettes. Marre de cette journée, je me dépêchai de la rejoindre, et m’endormis quasi-instantanément… Il fallait penser à rejoindre Ed Free cette nuit-là, pas oublier…

__

  Jimbo demanda l’autorisation aux gardes de pouvoir rentrer dans la pièce où était enfermée sa sœur ; en fait, il n’attendit pas la réponse et poussa la porte tout de même sans trop faire attention à l’air gêné des deux chevaliers postés. Oliveira était toujours là, dans son tube, mais cette fois-ci, elle était parfaitement réveillée et par un dispositif magique quelconque, pouvait même parler. Il s’assied à une chaise après lui avoir sorti un bonjour très sincère et un rire :

« Tu ressembles à une précieuse bougie comme ça. »

  Oliveira le traita de quelques noms alors qu’elle regardait son frère se poser et se balancer en arrière jusqu’à ce que sa tête touche le mur blanc. Presque prudente, elle lui demanda :

« Tu fais quoi ici ? A part te foutre de ma gueule ?
_ Je te tiens compagnie, c’est tout. »
fit-il avec un sourire charmeur. Sa sœur se tut un instant.
« Tu n’es pas obligée de me suivre dans cette galère. Je me suis encore attirée des ennuis, il faut que j’assume. J’imagine que les gens qui veulent me tuer doivent être les cinq centièmes sur la liste.
_ Bahahahaha, minimum, hein ? »
Il se posa les mains derrière le crâne, le protégeant des briques froides, et il continua : « C’est pas la même galère que d’habitude, là, je le sens pas personnellement. Généralement, tout le monde veut ta peau, et maintenant, la moitié des protagonistes te veulent comme alliés. Il y a du danger cette fois-ci, du vrai de vrai. Puis ce qu’a dit l’otarie me chiffonne aussi.
_ Les voyantes qui meurent quand elles lui prédisaient les problèmes ?
_ Ouais… »
Jimbo réfléchissait. C’était ça le plus inquiétant dans l’histoire, de très loin. « Il est recherché partout par tout le monde, c’est une méthode habituelle qu’il a d’identifier les ennemis proches, et c’est la première fois que ça lui arrive. Ce qui veut dire que… » Jimbo étira les doigts de sa main gauche. « Ce qui le menace véritablement n’est ni un Voyageur… » Il baissa l’auriculaire. « … Ni une Créature des Rêves, ni un Seigneur Cauchemar… » Il baissa ensuite l’annuaire puis le majeur. Sa sœur surenchérit :
« Un Rêveur alors ?
_ Ils ne peuvent pas faire de mal ainsi. Et ceux qui ont une conscience pour te connaître ou se rappeler de Fino sont des Voyageurs. »
Il abaissa l’index.
« Un Artefact ?
_ Très rares sont ceux qui ont une conscience et non, Fino a dit une fois qu’il avait déjà réussi à provoquer l’ire d’un Artefact et que les voyantes l’avaient prévenue. »
Il abaissa le pouce, le poing était refermé. Jimbo commenta : « Aucun début d’hypothèse. Tout le monde cherche à comprendre ce qu’il se passe. Fino propose d’essayer avec d’autres voyantes mais Evan le soupçonne de vouloir appliquer cette idée par sadisme.
_ Tu ne vas pas les aider alors ? »
Il tira une cigarette de sa poche qu’il enflamma avec une allumette, et dit d’un ton doux :
« Chuis pas doué pour réfléchir. Pis, j’en connais une qui passe ses nuits enfermées dans un tube à parler à personne.
_ Ah. »
Oliveira se sentit légèrement heureuse :
« Et ben merci !
_ Et ben pas de quoi. »


  Oliveira et son frère discutèrent alors, nostalgiques, des premiers temps sur Dreamland. Oliveira, qui avait la phobie de subir toute forme de sentiment colérique ou d’énervement, avait été la dernière à vaincre sa phobie et arpenter les terres. Elle réussit à attirer son petit ami avec elle, Omar, et ils formèrent rapidement un duo pour découvrir ensembles les mystères de ce monde. Elle, une des managers du service partenariat d’une entreprise de puce électronique, et lui, fleuriste, rapprochés encore par leurs nuits, devinrent fiancés… et se séparèrent douloureusement quatre ans plus tard, sur l’initiative d’Omar. Depuis, ses pouvoirs étaient devenus incontrôlables et elle devenait une sorte de monstre dont les gens ne voulaient plus sur leur territoire. Désespérée, ce fut l’arrivée de son frère cadet, Jimbo (et de leur sœur aînée aussi, un peu avant), qui la tira de cette mauvaise passe. Phobique des contraintes, Jimbo était un artiste itinérant vivant dans une caravane et allant de festival en festival en gagnant ses revenus principalement en chantant dans la rue à des endroits spécifiques ou bien tout simplement dans le métro. Chacun de ses tatouages représentait les filles avec qui il avait passé des nuits torrides ; et le doux baiser sur une fesse droite, c’était suite après avoir essayé un mec. En tout cas, il était le seul à savoir calmer les élans de rage de sa sœur, et à l’accompagner dans ses aventures, quelques fois en l’empêchant de se faire tuer, et d’autres fois, l’empêcher qu’elle ne tue.

  Jimbo ne suivait pas toujours sa sœur, il y avait tellement de choses à faire sur Dreamland qu’il ne pouvait pas tout le temps rester avec elle la broder, mais il était pour ainsi dire la seule personne amicale qu’elle côtoyait. La retrouver embarquée dans une affaire aussi importante que celle-là, c’était nouveau… Sa sœur préférait de loin les intrigues simples : je te tue, tu me tues, par la barbichetteuh. Et c’était pareil pour Jimbo, il n’avait jamais trempé dans ce genre d’épreuves auparavant, il sentait Oliveira et lui comme des brindilles emportés dans des cours d’eau. Il demanda à un moment :

« Tu te sens prête pour demain, Jenova ?
_ Oui…
_ … Malheureusement… Je suis pas sûr d’être d’accord avec ce qu’ils vont faire de toi.
_ Jimbo, je fais ce que je veux. La chose qui en a après Fino en a après moi aussi. Et je voudrais savoir pourquoi.
_ Vous êtes deux fous furieux, il est là le lien…
_ Oui, mais ce n’était pas le cas de tous les gens de la liste, loin de là. »
Jimbo termina sa cigarette et s’en grilla une autre juste derrière.
« Bah alors, il te reste plus qu’à tout exploser. »

__

  Le bunker où l’on se réfugiait était en effervescence. Je m’étais retrouvé dans un des couloirs, et tous les Voyageurs qui s’étaient foutus dans des dortoirs pour discuter en groupe se magnaient le train, se bousculaient ; je me collais contre le mur jusqu’à ce que Salomé me fasse au passage :

« Y a le patron qu’est là ! Plus un autre membre de God Hand ! Viens dans la salle principale ! » Elle fit mine de partir, puis revins me voir : « Oh, et s’il te plaît, Gui, ferme-la. J’ai pas vu Emy mais si tu la vois, surtout à elle, fais-lui passer le message.
_ Je le prends bi… »
Mais Salomé fut avalée par l’activité du couloir, ne me laissant d’autres choix que de rejoindre la place principale où tout se jouait et où convergeait l’excitation.

  Un grand cercle se faisait, et on était loin du « parlez pas trop fort sinon je vous assomme » de Rajaa, oh non, là, c’était un silence religieux qui provoquait de l’anti-bruit. Sérieux, il y avait plus de quarante Voyageurs en tout et pour tout, et des bien sauvages hein, et pourtant, quand je toussais à cause de la poussière, je ressentis un sentiment de culpabilité. Au centre du cercle se tenait celui dont on m’avait rabâché les oreilles, le seul membre faisant partie des chefs de Godland ET de God Hand, soit le représentant des deux groupes les plus importants de l’organisation, et ouais, ils n’arrêtaient pas de dire qu’ils n’avaient pas de chefs bien précis, mais j’étais pas dupe, quand Salomé avait parlé de lui, elle l’avait nommée le patron. Puis y avait le fait que tous les Voyageurs se taisent complètement ou respectueusement, puis le fait que le type au centre savait parfaitement quelle était sa place parmi les gens : au-dessus. Juste : au-dessus.

  Carnage dégageait une aura bien particulière, et je ne parlais pas de l’énergie de Voyageurs, non, je parlais d’une aura totalement naturelle qui me faisait craindre le pire. C’était une bête sauvage, il avait un charisme de bête sauvage, et une peau d’homme. Chauve, stature athlétique, tatoué de partout et de partout, notamment dans les yeux, ses yeux étaient une arme redoutable qui s’exprimaient à sa place : tatoués, j’y sentais dedans une flamme folle qui pouvait s’enrager à tous les instants. C’était un puissant Voyageur, aucun doute là-dessus, mais en plus, il le savait. Autorité naturelle, menton haut, yeux flamboyants, corps à l’aise, semblait intouchable, vous faisait vous agenouiller quand il s’approchait de trop près : Carnage était le mâle alpha de Godland. Et comme son organisation, on hésitait à savoir si c’est la discipline qui dominait la brutalité, ou l’inverse. Il s’exprima d’une voix forte transpirant l’assurance… et un brin de frondeur :

« Camarades ! Vous savez tous pourquoi je suis là. Il y a deux nuits de ça, un de nos potentiels partenaires nous a lâchement trahis, nous prenant pour une brochette d’idiots et crachant à la face de Godland ! Malheureusement pour lui, nous avons rapidement trouvé où il se cachait. Demain soir, quinze d’entre vous, plus quinze membres de l’autre équipe, partiront nous venger. » Ohoh, c’était la première fois que j’entendais parler d’une opération entre les deux grands groupes de Godland ; ça allait mal tourner cette connerie, je le sentais. D’ailleurs, j’étais pas dupe, tout le monde aurait chuchoté si Carnage n’intimait pas le silence. « Je veux de l’efficacité ! Je veux de la vengeance ! Et je ne veux aucun problème. Parmi les quinze, Rajaa fera partie de la bande, ainsi que moi-même, le Métalleux, et les deux frères. » Ouaoh, ça allait être une opération énorme. « Rajaa, tu avais des hommes à me conseiller ? » Notre chef s’avança dans le cercle avec Carnage et lui parla presque d’égal à égal… presque.
« J’propose mes meilleurs gars. Il y a Emy, Damien, Gui, puis Léo, qui assurera les secours. » Carnage répondit aussitôt après un mouvement du menton pour informer que c’était enregistré :
« D’accord pour Emy, Gui et Léo. Par contre, Damien restera ici.
_ Quoi ? »
C’était la voix de Damien qui venait de percer le silence de la foule. Les têtes se tournèrent vers le Voyageur alors que celui-ci brisait le premier rang pour aller à son tour dans le cercle ; son « quoi » avait un ton insolent, et je sentais que ce n’était pas bon. D’ailleurs, les Voyageurs les plus proches de lui essayaient de le retenir, de l’empêcher de provoquer une connerie. Carnage l’observa d’un visage neutre, mais terriblement fixe. Je ne savais pas si je devais intervenir ou non. Quelques chuchotis s’éteignirent et Damien reprit : « Je peux savoir pourquoi on me fout tout le temps de côté pour les grandes manœuvres ? On me donne à peine des missions, et je suis de God Hand ! Pourquoi je dois rester terré ici alors que je serais bien plus utile là-bas ?
_ Damien… »
dit Carnage d’une voix qui ne trahissait ni émotion, ni envie de réplique, « … Je l’ai décidé ainsi. Tu respectes la décision.
_ Ca fait mille fois que je la respecte, la décision ! Ma plus grosse mission pour le moment, c’était de foutre le saccage à Resting City, ou des assassinats simples, où je devais rester caché !
_ Tu es une unité spécia…
_ Je suis fort, merde ! Donnez-moi plus de missions, je vous décevrai pas ! »
Il avait même coupé la parole à Carnage, celui-ci avait sa prochaine syllabe gelée dans la bouche. Il la cracha et opta pour un ton bien plus froid :
« Damien, approche. » Celui-ci fut obligé de s’exécuter face aux yeux de Carnage. Il avança, mais maintenant, il avait peur. « Agenouille-toi devant moi. » Oh mon dieu, il allait se passer un sale truc, merde, je le sentais pas, l’ambiance de la pièce était devenue glaciale. Je tentais de m’avancer à mon tour, mais anticipant mon mouvement, une main (celle de Salomé à-côté de moi) me retint fermement de ne pas agir.

 Carnage posa ses mains sur les joues de Damien, doucement, sans cesser de le regarder. Puis avec ses deux pouces…
D’un geste précis et extrêmement rapide, lui creva les yeux.

