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Meilleur Méchant Machiavélique

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Ed Free
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MessageSujet: Re: Meilleur Méchant Machiavélique Meilleur Méchant Machiavélique - Page 2 EmptySam 26 Avr 2014 - 22:35
Les policiers avaient taillé une ouverture dans la porte de la cabine. Si l’ascenseur n’était pas là, ils avaient en face d’eux une cage gigantesque. Ils se dépêchèrent d’enfiler des mousquetons et de partir à la recherche de l’autre bout du tunnel, des fois vertical, des fois horizontal. Ils avaient malheureusement fait le plus dur.

« Plus que cinq minutes, les salopes ! Ils arrivent ! Grouillez-vous ! »

Puisqu’on ne pouvait pas accuser facilement son voisin, les ingénieurs et quelques soldats se dépêchèrent de se débarrasser de toute preuve en invoquant plein de témoins qui attendaient qu’on leur renvoie l’ascenseur. Liz sépara la salle en deux, ceux des accusés, et ceux qui ne l’étaient plus après une écoute rapide de pourquoi ils ne pouvaient pas être la taupe. Fino s’était approché comme il put du centre de commande du QG, et posé sur les claviers, regardaient avec des yeux porcins les policiers arriver. Dès qu’il jugea qu’ils étaient suffisamment nombreux, il leur envoya l’ascenseur qui stationnait pour le moment du côté du QG. En plein dans la gueule. Beaucoup étaient posés sur un bout horizontal du tunnel, d’autres étaient en train de désescalader furieusement les pentes en se servant du gros câble droit qui permettait à la cabine de faire le trajet. Fino fut très heureux de voir leur visage à tous, éminemment surpris de voir qu’un énorme carré gris fonçait vers eux tel un bélier qui prenait toute la place. Il n’hésita pas à couper le courant dès que la cabine était revenue au niveau de l’académie, ressemblant étrangement à un pare-brise de voiture qui serait passé à travers un essaim de moustiques. Il serait bête que les survivants l’empruntent après. Les caméras permirent d’apprécier le spectacle ; dommage que le son ne marchait pas, parce que les figures de certains policiers donnaient vraiment envie de savoir quel cri sortait de leur bouche.

Cependant, Fino savait que son plan n’en était pas un, ou plutôt, qu’il n’était pas censé réussir. Il y avait trop de monde à vérifier, et il était aisé pour la taupe, si elle était là, de se faufiler dans le groupe de ceux qui n’étaient plus accusés avec un mensonge qu’on pouvait gober facilement. Par contre, le bébé phoque était sûr de deux choses : d’abord, qu’il y en avait une, vu que c’était l’arme la plus redoutable dans un affrontement comme il se déroulait entre les deux organisations et au vu des nombreuses preuves affirmant la théorie, puis que contrairement à sa promesse, il ne le laisserait pas la taupe s’en tirer vivant. Une aussi bonne occasion de tuer un connard, on ne s’en privait jamais. Il retourna à l’écran pour voir la progression des flics : ils avaient perdu du temps à cause de la cabine qui les avait pris par surprise (puis réduits en bouillie), et aussi parce qu’ils avaient essayé de le faire marcher juste derrière. Avant de la détruire à coups d’explosifs dans des hurlements dont on pouvait percevoir un accent américain fondu dans le four des stéréotypes.

Cependant, la progression était ralentie, pas arrêtée. Bon sang, ils allaient bientôt arriver ! Ils disposaient d’assez d’explosifs pour faire sauter la ville : ce n’était pas une porte en métal qui allait les arrêter très longtemps, même avec les barrières du QG. Fino pressa encore un peu les gens derrière lui en jetant un œil à la salle. Liz et Giovanni s’occupaient tous les deux d’épurer les gens rapidement. Il suffisait parfois d’un mot pour qu’ils passent de l’autre côté de la salle tant le monde semblait pressé. Fino jetait un œil sur toutes les têtes qui lui disaient quelque chose, comme la stagiaire rousse, comme Giovanni lui-même, comme Cartman. Où était sa taupe ? Qui avait des raisons de trahir ce camp, et qui avait un alibi en béton qu’il pouvait dégainer à tout instant pour se protéger, car le MMM choisirait avec soin cet homme-là. Il revint sur les ordinateurs pour se rendre compte qu’on tentait de joindre la base depuis un réseau privé. Fino prit un casque qui lui tombait sur la queue pour éviter que la foule n’écoute ce qui devait être très important, et tomba sur Joan :

« Comment ça se passe ? L’évacuation est presque terminée ?
_ Salut Doc, c’est Fino à l’appareil. Ça gaze ?
_ Fino, tu peux joindre Ed ?
_ Vous paraissez bien pressé, Doc. »
, remarqua sèchement le bébé phoque. Joan n’avait pas cherché à attendre la réponse à sa première question, et sa voix débitait un ton anxieux.
« Fino, dès que tu peux, dis à Ed de foncer le plus loin possible d’ici. C’est un piège.
_ Si c’est un piège, je l’y laisse. Il adore ça.
_ Ce n’est pas lui qui est en danger, Fino ! »


__

Je n’eus même pas le temps de me plaindre, et Marine dirait que j’étais rapide à ce jeu, que les deux mercenaires m’enchaînèrent sans même que je ne comprenne quelque chose. Ils étaient rapides, et sacrément costauds. Je reçus plusieurs coups dans le ventre, exactement deux dans la mâchoire, puis un coup de pied du gars m’envoya bouler dans le couloir que je venais de quitter pour atterrir de l’autre côté du mur, dans un vol plané parfait. Collé contre la paroi d’or, je glissais jusqu’à tomber sur mes fesses. Merde, ça devenait trop dur. Je voyais flou, ma mâchoire était devenue le sommet d’une cathédrale à midi, et mes abdos me brûlaient. Ah les bâtards… Je n’aurais peut-être pas dû courir comme un fou. Ouais, j’aurais pas dû traverser tout le Royaume en me faisant ensevelir par des pièces, c’était légèrement stupide. Et maintenant, je voyais les deux à quelques mètres qui discutaient de ce qu’on devait faire de moi. Ils avaient tendance à me regarder pour être certain que je ne ferais pas de geste stupide qui me vaudrait de nouvelles tartes dans la gueule. Il n’y avait qu’une seule solution.

Il devait me rester bien deux paires de portail, mais je ne me sentais pas de les utiliser les deux tant j’étais absent et que mon énergie avait pris des vacances je ne savais où. Une semblait déjà au-dessus de mes forces, mais mon instinct de survie me donna les ressources nécessaires pour utiliser mon pouvoir, pas trop gros de préférence. Une main sur laquelle j’étais assis, soit invisible pour les deux mercenaires, disposait du petit couteau piqué à la troupe précédente, et ce petit couteau ressortait tout près des cordes de Yuri. Je coupai rapidement les liens qui le faisaient prisonniers, et essayai de le réveiller un peu car il n’avait pas l’air extrêmement frais. Je tranchai d’un dernier coup de poignet le reste de chanvre, et fis disparaître ma paire de portails rapidement, pour ne pas à dépenser plus d’énergie qu’il en fallait. Voilà, je pouvais voir que Yuri se levait déjà avec une discrétion que ne laissait pas envisager sa carrure de colosse. Je fis de mon mieux pour me lever à mon tour, m’appuyant contre le mur ; une diversion intelligente car les deux s’approchèrent de moi sans faire attention à la menace derrière eux.

« ‘ttention… Y a votre prisonnier qui se fait la malle. » J’étais tellement convaincant que si je n’avais pas fait un geste exagéré du bras pour pointer la menace, j’étais persuadé qu’ils se seraient retournés.

Malheureusement, ils ne m’écoutèrent pas, et deux de leur poignet furent soudainement emprisonnés. Le temps qu’ils comprennent et voient que leur main était entourée d’une corde aussi solide que l’acier, Yuri les tira d’un coup sec en arrière. Les deux tombèrent sur le sol, instantanément déséquilibrés, et Mr. Laque put voir sa dernière image de la soirée : une magnifique chaise en or qui lui tomba sur la gueule si violemment que j’entendis le crac continuer à résonner dans ma tête. La fille verte se dépêcha de se relever et d’enlever son carcan. Elle se mit instantanément en position de garde, mais sa fragile stature semblait bien mal partie contre l’ours russe. Le combat fut d’ailleurs très rapide, vu que le grand blond se dépêcha de faire jaillir des cordes des paumes de sa main pour emprisonner son adversaire. Cette dernière tenta quelques manœuvres d’esquive à travers toute la pièce, tandis que les cordes faisaient tomber des vases et des piles de document en farfouillant le bureau entier ; à la fin, elle fit un mauvais pas, et un filin s’agrippa à sa cheville. Elle tomba une nouvelle fois, et Yuri l’assomma d’un coup de pied dans le crâne qui lui fit rentrer la tête dans le sol. Il était efficace, même s’il était peut-être moins à l’aise que quand on avait aspiré son cerveau avec une paille comme il y avait deux ans.

« Alors Ed, tu vas bien ?
_ En pleine forme, comme tu peux le voir. »
, souris-je (ça me fit très mal).

J’arrivais à peine à tenir debout, mes cuisses étaient en feu et je saignais ci et là. J’avais connu pire, c’était certain, mais mon corps n’était pas très doué pour se souvenir, sinon me rappeler que j’avais mal. Yuri m’aida à me relever et me traîna dans la salle en me soulevant à moitié. Il me posa sur la chaise qui l’avait détenu prisonnier, et je l’en remerciai. Enfin un peu de repos. Je ne perdis cependant pas le nord et tentai de prévenir le QG. Je tentai plusieurs tentatives, et abandonnai quand le russe me dit que si je ne parvenais pas à communiquer, c’était que l’état d’alerte avait été proclamé, et qu’il fallait passer par des canaux spéciaux. Je lui demandais :
« Et sinon, t’as trouvé quelque chose d’intéressant ?
_ Plus qu’intéressant. Regarde… Enfin, non, laisse-tomber, je vais te montrer moi-même… »
Aussitôt dit, il passa derrière le bureau et traîna le corps d’un Habitant des Rêves, une belle trace de poing dans la gueule, l’air assommé. Il portait des habits chics, et Yuri se dépêcha de m’informer de son identité :
« C’est le Chambellan du Royaume, qui est censé être à ses côtés pour son discours. Il a été remplacé par un autre.
_ Un Voyageur a pris son apparence ?
_ Je crois que c’est ça.
_ Faut arrêter le discours, alors, le dénoncer. Il se trouve où, l’imposteur ?
_ Juste ici »
, me dit Yuri en pointant d’un signe de la tête la large fenêtre. Je me levai difficilement, les genoux comme des rocs douloureux, et je me déplaçai avec lourdeur vers les vitres. On pouvait voir une bonne partie de l’amphithéâtre dressé, à une trentaine de mètres ainsi que le grand Midas de dos. Il y avait deux formes à-côté de lui, et effectivement, l’une d’elle portait les mêmes habits que le Chambellan. Le centaure lion continuait magistralement sa logorrhée :
« Nous sommes plus puissants que les ombres. Et c’est pour ça qu’elles se cachent, qu’elles se terrent quelque part, prêtes à attaquer n’importe qui. Elles sont terrifiantes car leur cible n’est pas l’armée, mais n’importe quel citoyen. Les terroristes peuvent frapper n’importe où, n’importe quand, et surtout, n’importe qui. Cependant, les ombres sont mortelles, et les ombres sont souvent plus apeurées que nous le sommes. Leur agressivité n’est qu’un masque derrière lesquelles elles se cachent. »

J’aurais voulu suivre le reste du discours, mais un léger mal de crâne suivi d’un flottement m’assiégèrent. Ce n’était pas excessivement grave, certainement la fatigue. Puis vint un frisson froid, quelque chose de terrible. Yuri ne semblait pas remarquer la baisse de température. Je me souvenais de cette sensation ! Et à peine me rappelais-je où l’avais-je eu, dans mon bureau au Royaume des Deux Déesses, je revis exactement la même série de chiffres que là-bas, écrite en lettres de sang, et qui semblaient me dévisager. Je me dépêchais de prévenir mon compagnon, mais évidemment, malgré mon doigt qui accusait les numéros 0917648506421104879556.9 de leur simple présence, le colosse ne les voyait pas. Putain de merde de bordel de merde… Je tournai à peine la tête que les chiffres disparurent sans un son, plus rapidement qu’un clignement d’œil. Bon sang, je nageais en plein délire… Je me secouai la tête ; ça ressemblait à un mauvais présage. Yuri proposa qu’on descende les escaliers et qu’on se dépêche d’interrompre le monologue shakespearien du maître de l’or. Malheureusement, deux mercenaires arrivèrent devant la porte, armés encore une fois de couteaux. Yuri ne perdit pas de temps :

« Ed, sors par la fenêtre et empêche l’attentat. Je vais les retenir. Allez, go ! »

Je n’eus même pas le temps de me rendre compte que son plan était bon que j’ouvrais déjà la fenêtre pour me faufiler à l’extérieur. Il y avait une dizaine de mètres avec le sol, une chute plutôt conséquente dans mon état. Je commençais à désescalader la paroi en or tandis que Yuri commençait à s’attaquer aux mercenaires infiltrés. Conscient de la gravité de la situation, je n’admirais pas le spectacle et cherchai des prises pour les pieds. Allez Ed, ça serait facile… Il suffisait de descendre l’étage par l’extérieur, de prévenir les gens, et problème réglé. Qui savait quelle embrouille allait sortir le faux Chambellan… Donc, doucement… Mes pieds me faisaient grimacer malgré l’air frais des environs, et mes bras peinaient à supporter mon poids quand je n’avais pas de prise pour les jambes. Rapidement, mon pied dérapa, mes muscles gémirent, et je chutai comme une merde sur le sol. Mon dos fit un bruit mat. Heureusement, j’étais tombé dans des plantes qui poussaient aux alentours de la bâtisse, et j’étais plongé dans l’obscurité ; la personne la plus proche devait se trouver à une trentaine de mètres. Par contre, qu’est-ce que j’avais mal… Je serrai les dents tandis que la douleur traçait son petit bonhomme de chemin le long de mon épiderme. Je restai plusieurs secondes sur le sol, haletant, perdu. Ma tête me faisait mal, mais j’étais incapable de savoir si c’était à cause de la chute ou de pire. Je pris lentement ma respiration… Il était temps de se relever ; dans une seconde, tout pouvait exploser.

__

Les muscles rouillés par sa captivité, Yuri ne craignait cependant pas les mercenaires qui venaient d’arriver. Enfin, pas qu’il se sentait parfaitement invincible, très loin de là, le Russe n’était pas un combattant onirique, même si sa musculature carrée et son pouvoir lui valait quelques avantages non négligeables (sans compter son caractère qui pouvait se révéler sanguin) ; cependant, il s’en fichait pour le moment de vaincre et de ne pas vaincre. Il y avait un attentat, et juste en se tenant ici, il remplissait sa part du contrat. Et il n’avait pas le temps, ni le sang-froid nécessaire pour se souvenir qu’en cas de défaite, il pourrait disparaître. Ce n’était que des considérations qu’il verrait après l’action.

N’attendant pas de se faire frapper, il passa de suite à l’attaque. Un câble sortit de la paume de sa main si vite qu’on n’en distinguait pas la couleur d’ébonite, et s’enroula autour de la cheville d’un des adversaires comme un fouet. Il suffit de tirer du poignet pour désarçonner le combattant, et laisser le soin à son ami d’attaquer seul. Cogner quelqu’un n’était cependant pas le fort de Yuri, mais Dieu avait créé les chaises pour une bonne raison : pour s’asseoir dessus, et pour frapper avec. Le blond s’empara de la chaise la plus proche et dans le même mouvement, l’envoya exploser les cervicales du mercenaire le plus proche, qui valdingua à trois mètres sous le choc violent. Mort ou pas mort ? Trop ébahi de la facilité avec laquelle la chaise avait volé, Yuri ne se posa pas la question et se dépêcha de foncer vers le second homme qui s’était déjà relevé, le poignard prêt à l’usage. Celui-ci averti de la puissance de Yuri ne se laissa pas facilement faire, et c’est avec un autre fouet que Yuri parvient à faire tituber son ennemi, et lui envoyer une claque monumentale qui parut retentir dans toute la pièce comme un gong. Les blessés n’étaient pas assommés qu’une voix lui crachotait à l’oreille. Yuri plaça un peu mieux son oreillette toujours présente et répondit en encordant un des mercenaires avec son pouvoir pour être certain qu’il ne se réveille pas dans son dos :

« Oui ?
_ Yuri ? C’est Joan ! Mon dieu, tu réponds.
_ Y a Ed qui vient de me sauver, je m’étais fait prendre.
_ Il est toujours avec toi ? » L’intonation de Joan sonnait à l’impératif, et incitait Yuri à ne pas se réjouir.
« Il vient de partir, pourquoi ?
_Je ne pense pas qu’une bombe puisse endommager Midas. C’est Ed.
_ Quoi ? C’est Ed ? De quoi c’est Ed ?
_ C’est Ed la bombe. Ils ont tout fait pour l’appâter. Yuri, imagine qu’ils peuvent déclencher sa crise cérébrale quand ils le veulent, et ce, malgré ce que la nuit dernière l’a laissé penser… Ça va être un véritable massacre, Midas, les invités du discours et une grande partie des tribunes pourraient être touchés.
_ Oh. »
C’était pourquoi ils avaient capturé le Chambellan : pour approcher Ed le plus possible de la foule. Et Garaneòne, après avoir atteint son objectif de détruire la manifestation, avait servi à cette mascarade : ils avaient fait croire à une onde cérébrale inopinée qui avait obligé le MMM à faire téléporter son lézard de compagnie dans le lointain.

__

Aaaah, cette tête… Elle me faisait toujours aussi mal. J’avais dû prendre de sales coups dans les égouts, j’avais l’impression qu’elle était coincée dans un étau et qu’un sadique s’occupait de la refermer avec une manivelle grinçante. Et je me déplaçais clopin-clopant, les yeux dans le vague, saignant quelque part, je ne savais pas où, mais ça n’était pas agréable, et je ne bougeais pas trop le bras gauche de peur de me souvenir exactement d’où la douleur naissait. Je n’étais pas si loin du discours, et il y avait peut-être des gens qui commençaient à me voir, qui savait. Allez ma fille, encore un petit effort. Et inconscient du micmac qui se déroulait autour de lui, le discours continuait, imperturbable…

« Nous vous protègerons tous du mieux que nous pourrons, je vous en fais la promesse. Tous les citoyens de Kazinopolis sont sous ma protection, et il ne vous arrivera rien tant que je serais encore de… ». Un chuintement désagréable, venu d’ailleurs vu que Midas n’utilisait pas de micro, laissa très vite place à une nouvelle voix qui couvrait celle du centaure : « GGGRRTTSSSSSZZTTVous allez tous mourirGGRRZZZTTT », et de nouveau Midas : « Tous les sold… qu’est-ce que c’était ça ? Gardes !» / « ?! DDDZZZZTTTIl pleuvra des morts sur KazinopolisssTTTDDTTZZ » / « Arrêtez ce micro ! Trouvez ce gêneur ! » / « GRRTTTZZZZVous ne serez pas préparésBBWWWTTT »

Ce fut l’affolement général, mais un affolement discret, qui remuait les têtes pour trouver l’impromptu, plutôt que celui qui faisait courir tout le monde dans tous les sens. Je supposais que l’instinct n’était pas idiot, et qu’on ne pouvait pas être mieux protégé dans tout Dreamland que près d’Infinity Midas. Ce dernier aboyait des directives précises, mais dans ma tête, je savais qu’ils ne le rattraperaient jamais. La voix qui était intervenue était celle du MMM, j’en étais persuadé. Mais elle sonnait trop mystique ; ce n’était pas des basses qui avaient fait circuler la voix, mais plutôt le ciel. Ça venait du haut, ça sonnait comme une épée de Damoclès qui allait s’écraser sur tout le public.

Je me rendis enfin compte que mon timing n’était pas très bon. Parce que juste après la manifestation orale du MMM, voilà que le grand recherché Ed faisait son apparition la bouche en cœur devant Infinity Midas. Avant que je ne fasse le moindre mouvement pour expliquer ma présence, des soldats m’avaient remarqué, me pointaient du doigt, et je vis le regard terrible du Seigneur de l’Or sur moi. Je déglutis instinctivement. Il s’approcha de moi avec une vivacité incroyable et trop fatigué pour répliquer, je le laissai quasiment poser sa main sur ma tête. Une seconde plus tard, j’étais paralysé, transformé en une statue d’or.
C’est à peu près à ce moment-ci que j’étais plutôt encore plus dans la merde. Oui, j’étais maintenant une statue doré. Génial.
Est-ce que quelqu’un aurait au moins la gentillesse de me mettre dans le Royaume des Deux Déesses, dans un endroit vraiment chouette, où je pourrais finir mes jours ?

Pour vous avouer, j’étais encore conscient. Je ne voyais plus rien, j’étais totalement immobile, mais je pouvais encore entendre les cris de la foule, certes étouffés par la pellicule d’or plutôt costaude autour de moi. Je savais qu’il y avait des membres du SMB qui devaient m’observer, mais j’étais bien en peine de deviner l’expression de leur visage devant ma soudaine… transformation. Oui, j’avais plutôt foiré mon entrée et le sauvetage de tout le monde. Et je ne voyais pas comment je pourrais me débarrasser de ce pouvoir. Est-ce que techniquement, ça pouvait être pire ? Je ne voyais pas comment ça pouvait l’être, vu que même s’il pleuvait, je ne le sentirais pas. Ah si, ça pouvait être pire… Mon mal de crâne qui survenait chaque nuit… au plus mauvais moment. Et mon pouvoir qui refusait de s’activer à cause de la fatigue, de la douleur… Oh merde. Mon crâne commençait à chauffer, et la brûlure entrait de plus en plus profondément. Et merde ! Et merde de merde ! Tout le public allait se faire dégommer ! Même le Seigneur ! Et alors que la douleur commençait à me vriller la tête, la voix du MMM reprit :

« Bonsoir, chers spectateurs. Je m’excuse d’interrompre le discours aussi tard, mais je voulais être persuadé que je serais la dernière personne que vous entendrez avant de mourir. Je dois vous dire d’ailleurs que c’est un honneur pour moi de vous parler. Depuis tout à l’heure, j’entends des discours pacifiques, j’entends des monologues interminables sur le fait que tous ensemble, rien n’est impossible. Je voudrais vous ouvrir les yeux, désolé si je suis cruel : la guerre va avoir lieu. C’est inévitable. Considérer la paix et la guerre comme les deux faces d’une pièce de monnaie. Je la lance comme ceci… » On entendit distinctement un bruit d’une chiquenaude sur une pièce dorée. « Paf, ça fait pile, c’est la paix. Je recommence. Attendeeez… Voilà. Pile encore, toujours en paix. Et maintenant… Et paf. Maintenant, c’est la face, la guerre. C’est ça, le monde. Tous les jours, Dieu lance une pièce. Et la pièce est récemment tombée sur face. Ce n’est pas avec des discours que vous changerez cet état de fait, que vous direz que c’était pile. Dans trois mois, vous vous direz qu’effectivement, entre tous les massacres qui vont se dérouler, ce petit discours de Monsieur Oseille pesait finalement très peu dans la balance. La guerre est inévitable. Au lieu de la tenir éloignée à bout de bras, un acte vain, il vaudrait mieux commencer à se défendre. Une alliance avec le Royaume des Chats ne peut qu’attiser la méfiance de vos ennemis. Pour des pacifistes, vous la voulez vraiment votre guerre. »

__

Dans le QG, c’était toujours la débandade. Les scientifiques se marchaient sur les pieds, des clameurs naissaient ça et là, des signes de protestation s’élevaient dans la cohue. Fino n’aimait pas ça ; il ne s’attendait toujours pas à trouver la taupe, surtout pas maintenant. Le but était de faire monter la pression, la forcer à se dévoiler, mais le MMM n’était pas aussi con pour envoyer un lâche espionner un QG ultrasecret. Ce n’était pas con, ça… Si Fino réfléchissait comme le SMB, quelle serait la meilleure taupe qu’on pouvait envoyer, celle insoupçonnable… Rah, pas le temps de réfléchir ! Ed avait toujours du mal là-dessus : il y avait un moment pour réfléchir, et un autre pour tirer dans le tas. C’était une philosophie bien plus profonde qu’elle n’en avait l’air aux premiers abords, même si Fino était du genre à préférer la seconde partie. Là, la réflexion était clairement terminée, il fallait tirer dans le tas. Mais sur quelle cible ? Le manque d’efficacité énervait clairement Fino. Et tandis qu’il hésitait à exploser la tête du scientifique le plus proche, il se rendit compte que le discret Giovanni s’était approché près de Liz pour lui parler de quelque chose d’important. Il s’approcha, énervé qu’un conciliabule important se tienne sans lui :

« Vous déballez quoi, bande de putes ? Vous croyez qu’on a le temps ?
_ Je disais »
, répondit Giovanni, fâché de devoir composer avec un bébé phoque, « que j’allais rester ici.
_ Hein ?
_ C’est la dernière chance du SMB. On va se faire traquer jusqu’à la capture de tous si on s’enfuit. Surtout maintenant. Par contre, si on leur fait croire que la queue du lézard est le lézard, ils ne chercheront pas le reste du corps.
_ Je hais les lézards »
, grinça Fino en comprenant le plan. « Donc tu vas rester ici avec quelques savants, quelques soldats, et tu leur feras croire que c’est l’ensemble de la base ?
_ Je m’en fiche si le plan te convient ou pas. C’est ce que nous allons faire.
_ Bah, tu sais quoi ? J’accepte, bouffon. »
Liz et Giovanni écarquillèrent rapidement des yeux. Ils ne s’attendaient pas à ce qu’une parole positive sorte de la bouche de Fino. Celui-ci tira une nouvelle fois dans les airs. Deux fois, même pour faire chier tout le monde. « ECOUTEZ-MOI, LES ABRUTIS, C’EST VOTRE JOUR DE CHANCE !!! Voilà, tout le monde se calme. Tous ceux dont l’innocence a été peu ou prou trouvé ont le droit de se casser. Hey, stagiaire ! Bouge ton cul et désactive cette putain d’alarme ! Et tous ceux qui sont de ce côté-ci de la salle et qui sont autant de taupes potentielles sont d’heureux veinards : un séjour gratuit en taule avec Gigi jusqu’à ce qu’on réussisse à rentrer la tête du MMM dans son cul et qu’on le vende à Circus Attractions ! Pas de discussions, on obéit, je sais que vous adorez ça ! »

Fino trouvait que le plan de Giovanni était un bon plan de secours, relativement aux capacités intellectuelles qu’il lui attribuait. On allait sacrifier un tiers du SMB, mais il y avait une chance sur trois que la taupe soit dedans finalement. Non, plutôt une chance sur six, car il fallait pondérer les lieutenants présents et pas présents qui s’en étaient tirés à (trop) bon compte, comme Liz. Fino allait sacrifier des dizaines d’hommes pour éliminer Giovanni de la liste des suspects. Il s’en foutait bien de savoir s’il l’était ou non à l’heure actuelle. Fino ne voulait juste pas de taupe pour les prochaines opérations de la base.

Liz répéta les ordres de Fino pour être certains qu’il y aurait obéissance. Elle dit que chaque réclamation ou critique serait un aller simple pour la suspicion, et qu’on les sortirait de prison dès que toute cette affaire serait réglée. Un calme étrange se fit, tandis que les policiers découpaient lentement la porte d’entrée du bunker avec un laser rouge vrombissant. D’un côté, les gens se préparaient à se faire capturer. De l’autre, ils utilisaient un petit tunnel de secours, avec toboggan d’air prévu, un peu de marche, et une liberté. Enfin, plus de liberté que ceux qui allaient rester en tout cas. Fino savait déjà où tout ce petit monde allait se déplacer, mais il préférait le dire autre part qu’entre toute la foule. Tout le monde commençait à emprunter la sortie, et Fino y partit à son tour quand Liz fit un discours un peu trop gnangnan à son goût au sacrifice (héroïque) de Giovanni. Il pénétra dans le conduit de secours (avec l’aide d’un employé maison, mais il préféra oublier cet épisode). Direction de tout ce petit monde : le Royaume des Deux Déesses.

__

Joan avait attendu toute la soirée pour en arriver là. Comme à son habitude de centre de commandement absolu, il se dépêcha de donner ses directives à tous les concernés. Ça allait mal au QG, mais il pouvait tout rattraper si le MMM était enfermé cette nuit dans des geôles glaciales. Malheureusement, son ennemi utilisait un micro, ce qui pouvait dire qu’il n’osait pas se rapprocher de l’endroit et venir de sa personne. Comme prévu, un face-à-face avec Infinity Midas était plus que déconseillé, pour n’importe qui d’autre sur Dreamland. Donc il se tenait éloigné. Il émettait depuis leur base secrète, ou beaucoup plus proche. Sans vouloir espérer, Joan pariait sur le second choix. Le MMM était souvent au cœur de l’action : sa présence associée à ses pouvoirs pour le moment sans limite, assuraient la sûreté de ses opérations. Ça n’empêchait pas d’essayer.

« Docteur, vous pouvez remonter le signal radio ?
_ Ça séra difficile.
_ Je prends. Tu as moins de trois minutes. »
Il appuya sur un bouton, puis trois fois sur un autre, et il lança l’appel. « Soy, c’est Joan. Tu peux libérer Ed ? Il y a de grandes chances qu’il fasse une nouvelle crise neuronale meurtrière dans pas longtemps.
_ Ça sera difficile.
_ Arrêtez de me faire chier avec ce putain de mot. »
, vociféra Joan, en s’attirant les regards intrigués de ses voisins. « Y a des chances que tu le tues ?
_ Y a plutôt des chances que je le tue pas. L’est en première ligne d’effets secondaires. Une fausse manip’ et je vous en fais de la guimauve à mâcher. Ça demande de la précision, doc. Si j’ai cinq minutes au poil, je peux m’en charger sans risque.
_ Je te laisse cinq secondes, et j’assume tout.
_ Nan, j’ai dit cinq min… »
Communication coupée. Désolé Soy, mais parler prenait trop de temps. Le MMM continuait de détruire avec acharnement tous les discours faits plus tôt ; disons plutôt qu’il obligeait les gens à l’écouter, et il attendait certainement qu’Ed libère les ondes de choc.

« Le temps où Dreamland s’ébattait joyeusement est terminé. Dans moins de deux jours, je vous promets un nouvel ordre. Je peux vous garantir que la guerre, le génocide de Voyageurs et les massacres en retour seront les derniers de vos soucis. Vous avez passé trop de temps à vivre la tête dans les nuages : il est maintenant temps de redescendre sur terre. Je n’ai pas peur de toi, Midas. Aujourd’hui, je vous annonce ma déclaration de guerre : tout Dreamland contre moi. Ça me paraît équitable.
_ Montre-toi alors, si je ne t’effraie pas ! »
, rugit le centaure en serrant les poings et cherchant le terroriste.
« Ne sois pas pressé de mourir, Midas. Dans moins de trente secondes, je serais devant toi. »

__

Soy laissa filer un juron entre ses dents quand Joan coupa la communication. Quel connard ! Enfin, il comprenait que le temps filait trop vite. D’ailleurs, le MMM annonçait la couleur : il y avait tout à croire qu’il venait de provoquer les douleurs crâniennes d’Ed, et que rapidement, une onde de choc tuerait tout le monde. Dont lui-même. Cette simple pensée acheva toutes les hésitations de l’anarchiste : son pouvoir s’activa et lui remua les tripes. Il devrait faire vite, non seulement parce que le temps était compté de base, mais qu’en plus, les décharges d’énergie qui lui traversaient le corps seraient rapidement repérées par Infinity Midas. D’ailleurs, une seconde à peine s’était passée depuis qu’il puisait dans son énergie que déjà, la tête du grand fauve se tourna vers lui. Il fonça vers l’anar, et Soy ferma les yeux et l’oublia pour se concentrer. Il se demanda aussi s’il ne valait mieux pas qu’il tue le Claustrophobe. Non, jamais. Ne jamais tuer ne serait-ce qu’une personne. Pris de court par Midas qui chargeait vers les tribunes, Soy relâcha subitement son pouvoir sur la statue dorée enfermant Ed, en priant pour que ça marche. Il y avait une chance sur dix qu’il meure, une chance sur dix qu’il ne se passe rien, une chance sur dix que ça réussisse, et le reste, il ne savait pas trop. Sa capacité était impossible à maîtriser et à lancer aussi rapidement quand on voulait un résultat certain.

La seconde d’après, il fut soulevé par la main gigantesque du fauve. Soy regarda Infinity Midas qui arborait un visage furieux. Il tenta de s’expliquer, mais les doigts se resserrèrent autour de ses côtes. Un peu plus et il le broyait, l’empêchant de monter sa défense.

« Tu croyais terroriser ma ville ?
_ Non… »
, réussit à peine à lâcher Soy. Il regarda Ed, mais il était toujours en statue dorée. Il était peut-être mort à l’intérieur. Ou alors son pouvoir n’avait pas marché, et s’était évaporé dans les airs avant de toucher sa cible. Là, tout était raté.

__

Le mal de tête était de plus en plus intense ; la différence avec les nuits précédentes, c’est que je ne pouvais plus bouger. J’allais craquer, j’allais craquer, j’allais craquer. Je ne pouvais plus me replier en position fœtale, même pas crier, rien du tout. Juste retenir la douleur comme je pouvais. J’avais l’impression de faire la chaise électrique contre un mur, qu’on m’empêchait d’arrêter, et que mes jambes brûlaient et brûlaient en me faisant hurler jusqu’à ce que tout s’éteigne, les muscles déchirés. J’en pleurais presque de ma tête qui partait en vrille en explosant tous mes nerfs, ma cervelle fondait et collait sur mon crâne. Il fallait que je tienne en espérant qu’on me sauve, ou qu’on m’éloigne de moi. Je ne tiendrais pas plus de dix secondes.

Il y eut une sorte de craquement, puis un autre, et enfin trois. Et je vis à nouveau. Je pouvais bouger. Je voyais non loin de moi Infinity Midas tenir Soy entre ses mains, et je pouvais affirmer sans crainte que c’était celui-ci qui m’avait sauvé. Je regardais vite fait mes mains pour voir si la pellicule dorée avait disparu, oubliant pendant une fraction de seconde sous la surprise mon mal de tête impitoyable ; et je me rendis compte que non, elle n’avait pas disparu. J’étais toujours dans une statue dorée, ou plutôt, j’étais devenu véritablement une statue dorée. Pas le temps de réfléchir aux conséquences de mon prix, ou de blagues minables comme mon poids en or. Les ondes psioniques me déchiraient de nouveau la cervelle dans un reflux intense. Je n’avais pas cinq secondes devant moi. Je ne courrais pas assez vite pour m’éloigner suffisamment, je n’avais plus la force d’utiliser ma dernière paire de portails. Je vis devant moi toute la foule qui regardait ébahi le spectacle de Midas emprisonnant Soy, et je me dis qu’une bonne partie allait mourir. Oui, ils allaient mourir. Dans peu de temps, je relâcherais la douleur, et j’aurais causé une pluie de cadavres. Alors je n’avais rien à perdre à essayer. Je fonçai vers Midas dans un sursaut d’adrénaline, et je sentis que j’allais céder. Entre des hurlements douleurs, je réussis à hurler :

« BOUFFE TON CUL, PUTAIN DE CHEVAL ! »

Pris par surprise, Midas ne réfléchit pas : son poing libre partit comme une fusée et vint s’exploser contre mon torse. Mon corps partit en arrière, projeté par la puissance du coup, s’envola horizontalement loin de l’amphithéâtre, très loin, ce qui était mon but, à une trentaine de mètres des gens les plus proches. Je percutai et rebondis à peine sur le sol que mon crâne entra en ébullition et que je fermai les yeux sous la douleur. Je hurlai dans mon coin, même si le poing de Midas avait coupé ma voix. Sans mon armure, je serais d’ailleurs certainement mort. Quelle idée aussi, d’utiliser le poing de Midas comme véhicule.

Ma tête lâcha la pression, et je sentis la puissance invisible des ondes balayer les alentours à la recherche d’une vie à ôter. Mais loin de tout, elles ne trouvèrent rien. Je me laissais tout de même sombrer dans l’inconscience quelques secondes, mon esprit abandonnant quelques instants la lutte contre le monde extérieur. Laisser Midas me frapper pour me faire décamper plus vite, ça avait été une idée brillante. Même si elle laissait à désirer sur certains points, comme ses hypothétiques chances de succès, ainsi que l’état dans lequel j’étais après. Je ne voulais même pas savoir combien de côtes et d’organes étaient en bouillie là-dedans. Ma peau était dorée, ça ne m’empêchait pas de cracher du sang comme tout le monde. D’ailleurs, mon estomac tira l’évacuation d’urgence, et je dégobillai de la bile dans mon coin. Je n’eus même pas le temps de me relever qu’une forme s’écrasa sur moi, ce qui ne m’aidait pas à me rétablir.

« T’es en état d’arrestation. Un mouvement et je te tue.
_ Tu sais tuer des statues, toi ? »
, répondis-je à l’agonie, dans un sursaut d’ironie que je me permis comme une récompense au fait que je me cassais le cul depuis le début de la nuit.

L’inconnu était le Voyageur de Midas qui était à ses côtés lors du discours. Heureusement qu’il ne m’avait pas suivi de trop près, car il aurait claqué comme les autres. Je me laissais faire : l’autre me maintenait au sol, j’étais bien. Allongé, enfin, j’allais pas cracher sur un peu de repos. Malheureusement, une autre personne s’approcha, et je crus la reconnaître rien qu’aux chevilles : c’était Ophélia. Mais qu’est-ce qu’elle foutait, là ?

« Lâchez-le ! Ce n’est pas un terroriste !
_ Désolé, mademoiselle. Les faits sont contre lui. Et il était recherché.
_ Je vous dis que vous faîtes erreur. Il essayait d’arrêter le terroriste ! »
Toujours le cerveau rapide, Ophélia. Elle ne devait pas être certaine de la vérité, mais elle me connaissait, et elle n’ignorait pas la merde dans laquelle j’étais. Je tentais de l’aider, car elle ne devait pas être toute seule à me défendre. Je toussai pour attirer leur attention et dis :
« C’est le chambellan, le coupable…
_ Pardon ?
_ Je dis que c’est le chamb… »


Une bombe incendiaire vola vers les gradins et explosa. C’était bien le chambellan, le coupable. Difficile d’avoir moins de témoins, pour le coup. Ce n’était pas une bombe normale qu’il avait jeté, car le souffle de l’explosion était ridicule. Même de loin, je pouvais le voir… Par contre, des flammes prirent instantanément et se dépêchèrent de brûler le bois de l’amphithéâtre avec une voracité surnaturelle. Ce fut une nouvelle fois la panique : les gens qui se levaient précipitamment, qui s’enfuyaient devant un bûcher qui devint rapidement énorme. Ce fut une course entre les flammes et les gens, et eux voulaient tous gagner. Les mouvements de la foule devinrent imprévisibles, mais tout le monde hurlait. Quand le feu atteignait quelque chose de plus intéressant à brûler que du bois, il crachait des étincelles. Des gradins s’effondrèrent, calcinés, des poutres en bois lâchaient prise, et en quelques instants, ce fut toute l’installation qui était en train de brûler, essayant de dévorer n’importe quelle personne vivant. Les hurlements formaient avec le bruit des flammes une mélopée horrible de catastrophe. Quelque part, je voyais Connors aider les gens à s’enfuir, essayant de maîtriser ceux qui devenaient incontrôlables à cause du danger. Midas lâcha Soy et se concentra vers le chambellan qui changea d’apparence. Il réussit à lui coller une beigne assez immense pour l’avoir peut-être tué sur le coup. Je compris que tout avait été un piège, que j’avais failli servir d’instrument pour assassiner Midas et la foule, et que le déchaînement rouge et volage n’était finalement que le plan secondaire du MMM. Au mieux des morts, au moins la terreur.

C’était le chaos le plus total là-bas, et je voyais les deux autres autour de moi qui regardaient ce spectacle avec horreur. Le Voyageur de l’Or se leva, me débarrassant ainsi de son poids et me demanda de ne pas bouger le temps qu’il revienne les citoyens.

Cependant, il ne put même pas faire un pas qu’il tomba à terre subitement, après un choc violent contre sa nuque. Oula, attendez. Je ne m’étais pas relevé que je voyais déjà deux bottes inconnues devant moi. Génial, il arrivait toujours au bon moment, lui. Il se baissa et je vis le masque tordu et sombre du MMM me regarder.

« Les trente secondes sont écoulées, il me semble. C’était bien le chambellan, le coupable, félicitations. Mais c’était trop tard. Comme toujours. Il va falloir courir beaucoup plus vite, Ed. Résultat, Midas est en colère, un incendie se propage dans les tribunes, et Ophélia s’est faite capturer. » Je levai mon regard vers le MMM accroupi. A un mètre derrière, il y avait Ophélia qui ne savait pas quoi faire, mais qui avait clairement entendu les dernières paroles du type. Elle ne se battrait pas, évidemment, même si elle pourrait faire du dégât. Elle n’oserait pas utiliser son pouvoir pour se défendre, je le savais. Je lui hurlai :
« FUIS, ABRUTIE !!! MAIS COURS !!! »

Elle comprit, et sut que c’était la meilleure solution. Le MMM ne bougeait pas tandis que je criais, et elle, elle tourna les talons, s’apprêta à courir… et disparut dans un souffle. Le MMM n’avait toujours pas bougé, accroupi, les bras posés sur ses genoux, ignorant tout le chaos derrière lui, et les yeux dans les yeux, il me répéta :

« Il va falloir courir beaucoup plus vite. »
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MessageSujet: Re: Meilleur Méchant Machiavélique Meilleur Méchant Machiavélique - Page 2 EmptySam 26 Avr 2014 - 22:41
Chapitre 6 :
Descentes en pente raide




On avait cinq secondes d’amnésie après le réveil ? Mon cul ! Je me levais alors que le soleil resplendissait à peine derrière les volets de l’appartement, et la première chose que je fis fut de frapper la table basse la plus proche avec mon poing. Encore un putain d’échec, signé Ed ! Brillant ! Mais c’était pas possible d’être aussi con que…

« Ed, tu me marches sur le bide… », souffla Jacob en train d’expirer sur son matelas au sol. Je ne fus pas sûr de m’être excusé tant j’étais en pétard.

  Il était huit heures et demi du matin, et tandis que Jacob était en train de beurrer ses toasts avec une gueule qui traduisait la brutalité de son réveil, je tentais de manger mes propres tartines en les fixant avec mes yeux. J’avais envie de renverser la table, mais elle tomberait sur la tête de Jacob, et il n’avait pas besoin que je le tue à cause de mon incompétence. Il suffisait que je me remémore cet instant précis où Ophélia disparaissait, où je ne bougeais pas car j’étais légèrement fatigué, que le MMM disparaisse sans autre forme de procès, que Connors m’aide à marcher car je ne pouvais plus faire un seul geste sans aide… Oh putain, mais quel nul ! Avant midi, j’appelais Ophélia. Et avant midi, j’appelais Joan. Marre de toutes ces conneries de merde. On connaissait leur prochain déplacement ? J’y serai, en tête de ligne. Et si Fino voulait pas me le passer, je lui arracherai de ses pattes son fusil à canon scié.

  Devant mon air plutôt… concentré, Jacob me demanda si tout allait bien, et je me dépêchais de lui raconter l’horreur de la nuit dernière. Je me rappelais ainsi tout ce que j’avais fait, tous les coups que j’avais pris, toute la fatigue que j’avais accumulé. L’attente, les policiers, les égouts, les immeubles, les mercenaires, les mercenaires, encore les mercenaires, les terroristes, Infinity Midas, moi en statue, la bombe incendiaire… J’étais heureux que Dreamland me permette de me régénérer au début de chaque nuit, sinon, je n’aurais pas tenu le coup. Une brève image de mon tatouage onirique de taureau avec l'inscription : "Until the death".J’avais l’impression de courir dans tous les sens, et même, une image de la rage qui m’habitait et qui trahissait la réalité, que je courais dans tous les sens et que le SMB me tenait en laisse comme un toutou qu’on me promenait. Non, Ed, ce n’était pas leur faute. Sans eux, tu ne pourrais même pas sortir du jardin, n’oublie pas ça. Et le MMM se trouvait dans une autre rue, une autre ville, voire un autre continent. On était tout bonnement incapables de réagir. A chaque fois qu’il bougeait, qu’il préparait un attentat, on était présent, on battait des pieds et des mains, pour un résultat nul. Cette… série de défaites m’en foutait plein le cul. Mais vraiment. Et la dernière était la pire de toutes. J’avais l’impression d’être un clown qu’on manipulait sans effort, et je recherchais qui tirait les ficelles. Le MMM m’avait collé une torgnole pas possible, il m’avait envoyé chier, il s’était proprement foutu de ma gueule. Il avait kidnappé Ophélia sans aucun effort, en me regardant, parce qu’il s’en fichait finalement. Il savait qu’il avait gagné, que tout s’était bien passé. La honte. Tout simplement la honte… J'ai toute la responsabilité du monde sur les épaules et je ne parviens même pas à stopper sa chute.

  J’étais même tellement en pétard que je ne cherchais même pas à savoir pourquoi il l’avait capturée. Il y avait des dizaines d’applications à son pouvoir qu’un méchant diabolique pourrait faire. Mais encore une fois, je ne voulais pas me perdre dans des hypothèses fumeuses, surtout quand ma colère m’empêchait d’y piquer une tête. Jacob tenta bien de me parler plusieurs fois, mais je refusais de rentrer dans le débat : pour moi, cette journée-ci était morte. J’attendais déjà de pouvoir me recoucher. Jacob essaya une dernière tentative, mais l’arrivée inopinée de Cartel nous fit rapidement changer la discussion vers des terrains moins oniriques et moins secrets.

  Malgré un frigo à moitié-plein, Cartel partit faire les courses, et comme elle avait besoin de bras, Jacob se sentit obligé de partir avec elle. Je les aurais bien accompagnés, mais je savais que mon humeur était trop exécrable pour faire un bon compagnon. Je restais ainsi à comater sur le canapé et à regarder fixement la télé, en attendant que l’heure tourne. Ne manquait pas grand-chose pour que je pète les plombs, comme une rouquine à qui je n’avais pas adressé la parole depuis quelques jours. Remarquant très vite mon air renfrogné, Marine me dit :

« Ça va, Ed ? » Ma réponse fusa trop vite :
« Je t’en pose des questions ? »

  Son visage se figea pendant deux secondes. Ça me rappelait qu’elle m’avait souvent reproché ça quand on était en couple, jusqu’à m’engueuler vers les derniers jours : cette façon que j’avais de plonger dans des humeurs noires sans aucune raison, sinon me lever du pied gauche depuis que j’étais devenu un Voyageur. Dreamland, encore Dreamland… Pas besoin de menstruation, sérieusement. Vu comment j’avais réagi promptement, et vu qu’elle n’était pas extrêmement ravie que je revienne squatter dans sa vie, je pouvais m’attendre au pire. Tandis qu’elle semblait préparer ses prochaines paroles, j’imaginais déjà la discussion de duellistes qui allait suivre. Elle dit enfin :

« Je suis désolée. » Et elle partit s’enfermer dans la salle de bain. Pire que tout, elle avait presque semblé sincère. Et ma colère fut percée d’elle-même. Et je me sentais con.

  Pour le coup, elle m’avait vraiment surpris. Faudrait que je m’excuse… Ce que je fis rapidement, parce que je me sentais vraiment débile pour le coup. Je tapotai à la porte de sa salle de bain, et je lui dis que j’étais désolé et que je n’aurais pas dû me comporter comme un con. Elle répondit, et je crus qu’elle dit que ce n’était pas grave. Si elle le disait… Plutôt gênant, la situation. J’avais l’impression qu’on était de nouveau en couple. Il fallait que je sorte. Je récupérai mon téléphone portable près de la télévision, car j’allais m’en servir. Les discussions que j’allais avoir ne devraient pas être entendues de tout le monde.

  L’air frais, presque glacial, me fouetta le visage. Les nuages gris empêchaient Paris de s’illuminer, et moi, je marchais dans une ville aux teintes grises. Moins colérique que pendant mon réveil, je vérifiais tous les numéros que j’avais dans mon répertoire, de crainte d’appeler Ophélia de suite. Je ne savais pas quoi lui dire. Non, je n’allais pas pleurer et m’excuser du fait que je n’avais pas réussi à la protéger. Mais il fallait que je l’appelle, et je savais que je me sentirais con. Mon motif pour dégainer mon portable me semblait bon, il n’empêchait que je ne savais pas comment l’expliquer. Allez, je trouverais bien quoi lui dire quand elle me posera la question elle-même. Bon, j’attendais encore un peu, on ne savait jamais, il n’était que dix heures et demi du matin, et il y avait des chances qu’elle ne soit pas encore réveillée. J’attendis ainsi une dizaine de minutes avant de prendre mon courage à deux mains, d’envoyer foutre mes excuses bidon pour ne pas l’appeler, et de chercher dans mon répertoire son nom.
Tonalités…

« Allo, Ed ?
_ Oui ? »
Un silence. Mince. C’était à moi d’enchaîner ? Elle prit finalement les devants :
« Tu voulais me dire quelque chose… ?
_ Euh, tu vas bien ? »
Elle comprit rapidement que je lui parlais de Dreamland, et elle lâcha un drôle de soupir. Elle ne me laissa pas le temps de réfléchir qu’elle répondit que oui, qu’elle n’était pas morte, juste emprisonnée. Elle anticipa même mes prochaines questions et décrivit l’endroit où elle était enfermée.
« C’est plus une grosse cage qu’une cellule. Vu que l’air est bien conditionné, je pense être dans un gros bâtiment. Et il y a plein de cellules vides, donc je dois être dans une vraie prison.
_ Dans les cieux ?
_ Je ne sais pas… Pourquoi ?
_ C’est leur QG. Ils t’ont tatoué ?
_ Oui. »
Donc elle réapparaîtrait bien toutes les nuits dans la prison.
_ Bon, ils viendront certainement te voir le lendemain, je sais pas. S’il y a de nombreux lieutenants, alors on peut penser que t’es dans le QG. » Elle ne répondit rien. Ça ne devait pas être son sujet de conversation préférée. Je lâchai enfin une question qui me semblait importante :
« Tu as peur ou… ?
_ Non. »
Et elle était sérieuse. Je ne savais pas pourquoi, ça me faisait mal. J’étais toujours comme ça quand quelqu’un me disait qu’il n’aimait pas Dreamland. Mention spéciale au connard que j’avais écrasé en me réveillant.

  J’enchaînais sur un autre sujet, car j’étais très heureux de l’avoir par téléphone. Je prenais de ses nouvelles, cherchais à savoir comment elle allait, dans la vie réelle s’entendait. Déjà, sa voix était moins moribonde et elle m’expliquait qu’elle allait bientôt chanter sur une petite scène grâce à des amis, que tout se passait bien. J’étais très content pour elle, et lui demandais plus de détails. Elle était tellement heureuse de parler de sa vie qu’on ne pouvait qu’être jaloux. J’étais affreusement jaloux d’elle, comme j’avais affreusement envie d’elle. Tandis qu’elle parlait, je décrochais quelques secondes pour la revoir ce fameux été maudit, quand elle était en maillot de bain. Ça m’avait fait tellement mal que j’en voulais encore. Tous ces moments que je maudissais avec elle, je les voulais encore car il y avait elle, tout simplement. C’était grossièrement dit, mais je ne savais pas l’exprimer autrement. Tant qu’elle était là, j’endurais tout, car ce n’était pas important au final. Je revins dans la discussion et me rendis compte que pour le moment, elle était sur Paris et donc qu’elle allait chanter sur une scène parisienne (une Carte Blanche d’un artiste inconnu des amateurs). Je la questionnai pour être bien sûr :

« T’es sur Paris ?
_ Oui, c’est ce que je te dis.
_ On peut se voir alors ? Je suis aussi sur Paris.
_ Mais bien sûr ! Je suis pas dispo demain par contre.
_ Après-demain ?
_ C’est noté. Tu seras là pour la Carte Blanche ?
_ Tu m’as dit que c’était quand, déjà ? »


  Elle répéta. Dans quatre jours pour le coup. Heureusement qu’elle était patiente. Ce fut enfin quand je refermais le portable que je compris ce que je venais de prendre. Ouaoh. J’avais rendez-vous avec Ophélia… J’exagérais peut-être le trait, mais ça y ressemblait bien. C’était surréaliste tellement j’en avais eu envie. Je venais d’être parachuté sur une autre planète, où tout était possible. Et ne s’était-elle pas montrée plus enthousiaste qu’elle ne l’aurait dû ? Pour le coup, mon chagrin du matin venait de se faire biffler. Le monde réel revenait prendre ses droits sur ma vie, et les soucis que me posaient Dreamland disparurent quelques temps comme par enchantement, relégués au second plan comme si toute cette aventure n’impliquait pas des milliers de vie. Le seul problème auquel je pensais fut éventuellement l’épée de Damoclès au-dessus de la tête d’Ophélia. Avec un peu de chance, on pouvait considérer qu’elle était plus en sûreté emprisonnée que libre à Dreamland.

  Allez, passons à l’appel suivant. Une sorte d’euphorie me prit tandis que le numéro de Joan s’affichait sur mon écran. Je me devais de retrouver Ophélia, mais je ne voulais pas du SMB dans les pattes : je le voulais juste derrière mon cul. Je tentais de me concentrer et d’oublier un peu Ophélia à chaque tonalité qui passait, essayant de préparer mon discours. Je réussis à rester focaliser, mais le bonheur qui avait gonflé en moi continuait à voleter dans mon ventre tel un ballon d’hélium sans que je ne parvienne à le récupérer.

Les tonalités résonnèrent tranquillement dans mon oreille, mais débouchèrent sur son répondeur. Je poussais un soupir. Joan, qui me faisait chier quotidiennement depuis trois ou quatre jours et ils ne répondaient pas dès que c’était moi qui appelais. Et merde, qu’il aille se faire. Je tenterais de le rappeler dans un quart d’heure. Quart d’heure que je passais tranquillement en promenade dans Paris, une capitale toujours aussi agitée. Paris avait le chic de ne posséder que des bâtiments très vieux, ou des bâtiments modernes très moches. Vous m’étonnez qu’on n’allait dans la capitale pour ses monuments. Et je parlais pas du loyer. Paris… la ville des amoureux… Je voyais pas en quoi.

  Quelques minutes plus tard à déambuler et vérifier mon téléphone portable de l’heure, mon portable vibra et je pariai pour Joan. Et j’avais raison. Je décrochai. On s’échangea les mondanités habituelles qui me cassaient les couilles, et je me dépêchais de sauter au sujet qui m’intéressait avant même qu’il n’ait pu me demander ce que je lui voulais.

« Ce soir, on va au rassemblement des méchants diaboliques ?
_ Oui, c’est ce qui a été prévu. Mais il y a d’énormes chances que ça soit un piège.
_ Okay, très bien. Mettez-moi en première ligne.
_ Calme-toi, Ed. Ecoute, on va se déployer le plus tôt possible. Nos experts pensent que le MMM a beaucoup de chances d’être un Voyageur, donc il doit se coucher. On va se coucher plus tôt que lui, vers 20H30. Tu vas donc te déployer avec quelques-uns de nos soldats.
_ Tous vos soldats. Je veux tous vos soldats.
_ Non, ça ser…
_ Ecoutez Joan, on ne sert à rien depuis le début. Maintenant, il est temps de prendre des risques. Donnez-moi tous les hommes disponibles, sauf les Voyageurs et les scientifiques. Supervisez tout ce que vous voulez. On aura une force de frappe suffisante pour inquiéter légèrement le MMM et sa petite armée, en plus de défendre le QG.
_ C’est un gros risque, Ed.
_ On casse pas d’omelette sans faire des œufs. »
J’enchaînais très vite avant qu’il ne se rende compte de la bourde. « Il faut se mouiller, c’est tout. Si ce type gagne, on aura quoi comme excuse ? Qu’on a eu pas mal de survivants parce qu’on avait peur de les engager ? On a une armée de soldats, pas de gardiens, ni de danseuses. Si vous ne vouliez pas les utiliser, alors vous n’étiez pas obligés de les engager. Il va être temps…
_ Okay, Ed, okay ! Stop, on se calme. Est-ce que tu es sûr d’avoir la tête froide ? »
Non.
« Oui.
_ Bon… Laisse-moi réfléchir…
_ Je prends toute la responsabilité de l’opération. »
, le coupais-je.
« Certainement…
_ Je serais en première ligne, et je vous promets que je ne laisserais personne derrière moi.
_ Oui…
_ Vous pouvez me faire confian…
_ Bon, ok ! »
, abandonna-t-il en un souffle, furieux. « Ok, Ed, j’ai compris. Je doute que tu sois très objectif quand tu dis ça, mais tu as soulevé de bons points.
_ Je compte sur vous pour nous aider de loin.
_ Tu compteras sur Liz, je ne serais pas là.
_ Ah bon ?
_ Nedru a trouvé quelque chose. Il me l’envoie par Internet dans la soirée pour éviter la taupe. Il y a de grandes chances que ça soit un endroit où des ondes énergétiques étranges ont été repérées plus tôt.
_ Vous allez y aller avec quelqu’un ?
_ J'aurais bien aimé, mais ça ne sera pas possible. Je crains que Fino ait raison : on a une taupe dans notre camp depuis le début. J'y vais seul. Je t’appellerai demain et je t’en dirai plus.
_ Prenez Connors ou Soy avec vous.
_ J'aurais besoin d'eux pour protéger nos scientifiques hors de la base d'éventuelles attaques ennemies. Et ce n'est qu'une faible piste, je doute de pouvoir aboutir à quelque chose. Il y a très peu de chances que ça soit lié au MMM. »


  Il me raconta aussi les dernières nouvelles de la nuit précédente, pour que je sois au courant de toutes les déboires de l’opération. Il me raconta aussi l’idée de Fino, d’héberger le reste du SMB dans le Royaume des Deux Déesses ; dans mon esprit, je le vis déjà se détruire, mais j’acceptais. Cependant, on ne pourrait pas profiter des innovations technologiques qu’on disposait dans l’ancienne base. Mais l’anonymat était à ce prix. Si on pouvait penser un tant soit peu que cacher toute une base secrète dans le Royaume appartenant à deux membres importants de l’organisation en question était considéré comme discret. Je me demandais comment ça irait pour le soutien logistique de la nuit prochaine, mais Joan me rassura : ils feraient un petit campement avec le matériel qu’ils avaient conservés. Ça ne serait pas extra, mais ça serait toujours mieux que rien. Joan continua dans les dernières nouvelles et continua sur un autre sujet :

« J’ai demandé à Incendie Révolutionnaire de ne plus nous aider.
_ Pourquoi ?
_ On voulait que tu sois près de Midas, toi et ton problème à la tête, vu que le faux Chambellan n’avait pas une bombe spectaculaire : juste de quoi ruiner le discours. C’était donc toi qui étais censé tuer Midas. Et c’est notre indic qui t’a fait venir ici. Par précaution, on va donc l’écarter. Mais il n'avait pas accès à toutes nos informations, donc ce n'est pas lui la taupe.
_ Ok. Sinon, le faux Chambellan a été capturé ?
_ Non, enfin… On ne capture pas un cadavre.
_ Il s’est suicidé ? C’est un malade…
_ C’était une Créature des Rêves de type morphe. Elles sont plutôt rares, mais elles existent. Ce n’était pas un Voyageur.
_ Je voyais pas un Voyageur se suicider pour la bonne cause.
_ Non. »


  On acheva la discussion cinq minutes plus tard, alors que Joan me donna quelques détails sur le QG des méchants diaboliques. On allait s’endormir tôt pour préparer les défenses et prévenir les têtes diaboliques pour qu’elles nous aident. Je me demandais s’ils n’allaient pas plutôt tenter de me tuer, vu que j’étais connu pour avoir fait la peau à quelques-uns d’entre eux. Joan me dit que j’avais finalement intérêt à être en seconde ligne, le temps qu’ils comprennent. Bon, il fallait que je calme les esprits aussi. On termina la conversation, et je terminais ma balade.

  Je revins à l’appart presque en même temps que Cartel, Marine et Jacob (qui portait toutes les courses). On prit un déjeuner tous les quatre, et le reste de l’après-midi passa tranquillement, vu que je n’avais rien d’autre à faire. J’avais décidé de partir de l’appartement, car je n’arrivais plus à cerner Marine, et je lui en voulais déjà cruellement à la base. J’en profitais pour emporter Jacob avec moi et lui apporter les dernières nouvelles ; il me demanda s’il pouvait se joindre à moi pour l'opération de cette nuit, et j’hésitai quelques secondes. Je finis par dire que j’aurais peut-être plus besoin de lui plus tard. Je ne savais pas ce qui me dictait cette pensée : le fait de vouloir être le seul maître à bord pour exploser la gueule au MMM et récupérer Ophélia au passage, ou bien juste parce que la culture du secret se devait d’être la plus rigoureuse possible ? Je finis aussi par conclure que lors d’une opération un tant soit peu complexe, j’avais besoin d’un commando qui pouvait écouter mes ordres. Jacob était efficace, mais sourd. Difficile de lui ordonner un truc ; puis, il n’en faisait qu’à sa tête.

  Deux petites nouvelles empêchaient que je saute l’après-midi et la soirée dans une ellipse rapidement ficelée. Premièrement, Cartel nous donna de quoi remplir mon petit programme de la semaine : une soirée dans trois nuits. Y aurait une trentaine de personnes, ça serait un peu loin de Paris. Pour le coup, pourquoi pas. Surtout qu’il y aurait Jacob, Cartel, et aussi Marine, dans une moindre mesure. Le seul petit bémol fut que c’était le petit ami de Marine qui organisait… Bon, rappelle-toi, il y avait Jacob et Cartel… Le petit ami, celui qui s’était foutu de ma gueule sans se rendre compte de ma présence au bistrot. Ouais, je voyais déjà la scène si on se rencontrait. Je mettrais pas longtemps à lui coller un pain dans les dents pour voir quel bruit ça faisait. Enfin, je me la racontais, mais je ne me sentais pas capable d’une violence pareille. Sur Dreamland, c’était presque comme un jeu vidéo au final : les actes les moins anodins le devenaient par la force des choses, on pouvait se lâcher.

  Seconde chose : aider Cartel. Une amie l’avait appelée en catastrophe à dix-neuf heures et demi, juste avant le dîner. Elle avait besoin d’un dossier rapidement sur Internet, et Cartel était la seule personne assez proche disposant d’une imprimante dont elle pouvait solliciter l’aide. Cinq minutes plus tard, Cartel avait des papiers chauds sous la main, sortant d’une très vieille Canon, et j’acceptai avant même qu’elle ne me le demande de l’amener. En moto, ça resterait tout de même plus rapide et plus pratique que n’importe quel autre mode de transport. Un scooter aurait été encore mieux, mais on ne faisait pas les difficiles. Que Jacob et Marine préparent le repas le temps qu’on revienne.

  Il fallait aller vite, je devais être couché à vingt heures et quart pour mon opération nocturne. Pour préparer l’excuse, j’avais dit aux trois autres que je sentais un début de fièvre couver et que j’étais fatigué. Dès que je rentrerais en moto avec Cartel et dès que j’aurais terminé le repas, je ferais croire que j’étais extrêmement fatigué et je pourrais m’endormir rapidement, si possible à l’égard de l’agitation de l’appartement. Cartel s’excusa en tout cas de me faire sortir et conduire au vu de mon état (fictif), mais je réussis à lui dire que ça irait, que ce n’était pas encore trop grave. Seul Jacob avait compris l’astuce, tant et si bien qu’il avait lui-même posé sa main contre mon front en disant que j’étais effectivement un peu fiévreux. Ma sœur, en bonne mère poule, m’avait dit que je pouvais dormir cette nuit dans sa chambre, et qu’elle allait dormir sur le canapé, et je l’en remerciai. Je m’endormirais plus rapidement sur un vrai lit que sur un canapé avec Jacob. J’espérais d’ailleurs que la proximité avec mon meilleur pote ne la dérangerait pas.

  Nous étions ainsi dans les rues de Paris, et je conduisais alors que la nuit était déjà tombée. Il faisait glacial, il y avait un peu de vent, mais ça n’empêchait pas les automobilistes d’être nombreux à se gueuler dans les rues de la capitale. Je grillais certains feux en roulant sur le trottoir, et esquivais quelques embouteillages en me faufilant entre les bagnoles. En moins de huit minutes montre en main, nous étions arrivés. Cartel descendit en me remerciant et partit vers un immeuble pas très engageant à une trentaine de mètres de là. Pour le moment, enlevant mon casque, je surveillais ma moto et regardais les feux des très rares voitures qui passaient. Presque pas de passants. Je ne savais pas pourquoi, je ressentais une sorte de mélancolie, seul, dans Paris la nuit. Je regardais dans le vide, cherchais la Tour Eiffel sans espérer la voir (justement, elle n’était pas visible pour le coup). Comme mu par une machine qui s’était trop longtemps éteinte, ma main chercha un paquet de clopes dans ma poche, mais ne trouva rien d’autre que mes clefs de moto. Quand je vivais à Paris, je fumais. Je n’aimais pas ça, Paris. Ça faisait combien de temps que je le répétais ? Tous mes mauvais souvenirs étaient encore présent. Les lampadaires autour de moi, émettaient une lueur argentée. Et il faisait froid aussi, mais un froid bien plus accueillant que ce terreau de mauvais souvenirs. Je voulais retourner au Sud de la France ; là-bas, tout était bien plus simple. Tout était normal.

  Après trois minutes qui étaient passées comme un quart d’heure, Cartel sortit de l’immeuble. Je la rejoignis à mi-chemin, et me rendis compte qu’il y avait un clochard qui changea de côté pour venir nous voir. Très rapidement, il était sur Cartel et je sentis qu’il puait la vinasse. Il avait une énorme barbe, un manteau puant et déchiré. J’avais l’impression que son statut de SDF ne tenait qu’au fait qu’il dépensait tout un salaire en alcool. Il s’agrippait à ma sœur comme s’il avait peur de tomber s’il la lâchait.

« Une ch’te pièce, ma’moizelle.
_ Désolé, je n’ai rien sur moi »
, admit Cartel, ce qui devait être vrai, vu qu’elle n’hésitait jamais à refourguer des fonds de poche à ceux qui le demandaient. Je tâtais mes poches, je n’avais rien sur moi non plus. Ce clochard me disait rien du tout, car il ne comprit rien à ce que lui racontait ma sœur, et continua en approchant sa bouche de son visage :
« Une ch’te pièce ! », répéta-t-il en ouvrant la bouche. Il n’y avait presque plus de dents. Cartel tenta de le repousser, mais le clochard la retint fermement et se mit même à la pousser sous son poids :
« J’veux n’pièce !
_ Et connard, tu la lâches ? »
, lui lançais-je en aidant ma sœur à s’en débarrasser. Cartel commençait légèrement à paniquer et se débattait sans trop savoir quoi faire ; moi aussi, j’étais surpris et alarmé. Le clochard répéta encore sa litanie, plus fort, et en secouant ma sœur violemment :
« N’pièce ! Donnmoi n’pièce ! »

  C’était trop.
  Ce n’était plus un paquet de clopes que je recherchais, c’était un panneau de signalisation derrière mon dos, mais il n’y avait rien. Putain, faudrait encore que je cogne avec mes poings. Ça m’avait pas réussi la nuit dernière. J’agrippai férocement l’épaule du type et le détacha de ma sœur comme j’aurais fait avec une gigantesque sangsue. Dès qu’il tourna vers moi, mon poing vint lui exploser sa mâchoire et ce qui restait de dents. Je sentis directement du sang couler de sa bouche, et je me surpris qu’il ne vole pas à l’autre bout de la rue. Mon autre main tenait fermement son col et l’empêchait de tomber. Juste après, je lui envoyais un coup dans le nez si violent que je crus que je l’avais cassé. Il n’eut même pas le temps de faire quoique ce soit que je l’empoignai et rejetais sa carcasse contre le mur derrière moi. Le type s’y écrasa dans un râle et tomba sur le sol légèrement humide. Il n’était cependant pas assommé, et je devais faire gaffe à ce qu’il n’appelle pas ses potes, ou qu’il se venge. Je lui envoyais un coup de pied dans le bide, ce qui lui fit presque sortir ses yeux des orbites. Et encore un autre, signé grand-frère protecteur et puissant Voyageur, une nouvelle fois dans la mâchoire. Pour le coup, je sentis vraiment quelque chose craquer, peut-être son menton, et ma basket était tâchée d’hémoglobine.

  Cartel m’arrêta en criant mon nom. Je la regardais. Puis je me souvins qu’on n’était pas sur Dreamland, dans une ruelle quelconque d’un grand Royaume de la Zone 2, mais qu’on se trouvait dans les rues parfaitement normales de Paris, à une heure encore décente, avec des valeurs et des mœurs normales. J’en tombais des nues. Je soufflai précipitamment à Cartel qu’on repartait. Un coup d’œil au clochard : il était encore vivant, et j’en tirais un soulagement immense. Mais sa gueule qui râlait et couinait invitait mon pied à lui refaire l’extérieur une nouvelle fois. Je grimpai plutôt sur ma moto, sans d’autres mots que « il t’avait attaqué… », et des grommellements auxquels elle ne répondit rien, peut-être un peu en état de choc. On resta silencieux pendant tout le trajet du retour, quand on descendit du deux-roues et qu’on grimpa dans l’appartement. Dès qu’on rentra dans la petite pièce bleue, je filais directement dans la chambre à Cartel malgré le dîner prêt. Je dis rapidement aux deux autres que j’étais malade, et m’enfermai dans la pièce la plus éloignée sous leurs regards étonnés. Je me dépêchais de prendre deux somnifères que j’avalai sans verre d’eau, éteignis toutes les lumières et me fourrai sous la couette.

  Là, c’était terrifiant. Je l’avais frappé exactement comme si ça avait été un mastard de Dreamland, comme si je m’en foutais totalement. Plus que mes actes, c’était la mentalité avec laquelle je l’avais cogné qui me choquait et me donnait envie de vomir. Je pourrais peut-être excuser mes gestes demain, j’étais fatigué, malade, l’adrénaline, certainement, mais nan… C’était dégueulasse ce que j’avais fait, ignoble. Juste le prendre et le repousser, il aurait compris. Mais le frapper, à quatre reprises comme je l’avais fait. J’étais un grand malade. Je haïssais toujours Paris. Il était vingt heures, à peine, et je voulais étouffer ma nausée dans le sommeil. Il fallait sauver Ophélia. Voilà ce que je pouvais me dire, sauver Ophélia. C’était un enrobage bien charmant, mais il m’aida à me calmer pour rejoindre Dreamland. J’étais peut-être fiévreux finalement. Mes mains tremblaient. Allez, Ed, on dormait maintenant, on ne pensait plus à rien. On ne pensait plus au fait que Dreamland était peut-être en train de me transformer bien plus profondément, bien plus violemment que ce à quoi je m’étais attendu depuis mes débuts. J’étais devenu malade ? J’étais devenu dangereux ? Calme-toi, Ed… Il fallait que tu dormes, il le fallait obligatoirement. Et pire que tout, je réussis plutôt rapidement.

__

  Il faisait glacial, déjà, une sorte de blizzard malmenait toutes les personnes aux alentours. De grands rochers permettaient à des hommes de s’abriter de la tempête. Le décor me rappelait les Royaumes gelés de la troisième, voire de la quatrième zone, mais les montagnes n’étaient pas très naturelles. Bon, aucun des pics de Dreamland n’était vraiment naturel, et certains adoptaient des angles que la gravité d’un monde normal interdisait, mais ces montagnes semblaient plus artificielles. J’étais peut-être encore dans le territoire d’Hollywood Dream Boulevard, qui savait. En tout cas, ça correspondait au fait que la bonne soixantaine de soldats de notre organisation était déjà sur place. Les dernières forces du SMB, depuis que Fino avait sacrifié une partie des troupes (enfin, selon sa version à lui ; la version officielle parlait plus de Giovanni qui s’était héroïquement laissé prendre). Pour qu’ils soient tous présents plutôt que les quelques hommes prévus, Joan avait dû faire une sieste ou s’endormir plus tôt.

  Ils étaient quarante soldats en armure, et ils n’attendaient qu’un seul commandant à leur tête : moi. Et voilà que je venais d’apparaître près d’eux, emmitouflé dans une combinaison de camouflage grise avec des lunettes adaptées pour le ski. Mon panneau prévenait évidemment des avalanches de rochers qu’il pourrait y avoir. Mais dans le cas actuel, ce n’était pas de petits cailloux dont j’avais peur… Non, plutôt quelques tonnes de neige. Même s’il n’y avait pas de mont autour de nous, juste un plateau extrêmement élevé, une sorte de col sans montagne sur les côtés. A quelques dizaines de mètres de moi, il y avait une gorge gigantesque, un à-pic sur deux ou trois kilomètres, un terrible mur impossible à escalader. Mais terriblement beau à regarder. Un soldat s’avança vers moi, et même si je ne le reconnus pas à cause du casque qu’il portait, je me rendis compte que c’était le chef de l’escouade des égouts, au Royaume de la Main Invisible. Il se mit directement au garde-à-vous. Soy m’avait prévenu de son comportement un peu trop protocolaire, même si pour lui, une poignée de main était trop protocolaire.

« Monsieur Free, nous vous attendions.
_ Excusez-moi. Maintenant que je sui…
_Excusez-moi à mon tour, mais avant de continuer notre entretien, nous aurions besoin d’un grade par lequel vous appeler.
_ Quoi ? Y a peut-être plus urgent à faire.
_ Rien n’est plus urgent que la discipline.
_ Je suis pourtant persu…
_Rien n’est plus urgent que la discipline. »
Il se tut et me regarda droit dans les yeux. Je n’avais pas d’idée. Il en avait une. « Puisque vous êtes le commandant des opérations, pourquoi ne vous appellerions pas commandant ? » Bah ouais, pourquoi pas ? Mais j’avais une meilleure idée.
« Je suis l’Amiral Grand Nounours, okay ? Vous acceptez ce grade ?
_ Ça nous va très bien, Amiral Grand Nounours.
_ On dit, Amiral Grand Nounours, oui, Amiral Grand Nounours.
_ Amiral Grand Nounours, oui, Amiral Grand Nounours ! »
Parfait. On ressemblait déjà plus à quelque chose maintenant que j’avais un nom pourri. Allez, passons à la suite.
« Vous êtes vous-mêmes quel grade ?
_ Lieutenant, Amiral Grand Nounours !
_ Lieutenant, un petit topo avant de commencer ?
_ Amiral Grand Nounours, oui, Amiral Grand Nounours ! Il faut éviter de crier ou de tirer dans ces montagnes. Elles sont sensibles au bruit et n’importe quoi peut déclencher une avalanche. »
On était bien à Hollywood Dream Boulevard. A quoi servait des montagnes dans un film s’il pleuvait pas des coulis meurtriers ? « Nos ennemis vont attaquer la réunion annuelle des méchants diabolique. Elle se situe dans une base secrète dans la montagne.
_ Avec une partie sortant du flanc de la gorge disposant d’une immense baie vitrée sur la chaîne de montagne ?
_ Comment vous le savez, Amiral Grand Nounours ?
_ Une intuition quelconque. Vous avez quoi, comme équipement ?
_ Fusils d’assaut de Mirage Space, combinaison locale à réglage thermique, ainsi qu'un matériel d'escalade complet. Je dispose personnellement d'une arme d'espion, un de nos trésors, un pistolet-grappin.
_ Très bien… On part quand ?
_ Quand vous le souhaiterez, Amiral Grand Nounours.
_ Hum… maintenant, ça me paraît bien. On va pas se les geler jusqu’à ce que le MMM détruise la base.
_ Amiral Grand Nounours, oui, Amiral Grand Nounours ! LES GARS ! ON SE BOUGE LE CUL, ET ON SE PREPARE !!! »
Ce qui eut le mérite de déclencher une avalanche sur une grande montagne à gauche. Je fis tout mon possible pour ne pas entendre des sortes de hurlements qui parvenaient en écho.

En moins de trente secondes, tout le monde était paré.
Dix secondes de marche plus tard, on était déjà devant la porte de la base.
Hum, ça manquait un peu d’épique.

__

Toujours Paris, toujours grise. Toujours blanche.
La Seine était noire, les bâtiments étaient vieux, et Sarah était perdue. Pourtant, elle connaissait la capitale par cœur. Elle visitait les endroits purs de toute présence. Elle savait que c’était une manifestation de son esprit, car dès qu’elle voulait aller dans un endroit où elle n’avait jamais mis les pieds, tout était flou, tout était perdu. Des fois, il y avait même du noir.
Sarah n’aimait pas le noir. Mais elle était obligée de s’y approcher des fois, de le subir, car le noir était sa prison, et qu’il fallait bien dépasser les barreaux pour être libre. On ne choisissait pas son sauveur.
Surtout qu’Ophélia avait disparu. Sarah savait : il n’y avait plus de porte de sortie. La promesse faite à Pijn ne pourrait être concrétisée. Elle ne pourrait pas être libre si elle ne trouvait pas Ophélia. Si elle ne tuait pas Ophélia.
Heureusement, elle comprit que la porte de sortie pouvait être retrouvée. Pour cela, il fallait plus que se balader dans les rues parisiennes : il faudrait un plan.
Et ce plan, chuchota les voix de Pijn, comme le vent dans la ville fantôme, c’était le Ed Free.
Retrouver Ed Free.
Sarah prit son envol.