  La salle entière reste pétrifiée alors que Damien peine à comprendre ce qui s’est passé et se mette à tomber sur le sol puis à hurler. Du sang gouttait sur le sol et ses vêtements alors que ses deux mains se portaient sur ses yeux abîmés. Je détournai le regard de son corps gémissant, puis Carnage nous ordonna de nous disperser. Il tourna les talons et s’en fut avec Rajaa dans le bureau de ce dernier, alors que personne n’osa toucher Damien pour l’aider à se relever, préférant partir dehors ou dans les couloirs plus profonds du bunker. Je m’avançai déjà vers lui, mais quelqu’un m’arrêta :

« WOOOoooOOOOh ! Je ferais pas ça si j’étais toi, galandrin ! » Le Métalleux ne portait pas son surnom au hasard : longs cheveux noirs, barbe de deux jours, force vitale qu’il devait dépenser en pogo divers, tee-shirt noir, et surtout un ton de voix hurlé loin d’être naturel qui devait lui racler la gorge constamment. Ton de voix doté presque d’un accent aristocratique ; ce type serait capable de prendre son whisky dans une petite tasse à café. Lunettes, menton puissant, visage très expressif, c’était la première fois que je voyais un phénomène de son espèce. Ça m’arrêta net alors que j’avais été prêt de pousser le corps du gars pour me frayer un chemin jusqu’à Damien. Je répliquai au moins :
« C’est un pote en galère, j’ai le droit de l’aider.
_ Mais bien sûr ! Sauf si c’est Carnage qui a appliqué la sentence, dans ce cas… Tu t’évapores. Pffiiuut. »
Mouvement de bras vers l’autre côté de la salle. « Comme le reste.
_ Mais pourquoi ?
_ Barf ! Culture organisationnelle, symbole, je ne sais quoi, tout le maltar ! On évite juste de faire du bruit derrière Carnage, c’est tout, au risque de se faire creuser un tunnel entre son anus et le second trou de balle qu’il aurait fait. »
Derrière lui, Damien ne faisait maintenant plus que gémir sur le sol… Encourageant. Le Métalleux, voyant que j’hésitais, me prit par l’épaule et m’amena de force à l’extérieur :
« Dis-moi ton blaze, Hitman.
_ Je m’appelle Gui.
_ Han ! Gui… ! T’étais pas voulu ? Ahah ! »
se mit-il à rire comme un barjot.
« Oui, pour Guillian. M’enfin, bref, tu participeras à l’attaque de demain ?
_ Bouahaha… !!! »
continua-t-il sans même m’écouter. « L’autre, hein, il s’appelle Gui ! Nan mais sérieux ?! »

__

« Boss, y a Monsieur Holden qui a appelé dix-huit fois en l’espace de dix minutes pour laisser le même message, à savoir, est-ce que vous avez corrigé tous les points de détail que vous avez vu ensembles ?
_ Mais on s’est pas vus hier ? »
Le regard de Laura répondit à sa place, et je poussai un soupir d’exaspération alors que je nettoyais les vitres du restaurant, repérant les tâches grâce aux rayons du soleil naissant. « Je sais pas où est-ce que le Divin d’Espelette a trouvé ce gus, mais c’est une sacrée épine.
_ Steeve propose qu’on brûle sa maison.
_ Si seulement il pouvait penser à brûler ses steaks aussi, on a eu cinq retours rien que hier parce que les viandes étaient bleues. »
Voici un trait caractéristique que j’avais hérité de l’inconscience collective patronale : déformer toutes les phrases pour en faire des commentaires négatifs sur mes employés. J’étais devenu très bon à ce jeu, j’avais été récompensé de quelques rides paternelles.

  Je finis le grand nettoyage du matin alors que le service s’apprêtait à arriver. J’étais derrière à manger des frites, assis sur une caisse qui contenait autrefois une trentaine de bouteilles de coca-cola, et je faisais en même temps les plannings pour la semaine prochaine, savoir quelle personne allait occuper quel poste à quels horaires. Je réfléchissais aussi à comment m’occuper de toutes les normes rapidement, efficacement, avant que ne s’abatte le jugement divin de Mr. Holden (ou plutôt, de ses amis), et aussi éventuellement, à contrattaquer sur le Divin d’Espelette, en attendant que Matthieu envoie des gens à déjeuner à seize heures chez eux. Je savais bien que ce n’était pas très moral d’agir ainsi, oui, évidemment, d’aller faire chier les employés qui cherchaient juste à prendre une pause durant l’après-midi malgré tous les nettoyages qu’ils avaient à faire, mais éh, déjà que les jeunes entrepreneurs se faisaient bouffer, alors si en plus je devais faire preuve de gentillesse…

  La journée se passa cependant sans accroc, ni solution trouvée pour résoudre cette épée de Damoclès aux conséquences encore inconnues. Je profitais de la journée pour appeler Damien et savoir s’il allait bien, et prendre aussi des nouvelles de sa sœur et poser quelques questions sur elle (je cherchais à ne pas jouer au mec intéressé par le boule de Jeanne, mais je voulais au moins savoir ce qu’elle était advenue d’elle durant ces années). Restant évasif, il resta évasif à son tour, mais j’appris d’elle qu’elle était une personne engagée dans le combat contre l’environnement et autres lobbys alternatifs, qu’elle était une excellente écrivaine dont le recueil de nouvelles était en passe d’être éditée, et qu’elle avait fait des études de botanique à moitié sérieuses et abandonnée vers la fin pour se concentrer sur des études de littérature afin de devenir libraire. A part Jeanne et mon humeur qui s’améliorait au fur et à mesure des bonnes nouvelles que j’apprenais d’elle (la petite fille tapageuse était devenue une femme endurcie. Et tapageuse), Damien me remercia pour avoir pris de ses nouvelles concernant la veille, et ce qui m’énervait, ce fut qu’il regrettait à moitié son geste. Je voulais dire, c’était un acte de courage qu’il avait fait, mais il rétorquait blablabla, fallait pas chier Carnage, blablabla. Carnage était la clef de voûte de Godland, puis ça ne faisait pas si mal sur Dreamland blablabla (putain, mais c’était un vénèr’ ce Carnage, pour faire plier Damien, qui manquait pas de volonté). A défaut d’être officiellement le chef, il fallait maintenant connaître son vrai nom, ça m’aiderait beaucoup pour l’enquête.

Je dû passer aussi un autre coup de fil après le service de midi qui concernait Cartel. Parce que vu que cette blondasse les avait prévenus que j’étais sur Montpellier, j’imaginais qu’ils allaient la rappeler pour lui dire qu’il y avait erreur sur la marchandise. Je fermais le téléphone avant que mon téléphone ne trouve le signal du sien. Il était plus logique que ce fut elle qui m’appelait du coup (ce qu’elle fit de toute façon deux heures plus tard). Civilités échangées :

« Et donc, t’es sur Paris et tu ne me préviens même pas ? » Voilà, elle était déjà au courant. Et là, hop, j’avais prévu la réponse qui sortit toute faite de ma bouche :
« Nan, je ne suis pas sur Paris, j’ai dit ça pour grossir les traits. En réalité, je suis à Lamotte-Beuvron, c’est à plus d’une heure au sud de Paris. Je réfléchis à une franchise avec un partenaire.
_ A Lamotte-Beuvron ?
_ Non, évidemment pas, plus proche de Paris, mais lui-même actuellement est à Lamotte.
_ Et qui est cette personne ?
_ Un ancien ami que j’avais perdu de vue, mais tu ne connais pas. J’ai oublié de t’en parler, mais bon, avec tous les problèmes, toutes les charges, j’ai du mal à tout retenir. Maintenant, je te laisse, on pourra se rappeler plus tard si tu veux, mais là, y a du taff. Inspecteur du travail à rappeler, etc. t’imagines bien. Ciao !
_ Ciao, Ed. Tu viendras me voir sur Paris ?
_ Si j’ai du temps, avec grand plaisir ! »
J’étais presque sincère.

  Grenade regoupillée, maintenant que ma sœur terrible était hors-jeu, je pouvais maintenant avoir l’esprit tranquille. Mon portable vibra. SMS de Cartel :
« J’ai oublié de te dire, j’ai passé ton numéro à Mr. Hesnay, lui habite toujours à Montpellier, il t’appellera pour que vous vous voyez, ça lui ferait très plaisir. »
« Merci. »


Elle s’arrête jamais, elle a contacté combien de personnes ? Je passais outre et je rentrais chez moi, c’était une demi-journée de pause que je m’étais donné afin de pouvoir évacuer un peu dans la semaine. Marine n’était pas là, elle était serveuse exceptionnellement ce soir (elle et Valentin n’étant pas Voyageurs, tant que Damien serait à Montpellier, même pas une dizaine de jours, ils ne devaient pas faire de services sans compromettre ma couverture – je leur avais donné des vacances mais Marine avait réussi à raquer trois soirs que je n’avais pu lui refuser, faute de serveurs disponibles). J’en profitais pour faire des câlins à Bourritos. Et respirer très fort aussi… Entre Damien, Godland qui s’agitait, Jeanne que je retrouvais, les mensonges que je tissais ici et là à tout le monde, c’était une période un peu dense de ma vie. Mon chat par contre, ne partageait pas mon enthousiasme, et il essaya de s’endormir malgré mes caresses. Mais au vu de ses gestes et de son regard fatigué… Il donnait l’impression de faire une rechute. De peur de la diagnostiquer plus sûrement, je m’enfuis vers mon ordinateur et priai qu’il était juste un peu patraque mais qu’il n’y avait rien de grave.

  Vers minuit, Marine était revenue et se dépêcha de prendre une douche pour se débarrasser de la sueur du soir. Une fois ressortie en bâillant, avec seulement son bas de pyjama gris, elle se positionna derrière moi qui regardais les dernières nouveautés sur Facebook après voir terminé le film « L’arnaque » en noir et blanc. Ses deux mains se positionnaient sur mes épaules qu’elle essaya de masser :

« T’es complètement tendu.
_ Des problèmes partout. »
Une de mes mains, alors que je me retournais à moitié, se posa sur sa cuisse que je commençais doucement à caresser en pressant, avant de me relever pour chercher ses lèvres. Elle accepta le baiser, mais ayant lu ce que j’avais en tête en décryptant mes pupilles, elle me repoussa tranquillement par les épaules et me rassied sur la chaise.
« Tatata, Ed, j’ai pas envie de faire l’amour quand t’es soucieux comme ça. Dis-moi ce qui va pas. » Je soupirai, très déçu et dis :
« Ah ah, sans blague. Avec toutes les merdes qui arrivent, là, comme l’inspecteur du travail. J’ai des tonnes de détail à gérer maintenant pour éviter la fermeture du restaurant.
_ Ouais, tu m’en avais parlé. »
Pis je t’avais pas parlé de Dreamland qui foutait le boxon à Montpellier, des yeux crevés de Damien ni du ‘raid’ ce soir contre un affreux gnome dealer ? Ça me tracasse légèrement ça aussi.
« Ce sont ces connards d’en-face là, l’Espelette, qui me l’ont foutu sur le dos !
_ Eeeeed, tu te caaalmes. »
me souffla-t-elle doucement tandis que ses mains jouaient sur mes omoplates. Je tordis ma nuque vers le haut pour voir un peu son visage et ses cheveux rouges, qui me chatouillaient les épaules, et elle en profita pour m’embrasser le front. J’essayais de lui obéir alors qu’elle me disait : « Ce Holden a été envoyé par le rival, très bien. Tu sais qu’en arts martiaux, le but est de retourner la force de ses adversaires contre eux.
_ Tu me suggères de leur envoyer Holden pour qu’ils les inspectent ?
_ Encore mieux. Tu as envie de quelqu’un qui s’occupe de tous ces détails ?
_ Oui.
_ Et Holden s’est fait virer de son cabinet ?
_ Oui. Non, attends… Hors de qu… »
Dans ma tête, je résume, ça fit : hors de qu…elle idée brillante. Je me levai et sortis de mon sac la carte qu’il m’avait passé hier avec ses coordonnées. Bingo. Il y avait une adresse mail, un numéro (rayé, son vrai numéro était rajouté en-dessous au stylo, ça devait être une carte de son ancienne boîte). On faisait de bons chiffres maintenant, je pouvais me permettre de le prendre à mi-temps, contrat temps partiel. Holden. C’était ça, la solution ! « T’es une génie, Marine.
_ Mais je sais. »


  Baiser humide, puis elle se fit à dîner rapidement des légumes à la poêle plus un morceau de steak. Ca faisait longtemps que j’avais déjà graillé mais je restais près d’elle à lui parler, adossé au comptoir de la cuisine ; je me sentais bien avec Marine, tous les tracas du quotidien ne valaient rien près d’elle. Je me demandais même s’il n’était pas temps d’officialiser sérieusement notre relation : plus les journées passaient, plus elle occupait mon esprit, moins j’arrivais à me détacher d’elle et la voir comme une simple amie ‘plus plus’. Ça me travaillait de plus en plus, mais je ne savais comment le lui dire sans paraître gauche. Je lui demandais aussi si tout s’était bien passé au Dream Dinner.

« Le service était normal, y avait pas de souci. Y a juste Sophie qui a fait une énorme bourde dans les commandes, ça a ralenti tout le monde, mais à part ça… Ah si, y a un mec qui m’a donné son numéro sur l’addition, je trouve ça chou. Pour une fois que c’est pas un vieux beauf.
_ Oh, et tu vas le rappeler ? »
C’était plus de l’humour qu’autre chose, sachez-le. J’avais un grand sourire sur mes lèvres, assuré, je lui tendais presque la perche pour qu’elle me rende jaloux.
« Je sais pas, peut-être. » A elle de sourire. « Il s’appelait Damien, il était mignon, grand brun. » Mon sourire s’effaça si vite qu’on aurait pu entendre le vent bouger.

Petit connard. Comment t’avais su ? Matthieu ? Sophie ? La situation devenait trop dangereuse, Damien était allé chercher plus d’infos sur moi et il passait par ma coloc. Vu qu’il semblait n’avoir posé aucune question, c’est qu’il avait choisi une approche à plus long terme : la séduction ? Alors là, nan, Damien, certainement pas.

  Je refoulais évidemment mes sentiments à Marine, je n’avais aucun droit de propriété sur une personne célibataire avec qui je partageais l’appartement et la couche seulement. Cependant, le poignard visait mon cœur et il ne s’en rendait même pas compte. Je me couchais tôt après avoir réduit le chauffage vu que ces jours-ci avaient grandement augmenté le mercure, non seulement pour être certain de participer à l’attaque du lutin en utilisant le « plot » de la dernière fois, mais aussi parce que j’étais devenu bougon et légèrement colérique. Dommage que je ne voie pas Damien cette nuit-là, il était consigné dans le bunker. Mais il faudrait trouver un moyen d’empêcher Marine et lui de se rencontrer et discuter plus longtemps. Pour sauver mon humeur dans le monde réel, et survivre sur Dreamland.
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MessageSujet: Re: Gods, King and Baby Seal Dim 1 Jan 2017 - 22:04
9/ SNAKES ON THE FLYING JAR





Mon ventre grondait encore contre Damien quand j’arrivais dans la vaste Kazinopolis, animée de cent mille néons qui rivalisaient avec la voûte céleste. Je retrouvais une trentaine de Voyageurs dans une grande ruelle sombre qui cachait aux simples passants le rassemblement de Godland. Carnage était le premier présent et il nous demanda de ne pas faire de bruit en attendant les derniers arrivés. Emy n’était pas encore là mais je voyais Léo et Rajaa qui parlaient avec d’autres membres de notre section de ‘voyous’. Quand le patron me vit, il me demanda à me parler plus loin au regard des oreilles indiscrètes. Je pris presque peur d’être pris à part comme ça par Carnage, mais la raison du tête-à-tête fut beaucoup moins grave que je ne l’aurais pensé :

« Tu t’appelles Gui, toi. » Ses mots clouaient aussi bien qu’une poigne ferme, et pourtant, il était légèrement plus petit que moi. Il fit tourner sa langue dans sa bouche avant de continuer, sa pose et sa prose semblant aussi solides qu’un roc. Sa voix était rocailleuse justement, comme ça, de près, ça devait être un grand fumeur dans la vie réelle : « Je te remercie d’avoir rejoint Godland déjà, c’est rare d’avoir des Voyageurs qui se battent comme toi et qui sont aussi impliqués. Enfin, t’es l’ami de Damien ?
_ Ouais…
_ Chuis désolé pour ce que je lui ai fait la nuit dernière. »
Il n’y avait pas une once de sentiment dans sa voix grave, mais j’y sentais toutefois de la sincérité. Ses yeux noirs tatoués chantaient le même ton. Je cherchai l’embrouille quand même, sur mes gardes. « C’était ni contre lui, ni pour faire un exemple, c’est un excellent Voyageur, et je prends aucun plaisir à attaquer mes gars.
_ Vous n’avez pas à vous justifier.
_ Tutoie-moi, je m’en remettrai. Et si, faut se justifier. Godland est un bon mélange entre la flexibilité et l’efficacité : des chefs donnent des missions à d’autres, oui, mais ils leur donnent en même temps toute la responsabilité de la réussite de la mission, ainsi que la liberté de l’accomplir comme ils l’entendent, c’est un bon deal. Et aucun chef doit avoir la grosse tête, c’est plus un médiateur qu’un patron. Et dans le cas de missions comme celle-ci, très importantes, il faut que les membres du groupe acceptent de sacrifier leur liberté quelques temps pour l’efficacité. Vu que c’est une des rares démonstrations d’autorité où les chefs doivent se présenter comme tels, et que du laxisme aurait de trop grandes conséquences à court et long terme, alors il faut filer droit pour cette fois-ci.
_ C’est noté.
_ C’est chouette. »
Il me cogne un peu l’épaule et me balance un sourire : « Dans moins d’une heure, la baston sera générale. Je t’interdis de te faire tuer, Gui.
_ Vous allez me crever les yeux sinon ? »
fis-je dans une tentative amicale de rapprochement avec la ponte.
« Laxisme zéro ! », fit-il d’un ton affirmatif, mais moqueur, et il se retourna pour parler un peu avec Rajaa.

Même pas besoin de me retourner pour reconnaître l’odeur de Monsieur Lafleur qui venait de derrière moi ; je ne savais pas si le vent pouvait charrier ainsi sa putréfaction mais j’étais persuadé qu’elle était tellement vaste et avancée qu’elle possédait ses propres courants aériens. Monsieur Lacroix le secondait, toujours vêtu d’une grande veste rouge et d’un air concentré et goguenard à la fois (il était très fort – très grand aussi, il me dépassait bien d’une demi-tête). Ils étaient aussi en pleine discussion :

« Je pense qu’on peut y arriver.
_ Il faut qu’on ait de la chance, et un bon terrain.
_ Mais non, ça se fait quand même. »
Je leur demandai de quoi il parlait, et Lacroix me répondit : « Carnage a dit que mon frère et moi ne rentrerions pas dans le building. On s’occupera des renforts ennemis, on sait où ils sont situés grâce à Satou, ils attendent qu’on attaque.
_ Ils sont une centaine, et on n’est pas sûrs d’y arriver.
_ Ouah, vous auriez besoin de renforts ? »
répliquais-je. Les deux se regardèrent et haussèrent les épaules. Monsieur Lacroix eut une moue amusée alors qu’il me considérait :
« Désolé, on a mal expliqué : on n’est pas sûrs d’y arriver en moins de cinq secondes. Moi, je pense que si personnellement, mais Monsieur Lafleur est plus critique. Dès qu’on se sera occupés d’eux, on retiendra éventuellement la milice qui devrait arriver. » Ah ouais, ils frimaient pas mal, les deux. Jacob et moi, peut-être qu’on pourrait en étaler pas loin d’une vingtaine en moins de cinq secondes. Eux, c’était une petite centaine… Il faudrait faire des recherches plus approfondies sur eux, on ne savait jamais…

Je saluai Emy une fois qu’elle fut arrivée, elle était actuellement la dernière, elle s’excusait platement, puis enfin, Carnage nous fit le dernier briefing : nous étions trente-trois Voyageurs en tout (j’avais reperé dans le tas la pouffiasse punkette et sa blonde dégénérée, les deux qui avaient quasiment agressé Emy il y avait très longtemps de ça), quinze Voyageurs de chaque section de bagarreur, plus les deux mercenaires, plus Carnage lui-même ; Monsieur Lacroix et Monsieur Lafleur s’occuperaient des renforts du Petit Baron qui étaient en train d’attendre, une rue plus loin du plus grand building que les autres prendront d’assaut. Le gratte-ciel visé était un casino géant du nom de Quinte Flush Impériale dont la cible était le directeur (le petit lutin que nous avions croisés Emy et moi).

On n’avait aucune connaissance des lieux, alors ce qu’il fallait faire, c’était se diviser une fois rentrés à l’intérieur pour couvrir le plus de terrain possible, n’attaquer que contre des agresseurs, et faire sa fête au petit malin, puis déguerpir dès que c’était fait. Ça n’avait rien d’une opération militaire, c’était juste un raid sauvage, anarchique, sans aucun moyen de communiquer. C’était dangereux. Je me rendis compte que j’adorais le plan, et que je n’avais qu’une hâte : foncer dans le tas. Nan, vraiment, c’était jouissif de se dire : on est trente-trois, on va sprinter, on va foutre du grabuge, y aurait du danger, faudrait se passer les infos de bouche à oreille en beuglant, aucun ordre sinon remplir l’objectif, puis après, terminé, on fuit, on se planque. Ça serait encore mieux que la scène de carnage à Delirium City… J’avais le cœur qui battait. On se tint en position. Vu qu’Emy était près de moi, j’en profitais pour la narguer sur son retard :

« Tu te toucheras le matin la prochaine fois.
_ Ca a pris plus long que prévu : j’avais essayé de penser à toi, mais ça m’a pas fait grand effet.
_ Fermez-là les deux… »
se désespéra Léo juste derrière nous, certainement las de notre humour vulgos qu’on s’envoyait à la gueule dès qu’on se voyait. On patienta alors tous dans le silence, dans la ruelle, et quand il y eut moins de passant, Carnage se tourna et déclara solennellement, d’une voix à péter le charisme :
« Le dernier arrivé fera la toilette à Monsieur Lafleur. »




Ce fut le signal de départ, tout le monde fonça à travers la place pour rejoindre la Quinte Flush Impériale, dans une charge ravageuse qui n’admettait autre trajectoire que la ligne droite. Tous les habitants se poussèrent pour laisser passer trente Voyageurs qui déboulaient à grande vitesse ; les plus prévenants se dépêchèrent même de chercher la police car ce n’était en aucun cas normal. Nous ne faisions cependant aucun bruit (à savoir, hurler comme des déments même si la scène aurait eu du cachet), et ce fut la même chose quand Rajaa lança une boule de flammes violettes qui déchiqueta la porte d’entrée afin que nous puissions passer rapidement sans s’emmerder avec le portillon. Plusieurs joueurs du casino se mirent à hurler dans la grande pièce principale tapissée de moquette dorée quand on débarqua tel un troupeau de gnous, mais voyant qu’ils n’étaient pas les cibles, hurlèrent moins forts, nous regardaient avec curiosité et commençaient sagement à partir sans panique, mais en trottant tout de même. Quelques gardes tentèrent de nous barrer la route, mais avec tous ces Voyageurs sur eux, la question était plutôt de savoir qui se ferait massacrer en premier.

Rajaa et Carnage nous donnèrent des ordres afin de nous aider à progresser : le groupe se séparait vers la gauche, vers la droite, et surtout, on devait massivement grimper les escaliers car les bureaux étaient en-haut.

Se passa alors une course fantastique où l’adrénaline, malgré le fait qu’il n’y ait pas de dangers, devenait reine : les Voyageurs de Godland se séparèrent les uns après les autres selon les bifurcations, les envies et les escaliers, et le groupe de trente-et-un fut rapidement découpé en plusieurs petits noyaux qui se séparaient encore et encore. Resté avec Emy et Léo, on défonçait les portes à grands coups de pied avant de continuer dans le couloir, on fouillait rapidement les pièces, on allait ici, on allait là, on continuait à monter, on croisait d’autres personnes, puis Léo partit vers la gauche, nous laissant seuls Emy et moi pour gérer un couloir administratif qu’on détruisit intégralement à coups de tatanes pour repérer notre cible. On était vraiment comme des gosses, on réalisait ce vieux fantasme de foncer dans de longs couloirs silencieux, typiques des hôtels, en foutant le bazar qu’on voulait.

« Hé Gui ! Je vais monter ici !
_ Te perds pas surtout !
_ Et toi, pleure pas, tout seul ! »


__

Ils étaient extrêmement nombreux, prêts à se battre. Ils étaient les hommes du Petit Baron, ses lieutenants quelques fois, ainsi que des mercenaires. En bande dans une place toute proche de la Quinte Flush, ils furent rapidement prévenus que Godland avait pénétré dans la tour. Mais avant qu’ils aient pu faire le moindre mouvement, sinon de relayer l’information, deux personnes apparurent, clairement pour les empêcher de manœuvrer : il y avait un Voyageur confiant, un cigare dans la bouche, ainsi qu’une Créature des Rêves qui aurait rendu les momies esthétiques. Le premier se mit à leur parler :

« Est-ce que tous les renforts sont là ? Nan, y en a cachés par ici, là ? Okay, super. Monsieur Lafleur, si vous le voulez bien… » Monsieur Lafleur cliqua sur une montre à gousset qui sortait des ruines de sa veste, à peine surpris que son frère le vouvoie : ça donnait une certaine prestance à leur duo.

__

Dix minutes de chambardement extrêmement denses et rapides passèrent alors que toute l’escouade foutait la tour sans dessus dessous, aucune nouvelle du Petit Baron pour le moment et je croisais à peine des gens dans le long couloir rouge que je fouillais, environ dans les dix derniers étages de la tour. Je retrouvais un Léo légèrement fatigué et lui posais quelques questions, le temps d’une pause :

« On est sûr que le lutin est dans la tour ?
_ Sûr et certain, Carnage n’aurait pas lancé l’assaut sinon, il a été aperçu grimper les étages depuis le rez-de-chaussée.
_ Ça change rien au fait que j’ai croisé personne.
_ Moi non plus. »
Personne n’avait croisé ne serait-ce qu’un autre garde ou un employé de la tour, d’après ceux que j’avais vu. Une intuition doublée des faits concrets m’assaillit :
« Léo, il faut qu’on descende au plus vite, ça sent le sapin. » Un énorme grondement fit trembler violemment la bâtisse. C’était trop tard.

__

Emy envoya valser les deux imposantes portes d’un coup de pied. Les deux pistolets en argent braqués devant elle, elle trouva enfin le lutin et son haut-de-forme qui se trouvaient derrière un bureau gargantuesque. La pièce était richement aménagée avec des bibliothèques, des statues, divers objets en or massif ainsi que des tableaux ridiculement trop grands.