__

Le Royaume des Deux Déesses n’était pas encore trop loin d’Hollywood Dream Boulevard : pendant la journée, malgré un sommeil rapide dans un hôtel particulier, les survivants du SMB avaient marché pendant des heures entières à travers Dreamland, pris le métro et se retrouvaient maintenant à la frontière de la forêt du Royaume des Deux Déesses. Moins de deux heures et le voyage serait terminé, entre les quatre murs du grand palais des Private Jokes. Cependant, on pouvait se rendre compte que les effectifs avaient encore diminué. Les savants du SMB étaient tous partis à la demande de Liz : sans ordinateur et sans matériel, ils étaient absolument inutiles. Pire encore, ils étaient en danger. Elle leur avait demandé de prendre congé, même si elle sapait ainsi toute la surveillance du SMB et qu’elle réduisait ainsi sa réactivité et les chances de pouvoir trouver quelque chose sur le MMM, quelque chose de salutaire si possible. Mais elle avait bien senti que si elle ne les avait pas invités à s'en aller, ils l'auraient fait d'eux-même. Les manifestations du MMM les avaient trop effrayées, et elle entendit plusieurs fois que ce n'était pas à un commando du genre du SMB de s'en occuper, mais plutôt à un voire plusieurs Royaumes. Les scientifiques n'étaient pas des soldats (ces derniers reviendraient avec Ed la nuit prochaine), et le peu qui restaient s'étaient donc enfuis dans la nature.

« Pour ce qu’on en avait à foutre », avait dit Fino, ce qui pouvait être pris, quelque part, pour de l’optimisme.

Malheureusement, les échos de sa réflexion se perdaient quand on voyait les effectifs du SMB : maintenant que tous les scientifiques avaient disparu, que Joan avait disparu on-ne-savait-où et que les soldats restants étaient en opération avec Ed, il n’y avait plus que dans la zone Liz, Connors, Soy, Docteur Doofenshmirtz, Yuri, le Général et le Lieutenant de la Compagnie Panda, Dark Angel 42 et Fino. Il y avait aussi la stagiaire, dont le contrat l’obligeait à rester si elle voulait valider son stage de « Plan machiavélique ». Le SMB, avant grande organisation, s’était transformé en un commando. Même Cartman avait senti le vent tourner, les avait emmerdés et était rentré à sa maison.

  Liz était contre un tronc d’arbre et ne semblait pas très heureuse. Le premier qui lui avait demandé quelque chose s’était reçu une baffe assez violente en plein dans la gueule ; elle restait une sanguine. La seconde du SMB replaça ses lunettes (étincelle dans le verre) et se remémora tout ce qui lui faisait horreur cette nuit. Déjà, Joan qui s’en était allé seul. Quand il faisait ça, elle le savait parfaitement, c’est qu’il allait faire quelque chose de dangereux et qu’il ne voulait personne dans ses pattes. Mine de rien, c’était lui qui prenait directement les plus hautes responsabilités. Mais personne ne le savait. L’autre pensée qui la mettait en colère était la demande qu’avait faite Ed à Joan, animée juste par un stupide désir de vengeance qui n’avait rien à faire dans une organisation qui devait marcher au sang-froid. Même Joan avait été furieux, mais il avait été pied et poings liés : le blond était le meilleur soldat du SMB, et il pourrait abandonner la bande si celle-ci ne satisfaisait pas ses plus violents désirs. Elle avait l’espoir qu’Ed serait plus concentré maintenant qu'il était impliqué émotionnellement, mais sans trop y croire. Et Liz, même, dans ses moments les plus aigris, n’y croyait pas du tout. Réduire la mission à un objectif, c’était perdre la mission de vue, et donc, de ne pas l’accomplir.

Dans la petite clairière à-côté, Dark Angel était en train de consulter son ordinateur rempli de lignes de code que personne n’était capable de déchiffrer. C’était le seul à avoir pris son ordinateur avec lui, ainsi que cinq clés USB et trois disquettes. Son ordinateur marchait sur le moment avec une batterie, mais vu comme celui-ci était gros, il ne tiendrait pas plus de dix minutes. Liz était derrière lui et lui demandait des détails sur ce qu’il se passait actuellement aux frontières d’Hollywood Dream Boulevard. Une présence féminine derrière DA 42 lui fit crisper les épaules si fort qu’il s’en déboîtait presque les omoplates. D’un autre côté, il y avait Fino et Doofenshmirtz qui se battaient avec la radio pour pouvoir émettre au groupe de soldats, mais la distance empêchait tout résultat net. Même le Général cherchait à capter les ondes avec son expérience de plusieurs décennies, mais il serra les dents sous la difficulté. Les meilleurs résultats furent des bouts de phrase que la distance voulait bien laisser entendre. Comme le Général avait autre chose à faire que de sauver le monde, comme se lamenter sur le fait qu’on ne pouvait pas le sauver, ce fut Fino qui colla son oreille (?) contre l’appareil afin d’entendre au mieux ce qui était en train de se passer. Il fallut quelques secondes avant qu’il ne décroche sa tête pour parler au Docteur :

« Je crois que ça se passe mal. Ces cons se font attaquer par des ours.
_ Il y a des ours dans cétte montagne ?
_ Y en a pas mal je crois, ils arrêtent pas de le répéter. »
La radio crachota entre deux chuintements :
« …nounours… PVVVVVVTTTTT…
_ Et c’est grave ?
_ Bof, on perdra rien. Dans le pire des cas, donnez des lunettes de soleil à un bonhomme de neige et il fera du meilleur travail qu’Ed. »


La discussion avait attiré cependant quelques têtes, comme le Général qui avait à peine commencé à se plaindre des chances de désertion de soldats quand ils étaient aussi éloignés des commandants. Fino se dit que c’était dommage que tant de monde soient avertis du probable échec prochain de la mission, alors qu’il aurait pu s’en occuper lui-même. Yuri arrivait aussi, mais il ne chercha pas trop à s’approcher de la machine comme pour ne pas gêner les opérationnels. Ce fut le Général qui tenta d’en apprendre un peu plus avant d’en avertir les autorités compétentes. Il semblait toutefois qu’elle y entendit autre chose car elle lâcha la radio métallique des mains sous le choc de ce qu’elle avait entendu (la machine tomba d’ailleurs sur Fino). Les mains de la femme tremblaient, et Yuri commençait à le sentir mal :

« Général, vous avez entendu quelque chose ?
_ Ils ne sont pas attaqués par des ours… C’est bien pire…
_SALOPE ! HEY OH, TU SAIS, JE SUIS LA !!! SI JE TE BOUFFAIS LE CLITORIS, TU FERAIS GAFFE ??
_ Il faut immédiatement prévenir l’Etat-Major ! »
, s’empressa le Général devant les regards intrigués qu’on lui lançait (notamment devant une émotion de sa part). Les plus observateurs d’entre eux pourraient même remarquer comme elle avait buté sur les deux dernières syllabes. Yuri tenta de poser sa main sur son épaule pour la calmer, ce qui la fit sursauter :
« Qu’est-ce qu’il se passe ?
_ Ils ne sont pas attaqués par des ours. C’est le surnom que les soldats donnent à Ed.
_ Et ?
_ Mais réfléchissez ! Il n’y a rien de pire pour diviser un groupe que de donner des noms d’animaux au supérieur ! Le manque de discipline commence maintenant ; bientôt, ils ne feront plus attention aux ordres qu’il donne, Ed sera raillé, se sentira inutile et tombera dans la boisson. Comme il n’est pas solide mentalement, ça ne devrait prendre que cinq mois. Le pauvre… Il ira même jusqu’à oublier son nom, sa fonction, il ne comprendra plus rien au monde qui l’entoure. C’est tellement triste que ça tombe sur quelqu’un d’aussi jeune que lui. Je suis persuadée qu’il ne méritait pas ça… »


Tandis que la Générale montrait une empathie exemplaire, Yuri marcha sur le canon du fusil de Fino afin que le coup parte dans le sol.
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Ed Free
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MessageSujet: Re: Meilleur Méchant Machiavélique Meilleur Méchant Machiavélique - Page 2 EmptySam 26 Avr 2014 - 22:47
La porte était large de trois mètres, incrustée dans la pierre de la montagne. Il y avait un petit abri où l’on pouvait se cacher du vent qui mugissait de plus en plus en attendant d’ouvrir l’entrée. Je rajustai mon écharpe et appuyai sur un cadran tactile près de la porte en béton armé, avec toute la garnison derrière moi. Je frôlai à peine la surface qu’une voix robotique s’éleva :

« Empreintes digitales non identifiées. Déclinez identité. » J’aurais peut-être dû enlever mes gants avant de toucher une surface tactile, certes.
« Ed Free. Je suis délégué par Joan pour protéger la réunion des méchants diaboliques.
_ Effectivement, vous êtes la mise à jour 8.2.2 demandée par Monsieur le Directeur de l’Académie des Méchants Diaboliques.
_ Cool. Tu ouvres ?
_ Non. »
Un gros silence. Je me retournai comme si la bonne réponse à dire serait inscrite sur un des casques des soldats derrière moi, mais ça n’aboutit qu’à un vide encore plus immense. Je me raclai la gorge et répondis enfin :
_ Pourquoi ?
_ Parce que. »
Hey, génial. Utiliser une paire de portails pour passer cette connerie me scierait vraiment les jambes. Les hommes attendaient dans le froid derrière moi, mais je ne voyais pas trop quoi répondre.
« C’est quoi le problème ?
_ Il n’y a pas de problème. J’ai été programmé pour être l’IA la moins serviable possible, c’est tout, afin de respecter la logique morale de mes créateurs.
_ Je suis persuadé qu’ils s’en sont mordus les doigts après. Allez, assez ri, ouvre.
_ Non. Ah ah. Ah ah. Ah ah. »
C’était une imitation d’un rire diabolique. Et de ma sœur Juju quand elle était encore plus jeune. Je me sentis obligé de répondre :
« Si tu ouvres cette foutue porte, je t’offrirai une glace.
_ C’est vrai ? »
, répondit étrangement l’IA soudainement très intéressée. Quoi, ça avait marché ? Si parmi la réunion de méchants diaboliques, je retrouvais celui qui avait programmé cette intelligence, je lui ferais découvrir les joies de la neige dans l’anus. « Je pourrais choisir le parfum ?
_ T’auras le droit à deux boules du parfum de ton choix. »


Je n’eus pas besoin d’en dire plus que les portes s’ouvrirent silencieusement. Je fis un geste de la main que je jugeai très militaire et soixante soldats se dépêchèrent d’investir le hall et les premiers couloirs en bougeant comme des professionnels. Je les trouvais personnellement ridicules. J’attendis d’être le dernier pour passer, et alors que les portes se refermaient derrière mon dos, j’entendis :

« Framboise et pistache.
_ Ta gueule. »


Ce qui me frappa extrêmement rapidement fut le manque total de réaction venant de l’arrivée de tout un régiment armé. Soit ils avaient commencé plus tôt… soit ça sentait terriblement mauvais. Avant d’en tirer des conclusions hâtives, je fouillais le hall des lieux. On était bien dans de larges couloirs en béton armé, et d’un manque de décoration inhérent à ceux qui voulaient contrôler le monde. Je tentais d’interpeller une éventuelle personne à un bout de couloir, mais je ne reçus aucune réponse. Le chef d’escouade me demanda ce qu’ils devaient faire maintenant, et j’aurais bien voulu lui répondre un truc bien cinglant. C’était tout moi, ça : dès qu’un truc fonctionnait de travers, mon cœur battait la chamade. Puis généralement, quelques secondes plus tard, il y avait des explosions. C’était comme ça que ça se passait. Mais pas ici. Juste le silence, et son écho. Aucun bruit de présence humaine. Mes lunettes (de soleil (de ski)) ne distinguaient aucune aura, mais les murs épais empêchaient de toute façon de voir autre chose. Bon, changement de plan.

« Hey, l’IA ? Tu peux avertir les méchants diaboliques qu’on est ici.
_ Framboise, pistache et goyave.
_ Si tu veux. Trois boules pour une IA. Vas-y, balance la sauce.
_ Non. »


Une image d’Ophélia en train de se faire torturer me monta soudainement aux yeux, et me rappela pourquoi j’étais ici et dans quel état j’étais censé être. Je commandai aux hommes de fouiller les parages et de me prévenir dès qu’ils trouvaient quelque chose. Les méchants diaboliques étaient certainement les personnes les plus excentriques au monde, tellement enfoncées dans leur soi absolu que la destruction du monde devenait un passe-temps hype pour montrer à quel point on était redoutable, et qu’on méritait de caresser un chat blanc avec un superbe bureau en acajou massif. Je pris part moi aussi aux recherches. Plus les secondes avançaient, moins je le sentais. On s’était encore fait avoir ou quoi ? Je me dépêchais de plus en plus vite dans un couloir, dix hommes à mes trousses. En face de moi, une autre large porte me faisait face. Je devais toucher au but. Je traversais le battant après l’avoir cogné.
Et fuck.

Dans la grande salle de deux cent mètres carrées qui s’ouvrait maintenant à nous, on pouvait facilement comprendre que le MMM nous avait encore devancés dans les grandes largeurs. Il n’y aurait même pas d’affrontement cette fois-ci. Il y avait un grand bureau en forme de pentagone qui pouvait accueillir une quarantaine de personnes. Cependant, la moitié des chaises avait été renversée sur le sol, des centaines et des centaines de papier griffonnées volaient dans la pièce par la magie de l’aération, où étaient collées sur des surfaces planes. On pouvait remarquer çà et là des rapides traces de bagarre, des traces de petites explosions. Mais aucune présence. Tous les savants diaboliques avaient disparus, certainement enlevés. Comme seul indice du début de réunion qu’ils avaient commencé, on pouvait voir un vidéoprojecteur allumé présentant le sommaire de la réunion, avec les différentes inventions précédant les noms des méchants diaboliques qui les avait créées. Mon esprit de déduction remarqua surtout la petite date qu’on pouvait voir en bas à gauche du transparent.

« IA, j’ai une autre question à te poser. La réunion était censée avoir lieu aujourd’hui, non ? Alors pourquoi a-t-elle été avancé d’un jour ?
_ Mise à jour 8.2.1, demandée par Joan à tous les participants de la réunion.
_ Quand ça ?
_ Il y a quatre jours. La justification était de pouvoir échapper au MMM.
_ Quatre jours… »
, soufflais-je, et le reste de ma phrase se poursuivit dans mes pensées. Joan n’avait été averti que depuis deux nuits que le rassemblement allait se faire attaquer, pas quatre jours. Sauf s’il jouait la comédie, ce qui était une hypothèse farfelue, on pouvait raisonnablement penser que c’était le MMM lui-même qui avait avancé la date de la réunion, avec une excuse crédible, avait laissé hors-du-coup Joan, et n’avait pas oublié de le prévenir dans le Royaume des Chats que c’était à cette nuit-ci qu’il allait attaquer. Le rapt des cerveaux machiavéliques avait commencé alors que Infinity Midas faisait son discours. Tu parlais d’une diversion. On s’était encore fait avoir en beauté.

Et bien… cool. Mission échouée. Pire, mission échouée avant même qu’elle ne commence, avant même qu’elle ne fut demandée. Le MMM disposait d’une longueur d’avance honteuse par rapport à nous : il faisait ce qu’il voulait de nous. Il n’y avait pas de grande bataille, pas de super dénouement. Il avait juste décidé d’avancer la date de la réunion parce que ce n’était pas difficile de le faire quand on avait les moyens ou les pouvoirs pour ça. Et qu’il avait réussi à maintenir Joan en-dehors des changements. Les bras m’en tombaient. Je commençais à être vraiment lassé de ce petit jeu. Si on ne parvenait pas à du résultat concret, bah, c’était fini. Partie terminée. On ne l’avait pas gêné une seule fois, et mon moral en prenait un coup. Bon, on ne se laissait pas à la déprime, c’était trop facile. On pourrait certainement récolter des informations dans les environs.

« Hey, soldat ? Ouais, toi, avec la radio, sur ton dos.
_ Amiral Grand Nounours, oui, Amiral Grand Nounours !
_ Tu peux leur transmettre qu’on est arrivés une nuit trop tard, s’il te plaît ?
_ La radio a du mal à passer, Amiral Grand Nounours.
_ Si tu me dis que le gros machin dans ton dos est inutile, alors je te conseille de le jeter du haut de la montagne. Sinon, t’en fais quelque chose et tu arrêtes de te plaindre. »


J’avais été désagréable exactement comme je pensais que devait l’être les patrons : cynique, parler entre les dents, bien expliquer à l’autre que se plaindre était pour les fillettes et qu’on était là pour bosser. Je me sentais sale, maintenant que j’étais passé col blanc, bien hypocrite comme il fallait. Qu’importe les conditions extrêmes dans lesquelles on était.

Au lieu de me reposer sur mes grandes qualités de chef, je jetais un coup d’œil dans la salle remplie de feuilles de papier. On était d’accord, le MMM était certainement venu pour voler une super technologie, un truc nouveau créé par un savant diabolique. Mais que voulait-il exactement ? Je regardais le sommaire projeté au mur par la machine. Je lisais rapidement :

_ Déclosion synéphale germinator – Professeur Durite. (Plein de mots que je comprends pas, j’ai l’impression d’être devant une ordonnance).
_ Burritos tueurs – El Macho (Je sais, je sais, pas de « ou » à burritos, mon chat ne m'a jamais fait le moindre reproche).
_ Implantation-des-données-neuronales-de-sa-fille-dans-une-intelligence-robotique– Docteur Brant (Docteur Brant avait une fille sacrément casse-couilles, mais on n’arrêtait pas la science, même quand celle-ci voulait des glaces).
_ Genèse cellulaire sur des hamsters – Baron Hermann (Marrant comme les hamsters servaient souvent de cobayes aux méchants diaboliques, plutôt que les rats habituels. Mais c’était plus machiavélique de s’en prendre à des rongeurs à la popularité unanime).
_ Rabaissement craminator – And… Attendez, pourquoi je me faisais chier ?

« IA ? T’es toujours là ?
_ Non.
_ Dis-moi, tu as vu toute la scène, non ? Ce qu’il s’est passé hier ? Tu peux peut-être nous dire ce qu’ils recherchaient, les méchants. »
Elle n’eut même pas le temps de dire non une nouvelle fois que le reste de l’escouade, plus de quarante soldats, étaient revenus pour nous dire qu’ils n’avaient rien trouvé. Je me dépêchais de les affecter à une nouvelle mission :
« Cherchez n’importe quel indice dans cette salle, alors. Je vais m’occuper moi-même du transparent, n’y touchez pas. On a un contact radio avec la base ?
_ Pas encore, Amiral Grand Nounours. »


Je recherchai d’autres transparents près de la machine, vers le tableau blanc gigantesque, mais je ne trouvais rien. Les autres hommes fouillaient sans relâche dans la grande pièce des indices de ce qui s’était passé ici, mais pour le moment sans aucun succès. Pendant ce temps, l’IA de gamine ne faisait que lire tout simplement ce qu’il y avait marqué sur le transparent, en y apportant quelques détails supplémentaires. Le projet Zone de Rêve consistait à lancer une invasion zombie dans quelques Royaumes pour voir quel serait le territoire qui s’en sortirait le mieux entre les montagnes et les îles tropicales. Le Power Combustor était une turbine spéciale qui produisait une énergie appelée le Fluide Terrible en quantité quasiment illimitée, mais demandant une quantité astronomique d’électricité (soit une autre machine qui pourrait éteindre tout le quartier de Manhattan en démarrant). British Scares était une idée qui consistait à installer des caméras partout, et accuser ensuite le gouvernement d’espionner les gens afin de le renverser (ce qui ne marcherait certainement pas dans des zones comme le Royaume des Chats, où le degré de technologie ne dépassait pas la pelote de laine).

« Vous avez entendu ça ? »

Généralement, des scènes tragiques commençaient par cette phrase. Je regardais celui qui avait parlé en lui disant de se taire : c’était bien connu, le mauvais œil était un vieil égocentrique et parler de lui le faisait toujours rappliquer. Mais maintenant que je tendais l’oreille, je pouvais effectivement entendre une sorte de bruit sourd, lointain, mais grave et puissant. Comme une détonation.
Oh putain de merde… c’était une détonation.
Explosifs. Base piégée. Comment avais-je réussi à ne pas y penser ?

« Allez les gars, on dégage au quart de tour ! Sortez tous de… » La fin de ma phrase fut soufflé par une déflagration de pierre et de fumée. Je fus rapidement enterré sous quelques gravats et je toussai un petit caillou qui était rentré dans ma gorge.

Les soldats commençaient à fuir comme des dératés, s’encourageaient, et deux d’entre eux prirent même mes bras pour m’aider à me relever. Tandis que je les remerciais, je vis d’énormes lézardes parcourir les murs dans des grondements terribles. La majorité de la base était suspendue dans les airs, collée au roc de la falaise : si on restait dans les environs, on allait tous s’écraser avec des tonnes de béton à quelques centaines de mètres plus bas. D’autres explosions complétèrent la symphonie, lointaines. Pour être certains de ne pas emporter qu’une petite dizaine d’entre nous, ils avaient décidé de cacher les bombes et de contrôler les explosions pour faire effondrer la base dès qu’on serait bien au milieu. Quelle bande de putes.

Quelques hommes avaient déjà commencé à sortir de la grande pièce et courraient dans le long couloir menant au hall. Mais ces mêmes quelques hommes réapparurent quelques secondes plus tard dans un vol plané général, comme si le couloir les avait dégobillés. Quelle merde nous tombait encore sur la gueule ? J’eus énormément de mal à identifier la réponse, surtout au beau milieu d’une catastrophe qui pouvait coûter la vie à toute mon unité. Mais dans la grande salle apparut une jeune femme qui ne paraissait pas comprendre le futur de la base suspendue et les raisons des explosions ça et là. Elle semblait même si déconnectée du monde qu’on avait l’impression qu’on ne pouvait pas la toucher. Cette femme était blanche comme la neige, d’un blanc qui n’était pas naturel, ni pur. Elle ne ressemblait à rien d’humain, et pourtant, ses oreilles étaient rondes comme les miennes. La seconde d’après, elle déploya deux immenses ailes noires derrière son dos et son regard se ficha dans le mien. J’avais peut-être l’air d’être transparent pour elle, mais ça n’empêchait que sa voix (glaciale comme le paysage dehors, mais vibrante comme une radio des années 30 mal réglées) surplomba les bruits de déflagration et les bouts de plafond qui tombaient dans la pièce :

« Ed Free… Tu es la clef… de ma prison… »

Un soldat dégaina son fusil d’assaut, mais son doigt n’approcha pas de la détente : la fille disparut, et emportée par ses ailes se retrouva devant l’outrageux. Un poing flou vola et le corps du gars fut balayé exactement comme ceux qui avaient tenté d’emprunter le couloir auparavant. Mon cerveau eut des connexions logiques et des parallèles se firent : le pouvoir ressemblait étrangement à celui d’Ophélia, et celle-ci m’avait signalé qu’elle était poursuivie par une de ses alliées. Puisqu’elle avait été capturée par le MMM, est-ce que la traqueuse rechercherait des proches de la jeune fille ? Mon hypothèse était bancale, mais j’avais une bonne excuse : ce n’était certainement pas à l’ordre du jour. Je hurlai un ordre au… chef de section, le lieutenant, là… Je me souvenais plus de son grade, à ce con…

« Hey, le chef, là ! Ouais, c’est toi, voilà ! Récupère le transparent, récupère si possible une partie des données de l’IA, avec glace pour une semaine à la clef ! Cassez-vous tous, je m’occupe de la pouffiasse ! »

Je sortis d’un geste habitué mon fameux panneau de signalisation. Ophélia m’avait prévenu qu’elle était certainement plus forte que moi. Que nous soyons dans la base ou non, elle restait un danger pour toute l’unité. L’amie d’Ophélia, transformée par les bons soins de Pijn, me regarda toujours avec ses yeux livides. Voyant que j’allais me défendre, elle se mit enfin à bouger. Je savais par avance qu’il ne fallait pas parer le coup mais l’esquiver : trop grande puissance de frappe. Je lui envoyai déjà une patate dans sa gueule d’une esquive élaborée. Mais si sa tête fut détournée par mon arme, le choc avait été… absorbé. On pouvait dire ça comme ça : je n’avais pas ressenti le contrecoup dans les os de mes bras après l’attaque, et le corps en apparence frêle de la fille n’avait pas bougé. Cependant, une toute partie des plumes noires qu’elle arborait dans le dos devinrent blanches. D’accord, je connaissais légèrement le Royaume et sa logique : ses ailes pouvaient certainement lui faire absorber toutes les douleurs subies. Et puisque j’étais un peu Sherlock Holmes, je comprenais rapidement que les plumes étaient une sorte de réservoir dont la couleur était l’indicateur. Plus elles seraient blanches, plus on approcherait de son point de rupture où elle devrait encaisser les véritables coups. Donc, à coup d’œil, plus que soixante-quinze coups de panneaux dans la gueule pour que ça serve à quelque chose. Pas terrible…

La fille n’attendit pas la prochaine baffe. Elle se projeta vers moi aidée de ses ailes et me faucha au niveau de l'estomac. On traversa toute la salle avant que mon dos ne s’écrase contre le mur. Je tentais de la repousser du pied mais mon coup partit dans le vide. Ma tête esquiva son poing qui rentra littéralement dans le mur sans se préoccuper d’une quelconque forme de résistance. Une nouvelle série de bombes explosèrent dans les environs, en-dessous de notre niveau. La bâtisse entière allait s’effondrer dans quelques secondes. Je regardais les soldats s’enfuir par le couloir et ordonnai d’une voix furieuse aux traînards qui me regardaient me battre de déguerpir le plancher. Je donnais un coup rapide de la tige de mon panneau dans l’estomac de la Voyageuse lobotomisée (une petite plume changea soudainement de couleur). Je me baissai à temps pour esquiver un crochet qui aurait pu me décapiter. Je la repoussai encore, préparai une énorme attaque que je lui envoyai en plein dans le bassin d’un mouvement ample. Mais évidemment, ça n’eut aucun effet : mon arme frappa bien la fille, mais elle ne subit pas l'impact. L’Algophobe attrapa mon panneau d’un geste vif, et avec une violence incroyable, fouetta l’air avec, moi à son bout. Je lâchai prise sous la surprise et fus éjecté à travers le verre épais qui donnait une vue incroyable sur la chute de l’insensé qui s’y risquerait. Une paire de portails me réceptionna la seconde d’après (ainsi qu’une bonne dizaine de morceaux de verre en même temps) et me renvoya dans la salle avant que la distance ne fut trop grande pour que mon pouvoir soit efficace. Je me relevai derrière l’ange de la nuit qui avait mon fabuleux portail à ses pieds. Au bout de la salle, des soldats se tenaient en position. Et merde, les cons.

« Je vous ai pas dit de dégager, bande de cons ?!
_ On ne peut plus passer, Amiral Grand Nounours ! »
, me répliqua le lieutenant, et il abaissa son bras : « Feu ! »

Des dizaines de tirs volèrent à travers la pièce et déchiquetaient ce qui pouvaient encore être pulvérisés. Par un réflexe bien humain, je plongeais vers le sol tandis que l’Algophobe reçut quelques balles en plein dans le ventre. Quasiment inconsciente de ce qui l’entourait, elle mit plus de deux secondes avant de réagir et esquiver les rafales qui lui donnaient autant de nouvelles plumes blanches. Elle fonça vers les tireurs d’un battement d’aile supersonique, mais ce fut une porte de ma conception qui la récupéra. La fille vola à travers une autre vitre qu’elle explosa dans son passage. Je me dépêchais de rejoindre mes hommes et leur demander des précisions sur ce qui les arrêtait. Un petit coup d’œil derrière eux, et la porte défoncée permettait de voir que le couloir avait été coupé en deux, et un fossé de quinze mètres nous séparaient maintenant de la sortie. Des vents violents et des flocons de neige rentraient par le bas et le mur déchiré, preuve du problème qui s’énonçait.

« Okay les gars, je vais vous créer un portail pour atteindre l’autre côté. Vous pourrez pas le voir, alors faîtes-moi juste con… »

J’espérais qu’ils devineraient tous seuls la suite de la syllabe parce que j’avais été coupé dans mon élan par la charge furieuse d’une ange aux ailes noires. Le coup que je reçus dans l’estomac fut un des plus violents que je ne reçus jamais dans toutes mes aventures sur Dreamland, Major compris. Je fus éjecté tel un missile, tournoyant et ré-atterrissant sur le sol en crachant un filet de sang. La douleur m’empêcha tout bonnement de me relever. La fille s’avança vers moi rapidement, et je craignais déjà ce qu’elle pouvait faire avec ma tête, son talon, et surtout, son pouvoir. Cette fois-ci, elle anticipa la réaction agressive des soldats derrière elle. Elle se retourna une seconde et envoya son poing chargé contre la table pentagonale au centre de la pièce : si celle-ci ne s’envola pas dans les airs comme je l’avais fait, elle racla sur le sol et se précipita vers les soldats qui avaient déjà un œil dans le viseur. Ils se réfugièrent tous dans le couloir pour éviter le meuble gigantesque qui s’écrasa lourdement contre les murs en laissant des fissures naître.

De mon côté, je battais des jambes pour échapper à la foldingue qui se rapprochait bien trop près de moi, dos contre le sol. Je tentais de lui envoyer un pied, mais elle n’eut aucun mal à l’éviter et à le replaquer contre le sol. Son bras se tendit à la vitesse de l’éclair et ses doigts m’agrippèrent à la gorge. Elle me souleva comme si je ne pesais rien et m’écrasa contre le mur le plus proche. Sa voix étrange revint grésiller dans l’atmosphère :

« Où se trouve Ophélia ?
_ Dans mon lit, avec ta mère… »
, lui répondis-je d’un ton acide, née de réminiscences avec Fino.

Cette fille semblait invincible, et je parlais pas seulement de ses ailes dans le dos qui aspiraient tous les dégâts qu’elle se prenait. Rapide, forte, disposant d’un pouvoir destructeur comme pas deux, et glaciale comme une comptable dans un congélo. Je ne me voyais pas la battre. Il fallait alors fuir et l’empêcher de nous poursuivre. Et merde ! Quoique je pensais, je ne voyais pas comment me débarrasser d’elle. Il fallait utiliser le terrain quand on ne pouvait vaincre avec ses seules capacités ; oui, mais voilà, le terrain allait bientôt disparaître et tomber dans le vide. Il menaçait les soldats sous mon commandement (une petite trentaine n’avait pas réussi à s’enfuir et restait bloquée dans le couloir et la salle principale du bunker), et l’ennemie du soir disposait d’ailes. C’était elle qui était clairement avantagée dans un environnement qui se faisait la malle. D’ailleurs, des petits bouts de pierre se détachaient de l’extrémité de la pièce. Dans quelques secondes, ça serait toute la structure qui s’effondrerait.

« Où se trouve Ophélia ? », répéta la fille en serrant ma gorge si fort que je ne pouvais plus respirer. Ni parler. Ce qui ne semblait pas déranger la fille.

L’air commençait à manquer, il fallait agir. Puisque mes pieds ne touchaient quasiment pas terre, je pris appui sur le mur et débandai tous les muscles de mes jambes. Je réalisai un salto au-dessus de la tête de la miss qui fut obligée de me lâcher pour ne pas se casser le bras. Je lui envoyai mon pied dans l’estomac pour la faire reculer et les positions furent inversées. Elle para ma première offensive sans aucune difficulté et contrattaqua d’emblée. Au lieu de me défendre de ses coups qui pouvaient réduire mes os en miette, je le déviai d’une frappe dans le poignet. Mon coude lui rentra dans le menton rapidement et je repartis en arrière pour remettre un peu de distance entre elle et moi. Pendant ce temps-là, mes hommes utilisèrent leur dernière chance : le pistolet-grappin, un matériel d’escalade obligatoire chez les méchants diaboliques. Ils allaient certainement s’en servir pour rejoindre l’autre côté du grand trou. C’est vrai que mon second en avait un. Mais à trente à passer, ils n’auraient aucune chance de s’en tirer avant que le bâtiment ne s’effondre.

Il y eut un énorme crac gigantesque, après cinq explosions consécutives (leur artificier méritait un prix Nobel), la fissure que je redoutais le plus naquit devant mes yeux. Puis toute la partie du bunker pas assez proche du roc commença doucement sa chute dans le vide. Si le couloir où se trouvaient mes hommes restait une zone safe, toute la salle dans laquelle je me trouvais se détachait progressivement de la base. J’échangeai un regard apeuré à mon lieutenant, qui ne sut pas quoi me répondre ; la différence de nivellement entre sa position et la mienne voulait tout dire. Il me fallait une paire de portails, mais je n’arrivais pas à la former. Déjà parce que ma tête était en train de se dire que c’était une catastrophe, et parce que mes jambes perdirent l’équilibre à cause de l’affaissement, et que je me mis à glisser sur le ventre en me le lacérant au passage. Et par miracle, les réflexes de mon soldat préféré me sauvèrent. Il décida sciemment de sacrifier ces trente hommes pour moi : au lieu de se servir du pistolet-grappin pour fuir, il me le lança. Je réceptionnai l’arme alors que je commençais à chuter dans le vide. Je me retournai, visai la paroi rocheuse, et sans attendre plus longtemps, tirai, ne mesurant pas encore toutes les conséquences du sacrifice.

  Il y eut un « pfuuuiit » qui s’échappa de l’arme ainsi qu’un nuage de fumée, et la corde. Le grappin se ficha dans le flanc de la montagne et ma chute s’arrêta aussitôt commencée. Mon corps se dirigea à toute vitesse vers la paroi rocheuse, entre les débris de plusieurs tonnes de la base. Je me cognai douloureusement contre les rochers et restai ballotant alors que je voyais le bunker des méchants diaboliques s’effondrer. Et en levant la tête, je voyais le dernier bout de couloir où étaient les hommes, le dernier bout qui n’allait pas tarder à s’effondrer. Ils étaient tournés dans ma direction, et ils étaient en train de faire le salut militaire, tranquillement, oblitérant la fin imminente de leur vie. Une seconde plus tard, un nouveau craquement sonna le glas : trente hommes tombèrent dans le vide, en me saluant, sans aucune peur dans leur regard, ni jugement à mon égard. Une paire de portails ne pourrait pas les sauver : la limite des cinquante mètres n’avait jamais été aussi cruelle. Ils disparurent rapidement tandis qu’un vide immense s’abattit en moi, et doté d’un sens du timing plus qu’inconfortable, ma mauvaise conscience me fit rappeler les paroles de Joan dans la journée, me demandant si j’étais bien sûr de moi pour prendre le commandement de la mission. Je lui avais répondu oui plusieurs fois. Voilà le résultat : presque la moitié des hommes tombés dans le vide, la base détruite, mission échouée avant même qu’elle ne commence, et le bilan dramatique n’était pas encore terminé. J’avais tout perdu.

  Rapidement revint l’Algophobe, les ailes impressionnantes dans son dos qui devaient lui donner une envergure de près de quatre mètres. En vol stationnaire à quelques mètres de moi, sa passivité naturelle me laissa une seconde avant que le combat ne recommence. J’avais un bras qui tenait mon pistolet grappin, et un autre mon panneau. Un pied appuyé contre la paroi gargantuesque, des centaines de tonnes de béton coulant autour de nous, je la regardais avec ce qu’on pourrait appeler, un air de défi. Mais le combat se terminerait là. Une plaque gigantesque de la base venait tout juste de tomber. Elle passerait à-côté de nous dans une vingtaine de mètres.

  La fille n’attendit plus et fonça vers moi. Mais sa course fut interrompue aussi rapidement qu’elle avait commencé : une paire de portails plus grande que la moyenne avait récupéré le morceau de pierre et fit continuer sa trajectoire pile sur l’ange aux ailes noires. Elle disparut de mon champ de vision dans un hurlement qui n’avait plus rien d’humain, et je suivais quelques secondes des yeux la trajectoire du rocher pour vérifier que rien ne sortait du dessous. Je décidais ensuite de remonter, hors d’haleine, encore l’image des trente hommes en train de disparaître imprimée dans mon esprit avec un tampon encreur d’une rare violence. Je tremblais horriblement, et ma respiration était glaciale.

  L’escalade parut très longue, après ce qui avait suivi. Je remontais avec le pistolet grappin, mes muscles et quelques fois, mon panneau de signalisation. J’étais de nouveau près de la porte principale, où m’attendaient une petite vingtaine d’hommes seulement. A leur regard, je compris que d’autres encore, en essayant de s’enfuir, étaient tombés par-dessus bord. Je ne sus que leur dire. Un bras se tendit vers moi et me présenta un petit micro.