« Comme on se retrouve, le nain. Tu te cales les mains sur la tête et tu me suis. Si tu désobéis pas, je te tirerai pas dans les mains.
_ Vous n’avez pas été trop lents, c’est bien. Les Voyageurs prennent rapidement des décisions quand on les titille. Cependant, jeune fille, je ne vous suivrai pas.
_ Aucun problème ! »
répondit-elle avec un grand sourire. Elle arma les flingues et visa vers la cible. Pan pan et ça serait terminé, mission accomplie, ils pourraient tous fuir.

Le Petit Baron ne chercha même pas à gagner du temps, il lança une petite boule sur le sol qui vomit un brouillard de fumée extrêmement dense. Pestant, Emy tira plusieurs coups assourdissants qui déchirèrent le miasme. Elle fonça vers ce dernier, sauta par-dessus le bureau et chercha rapidement la cible ; malheureusement, le Petit Baron ne fut visible qu’une seconde avant qu’il ne saute par une large fenêtre qu’il venait d’ouvrir. Elle tenta de le récupérer d’une main mais le loupa de peu.

« Putain de CONNARD !!! »

Le lutin ne semblait pas tomber, mais voler, les deux pieds posés sur quelque chose d’invisible. Il était complètement en train de se barrer. Elle tira plusieurs fois mais manqua sa cible. Putain ! C’était un piège, ils avaient préparé quelque chose ! Des explosifs ? Non, quand même pas. Quoi alors ? Une grande armée allait les arrêter ? Cette blague ! Un dealer comme lui, demander de l’aide à Midas le preux ? Quoi alors ? Emy ressentit elle aussi le tremblement de terre localisé qui semblait ne toucher que le building et faillit tomber. Bon bah maintenant, plus besoin de faire passer le message, tout le monde savait qu’on s’était fait avoir en beauté.

__

La place sur laquelle s’étaient battus Monsieur Lacroix et Monsieur Lafleur ne ressemblait à rien d’autre qu’à Verdun : des cratères, des maisons à moitié écroulées, et des dizaines de corps… morts. Quelques-uns étaient des civils, même si s’étant tenus à l’écart de la rixe, ils n’avaient pas eu beaucoup de blessés. Monsieur Lacroix tira le cigare de sa bouche et souffla un long nuage gris…

« Combien, Monsieur Lafleur ?
_ Hurm, cinq secondes et six dixièmes.
_ Baaarf… J’ai opté pour un deux-un-trois classique, mais ils étaient trop nombreux. J’aurais dû rajouter l’auriculaire de suite.
_ Avec un cinq, ça n’aurait pas trop changé. Plus qu’à attendre la fin du grabuge, allons-nous cacher. »


Ils devinrent rapidement invisibles sur les toits de Kazinopolis, sous les hurlements des civils en pleurs. Ils regardèrent le building, les gens qui l’avaient fui et qui attendaient une réplique des forces de l’ordre… qui ne venaient pas. Quelque chose ne tournait pas rond. Et de fait…

La bâtisse entière fut secouée si fort que les parties les plus vieilles des murs laissèrent tomber de la poussière ou des briques sur les plus curieux des observateurs, que de nombreuses vitres furent brisées et que le haut tanguait dangereusement. Puis soudain, une fissure, qui délivra elle aussi son lot de rocs et de cris, se créa environ au premier cinquième de la tour… De nouveaux tremblements, de nouveaux concerts de hurlement de béton qu’on écrasait et étirait, puis d’un coup, vlaaaam ! comme prise entre les doigts d’un doux géant invisible, la tour se scinda en deux…

« Monsieur Lafleur, avec toute mon expertise, je dois avouer ne pas avoir prévu cela. »

Si une partie du bâtiment restait bien sur le sol, les quatre cinquième de béton et de néons restants eurent un destin bien plus original et grandiose : ils s’envolèrent. Des centaines et des centaines de tonne se soulevaient lentement par une magie inconnue dans les cieux, faisant pleuvoir une pluie de gravats, de vitres et de poussière sur les passants les plus proches (qui se dépêchèrent de reculer car quelques morceaux de rocs auraient pu leur écraser le crâne et le corps). Le nom du bâtiment, tout en lampes et en néons, se détachait en grandes pompes du bas du gratte-ciel volant, les lettres tombaient les unes après les autres dans un concert d’électricité, d’étincelles et d’ampoules géantes brisées qui assurèrent le spectacle pendant quelques temps, illuminant dans une dernière fournaise la partie restée collée au sol du Quinte Flush Impérial (ou plutôt, ‘Q n e l h mpé l’ maintenant). Monsieur Lafleur s’assied sur le toit et regarda le building continuer à voler lentement pour se stabiliser enfin à plus d’un kilomètre au-dessus du sol, devenu petit même depuis leur hauteur.

« Il n’y a plus qu’à attendre la suite…
_ La suite ? »
s’interloqua Monsieur Lacroix en regardant son frère assis par terre.
« Le bâtiment est en l’air et il ne se passe rien. Ce sont des Voyageurs qui sont emprisonnés, ils vont se réveiller. Ce n’est donc que le début. » Monsieur Lacroix se posa par terre à son tour, il comprenait comme Monsieur Lafleur qu’effectivement, eux deux ne pouvaient rien faire pour les sortir de cette situation. Ils pourraient techniquement les rejoindre, mais c’était évident que la tour s’était transformée en piège gigantesque et qu’il n’y avait pas besoin de s’y fourrer à leur tour. Il tira son cigare, agacé, et dit :
« Très bien. »

__

« Il se passe quoi bon sang ?! » hurla Léo, penché au-dessus d’une fenêtre, voyant qu’on culminait maintenant à plusieurs centaines de mètres au-dessus du sol. Je jetais un coup d’œil aussi par la vitre, et je pouvais vous dire que j’avais un sacré vertige en voyant Kazinopolis de si haut : il y avait des tours partout, des lumières partout, on se serait cru au-dessus d’une ville infinie… Mais même les plus puissants néons étaient des petites étincelles vues de notre position. C’était vraiment impressionnant de savoir qu’une grosse partie du building s’était enfuie en même temps que nous. Je répondis aux oreilles de Léo, un peu fort parce que le vent sifflait très fort à cette hauteur :
« J’en ai aucune foutre d’idée ! »

Ce qui était presque complètement faux. Fino m’avait prévenu hier avec le retour de mes bilans financiers que lui plus une troupe de clanpins qu’il avait engagés allaient tenter quelque chose contre Godland avec les informations que je leur avais données. Il m’avait aussi prévenu de faire attention à mon cul et que dès les ‘ennuis’ arriveraient, 28F7. Même pas besoin de l’engueuler pour savoir ce que ça signifiait, ce n’était pas tant un code qu’une indication (puis bon, Fino disait très peu dans ses messages, j’hésitais entre le fait qu’il veuille protéger ses infos au cas où notre message serait décodé, ou bien surtout le fait de me faire chier ; notre mode de communication était aussi avare en explications). Il fallait que j’aille au vingt-huitième étage, couloir F, bureau 7. J’avais rapidement repéré les symboles au fur et à mesure de ma progression et le parallèle avec le code de Fino se fit tout seul. Par contre, avant que Léo et moi puissions discuter d’un plan d’action efficace (où je pourrais me séparer de lui et faire mes petites affaires), une sorte d’énorme voix féminine et… méta-magique, je ne savais pas du tout, se fit entendre dans tout le bâtiment… à moins que ce ne fut seulement dans ma tête, ça s’exprimait comme une pensée : sans trop de mots, mais avec une pleine compréhension :

‘Vous êtes dans la zone de jeu. Vous devez obéir aux règles impérativement : si vous n’assommez personne ou n’abattez personne toutes les quinze minutes, vous serez foudroyés brutalement. La suppression de l’arbitre met fin à la contrainte.’
« T’as entendu ça ? » Ouais, j’ai entendu Léo. Ils venaient de soulever un gratte-ciel dans les airs, et maintenant, ils imposaient à tout le monde de jouer à un jeu de massacres. Je ne savais pas jusqu’où Fino était allé chercher des alliés aussi terrifiants, mais je savais qu’il était à l’origine de l’idée démoniaque de nous faire nous affronter les uns les autres : l’escouade était composée de deux groupes rivaux qui n’allaient pas hésiter à s’affronter. Rien que pour le sport. Le seul souci, c’est que les ennuis commençaient, comme disait le bébé phoque, même pour moi.
« Léo, on se sépare, on ne doit pas se tabasser l’un l’autre, moi, parce que j’aime pas perdre, toi, parce que tu peux soigner les autres.
_ Il vaut mieux qu’on reste groupés, Gui, l’un de nous deux pourra toujours se sacrifier pour l’autre afin d’éviter le foudroiement.
_ Oui, si on décide de jouer le jeu ! »
Je commençais à m’en aller, le temps pressait, et je continuai mon faux argumentaire en descendant les escaliers, haussant le temps pour ne pas me faire couvrir par la distance : « Le vrai but, c’est de trouver l’arbitre ! » Et moi surtout, de trouver ma salle.

Et voilà mon motif pour me séparer de lui et aller voir ce que Fino m’avait préparé dans ladite pièce. Vingt-huitième étage, hein… Je sautai les marches et les escaliers à toute vitesse, bondissant à travers les couloirs en me tenant à la rampe, contrôlant à peine mes vitesses et me percutant quelques fois contre des murs. J’étais au soixantième étage, j’avais encore de la marge. Je ne faisais même pas attention à rester discrets, tant mieux si des gens m’entendaient et venaient me trouver, je n’aurais pas à les chercher ensuite. Car le grand avantage que j’avais sur eux, c’est que si j’en croisais, je les dégommerai sans état d’âme ; je restais un espion, la culpabilité, aux chiottes. Je croisais d’ailleurs un premier corps au fur et à mesure de ma désescalade, un Voyageur de Rajaa, étalé, et des fissures sur les murs témoignant d’un bref mais violent combat. Pas le temps de m’attarder pour savoir s’il allait y rester ou pas, j’avais encore de la route. Plein de sauts, plein de courses, plein le dos…

Je tombais enfin sur l’étage voulu, il devait me rester encore bien une grosse dizaine de minutes pour faire mes affaires. Je sentais d’ailleurs que j’étais dans l’un des (nouveaux) premiers étages, il suffirait que je continue ma descente pour tomber sur un vide éclairé de milliers de lucioles et de badauds. Voilà le couloir F, parfait, plus qu’à trouver la salle 7, elle n’était pas très loin, pair-impair-pair-impair-pair-impair, la voiiici ! J’ouvris la porte sans chercher à la dégommer, puis rentrai dans une petite pièce sombre en somme parfaitement banale, avec un bureau, une chaise, un lit rangé contre le mur, des documents administratifs si facilement oubliables… Puis une fenêtre. Elle m’intrigua rapidement, il semblait qu’il y avait des gribouillis dessinés dessus. Aaah, bien joué Gui ! V’là ce que voulait te montrer Fino : sur la vitre était marquée un rond blanc qui montrait une chose (ici, le gratte-ciel voisin), une flèche qui partait de ce rond et qui m’indiquait une lettre : Raj. Voici donc ma mission : bolosser le Rajaa, un des chefs de Godland, et l’exfiltrer à l’immeuble d’en-face… et légèrement en-dessous de ma position, et plus loin que mes portails ne pouvaient. Faudrait improviser sans se faire chopper. Fino aimait bien réfléchir à des plans en oubliant qu’il y avait des probabilités d’échec, surtout quand ce n’était pas lui qui en assumerait la défaite.

Bon, je détruisis la vitre d’un coup de poing, ni vu ni connu, les éclats de verre portant les indications de ma mission plurent sur le sol dans une longue chute, et maintenant, il ne me restait plus qu’à trouver Rajaa, lui coller une douce raclée et l’envoyer à l’endroit demandé… et sur le passage, maraver quelqu’un afin de gagner quinze minutes, parce que là, je n’avais plus que la moitié du temps avant d’être KO moi-même et d’annuler proprement le vrai but de cette opération. Plutôt futé de leur part d’ailleurs, dehors : ils avaient camouflé le vrai objectif de la mission, à savoir, capturer Rajaa pour l’interroger, sous le couvert d’un affrontement tout ce qu’il y a de plus « banal » dans le milieu entre deux organisations mafieuses. Tout le monde se disait que le Petit Baron avait bien joué, qu’ils se fichaient d’eux et qu’en plus, si le monument redescendait, les forces de police pourraient récupérer facilement les corps laissés derrière, et en fait, Rajaa avait disparu ; ça susciterait inquiétudes, énigmes, mais on n’irait pas plus loin.

Je remontai ainsi les étages que je venais de grimper, allant chercher du monde pour savoir où se trouvait Rajaa ; problème, j’allais avoir du mal à demander des informations aux autres sans qu’il ne trouve ça suspect après coup. Puis secondairement, regagner quinze minutes pour… Ooooh, qu’avons-nous là ?

« Tu t’appelles Gui, non ? » La punkette gothique qui se frittait douloureusement avec Emy y avait de ça un sacré temps. Du premier groupe de bagarreurs de Godland, une sacrée connasse. Amanda, que je crois qu’elle s’appelle. Pour me la décrire, vu que je ne l’avais connu que quand elle était venue nous chercher des crosses avec sa blondasse stupide et Carthy, le tank humain, voici comment Emy s’y était prise : « Tu vois Hibernatus ? La musique, pas le film… Bah, la musique, c’est sur elle en fait… » Par contre, elle m’avait assuré qu’elle était extrêmement forte, une des élites de toute l’organisation après God Hand (un gros morceau pour moi sans mes pouvoirs). Je n’aurais pas rêvé de meilleure proie quand même, si Emy détestait cette pétasse, j’allais rendre service à la première. Je me mis en position de combat, de trois quart profil, jeu de jambes parfait plus une garde derrière laquelle je cachais mon visage. Je savais qu’elle était forte. Mais ça n’était pas un adjectif suffisant, même sans mes portails :
« On fait vite ? »

__

Emy quitta le bureau en rage après avoir reçu le message télépathique qui leur demandait de bien gentiment s’entretuer en attendant la suite des festivités. Le temps qu’ils trouvent une réponse à apporter et un moyen de se tirer d’ici, nombre d’entre eux seraient déjà à terre. Ils seraient à peine dix debout dans une demi-heure, dans le meilleur des cas, rien que ça. Elle se faisait la liste des gens qui pourraient éventuellement sortir de la prison céleste, mais aucun pouvoir ne pourrait correspondre, même le sien. Par défaut, aller voir Carnage, il aurait peut-être une idée. Mais dieu seul savait où il se trouvait à ce moment.

Elle croisa au détour d’un couloir l’amie demeurée d’Amanda, Saphir, la blondasse qui accompagnait sur les talons la punkette ridiculement bigarrée. Celle-ci ne s’encombra même pas de mot d’ailleurs : un énorme épouvantail apparut dans les airs, presque sans tête, chapeau trop grand touchant le plafond. En réponse, Emy sortit ses deux armes, et commença à tirer.

__

Le Métalleux et Léo se retrouvaient ensembles, mais l’un se sentant responsable et l’autre, point idiot, ils ne s’attaquèrent pas. Ils firent route ensemble dans les couloirs pour essayer de s’organiser et d’arrêter les quelques duels qui devaient avoir lieu. Le médecin dit :

« Le but, c’est de retrouver cet arbitre dont le message parlait.
_ On n’est pas tirés de l’auberge, fiston ! Y a tellement d’étages qu’il aurait pu être un hôtel en plein-centre de Tokyo. Oh regarde, y a une meuf ! »


Léo regardait au fin fond du couloir et effectivement, il y avait une fille qui se trouvait là, presque immobile. Les deux Voyageurs eurent la même pensée en même temps : elle ne faisait partie ni du premier, ni du second groupe de bagarreurs de Godland. Ses longs cheveux noirs ondulés, sa posture arquée tel un animal sauvage ainsi que l’aura qui se dégageait d’elle la rendaient terriblement intimidantes. Le Métalleux écarta légèrement Léo du passage :

« Pousse-toi, doc. Je la reconnais la bougresse, c’est la fameuse Oliveira, recherchée par Godland. Je vais me charger d’elle, je crois qu’on a trouvé l’arbitre.
_ Elle est dangereuse ?
_ A-côté de trois bombes atomiques, non. »
Une guitare électrique apparut entre ses mains, il joua quelques notes pour vérifier que la sonorité était parfaite. « A-côté d’une seule, disons qu’elles se valent. »

Oliveira fonça alors, comme jamais Léo n’avait vu foncer quelqu’un : la course était si rapide que le sol s’effondrait à chacun de ses pas derrière elle, et gardait comme stigmates une vibration dantesque dans tout l’étage et les dix plus proches. Le Métalleux se dépêcha de jouer un morceau à une vitesse ahurissante, provoquant un tintamarre incroyable… qui invoqua un poing démoniaque gigantesque sorti du plafond et qui écrasa la jeune femme dans sa course, la faisant traverser cinq étages inférieurs au bas mot. Le Voyageur se pencha vers le trou ainsi créé et commenta :

« J’espère que la donzelle a apprécié, la dégustation était gratuite ! AH AH ! » Puis il se mit à se marrer tout seul de sa propre blague en faisant secouer ses cheveux pour qu’ils reviennent derrière sa nuque.

Léo s’approcha à son tour, mais ce fut trop tard quand il entendit la riposte venir. Un trou dans le sol se créa derrière lui par un saut d’une puissance hors-norme, et le temps qu’il se retourne, une main attrapa tout son visage, puis d’un seul mouvement, le lança contre un mur qu’il percuta, traversa, et percuta une nouvelle fois avant de tomber au sol, inconscient. Oliveira entendit à nouveau la guitare infernale sonner, et réussit non seulement à esquiver le poing des enfers, mais dans son esquive sautée, à lui envoyer un terrible coup de pied dans le poignet. La main s’enfuit sans demander son reste, étrangement tordue, alors que la Voyageuse se tournait vers le guitariste. Celui-ci changea quelques accords.

« Il va falloir quelque chose de plus ‘brwiewtal’ pour madame Berseker. »

Il modifia la musique, et une langue de de feu apparut, avant de chercher à embraser la demoiselle, qui traversa une porte pour laisser passer les flammes qui rongèrent tout le couloir. Oliveira, ayant utilisé son pouvoir ravageur, qui était tirée effectivement du Royaume de la Colère, récupéra la porte fracassée et l’envoya contre son ennemi, qui dû la parer avec sa gratte pendant son jeu, faisant voltiger le projectile au-dessus de sa tête. Il allait devoir trouver encore quelque chose d’encore plus brutal.
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MessageSujet: Re: Gods, King and Baby Seal Dim 1 Jan 2017 - 22:12


  Amanda et ses cheveux bleus se débrouillait bien, plutôt très bien même. Je ne pouvais pas utiliser mon pouvoir et elle-même n’utilisait pas le sien, mais elle me tenait bien tête. Elle avait commencé par foncer sur moi, m’agripper aux hanches pour me faire traverser plusieurs murs avant que je m’écroule dos au sol (et dos en compote, avec la nuque qui avait morflé et un bout de ma langue, l’adversaire était vif) ; de là, avant qu’elle ne tombe sur moi, un coup de pied la fit voltiger en arrière et la faire se fracasser contre un mur. Je me relevais, j’esquivais son coup, elle esquiva le mien, on dansa presque dans la pièce jusqu’à ce qu’un coup de latte faillisse me perforer la gueule. Je sortis de la pièce pour aller dans des WC, je fermai la porte avec une violence divine, que son poing traversa entièrement dans un grand bruit. Elle était pas si mauvaise que ça, la bougre. Elle voulut retirer son bras du trou qu’elle avait causé, mais je rouvris la porte soudainement, la déséquilibrant vers moi, et mon poing partit à toute vitesse et percuta massivement son visage: elle traversa trois salles dans d’immenses fracas qui réveillèrent la poussière et des lattes en bois qui tombèrent. J’avais pas bien frappé, j’aurais pu faire plus mal.

  Je sortis de mes WC pour voir comment elle allait, au travers du fatras des décombres de la courte bagarre, mais elle se releva rapidement, la tête un peu chamboulée et couverte de sang. Son rictus désagréable restait sur ses lèvres, la petiote était en colère. Le duel reprit de plus belle, elle réussit à me surprendre en esquivant presque par miracle un de mes pains, elle réussit à récupérer mon bras puis à m’envoyer de toute sa force vers la grande fenêtre du bureau principal. Je traverse le verre, mes bras en position de garde, et mes hanches heurtant le balcon avec une telle force que je crus que j’allais passer par-dessus. La douleur me vrilla le corps, j’ai subi quelques coupures mais au moins, je n’étais pas tombé. Je repris contenance pile pour qu’une lampe de chevet me percute ma gueule. Je sentis mon menton craquer sous le choc et des dents partir, mais mes mains tiennent le balcon, je passe pas par-dessus bord malgré le choc. Et là, j’entendis une phrase qui sonnait comme une sentence :

« Il est temps que tu te fasses gui-llotiner. »

  Je ne pus pas la parer, son doigt parcourut tout mon cou pour reprendre le fameux signe du décapité, ça ne fit même pas mal, puis je pensai : et merde, j’allais peut-être mourir parce que si je me souvenais de son pouvoir, de ce qui laissait paraître, il se basait sur les jeux de mot, gui—llotiner, elle allait séparer ma tête de mon cou et… Absolument rien ne se passa.
Putain, la frayeur pour rien ! Je ne m’appelais pas Guillian, quel idiot !
La fille semblait encore plus surprise que moi, elle me regardait les yeux effarés. Elle avait compris.

« Damien avait dit que tu t’appelais… » Je voulus bouger, me reprendre et la mettre KO, toute la mission était compromise ! Peut-être que je pourrais sortir une excuse pour me tirer de là, mais il en faudrait une bonne, je ne pourrais pas échapper, dans le meilleur des cas, aux suspicions qui naîtraient si je me faisais gauler à nouveau, ils demanderaient des explications, ils pourraient faire le rapport, on demanderait à Damien comment je m’appelais dans le monde réel, il verrait lui, qu’il y avait trahison. Un geste en avant pour repartir de plus belle dans l’affrontement, mais elle frappa le balcon du pied :

« A bas le con, balcon ! » C’était nase, mais ça marcha.

  Celui-ci, comme pris d’une envie irrésistible, se détacha du reste de l’immeuble, moi avec, et je fus entraîné dans sa chute en plein air. Je vis les étoiles, la nuit, les quelques nuages, la grande lune blanche, le souffle violent du vent, puis j’atterris brusquement trois secondes plus tard sur un autre balcon, celui du dessous, qui grimaça sous l’effort conjugué de son voisin gênant plus de moi. Là, mes bras étaient pas contents, idem pour mes jambes, j’avais l’impression qu’une de mes articulations au niveau du coude ne marchait que mal, et me lançait à me faire gémir. Couché sur le dos parmi les gravats, le cœur encore palpitant, je vis le visage de la punkette qui me regardait voir ce qu’il était advenu de moi… Visiblement déçue, elle se dépêcha de s’enfuir.

  Je me relevai aussi sec, pressé par l’urgence : cette connasse allait avertir les autres ! Je traverse le verre, je traverse la porte, je mire les escaliers que j’emprunte, marches dix par dix, il fallait absolument que je lui mette la main dessus. Je l’entendais courir au-dessus de moi, elle avait elle aussi grimpé, et elle hurlait même à l’aide, qu’il y avait un traître. Je sautai si fort que je traversai le plafond en partie, et que la gourde se prit les pieds sur mon visage (la douleur était insupportable, mon crâne était pas en titane et se bouffer le parquet, c’était pas jouasse, je vous le garantis). Je m’extirpai ce qu’il me restait de corps alors que l’autre se relevait déjà pour se remettre à fuir. Je courais plus vite qu’elle, je gagnais du terrain. Elle étira ses deux bras, dans sa course, touchant les deux murs du couloir rouge, et cria :

« Prends-toi une mur-ge ! »

  Aussitôt, les murs autour de moi perdirent toute forme solide, glougloutèrent et se vibrèrent, puis ce fut des hectolitres et des hectolitres de whisky qui se déversèrent sur ma pomme, m’empêchant d’abord de courir, puis ensuite me submergèrent et au courant de m’emporter, alors que le bois lisse se faisait transformer au fur et à mesure de la course de la fille. Le temps que le débit était passé, que j’en avais ingurgité une partie pendant de nombreux tonneaux, que je fus à nouveau sur mes jambes et que l’intérieur des salles était disponible à la vue de tous, la fille avait disparu. Pauvre enfoirée.

  Le nez rempli de vapeurs tournoyantes, je me mordis l’ongle du pouce pour me calmer, fallait qu’on se calme, fallait réfléchir à une riposte, fallait réfléchir à une solution pour corriger ce fatal imprévu. Et ce, avant que je me fasse foudroyer s’il vous plaît, il me restait combien de temps ? Moins de quatre minutes ? J’étais dans une merde noire, et personne n’irait me sauver. Je filais vers l’étage prochain, je n’avais qu’un seul coup à jouer.

« CARNAGE ! CAAARNAAAGE !!! »

  Mes jambes fonçaient à en perdre haleine, je courais en volant par-dessus les marches et cherchant ma clef de secours, empestant le whisky de mauvaise qualité, les vêtements gluants et pétillants, hurlant à me rompre les cordes vocales le nom du chef. Je savais que d’autres pourraient venir, attirés par mes cris, mais au point où j’en étais, les chances de succès, prout. C’était une course contre la montre, et je sentais les secondes couler cent fois plus vite que la normale alors que je bondissais d’étages en étages, fouillant rapidement du regard les couloirs les plus proches avant de remonter de plus belle.

  Contrairement à d’habitude, ce fut la chance sui me sourit et le boss fonça dans ma direction après m’avoir repéré. Il me plaqua contre un mur doucement, plus pour me calmer que pour me stopper.