« On a réussi à joindre la base…
_ Ah… »
, dis-je. Les ondes passaient quand je n’avais que des mauvaises nouvelles sous la main.
« Le chef nous a jetés ça, aussi. » Il me présenta un petit objet qui me fit penser à une clef USB de forme ronde. Je lui avais donné l’ordre de récupérer le transparent et une partie de l’IA. Implantée dans un objet rond, on pouvait le lancer ; pas le papier. Je soupirai encore une fois, et j’entendis Fino éructer :
« C’est bon ?! Vous avez fini avec vos ours ?! » Je n’eus même la force de dire « quoi »… Je patientais quelques instants, et appuyais sur un interrupteur pour parler :
« Mission échouée. Le MMM avait déjà capturé les méchants diaboliques la veille.
_ QUOI ??!!
_ On s’est fait attaquer. Une Algophobe, je crois. Et la base était piégée… Je crois qu’il y a plus d’une trentaine de… de victimes.
_ Ed, ta putain de capacité à t’attirer des emmerdes commence vraiment à me péter le cul ! Va te faire engager par le MMM pour bousiller leur plan !
_ D’où c’est ma faute, pauvre abruti ?!
_ Dès qu’il y a du danger, tu lui laisses bouffer tes couilles et ta jugulaire ! Tu fonces en agitant les bras en l’air comme un taré !
_ Mais comment tu peux plaisanter sur ma malchance, pauvre connard ?! Fino, IL Y A EU DES MORTS !!!
_ A CAUSE DE QUI, GROSSE PUTE ??!! »
Un silence, je ne lui répondis rien, car je savais à cause de qui. Fino reprit d’une voix plus calme, mais sa colère n’avait pas diminué : « On te file la moindre responsabilité, t’en as rien à foutre ! C’est marrant au début, mais là, ça commence légèrement à me les broyer ! Quand il s’agit de se battre et de chercher la gloire, t’es bien là, ouais ! Par contre, dès qu’il agit de prendre soin des autres, tu continues à te battre ! Mais regarde où on en est ! Moi, je te fais un cours de moralité ! MOI, UN COURS DE MORALITE !!! » Un autre silence… J’étais persuadé que si je cherchais dans ma mémoire, je trouverais des exemples pour le contredire. Fino reprit et parla normalement : « Faut que tu grandisses, Ed. Des fois, suffit pas de prendre le taureau par les cornes. Faut le détourner des autres.
_ Ouais… Je sais pas…
_ Tu crois que ce que je te dis est pas légitime. Mais là, t’as foncé dans la gueule du loup comme un idiot ! Non, comme un putain d’égoïste ! Heureusement que tu me rappelles des fois que t’es un Voyageur.
_ Je pensais à Ophélia. Je crois. »
Je répondis ça pour lui prouver que je ne pensais pas qu’à mon nombril. Je me défendais comme je pouvais, sans grande conviction.
« Nan Ed ! Tu penses pas à Ophélia ! Tu penses aux pipes qu’elle peut te faire ! » Là, c’était trop. Ce phoque me fait péter les plombs. Je devins incontrôlable.
« PETIT CONNARD DE MERDE !!! »

  Je pris la radio dans mes deux mains et l’envoyai le plus loin possible dans le précipice béant. Tous les soldats me regardaient. Sans m’attarder sur la perte du matériel, d’une voix qui se contenait à peine de l’échange houleux, je leur dis qu’il fallait bouger car l’Algophobe pouvait très bien ne pas être morte. Sans un mot, ceux qui étaient assis dans la neige ou contre des rochers se levèrent et ils se mirent en marche. Je préférais être le dernier, que personne ne me regarde. Et évidemment, je ruminais les paroles de Fino. Et plus j’y réfléchissais, plus je les trouvais dénuées de sens, et plus je montais ma colère contre lui. Comment j’aurais dû gérer cette nuit ? Puis je m’étais sacrifié plusieurs fois, non ? A Hollywood Dream Boulevard, je m’étais dressé contre le Major en connaissance de cause. Au Royaume des Cow-Boy, j’avais tout fait pour que la paix se fasse ! D’où il se permettait de me critiquer ? Je crachai du sang sur la neige. Puis je me réveillai.
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MessageSujet: Re: Meilleur Méchant Machiavélique Meilleur Méchant Machiavélique - Page 2 EmptySam 26 Avr 2014 - 22:58
Se battre contre quelqu’un qui disposait d’une source d’informations intarissables et diablement précises, et disposant en outre de ressources d’un petit Royaume, obligeait à un combat aux tactiques moins singulières que d’habitude. Même si son idée lui paraissait finalement très modeste, Joan ne crachait pas dessus. Dès que Ned l’avait contacté par le biais d’un forum spécial Dreamland dans le monde réel, Joan avait caché son objectif aux autres membres du SMB, ses déplacements et ce qu’il comptait y trouver. Aucune information, rien. Il était parti comme un fantôme en quêtes de réponse, et plus les heures passaient, plus sa paranoïa lui soufflait qu’effectivement, il y avait bien une taupe dans son organisation et qu’il faisait bien de s’isoler. Une personne qu’il avait embauché avait été approché par le MMM avant qu’il ne le fasse lui, et avait retourné sa veste depuis le départ. Ou quelque chose d’encore plus tordu. Il aurait bien voulu exclure Liz de la liste des suspects malgré ses quelques… « problèmes », mais puisqu’il plaçait une grande confiance en chacun des coéquipiers, cette dernière ne pouvait plus être un critère inculpant l’innocence. Joan pouvait considérer qu’il était seul.

Et seul, il l’était, dans cette immense plaine creusée couverte de striures sèches. Il ne faisait cependant pas aussi chaud que le paysage le laissait croire, donc il n’était nullement dans le Royaume des Cow-Boys. La contrée était vide de vie, si triste que les teintes du soleil jouaient entre les nuances de jaune et de gris, quelque chose de pâle qui dérangeait. Il était peut-être dans les plaines de l’oubli, quelque chose dans ce goût-là, une sorte de Mongolie où la végétation avait disparue. Il n’était pas dans un Royaume de Dreamland très habité ; le seul endroit aussi vide qu’il avait connu dans les terres oniriques était Doppel City. Mais même ce Royaume avait eu la décence de ressembler à une carte postale de village italien. Ici, il n’y avait rien. Quelque chose d’idéal pour cacher un secret, songeait Joan dans un élan d’optimisme vite tari par la taille de la zone qui s’étirait pratiquement dans tous les horizons.

Nedru lui avait dit que parmi les archives « d’énergies subites non comprises », cette zone avait été repéré il y avait un peu moins d’un an et demi environ sans aucune autre explication que « Hey, on est à Dreamland ! ». Il y avait pas mal de « fuites » dans tout Dreamland, mais celle-ci était anormalement grosse et correspondait plutôt bien aux premières apparitions du MMM, soit lors de l’été catastrophique du Royaume des Cow-Boys. Joan n’ignorait pas que les plus grandes victoires étaient les plus difficiles à obtenir, que chaque détail comptait. Ceci était un détail, et il était de sa responsabilité ne pas le négliger. Il avait été attendu au sommet des méchants diaboliques, il tentait de prendre les prévisions de son ennemi à contre-pied, en somme toute, une stratégie désespérée. Et tandis qu’il laissait à Ed le soin de défendre la réunion, lui allait partir seul, avec ses responsabilités, vérifier les détails.

La marche fut longue, surtout que Joan n’avait rien amené. Pas de communication radio, pas de machin électronique détectable. Si Joan avait appris à respecter la technologie par son travail, il n’hésitait pas à pointer du doigt les mauvaises utilisations qu’on en faisait. Les derniers jours ne l’avaient pas aidé à changer d’avis. Parler avec son indic pour qu’il l’aide à se repérer dans la région lui aurait fait gagner du temps, mais aurait brisé l’omerta technologique qu’il s’imposait. Ne sachant dans quelle direction aller, il fit dériver ses yeux jusqu’à trouver un indice de la direction à prendre. Voyant une forme d’ombre tranchant légèrement avec le paysage, Joan s’y mit en route d’un pas rapide, sans grande assurance de ce qu’il allait y trouver.

Ce fut au bout de vingt minutes de marche qu’il arriva enfin à destination, et il fut premièrement déçu de ce qu’il y trouva. Ce n’était qu’un large fossé de plus d’un kilomètre creusé certainement par des êtres doués de conscience (les dimensions étaient millimétrées) : même s’il était symétrique, il n’était pas de forme rectangulaire. Le fossé descendait à certains endroits à quinze mètres sous le sol. C’était très bizarre. Qu’est-ce qui avait creusé pareil trou, et dans quel but ? Le MMM ? Ce n’était en rien un indice, plutôt une sorte d’empreinte gigantesque imprimée profondément dans la terre jaune… Une empreinte… Attendez… oui, ça avait un lien avec le MMM !

Joan fouilla ses poches à la recherche de photos, mais il ne les avait pas apportés. Il se remémora dans ses souvenirs… Ca ne pouvait pas être une coïncidence. La question était maintenant de savoir qui était le MMM, et de quel Royaume venait cette surpuissance. Malheureusement, tout ce qu’il voyait ici était la preuve que le MMM n’était pas un prestidigitateur.

« Plaisant spectacle, docteur ? » Joan eut un sursaut. Il sut qui lui avait parlé avant même qu’il ne se retourne. Masque noir, capuchon noir, poitrail d’armure noir, cape noir. Le Meilleur Méchant Machiavélique. « Vous avez des indics efficaces. Oh non, attendez. Un seul indic. Nedru, de Relouland. » Il réfléchit quelques instants. « Il faudrait songer à lui rendre une petite visite.
_ L’endroit est si important que ça que vous jetez un œil voir s’il n’y a pas de visiteurs opportuns ? »
, enchaîna rapidement Joan. Le MMM resta parfaitement neutre et s’approcha lentement de sa victime :
« Peut-être. Peut-être pas. Peut-être que Nedru travaille pour moi et qu’il vous a fait venir dans ce piège sous mes ordres. Peut-être que cet endroit est vital pour moi, ou peut-être que j’ai créé volontairement une fausse piste. Peut-être que je suis aussi puissant qu’un Seigneur Cauchemar comme le témoigne ce trou, peut-être que je l’ai creusé justement pour qu’on pense cela et ne suis au final, qu’un modeste charlatan. Que voulez-vous, c’est un jeu de dupes. La brume, comme l’obscurité, amène à l’imagination et non pas à la vérité.
_ Et vous croyez que Dreamland va vous laisser faire ?
_ Oh, Joan, j’aurais tellement de choses à vous dire. Mais il semblerait bien que vous allez disparaître définitivement. Notre petite partie d’échecs aura été amusante, à défaut d’être longue. Mais là, nous avons échec et mat. Désolé, Joan. »


__

Il se leva comme s’il avait fait un cauchemar. Il était bientôt six heures du matin, comme l’indiquait le vieux radio réveil à ses côtés. Sa femme lui demanda si ça allait bien, et il lui bafouilla que oui. Mais le mensonge ne pouvait pas être plus gros. Joan se sentit morcelé. Des vieux souvenirs de son rêve, il ne lui restait que quelques bribes, comme le pays des rêves, un ennemi sombre… Il reposa sa tête sur son oreiller sans comprendre ce qu’il venait de se passer. Il lui semblait qu’il avait rêvé de quelque chose d’important : son esprit était engourdi par le désir de rêver à nouveau, comme s’il se souviendrait à nouveau du rêve qu’il venait de quitter et qu’il le retrouverait intact à nouveau assoupi. Il pria presque et tenta de se rendormir. Mais dès qu’il se réveillerait une heure et demie plus tard, il avait oublié.

Pire que tout, durant la matinée avant d’aller à son bureau à l’hôpital, le besoin pressant de se souvenir vrillait ses pensées. Et ce besoin, cette incompréhension, lui faisaient mal à la tête. Pourquoi ?! Pourquoi il avait l’impression qu’il venait de quitter un rêve fabuleux et qu’il y avait laissé une partie de ses sentiments ?! Ces questionnements furent si forts, si horribles que Joan prétexta une maladie quelconque et sa femme le laissa seul dans leur appartement dès qu’elle partit faire des courses. Il n’irait pas au travail, pas aujourd’hui… CA lui occupait trop la tête, ça le dévorait de l’intérieur. Comme si… comme s’il avait été en Afrique, à nouveau, en train de sauver un village d’une petite épidémie de diarrhée mortelle, et qu’en se réveillant, il s’était retrouvé loin de tout, à Paris, laissant tous ceux qui avaient besoin de lui dans le pétrin. C’était ça ! Un sentiment d’abandon puissant. Il avait abandonné qui ? Ou qui l’avait abandonné ? Il avait l’impression qu’on lui avait enlevé trois mois de sa vie extrêmement importants.

Il se rendait bien compte de la portée surnaturelle, et donc absurde, qui prenait son cerveau en étau. Au paroxysme de ses questionnements, il alla se poser sur son lit, fixant son oreiller en espérant que ça referait démarrer sa mémoire. « Pays des Rêves »… Dreamland, non ? Son cerveau eut un sursaut de joie. Dreamland, oui, c’est le bon mot. Et maintenant, quoi de Dreamland ? Merde ! Il balaya la pièce du regard, la fouillait comme il fouillait par introspection son esprit à la recherche de réponses qui se faisaient de plus en plus lancinantes. Divers noms lui remontaient en tête comme des bulles, et éclatèrent, disparurent juste après, ce qui acheva de rendre fou Joan. Tout ce qu’il comprenait, c’est que c’était important, très important. Quelque chose de plus important que le travail, quelque chose qui affectait son être tout entier. Mais quoi, bon sang ?! Ce n’était plus le sentiment frustrant de tenter en vain de se rappeler de son rêve qui partait en évanescence : c’était sa vie qui s’envolait, et il ressentait une puissante colère dépourvue de cible.

Il eut un déclic quand il regarda son ordinateur. Oui, l’ordinateur. Il y avait des réponses dans l’ordinateur, il le savait. Une partie mystérieuse de ses souvenirs le lui soufflait à l’oreille. Il alluma, farfouillait les documents, recherchait dans l’historique. Mais il consultait trop de documents sur son ordinateur, il ne savait pas par lequel commencer. Sans se laisser démonter, il utilisa la fonction « Rechercher » et inséra Dreamland comme mot-clé. Un seul fichier word en sortit, même si son titre ne laissait rien présager du contenu véritable. Il l’ouvrit, et il lut en diagonale très rapidement pour essayer de comprendre le plus rapidement possible. Il n’y comprenait rien, et il lut encore plus rapidement, hébété, y trouvant de même une solution, aussi absurde fut-elle à son horreur. La seule phrase qu’il retint, la seule phrase qui accrocha son esprit tant elle se révélait être monstrueuse, mais digne d’intérêt : « Si tout se passe mal, tuer Ed Free ». Joan tourna la langue dans sa bouche, sortit son téléphone portable et vérifia dans son répertoire : il y avait bien un Ed Free. Il ne lui aurait pas parlé ces derniers jours ? Si, bien sûr que si. Mais il avait peine à se souvenir du sujet de leur discussion. Acceptant enfin son amnésie, décidant qu’Ed Free pourrait la combattre à armes égales, il abandonna sa bataille contre ses souvenirs étranges. Il allait lire ce document tranquillement, et après, il rencontrerait Ed Free. Avant dans une histoire surréaliste, Joan se trouvait maintenant dans un thriller, et Ed pourrait être la prochaine victime.

__

Le MMM apparut subitement au milieu d’une dizaine de mercenaires de David ainsi que d’un Garabeòne en train d’avaler un steack de quelque chose d’énorme. Ils esquissèrent à peine un mouvement dans la cantine de métal : le MMM était un personnage si mystérieux que s’arrêter sur chacune de ses manifestations étranges serait une perte de temps. Et ce n’était pas la première fois qu’il réalisait ce petit tour. Personne ne le connaissait véritablement, d’ailleurs, sa présence rafraîchit la pièce de quelques degrés car il émettait une sorte de crainte superstitieuse. Une mutinerie ? Inenvisageable tant il semblait improbable une victoire contre quelque chose d’aussi obscur. Garabeòne le dédaigna totalement des yeux, continuant à avaler son dîner, mais ce fut le MMM qui s’approcha de lui. Il ne dit qu’une seule phrase, direct, un reproche :

« La prochaine fois que je te demande un massacre, tu me le fais. Tu t’agites pas devant Ed comme une femelle en chaleur, compris ? » Le chef semblait aussi agacé en colère ; presque de mauvaise foi. La tension devint explosive en un instant : le MMM n’était pas patient, Garabeòne non plus, et il partait très vite. Il fit un effort pour se contenir :
« Vous-même m’aviez dit de ne pas faire trop de zèle.
_ Je sais ce que j’ai dit, et je sais ce que tu as fait. Mais comprends mieux ce que je te demande. »


Il termina à peine sa phrase que le bras de Gary se détendit. Le MMM esquiva d’une pirouette extrêmement simple, agrippa la tête du gros lézard et l’enfonça dans le mur sans effort apparent. Loin d’être sonné mais immobilisé, celui-ci envoya un poing plein d’écaille dans le ventre du MMM, et tout le monde entendit un coup sourd énorme : le terroriste avait encaissé rien qu’avec son ventre la frappe puissante de Garabeòne. Il le relâcha et s’éloigna de quelques mètres d’un pas lent.

La bataille n’alla pas plus loin : les deux protagonistes ne voulaient pas se jeter dessus jusqu’à la mort, juste parler avec leurs poings. Ou plutôt, le MMM savait pertinemment que son lézard de général était sanguin et il lui avait répondu dans son langage, avec de la brutalité, pour le rappeler à l’ordre. Les soldats commençaient doucement à sortir de dessous les tables en pensant avoir frôlé la naissance d’une petite apocalypse. Ils savaient que toutes les grandes têtes de cette organisation avaient des égos qui s’entrechoquaient tout le temps ; personne ne souhaitait reconnaître que le MMM était bel et bien le chef et avait un pouvoir d’autorité sur eux, mais pourtant, ils le suivaient tous. Le leader fit craquer sa nuque et annonça à Garabeòne plus qu’aux soldats :

« On va changer le plan. Contactez-moi Lady Kushin au plus vite.
_ Encore ? »
, s’énerva l’écailleux en dévoilant ses dents gigantesques. Ce n’était pas la première fois que le MMM changeait ses plans, ce qui déstabilisait à chaque fois tous les officiers. Ca les rappelait notamment qu’il ne leur disait presque rien et que le processus de décision leur échappait totalement. Le MMM ne se retourna même pas mais lui lança une tirade condescendante qui ne lui ressemblait pas :
« Oui, encore. Un plan diabolique rigide est une idiotie sans borne. Si on ne s’adapte pas, comment veux-tu que notre machination réussisse ? On va passer directement à la prochaine phase, j’en ai marre de jouer les épouvantails à chaque fois. »

__

J’étais encore malade. Evidemment, ce n’était que du pipeau, mais mes exploits de la veille contre le clochard, ainsi que la nuit terrible qui venait de se dérouler, m’empêchèrent de prendre ce matin de bon pied et d’affronter le reste du monde sans prendre deux heures de calme et de repos dans mon lit. Cartel rentra discrètement dans sa chambre pour aller récupérer des affaires propres, et elle vit dans son lit son frère aîné en train de dormir. Elle ferma doucement la porte et je rouvris les yeux. Je ne comprenais pas ce qui était en train de se passer, ce qui se passait dans ma tête. J’étais juste dans une période nase de ma vie, mais cette sorte de dépression n’avait vraiment pris forme et sa pleine taille depuis que les soldats étaient morts, mettant en surbrillance tous mes échecs passés. J’étais maintenant persuadé que Fino avait raison, que c’était bien ma faute et mon piètre commandement que mes hommes étaient morts. Je ressassais la nuit précédente cinquante fois, et cinquante fois, je donnais des ordres différents qui sauvaient la vie de toute mon équipe. Gardiens devant les portes, sens du sacrifice plus aigué, cerveau qui tournait plus rapidement…

Je ravalai ma salive amère, et sortis de ma chambre quand l’appartement était parfaitement silencieux. Et effectivement, seul Jacob subsistait dans l’appartement, triturant une manette de Nintendo 64 comme s’il n’avait jamais touché une console de jeux. Je passais près de lui sans lui souhaiter bonjour et m’assieds dans la cuisine, qui avait été débarrassé. Mon ami me dit que les filles étaient parties en-dehors de Paris pour voir d’anciennes amies et qu’on avait la charge de l’appartement pour la journée. Je ne répondis rien et plongeai dans la profonde contemplation d’une table vide. Jacob tourna enfin son regard vers moi, posa la manette et compris rapidement que la maladie n’avait rien à voir avec mon air maussade. Je faillis lui dire de partir, que je n’avais rien, mais c’était la dernière chose dont j’avais besoin. Il fallait que j’en parle à quelqu’un ; autant profiter de Jacob la journée, vu qu’il avait une oreille tout à fait normale.

Je lui racontai tout, soit les événements de la veille quand j’étais parti en scooter avec Cartel, ainsi que ma défaite traumatisante. Il resta silencieux au début, parce qu’il n’y avait pas grand-chose à dire. Je savais parfaitement que j’avais déjà fait des erreurs terribles ; mais qui coûtent directement autant de vies, jamais. Je me voyais en bourreau. Jacob chercha soigneusement ses mots avant de les prononcer :

« Ed, tu n’as jamais voulu les tuer. S’il n’y avait pas cet enfoiré de MMM, ils ne seraient pas morts. S’il n‘y avait pas eu cette Algophobe, rien de tout ça ne serait arrivé. Il est normal d’avoir des pertes dans une guerre.
_ On aurait pu éviter ces pertes.
_ Peut-être pas. Peut-être que ça aurait été bien pire. Si tu n’avais pas été là, personne n’aurait pu repousser l’Algophobe. D’ailleurs, tu en as parlé à ta copine ? »
Il prononça ce dernier mot comme si j’étais en couple avec Ophélia. Il me rappela que je la voyais en rendez-vous demain ; un très léger baume au cœur.
« Non, je ne l’ai pas appelée.
_ Fais-le. »


Ce que je fis une heure plus tard, après une très longue douche chaude, après avoir calmé mes esprits. La vie continuait, hein ? Demain, je la verrais. Une soudaine envie vint me prendre alors que je farfouillais dans mon répertoire : celle qu’on m’enlace dans des bras aimants. Alors que j’étais cassé par mes aventures, fourbu des nuits de combat et de défaite, je me dis que seuls les bras d’Ophélia pouvaient être un filet de sécurité qui me donnaient envie de tomber dedans. Ses bras chauds, et ses yeux. Il me fallait du soutien. Je commençais à avoir besoin d’elle ; je m’en faisais la réflexion maintenant que j’étais aux bords du gouffre, même si je n’avais pas encore réfléchi aux conséquences d’une chute. Une petite pensée me dit que si je faisais trop de conneries, peut-être faudrait-il que j’arrête de courir partout ; Dreamland n’était pas un jeu, et je commençais à avoir de plus en plus de responsabilités au vu de ma puissance grandissante. Un néophyte pouvait se permettre de faire plus de conneries que quelqu’un dont le potentiel de destruction était plus grand.
Pour la première fois de mon histoire sur Dreamland qui avait duré plusieurs années, j’envisageai un coup de frein définitif. Et au point où j’en étais, j’hésitais à traiter cette réflexion comme la plus grande des stupidités ou bien un profond signe de sagesse.

« Allo, Ed ?
_ Allo, oui ? Ophélia ? »
Puis quelques banalités passées : « Alors ? Tu as passé la nuit emprisonnée ?
_ Ils ne m’ont pas fait sortir une seule fois. J’ai parlé avec quelques personnes importantes, j’ai rapidement compris leur organigramme. Ed… toutes les têtes de cette organisation sont des horreurs…
_ C’est-à-dire ?
_ Le MMM a engagé parmi les plus grands criminels de cette dernière décennie.
_ Je les connais déjà un peu…
_ Il y a David, déjà. Il dirige une armée de mercenaires réputée et très dangereuse. Ses hommes sont toujours mêlés à des tueries, des débordements ultra-violents. Certaines rumeurs veulent même qu’il provoque les affrontements pour s’y mêler après.
_ J’en ai jamais entendu parler avant…
_ Très peu de personnes le connaissent : ses mercenaires n’évoluent que dans les milieux les plus craints, comme Macrophonopolis ou Luxuria. J’ai vu aussi Garabèone, qui tue les Voyageurs quand ils deviennent célèbres. J’ai vu aussi Lady Kushin, la…
_ Oui, oui, je sais tout ça…
_ Ed, t’es sûr que ça va ? »
Ma voix était plus lasse que je ne l’aurais voulu. En guise de réponse, je lui racontai très succinctement les événements de la nuit dernière, en omettant volontairement de parler du clochard tabassé. Je lui expliquais l’essentiel mais l’invitais fortement à changer de sujet et passer à autre chose, malgré ses questions incessantes sur son ami, Sarah. Elle me demanda si elle était morte, et je lui répondis que certainement pas.
« Ses ailes aspiraient les blessures.
_ Je sais, c’est peut-être l’Artefact le plus puissant de Pijn. Et ce ne sont pas leurs seuls effets…
_ Elles font quoi d’autre ?
_ Hein ? Oh… Oui. Et bien, elles permettent de voler, aussi »
, répondit précipitamment et étrangement Ophélia. Je rêvais ou elle me cachait quelque chose ? Son ton avait brusquement viré, comme si elle venait de se souvenir de quelque chose. Je passais à autre chose :
« Tu dis que tu vois bien l’organigramme des terroristes ?
_ Euh… Ah, oui. Ils sont tous sur un pied d’égalité, mais cantonnés à des rôles différents. Ils sont… sollicités, on va dire. A ce que j’ai compris, le MMM ne leur dit pas énormément de choses, et eux-mêmes ne connaissent pas son identité. Il leur a dit qu’un plan diabolique était théoriquement un plan parfait et que seul l’humain pouvait donc le détruire, qu’il soit dans le camp d’en-face ou non. Il prend juste énormément de précautions.
_ Et ils le suivent ?
_ Ils le suivent même aveuglément. »
Cette phrase renouvela mes inquiétudes. Le MMM avait réuni de grandes figures, leur avait juste dit de le suivre, et ils avaient accepté. Qu’est-ce qui était en train de se passer ? Je ne pouvais pas dire que la discussion avec la belle hispanique avait enlevé mes soucis. Je préférais embrayer sur un autre sujet de discussion qui éviterait de me faire broyer du noir : le rendez-vous de demain. Je ne savais pas comment elle le percevait, mais moi, je l’appréhendai aussi sérieusement qu’un mariage : heure précise, lieu précis, etc. Je me voyais très bien débarquer avec un nœud pap’ serré autour de la gorge. Ce fut d’humeur plus plaisante qu’après trois minutes de réflexion, je conclus sur :
« Demain, midi, station Cité.
_ C’est parfait. Alors à demain, Ed.
_ A demain, Ophélia. Bonne journée.
_ A toi aussi. »
Et clic.

Je soupirai comme si je sortais d’un marathon et me jeta sur le canapé. Je demandai à Jacob ce qu’on allait manger ce midi, il me répondit qu’il n’avait pas trop faim pour le moment. Bah ouais connard, t’avais un petit-déjeuner dans le bide, toi. J’avais décidé de le sauter, car mes remords m’empêchaient de bouffer. Et maintenant que j’y pensais, j’avais aussi pas dîné. J’en oubliais presque que j’étais censé être malade, mais peut-être que Jacob avait évidemment compris la vérité. Un Voyageur dans des situations délicates avec d’autres arpenteurs oniriques cherchait toujours à dormir sous des horaires très précis. Sans trop m’appesantir dessus, j’ouvris le frigo de ma sœur et grimaçai devant les étages bondés. J’en tirai une grimace :

« Y a trop de choses dans ce frigo ; c’est pas normal.
_ On n’est pas tous aussi mauvais cuisinier que toi, tu sais ?
_ Pourquoi y a cinq sachets de mozzarella, là ?
_ Salade composée.
_ Y a du bouillon de légume. Je l’ai jamais vu prendre du bouillon.
_ Si, si, elle en prend.
_ Je le saurais sinon »
, achevais-je en saisissant un sachet de cuisses de poulet que je lui mis devant les yeux. Jacob aimait bien donner son avis sur tout et avoir raison ; il n’était pas en licence de philosophie pour rien.

La faim commençait à me ronger lourdement mais le manger ne serait pas pour tout de suite : Joan venait de m’appeler. J’eus un haut-le-cœur car c’était finalement à lui que j’allais rendre des comptes. Mais contrairement à d’habitude, il ne me fit pas un bilan de la nuit précédente, mais me proposa un rendez-vous.

« Docteur, je vous ai déjà dit que je ne voulais pas d’interférence entre le jour et la nuit.
_ Ed, c’est extrêmement urgent. Il FAUT que l’on se voie. »
Je n’aimais pas du tout cet impératif, mais ça devait être extrêmement grave pour qu’il réitère une demande que j’avais absolument refusé.
« Bon, très bien. Mais rapidement alors », une réponse que soufflait à moitié mon estomac. Je lui dis mon adresse et il viendrait dans un quart d’heure au bas de l’immeuble. J’essayais de voir le côté positif des choses : que l’avancée soit positive ou négative, elle éclipserait peut-être le scénario désastreux de la nuit dernière. Même si l’idée de devoir affronter un regard furieux et des remontrances (et je méritais bien plus) dans le monde réel me donnaient quelques gouttes de sueur dans le dos.

Un quart d’heure plus tard, les deux pieds sur le trottoir et un petit vent glacé apportant les vacarmes de Paris qui roulait dans mes cheveux, et je retrouvais Joan dans une petite voiture bleu qui avait fait sa bosse. Son visage ne témoignait d’aucune expression comme s’il ne savait pas quel sentiment il devait passer. Il ouvrit cependant la fenêtre et me dit :

« Ed Free ?
_ Oui.
_ Je vous en prie, montez. »


Ce ne fut seulement que quand je posai mon cul sur le cuir frais de la voiture que je remarquais qu’il y avait quelque chose de bizarre qui se tramait dans l’histoire. Peut-être que le changement de monde pouvait expliquer l’utilisation du vouvoiement face au tutoiement habituel sur Dreamland, mais son attitude ne sonnait pas pareil. Et ce vouvoiement… Au lieu du vieux lion toujours impétueux, j’avais l’impression d’un espion en fuite du KGB. Une fois que je fus monté, il démarra très rapidement. Je jetais un œil derrière moi en croyant voir une berline noire aux vitres teintés conduite par des hommes de main de deux mètres (d’épaule), mais la petite rue longeant la Seine était vide et tranquille. Il s’arrêta d’un coup face au feu rouge et je ne pus m’empêcher de lui répondre d’un ton étrangement inquiet :

« Vous allez bien, docteur ?
_ NON ! »


Et le feu vert apparut et il accéléra comme sur le départ d’une piste de course. Deux hypothèses me vinrent directement à l’esprit : l’organisation du MMM s’étendait au-delà de Dreamland et nous menaçait même dans notre vie de tous les jours, ou alors il était arrivé quelque chose d’extrêmement sinistre à Joan. Je ne savais pas quel était le pire, mais j’eus bientôt la réponse :

« J’ai fait un rêve dont je ne me souviens plus ! » Deuxième hypothèse validée : Joan n’était plus un Voyageur. Et ça avait des conséquences fâcheuses sur son psychisme. Je ne savais pas exactement ce qui se passait quand un Voyageur mourrait, et comment ses souvenirs étaient modifiés et effacés, mais les répercussions semblaient graves. Joan continua vu que je ne relevais rien : « Ca me trotte la tête ! J’ai l’impression que j’ai dormi pendant des mois ! » Preuve de son excessivité, il dépassa une voiture en mordant férocement la ligne blanche et il ne s’arrêtait pas. Il conduisait bien trop vite. Je cherchais soudainement la ceinture de sécurité, mais il n’y avait pas de clipseur rouge : il avait été violemment arraché. Joan me regardait tâtonner et me dit que c’était inutile. Il fit un virage à quatre-vingt-dix degrés dans une petite rue non sans griller un feu orange bien mûr. On se dirigeait vers le périphérique. Je venais de comprendre que j’étais en danger, sans savoir pourquoi. Je l’accusai :
« C’est vous qui avez saboté la ceinture de sécurité.
_ Maintenant, Ed, tu vas répondre à toutes mes questions. Et n’espère pas que je m’arrête.
_ Vous êtes dingue !
_ Je crois que je le suis devenu, oui. Dis-moi tout, Ed.
_ Arrêtez votre voiture, alors !
_ Certainement pas ! »
Et il accéléra encore plus fort en frôlant une piétonne et un panneau de signalisation. « Pourquoi j’ai marqué sur mon ordinateur que je dois te tuer si tout tourne mal ?! » Une seconde de compréhension où je fus figé. Puis je compris un peu :
« QUOI ??!! » Puisque le MMM semblait m’avoir intégré de force dans son plan en m’envoyant une lettre, on pouvait croire que j’étais un des rouages de ce plan, et certains cerveaux pouvaient penser que me tuer mettrait à mal le plan du méchant machiavélique. Mais évidemment, il pensait à me tuer sur Dreamland, pas dans le monde réel. Cela n’enleva rien à ma fureur et je lui répliquai : « MAIS PARCE QUE VOUS ETES UN CONNARD !!! VOILA POURQUOI VOUS VOULIEZ ME BUTER !!! » Evidemment, ma fureur tombait dans le vide : ce Joan ne soupçonnait rien de tout ce qu’il avait fait sur Dreamland et de ses petites machinations.

Joan grilla carrément un feu rouge et monta sur un périphérique pas très encombré. Il alla de plus en plus vite jusqu’à flirter avec les limitations de vitesse. Je cherchais une issue de secours mais il n’y avait rien à tenter. Maintenant qu’on était là-haut, aucun feu pour réguler la vitesse de Joan et pour tenter de s’échapper. Quel con de pas l’avoir vu venir plus tôt !

« Pourquoi je dois te tuer ?! Pourquoi j’ai écrit sur mon ordinateur que je devais tuer Ed Free si tout tourne mal ? Pourquoi je serais capable de telles extrémités ? Parce que j’ai comme l’impression que tout a mal tourné !
_ Vous comprenez pas !
_ Explique-moi ! »
Et il dépassa une voiture par la droite d’un écart. Je m’accrochai au rebord du siège. Un seul accident et j’allais être catapulté par-delà le pare-brise. Mon stress grandit et j’en devins terrifié : j’allais peut-être mourir, là, maintenant, pour une connerie de merde. Vraiment dommage que ce type ne comprenne pas les bourdes qu’il avait commises, parce qu’il méritait un bon lampadaire dans le cul. Il m’avait trahi ! Depuis le début, il prévoyait de me buter et me bouter hors de Dreamland au cas où j’étais une partie intégrante du grand plan machiavélique. Il me fallait commencer par une phrase-choc :

« Docteur, vous êtes mort !
_ Quoi ?
_ Il y a deux mondes parallèles ! Le nôtre et celui des rêves ! Vous êtes morts dans ce dernier et vous êtes devenus amnésique ! »
Je criai pour être certain qu’il m’entende et pour couvrir le bruit des voitures autour de nous qui devaient souvent se pousser sur notre passage. Il semblait ne pas me croire mais il se retint le moindre commentaire. Sa voix restait agressive, ne lâchant pas le morceau :
« Et pourquoi je dois te tuer ?
_ ARRÊTEZ DE DIRE QUE VOUS DEVEZ ME TUER !!! »
, hurlais-je en perdant les pédales. Ma vraie vie était menacée, là, ma vraie vie. Je ne voulais pas crever de cette manière ; enfin, que disais-je, je ne voulais pas crever tout court, oui ! Toujours pas de sortie, Joan conduisait comme un dingue et je devais à tout prix ralentir son allure avant qu’il ne percute une autre voiture, quitte à utiliser un mensonge :
« Dans l’autre monde, je détiens des informations sur lesquels vos ennemis ne devaient pas tomber ! Me tuer était une sorte de protection.
_ C’est un peu excessif.
_ C’est ce que je me tue à vous dire ! Mais c’est moins grave de tuer sur Dreamland que dans le monde réel, si j’ose dire. Et détruire une ceinture de sécurité pour mettre en danger de mort quelqu’un, c’est pas un peu excessif ?
_ Comment savoir que tu dis vrai ?
_ Demandez à Ophélia ! »
Il se souvenait de ce nom sans problème.
« C’est une de mes anciennes patientes, je m’en souviens.
_ Ophélia Serafino.
_ Je m’en souviens, oui. Je ne me rappelle pas trop de quoi on parlait ; peut-être Dreamland maintenant que tu le dis… Je me souviens… Elle avait quoi, déjà… ? Troubles psychologiques, dépressions chroniques, envies de suicide. »


Il ralentit la cadence et resta sur la file de droite tandis que j’encaissais les problèmes qu’avaient subis Ophélia. Je n’avais jamais soupçonné qu’elle eut autant de problème et je supposais que les séances étaient conjointes à son passé de Mort Silencieuse. Joan s’était calmé bien rapidement ; il devait avoir certaines réminiscences qui l’avaient aidé à prendre ce qu’on pourrait appeler des fables au sérieux. Je restai un poil tremblotant tandis que le cauchemar se terminait enfin. Il ne restait plus qu’à retourner chez moi sans oublier d’expliquer toute la situation à un Joan perdu.

C’était la première fois que je me confrontais à quelqu’un qui venait de redevenir Rêveur, et pour qui Dreamland, malgré les nombreuses aventures vécues là-bas, n’était plus qu’un souvenir disparu. Et la vie réelle, moderne, et fade, reprenne le dessus comme une couche de monotonie grisâtre. Alors qu’on revenait dans Paris, malgré les menaces de mort, j’en venais à plaindre Joan. Mourir était horrible, mais généralement, on n’était plus là pour profiter des désagréments. Mais à Dreamland, mourir, c’était oublier. C’est pour les proches que c’était difficile : voir qu’un compagnon oubliait tous les liens qu’ils avaient vécu ensemble. Comment me traiterait Jacob si je perdais la vie contre le MMM ? Y aurait-il dans ses pupilles une pointe de tristesse perdue quelque part ? Rah… Je préférais ne pas y songer. Ne pas savoir comment je serais une fois mort. Cela ne fit que renforcer ma détermination : me calmer sur Dreamland, ne pas courir derrière toutes les voitures qui passaient jusqu’à en perdre les articulations, puis les jambes. Quand Joan me redéposa près de chez ma sœur et qu’il lâcha des excuses en regardant son guidon comme si sans se souvenir de quoi, il ressentait la mélancolie de ses aventures oniriques, je le regardai comme on voyait un cadavre. Il disparut dans un vrombissement de moteur. Je me dépêchais d’appeler Ophélia à nouveau, obligé de lui en parler. Je savais que je ne ferais jamais mention de ces anciens problèmes psychologiques.

Au milieu de l’après-midi, alors que j’avais raconté cette nouvelle mésaventure à Jacob, il me demandait ce qu’on comptait faire contre le MMM. Je baissais les yeux vers mes chaussons sans savoir quoi lui répondre. Nous avions été décapités, tout simplement. Personne n’avait ni les compétences, ni les connaissances, pour remplacer Joan. Liz, à la limite. Mais nous n’avions plus d’ingénieurs, presque plus de soldats, et plus aucun indice sur la prochaine marche à suivre. Le Super Missile Balistique avait perdu son leader, son cerveau, son bras armé, ses prochains objectifs, et en face, l’ennemi devenait de plus en plus fort et devenait inarrêtable. Je me mis à penser que parti comme c’était parti, le MMM pourrait tranquillement dérouler ses machinations. Qui pourrait défendre Dreamland si la seule organisation un tant soit peu capable ne valait plus un clou ? Tout le reste du SMB était caché au Royaume des Deux Déesses ; je perdis légèrement l’envie de me battre. Personne d’autre ne pouvait reprendre l’affaire ? Nous avions trop de responsabilités, mais plus personne pour les transporter.

Le soir, j’avais un grand vide de lassitude, de peur, de dépression. Je ne voyais pas de sortie du tunnel imminente, je ne voyais pas fleurir la lumière de l’espoir quelque part. Je voyais juste, dans le meilleur des cas, une longue lutte qui n’aboutirait qu’à la défaite, inexorablement. Ce n’était presque pas juste, une telle différence d’écart de force. Les ennemis avaient tout, nous n’avions pas grand-chose, et aujourd’hui, nous n’avions rien. Comme si on avait fait un match de foot entre deux équipes déséquilibrées, une avec cinq jeunots, l’autre avec douze professionnels qui avait un but plus petit, des tactiques réfléchies, un arbitre dans leur poche. Mais à qui pouvait-on se plaindre ? La seule solution serait alors d’alerter tous les Royaumes et de faire front commun. J’en parlerais demain à ce qu’il restait du SMB ; je savais déjà que je fournirais une réponse sans grande conviction, en espérant que mes collègues aient plus de fougue que moi.