« Qu’est-ce t’as Gui ?! Et pitié, me répète pas ce qu’on m’a déjà dit cent fois, on est assez dans la merde comme ça pour perdre encore du temps… » Il respire. « D’ailleurs, t’as tronché un pote ou pas ? » Je lui dis que non, et il acquiesce : « Ok, il nous reste pas beaucoup de temps à toi et à moi avant la fin du premier quart d’heure, fais vite.
_ On a un traître parmi nous ! La fille, là ! »
Putain, je connaissais pas son nom ! « La goth, je sais pas quoi, de la première division ! Celle qui fait des jeux de mots tout le temps !
_ Amanda ? T’es sérieux ?
_ Amanda, ouais ! Je l’ai vue ! Elle avait des indications de mission marquées sur une fenêtre, quand je suis allée la voir, elle a détruit la vitre en m’insultant, puis elle s’est barrée en m’aspergeant d’alcool ! »
Putain, enfin c’était dit ; je respirais super fort pour me soulager brièvement de la fatigue. Carnage me regardait avec étonnement ; je trouvais en tout cas que j’avais bien menti, les personnes désespérées ont ce ton de voix qui camouflent les mauvais jeux d’acteur.
« Elle serait de mèche avec ceux qui nous ont tendu le piège ?
_ Je crois, oui… Elle avait tout prévu.
_ Jamais je ne l’avais soupçonnée…
_ C’est à ça qu’on reconnaît les bons espions. »
, dis-je un peu trop rapidement et brusquement. Carnage n’eut pas le temps de jauger ma réponse que notre amie survint de l’escalier, la fameuse Amanda, à bout de souffle. Elle considéra le tandem Carnage-Gui avec horreur, et peut-être que ces yeux défaits furent les dernières preuves qu’il fallait au boss pour bouger : je ne sus comment, il invoqua, de l’ombre de la Voyageuse, un énorme monstre d’obscurité violette aux contours brumeux et difficiles à percevoir, doté d’une forme trapue et de deux yeux jaunes luisants. Il assomma la fille d’un revers de poing aisément cernable – et bim, terminé. Le monstre disparut en même temps que le corps d’Amanda retombait sur le sol. Pour tout commentaire, il fit :
« Et voilà que j’ai de nouveau quinze minutes devant moi. » Il se tourna vers moi, toujours aussi froid, telle une lame russe, et m’envoya : « Gui, assomme-moi ! » Excusez-moi ?
« Pardon ?
_ Il te reste plus beaucoup de temps alors dépêche-toi de me foutre à terre avant que tu sois foudroyé !
_ Mais c’est vous le chef, le clan va avoir besoin de vous ! Puis vous revenez de gagner un quart d’heure, ça serait du g…
_ Tu la fermes, Gui, et tu m’obéis.
_ Mais ce n’est pas logiqu…
_ J’emmerde la logique »
, répondit-il tout simplement en s’approchant et en crachant par terre. « Je connais que deux genres de chef, ceux qui se font passer après les secondes mains, et les mauvais chefs. Tu me dis que je suis un mauvais chef ? » La détermination dans ses yeux étaient si pure que refuser me vaudrait la même sentence qu’à la Voyageuse étalée trois mètres plus loin.
« Dîtes-moi au moins où est Rajaa.
_ Quatre étages au-dessus, je l’ai quitté quand je t’ai entendu brayer. »
Puis il baissa sa nuque. J’avais entre mes mains la vie du chef de Godland. Drôle de sensation. Drôle de gars. Ma main le percuta bien comme il fallait, et son corps tomba à terre comme une poupée de chiffon.

  Je me dis d’un coup qu’il était temps de changer d’objectif, au lieu d’envoyer Rajaa dans les bras (papattes) de Fino, pourquoi ne leur enverrais-je pas plutôt Carnage ? Mais mon idée avait trois trous. Le premier, de loin le plus insignifiant, stipulait que je ne devais pas prendre d’initiative sur les dires de Fino, on ne savait jamais ce qu’il avait préparé… Les deux vraies raisons cependant, c’était d’une part, que s’ils comptaient interroger Carnage pour lui faire avouer tout ce qu’il fallait savoir sur l’organisation, jamais ils ne parviendraient à le faire parler, jamais ; d’autre part, Carnage était un peu mon seul bouclier pour contrer Amanda : si elle se réveillait et qu’elle m’accusait, et qu’en plus le chef avait disparu alors qu’elle nous avait vus tous les deux, c’était le piloris pour moi direct, je n’aurais aucun moyen de rattraper la situation. Puis, les pouvoirs mystiques de Carnage m’intimidaient légèrement.Alors fonçons voir Rajaa.

  Six étages plus haut et en criant son nom, je réussis facilement à le retrouver alors qu’il semblait chercher quelque chose avidement (ou plutôt quelqu’un, il voulait mettre le grappin sur l’arbitre je supposais). Il était en sueur, comme tout le monde, il avait dû courir partout, et vu le temps qui s’était écoulé, il avait tabassé un membre de Godland pour s’en sortir (certainement de la première division, il n’aurait eu aucun remords).

« Rajaa !
_ Quoi ?! C’est bon, Carnage t’a trouvé ?
_ Oui, mais il s’est sacrifié pour que je puisse avoir un quart d’heure de plus ! Il est cinq étages plus bas, ou six, on pourra aller le chercher après !
_ Quoi ? Après quoi ? Atta, qu’est-ce que tu blattes ?
_ Y a l’arbitre ! Il est à l’avant-dernier étage !
_ Comment tu le sais ?
_ J’en viens ! On l’a acculé mais il se défend super bien, je suis parti chercher des renforts ! »


  Je fonce dans les marches et lui, sans trop réfléchir par l’adrénaline et le temps qui passait, était sur mes talons. On montait ainsi les derniers étages sans rien se dire, haletant… Je mentais encore une fois, il n’y avait rien à l’avant-dernier étage, enfin, je le pensais. Ce que je voulais surtout, c’était le mettre le plus haut possible sans risque de tomber du monde qui serait au tout dernier palier, et ainsi le catapulter dans le bâtiment voisin grâce à mes portails : vu que ça serait limite et que je devrais utiliser les forces de gravité pour le projeter, mieux valait prendre de la hauteur.

  Ayant une petite marge d’avance sur lui, je me précipitais vers une fenêtre qui donnait vue sur le building ciblé, bien bas par rapport à notre position… On flottait véritablement haut, ça me filait des frissons : j’imaginais à peine ce qui se passerait si le bâtiment décidait soudainement de répondre à nouveau à la gravité. Voilà, je voyais bien le bâtiment, ça ne devrait pas être trop compliqué, il faudrait utiliser deux paires de portail, un pour le faire chuter et un autre pour profiter de la vitesse de sa chute pour l’envoyer dans la direction voulue, mais mon expérience me permettrait de le faire sans trop de problème : s’il le fallait, j’en utiliserais une autre.

« Alors Gui, c’est où… ? »

  Il s’approchait, je me tournais vers lui… Peut-être qu’il sentit quelque chose d’étrange dans ma manière de le regarder, peut-être qu’il se rendit compte que mes pupilles étaient devenues entièrement noires et que ce n’était pas dans l’agenda de mes capacités. Ou peut-être qu’il était trop concentré sur quelque chose que je n’avais pas anticipé : énorme bruit de mur déchiré, puis un corps doté d’une puissance formidable me percuta si violemment que je faillis me faire péter la nuque (par contre, des côtes passèrent, c’était obligé). Résultat, entre les douleurs qui me mordirent ici et là, je traversai le mur épais de briques de l’hôtel et ce fut à moi de tomber dans le vide… Mes réflexes inconscients, dans un ralenti très cinématographique, regardèrent cet ennemi surgi de nulle part qui m’avait agressé, et je me rendis compte que c’était effectivement l’arbitre, soit Oliveira, qui avait fait le coup. Putain de ? je crachais du sang alors que je chutais dans le vide, accompagné de morceaux de bétons et de fers, et pour seule trampoline de secours en bas les milliers de lumières de la ville.




  Je repris conscience. Je tombai rapidement dans un portail, et mes débuts d’accélération, traversant le second portail, percutèrent un Rajaa qui ne s’attendait pas à ça : j’étais revenu dans le couloir aussi sec, il était temps d’envoyer le colis. Sous la surprise et le choc, il ne comprit absolument pas ce qui se passa qu’il fut brutalement projeter dans le portail que je venais d’emprunter, dix mètres plus bas dans le vide. Oliveira, étant entrée dans un mode berseker hallucinant (Fino m’avait prévenu, il était très content d’être allié avec elle), se jeta sur moi, sans hurler, sans paraître totalement stupide, mais avec des yeux, putain, des yeux qui m’auraient fait me pisser dessus si j’avais pas d’autres priorités en tête. Elle était trop rapide, trop forte, trop déterminée : elle me prit et me jeta par-dessus bord. Je traversai une autre vitre en sentis en moins de cinq secondes d’intervalle le vent terrible qui secouait ces hauteurs. Cette fois-ci cependant, j’étais préparé : en quelques dixièmes de seconde, je repérai Rajaa qui était en train de chuter comme il fallait) : j’en profitais pour créer une autre paire de portails et l’envoyer vers le bâtiment voulu avec de la balistique appliquée. Ne pouvant pas voir si le trajet était réussi, trop occupé maintenant à me sortir de cette situation, je cherchais un morceau d’immeuble auquel me rapprocher avant que la fin du bâtiment ne me promette un autre sacrifice de portails vu qu’il n’y aurait aucune prise jusqu’à l’écrasement.

Et baaaam ! Je fus percuté une nouvelle par un corps inconnu, et fus cette fois-ci plaqué contre le mur que je cherchais à rejoindre. Je captai rapidement que c’était Emy qui m’avait rejoint, et par son pouvoir que je ne connaissais pas encore, m’avait tiré d’affaire. Pour vous dire, j’étais dos au bâtiment, Emy contre moi, ses deux flingues scotchés au mur, et le poids de son corps et de ses jambes qui m’empêchaient de glisser vers le vide. Plein d’incompréhension dans mes prunelles, elle me résuma la situation :

« Mes pétoires sont aimantés.
_ A quoi ?
_ Tout ce que je veux. »
Son sourire de fierté, là… Tu sentais qu’elle avait trouvé le pouvoir parfait pour elle. On resta quelques secondes l’un contre l’autre, à attendre que quelque chose se passe, dans la nuit, près du building infernal, alors que le vent hurlant faisait voler ses cheveux. Rien ? Bon bah on reprenait les vieilles habitudes.
« Y a une sorte de tension sexuelle entre nous deux.
_ Tu sais que sans moi, là, tu tombes ? »


  Je ne pus pas répondre à cette évidence car le monstre qu’était devenue Oliveira brisa la vitre qui se trouvait juste pile au-dessus de nous, arracha un pan du mur parce que voilà, elle était comme ça, et l’envoya sur nous de toutes ses forces.

« GUI, TU ME TIENS ! »

  J’eus à peine le temps d’obéir qu’Emy utilisa ses jambes pour s’éloigner le plus possible du bâtiment alors que l’agrippais fermement sous les bras. Dès que les gros du débris furent passés et que nous commencions à chuter, les revolvers de la donzelle recherchèrent à nouveau le mur qu’ils avaient quitté et baam ! on se retrouva dans la même position que tout à l’heure. On répéta une autre fois cette manœuvre vu qu’Oliveira aimait bien nous jeter des trucs énormes dessus, sauf qu’Emy visa cette fois-ci une fenêtre de l’étage d’en-dessous plutôt que nous retrouver collés encore une fois au mur extérieur sans rien faire d’autre que d‘attendre la prochaine attaque. J’enlevai comme je pus les quelques bouts de verre qui s’étaient incrustés dans ma nuque alors que le plafond se fissurait au-dessus de nous pour laisser place à Oliveira. Ce pouvoir était juste dantesque, siun albinos que je connaissais était au courant, il en deviendrait jaloux.

  Je me tins prêt à esquiver la prochaine attaque, mais autant vous dire que les quinze dernières minutes m’avaient passablement épuisé et que ma vision commençait à se lâcher ; mes jambes aussi tremblaient. Emy, brave fille, qui avait remarqué mon état, avait avancé d’un pas comme pour me protéger. On put se rendre compte que la folle furieuse était déjà plutôt bien amochée, elle avait dû tomber sur un adversaire plutôt coriace…

« WOOOOH ! Tu courais où comme ça, guenonde ?! »

  Le Métalleux, lui aussi plutôt bien servi en matières coups et blessures, avait débarqué par le trou fait entre les deux étages, et portait en bandoulière  une guitare de l’extrême, ciselée en formes de flammes blanches. Il gratta sauvagement quelques riffs, et y répondant, une nuée de squelettes de centaines de créatures différentes sortit du sol et des murs pour encercler Oliveira. Celle-ci envoyait paître sans soucis toutes les bestioles squelettiques qui venaient à elle avec une violence inouïe (mais loin d’être stupide… elle possédait une forme de lucidité froide effrayante) ; mais s’ils ne lui arrivaient pas à la cheville, les os ambulants avaient le mérite de l’occuper. Emy en profita et virevolta dans les airs grâce à la maniabilité que lui apportait ses armes, et dès qu’elle passa au-dessus de l’ennemie, lui tira avec une précision infernale une balle dans chaque cheville et dans chaque bras. La berseker, étonnée de ce revirement de situation, tellement à fond dans un trip de machine destructrice qu’elle en oublia de hurler de douleur, tomba sur le sol dans un grognement surpris. Le Métalleux, sauta, chargea un coup avec sa guitare, et tel une rockstar des vieilles années, fracassa son instrument sur la tête de l’adversaire. Le choc fut si énorme que la guitare vola en morceaux, et qu’Oliveira fut enfin évanouie.
Et bon sang, ils envoyaient du lourd ces deux-là… Ces trois-là, même. Une voix se matérialisa dans nos têtes directement après la fin du combat :

'L’arbitre ayant été mis hors de combat, le jeu ne peut plus continuer. Merci à vous.' Pas de quoi.

  Je m’affalai sur le sol, plus besoin de se presser… puis je restais près d’Oliveira comme ça, ça restait une alliée, tout du moins, une alliée de Fino et je n’allais pas la sacrifier sur l’hôtel de l’opération. Il suffisait juste que le Métalleux s’en aille dans une autre direction afin de prévenir les gens (puis de réveiller Carnage si c’était possible, sous mes indications), et d’attendre qu’Emy qui me tenait compagnie tourne la tête ailleurs pendant quelques secondes alors qu’on refaisait l’opération. Ouais ouais, on s’était bien amusés, tu disais ça parce que tu avais juste frappé la blondasse que tu détestais…

« Merde ! » fis-je, convaincant, alors que mon alliée regardait dans un autre couloir pour demander de l’aide. « Elle s’est réveillée… »

  Le juron d’Emy fut un peu forcé, elle ne semblait pas si déroutée que ça. Bon, elle dit que c’était dommage, au même moment où je catapultais grâce à mes portails la grognasse vers le bâtiment, je ne pus qu’acquiescer en voyant le corps de la demoiselle voler derrière la fenêtre pour rejoindre sa destination. Maintenant, il fallait s’attendre à ce que le gratte-ciel rejoigne la terre ferme, si possible brutalement pour éliminer tout Godland maaaiiis… non. Le temps que les gens se réveillent, le building n’amorça rien d’autre que sa tranquille lévitation habituelle… Peut-être que Fino se doutait que ça ne tuerait pas grand-monde, tout Godland attendait cet événement et pour autant de Voyageurs réunis, la manœuvre serait facilement non létale, et peut-être qu’il n’avait pas envie de nous faire atterrir doucement pour les autorités essaient de nous capturer : trop de morts possibles. Alors on restait ici, tranquillement. Les gens avaient été réveillés, ceux qui pouvaient, et quelques pertes avaient été déplorés ici et là.

  Amanda, qui ne s’était pas réveillée, que ce fut sur Dreamland ou dans le monde réel, considérée comme une traîtresse par Carnage qui s’était remis de mon uppercut, fut précipitée par-dessus bord, sa future dépouille jetée dans le vide afin qu’elle s’y écrase en remerciement à ses services. Devant un acte aussi brutal (je me doutais qu’il y avait pas de procès), je m’interrogeais, mais Léo qui était revenu à mes côtés et ceux de notre flingueuse me calma :

« C’est le pouvoir de Carnage : il matérialise les différents sentiments humains. Il a réussi à invoquer la peur d’Amanda, preuve qu’elle était coupable. » Je me sentais rassuré devant cette étonnante définition de ‘preuve’, mais en même temps, je ne pouvais que déplorer le décès d’une Voyageuse. Je me sentais con d’avoir été responsable de sa mort et essayais de me déculpabiliser sans y réussir tout à fait. Je fis abstraction, puis à un moment, je me réveillai, disparaissant dans un nuage doux, dix minutes après les paroles de Leo. Mission accomplie.

__

  La force du vent contre elle réveilla la punkette. Jetée dans le vide... Pourquoi ? Putain de Gui ! Mais d’abord, l’atterrissage.

« Amanda-tterrir, attachez vos ceintures ! »

  Son corps imita un avion qui terminait sa descente, et au lieu de rentrer dans le béton, elle n’eut qu’à courir, puis ralentir progressivement, pour dissiper l’énergie cinétique. Elle tomba sur le sol, certes, dans la rue et quelques badauds la dévisagèrent avant de s’enfuir – on ne savait jamais. Amanda se releva en grimaçant, et contempla la haute tour si mystérieuse, perchée dans les ténèbres de la nuit. Il fallait prévenir Carnage pour arrêter Gui tout de suite. Mais comment remonter sans se faire canarder ? Heureusement, d’une ruelle s’annonça l’odeur de Mr. Lafleur. Le corps décomposé de celui-ci allait à sa rencontre.

« Lafleur ! Faut vite qu’on… !
_ Chut… »
, intima celui-ci en plaçant son index devant sa bouche. Ses yeux menaçants luisaient dans l’obscurité. « Tu as été jeté dans le vide.
_ Par erreur ! Carnage…
_ Carnage a tout expliqué à mon frère. »
Amanda resta abasourdie : par quel miracle les deux avaient-ils pu communiquer ? Elle tenta d’ouvrir la bouche, mais Monsieur Lafleur l’interrompit : « Maintenant, il te faut dormir.
_ Non ! Ecout… »
Sa voix devint pâteuse, ses réflexes, nuls, sa vision se brouilla, et la dernière chose qu’elle vit fut un couteau récupéré dans la manche de l’assassin, reflétant les lumières du lampadaire le plus proche. Amanda s’endormit d’un coup, sans comprendre, sans plus chercher à comprendre. Et ne se réveilla plus jamais.

__

  Le chef de la seconde division s’était retrouvé à moitié convalescent et ligoté sur une chaise. Et battu à mort par Terra qui lui posait toujours plus de questions. Derrière, Fino demandait si des gens avaient des ficelles, parce que c’était le meilleur instrument de torture qu’il soit. Dans une chambre d’hôtel qu’ils avaient loué (l’hôtel entier), ils posaient les mêmes questions à Rajaa, propulsé par Ed. Et hop, en plus, Jimbo revint avec sa sœur sous le bras, elle aussi était hors de danger. Décidément, le blondin savait gérer ses missions maintenant. Fino l’avait toujours dit : Ed avait tout pour réussir, que ça soit une agressivité sans borne, un complexe d’infériorité, le sens du combat, un pouvoir incroyable, une bonne expérience, mais que la seule chose qui lui manquait, c’était de réussir des plans. S’il avait pallié ce défaut, l’outil devenait intéressant.

« Pourquoi vous cherchez à tuer Fino ?! Et Oliveira ?! » Le coup fut tellement violent que la chaise et son prisonnier tombèrent sur le sol en répandant du sang sur les placards. Terra n’était pas d’humeur jouasse. Rajaa, la gueule en sang ou bleu de coups, continuait à ne rien dire. De ce qu’il avait compris lui-même de son emprisonnement, c’était que Terra et Fino avaient utilisé il ne savait quel objet pour le ramener ici, en bref, Ed n’était pas en danger.

  L’interrogatoire dura bien une grosse demi-heure, mais quelque fut la question employée et les méthodes utilisées, Rajaa ne disait strictement rien, c’en était incroyable. Un œil crevé, à moitié scalpé, les dents arrachés, les ongles en miettes, rien de ce que ne fit Terra ne lui fit sortir le moindre murmure. A la dernière côte qu’elle lui brisa, qui n’eut pas d’autre effet, elle hurla de dépit. Fino s’autorisa un :

« Amatrice.
_ On tirera rien de lui !
_ Au moins, on aura bien rigolé.
_ On aura bien rigolé… »
répondit en écho le prisonnier dans un souffle de souffrance, avec un large sourire qui dévoilait sa mâchoire ruinée. « Quoique vous fassiez, je ne vous dirais rien. Quoique vous me promettez, je ne dirais rien, quoique vous me disiez…
_ On avait compris, hein ? »
, rétorqua Fino sans le regarder.
« Fino… Elle a décidé que tu devais mourir.
_ Elle ?
_ Notre déesse.
_ Oh non, c’est un fanatique. »
commenta cyniquement le bébé phoque, levant les yeux vers le ventilo du plafond, qui se dit que pouvoir faire des doigts d’honneur était un énorme avantage que les humains avaient sur lui.
« Tu es une menace pour Godland, et cette folle aussi. Notre déesse veut vous éradiquer. Ça vous suffit comme raison ? » Bien sûr que non répondit mentalement le bébé phoque en grinçant des dents, ça ne les avançait pas du tout, sinon que Godland ne sortait pas son nom d’un chapeau-surprise.
« Capitaine », salua un soldat qui fit irruption dans la pièce, « Il semblerait que ledit Monsieur Lacroix ait pénétré dans le bâtiment.
_ Dîtes à tout le monde de se rassembler ici, on va mettre les voiles. Je vais rappeler ma lame. »


  Rajaa n’eut pas besoin de plus de distraction : sa main ligotée cracha un jet de flammes violettes qui dévorèrent le sol en-dessous de lui. En moins de deux secondes, il créa un trou vers l’étage précédent dans lequel il tomba violemment, mais il se mit à recommencer le manège pour échapper à ses ravisseurs. Terra décréta qu’il n’y avait plus de temps pour le récupérer et qu’ils devaient tous s’enfuir avant que le mercenaire ne les atteigne. La survie d’abord.

__

  Rajaa se défit de ses chaînes avec toute la patience dont il était capable : les flammes ne sortaient que de sa peau nue, et ils n’auraient pas pu le faire devant la capitaine et Fino sans que ceux-ci ne l’empêchent de continuer. Il fallait d’abord viser ici, puis là, voilà, en vingt secondes particulièrement pénibles, il s’était détaché… Il pouvait maintenant rejoindre Monsieur Lacroix et retrouver les autres qui devaient encore se trouver dans le building. Il y avait eu plus de peur que de mal au final. En tout cas, il l’espérait. Rajaa gouttait du sang partout où il allait, ses pieds répondaient à peine, mais il était conscient. La constitution des Voyageurs était quelque chose.

  L’étage accueillait en tout cas une salle de réception somptueuse dans lequel Monsieur Lacroix était assis sur un sofa rouge bordeaux, en train de bourrer sa pipe avant d’en d’inspirer une fumée qu’il recracha par les narines.

« Tu t’es finalement libéré, Rajaa. Heureux de savoir que j’ai pu t’aider.
_ Lacroix. Ils m’ont pas loupé, ces salauds.
_ J’aurais pu intervenir plus tôt, je t’ai vu partir des cieux vers cet immeuble, mais j’avais besoin de savoir qui mijotait quoi. »
Il cracha une nouvelle fois sa fumée. « J’ai de bonnes oreilles. Y a donc Fino et Oliveira qui étaient ici. J’aurais pu essayer de passer en force, mais comme Monsieur Lafleur était parti s’occuper d’une traîtresse, j’ai préféré ne pas tenter le diable. Terra, Evan, des mercenaires, Jimbo, peut-être même Oliveira qui se serait remise de son calvaire, et toi en otage, ça commence à faire beaucoup.
_ Merci en tout cas.
_ Pas de quoi. Mais tu sais, j’ai décidé d’intervenir quand tu as commencé à avouer.
_ Pardon ? »
Rajaa répéta mentalement toute la discussion, mais il ne s’empêcha pas un frisson. « Je n’ai rien dit !
_ La Déesse, c’était rien ? »


  L’aura autour de Monsieur Lacroix changea brutalement. Rajaa se mit instantanément en position de combat, presque par réflexe. Oh non, c’était pas vrai. Le mercenaire bourra sa pipe avant de la remettre dans sa bouche, puis il se releva doucement, sans quitter Rajaa des yeux. Ce dernier, comprenant qu’un combat à mort allait commencer, fit jaillir des flammes violettes de son corps. Le feu l’entourait tel un halo bigarré, méchamment brûlant.

« T’es vraiment sérieux, mec ? T’es qu’un putain de mercenaire qu’on paie, tu devrais rester à ta place !
_ Carnage m’a demandé de m’occuper de toi, je lui ai posé la question. »


  Et merde… Rajaa projeta ses flammes avec ses bras sur l’assassin, autant frapper en premier. Le feu explosa les alentours, brûla le mobilier et souleva une énorme fumée violette… qui dévoila un Monsieur Lacroix parfaitement intact. Rajaa envoya une flamme plus concentrée. Etait-ce un Voyageur du Feu ? Non, même ses vêtements auraient dû brûler dans ce cas-là. La boule de feu s’approcha de son ennemi puis… disparut complètement. Envolée. Deux autres attaques furent totalement inutiles face à un Lacroix qui continuait de s’avancer sans paraître dérangé plus que ça. Rajaa décida qu’il valait mieux prendre ses jambes à son cou : il se retourna pour fuir, mais se prit un mur invisible contre lequel il se percuta Paniqué, il fit volte-face et abandonna toute offensive pour hurler :

« COMMENT ?!
_ Je viens du Royaume Céleste, c’est tout.
_ Tu contrôles le vent ?
_ Pas du tout ! »
Monsieur Lacroix continuait de s’approcher, inexorablement, fumant sa pipe sans se soucier de son adversaire. « Mais je suis trop fier de mon pouvoir, il faut éviter d’en parler durant les assassinats. Je t’offre une mort indolore, alors endors-toi. » Le commandement était brutal, Rajaa ne comprenait pas… puis tout à coup, il sentit son cœur ralentir, ses yeux se fermer… il avait envie de dormir. Et c’est ce qu’il fit. Pour ne plus jamais se réveiller.