Le soir, Cartel me demanda si j’allais mieux, et je lui dis que ça avait empiré (je compris seulement après-coup qu’elle parlait de ma maladie). Marine me jeta un coup d’œil soucieux, mais je ressentis surtout son ennui de ma présence. Je détournais la tête ; j’avais presque oublié que j’habitais en colocation avec une véritable chieuse qui avait cassé assez de sucre sur mon dos pour qu’on en fasse un kouign-amann pour cinquante personnes. Elle avait un comportement légèrement bizarre ces derniers temps en mon égard, comme s’il ne s’était rien passé entre nous et qu’elle voulait éviter le moindre contact avec moi. Malheureusement, on devrait manger ensemble tous les quatre et rien que d’y penser, ce me fut insupportable. J’avais mille autres choses à penser, et on me farcissait de l’ex chiante au possible. Tout était compliqué, tout était sac de nœuds. Je mangeai à peine la salade composée avec de la mozzarella que Cartel et Jacob avaient préparé.

« Alors, elle est comment ? » demanda ma sœur avec un grand sourire.
« On n’est juste pas en été, mais ça ira », lui répondis-je en avalant une bouchée maussade. Ce à quoi Marine répondit du tac-au-tac :
« Si Monsieur Ed n’est pas content, il n’a qu’à faire la bouffe lui-même.
_ Ce n’était pas une critique, mais une constatation.
_ Quand tu ‘constates’, on dirait plutôt que tu te plains.
_ Mais excuse-moi Marine »
, fis-je d’un ton furieux, « Je suis fatigué, je suis malade (faux), et j’ai énormément de problème ces derniers temps. Et je suis ravi de t’avouer que tu fais partie de ces problèmes.
_ Je te remercie.
_ Mais y a pas de quoi. Tu me pètes les burnes à chaque fois que tu parles. »
Ce fut à ce moment que Cartel intervint en me fixant si profondément que mon cœur battit plus fort :
« Tu as l’air très malade, Ed. Je te conseille d’aller te coucher avant que ton état n’empire. » On fit un duel de regard, et pour une fois, je la soutins sans aucun problème. Je comprenais très bien ce qu’elle me disait et acquiesçais :
« T’as raison, je me casse. Passez une bonne soirée. »

Jamais cette formule de salutation ne fut aussi acide. On l’entendait encore grésiller dans la pièce tandis que je fermais la porte de la chambre de Cartel et me posai dans le lit, encore plus vide qu’avant. Une des pires journées de ma vie, haut-la-main. En attendant de dormir, j’entendis à travers les murs ma blonde de sœur et Jacob discutant à propos de mon état, la première s’excusant auprès de mon ami et lui avouant que je détestais Paris, tandis que Jacob était bien en peine de lui expliquer qu’il savait parfaitement la période que j’étais en train de subir. Je ne savais pas pourquoi, les entendre me rendait encore plus furax. Je plongeais dans les limbes oniriques la rage au ventre en sachant parfaitement qu’il n’y aurait pas d’espoir avant une bonne période de temps.
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MessageSujet: Re: Meilleur Méchant Machiavélique Meilleur Méchant Machiavélique - Page 2 EmptyDim 27 Avr 2014 - 22:47
Chapitre 6 :
La Destruction




Le Royaume des Deux Déesses était toujours ensoleillé, même si quelques nuages pastel flânaient dans le ciel. Je réapparus près du marché, attendis quelques secondes en parcourant les étalages et les clients avant de partir d’un pas sec, mais lent. Lent car dénué d’objectif. Je fis route vers le palais ; si on avait placé des gens quelque part, ils avaient certainement élus domicile dans les quartiers résidentiels accueillant tous les voyageurs de passage et quelques personnes qui prenaient notre Royaume pour un site de vacances loin de toute agitation. La comparaison avec Disneyland était encore plus frappante quand on voyait la trogne des gens qui passaient.

On m’ouvrit gentiment la porte du château, et je marchais dans les larges couloirs sans pareils. Dire qu’au moment où on avait « emménagé », j’en avais presque chialé de joie d’avoir un palais comme ça rien qu’à moi. Maintenant, je trouvais le moyen de me plaindre sur les couloirs trop longs. J’avisai rapidement Clane, transformé en démon gigantesque, qui faisait des pompes dans le hall ; au vu de la difficulté de l’exercice et des rougeurs blafardes de sa peau de démon au niveau de ses joues, je pouvais en déduire qu’il était à la rupture. Il n’y eut même pas besoin de deviner pourquoi il pratiquait ces exercices sportifs : le jeu du « Fais ça jusqu’à ce que t’en crèves » était un des ordres préférés de Fino quand il avait autre chose à faire loin de son jouet favori. J’annulai l’ordre impitoyable du bébé phoque et demandai des précisions sur l’endroit où se trouvaient les nouveaux invités du Royaume. Clane m’informa qu’ils étaient à la cave, et un salut de main le remercia avant que je ne disparaisse vers un autre couloir.

La cave du Royaume des Deux Déesses n’avait pas été créé pour enterrer des vieilles bouteilles de vin et se salir le caleçon en les présentant à ses amis. Disons que c’était un conglomérat de passages secrets (bouchés) qui avaient été plus ou moins emménagés, et selon certaines rumeurs, Fino et Germaine y descendaient pour de sombres offices que seul Lovecraft aurait osé affronter. Mais tandis que je descendais les marches de l’escalier tout en pierre, je pouvais déjà entendre quelques personnes discuter. J’embrassai la salle du regard, bien mieux entretenue que je ne l’aurais cru : au lieu de marcher sur un sol rugueux et constellé de crevasses et de bosses rocheuses, des dalles de béton avaient sauvagement aplani une grande salle. Des néons gigantesques éclairaient l’endroit comme si on était en plein jour, et présentaient en son sein une grande table de couleur métallique autour de laquelle on pouvait rassembler une trentaine de personnes (il y avait juste la table, car il manquait énormément de chaises). Pour conserver cet état d’esprit plutôt diabolique, un énorme écran avait été installé contre le mur (ou non, juste une toile), mais il ne fallait pas être devin pour voir qu’il était totalement inutile.

« Bienvenue dans mon repère secret de salopard », me salua le phoque posé sur la table.

Tout ce qui restait du MMM était présent. Liz, Soy, Connors, la stagiaire (elle avait un nom, au moins ?), le Docteur Doofenshmirtz, les deux militaires, Yuri, et perdu dans les abîmes de la cave, le pauvre Dark Angel 42. L’angoisse me saisit à la gorge quand je compris c’était à moi de leur transmettre la mauvaise nouvelle : la mort de Joan. Je pouvais commencer par-là, ou bien leur demander des nouvelles des quelques hommes qui m’avaient survécu la nuit dernière. Entre une information honteuse à dévoiler et une autre honteuse à demander, ma nuit commençait plutôt bien. Je convoquai amer toutes les personnes de l’assemblée et me mis à un bout de table. Je ne me voyais pas annoncer la mort surprise de Joan comme un manouche, même si la véritable raison était que ça me faisait gagner quelques secondes avant de balancer la nouvelle au milieu de la table comme un sac d’ordure. Dès que tout le monde se rangea plus ou moins autour de la table, je fus obligé de leur avouer.

« La nuit dernière, Joan est parti parce qu’il pensait pouvoir trouver des informations sur nos ennemis. Ce sont eux qui l’ont trouvé… Et Joan est redevenu un simple Rêveur. » Et Bim. Un coup de poing dans le bide de tout un chacun. Mais au moins, c’était une corvée en moins de mes épaules.

Leur réaction fut moins agitée que prévu, mais les gestes et les questions fusèrent néanmoins, la plus posée d’entre toutes était comment je le savais, moi. Je répondis à ceux qui voulaient m’entendre que je l’avais retrouvé dans le monde réel, mais ne vous inquiétez pas, c’était plus que fiable. J’avais pas failli crever sur le périph’ pour le fun. Liz fut tellement bouleversée qu’elle en devenait immobile. Je me dépêchais d’enchaîner le sujet pour rompre au chaos ambiant (je voyais ça et là des traces d’abandon qui peignaient sur les visages d’odieuses nuances de défaite) :

« Pour les survivants de la nuit dernière, aux frontières d’Hollywood Dream Boulevard… Ils ont réussi à rentrer sain et sauf quelque part ?
_ Non. »
me jeta au visage Liz, premier signe depuis qu’elle savait que Joan avait trépassé. Je pouvais vous dire, question choc, qu’elle venait de se venger. Les seuls relents de victoire étaient de savoir que quelques personnes de ma troupe avaient réussi à s’en sortir ; là, ils venaient de disparaître et je me sentis m’enfoncer sous terre. « L’ange noir qui vous a attaqué est revenu. Ils ont hurlé des renforts, de l’aide, puis le contact a été coupé. »

Un grand frisson de vide traversa chaque pore de ma peau et me laissa plus froid chaque centimètre carré conquis. Là, j’étais plus que mauvais… Je voyais déjà défiler ma tête auprès des plus grands généraux militaires qui avaient subi une humiliante défaite : Ed Free, le seul survivant de son équipe, incapable d’avoir pu sauver un seul de ses hommes. Chaque tête se dépêcha de revenir sur la mort de Joan, car toutes leurs pensées étaient monopolisées par une unique question : que faire maintenant ? La mission n’était-elle pas échouée ? Plus d’indice sur la position de nos adversaires, plus de chef, plus de soldat… Le MMM nous avait consciencieusement arraché nos effectifs les uns après les autres. Sans nous avoir dévoilés au grand jour, sans nous avoir confrontés directement, il nous avait affaiblis, puis décapités sans pitié. Le sentiment de faiblesse était perceptible parmi l’assemblée. Je ne disais rien de mon côté, tandis que tous les membres du SMB se regardaient, parlaient, envoyaient des questions à l’autre bout de la table, commençaient à abandonner, donnaient des coups de poings rageurs dans les murs. Seul l’informaticien ridicule Dark Angel 42 restait aussi immobile qu’une statue, même si le rouge à ses joues traduisait une concentration qui faisait penser à de la constipation mentale. Puis, il se mit à regarder à sa droite, à sa gauche, ne sut pas comment intervenir. Alors il sortit un petit objet de sa poche et la fit glisser au milieu de la table (avant de retirer sa main précipitamment, essayant de cacher qu’il était à l’origine d’un geste destiné à un public). C’était une clé USB.

Tout le monde se mit à le regarder et il serra les lèvres en se rendant compte qu’il était obligé d’avoir des interactions sociales. Il ouvrit la bouche comme un poisson, trois fois, puis il se souvint de comment on agençait les mots :

« Y a un fichier... » Point. Fino l’engueula car se moquer de 42 était tellement facile qu’il serait inhumain de ne pas s’en priver (c’était comme si un kilo de lasagne se baladait, chaud, dans la rue, et décidait de faire une pause dans votre assiette) :
« Et pourquoi tu nous l’as pas dit plutôt, enculé ?! » Des larmes montèrent aux yeux de 42.
« Z’ai essayé… », et il s’enfuit de la salle en remplissant ses deux énormes mains de sa tête et en lâchant quelques sanglots.

Fino se dépêcha de prendre la clef et traversa toute la salle jusqu’à l’ordinateur de 42 posé sur une table basse. Il m’appela et alluma l’ordinateur en attendant. Il y avait un grand levier noir à-côté, enfoncé dans la tour, et Fino me demanda de le tourner. C’était un Artefact magique qui permettait d’alimenter n’importe quel appareil électrique tant qu’on tournait le levier en permanence ; typiquement un truc d’écolo.

« Depuis quand t’as ça, Fino ?
_ Depuis que le Royaume des Deux Déesses est pas New-York. Notre Royaume est tellement paumé que le charbon serait considéré comme une innovation technologique.
_ Y a du charbon sur Dreamland ?
_ Pitié, Ed, arrête de réfléchir vu que tu fais ça si bien, et tourne ce putain de levier. »
J’obtempérai rapidement, même si ce n’était pas aussi simple que prévu, et Fino pianota sur le clavier.

Chacun put voir le fond d’écran de Dark Angel 42 (une collection mirifique de plus de cent figurines de cent filles dans des bikinis dont les proportions rendaient celles de Jessica Rabbit plates et réalistes), ainsi que la souris du bébé phoque qui cliquait ça et là. Il pénétra dans les nombreux documents de l’ordinateur de 42 et chercha au niveau de Joan. Un dossier apparut, et là-dedans, un seul fichier audio. Fino n’était pas du genre à hésiter et il l’ouvrit. Une petite vidéo entièrement noire apparut à l’écran, et on n’entendit que la voix de Joan qui balança une phrase aux premiers abords mystérieuse :

« Dans certains cas, le petit roque est la solution. » Et puis plus rien. Fino fut tellement interloqué qu’il relança la vidéo une fois, deux fois, dix fois, avant que Soy lui beugle d’arrêter. Le bébé phoque laissa échapper : « C’est quoi ce putain de bin’z ?! Il est où, 42 ?!
_ C’est un code »
, répondit rapidement Liz, « Voilà ce que c’est.
_ Je me souviens que Joan aimait beaucoup parler du combat entre le MMM et lui comme un combat d’échec »
, intervint à son tour Connors. « Il a crypté celui qui devait lui succéder s’il ne pouvait plus assurer sa fonction. »

Fino se dépêcha de rechercher n’importe quel document contenant « Echec » dedans, et une image gigantesque ressortit. C’était un début de partie de jeu d’échecs, où toutes les pièces étaient encore à leur place. Devant nous, il y avait l’équipe noire, qui représentait le SMB, et derrière, les pièces blanches représentant les troupes du MMM. Au-delà de l’inversion des significations des pigments, on pouvait comprendre que le MMM avait frappé en premier, comme l’équipe blanche. On pouvait voir distinctement chaque pièce de la partie ainsi que sa signification. Une colonne à gauche du plateau détaillait les représentations (de manière plus ou moins obscure) de chacune des pièces.

Les pions, par exemple, étaient évidemment les ressources humaines secondaires de l’organisation, celles qui étaient intégrées dans le SMB sans en faire réellement partie. La pertinence de l’architecture de l’organisation était plus amusante que pertinente, vu qu’il y avait quelques écarts. Ensuite, après les pions venaient les tours, les agents de terrain qui rentraient dans le tas. Les béliers en quelque sorte, les généraux. Les fous quant à eux symbolisaient plus la matière grise. Les cavaliers ensuite n’étaient ni plus ni moins que les espions, des agents de terrain avec des capacités extrêmement spéciales qui décuplaient les stratégies dans une situation donnée. Pour terminer, le roi était évidemment la figure de l’organisation, et la reine le secondait : ils avaient l’autorité et les connaissances.

Les pions étaient respectivement : Nedru, forces spéciales d’HDB, forces du SMB, scientifiques, stagiaire (?), soutien Compagnie Panda, Giovanni, IR. En bas se trouvaient donc les pièces qu’on pouvait appeler les principales. De gauche à droite, il y avait Fino en tour, Soy en cavalier, le Docteur Doofenshmirtz en fou, Liz en reine, Joan en roi, Yuri en fou, Connors en cavalier, Dark Angel 42 en fou, et enfin, je déglutissais et maudissais tous les dieux de la création, Ed en tour, la tour la plus proche du roi, soit celle utilisée pour faire un petit roque. La première phrase sortit de ma bouche, presque calme, demandant explication, résonnant dans les airs alors que je me levais ma main vers la réponse à la question de la succession :

« Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ? » Un silence où tout le monde me regardait : « Mais il n’a même pas choisi Liz… » Et c’était sincère.

L’intéressée rougit (elle pouvait rougir…) et préféra regarder la table, certainement très contente que personne ne la regardait, tous occupés qu’ils étaient à me fixer des yeux. La générale Panda préféra encore geindre sur le fait qu’elle n’était qu’un pion, qu’elle l’avait vu venir depuis le début. Elle remplit son gosier d’alcool avant que son front ne percute la table. Avoir tous ses visages qui me regardaient alors que je pouvais lire les pensées de chacun d’entre eux m’était tout bonnement insupportable. Pourquoi Joan m’avait choisi ? C’était ridicule, je n’avais rien pour moi. Fino eut une réaction attendue :

« Ahah ! Ed, en chef ! La blague de l’année ! » Il traduisait ce que devaient penser ces visages hagards. Je décidais de sauter moi-même dans le bouillon plutôt que d’attendre de m’y faire pousser :
« Certainement pas ! J’ai assez fait de conneries comme ça. Ne me donnez plus de responsabilités. » J’ai du sang sur les mains. « Liz, Connors, vous pouvez prendre le relais.
_ Désolé, je sais pourquoi je n’ai pas été choisie et je respecte la décision de Joan »
, répondit Liz d’une voix faible. Connors fit ensuite :
« Ah non. Je m’excuse à toutes les personnes ici, mais je ne deviens pas le capitaine d’un navire qui coule. » Ah, quelqu’un avait enfin prononcé les pensées véritables de tout un chacun. Sa phrase resta suspendue dans les airs, claqua les esprits, et surtout, préparait le terrain pour la prochaine. « Je dois le dire, hein, pour qu’on soit au clair. Je crois qu’on ferait bien de dissoudre le SMB. » Il avait touché dans le mille la pauvre organisation que nous étions devenus, dont l’objectif dernier était de trouver un refuge. S’instaurèrent dans la salle des ruminations terribles qui travaillaient tout le monde, et pire que tout, personne n’osa braver cette dernière tirade, l’acceptant tous sans pouvoir y faire grand-chose, laissant dans la cave un silence, que Connors ne laissa pas passer. « Vous savez que c’est terminé. On ne peut plus se battre. Continuer serait trop dangereux pour chacun d’entre nous.
_ On fait quoi alors ? On laisse le MMM gagner ?
_ Lieutenant, le résultat sera le même de toute façon. Il vaut peut-être mieux de prévenir les Royaumes, qu’ils fassent quelque chose. En ce qui nous concerne, nous avons échoué.
_ Il a raison »
, fit Yuri. « Ca me coûte de dire ça, mais le SMB en tant que tel ne peut plus rien faire. Le courage ne suffit pas.
_ Et ben, je me casse les gens ! Crevez et re-crevez dans cette cave, je me laisserais pas mollir !»
, répliqua Soy d’un ton furieux. Sans rien dire de plus qui nous permettrait de comprendre ce qu’il avait dans la tête, il donna un coup de poing dans le mur et remonta les escaliers, laissant le reste de la troupe se lancer des regards en chien de faïence.

Fino râlait dans son coin : il voulait bouffer du MMM mais lui non plus ne savait pas comment s’y prendre. Les deux filles de la Compagnie Panda ne répondaient pas, l’une parce qu’elle était encore en train de se lamenter sur sa position sur le plateau d’échecs, tandis que l’autre calculait les risques et commençait à abonder dans le sens de la dissolution. Le SMB n’avait plus aucun sens en tant que tel, aussi forte était la motivation de ses membres. On était partis à plus de cent cinquante, on terminait sans chef et on n’était pas une douzaine. Un seul ordinateur pour matériel, quelques Voyageurs de bons niveaux sans transcender les Ligues… on ne refaisait pas le monde avec ça, surtout pas en face d’une opposition comme le MMM. Connors continuait à s’excuser et à dire que c’était la meilleure solution. La stagiaire le rejoignait, Liz hésitait. Le Docteur Doofenschmirtz semblait tout penaud mais n’osait rien dire de plus de peur de se retrouver seul. La discussion s’arrêtait là. Je posais mes deux mains sur la table et prononça les dernières paroles du SMB :

« Bon, nous sommes à peu près tous d’accords. Plus de SMB. J’essaierais de voir ce que je peux faire en prévenant les Royaumes mais je promets pas plus. Vous pouvez vous reposer au Royaume tant que vous voulez. »

Et sur ce, je quittais la salle et empruntai à mon tour les escaliers vers la surface. Pourquoi étais-je parti ? Pourquoi j’avais voulu m’excuser ? M’excuser de quoi ? D’avoir été un mauvais chef ? Peut-être que Joan avait espéré que je nous fédère tous ? Peut-être pas… Ce fut d’un soupir que je remontais dans un large couloir du palais, laissant une partie de ma honte derrière moi.

« Conifère ! » Le petit Pengui se heurta contre ma jambe, tout content de me revoir. Il tomba sur le sol et je le ramassai et le pris dans mes bras. « Extincteur !
_ Oui oui… Ca va bien, toi ?
_ Nation !
_ T’es toujours aussi con à ce que je vois. »
Qu’est-ce que ça serait quand il parviendrait à faire des phrases aléatoires.

Je revins vers le hall, mi-dépité, mi-très-dépité, incapable de réflexion cohérente ou optimiste. Venait-on véritablement de lâcher l’affaire ? Même si j’avais déjà appréhendé cette solution, je n’en revenais toujours pas qu’elle ait été adopté aussi rapidement. Il fallait déléguer, et je n’étais pas certain qu’on nous laisse nous en tirer comme ça. Quelque part, on avait été une organisation de nature criminelle, bien qu’innocente au regard de la Loi. Enfin, je n’avais jamais commis de crimes… Ce qui n’était peut-être pas le cas de Soy, de Liz, ou du Docteur Doofenschmirtz. Je réfléchirai à la façon de leur présenter la chose plus tard. J’avais des dossiers plus urgents en cours, comme…
… attendez, non. En quittant le SMB, je m’étais dédouané de toutes mes missions en cours, de tous mes impératifs. Ce n’était que maintenant que je m’en rendais compte : je devenais désœuvré, et s’il était temps de lever le pied, alors ça commencerait juste après avoir averti les grands Royaumes tout autour.

J’étais encore perdu dans ma tristesse, ma mélancolie et mes sentiments contradictoires quand arrivant près du hall, Shana me sauta presque dessus et me dit qu’il y avait un invité qui cherchait à me parler. Je la fis taire d’un coup en plaquant ma main contre sa bouche, et marcha très doucement vers le hall en question. Normalement, Shana s’occupait de toutes les affaires du Royaume et aucun habitant ne chercherait à se passer de cette efficacité pour venir me chercher. On avait à faire avec un étranger, et ces derniers temps, il valait mieux s’en méfier. Mon cœur battit à cent à l’heure et j’arrivai dans la grande pièce occupée en son centre par trois inconnus. Le premier était doté d’une assurance qui le rendait maître des lieux : un crâne chauve, des lunettes qui lui donnaient un regard acéré, une barbe parfaitement taillée, un costume cravate et une chemise rouge par-dessous qui montraient à quel point il était faible. Son corps semblait facile à briser, mais l’assurance, cette sincérité d’être supérieur, le rendait plus solide qu’un roc. Derrière lui, deux chats au pelage jaune et aux yeux bridés le suivaient. Ils avaient chacun un katana dans le dos et chacun de leur mouvement trahissait une expérience du combat qui les rendait de base dangereux. Quand il me vit, l’inconnu à la barbe leva ses deux bras en l’air et avec un immense sourire, s’avança vers moi :

« Ed Free ! Je suis si heureux de te rencontrer enfin !
_ Et vous êtes… ? »
, lui demandais-je en ignorant totalement sa main tendue en attente de la mienne. Il ne se laissa pas démonter et toujours avec un grand sourire me dit :
« Voyons, je suis un de tes pires ennemis ! David ! Les mercenaires de David, on t’en a certainement parlé ! » Oui, on m’en avait parlé. Donc, c’était lui, David ? J’envoyais pour le déstabiliser :
« Oui, oui, ne vous inquiétez pas. C’étaient vos hommes que j’ai écrasés il y a deux nuits, à Kazinopolis ?
_ Exactement ! Ravi que tu t’en souviennes. T’as un bureau où on pourra parler en paix ?
_ On est très bien, ici.
_ Non, nous ne sommes pas très bien, ici, et si on se posait dans ton bureau, je me ferais un plaisir de t’expliquer pourquoi.
_ Maçon ! »
, s’exclama Pengui que je tenais encore dans mes bras. David partit d’un rire franc devant cette intervention aléatoire.
« AHAHAHAHAHA !!! C’est une sorte de pingouin ? C’est vraiment débile ce qu’il dit. Allez, on y va, Ed. Aujourd’hui est un des jours les plus importants pour Dreamland, ça serait dommage que tu ne saches pas pourquoi. Ah, au fait, tu peux me tutoyer. Les chatons zarbs, là, vous me suivez pas et vous foutez pas le boxon. »

Il piqua ma curiosité, et je n’avais pas d’autres choix que de lui obéir obligé à défaut de lui répondre. Je posai Pengui, haussai les épaules à Shana qui m’expliqua rapidement par gestes discrets qu’elle allait chercher du renfort, puis je suivis David au premier étage. Je pris la marche, et en moins de trente secondes, on arriva à mon bureau. J’eus à peine ouvert la porte que David s’engouffra à l’intérieur, y respira l’air comme si c’était important, et s’assieds derrière mon bureau, sur le grand siège, à ma place habituelle. Ce petit connard de merde de David cherchait par tous les moyens à m’humilier.

« Aaah, ça fait du bien d’être au calme. C’est Kushin qui m’a refilé ses chatons, pour ma garde personnelle. Je suis content d’en être débarrassé. Joli Royaume, Ed. Je suis très content que les Voyageurs aient un Royaume, ça fait un super pied de nez à tous ces abrutis de Seigneur. Continuez comme ça, gardez la voilure.
_ Vous êtes assis sur mon siège.
_ Je n’en ai rien à foutre, tu t’en remettras. Et comme je disais, tu peux me tu…
_ Vous êtes ici pour me faire chier ou vous avez quelque chose d’important à me dire ? Vous êtes un ennemi, je pourrais vous jeter en taule. On a de superbes cachots.
_ Brrrr, quelle terrifiante menace. Je suis mort de peur. Au moindre geste que tu feras, les chats tueront n’importe qui dans le Royaume, citoyens, soldats ou Voyageurs. Ils s’en foutent totalement. Peut-être qu’il n’y aura pas plus de cinq victimes, mais vu que tu n’as pas de mental, tu ne prendras pas le risque, donc, maintenant, tu la fermes. Tu ne veux pas être mon ami, je le sens bien. »
Il se tapota l’arête du nez avec don doigt, et posa ses deux jambes sur mon bureau. Il commençait franchement à me dégoûter :
« Comment vous avez pu pensez que je serais votre pote ?
_ Oh, je sais pas… Le goût de la destruction, des choses comme ça. Ma conversation intelligente peut-être… Ah, je suis une Créature des Rêves, mais j’adore les Voyageurs. Ah ça, crois-moi, je les adore. Une main d’œuvre qui se régénère chaque nuit, très puissante, évolutive, et très facile à manipuler. Que demander de mieux ?
_ Je m’en bats les couilles de votre armée personnelle. Dîtes-moi ce que vous avez à me dire et barrez-vous.
_ Rigide du cul, toi, hein ? Je t’en veux pas, je serais deg à ta place. Votre organisation pathétique, on lui a roulé dessus sans même s’en rendre compte. Quand on se parle, dans nos réunions, là, tout là-haut… »
Il n’avait pas fini sa phrase que je compris qu’effectivement, ils étaient bien dans leur base volante. « ... On parle jamais de vous. On n’en a rien à faire de votre SMB. Je sais pas quelle importance vous vous êtes donnés – vous vous prenez pour les derniers remparts de la liberté ? mais en tout cas, on fait ce que le MMM nous dit : on applique le plan normalement. Vous pouvez hurler tant que vous voulez, vos interventions étaient inutiles.
_ Etaient ?
_ Et oui, cruel imparfait. Notre plan est terminé, depuis hier. Là, des ambassadeurs de Kushin sont partis dans tous les Royaumes un tant soit peu importants de la Zone 1, 2 et 3 pour leur expliquer que tout est terminé. En ce qui te concerne, je suis venu personnellement. Juste pour te voir, te parler. Ça me fait du bien de voir la tête des personnes que j’ai défoncée, ça me rend un peu plus humain.
_ Ravi de vous aider à garder votre équilibre. »


Il était si goguenard, il en avait tellement rien à foutre de moi, que je ne désirais qu’une chose : faire disparaître son putain de sourire sur son visage. Sérieusement, ce mec me regardait comme un paillasson qu’il avait envie de tartiner de merde. Tout en lui respirait la confiance en soi, la saloperie, et le contentement ultime d’être ce qu’il était. Là, il regardait par ma fenêtre intéressé, jusqu’à ce que je l’arrache de sa contemplation par un :

« Dîtes-moi, David… Ca fait quoi d’être un sous-fifre ?
_ Un collaborateur, attention aux mots !
_ Appelez-ça comme vous voulez, ce n’est pas vous qui tirez les ficelles, et vous le savez très bien.
_ J’ai envie de te répondre : et alors ? Les enjeux sont trop gros pour que je fasse la fine bouche. Le MMM est indispensable dans l’organisation comme je le suis, comme les deux Dingues le sont, etc. Nous ne sommes pas obligés de se plier à ses ordres, il ne nous a jamais rien ordonné, je dirais même. On est tous avec lui parce qu’il a un plan, qu’il nous a conquis, qu’il nous a promis à chacun des choses que tu n’imaginerais même pas. Finalement, coup de poker payant, hier, on était en opposition avec tout Dreamland, et aujourd’hui… Il faut absolument que je te montre ça, d’ailleurs.
_ Et Ophélia ? Comment elle se porte ? »
, réussis-je à intercaler, l’ayant presque oublié au vu de l’importance de la discussion et de la tension qui régnait dans la pièce.
« La fille ? Oh oui, la petite prisonnière. Ça me fait plaisir que tu t’en souviennes, j’avais oublié cet autre moyen de pression sur toi. Maintenant, essaie d’être un peu plus amicale et n’essaie pas de me rabrouer.
_ Sinon ?
_ Sinon, je la viole. »
, et son sourire s’allongea encore tandis que ses yeux, de couleur argenté, me percèrent aussi sûrement que ses mots. Mon visage se décomposa sous le coup de la colère et je ne le voyais pas repartir d’ici vivant. Il pencha la tête pour m’inviter à réfléchir sur la connerie que je m’apprêtais à faire, et dès que je réussis à contenir la fureur qui s’emparait de moi, au bout d’une dizaine de secondes, il se remit à parler d’une voix encore plus sournoise : « Bien. C’est ça, ferme-la, Ed. On peut détruire ton monde, tes amis, ton Royaume, d’un claquement de doigt. Suffit juste d’une syllabe mal placée. » Il frappa dans ses mains et sa voix redevint comme elle était avant : faussement joviale, empreinte d’une petite puissance qui faisait de l’effet : « Très bien. Il y a encore des membres du SMB ici ? J’aimerais autant que vous puissiez voir ce que j’ai à vous montrer. »

Je me retrouvai dans la cave à nouveaux, où chacun était reparti à ses occupations sans oser toutefois quitter le souterrain. Il y avait tous les membres de l’ancienne organisation, même Soy ; Dark Angel, quant à lui, était de retour, plus pleutre que jamais. Les réactions de chacun devant l’apparition de David furent largement explicites, mais celui-ci leva les mains en l’air et décréta que si on le touchait, ils étaient tous morts. De peur que la sentence ne s’abatte effectivement, David réussit à rejoindre la table sans autre sévices que des yeux furieux qui déchiraient sa peau du regard. Lui, il se baignait de complaisance de voir tant de gens le haïr. Dès qu’il eut l’attention de chacun, il sortit une petite boule métallique de sa poche et déclara d’un ton solennel :

« Mesdemoiselles, Mesdames, Messieurs, j’ai le plaisir de vous envoyer un message et de vous présenter notre plan diabolique. »

Sur ce, il posa la boule contre la table comme s’il l’eut voulu l’y coller, et partit légèrement de deux pas en arrière. La boule grise frissonna, trembla carrément, puis elle s’ouvrit tel un œuf. Des petites comètes s’échappèrent dans des tourbillons et finirent par donner une image extrêmement nette.

On pouvait y voir une énorme banquise dont les habitations étaient des igloos immenses et dont la forme n’avait rien à voir avec celle de nos Esquimaux : on aurait plutôt dit de véritables maisons faites de neige. Le décor semblait presque paradisiaque : les habitants étaient soient des bonhommes de neige, soit des animaux (pingouins, manchots, et des ersatz d’ours avec des écharpes écossaises). Il y avait des lumières partout, jaunes or, vertes ou rouges, et oui, ça ressemblait à un décor de carte postale. On subit vingt secondes de mièvrerie habituelle filmée alors que David tournait autour de la table, les mains dans le dos et souriant, comme quelqu’un qui montrait à ses amis la dernière vidéo de chat qu’il avait vu lui-même cinquante fois. Je vis parmi les habitants des phoques, et certains d’entre eux ressemblaient bien trop à Fino pour ne pas faire le parallèle logique. Je regardais la tête de Fino et ne fus pas déçu. Si tout un chacun regardait l’hologramme avec circonspection en attendant de voir le MMM apparaître, le bébé phoque quant à lui était sur le point d’exploser. David se mit alors à commenter joyeusement :

« Le Royaume Glacier est un Royaume extrêmement paisible, et même plaisant à vivre pour ceux qui supportent les températures extrêmes. Pour le moment, tout semble bien aller, quand soudain… »

Et avec un timing parfait(ement énervant), on entendit des hurlements. En quelques secondes, la place publique et les rues que nous contemplions furent envahies par des soldats de David et d’autres de Lady Kushin. Tous les habitants hurlaient, se faisaient capturer, mettre dans des camions, des incendies naissaient ça et là et faisaient fondre la glace. Le Royaume se transformait en enfer. On ne vit personne qui réussit à s’enfuir, mais il était difficile de juger avec comme seul point de vue la caméra. En tout cas, tout le quartier fut évacué, voire tout le Royaume, et les yeux de Fino se convulsaient. Il y eut évidemment des coupures dans la terrible scène, afin de ne pas s’étirer en longueur, et David claqua ses mains l’une contre l’autre quand le silence se fit sur le Royaume, que plus aucune âme ne vivait dans les alentours. On n’entendait pas un seul bourdonnement, pourtant, quelque chose dans l’air achevait de rendre sinistre la projection. David roulait sa langue dans sa bouche tant il était heureux ; ce petit bâtard prenait son pied :

« Joan n’avait pas su répondre, mais qui peut me dire quelle est l’invention diabolique la plus diabolique au monde ? Allons, allons, on réfléchit… Doofenschmirtz, ne me fais pas l’affront de l’ignorer. » Devant notre silence à tous, il se massa le front de déception. « On réfléchit les enfants, la solution est… »

Un vrombissement énorme envahit soudainement la salle. Au Royaume Glacier, on avait l’impression que le paysage tanguait, comme si on le voyait au-dessus d’un brasier. Puis la seconde d’après, un rayon rouge lumineux d’un rayon de taille inimaginable venant du ciel creva, explosa, incendia tout ce que l’écran avait à montrer. Le bruit était terrible, strident et grave, comme une comète gigantesque qui passerait à un mètre de nos tympans. Pendant quinze secondes, on ne vit que cette lueur rouge pâle éclatante comme une étoile, irradiant toute notre salle d’une lumière dévastatrice. Certains s’en bouchaient même les oreilles tant le son produit était puissant. Puis la colonne quasi-divine disparut, et du Royaume ne restait plus rien. Juste un cratère démentiel dont on ne voyait plus le fond. Les bords du tunnel brûlaient encore. La taille du machin devait allègrement dépasser le kilomètre de diamètre. Chacun reprit sa respiration devant ce qui venait de se passer à l’écran, et David récupéra sa petite boule et la déposa dans sa poche. Ses petits yeux scintillaient comme s’ils avaient récupéré des fragments de la colonne lumineuse.

« Un Rayon de la Mort, ni plus ni moins. Docteur, qu’en penses-tu ? En tant que savant diabolique, tu dois être sur le cul.
_ Oun engin pâreille né peut pas éxister !
_ Tu sais que c’est faux, doc. Mais faut avouer que c’est redoutable. N’importe quel petit Royaume ravagé d’un tir. On ne peut pas faire plus radical. Une arme précise, infaillible, explosive.
_ L’énérgie qué doa démonder lé Réyon é trop phénoménal ! Aucun méchant né pét avoar un Réyon ! Oun tir, et pwwwwiiiiiiiifffff… inoutilisable !
_ Théoriquement, tu mets dans le mille. Le Rayon a souvent tendance à cracher un tir, un petit, avant de manquer de carburant. Puis ensuite, tout le monde sait où il a tiré parce qu’on ne déplace pas un canon facilement. Les anciens méchants diaboliques utilisaient souvent le premier tir pour prouver qu’ils en avaient un. Puis après, terminé, ils ne pouvaient plus l’utiliser. C’est une machine qui a de la gueule, mais qui n’est pas efficace. MAIS ! Mais imaginez tous qu’on pose le canon sur une forteresse volante extrêmement robuste. On est certain qu’en tirant le rayon, on ne se fera pas repérer de suite si on fuit. De plus, on peut résoudre le manque d’énergie. A la réunion des méchants diaboliques que nous avons malheureusement interrompus, il y avait une invention intéressante. Vous vous en souvenez peut-être ? Un convertisseur physique en énergie. Le rendement n’est pas incroyable, peut-être, mais avec un choc suffisamment fort, l’énergie est produite. On a donc besoin de puissance brute…
_ Et vous avez enlevé Ophélia »
, terminais-je moi-même en me rendant compte du plan. David eut un mouvement de menton approbateur.
« Tout à fait.
_ Elle n’acceptera jamais.
_ On a une dizaine de moyens de la faire craquer. La torture, le chantage en menaçant d’arracher la tête à ses amis, son amie Sarah qui a besoin de… soins, et j’en passe.
_ Vous êtes des putains de monstre.
_ Merci beaucoup. Donc, je récapitule, la majorité des Seigneurs des Rêves ont reçu notre message et cette petite vidéo. On leur demande la moitié de l’EV du Royaume, environ, tout dépend. Pour vous, on prendra soixante-quinze pourcent de l’EV que vous récoltez des taxes, vous avez trente jours, et ça sera renouvelable tous les mois.
_ Et si on refuse ?
_ Et bien on sera forcés de faire un remake du Royaume Glacier. Maintenant que vous avez tout compris, je vais vous laisser. Ça a été un plaisir de vous voir, le SMB. »


Et David repartit seul dans les escaliers, nous laissant tous sans voix devant le cataclysme causé et l‘ultimatum demandé. Et quand il disparut dans la pièce, il creva une atmosphère emplie de haine et de colère. J'étais pas psychologue, mais j'avais des yeux, et tous les gars du SMB avaient des visages qui voulaient tout dire : si David n'avait pas la protection du MMM et d'une armée gigantesque, il n'aurait jamais pu grimper la deuxième marche des escaliers de la cave. Il n'allait pas tarder à quitter le Royaume ; il était peut-être encore temps de faire quelque chose. Car mon cerveau s'était mis en branle, là, il s'était activé et il chauffait bien sans même que je n'eus à le faire. Conquérir le monde par la peur, se foutre ouvertement de notre gueule, placer des bombes dans tous les Royaumes, kidnapper Ophélia... Une nouvelle motivation me domina, quelque chose de puissant, qui coulait chaud. En quelques mots, après introspection rapide : j'étais prêt à prendre mes responsabilités, et plus que ravi qu'elle n'échoit à personne d'autre. Le MMM allait tomber de mes mains.

Je n'aurais pas su dire pourquoi ça m'arrivait, par quel mécanisme étais-je sorti, mais j'étais certain que ce n'était pas mon pessimisme qui avait pris fin. Juste que quelque chose était né dans mon bide et que ça me tirait et me donnait envie de partir à l'assaut d'un coup avec les armes à la main et le sourire aux lèvres. Une partie égoïste de mon esprit qui avait peut-être raison me souffla que c'était maintenant que le MMM avait acquis une dimension supranationale, et n'était plus l'objet d'un petit duel entre deux organisations secrètes. Là, je me sentais concerné, j'avais envie de bouger, de crainte de mourir d'immobilisme et de honte. Un nouveau Ed déchira l'enveloppe morose qui s'était tissée, ou plutôt, un vieil Ed : celui qui faisait ses premiers pas sur Dreamland, et dont l'idéologie était intact, celui qui avait dû périr peu après ma mission au Royaume des Cowboys dont les souvenirs me donnaient encore la nausée. Je n'étais plus ce pré-adulte dont les sentiments se mêlaient d'un monde à l'autre comme j'étais, où j'étais pris des mêmes démons. La lutte, en ce qui me concernait, reprenait.

Il fallait battre le MMM ; très bien, comment ? Profiter de ce qu'on avait, et qu'avait-on ? David. Le prendre en otage ? Pour faire quoi ? Jamais on ne plierait le MMM. Il y avait quoi d'autre ? Des chats qui appartenaient à Lady Kushin. Un plan totalement dingue (il m'apparut comme tel car je n'avais pas le temps de le soupeser et pouvait se retrouver être aussi sage que monstrueusement débile) soufflait dans ma tête. Une paire de portails m'engloba, et je passais de la cave austère au hall grandiloquent du palais. J'y retrouvais sans peine les deux chats à cagoule noir et m'approchais d'eux d'un grand pas. Il fallait faire vite avant que David n'arrive. Ils n'eurent pas le temps de se mettre en garde que déjà je leur parlais. Les mots coulaient tous seuls de ma bouche et j'étais terrifié de leur teneur quand je les découvrais en même temps que les félins :

« J'ai un message très important de Fino, l'amant de Lady Kushin. En-dehors de l’affrontement de nos deux camps, il l'invite à dîner la nuit prochaine, même heure que maintenant, à la Tour des Jetons de Kazinopolis. C'est évidemment très important. »

Impossible de savoir ce qu'ils en pensaient et de ce qu'ils allaient faire de mon message, tant ils restèrent impassibles. Toutefois, je sentis leur pelage légèrement se hérisser quand ils entendirent le nom de leur chef, et mieux encore, le nom de Fino. Ils devaient le connaître, soit par réputation, soit parce que Lady Kushin avait son bureau tapissé de photos du bébé phoque.

Je m'évanouis une nouvelle fois dans l'espace pour me retrouver dans la cave, à la place que j'avais laissé, alors que David pénétrait dans le hall. J'étais comme un pêcheur qui n'avait pas encore de poisson, mais qui avait lancé un appât de fortune : demain, on serait fixés sur son efficacité. En attendant, la salle était silencieuse, bien que traversée par des bavardages discrets. Seul Fino restait totalement livide (dur à dire sous un pelage immaculé) et regardait le centre de la pièce comme s'il voyait en boucle cet énorme rayon rouge qui pulvérisait son Royaume, encore et encore. N'y tenant plus, je frappais du poing sur la table assez puissamment pour y laisser une marque sur le métal et soulever l'autre côté de celle-ci de quelques centimètres. Ma voix était puissante et cherchait à les interpeller :

« Très bien ! Qui est d'accord pour oublier la dissolution d'un quart d'heure du SMB ?
_ MOI ! »
, hurla Soy. Son intonation énergique secoua les âmes présentes, et il défia les autres avec un regard dur comme l'acier. « Ed, j'en fais partie, même si on n'est que deux ! Surtout si on n’est que deux.
_ J'y suis aussi »
, répondit à son tour Connors, content que son collègue soit présent. Il fut rapidement suivi par le Docteur Doofenshmirtz et Yuri, ainsi que les deux membres de la Compagnie Panda. La stagiaire demanda :
« On doit refaire un contrat d'apprentissage ou...
_ Nop. Il n'a jamais été brisé.
_ Ben, je reste alors.
_ Okay, bien. 42 ? »
Il resta silencieux et baissa le regard devant ma question. Cependant, il ne put résister à tous ces visages qui le dardaient, et il accepta du bout des lèvres. Etrangement, il ne manqua que l'approbation de Liz et de Fino, les deux pourtant qui auraient dû être les premiers à gueuler qu'il fallait empailler le MMM. La première resta coite et savait parfaitement l'importance de sa décision. Elle se décida pour une étrange réponse :
« Ed, j'accepte à une condition : qu'on parle en privé d'abord. » Et sans plus de mots, elle se leva et partit. Il me semblait que derrière sa voix froide pointait un soupçon de tristesse, mais personne ne tenta de la retenir. Il ne manquait plus que Fino. Un Fino désespérément silencieux et immobile, que tout le monde attendait au tournant. Sans attendre plus de réaction de sa part, Connors demanda :
« C'est bien beau, mais que faisons-nous maintenant ?
_ J'ai un tout début de plan, un minuscule. Mais je n'ai pas le reste. Je vous en parlerais demain, ça me laissera le temps de réfléchir... »
Et aussi d'avouer à Fino le petit tour que je lui avais fait. Vu comment il se trouvait, j'avais extrêmement peur de sa réaction.

Je congédiai tout le monde, leur souhaitai bonne chance, de trouver des idées, mais que j'allais un peu rester ici pour parler avec Fino... Toujours zéro réaction de sa part. Cependant, même s'il ne bougea pas, il invectiva la stagiaire qui montait les marches derrière le reste du SMB :

« Stagiaire. Amène-moi Germaine ainsi que le dossier BDSS.
_ Elle est où ?
_ Ton problème, pas le mien. »
Sa voix restait rauque, mais sans aucune once de vie. Il fixait dans le vide. Quand nous fûmes seuls, j'osai :
« Ca va bien, Fino ?
_ A un Royaume dévasté près...
_ Ils ont juste détruit la ville, pas les habitants. Vous pourrez reconstruire.
_ Rien capish, Ed, comme d'habitude. Ils ont bousillé mon Royaume. »
Et là-dessus, il explosa comme rarement je ne l'avais entendu exploser. « CETTE PETITE BANDE DE FILS DE PUTES DE MERDE DE MES COUILLES DE MA RACE ONT OSE EXPLOSER MON ROYAUME, DEVANT MES PUTAINS D'YEUX, AVEC LEUR CANON LASER DE PETITE SALOPE, ALORS QUE C'EST MOI ET MOI SEUL QUI AURAIS DÛ PULVERISER MON ROYAUME !!! C'EST PAS EUX QUI ONT VECU LEUR ENFANCE LA-BAS, AVEC TELLEMENT DE MIEL POURRI DANS L'AIR QUE JE MENACAIS DE M’ETOUFFER DES QUE JE M'ENDORMAIS, AVEC DES GENS TELLEMENT GENTILS QUE T'AVAIS ENVIE DE LEUR ARRACHER LA GUEULE !!! ILS M'ONT PLOMBE LE CUL AVEC DES NIAISERIES SI FORT QUE JE VOMISSAIS DE LA MERDE ROSE !!! JE ME SUIS BARRE A LA PREMIERE OCCASION EN INSULTANT TOUS CEUX QUE JE CONNAISSAIS !!! LEUR RENDRE LA MONNAIE DE LEUR PIECE ETAIT UN DES SEULS PUTAINS DE BUTS QUE J'AVAIS DANS MA VIE, ET CE CONNARD DE MMM RASE LE TOUT EN SE GRATTANT LE CUL, POUR FAIRE UNE DEMONSTRATION !!! JE VAIS LUI TRANCHER LES YEUX SI FINEMENT QU'ON POURRA LES DISPERSER DANS TOUT DREAMLAND ET QUE RELOULAND POURRA LES UTILISER COMME NOUVEAU SYSTEME DE SURVEILLANCE !!! »

Sa litanie dura ainsi plus de deux minutes, où il rampait, crachait partout sur la table, où il exultait comme un damné avant que la limace comptable ne daigne apparaître. Ses yeux ne trahissaient rien de ce qu'elle pensait du vacarme émis par Fino, voire ne trahissaient rien tout court. Elle possédait une petite boîte entre les mains sur lequel il y avait écrit BDSS au feutre. Entre une pause de Fino, elle réussit à placer tout en posant la boîte sur le meuble :

« Monsieur Razowski, dois-je vous rappeler qu'il vous est totalement interdit d'utiliser le contenu de cette boîte, comme le stipule l'article R67 ?
_ QUI EST LE CONNARD QUI A DECRETE CA ??!!
_ Hum, c'est vous.
_ JE M'ENCULE !!! VOILA COMMENT CA SE PASSE, GERMAINE, JE M'ENCULE ET J'EXIGE QUE CA SOIT LA DERNIERE FOIS !!! JE M'INTERDIS DE M'ENCULER MOI-MÊME !!!
_ J'en prends bonne note »
, répondit Germaine sans s'émouvoir plus que ça.

Je commençais à prendre peur : qu'est-ce qu'il y avait dans cette boîte pour que Fino s'interdise à lui-même de l'ouvrir (même si son interdiction ne semblait pas le gêner outre-mesure). Je m'attendais presque à ce qu'il y eut un démon, une lueur obscure qui en sorte quand Fino l'ouvrit dans des ricanements de possédé. De là où j'étais, je ne pouvais pas voir ce qu'il y avait entreposé dans cette petite boîte en carton, même en me tordant le cou. Germaine restait plantée là, et je devinais que malgré sa face impassible, elle était outrée qu'on puisse violer le règlement sans une arnaque derrière. Le bébé phoque en peluche n'en pouvait plus : il se mit à rire en contemplant son trésor secret (il cachait bien trop de trucs derrière le dos des Private Jokes, faudrait ouvrir quelques enquêtes). Tandis qu'il sortait le contenu avec des gestes lents, il marmonnait pour lui assez fort pour que tout le monde puisse l'entendre :

« On croit que je suis inoffensif, hein ? On croit que je suis juste un bébé phoque tout pourri, hein ? Ils vont voir, ils vont tous voir. Préparez-vous, je brise le seul tabou que je me suis jamais imposé, je passe au niveau supérieur. »

Et alors que je trouvais que ce monologue tirait des références trop shonen à mon goût, Fino se tritura le visage. Quelques secondes après, je pus avoir ce qu'il y avait entreposé dans cette boîte et... restai statique devant le spectacle final. Fino avait maintenant un cache-oeil noir. Je plissais des yeux pour comprendre.

« Un cache-oeil ?
_ Fantastique, n'est-ce pas ? Mon niveau de badass doit maintenant dépasser mille. Je suis un nouveau Fino, le Fino ultime. Appelez-moi... le Destroyer.
_ Cool... Tu es avec nous pour le plan ?
_ Nan. C'est vous qui êtes avec moi. »
Là, on avait vraiment l'impression qu'il venait de balancer une punch-line. Sa voix était aussi plus claire, plus ferme, moins rauque, et peut-être aussi plus puissante. Est-ce que c'était le cache-oeil qui l'avait modifié à ce point, ou juste un effet d'imagination collective ? Il reparla en se tournant vers moi, et je le trouvai étrangement rigolo avec son accessoire : « Très bien, Ed, quel est ton plan ?
_ Heurm… Comment dire… ? »
J’étais pris au dépourvu, là… « Tu vas prendre un dîner galant avec Lady Kushin demain pour lui extirper le plus d'informations possibles.
_ Oh. Je vois. »
Il me regarda intensément, mais il n'eut pas la réaction attendue. Il n'explosa pas, ne se mit pas en colère, mais resta tout à fait immobile, en plongeant son œil dans les miens. Il patienta cinq secondes d'un silence pesant, et il réagit enfin :
« Germaine, pouvez-vous m'apporter le dossier DSTRCTN ?
_ Dois-je rappeler une nouvelle fois à Monsieur Razowski qu'il lui est proprement interdit d'utiliser le contenu de cette boîte, afin de, je vous cite "ne pas détruire le Royaume à cause d'une connerie dite par ce blondinet puceau".
_ Très bien. Tu peux me remercier Ed, mon moi passé vient de te sauver la vie.
_ Fino, tu as donné combien de boîtes dangereuses à Germaine ?
_ Désolé, il n'y a pas de Fino ici »
, corrigea-t-il d'un ton sans équivoque, « il n'y a que le Destroyer.
_ Allez, dis-toi qu'au final, tu ne fais que la manipuler, ce n’est pas comme si tu allais te marier avec…
_ J'aimerais bien manipuler mon fusil, à l'instant présent.
_ On en parlera demain ? Prépare-toi. Je dois remonter parler aux autres membres.
_ C'est ça, Ed. Mais fais gaffe. Je t'ai à l'œil.
_ Il vous a toujours l'œil.
_ Germaine, pourquoi n'ai-je pas encore inventé de décret pour que vous fermiez votre putain de gueule ? »


__

La première chose qui frappa David quand il pénétra dans le bureau du MMM fut le soleil aveuglant qui l’engloutit. Il referma la porte dans un grognement en constatant que celui-ci avait opté pour une baie vitrée gigantesque non fumée. Le chef était justement assis à son bureau, tout sombre par le clair-obscur, en train de griffonner sur une feuille de papier avec une plume. David n’aimait pas être ébloui par la lumière sauvage ; si lui avait osé reprendre ce stéréotype, ça aurait été pour une seule raison : déstabiliser les interlocuteurs. Et il savait parfaitement que c’était pour cette même idée que le MMM était tranquillement installé à son bureau sans sembler douter que celui-ci était « malencontreusement » mal situé. David approcha tout de même d’un pas crâneur et s’assied sur la chaise.

« Ouais ? » Le manque de solennité était le seul moyen pour David de rappeler qu’il était un partenaire du MMM et non son sujet sans avoir à le lui dire. Le MMM ne se formalisa pas pour si peu, termina d’écrire sur une feuille blanche avant de la déposer sur un gros tas semblable, de prendre une nouvelle feuille blanche, et de continuer à écrire, puis de dire :
« Tout s’est bien passé ?
_ Ils m’ont écouté, ils ont eu l’air scandalisé, et je crois que ça a renouvelé leur motivation. »
Il posa ses jambes sur le bureau ; celui-ci était assez profond pour qu’ils ne gênent pas l’écriture du MMM, mais celui-ci releva soudain la tête et lui dit d’un ton très froid :
« Je déteste quand tu mets tes jambes sur mon bureau.
_ C’est la première fois que je le fais »
, rétorqua David en les enlevant tout de même, ce à quoi le MMM lui répondit :
« Non, ce n’est pas la première fois. Je sais très bien que tu veux établir des limites entre toi et moi. Nous sommes associés, rien d’autre, je le sais parfaitement.
_ C’est bien.
_ A moi de poser mes limites : pars de mon bureau avant que tu ne recommences à jouer au petit chef. »
David se leva, essayant de cacher son irritation, mais ne partit pas pour autant. Il regarda le MMM écrire et lui demanda :
« Tu écris quoi ? » Le MMM continua sans avoir entendu la question et accoucha de quelques phrases sur le papier avant de daigner répondre :
« Je prépare tous les scénarios possibles qui arriveront, et toutes les solutions qui en découleront.
_ Chacun son truc pour pas s’ennuyer.
_ Les faibles s’ennuient. Les méchants diaboliques qui s’ennuient en attendant que leur plan s’enclenche pêchent par orgueil. J’utilise mon temps libre pour peaufiner tout dans le moindre détail. Anticipation, action, réaction, et nouvelle anticipation. Mon plan doit prévoir toutes les possibilités.
_ Assez impressionnant »
, commenta plutôt sincèrement David en avisant le tas de papiers griffonnées qui devait dépasser sans peine cinquante feuilles. Il avait réfléchi à autant de scénarios possibles ? Il n’était pas net du tout.

David ne dit plus rien et s’en alla, cachant enfin ses yeux du soleil. Il dépassa quelques bibliothèques, un gramophone, et son cœur se glaça légèrement de surprise quand il vit, près de la porte d’entrée, un petit placard dans lequel étaient rangées une énorme pile de trois cent autres feuilles noircies d’encre. Il s’y pencha un instant et n’eut plus de doute : le tas que créait le MMM sur son bureau n’était pas du tout son premier. Il retourna sa tête en arrière pour jeter un œil à cet homme qui traçait toutes les solutions à venir avec une rigidité impitoyable sur papier. Le MMM était totalement fou.
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MessageSujet: Re: Meilleur Méchant Machiavélique Meilleur Méchant Machiavélique - Page 2 EmptyDim 27 Avr 2014 - 23:04
Chapitre 7 :
Rendez-vous




Crac, réveil dans le lit. J’ouvris les yeux de stupeur, j’avais mal, et bon sang, où étais-je ? Les souvenirs de la veille me revinrent en mémoire les uns après les autres, dans la pénombre. J’étais bien dans la chambre de ma sœur, et oui, je m’étais comporté comme une merde la veille, ce qui n’allait pas faciliter les discussions de la matinée. Avec raison ou pas ?

Je me triturai des neurones encore groggy, et par la fenêtre et entre les rideaux filtraient des rayons de soleil matinaux. La nuit avait été chargée en besogne et en événement ; l’excitation qui m’avait prise dans la dernière demi-heure s’était transformée en terrible appréhension et en fébrilement. Je venais peut-être d’envoyer tout le beau monde survivant du SMB au casse-pipe. Avais-je pris la bonne décision ? Certainement que non… Avais-je eu le choix ? Peut-être pas… Et je pouvais me tourner et retourner dans mon lit, cette crainte ne me quittait pas, surtout quand une pensée comme « ce n’est pas parce que c’est héroïque que c’est la bonne décision » vient vous hanter l’esprit. Le MMM avait réussi son plan avec une facilité déconcertante, tellement qu’on pourrait se demander si c’était aussi facile à envahir, Dreamland.

Et tandis que je buvais goulument mon bol de lait, alors que toute la maisonnée dormait encore dans des songes profonds, je me dis que le MMM ne pouvait n’être qu’un Voyageur. Il était beaucoup trop terre-à-terre pour être de Dreamland, il réfléchissait trop comme un terroriste de notre dimension. Son approche de Dreamland était hyper globale, macroéconomique. Il avait joué sur la division des Royaumes, tout simplement, bête comme chou. Si un super terroriste menaçait un pays important, comme l’Italie, les Etats-Unis, la Chine, le monde entier se liguerait contre lui et lui exploserait la gueule. Mais là, c’était différent. Non seulement les pouvoirs et les magies de Dreamland pouvaient fortement avantager un individu, et si elles étaient bien combinées et préparées, un groupe pouvait devenir invincible. Rajoutez à ça des Royaumes qui s’inquiètent rarement de ce qui se passait en-dehors de leur propre frontière, et dont la puissance variait trop (Mirage Space avait des cuirassés volants dignes de Star Wars, et c’était quelque chose contre un Champiland), et une menace bien réfléchie pouvait dominer Dreamland, ou presque. Le MMM connaissait juste Dreamland sur le bout des doigts et avait anticipé toutes les réactions possibles. Un Seigneur des Rêves ou Cauchemar qui s’en prenait aux émissaires, et un Royaume disparaissait, un. Un canon monstrueux monté sur un vaisseau invisible ; c’était con, mais il n’en fallait pas plus pour saisir Dreamland aux couilles.

Maintenant, il fallait réfléchir à un plan. Il me fallait une autre machination diabolique, soit un objectif difficile qu'on pouvait atteindre avec de minuscules actions indépendantes éparses, qui se rejoignaient, et ce dans le secret de l'extérieur de l'organisation organisatrice. Okay, alors, il fallait penser, imaginer. On pouvait tout faire avec un plan diabolique ; le seul problème que j'avais, actuellement, c'était l'existence d'une taupe potentielle dans notre organisation. Il y avait de grandes chances que les nombreuses tranches dans la masse salariale l'aient épurée, mais on ne savait jamais. La seule façon de la débusquer, c'était de mettre au courant les membres le moins possible, leur dire seulement ce dont ils avaient besoin. Ce qui était, à ce que j'avais compris, la façon de faire du MMM... Sa non-prise de risques était encore plus terrifiante que son Rayon de la Mort.

Enfin, après mûres réflexions entre deux bouchées de tartine, j'en arrivais à trois thèmes sur lesquels il fallait débattre :
_ Localiser cette ordure.
_ Envahir son vaisseau.
_ Vaincre le MMM.

Rien ne semblait simple, surtout pas la dernière où pour le moment, on n'avait vu aucune limite à sa puissance. Mais je devais avouer que localiser un vaisseau étrange dont on ne connaissait rien sinon qu'il était invisible et certainement doté d'une vitesse formidable, ainsi que le prendre d'assaut, c'était pas mal aussi. Il fallait réfléchir, Ed, t'avais tous les membres du SMB, et peut-être qu'à partir de la fin de la nuit suivante, des informations. Avec ça, on pouvait rebâtir le monde, alors arrêter un terroriste...

« Ed ?
_ On va lui exploser la gueule comme ça, ça va le faire...
_ Tu peux arrêter de parler tout seul ? »
Je tournais mon visage vers un Jacob que la nuit n'avait pas épargné.

Pendant plus de cinq minutes non-stop, de ma voix la plus basse pour éviter que les simples Rêveuses ne nous entendent, je lui résumais toute la situation et lui expliquais où j'en étais du combat contre le MMM. Quant à lui, il m’avait coupé quelques fois pour me demander des précisions sur les étrangers qui étaient arrivés dans notre Royaume. Il les avait accueillis avec un brin de suspicion (certainement car Fino était avec eux) mais était rapidement parti quand la question de leur salle de repos était réglé. Puis quelques heures après, Shana l’avait appelé pour demander de l’aide (la faute à David) et il avait rejoint le hall quand celui-ci venait tout juste de partir. Parlant ainsi de tels sujets à voix basse autour d'une modeste table, on avait l'impression de voir deux résistants qui établissaient un compte-rendu et préparaient leurs prochaines actions. Quand j'avais fini à peu près de déballer tout ce que j'avais à dire, Jacob n'hésita pas une seconde :

« Tu me dis quand t'as besoin de moi. Je fais partie de l'opération.
_ ' videmment.
_ Hey, Ed ?
_ Ouaip ?
_ Ça va être facile, hein ? »
Je souris en baissant les yeux devant une de nos anciennes phrases fétiches ; Jacob était inébranlable, et sa volonté était encore plus résistante que sa bulle.
« Ça sera facile, ouais.
_ On va faire un plan d'attaque pendant la journée. T'es libre ?
_ Ouais. »
Le visage d'Ophélia me remonta à l'esprit. « Et non, merde ! » Le rendez-vous ! « Jacob, me dit pas qu'il est midi !
_ Il est sept heures dix du matin. »
Et son doigt pointa successivement l'heure affichée par le four et celle du micro-onde en plein dans mon champ de vision. Oui oui, et la fenêtre donnant à l'extérieur montrait bien une aube hésitante plutôt qu'un soleil presque au zénith. Jacob n'hésita pas une seule seconde pour sauter sur mon empressement :
« Un problème ?
_ Un rendez-vous.
_ Amoureux ?
_ Non !
_ Avec Ophélia ?
_ Non. »
Enfin, si, en fait… « Enfin, si.
_ Amoureux, donc ?
_ Non ! Enfin, si... Mais elle le sait pas.
_ Oh. »
Ce oh pouvait revêtir énormément de significations différentes et elles passèrent toutes dans ma tête : oh, ça va foirer, Ed, un rendez-vous ne peut pas être amoureux s'il est unilatéral, ou encore, oh, gaffe Ed, je sens venir la dérouillée gros comme une maison car depuis le temps, si elle est pas sortie avec toi, c'est qu'elle veut pas, ou bien encore, oh, t'as pas l'air super sûr de toi, Ed, ça commence toujours mal, et une dernière pour la route, oh, c'est une surprise, t'as pris une initiative dans le monde réel.
« Très bien, Ed. Tu te calmes.
_ Je suis calme.
_ Je crois que non.
_ Je vois pas pourquoi je le serais pas.
_ Et moi, je vois pas pourquoi tu le saurais. Tu te souviens d’Emilie ? »
Un grand silence s’installa entre nous.
« C’était un accident.
_ Causée par le stress.
_ Non.
_ Tu lui as lancé ton verre d’eau pour faire partir une mouche qui s’était posée sur ses épaules.
_ Ma main a ripé.
_ Donc tu dois te calmer. Ensuite, sois un minimum présentable. T’as quoi dans tes affaires, qui pourrait faire soigné sans non plus sortir la veste ?
_ Euh… Une chemise ?
_ C’est bien, ça. Elle est où ?
_ A Montpellier. »
Un nouveau silence où une lueur d’agacement mêlée à du mépris se faufila dans ses yeux. Il parvint à se contenir, et continua sur le même ton de conspirateur que la proximité des filles obligeait :
« J’ai une chemise. Je vais te la prêter, okay ?
_ Okay. »
En même temps, on entendit Cartel bouger dans le salon, sur le canapé, à travers la porte qui séparait les deux pièces, mais elle avait juste changé de position pendant son sommeil. On la regarda comme une bombe qui allait exploser, mais je remarquai vite un détail : « Je crois qu’elle porte ta chemise, mec.
_ Ah. Merde.
_ Comme tu dis. Elle devait avoir froid.
_ Ouais, je crois que c’est ça. »


Le reste de la matinée, on resta enfermés dans la chambre de Cartel et il tenta de me faire avaler tout ce que je devais savoir sur les rendez-vous, même si ça ressemblait plus à une leçon de rattrapage que des conseils de pros tant il estimait bas mon niveau. Il me dit que je voulais peut-être la draguer, elle ne verrait peut-être qu’une raison de se voir. Fallait la jouer subtil, mais avant tout, rester moi. Une phrase que je ne comprenais définitivement pas. Jacob me voyait peut-être arriver avec de la laque sur les cheveux et des dents scintillantes… Ou alors me faire remplacer par une quelconque connaissance.

Tandis qu’il me parlait, à l’abri des oreilles des autres filles, et surtout celles de Marine, je commençais maintenant à craindre midi avec effroi. Je commençais à trembler, à me lécher les lèvres, à regarder les murs (très intéressants) autour de nous, et j’en vins à demander à Jacob s’il ne voulait pas me donner un somnifère afin que j’aille combattre le MMM plutôt que de devoir à combattre les yeux magnifiques d’Ophélia. Devant son refus, j’en vins à lui rappeler ce que je devais porter maintenant que Cartel avait usé de notre dernière chance, mais ce fut moi qui trouvais la réponse à ma question : Fred, le grand-oncle ! Il habitait pas loin, je pouvais toujours lui demander ! Jacob approuva l’idée, et continua à m’expliquer quelques trucs à ne pas faire, et la première était évidemment de ne pas asperger la fille avec mon verre dès que l’occasion se présentait.

J’étais aux bords de l’abîme, et la joie que je ressentais aux débuts avait disparu devant l’échéance qui se réduisait. Jacob me répéta environ cent fois qu’il fallait que je reste naturel et qu’il n’y avait pas de formule magique ; ça m’aidait à peu près que s’il m’avait jeté en plein milieu de l’océan alors que je ne savais pas nager et qu’il m’assurait qu’il n’avait pas de bouée. Mon ventre se transformait en un trou noir, et où que j’oriente mes pensées, je n’arrivais pas à ne pas appréhender le rendez-vous qui approchait. Et pourtant, je le désirais ! Je désirais la voir ! Et j’étais partagé entre ce sentiment d’euphorie et ce sentiment d’inquiétude, je me demandais ce qui était le pire : qu’elle sache ce que j’avais dans la tête ou qu’elle ne le sache pas.

Quand l’heure approcha, qu’il était à peine onze heures, je prévins mon grand-oncle que j’allais passer chez lui pour lui voler une chemise, et il m’attendit avec plaisir. Je laissais dans l’appartement les trois autres et je prenais la rue pour la station de métro la plus proche. Il faisait beau, un peu frisquet, mais rien d’épouvantable vu la période de l’année. J’analysais tout ce qu’il y avait dans la rue comme une échappatoire à cet effroi qui me chauffait et me dévorait le bide, même quand je rentrais dans la bouche béante du métro. Je guettais la moindre vibration de mon téléphone portable avec une paranoïa que je ne me connaissais pas.

Cinq minutes plus tard et je ressortais à l’air libre, et je sonnai à la porte de l’immeuble où habitait Fred. Il déverrouilla la porte depuis son palier, je pénétrai l’enceinte dans un cagibi un peu obscur et grimpai les escaliers. Même pas besoin de toquer à sa porte quand je débouchai au quatrième étage : elle était déjà ouverte et sa tête m’attendait patiemment avec un sourire complice. Un peu de fumée blanche sortait de son appartement ; j’avais peur de ce qu’il y faisait.

« Ed ! Ravi de te voir !
_ Salut, Fred. Désolé de passer un peu à l’improviste...
_ Voyons, voyons, tu devrais faire ça plus souvent. Mais je t’en prie, entre, entre. »


Une fois dans son appartement, je constatai qu’une pâle fumée blanche omniprésente squattait le plafond mais je n’osais pas interroger mon grand-oncle sur le pourquoi de cette apparition. Je savais juste qu’il refusait obstinément d’aérer comme le laissait deviner cette odeur de renfermé qui piquait un peu les yeux. Comme s’il comprenait mon désagrément, il s’excusa de la fumée avant de disparaître dans une autre pièce précipitamment. L’appartement de Fred était étroit, peu spacieux, et les murs en bois sombre étouffaient toute lumière. Je réussis à rentrer dans la pièce principale, et elle me frappa encore, et me frapperait certainement dans une dizaine d’années.

Fred avait voyagé dans de nombreux pays, et il en avait toujours gardé de précieux souvenirs, même s’ils étaient encombrants. En fait, il avait gardé des souvenirs d’à peu près tout, de toute sa vie. Les murs étaient tapissés de cartes, de masques africains et de photos. La petite table ronde ainsi que la table basse étaient couverts de plusieurs couches de livres, de bibelots ahurissants, de vieux journaux, d’autres photos, de vêtements, de boîtes, de statuettes, de rouleaux, de feuilles, d’ustensiles… Une bonne partie de la pièce était envahie par d’autres objets encore, dont une rame de kayak. Dans ses mauvais jours, il était pratiquement impossible de marcher dans la salle sans poser son pied sur quelque chose ; autant dire que là, il y avait eu un énorme effort de rangement. J’adorais tout simplement cette pièce, et le sentiment était le même pour ma sœur. D’ailleurs, il y avait une grande photo d’elle, quand elle avait six ans et elle souriait à pleines dents à la caméra, fermant les yeux à cause du soleil. Juste à-côté d’elle, il y avait à peu près la même photo, avec elle entourée de Clem et de moi. On était sur la plage, on faisait de grands sourires qui dévoilaient nos dents.

« C’était à Hossegor, ça, non ? », intervint Fred en s’arrêtant derrière moi. Je lui répondis que oui, et il s’approcha du mur pour pianoter sur d’autres photos. Il tomba sur une photo de moi, à peu près le même âge, bras-dessus bras-dessous avec une fille. « Elle s’appelait comment déjà, elle ? Elle était jolie comme un cœur.
_ Shana.
_ Ouiii ! C’est tout à fait exact. Je parie que c’est devenu une vraie beauté. Vous vous voyez toujours ?
_ Ouais, si on veut.
_ Qu’est-ce qu’elle était gentille… »
Il réussit à s’extirper de lointains souvenirs, déjà. « Tiens, Ed, voilà une chemise qui sera tout à fait convenable.
_ Merci, Freddy.
_ Je t’ai pas demandé pourquoi tu en voulais une.
_ Un rendez-vous.
_ Avec une fille ?
_ Oui.
_ Avec Shana ?
_ Et non.
_ Mince alors. Il faut que tu m’expliques.
_ Je n’ai pas vraiment le temps… »
Gros mensonge. Je me dépêchai de surenchérir : « Et elle vient d’où, cette fumée ?
_ Oh, ça, j’ai mis le feu à une de mes plantes. Je l’ai foutu sous l’évier. J’ai pas réussi à viser le cendrier. C’est con, j’y tenais à cette plante. Du vrai sucre. Pas le faux, là, qu’on nous fait manger tout le temps. »
Me semblait que j’avais déjà entendu ce discours quelque part. En tout cas, l’anecdote ridicule me fit lâcher un petit rire d’une syllabe. J’en avais bien besoin. Fred s’assied sur un vieux sofa marron après avoir fait dégager quelques affaires qu’il posa contre le sol ; je l’imitai, et il retourna à cette affaire de fille :
« Elle est jolie, au moins ?
_ C’est entre amis, Fred.
_ Me la fais pas à moi. Quand je vois des amis, je vais comme je veux, je cherche pas une chemise.
_ Oui, elle est jolie.
_ Elle s’appelle comment ? »
Je mis quelques secondes avant de balancer la réponse, comme s’il savait de suite de qui je voulais parler.
« Ophélia.
_ Et tu la connais d’où ?
_ Amie d’une amie, rencontrée dans une soirée. »
Un réflexe, la phrase m’avait échappé tout seul. En même temps, on était sur Dreamland ou on ne l’était pas. Il me posa quelques questions supplémentaires (où elle était née, où était le rendez-vous, si j’avais des chance) tandis que je m’étais levé et que je me déshabillais pour essayer la chemise (je savais que Fred s’en fichait comme d’une guigne). Elle m’allait parfaitement et elle n’était pas trop moche ; j’espérais juste que l’odeur de l’appartement ne me collerait pas trop.
« Voilà, beau comme un chef ! Hey, dis-moi, Ed, t’as l’air légèrement tendu. » Il m’avait dit ça en posant sa main contre son menton, une jambe croisée sur l’autre. Je lui dis que je l’étais, évidemment. Fred ne fit même pas la moue : « Qui le serait pas ? Je vais te dire, Ed, hein, je vais te donner un bon conseil. Je sais parfaitement que tes parents disent que le vieux Fred est toctoc, mais écoute-moi bien. Tu sais ce que j’ai fait, quand j’ai incendié ma propre plante ? Et bien, je me suis marré, quelques gloussements, et je l’ai foutu à l’eau. Et toi aussi, tu as bien rigolé quand je t’ai dit d’où provenait cette fumée. » Fallait pas exagérer non plus, mais je comprenais où il voulait en venir. « Le rire, y a que comme ça qu’on affronte la vie et ses aléas. Elle veut de toi ? Eclate d’un fou rire. Elle veut pas de toi ? Moque-toi d’elle, tu trouveras mieux. » Je savais que son texte était bien plus littéral que sa pensée. La véritable morale était de tout prendre du bon côté, exactement comme il le faisait, lui. Je ne pourrais pas me montrer aussi franchouillard que lui, mais j’étais ravi qu’il soit de mon côté et qu’il tente de m’aider. Son humeur était contagieuse. « Je trinquerai à ta réussite. », me fit-il avec un grand sourire, et mon dieu, j’adorais cet homme quand je le regardais, débonnaire, content de lui, fort d’esprit, et aimant. Et j’adorais sa barbe.
« Merci.
_ Y a pas de quoi. Laisse ton tee-shirt, là, tu viendras le récupérer après. Maintenant ouste, je croyais que t’étais en retard. Dégage de là, va la rejoindre, et bonne chance.
_ Merci pour la chemise, et merci pour tout. Bonne journée, Fred.
_ Bonne journée petit gars. Je trinquerai à ta réussite ! »
Il avait décidément très envie de trinquer.

Midi approchant, la température se fit légèrement plus clémente, et le soleil était éblouissant. Y avait pas de quoi remonter les manches, mais pour les moins frileux, ils pouvaient tenter d'enlever leur pull. Les effluves de Paris, au moins aussi épais que la fumée blanche de mon grand-oncle lunatique, m'empêchaient de déceler l’odeur de cette dernière, et ça n'arrangea rien quand je redescendis dans le métro à l'ambiance de pâte épaisse. Je tentais de me souvenir, bien en vain, tous les bons coins autour de Saint-Michel ; c'était un quartier que je ne connaissais pas trop, même si je le savais bondé de bars. " Ne va pas dans un bistrot " m'avait dit Jacob, m'empêchant ainsi d'aller à plus de cent adresses des environs. Justement, je pouvais certainement aller à un MacDon... " Ne va surtout pas dans un fast-food ". Je montais dans un wagon de métro en sentant ma dernière heure arriver, et en maudissant tous ses codes. Je savais que Jacob irait directement au resto, lui ; sérieux, quelle fille il pouvait se chopper avec un tel plan drague aussi serré du cul ?

Quelques minutes d'égarement à contempler mon reflet dans les vitres, et je remontais à l'air libre, avec un poids de cent kilos accroché au nombril. Ma main était toujours dans mon poche, frôlant mon portable, guettant le moindre message fébrilement. Un petit vent accompagna ma sortie du tunnel, et je me dépêchais de vérifier l'heure : vingt minutes avant le couperet. N'était-ce pas légèrement excessif ? Non, voyons, tu guettais le terrain, fallait trouver un endroit où je pourrais l'inviter. " Sois pas hésitant, c'est toi qui a des idées et qui lui soumet ". Très bien Jacob... tous ses discours sur la confiance en soi, Fino m'avait sorti les mêmes pour devenir badass. Avec plus ou moins de succès, et en restant relatif.

A travers les voitures qui filaient en trombe et la foule de passants débordant sur de nombreuses artères de la place, deux pièges me sautèrent aux yeux. Le premier, c'est que j'étais dans un endroit chic, donc il n'y avait aucun pub ou bar ici, mais juste des cafés. Des noms qui restaient aguicheurs mais dont je devais me méfier. Le second, c'était une pizzeria au paravent bleu. Je demandais rapidement à Jacob par SMS si ça ferait l'affaire, et dix petites secondes plus tard, je reçus trois petits points en guise de réponse. Qu'il aille se faire foutre. Je laissais tomber l’aide subsidiaire de mon camarade de toujours pour revenir sur la place bondée de monde, lézardée de routes. Il fallait trouver une adresse très rapidement. Ce fut ainsi que je me mis en marche sans plus attendre. Je savais certainement qu’à moins d’un kilomètre de là, Jacob était en train de se dire que j’avais oublié de chercher un restaurant quand j’avais la cogniscience d’Internet à disposition.