FIN DE L'ACTE III
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MessageSujet: Re: Gods, King and Baby Seal Dim 1 Jan 2017 - 22:21
FLASHBACK 3/ OUTSTANDING OUTSIDER





« Scène 18, prise 4, action. » Oliveira claqua dans ses mains devant l’objectif. « La preuve en est dans le découpage des films par rapport aux livres d’origine : pour le Seigneur des Anneaux, alors que le passage avec l’araignée géante, Shebol, se trouve à la fin… C’est Shelob, pas Shebol… » Elle s’arrêta, coupa la vidéo, prit une grande inspiration en jetant à ses feuilles de script éparpillées sur la petite table, et reprit : « Scène 18, prise 5, action. » Elle claqua des mains. « La preuve en est dans le découpage des livres par rappo… DES FILMS ! Des films par rapport aux livres. » Elle recommença le rituel en soupirant, en remontant une mèche de ses cheveux derrière l’oreille et épongea sa sueur qui dégoulinait ; il faisait chaud dans le camping-car maternel. « Scène 18, prise 6, action ! » Elle claqua des mains en même temps, et repartit : « La preuve en est dans le découpage des films par rapport aux livres ! Le Seigneur des Anneaux, étant une histoire longue au final et moins divisible en chapitres qu’une autre saga comme Harry Potter, voit son décou… » Elle entendit alors des énormes bruits de pas près de la porte de la voiture, et elle soupira… Sa mère. Elle entra bruyamment quand sa fille coupa la prise en soupirant, et elle se dépêcha de renâcler avec sa voix grimaçante :
« Oliveira ! Aide-moi à porter les courses ! Allez ! » Et quand elle vit que sa fille était en train de ranger son appareil photo en vitesse dans son sac… « Tu faisais encore tes conneries ? Faut grandir un peu ! Allez, tu te magnes, c’est trop lourd pour moi à grimper. » Elle utilisa la barre de la porte avec le sac de courses le plus léger et grimaça sous l’effort. « Putain, tout devient dur avec l’âge. Tu te verras, avec soixante ans dans les pattes, comme c’est… ET ARRETE DE FAIRE LA GRIMACE !!! Mais les mômes, mais les mômes, mais les mômes ! »

Son caractère était la raison pour laquelle les deux aînés d’Oliveira étaient partis et ne revenaient que très rarement ; peut-être même qu’elle avait fait fuir le petit ami d’Oliveira lui-même. Le même caractère qui les avait toutefois sauvés face à un père de plus en plus violent au fur et à mesure des années, et l’avait définitivement fait partir. Il y avait eu Cristina (six ans de plus qu’elle), Jimbo (quatre ans de plus), puis Oliveira. Les deux étaient partis extrêmement tôt de la maison, quittant l’atmosphère nocive d’une mère égocentrique et d’un père agressif, qui était parti à son tour en même temps que Jimbo. Il ne restait plus qu’Oliveira et la mère, mais la première se refusait à partir : la seconde avait tant besoin d’aide, elle était absolument incapable de vivre seule. Sa grande sœur n’arrêtait pas de lui dire de ne pas perdre sa vie près d’elle, mais de toute manière Oliveira était Dreamland depuis plus de quatre an maintenant, où elle pouvait se défouler – elle savait que sa phobie d’être en colère venait des crises de violence de son père et essayait de trouver une réponse logique à son comportement. Elle faisait en attendant des études en chimie dans une université publique près de Marseille, où elle s’en tirait avec une aisance particulière. Oliveira était la benjamine, mais la tête de la famille.

Elle essayait d’alimenter sa chaîne Youtube sur les adaptations de livres en films (un hobby que sa mère répugnait), essayait de sortir le plus possible pour éviter sa mère (ce que celle-ci réprouvait), lisait le plus possible (sa mère s’en moquait), et s’occupait du plus de tâches ménagères possibles (et évidemment, rien n’était jamais fait comme il fallait). Oliveira se demandait souvent si sa maman se sentait si abandonnée par son entourage qu’elle devait gueuler pour exister encore.

__

« Faut que tu la quittes, hein, dès que tu peux ! » Encore le même refrain de Cristina, alors qu’elles venaient toute deux d’escalader trois cent mètres de falaise et se reposaient sur une corniche où le vent soufflait froid ; elles avaient une vue imprenable de la chaîne de montagnes et de l’immense forêt en contrebas, dont le vert de la canopée était vu d’ici, aussi régulier que le bleu qui se cachait derrière les nuages.
« Elle saura pas se débrouiller sans moi.
_ Et alors ? »
, lui dit sa sœur, qui avait hérité d’un visage poupon sans trace du temps, faisant que malgré une différence d’âge de six ans, on aurait pu penser qu’elles étaient jumelles ; elle avait aussi hérité de la peau basanée du paternet italien quand Oliveira avait la peau légèrement plus blanche, due aux nuages roumains. « Puis bien sûr que si, c’est une adulte ! Elle le fait exprès pour que tu restes. Faut pas que tu t’en fasses. »

__

Il paraît que ses deux parents avaient beaucoup voyagé. Sa mère venait de Roumanie, et elle était partie d’abord en Espagne, puis en France, où elle avait appris peu à peu le Français. Elle y avait rencontré son père, qui selon ses dires, avait été dans toutes les villes d’Europe, mais cette pluriculturalité ne l’avait pas aidé à être plus intelligent. Il venait à la base d’Italie, faisant que leurs trois enfants n’avaient la nationalité française que par leur naissance dans le territoire (pas tout à fait pour Cristina, mais c’était compliqué).

Et quelques années plus tard, après que leur père les ait frappés tous plusieurs fois, ainsi que leur mère, après son départ, voilà Oliveira, seule, faisant la vaisselle dehors à l’aide de deux bacs alors que la chaleur du début d’automne ne faisait pas regretter le départ de l’été, dehors, sous une lumière qui basculait subtitlement dans les teintes orangées. Elle avait aidé sa mère à ranger les courses et en remerciement, cette dernière lui avait donné tout de suite du travail à faire. Dès qu’elle l’avait sous le bras, il fallait qu’elle lui donne quelque chose à accomplir. Oliveira s’était transformée en une drôle de Cendrillon…
« Pour un drôle de palais », dit-elle tout bas en s’éreintant à enlever la mousse.

Contrairement au reste de la fratrie, elle avait été élevée principalement à l’école et entourée de nombreuses amies et ce, dès les premières classes, faisant qu’elle avait une culture plus populaire voire même plus geek que ses aînés, et il était impossible de deviner qu’elle habitait un énorme camping-car rugissant ; là où Cris et Jimbo se lâchaient plus et transgressaient les lois pour ‘l’aventure’, des purs enfants des routes et de la liberté. Maintenant qu’ils étaient partis dans leur coin, Dieu savait où, les deux ne se voyaient presque plus, même dans Dreamland. Mais revenant au bercail, ils y croisaient toujours leur sœur, toujours adorable, toujours là pour aider leur mère.

__

Le village était à moitié détruit – ce fut la première phrase que se dit Oliveira quand elle se réveilla de sa torpeur quasi-inconsciente, alors qu Cris la portait sur ses épaules pour s’enfuir. Il y avait une vingtaine de maisons démolies, un petit incendie qui commençait dans une étable, et évidemment, des cloches sonnaient pour signaler l’état d’alerte, les gens paniquaient, les miliciens se préparaient, mais les coupables étaient déjà partis. C’était encore elle qui avait fait ça, nota-t-elle tristement. Dès que son pouvoir s’activait, qu’elle le veuille ou non, elle disposait d’une force imparable et perdait toute notion des réalités, dans une colère titanesque. Ce n’était pas la première fois que sa grande sœur l’aidait à se calmer, que ce fut avec des mots, ou bien en la tabassant sévèrement – avec un peu d’astuce aussi, Cris ne pouvait rivaliser seulement avec les poings.

Cachées dans le peu de végétation du plateau, elles étaient assez loins du gros village pour pouvoir se reposer et attendre la fin de la nuit. Oliveira se rendit compte qu’elle était enchaînée par le tatouage de sa sœur (elle avait un tatouage en forme de chaîne, et elle pouvait la contrôler, la faisant passer de peau en peau et immobiliser qui elle le voulait avec un peu de concentration).

« Chuis vraiment désolée… » se lamenta Oliveira à voix basse, sous un buisson, allongée sur le côté, une partie du corps contre de la terre.
« T’en fais pas, sis. » lui répondit-elle avec un grand sourire. « J’arrive jamais à rien sur Dreamland, alors chuis contente de pouvoir te rendre service. Maintenant, chut, ils arrivent. » Les bruits de pas arrivaient, il fallait rester calmes pour qu’ils passent sans s’arrêter.

__

« Oliveira, j’ai Martelle et Livia qui viennent dîner, alors s’il te plaît, tu te tiens calme. » Oliveira était toujours calme de toute manière – dans le monde réel en tout cas.

Oliveira lavait maintenant les bassines avant de les laisser sécher tant qu’elles le pouvaient sous les rayons du crépuscule. Vu qu’il y avait des invités, des grandes amies en plus (Martelle était une vieille tige dont le sourire dévoilait des dents perdues, et avait de moins en moins de cheveux ; Livia ressemblait à sa mère, mais elle était tranquille et plaisait énormément à Oliveira), il faudrait travailler deux fois plus. Ou trois.

En tout cas, elle n’y coupa pas, alors que sa mère préparait le dîner avec une telle lenteur que cela relevait, pour celle qui s’échinait à tout préparer autour, à un manque de respect alors qu’elle ne pouvait même pas souffler sans qu’une remarque sarcastique ne vienne lui piquer les oreilles. Autant elle aimait quand il y avait du monde autour de la table, autant elle ne pouvait pas supporter que sa mère monte sur ses grands chevaux, notamment quand des gens regardaient, et lui dicte des ordres dont elle s’était déjà occupée, mais pas devant elle, alors il fallait tout recommencer. Puis enfin, les invitées arrivèrent face à une Oliveira rougie qui leur avait ouvert la porte.

__

Encore toutes les deux sous les feuillages, Oliveira dit alors, vérifiant qu’il n’y avait personne aux alentours :

« Tu sais, Cris, grâce à Dreamland, j’ai toute l’adrénaline dont j’ai besoin ; maman est chiante, mais au moins, je peux lire tranquillement, elle n’est pas un frein dans mes études.
_ Tu as vingt-trois ans, Olive, vingt-trois ! Je me suis cassée quand j’en avais seize.
_ Je comptais partir, tu sais…
_ Puis Dreamland est apparu, je sais !
_ Mais j’ai bien réfléchi, Cris, je crois comprendre pourquoi je la laisse pas tomber. »
Oliveira avait mûrement réfléchi, et expliqua :
« Actuellement, j’ai besoin de toi. Je ne voudrais pas que tu me quittes sur Dreamland.
_ Oh… »
Elle était attendrie.
« Et je ne voudrais pas laisser maman seule alors que elle a besoin de moi. » Et elle ne mentionna même pas le fait que c’était grâce à Jimbo et elle qu’Oliveira étaient devenues Voyageuse ; ça avait bien pris huit mois, mais ils avaient réussi. Cris ne pouvait pas répliquer. Elle frappa légèrement l’épaule de sa petite sœur chérie, comme un mec, et dit :
« T’es vraiment la meilleure de nous tous. »

__

A table, alors qu’Oliveira se rappelait la suite de la nuit où sa sœur lui apprenait justement qu’elle partirait dans deux semaines explorer la zone 3, l’abandonnant dans la zone 2, mais que Jimbo serait ravi de prendre la relève et de la protéger s’il n’était pas encore mort, le dîner avait été avalé par les convives et trois bougies éclairaient la table, supportant une belle lanterne qui assurait la lumière pour tout le monde. Oliveira, laissant les trois adultes entre elles, partit dans sa chambre afin d’ouvrir ‘Les Hauts de Hurlevent’, d’Emily Brontê, pour se replonger dans l’histoire. Elle n’était pas une grande fan pour le moment de la première partie mais s’obligea à terminer ce classique.

Ne rentrant pas entièrement dans le roman, elle put entendre par-delà le rideau la discussion entre les trois femmes riant par-dessus le vin rouge de mauvaise qualité, et quand elle entendit qu’on parlait d’elle, arrêta tout bonnement la lecture, ses yeux sur les mots, et écouta :

« Aucune idée ! Mais aucune idée ! Je vous jure les filles, ils ne m’envoient rien. Pas un message, pas une lettre, pas un appel téléphonique, ils viennent et repartent comme si c’était encore chez eux !
_ Mais tu en as encore une.
_ Oh oui, j’ai encore Oliveira. Et vous savez, les filles, dès la naissance, elle, je l’ai lu dans ses yeux, j’ai su qu’elle serait ma fille de bout en bout, mon morceau de lumière. Elle fait des études, elle est intelligente, elle bosse, je ne pourrais pas être plus fière d’elle.
_ J’espère que tu lui as dit ! »
gloussa toute minaude Martelle, et sa mère, sans répondre à la question, conclut en levant la main telle une vieille danseuse, d’une sincérité désarmante :
« C’est la meilleure de nous tous. » Cela ressemblait à une catharsis, quelque fut la façon dont elle la traitait véritablement quand les invitées n’étaient pas là – quelque chose dans le ton de la mère laissait cependant croire qu’elle venait de s’en rendre compte en même temps que les paroles étaient prononcées.
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Gods, King and Baby Seal

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