Quinze secondes plus tard, je scrutais les tarifs du Départ, un restaurant dont le nom m’évoquait rapidement des sueurs brèves. Toujours mauvais, un départ. Je m’imaginais pendant une seconde Ophélia courir en pleurant dans les rues de Paris, parce que le restaurant était trop minable et que j’étais vraiment un abruti. Je me mordis la langue pour atténuer mes pensées qui valdinguaient, et je me mis à faire la chose la plus stressante de ma vie, au même niveau que courir au-devant du Major : attendre. Je n’étais pas quelqu’un qui habituellement, arrivait à l’heure, car je détestais être là, à ne rien faire, perdre mon temps en attendant que les autres débarquent toujours avec un quart d’heure de retard dans les pattes ; j’avais décidé que je passerais dans le camp de ceux qui devaient faire attendre. Je n’avais pas trop de problème moral de ce côté-là. Mais maintenant, revenir à la position de la sentinelle qui guettait le moindre recoin d’ombre d’où surgirait une fille magnifique, nan, ça me plaisait vraiment pas, ça me foutait la frousse. Je n’avais qu’une envie : me cacher, attendre qu’elle vienne, puis venir. Mais si je partais de ce postulat, je n’arriverais jamais à rien. Jusqu’où j’étais coincé avec les filles ? Au niveau du verre d’eau. Un niveau passablement abyssal.

Bon bah… plus qu’à me gratter les couilles pendant vingt minutes. Si je n’avais pas eu les jambes paralysées et la crainte de ne jamais revenir sur les lieux, je serais parti faire un tour pour évacuer mon stress. En attendant, je réfléchissais, ma tête tournait à toute berzingue, et de pensées peu structurées portant sur la crainte et l’appréhension, je passais à un futur où je réussirais à trouver un peu de courage entre mes maigres abdos, et où Ophélia, par un maléfice que je ne connaissais pas, tomberait sous mon charme, et qu’on finirait en couple. De nouvelles vagues de peur me blessèrent le ventre, et j’avais salement envie de pisser. Est-ce que je réussirais à prendre mes responsabilités au sérieux, est-ce que je ferais un compagnon digne de confiance ? Est-ce que l’échec avec Marine allait recommencer, parce qu’il n’avait pas démarré autrement : une grande confiance, un amour réciproque, etc. Mais je l’avais usée mentalement. Etais-je devenu plus mature pour garder une petite amie sans qu’elle ne me haïsse ? Est-ce que je le pouvais ? Je n’arrêtais pas d’imputer à Dreamland la mauvaise relation qu’on avait eu elle et moi… Mais après tout, le malaise avait pu démarrer plus tôt, bien plus tôt, et Dreamland n’avait fait qu’achever ce qui était déjà à moitié détruit. Je perdis toute confiance en moi en quelques secondes, comme si je venais me souvenir de tout ce qui ne pourrait pas marcher. Je tentais d’appeler Jacob, lancer une ancre pour qu’on m’aide à tenir le coup : si je n’étais pas sûr de moi avant même qu’elle ne vienne, autant dire que je serais totalement bloqué lors du repas. Mais ce bâtard ne répondait pas, ou plutôt, mon téléphone n’arrivait pas à trouver le sien.

Et je regardais tous les gens qui passaient, et plus que dix minutes à attendre avant que l’échéance ne sonne, que commence le rendez-vous, et j’étais déjà dépité. Dire que j’avais retrouvé le feu sacré sur Dreamland, et que là, j’étais vide comme un ballon. Si elle me rejetait, si elle m’expliquait clairement qu’elle ne voudrait pas de moi, elle allait bien se passer, la prochaine nuit. Bon sang, j’avais une de ces périodes… Je l’avais sûrement déjà pensé, mais c’était à cause de Paris tout ça. La ville me détestait aussi bien que je la détestais, elle. Si j’avais pas prévu de me rendre sur Paris, si j’étais pas allé chez ma sœur, je n’y aurais jamais croisé Ophélia, et le MMM n’aurait jamais existé. Voilà comment je le voyais. Cette ville puante et stupide me pétait les couilles dès que j’y allais. La dégradation de ma relation avec Marine avait commencé là. Je haïssais Paris, comme une vieille ennemie. C’était marrant maintenant que j’y réfléchissais. Peut-être une histoire de karma ; un peu comme la chance. La chance, ça se provoquait. La malchance aussi. Malchance, Paris, même histoire.

Ce fut pour ça que peu à peu, je réussis à me calmer. Le rendez-vous n’était effectivement pas amoureux du tout ; on était juste deux amis qui se retrouvaient par hasard dans le monde réel et on passait du temps ensemble, et un des deux avait salement envie de concrétiser avec l’autre, mais ça ne regardait que lui, et s’il ne trouvait pas de prise, alors il ne tentait rien, et voilà. Peut-être que ça me faisait mal de penser les choses ainsi, mais cette relativisation me permit de garder la tête claire. Je n’étais pas obligé d’investir des jetons dans un jeu où ma main était pourrie, je n’avais même pas besoin de m’engager. Dans le pire des cas, je perdais la blind. Le big blind, certes, mais je m’en remettrais. Je n’allais pas faire tapis comme un con, je n’étais pas assez doué, assez courageux, pour tenter. Wait and See… Je retombais dans mes travers passifs. Jacob m’aurait dit que ça ne servait à rien, je devais avancer. Mais si j’avançais, elle me grillait, et je devrais continuer en la mettant mal à l’aise. En même temps, je la soupçonnais d’avoir deviné les sentiments que j’avais pour elle. De loin l’hypothèse la plus effrayante de tous. Que je fasse le moindre geste déplacé, et je serais repéré : elle n’attendrait que ça, ou plutôt, elle ne craindrait que ça.
Arrête de penser comme ça, Ed… Le pessimisme ne mène qu’à la défaite. Prends exemple sur le Général Panda.

Et c’est en regardant au hasard que je la vis, sans m’y attendre, oubliant pourquoi je furetais sans cesse comme un chiot apeuré, me dis que c’était un heureux hasard de la retrouver en plein Paris, me rappelai que non, ce n’était pas un hasard, fis tout pour montrer que je ne l’avais pas repéré afin de ne pas sourire comme un idiot jusqu’à ce qu’elle approche. Ce fut à la fois très court et très long, mais elle arriva près de moi en effaçant les distances en trois secondes, ou en trois heures. Les banalités de salutations furent échangées sans plus d’émotions que d’habitude, même si j’avais la sensation que ces lèvres rapidement déposées sur mes joues y avaient fait discrètement monter le sang. Je remarquai enfin sa tenue, une veste longue typiquement féminine de couleur beige à gros boutons en double rangée.

« C’est toujours marrant de te voir sans lunettes de soleil. »

Je la regardai comme si c’était la première fois que je la voyais, avec un sourire très fin, un visage d’ange, des pommettes hautes, et des yeux bouillonnants de vie, et je tombai amoureux. Pour la première fois, ou la seconde fois. J’eus peut-être un léger trouble, mais je finis par lui présenter le restaurant non sans une once de fierté :

« J’ai trouvé un truc sympa. »

Et tous deux, on rentra dans le restaurant « Le Départ », où je lui tins la porte, la laissai passer et rentrai derrière elle en me disant que j’avais marqué un bon point ; jouer la carte du détachement m’aidait à ne pas céder. Direct, un serveur nous demanda si on désirait prendre une table de deux ou si nous attendions du monde, et ce fut Ophélia qui lui répondit avant même que je ne le fasse ; je supposai que je venais de perdre un bon point pour mon manque d’initiative. Mon Dieu, Ed, jusqu’où tu étais tombé pour penser à des trucs pareils ? On nous installa à une petite table dans le fond du restaurant déjà presque bondé. Heureusement, on était un peu à l’écart de tout le monde, hormis quelques autres tables de deux à-côté. Je me disais que le serveur devait penser qu’il avait affaire avec un jeune couple, et ça me fit peur qu’Ophélia ait le même sentiment : elle pourrait craindre de possibles avances, ou les attendre. Je ne savais pas du tout à quoi elle pensait, elle paraissait parfaitement normale. Comme pour un déjeuner parfaitement normal. Elle enleva sa veste et laissa voir un chemisier noir sans manche, et dans ma tête, je me disais que ce n’était pas commun de mettre des habits aussi peu couverts alors qu’il faisait froid dehors, et je me dis que c’était un bon signe car elle avait certainement choisi de porter ce vêtement pour paraître belle et non pas pour se protéger du froid, preuve qu’elle…

« Monsieur dame, la carte. »

Je remerciai le serveur et me dépêchai de me camoufler derrière le grand livret marron pour échapper au regard inquisiteur d’Ophélia qui pouvait certainement mettre mes pensées à nu. Elle me demanda au bout de cinq secondes ce que j’allais prendre, et je me rendis compte que je n’avais lu aucune ligne des menus. Je déglutis et lui répondis que je ne savais pas encore. Je lui retournai aimablement la question avant de me mettre au courant de ce qu’il y avait à manger. C’était évidemment un restaurant normal, qui servait son lot de pâtes et de viande. Je m’arrêtai sur l’escalope milanaise, dont le prix était odieusement élevé. Ophélia décida de prendre exactement la même chose. On passa commande rapidement, on vola nos cartes, et je retrouvai le visage entier de l’hispanique. Je me fis violence pour ne pas la dévorer du regard et lançai la discussion :

« Tout va bien à Paris ?
_ Oui, y a rien à dire, c’est génial. C’est sûr de sûr, je vais chanter sur une scène ! J’ai cru que ça n’allait pas se faire au final, mais on m’a rappelé hier pour me confirmer.
_ C’est génial ! J’y serai ! C’est dans deux jours, c’est ça ?
_ Atta… »
Elle se pencha vers son sac, et après quelques recherches, me tendit un flyer. Je pouvais lire : « Carte Blanche d’Ellie Rock ! Venez découvrir les Blaireaux de Shaketown, Noémie Vallon, Ska’kon, ou encore Carole la Drôle de Dame. » Quelques informations pratiques tel que le lieu (The Mermaid), puis enfin, tout en bas et en petit, tous les invités de la Carte Blanche, dont les cinq cités plus haut, et Ophélia Serafino en avant-dernière. Je pliai le carton et le fourrai dans ma poche :
« Là, c’est vraiment la classe. Tu te sens comment ?
_ Stressée ! Mais super heureuse.
_ Tu m’étonnes ! Mes félicitations. Je voudrais une dédicace.
_ ‘Au plus grand idiot onirique que je connaisse’, ça te va ? »
Je revins rapidement sur ma décision en agitant la main.
« Oh, en fin de compte, les dédicaces, c’est très surfait. » Elle rigola. Bien joué, Ed. Elle était à moitié dans mon lit. Fallait maintenant penser à l’autre moitié, la déshabiller, et l’empêcher de me baffer et de partir. Sachant parfaitement qu’elle adorait parler de ce qu’elle faisait (son péché mignon, mais comment lui en vouloir ? Tout lui réussissait en ce moment, elle avait envie d’en parler), je la relançai sur le sujet :
« Et Ellie Rock, tu l’as rencontré comment ? »

__

Quand Jacob sortit du métro, il constata qu’il avait un appel en absence de son meilleur ami. Ah merde, Ed avait essayé de le joindre. Il espérait qu’il ne stressait pas trop, car il était midi. Avec un peu de chance, le rendez-vous avait déjà commencé.

« Un SMS, Jacob ?
_ Non, non, chérie. C’est rien.
_ Tu as envie de manger quoi, sinon ? Y a énormément d’adresses dans le coin.
_ Oh, un restau normal. On n’a qu’à faire le tour pour se faire une idée ?
_ Okay. Dans le pire des cas, j’ai de bons plans. »


Cartel et Jacob furent légèrement éblouis par le soleil d’hiver qui frappait la grande place de Saint-Michel. Jacob se dépêcha de regarder partout autour de lui. Ed était certainement dans le coin… et le connaissant, il ne devait pas avoir marché des kilomètres pour trouver un restaurant. Il l’imaginait bien trouver enfin un endroit idéal, les larmes dans les yeux. Il devait se dépêcher de le retrouver : Jacob avait la mauvaise habitude de partir à la rescousse d'Ed dès qu'il était en danger. D’ailleurs, il y en avait pas loin… « Le Départ »… Mille contre un que Ed n’était pas allé plus loin. Jacob dirigea la marche très innocemment de ce côté, et en regardant rapidement à travers les fenêtres, il y trouva le visage d’Ophélia, à une table très éloignée. Ed tournait le dos à l’entrée. Dehors, une bâche transparente et des radiateurs extérieurs permettaient de manger dehors sans subir le froid. Il y a avait environ plus d’une cinquantaine de tables toutes remplies à l’extérieur. La chance était avec lui.

« Cartel, j’ai un ami qui m’a dit le plus grand bien du Départ. On l’essaye ?
_ Tu voulais pas faire un tour avant ?
_ Oh, si tu as vraiment envie.
_ Bon, va pour le Départ. »


Un serveur les plaça à une autre petite table éloignée, là où Jacob pourrait voir le rendez-vous en première ligne. Il y avait peu de chances que son ami les aperçoive, aussi loin, et perdus entre plusieurs clients rapprochés. Il ne s’attendait pas à ce qu’Ophélia le reconnaisse de si loin ; ils ne s’étaient pour ainsi dire, jamais vus. Il n’y avait plus qu’à espérer qu’elle ne lisait pas trop le DreamMag. Jacob se sentit légèrement coupable : Cartel avait rechigné un peu à sortir. Elle ne lui avouerait pas, mais il était facile de savoir qu’elle avait peur qu’Ed les découvre tous les deux. C’était compliqué, cette affaire. Mais Jacob avait vraiment envie de savoir ce qui allait se passer. Et dans le pire des cas, être là pour le soutenir.

__

Discuter avec Ophélia était d’une facilité déconcertante.

« Je peux pas médire sur ma sœur, c'est elle chez qui je vis en ce moment. Mais Clem est juste odieux.
_ Tu détestes vraiment ton frère ou c'est juste un affrontement fraternel normal ?
_ Je suppose que c'est une bonne couverture. J'espère que tu n'as pas les mêmes relations avec Elly en tout cas.
_ Elle est juste fainéante. Des fois. Un petit coup de pied aux fesses et ça repart.
_ Clem, il lui faut un camion, un treuil, et une récompense pour qu'il se bouge.
_ Rappelle-moi qui travaille en CDI entre lui et toi ?
_ Je fais des études. Pas lui. Y en a pas besoin pour faire barbier.
_ Il est barbier ? »


Je n'arrêtais pas de me faire la remarque toutes les minutes, mais pour le moment, on n'avait jamais arpenté le sujet de Dreamland, et jamais mes obligations de Voyageur, aussi importantes étaient-elles ces temps-ci, ne m'avaient paru aussi lointaines que maintenant. J'avais l'impression d'être une personne normale avec une autre personne normale, et c'était une bulle d'oxygène incroyable dont je ne soupçonnais pas l'existence. La présence d'Ophélia aspirait tous mes soucis, aussi tous mes bonheurs moins menus, et j'étais tout entier concentré sur elle. Je mangeais lentement ma viande et les pâtes qui la bordaient, riaient sans cesse, cherchaient à faire rire, m'intéressaient, bifurquaient, mais pour le moment, je n'arrivais pas à me mettre en avant, de crainte d’un monumental râteau. J'étais en tout cas ravi de savoir que j'étais devenu parfaitement calme, que ma nervosité me laissait gentiment tranquille, et que je n'avais pas à réfléchir sur ce que je devais faire. Je me laissais porter par la discussion, par la voix d'Ophélia, et tout était bien dans le meilleur des mondes. Je faisais à peine gaffe au goût de l'escalope, je ne prêtais pas attention à la place qui s'enivrait derrière la fenêtre même si mes yeux s'y baladaient pour éviter de contempler Ophélia, dont je sentais le parfum délicat.

Les yeux perdus dans le vague, elle me demanda avec un air de nostalgie comment je me verrais dans dix ans. Il me semblait qu'elle m'avait déjà posé la question, ou peu s'y approchant, ce fameux été. Et je n'avais toujours pas de réponse à lui offrir. Journaliste de troisième zone semblait même trop ambitieux pour moi. Si ça continuait comme ça, j'allais à mon tour devenir barbier. Elle m'avait déjà dit comment elle voyait son avenir, je n'avais pas besoin de lui retourner la question. Elle continua :

« C'est fou, Ed... Y a sept milliards de personnes dans le monde, et chacun avance vers son avenir, certainement heureux ou soucieux. Je trouve ça... grandiose. Énorme.
_ Depuis quand on est sept milliards ? »
Le regard qu'elle me jeta ressemblait étrangement à celui qu'était capable de me balancer Cartel. Du mépris catastrophé, un soupir de détresse fait yeux. Je décidais de la prendre à contre-pied : « Hé... Ophélia ? Tu as peur ? » Pas de réponse. « T’as peur de l'avenir ?
_ Un peu, oui. »
Je vis tout un film américain où on se levait tous les deux, où les violons amoureux se mettraient à chanter, et je la prendrais dans mes bras chauds, la protégerais, la réconforterais, et les yeux tournés vers le crépuscule soudain, je lui dirais que tant que je serais auprès d'elle, rien ne pourra lui faire du mal. Mais à la place, je décidai plutôt de prendre un autre morceau de pain. « Tu sais, Ed, je me suis longtemps demandé si j'avais raison de vouloir faire du théâtre, si ça ne compromettait pas tout mon futur, si je serai toujours pauvre. J'ai failli arrêter une fois, parce que je me suis dit que faire du théâtre était irresponsable, que je n'apportais rien à la société, aux autres. Enfin, tu vois ?
_ Ouaip.
_ Ça me tracasse, des fois.
_ Fais comme moi. Regarde ton destin en face, Ophélia... Puis fous-lui un coup de boule. »
Un autre regard qui insultait tous les insouciants de la planète me perça le front.
« Ça ne marche pas comme...
_ Ophélia, ce que je veux dire, c'est que les êtres humains vivent pour deux choses : assurer leur descendance, et se faire plaisir. Si personne n'allait au théâtre, alors on serait tous des fourmis et on passerait notre temps à travailler comme des merdes. C'est pas comme si tu t'amusais à creuser des trous pour les reboucher après. Les gens veulent vivre une belle vie. Les comédiens, tous ceux qui bossent dans le milieu culturel, ils sont indispensables. »
Elle médita sérieusement ce que j'étais en train de dire, et elle conclut avec un faible sourire sincère :
« C'est vrai. Les gens qui te connaissent que sur Dreamland doivent croire que tu es un peu idiot, non ?
_ Pas qu'un peu. Et pas que sur Dreamland.
_ Tu changes quand même.
_ Pas toi, par contre. T'es passionnée sur les deux mondes, trop intelligente, trop impliquée. T'es un modèle. »
Un petit gloussement de sa part.
« Et toi, t'es trop gentil. » Oh. Là, j'eus vraiment mal. Quand une fille vous disait que vous étiez trop gentil, je savais parfaitement ce que ça voulait dire : elle ne vous considérait pas comme un petit ami potentiel. Qu’on ait parlé de Dreamland aussi distraitement me passa par-dessus la tête devant cette déclaration. Mais je me ressaisis bien vite : elle voulait juste retourner le compliment, et je n'allais pas me faire effrayer par de simples mots, hein ? On allait réattaquer :
« Rien comparé à toi. Ça me dégoûte presque tant t’es incroyable. » Allez, faîtes sonner les chevaux, l’offensive commençait.

__

« Et je vais prendre une pinte de Murphy’s.
_ Très bien, Monsieur.
_ Et aussi un bol d’olives.
_ C’est gratuit, on vous l’apportera quand même.
_ Très bien. Tout, sauf des cacahouètes. »


Fred fit claquer sa langue comme un point final après avoir remercié et encouragé le serveur. Il était dehors, il faisait un peu froid, mais au moins, il ne se ferait pas voir, et il pourrait conserver son vieux feutre sur la tête. Il tendit son cou pour voir à travers la fenêtre du restaurant. Ed avait dit qu’il serait là, non ? Quand il avait réussi à lui extirper l’endroit du rendez-vous, Fred n’avait pas pu s’empêcher de venir. Le temps que la fumée disparaisse complètement de son appartement. Il avait cependant peur que son petit-neveu le découvre : il était là incognito. Sinon, Ed ne lui ferait jamais plus confiance. Le vieil homme n’avait pas grand-chose à faire de ses journées, alors autant en profiter. Tout ça lui changeait la routine. Mais il ne vit pas Ed, et ça le tracassait. Se pourrait-il que le blondinet lui ait laissé une fausse adresse en prévision ? Ça serait costaud de sa part. Certes, il ne lui avait pas dit précisément où est-ce qu’il allait manger, juste qu’il serait sur Saint-Michel. Mais il avait trouvé Cartel et Jacob assis à la table, et il se dit que tout ça n’était pas innocent, surtout vu les œillades que lançaient le petit copain de Cartel (factice ou pas ; Ed était sacrément aveugle) en direction de l’intérieur du bâtiment. Après avoir passé commande, il se dit que le temps que sa boisson soit amenée, avec tout ce monde, il pouvait bien leur dire un petit coucou.

« Hey, salut les enfants.
_ Fred ? Qu’est-ce que tu fais là ? »
s’étonna Cartel. Ses yeux étaient écarquillés de surprise. Et peut-être aussi, légèrement d’horreur. Elle passa de Jacob à lui, et de lui à Jacob.
« La même chose que vous, je crois. Ça va, Jacob ?
_ Très bien et vous ?
_ Très bien. Mais tutoie-moi, tu me vieillis et je suis encore dans la fleur de l’âge.
_ Fred, tu nous suivais ?
_ Mais bien sûr que non, ma puce. Jamais je ne suivrais ma petite nièce. Je serais horrible si je faisais ça. »
Par contre, les neveux…
« Fred… Tu lui dis pas, hein ?
_ Je dis pas quoi ? »
Fred les regarda tous les deux, la main presque l’une à côté de l’autre ; ils étaient très proches, très intimes. Il répondit avec un bon sourire de grand-père :
« Je ne lui dis pas, promis. » Ils étaient là pour épier Ed, lui aussi, il n’allait pas les pointer du doigt. Ils étaient comme qui diraient complices. Mais étonnants comme les deux étaient proches. Il y avait certainement quelque chose entre eux. Ou alors ils jouaient très bien. Fred oublia toutes ces questions quand un verre rempli d’un liquide ambré et mousseux l’invitait à boire. Cartel venait de confirmer qu’il était à l’intérieur avec sa dulcinée.
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MessageSujet: Re: Meilleur Méchant Machiavélique Meilleur Méchant Machiavélique - Page 2 EmptyDim 27 Avr 2014 - 23:18
« Pfffiou… j’ai réussi à finir.
_ Félicitations, fifille.
_ M’appelle pas fifille.
_ Tes parents te donnaient quoi comme surnom ? Avec Ophélia, ça doit être dur.
_ A ce qu’il paraît, quand j’étais toute gamine, ils m’appelaient Lili. Puis depuis qu’Elly était née, elle a récupéré le surnom. Depuis, ils m’appellent ma petite fée.
_ Ils t’appellent toujours comme ça ?
_ Oui.
_ Je m’en souviendrais.
_ Essaie même pas de m’appeler petite fée.
_ Vraiment ?
_ Et tes parents, ils te donnaient quoi comme surnom ? Avec Ed… »
Une foule de chatons, poussins, doudous, petits pioupious, soleils me passèrent devant les yeux.
« Ils m’appelaient Ed. Tout simplement.
_ En tout cas, je suis repue. Tu veux prendre quelque chose en plus ? »
Mon estomac hurlait qu’il voulait tous les desserts de la carte, surtout un banana split. Mais même trois bananas split ne valaient pas Ophélia. Quatre, ensuite…
« Non, j’en peux plus aussi. »

__

« Manger au Départ, ça te dirait ?
_ Jamais essayée.
_ Bah, ça fait une bonne occasion, alors. »


Clem et Megan se baladaient dans Paris, et ils étaient comme par hasard à Saint-Michel. N’ayant pas envie de chercher, Clem trouva le premier truc qui lui tapa au coin de l’œil et décida d’ y manger. Ca faisait longtemps qu’il n’avait pas vu la sulfureuse Megan, et le plaisir semblait réciproque. Une bonne petite journée, en somme. Mais il n’avait pas franchi le voile plastique qui permettait d’accueillir des tables à l’extérieur que, de façon totalement aléatoire, Fred était déjà présent. Celui-ci s’était retourné et se mit à les fustiger :

« Ah non ! Ouste. Clem, tu ne vas pas t’y mettre aussi ! Pars ! Va manger ailleurs. Tu vas nous faire repérer.
_ Quoi ?
_ Tiens, voilà des billets. Va t’acheter à manger avec ta copine. Au fait, excusez-moi mademoiselle, bien le bonjour.
_ Fred, on peut…
_ Non, non, et non. Vous partez. Allez manger autre part. Tu vas tout faire foirer. Chaque seconde compte.
_ Tu peux…
_ Non. Allez, bon sang, faîtes plaisir à un vieil homme. Et mangez bien, hein ?
_ Fred…
_ Pssscccchhhhiiit »
Et il agitait les mains comme s’il chassait les mouches.

Clem et Megan partirent et se regardèrent. La seconde dit au premier que le grand-père du premier était bizarre, et le premier de répliquer que ce n’était pas son grand-père. Le roux serra ses billets dans la main. Il n’était pas contre de l’argent gratuit, et il décida d’aller voir ailleurs. Fred lui expliquerait certainement ça plus tard, et il avait certainement ses raisons. Même s’il était un peu cinglé sur les bords, c’était vrai. Mais il avait été assez sérieux pour que Clem n’insiste pas. Megan haussa les épaules, même si elle trouvait la scène franchement bizarre. Il était temps qu’elle trouve une bonne adresse elle-même.

__

Il y eut une petite discussion sur qui allait payer l’addition, et malgré le statut de la femme libre dans ce pays démocratique qu’était la France, elle n’avait pas encore gagné le droit de payer une addition d’un restaurant après avoir mangé en tête-à-tête avec un homme, surtout au premier rendez-vous. Elle fit la gueule, elle protesta, mais je n’avais pas besoin de mimer un mec sûr de lui sur le coup. C’est moi qui allais payer, point barre, qu’elle me gifle dix fois si elle le voulait, ça ne changerait rien.

Après s’être faite une raison, elle fit mine de bouder sur la banquette. Je la trouvais encore plus jolie, si c’était possible. Et je me trouvais ridicule de mièvrerie. Manquait plus qu’il y ait un point final à la scène, et que les inscriptions « Ceci était présenté par Musso et Levy » apparaissent. On resta tout de même cinq minutes à discuter encore, profitant de la chaleur des radiateurs, et subissant la digestion. Il y avait des milliards de sujets de discussion, et j’avais envie de tous les aborder avec elle, quitte à y passer des milliers d’heures. Je voulais profiter d’elle, de sa présence… peut-être qu’on ne se reverrait plus dans le monde réel. Peut-être que dans trois minutes, elle allait partir, lancer un prétexte cruel, et s’en irait au pas de course. Et je resterais seul avec la note salée. Et je pleurerais de désespoir. Fallait que je tente un truc. Fallait que j’avance. Je considérais la limite de l’amitié et la drague, et j’avais du mal à la franchir. Je tournais devant la ligne comme un vieux lion en cage, et je cherchais les forces pour oser. Je cherchais avec véhémence et avec pitié. Et je la voyais, elle, en face, tournant la tête, et le soleil faisait briller sa peau diaphane, et cette vision me déchira le cœur, et me l’enflammait. Ecartelé et incendié. Plutôt une belle vision.

« Sinon, tu rentres quand en Espagne ?
_ Je ne sais pas encore. Dans une semaine, peut-être. Et toi ?
_ Le plus tôt possible. Je déteste Paris.
_ Ah bon ? J’adore Paris ! Comment tu peux dire que tu détestes Paris ?
_ J’y ai vécu. Un an, ça m’a suffi.
_ Mais t’es un monstre ! C’est la plus belle ville du monde avec Prague et Madrid.
_ Je savais pas que Madrid était considérée comme belle.
_ Moi, je l’adore.
_ Faudrait que j’y aille faire un tour alors.
_ Je t’emmène quand tu veux. »
Cet enthousiasme me laissa sans voix et j’y perçus des signes accablants de possible réussite.
« Avec grand plaisir. Juste tous les deux ? » Elle haussa les épaules en guise de réponse, ce qui m’effondra. Si elle voulait sortir avec moi, elle aurait saisi ma perche. Non ?

On sortit tous les deux du restaurant, très serrés l’un contre l’autre à cause de la proximité des tables. J’avais l’étrange sensation que tout le monde nous regardait. Et alors qu’on faillit partir, Ophélia se tourna vers moi, ses lèvres frôlant les miennes :

« Monsieur Macho, t’as pas oublié de payer l’addition ?
_ Et merde ! »


__

Ophélia vit Ed repartir vers le restaurant à grandes enjambées. Elle laissa un petit sourire éclairer son visage. C’était lui tout craché. Une idée en tête, et pouf, il occultait tout le reste.

« Il est mignon, votre petit ami. » Elle se retourna prestement et rougit. Un vieux à barbe de couleur perle et portant un chapeau feutre la regardait depuis sa chaise et était penché vers elle, comme s’il lui chuchotait un secret. Elle se dépêcha de répliquer :
« Ce n’est pas mon petit ami.
_ Oh, j’avais cru… Vous faîtes un très beau couple.
_ Euh, merci.
_ Il est charmant en tout cas. »
Il continuait de chuchoter comme s’il avait peur que ses voisins l’entendent, mais assez fort pour que sa voix porte tout de même au-dessus des brouhahas de Saint-Michel.
« Il est aussi très tête en l’air.
_ Mais non, voyons, il joue un rôle. Il fait son intéressant.
_ Je vous jure, il est toujours comme ça.
_ C’est parce qu’il joue toujours l’intéressant. Il vous adore.
_ Quoi ?
_ Ça se voit… comme un nez au milieu de la figure. Bon, il revient. Je vous souhaite bonne chance. »


Ophélia n’osa pas protester, encore ébahie de la scène étrange qui venait de se dérouler. En même temps, on ne savait jamais à quoi s’attendre des petits vieux. La discussion avait été plus amusante qu’autre chose. Le petit vieux était maintenant en train de se cacher et de se tourner légèrement, peut-être de peur qu’Ed le soupçonne d’avoir parlé avec elle. En tout cas, le blond revint, et effectivement, maintenant qu’il le disait, Ed était très loin d’être moche. De là à ce qu’il soit son petit ami, il y avait quand même un monde. Cependant, quand ils sortirent du voile, quand ils quittèrent le Départ, ce fut elle qui prit l’initiative :

« J’ai quelques courses à faire dans le coin. Tu m’accompagnes ? »

__

Tout l'après-midi ne fut que des tableaux de rêves de banalités à la guimauve. Mais je fondais en sa présence et je n'arrivais plus à me sentir détaché. Dire que j'avais appréhendé ce moment avec crainte dans la matinée, et maintenant, je rugissais de plaisir. On avait commencé tout d'abord par marcher aux bords de la Seine juste après avoir traversé Cité où résidait la cathédrale de Notre-Dame, le seul monument parisien dont je tolérais la présence. Sa beauté gothique faisait aussi de l'effet sur Ophélia, et on resta une demi-heure autour d'elle, à ne rien faire sinon observer le monument et discuter de tout et de rien. L'air était toujours aussi chaud, rendant la balade supportable.

Marchant sur les quais pendant une heure, sans vraiment savoir si Ophélia savait exactement où elle allait, si elle n'avait pas inventé ses courses comme prétexte pour prolonger la journée, je profitais de sa présence, et quand elle me demandait si Paris était toujours moche, je ne lui répondis pas grand-chose de cohérent. Pourtant, son bras était tendu vers la Seine qui se prolongeait, surplombée de nombreux ponts anciens et majestueux, le soleil qui illuminait les quais et les quelques bateaux-mouches, et peut-être même réussis-je à voir la place du Trocadéro qui se dessinait pas loin, à moins de vingt minutes de marche. Et évidemment, de l'autre côté, la Tour Eiffel, et si on l’abattait, la grande moitié des touristes à commencer par les Américains pétris de films se demanderaient dans quelle ville ils étaient tombés. Faire comprendre à Ophélia que la laideur de Paris n'avait rien à voir avec la beauté de ses monuments (et puis, tout le paysage urbain, là, était aidé par le soleil ; mettez-y des nuages et on aurait envie de se tirer une balle), mais plutôt à tous les ressentis et les cauchemars qui se tapissaient aux rues. Et elle, toujours enthousiaste :

« Je tuerai pour habiter à Paris.
_ C'est à peu près ce qu'il faut faire pour avoir un appartement. »
Elle se détacha de la Seine et se rapprocha de moi. Je continuai sur une note plus joyeuse : « En tout cas, si tu veux y habiter, appelle-moi et je demanderai à ma sœur. Elle devrait réussir à te trouver un trois pièces près du Champ de Mars pour moins de huit cent euros. »

On remonta sur les rues et on se retrouva sur la grande place du Trocadéro, qui était évidemment majestueuse (à ne pas confondre avec magnifique ; Paris avait réussi à me faire extirper ce mot une fois avec sa cathédrale, elle réussira pas une seconde fois). On avait fait une longue marche et mes jambes commençaient à se durcir et à se fatiguer. Ophélia avait les joues légèrement plus roses qu'à l'accoutumée, peut-être à cause de la fraîcheur du temps, mais elle ne semblait pas essoufflée. Je faillis l'embrasser à ce moment-là. Je ne savais où, mais elle en gros plan, Paris en fond, la lumière dorée qui enjolivait la scène, les jardins du Trocadéro pas loin et le souffle du vent. Ça me donnait des frissons, ça m'invitait à faire une bêtise. Et le visage d'Ophélia se détourna comme si elle avait prédit mes pensées, et on continua notre route vers l'esplanade blanche qui accueillait un théâtre et le Musée de l'Homme en son sein. La vue depuis le balcon était... majestueuse, elle aussi. Les nuages indécis, le ciel qui se dit que c'était bientôt le soir... Je me serais cru dans un monde photoshopé. Encore une fois, alors qu'on se baladait sur le Palais, je sentis venir l'occasion : elle ne m'avait pas emmené que pour faire du tourisme, hein ? Et à peine eussé-je le temps de souffler une syllabe qu'un vendeur à la sauvette fit tinter des petites Tours Eiffel ridicules multicolores sous mon nez.

Je me souvins qu'on prit le métro pour revenir autour de Saint-Michel (mes connaissances géographiques étaient approximatives d'un kilomètre environ). On remonta ensuite vers Châtelet-Les Halles et quelques minutes plus tard, on se retrouvait dans l'immense centre commercial, le nœud d'une grande partie des transports de Paris, et d'Île-de-France. Ophélia m'entraîna faire très rapidement deux ou trois boutiques, juste pour regarder les vêtements qu'il y avait.

« Que tu es superficielle.
_ Je croyais que j'étais une fille merveilleuse, et tout.
_ Ça, c'était avant de passer devant une boutique de fringues.
_ Tu préférerais me voir en sous-vêtements ? »


Elle se rendit compte de l’incongruité de sa question, et devant ma moue et mon sourire, elle me frappa au bras. Le reste de l'après-midi, avec le crépuscule qui s'avançait de plus en plus, fut encore une fois délicieusement dégoulinant de confitures à la fraise. On était allés n'importe où, on était même passé à la Fnac où on s'était acheté quelques livres, on était allés dehors, on était revenus. De son initiative, et avec son argent (elle fit taire tous grincements d'un regard peu compréhensif), elle nous acheta un milk-shake chacun (si Fino le savait, il me dirait que je venais de perdre le peu de badass-attitude que j'avais). On resta un petit moment à siroter sur une petite table métallique, regardant les gens passés dans les grandes allées des Halles. Cette journée était épuisante, et même Ophélia commençait à ressentir la fatigue. Elle partit faire un petit tour aux toilettes, et je me dépêchais d'appeler Jacob. Je n’y arriverais pas sans lui. Quelques secondes plus tard et ça décrocha.

« Allo Jacob ? Comment je fais pour l'emballer ?
_ Allo, Ed ? »
Ce n'était pas la voix de Jacob. « Tu t'es trompé de numéro, là. C'est Matthieu à l'appareil.
_ Oups, excuse-moi.
_ Comment t'as pu m'appeler à sa place ? T'as personne dans ton répertoire ?
_ Je me suis trompé de touche. »
C'était mieux que de lui dire que je l'avais appelé "Lavette" sur mon répertoire, bien plus proche de Jacob que Matthieu.
« Sinon, pour l'emballer, tu mets la langue.
_ Quoi ?
_ Là, je réponds à ta question. Je suis trop content pour toi, d'ailleurs.
_ T'as rien de plus subtil ?
_ Dis-lui que tu veux sortir avec elle. Mens-lui. Elles adorent ça, elles voient jamais le coup venir.
_ Je suis sur une affaire sérieuse, là. C’est pas un coup d’un soir.
_ Bah, tu dois le savoir alors si elle veut. Elle te dévore des yeux, comment elle te parle, si elle se colle à toi...
_ Elle fait rien de tout ça.
_ Bah tends-lui des perches. Voire ce qu'elle en fait.
_ C'est bien un conseil de gay.
_ Ah non, hein ?! Je suis hétérosexuel ! T'es aussi con que Fino ou quoi ? »
Merde, Ophélia revenait. Fallait pas que je raccroche de suite, ça serait suspect. Je lâchai ma dernière phrase :
« Oui oui, je serai là pour dîner Jacob, y a pas de soucis.
_ Mais puisque je te dis que je suis pas Jacob ! Tu pou...
_ Ouais, c'est ça. A plus.
_ Pauvre conn... »


Après avoir réglé l'addition, il se faisait vraiment tard et Ophélia me fit part de son souhait de rentrer chez elle. Je l'accompagnai évidemment, ça serait vache de ma part, et ça me permettrait de rester quelques minutes de plus avec elle. La fin du rendez-vous approchait, et si j'avais quelque chose à dire maintenant, et bien... c'était maintenant. Mais je me dis que lui demander ça alors qu'on était aux Halles et que j'avais promis de la raccompagner, ce n'était pas une super idée. Et je me dis aussi que ce n'était pas très glamour de faire ma demande en attendant le métro. Et idem dans le métro. Puis tout le monde nous entendrait. Enfin, voilà, vive les excuses. Qu'elle ne fut ma surprise quand elle se colla légèrement à moi quand nous étions tous les deux assis sur les sièges. J'eus la meilleure réaction du monde : je restai parfaitement immobile, comme une souris qui était en train de se faire lécher par un chat. Heureusement, ou malheureusement, le trajet ne fut pas extrêmement long. On se leva et on ressortit du métro, ou la nuit était maintenant quasiment tombée. Il devait être plus de dix-huit heures. Il fallut encore cinq minutes de marche et on arriva devant un perron. Ophélia s'immobilisa et me regarda.

« Bon, bah Ed... Merci. J'ai adoré cette journée.
_ Merci aussi... Ça m'a vraiment fait du bien. J'en avais besoin.
_ Moi aussi, je crois. »
Un très long; très très long silence. Il dura deux secondes. Elle bafouilla d'autres trucs et s'approcha de la porte. J'allais lui faire un coucou de la main quand elle se retourna soudainement :
« Ed, je dois te dire un truc. Enfin, te poser une question. » Je me liquéfiai sur place et redevins tout à fait immobile. Elle me regardait de haut, trois marches au-dessus de moi, et très court silence s'imposa. Deux secondes environ.
« Tu veux me dire… ? » Elle hésita, elle hésitait, et je craignais, et j’espérais tout.
« Voilà, Ed... C'est dur à dire, mais... ne viens pas me sauver à Dreamland.
_ Moi aussi. »
, répondis-je précipitamment en fermant les yeux. Euh attendez, non... « Euh, je veux dire : pardon ?
_ C'est bien trop dangereux, et je n'en vaux pas la peine.
_ Tu déconnes ? Comment ça tu n’en vaux pas la peine ?
_ C'est toi qui déconnes, Ed ! »
Ouaoh, sa phrase venait de jaillir, là. « Ils sont une armée, avec des criminels renommés à leur tête. Et je ne te parle même pas du MMM.
_ Et alors ?
_ Tu n'as pas plus de chance que si... que si c'était le numéro 1 de Dreamland lui-même qui m'avait emprisonné. Et deux autres de la S pour l'aider.
_ Techniquement, je peux manipuler le Major et...
_ Tu comprends ce que je veux dire ou pas, ou quoi ? »


Sa voix était entre la colère et la tristesse, comme si elle avait peur que je suive quand même ma route. Avant tout, elle paraissait sincère. Et d’avoir digéré cette discussion des heures avant oser me la sortir. Mais je détestais ça. C'était la seconde fois qu'elle était emprisonnée, et la seconde fois qu'elle me suppliait de ne pas l'aider. Je savais très bien pourquoi elle aimait jouer le rôle de la potiche de service : Dreamland n'était plus un terrain de jeu pour elle. Si elle trouvait le moyen de mourir, elle ne s'en priverait pas. Ou plutôt, elle ne chercherait pas à éviter son destin. Le sort de Lemon Desperadoes devait encore imprégner son cœur d'une honte inextinguible. Elle reprit d'une voix à peine plus douce :

« Je m'en fiche de Dreamland, Ed. S'ils commencent à me torturer pour que j'active leur rayon, je trouverais le courage de me suicider. En me coupant la langue certainement.
_ Dis pas des trucs comme ça...
_ Je m'en fiche, est-ce que tu comprends ?
_ Quel mal y a-t-il à vouloir t’aider ? »
Ma voix restait indécise ; je jouais l’idiot, et ça m’énervait autant qu’elle.
« Parce que tu vas mourir, abruti... Je sais comme tu tiens à Dreamland, comme c'est important pour toi. Savoir que tu es mort par ma faute, ça sera pire que tout. Essaie de penser un peu aux autres. Je ne veux pas être responsable.
_ Et tu crois que je vais rester à rien faire ?
_ Non, et c'est pour ça que je te dis ça. Tu vas mourir, Ed, est-ce que tu percutes ? Tu vas mourir parce qu'en face, tu ne pèses rien. Les Private Jokes ne pèsent rien, et... et... Je veux mourir, tu veux vivre. Pourquoi tu veux tenter de faire l'inverse, hein ? »


Je ne lui répondis strictement rien. Je la regardais juste dans les yeux, elle faisait de même, mais je ne répondis rien. Je restai muet, ce qui n'était pas au goût de la fille. Comment lui dire que c'était impossible de la laisser partir ? Je t'aimais Ophélia, comment voulais-tu que je me fasse une raison ? Je suis sur Dreamland pour avoir des demoiselles à sauver, tu es la plus belle que je puisse imaginer, et voilà que tu disais que ça serait plus chouette si tu crevais. Comment voulais-tu que j'aille dans ton sens ? T'imagines même pas le calvaire que ça serait pour moi si je te recroisais dans le monde réel, alors que tu as oublié tes propres aventures où tu t’étais détruite, puis reconstruite avec un courage que je ne connais à personne d’autre. Comme s'il avait lu mes pensées, elle continua sa logorrhée :

« Ce n'est pas si terrible, Ed. Quand j'ai su qu'Elly était morte sur Dreamland, ça m'a fait un choc. Mais finalement, elle était là, toujours là, et c'était la même Elly, exactement la même. En quelques jours, ça ne m'a posé aucun problème, parce que c'est CE monde qui est important. Alors pitié, ne viens pas me sauver.
_ Mais c'est...
_ Si tu tiens un tant soit peu à moi, tu accepteras. »
Ça, c'était plus que vache. Et une ombre sur son visage m'indiqua qu'elle savait parfaitement qu'elle n'était pas fair-play et qu'on n'agitait pas une amitié comme menace. Mais elle ne s'excusa pas, elle tenait le choc, et elle paraissait intransigeante. Mais voilà, elle était tombée sur un os qui était exactement similaire à celui de l'addition que je refusais qu'elle avance d'un centime : des principes de vie, bien au-delà d'un côté gentleman. Elle voulut conclure :
« J'ai ta parole que tu n'essayeras pas de me sauver ? » Je secouai la tête pour chasser cet ultimatum, ces réflexions qui évidemment tombaient justes : de quel droit je m'opposais à ce qu'elle meure sur Dreamland si elle le décidait ? J'agissais avec elle comme avec Jacob. Je répondis donc d'une voix d'acier :
« C’est ça, compte là-dessus.
_ Ed, là, tu dépasses...
_ Maintenant, c'est à toi de m'écouter, Ophélia. Je m'en fous parfaitement de mes chances de réussite, je n'y ai pas pensé une seule fois. Il y a des enfoirés à arrêter et...
_ Je ne te demande pas de ne pas les arrêter, Ed ! Mais de ne rien risquer, de ne pas précipiter tes chances pour moi. »
Elle savait que ces ravisseurs allaient bientôt lui demander aimablement d'alimenter leur machine en énergie avec ces coups de poing destructeurs. Puis ensuite, après les premiers refus, ils seraient bien moins aimables. Je revoyais déjà la tête de David qui souriait et me promettait qu'il pourrait la violer si je bougeais trop. Des images obscènes se succédèrent dans ma tête. Et qu'elle ne supporterait pas longtemps la torture : elle se suiciderait à la première occasion. Mais je persistai :
« J'irai néanmoins.
_ Non !
_ C'est toi qui ne comprends pas, Ophélia. Tu crois que je me drogue à Dreamland, que je m'amuse comme un petit fou, que ça m'aide à trouver un équilibre dans la vie. Mais c'est faux. Des discours du genre : tu pourras plus aller sur Dreamland après, rien à cirer. De toute façon, je vais oublier. Si tu culpabilises, c'est ton problème. Tiens, ne culpabilise plus : t'as fait ce que t'as pu, mais je suis un crétin, alors j'y vais quand même. Comment veux-tu, toi, que moi, je reste à rien foutre dans mon coin pendant que toi, t'es utilisée comme une arme de guerre, t'es torturée, tu te fasses priver de ta liberté ?
_ Je te dis que c'est très bien comme ça !
_ Et moi, je te dis que c'est pas bien du tout comme ça, okay ?! »
Là, j'avais haussé la voix et même Ophélia ravala ses paroles. « Je laisserais personne toucher à un seul de tes cheveux pour de telles conneries. Tu peux me demander tout, sauf de fermer les yeux ! Tu ne mérites pas de crever, et d’être torturée. J’en ai marre que tu me pètes les couilles avec tes pleurnicheries, sur le fait que tu préfères crever. T’as fait plus de mal que de bien ? Et bien reste pour réparer tes erreurs. T’as fait plus de bien que de mal ? Alors les habitants de Dreamland ont besoin de toi. C’est comme au théâtre, Ophélia, c’est exactement la même chose : tu es indispensable. Tu es toujours indispensable, et c’est peut-être parce que t’es une fille incroyable, et tu t’en rends même pas compte. Et moi, quand j’ai un ami dans le besoin, je fais pas ma pute et je le tire de là !
_ Mais tu vas mourir…
_ Y a rien de plus classe, alors. Je m’y vois déjà. Je veux mourir dans une superbe explosion.
_ Ce n’est pas un jeu !
_ Rien à foutre.
_ Je te remercie, Ed ! Je te remercie vraiment. Y a qu’un seul idiot qui irait se sacrifier en chantant, et faut que ça soit toi. »
Les poings serrés, ses yeux jetaient du venin. Je me détournai d’elle. « Allez, pars, Ed. T’es vraiment…
_ Je me casse, tu vois pas ? Là, je marche, je me casse. T’es contente ? »
Je partis faire cinq mètres, et j’entendais derrière mon dos la colère de la fille, perlée de larmes, les dents serrés :
« T’es vraiment qu’un gros con !
_ ET ALORS ?! »
Et là, je n’en pouvais plus. Je m’étais retourné, et même si les passants étaient rares, je me mis à crier dans la rue : « T’ES BEAUCOUP PLUS IMPORTANTE QUE DREAMLAND !!! » Elle fut stupéfaite, mais l’expression de son visage haineux n’avait pas changé. Je tournai les talons rapidement, fis un geste d’agacement du bras et la laissai sur place, cherchant le métro. Afin de m’y enterrer. Et de détruire des trucs. Détruire des piliers, des poubelles, des machins. Juste une grosse pute.

__

Leurs lèvres se quittèrent, et Jacob lança un regard désespérément amoureux à Cartel. Les mains derrière son cou, il n'hésita pas plus d'une seconde avant de l'embrasser à nouveau, dévorant sa bouche. Ils étaient serrés l'un contre l'autre, à cause du froid qui reprenait tout Paris avec son chariot baptisé nuit. Les étoiles étaient à peine visibles de là, mais ce n'était pas ce que regardait à cet instant précis le Voyageur à la bulle.

« Cartel Free, je vous aime.
_ Jacob Hume, c'est tout réciproque.
_ On est vraiment obligés de rester ici ? Il fait plutôt frisquet.
_ Ed pourrait être rentré à l'appartement et je ne veux pas qu'il nous voie. De plus, aucune de tes exigences ne sera relevée. J'ai eu la frousse de ma vie quand j'ai vu Ed passer, avec la fille, là.
_ Ophélia.
_ Tu t'es bien foutu de moi.
_ Je suis désolé, chérie.
_ C'est ça. Embrasse-moi à nouveau plutôt. »
Puisqu'il le fallait. Mais une minute plus tard, Cartel le regarda avec des airs inquiets. Jacob savait parfaitement qu'elle avait quelque chose sur le cœur : un problème qui tracassait Cartel apparaissait aussitôt sur son visage tel un post-it.
« Hé, y a un problème ?
_ Oui, un gros... C'est Ed.
_ Ne t'inquiète pas pour lui, ça avait l'air de se passer plutôt bien. La fille était encore sèche.
_ Je ne sais pas de quoi tu parles, mais je ne veux pas parler de ça. Ed va mal, ces derniers temps, très mal. »
Jacob ne dit rien, préférant que Cartel vide sa pensée. Bien sûr qu'il allait mal, mais lui le savait parce qu'il était un Voyageur et que malgré sa surdité, il savait que le MMM était un énorme souci. « Je vais te le dire, mais tu le dis à personne, ok ? Tu me le jures ?
_ Je te le promets. Solennellement.
_ Déjà, Ed n'a jamais été malade. Pas de fièvre, pas tant de plainte, et tu sais comme il s'adore se plaindre d'habitude. Il est juste pâle. J'ai l'impression qu'il est surmené alors qu'il ne fait rien de ses journées. Et surtout... l'autre soir, quand je suis allé chez ma copine et qu'il m'a accompagné... Un clochard est tombé sur moi, il devait être ivre. Ed l'a tabassé, Jacob. Je n'ai jamais vu ça, et je n'ai jamais cru que Ed serait capable d'être aussi violent. Et il est parti hier, avec un homme, en voiture. Quand il est revenu, une demi-heure plus tard... il était toute chose, je sais pas. Faut que tu l'aides, Jacob. Je sais pas ce qui lui passe dans sa tête. T'as vu comme il a été cinglant avec Marine, hier ? Il est monté sur ressort, il sait pas où il est. C'est la première fois que je le vois comme ça. »


Désolé Cartel, pensa Jacob, mais je connais la vérité et je ne peux pas te la dire. Mais c'est vrai, maintenant qu'elle le pointait du doigt : Ed était de plus en plus sur les nerfs. C'était discret, il restait parfaitement normal, mais il suffisait d'un truc et il partait. Cette histoire avec le clochard continuait à perturber Jacob. Ce n'était pas Ed Free qui était dans le monde réel actuellement, c'était le Voyageur. Comment ça s'appelait déjà, ce symptôme ? Le Jumeau de Minuit. Ed était en train de se faire phagocyter par son propre lui. Enfin, ça y ressemblait totalement. Etait-ce une bonne chose ? Bien sûr que non. Jacob pensa à toutes les stupidités qu’était capable de sortir son ami sur Dreamland, toutes relativisées par son véritable comportement. Mais bon, c’était inquiétant, mais Jacob pensait surtout que c’était temporaire. Il lui souffla à l’oreille cette consolation.

« Il a un paquet de choses à gérer dans Paris, à commencer par Paris et Marine. Ed est rapidement perturbé. »

Cartel ne répondit rien mais elle se montra légèrement rassurée : c’était de toute façon trop irréelle pour être vraiment important. Les gens ne changeaient pas comme ça du jour au lendemain, et son frère n’avait jamais eu de problème psychiatrique quelconque. Elle espéra même qu’elle se faisait des idées. Cependant, ses idées avaient tout de même perturbés le moral de son petit ami, dont le visage était sensiblement plus sombre et renfrogné. Ed avait trop de choses à gérer en même temps, trop d’investissement, et il n’avait pas les épaules assez entraînées. Il n’avait vraiment pas besoin de ça, vu le pétrin dans lequel il était. Si Ed ne se dépêchait pas d’en finir, il pourrait se passer quelque chose de grave. Dans les deux mondes.
Il faudrait sonder son comportement pendant le dîner pour voir comment il allait.

__

Je refusais de prendre le dîner quand je rentrai à l'appartement, et personne ne décela une quelconque forme de tristesse sur mon regard. Tout simplement peut-être parce qu'il n'y en avait pas. En tout cas, je n'avais pas le visage de quelqu'un qui avait passé une bonne journée (et une excellentissime fin de journée qui se serait conclue sur un tendre baiser), mais j'avais une tête du type qui ne fallait certainement pas déranger. Mon estomac était le premier à se taire. Toutes mes pensées étaient concentrées, tel un spleen ravageur, vers le MMM, et la façon la plus simple de lui faire bouffer son masque. Je m'enfermais une nouvelle fois dans la chambre de Cartel sans en dire plus aux autres, et si une clef s'était présentée dans la serrure, j'aurais verrouillé la pièce.

Il ne me fallut que trois secondes pour trouver un crayon, des feuilles de papier, et un support. Et là, j'exposai mes trois objectifs à remplir.
_ Trouver la base du MMM : ça, c'était facile à faire. Ne manquaient plus que les moyens, mais j'avais tout le SMB derrière moi. Je traçai des schémas rapides, des idées. Le début de ce plan était tout simplement génial car il prévoyait tout simplement quelque chose que le MMM ne pouvait pas prévoir, en tant que méchant diabolique classieux et fier de son image. Cette partie était imparable, mais il fallait gérer le reste.
_ Pénétrer sa base était déjà plus fastidieux. J'en vins à anticiper la réaction de la bande de méchants diaboliques, que feraient-ils en réaction à la première partie du plan ? Et la suite me vint si facilement... Sans m'en rendre compte, je pensais exactement comme un méchant diabolique, et pris du virus, je faillis s'échapper de ma gorge un gloussement parfaitement diabolique. Je ne me souciais pas des probabilités, car c'était tellement absurde que ça ne pouvait que fonctionner. Et puis, c'était la seule marge de manœuvre possible, tout simplement. Quand on n'avait pas le choix... Cette partie du plan plus compliquée demandait plus de moyens et d'efforts, mais je grattais sur toute la feuille avant de la retourner et passer à la dernière épreuve...
_ Vaincre le MMM... Ce n'était pas une partie si fondamentale de mon plan, car je ne voulais que protéger le monde. Cependant, pour être certain de capturer le MMM et surtout, certain qu'il n'interfère pas dans mon plan diabolique à moi, il fallait rivaliser avec lui. Mais là, aucune idée ne me venait. Je commençais à tracer des points d'interrogation partout. Je séchais tout simplement... Il fallait absolument que Fino trouve plus d'informations de ce côté. Personne n’avait la puissance nécessaire pour lui faire face.

Après une demi-heure de ratures et d'hypothèses, je me coinçai sous la couette, à mille lieux de me rappeler que j'étais censé dormir dans le salon. J'étais toujours habillé, il était à peine vingt heures du soir, mais j'étais exténué, et prêt à rendre la monnaie de sa pièce au MMM, une monnaie assez chère pour payer cinquante mille pains. En moins d'un quart d'heure où je perfectionnais les parties de ma machination "diabolique", je réussis à m'endormir, la feuille gribouillée encore sur la couverture.

__

Malheureusement, ce fut au milieu du Royaume des Deux Déesses que j'atterris, et pas à Kazinopolis où se déroulerait le lieu de l'action. Je me trouvais à l'extérieur, près du marché qui regroupait quelques dizaines de personnes, et il ne me manquait plus qu'à trouver un membre du SMB pour connaître les dernières nouvelles. J'avais très peur de voir Fino encore dans le Royaume, combattant ma décision par l'inaction désintéressée, mais des bruits de piscine m'attiraient avant que je ne le trouve. Deux individus squattaient actuellement le bassin : le Docteur Doofenshmirtz, sur un sofa gonflable rose, buvant un petit cocktail sucré, ainsi que Pengui, qui était si à l'aise dans l'eau, tourbillonnant comme un dingue, que je m'insultais de ne pas y avoir pensé. En tout cas, ça avait l'air d'être la bonne vie ici. Le Docteur qui se prélassait confortablement et le petit pingouin qui virevoltait dans la flotte en laissant des dizaines de bulles remonter à la surface, naissant de son sillage rapide. Leur décontraction était vraiment en désaccord avec le cadre global.

« Heurm... Docteur, je vous gêne ?
_ Oh ! »
, fit-il avec un grand sourire béat et en levant son verre. « Tou é réveillé, Ed ?
_ Plutôt endormi. Dîtes-moi qu'il y a quelques personnes qui se soucient du MMM dans ce Royaume, et d'autres, du dîner que Fino doit faire...
_ Ça mé dit quélque choze, ui... »
J’espérais qu'il parlait du dîner, et pas du MMM. Il fit mine de réfléchir, et comme si on n'était pas présent, avec l’insouciance d'un bébé pingouin un peu stupide, Pengui se mit à jouer avec un ballon jaune et vert, et après quelques secondes de franche rigolade, il le perça avec son bec. Le ballon était devenu un projectile volant à la trajectoire douteuse, emportant le pauvre pingouin avec lui. Le Docteur claqua des doigts : « Lé déstroyé é oune dé filles dé la Cômpagnie Panda sont pârtis à Kazinopolisse. Elles vont s'occouper dou rendez-vous et des commounications râdios.
_ Ouf... Merci Docteur... »
Pengui s'écrasa finalement à dix mètres de là dans l'indifférence générale. « On attend que le rendez-vous se termine, et ensuite, on aura une petite réunion. Je vais avoir besoin de pas mal de monde. J'aurais une petite commande pour vous.
_ Avéc plézir. »
Je tournai les talons et il se rehaussa dans son siège gonflable avant de prendre une gorgée. Pengui revenait en trottinant vers la piscine, et s'écrasa dans l'eau en faisant un plat.

Dans la cave aménagée par Fino et Germaine (et certainement par quelques employés qui faisaient maintenant partie des murs pour étouffer toute rumeur suspecte, plus l'addition), on pouvait y retrouver la Générale Panda qui s'affairait à la radio avec une mine désespérée, tournant les boutons en attendant que quelque chose de plus incroyable que des grésillements ne résonne. Il y avait dans la salle Connors qui s'acharnait à faire les cent pas, ainsi que Dark Angel 42, perdu dans un coin sombre en espérant que personne ne le remarquerait. Nulle trace de Soy, ni de Liz. Ah oui, Liz. C'était vrai, elle avait demandé à me parler la veille, mais je m'étais réveillé avant de pouvoir aller à sa rencontre. J'hésitai deux secondes sur ce qui fallait faire, mais préférai me concentrer plutôt sur la lutte plutôt que sur les débats intérieurs et mystérieux d'une fille qui semblait devenue fantôme depuis que Joan était mort. Ah oui... Joan était mort aussi. Et ça faisait même pas quarante-huit heures. J'avais l'impression qu'il était redevenu un simple Rêveur depuis presque une semaine. Bon, finies les lamentations, il était tant de bosser. J'avais bien envie de soutenir Fino en lui disant qu'il allait passer un agréable moment, et je le lui dirais d'expérience et en occultant la fin de mon propre rendez-vous, mais les sentiments qu'il éprouvait envers Lady Kushin devaient aller du mépris ulcéré, passer par tout le spectre des sentiments négatifs, pour revenir au mépris ulcéré. Il n'allait pas passer une excellente soirée, en fait, non...

« Je peux vous aider ? », balançais-je au Général qui triturait une sorte de radio des années 50. Elle me regarda, et je vous le jure, je crus que sa dépression allait me faire une crise cardiaque. Ses yeux de poissons morts, ses cernes qui les bordaient... La pauvre. On n'avait pas envie de la réconforter d'une main dans le dos de peur qu'elle y reste collée, poisseuse de tristesse.
« Personne ne veut m'aider...
_ Mais si, moi, je veux vous aider. Tout le monde veut vous aider.
_ Tout le monde ? Et le Voyageur, là, aux cheveux violets, je lui ai demandé un truc, il a haussé les épaules, fait quelques gestes et s'est cassé.
_ C'était certainement Jacob. Il est sourd et muet.
_ Ouais ? Bah il aurait pu me le dire. »


Sans chercher à aller plus loin, j'allais rapidement m'entretenir avec le reste de la salle. Dark Angel eut des frissons quand je rentrais dans sa sphère de proximité (qui devait faire dix mètres de rayon), et il se dépêcha de glapir qu'il était en train de décrypter des documents qu'il aurait bientôt. Je n'osais pas approcher plus, et je partis vers Connors ; derrière moi, le gros informaticien épongea avec sa manche un filet de sueur qui s'échappait de son front. Je lui demandais si tout se passait bien, mais il n'était guère confiant. Je me dépêchai de lui dire que j'avais peut-être trouvé une solution pour vaincre la machination du MMM, mais que j'ignorais totalement comment le vaincre, lui. Et que je plaçais mes espoirs en Fino. Il me répondit :

« Je suis ravi de savoir qu'il y a quelqu'un qui y réfléchit en tout cas. J'en devenais presque barge. J'ai des fois l'impression d'être le seul normal, ici.
_ Ouais, je vois... Y a bien Liz, non ?
_ Tu sais, c'est pas innocent que Joan ait pas voulu de Liz comme remplaçante. Et je crois qu'elle veut parler de ça avec toi.
_ Et Soy ?
_ Soy ? Il réfléchit pas Soy. Il fonce. Il est pas con. Plutôt primal.
_ Y a une différence ?
_ Il peut être très triste parce qu'il a perdu son tee-shirt préféré, et il peut t'embrasser parce qu'il est heureux.
_ Je veux pas être celui qui retrouvera son tee-shirt.
_ Idem... Hé ! Générale ! Vous vous en sortez ? »
Il eut en retour un baragouin pas très compréhensible où elle se plaignait qu'on lui posait la question pour la charrier sur sa lenteur, que ce n'était pas sa faute si personne ne l'aidait. Connors eut un haussement d'épaules pour exprimer tout ce qu'il pensait du Général, et il s'éloigna un peu pour ne plus entendre les grésillements insupportables que crachait l'appareil.

Il fallut au bas mot cinq minutes d’interrogatoire forcé pour que le général avoue enfin ce qui la préoccupait : une antenne qu'elle voulait installer en-haut des toits du palais afin de pouvoir mieux envoyer des ondes. Elle l'avait bricolée elle-même, ce qui se voyait : elle était tordue, grise, et semblait sur le point de s'abattre de dépression. Une paire de portails rapidement expédiée, un rouleau d'adhésif volé à Germaine (ceux qui désiraient quelque chose dans le bureau de la limace le volaient ; sinon, tant pis pour eux), et l'antenne branlante était prête à recevoir les ondes. Je redescendis à la cave où les chuintements s'étaient transformés en simili-phrases. Quelques tours de bouton, et on entendait le Lieutenant. Y avait du progrès à faire pour revenir à la technologie du premier SMB.

__

« J'ai réussi à les avoir ! Ils ont enfin placé l'antenne !
_ Dès que tu auras terminé de t'extasier sur ta merde, tu pourras venir m'aider, oui ou chiasse ? »
Tous les deux installés dans une ruelle sombre, à trois pâtés de maison de la Tour, le Lieutenant était accroupie et effectuait avec l'aide d'un tournevis rose bonbon les derniers réglages. Elle ne faisait pas trop attention au bébé phoque qui était aussi discret qu'un camion de pompiers dans une piscine gonflable. Un moment où celui-ci n'arrêtait pas de l'engueuler jusqu'à ce qu'il obtienne une réponse, elle avait arrêté le temps pour méditer cinq minutes sur les vertus de la sagesse et de la paix.

Elle resta cependant silencieuse le temps de trouver un son clair, et Fino repartit dans des punchlines pour captiver Lady Kushin d'un coup :
« Mon nom est Destroyer. Le Destroyer... Heurm... Non, ça ne colle pas, j'ai l'impression de présenter un PowerPoint. Voyons voir... Je suis le Destroyer. Tu as détruit mon Royaume. Prépare-toi à mourir.
_ Suis-je obligée de rappeler que c'est un rendez-vous amoureux, pas un duel ? »
, intervint le Lieutenant en jetant un coup d'œil derrière son épaule pour voir un bébé phoque avec un cache-œil et un nœud papillon qui mâchait les mots comme s'il en goûtait la substance. Il cracha et répondit tout de go :
« C'est pour ça que je te demande de venir m'aider !
_ J'arrive dans deux minutes, promis.
_ Excuse-moi d'être une étape secondaire du plan. J'avais oublié que c'est la radio qui allait prendre un rendez-vous dans un restaurant hype avec une tueuse psychopathe en-face. Il faut la bichonner.
_ Tu es à cran, c'est ça ?
_ Comment veux-tu que le Destroyer soit à cran, connasse ?! »
Et comme il n'avait pas de fusil à canon scié pour répondre à la militaire, il préféra se frapper la tête contre le mur à plusieurs reprises en répétant qu'il n'était pas à cran. Le Lieutenant fit tourner la langue dans sa bouche et posa son oreille contre la radio :
« De toute façon, c'est bien la radio qui va passer le rendez-vous, quelque part. Dès que j'aurai un signal clair, je te poserai les deux micros.
_ J'ai pas besoin de vous pour emballer une nana déjà folle amoureuse de moi.
_ Tu en auras juste besoin pour ne pas la tuer.
_ C'est interdit ?
_ C'est toujours mal-vu dans un rendez-vous, oui. »
Le Lieutenant essaya de ne pas s'énerver. Fino n'était pas un partenaire de mission, c'était un obstacle qui freinait des quatre fers et qui jurait. Elle tenta quand même le difficile exercice de donner des conseils à quelqu’un qui avait un égo assez élevé pour se faire chatouiller par le vent stratosphérique : « Le but, c'est d'être naturel.
_ Je suis naturel quand j'insulte quelqu'un, que je le méprise et que je lui fais du mal.
_ Très bien. Sois comme ça. Mais insulte les autres. Enfin, fais tout pour ne pas te faire virer du restaurant surtout. Et sois prudent.
_ Prudent ?
_ Elle pourrait ne pas être seul. Le MMM pourrait en profiter pour te capturer.
_ Je m'en fous du MMM. Si je m'en tire avec moins de quinze suçons, je deviens croyant et je donnerai chaque mois pour une asso qui gère des chenils de chiots. »
Sam ne releva pas et laissa Fino repartir sur ses phrases chocs. Elle allait presque y arriver. Fino essaya un : « Lady Kushin, comme on se retrouve, petite chapardeuse. Je sais que vous êtes une voleuse, car quand je vois le ciel, je n'y vois plus les deux étoiles les plus brillantes du cosmos, et je les retrouve dans vos yeux. » Le lieutenant écarquilla les yeux ; ça, elle s'y attendait pas.
« C'est déjà beaucoup mieux, Fino. » Le phoque n'entendit certainement pas son encouragement, car il était trop occupé à dégobiller sur un mur.
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MessageSujet: Re: Meilleur Méchant Machiavélique Meilleur Méchant Machiavélique - Page 2 EmptyDim 27 Avr 2014 - 23:28
« Dans moins de cinq minutes, Lady Kushin arrive sur le perron, c'est ça ?
_ Fino l'y attendra. Il a déjà réservé. On sera en contact permanent avec lui.
_ Le micro ne se verra pas ?
_ Il en aura un dans une oreille, bien cachée par sa fourrure, pour entendre nos conseils et nos instructions. Et un autre derrière son cache-œil, pour qu'on puisse entendre la discussion.
_ Fino est prêt ?
_ Il paraît qu'il fait des progrès constants depuis qu'on lui a retiré son arme à feu. »


Connors et moi étions penchés sur la radio, au-dessus des épaules du général Panda et de ces cernes bouffantes. L'opération qui allait suivre serait déterminante. Fino pourrait peut-être lui extorquer des informations, voire, la transformer en taupe. Cependant, il faudrait bien vérifier qu'elle était parfaitement sincère. C'est là que le Docteur Doofenshmirtz intervenait : il avait créé un appareil pour mesurer l'amour qu'on portait à quelqu'un (baptisé sobrement le Diabolicloverinator), qui marchait avec un échantillon de salive, et qui, posé sur la langue du phoque (sans qu’il comprenne pourquoi), ne demanderait qu'un baiser pour être certain de son efficacité. Et évidemment, personne n'en avait parlé au bébé phoque. C'est ce qu'on appelait l'instinct de conservation. Yuri était revenu dans la salle et patientait les bras croisés. On entendait ensuite le Lieutenant dire que les branchements étaient terminés, que Fino était devant le restaurant, et sa voix s'éteignit dans un souffle. Plus de nouvelle d'elle, on était maintenant connectés sur le bébé phoque qui patientait. Celui-ci n'hésita pas à commencer :

« Une deux une deux. Vous me recevez les pédés ?
_ On te reçoit cinq sur cinq.
_ Je veux parler au grand crétin blond. L'est dans les parages ?
_ Je suis ici, Fino.
_ Arrête de tenter de violer mon atmosphère badass, appelle-moi le Destroyer. Dis-moi plutôt... J'ai entendu dire que tu avais un rendez-vous avec la salope de l'Espagne, c'est vrai ?
_ Avec Ophélia, oui.
_ Ça s'est passé comment ?
_ Mal, plutôt, surtout vers la fin. »
J'entendis à l'autre bout un énorme soupir de satisfaction.
« Merci beaucoup, Ed. Ça me fait plaisir d'entendre ça. Je me sens plus à l'aise quand y a des ratés autour de moi. » J’avisai le mur à l’autre bout de la salle et essayai de trouver une trajectoire suffisante pour prendre la radio et la balancer sans qu’elle ne se casse. Mission impossible. Je décidai de ne pas m’aventurer en terrain dangereux et je partis sous les ricanements lents et acides de Fino devant mon mutisme.

__

« FINOOOOOO !
_ NE ME TOUCHE PAS !!! DEGAGE !!! »


Cinq minutes plus tard, après de nombreuses tentatives d’esquive au succès relatif, Lady Kushin et Fino se retrouvaient dans un large ascenseur doré où se promenaient çà et là les quatre figures de carte. Il y avait tout un monde entre les deux personnages, même s’ils étaient immobiles. La première contenait avec peine ses tremblements d’excitation, et le second essayait de devenir tellement palpable par son immobilisme qu’on aurait cru qu’il souhaitait traverser le plancher de la cabine. Ils arrivèrent à l’étage de la restauration, et un serveur les accueillit d’une courbette horizontale.

« Madame. Bienvenue dans notre humble rest…
_ Heurm »
, lâcha Fino en restant tout à fait immobile. Le serveur toujours plié en deux fit mine de tousser.
« Madame. Monsieur. Bienvenue dans notre humble rest…
_ Dès que t’auras fini d’inviter tous les gays dans ton cul, tu pourras nous installer sur une table de deux.
_ Très bien, monsieur.
_ Fino, j’adore ton autorité.
_ T’as vu, un peu ? »


__

Pendant ce temps, très loin de là…
« Il a vraiment dit ‘t’as vu, un peu ?’. On drague personne avec ça.
_ Ed, tu pourrais te taire, s’il te plaît ? »


__

Fino fut légèrement perturbé par le grésillement dans son oreille et réussit à ne pas insulter fissa le grand blond. Le serveur les installa tous les deux à une petite table ronde au tissu jaune imitant la couleur de l’or, près d’une immense baie vitrée. Difficile de faire plus capitaliste que ça. La salle était néanmoins très spacieuse, et tournait sur un axe central qu’était la cage d’ascenseur ainsi que les cuisines. Fino se dépêcha de faire le lien avec un énorme donuts avant de se plaindre mentalement de toute cette exubérance factice. Il n’y avait que des tables de deux dans le coin, des petites tables similaires à la leur, mais toutes étaient assez espacées pour que personne ne puisse les entendre. Dehors, on avait une vue splendide sur les casinos lumineux de l’autre côté de la rue, et on pouvait voir des centaines et des centaines de Rêveurs et de Créatures des Rêves qui se baladaient dans les routes joyeusement éclairées.

Un serveur leur donna la carte des menus qui était ridiculement trop grande, et Fino se dépêcha d’ordonner d’une voix blasée un format de poche. On le lui apporta dans quinze secondes. C’était sûr, il détestait ce restaurant. Même s’il était le maître du monde et qu’il avait envie de montrer qu’il ne dinait pas à chaque kebab du coin, il n’irait pas ici. Si tu n’étais pas friqué, les serveurs avec leur sourire d’hypocrite poli seraient les premiers à te poignarder dans le dos en se persuadant qu’ils éliminaient la pauvreté. La seule et unique chose que Fino appréciait, ce fut la très haute chaise qu’ils lui dégottèrent pour qu’il se retrouve pile en face de l’assiette. Tandis qu’il parcourait tous les plats dont le nom ne lui disait absolument rien (cinq mots minimum qui ne devaient parler qu’aux chefs les plus aguerris ; cinq mots et cinq chiffres, aussi), et il abandonna quand il découvrit une « Maestria de sautés dans un nid de farandoles marinées recouvert d’une bruine d’épice et d’un soupçon de fumée ». La photo qu’il avait à-côté ne ressemblait absolument à rien, sinon un flanc pâle qui aurait tenté de se maquiller. Il se concentra sur la carte des vins venus de territoires réputés comme le Royaume des Fruits ou Delirium City.

Dès que le serveur s'approcha avec un petit carnet qui semblait vierge, Lady Kushin demanda un plat exotique au nom si sophistiqué qu'on s'attendait à ce qu'il tienne dans un dé à coudre. Typique des restaurants ultra chics : on prenait plus de temps à prononcer le nom du plat qu'à le manger. Comme Fino se refusait à manger un plat qu'il était obligé d'apprendre par cœur comme un récital de poésie, il décida encore une fois de céder libre court à ses pulsions, et de balancer très sèchement sans regarder le garçon :

« Je veux un Kinder Pengui.
_ Il n'y a, malheureusement monsieur, pas de Kinder Pengui à la carte.
_ Et malheureusement pas d'addition pour vous à la fin, non plus. Qui peut le plus peut le moins. Je vous demande pas non plus de me faire de la farce, je veux juste un Kinder Pengui.
_ Puis-je peut-être vous apporter un délice chocolaté nappé dans un mystère caramélisé à la manière du Royaume de la Gastronomie ? Ou bien vous orienter sur un fondant coco entre deux...
_ T'arrête de te foutre de ma gueule, tu m'apportes un putain de Kinder Pengui que tu pourras me facturer au montant de tes deux dessers de pédés, et tu dégages, et surtout, t'oublies pas de nous ramener votre meilleure bouteille de vin rouge.
_ Très bien, Monsieur. »
Une veine palpita au front du serveur mais il y en avait dix de plus qui martelaient la tête de Fino et il réussit à se calmer en imaginant une façon particulièrement horrible de l’émasculer sans qu’il ne fasse de bruit. Lady Kushin lui fit un immense sourire pour lui faire comprendre qu'elle appréciait son autorité. Fino se sentit obligé de continuer :
« Ils sont cons ici. Ils ont des délices de tropique sorti de leur cul, et ils sont infoutus de vous passer du chocolat.
_ Fino, tu dépasses toutes mes attentes. Tu es un vrai méchant.
_ Je sais juste ce que je veux.
_ D'ailleurs, du vin rouge ? Pas du champagne ?
_ Beaucoup moins diabolique, le champagne.
_ Sinon, j'adooore ton cache-œil.
_ C'est vrai ? »
Première phrase intelligente qui sortait de la bouche de la baronne simili-asiatique. Ça, ça plaisait à Fino. Mais il se rabroua d'une claque mentale et il ne perdit pas de vue son objectif principal. Déjà, assurer le terrain : « Je suis contente que tu l'aies vu avant que le MMM ne vienne me tuer. Ou me kidnapper.
_ Pourquoi ferait-il ça ?
_ Je sais pas. Il adore ça, et je suis un peu son ennemi principal. J'ai juste ressuscité le SMB à moi tout seul. Et je suis à peu près sûr qu'il va débarquer dans quelques minutes.
_ Je trouve ça insultant, Fino. Je suis ici incognito.
_ Les têtes du MMM peuvent vaquer à leurs occupations pendant la préparation du plan ?
_ Bien sûr que oui. Nous ne sommes pas enfermés dans notre base en attendant le jour J. Il faut aussi savoir s'amuser.
_ Et tu es sûre qu'il ne te fait pas suivre ou mettre sur écoute tes conversations ? Il a l'air du genre à sombrer dans la paranoïa quand les nuages sont plus à leur place. »
Lady Kushin lui sortit un petit sourire. Dur de savoir s'il était mignon, ou cruel.
« J'en suis persuadée. Mais mes hommes quadrillent les alentours, et j'ai pris un bain avant de venir, ainsi que changé tous mes vêtements. Je ne prendrais pas le risque qu'il te fasse du mal à cause de moi, alors que ton courage a su surpasser les deux camps qui nous opposent. Tout ça pour me voir.
_ Ouais ouais, le courage est une autre de mes innombrables qualités.
_ C'est tout naturel que je n'ose pas t'espionner. Ça serait honteux et inhumain de porter des micros pour un rendez-vous intime, n'est-ce pas ? »


Fino fut persuadé d'avoir entendu un raclement de toux dans son micro. Ils étaient contents, cette bande d'idiots, très loin de là, cachés dans sa cave à lui. Il ne culpabilisa pas quand il dit que ça serait effectivement inhumain. Et pensa que c’était vraiment dommage qu’il ne fut pas humain. Il laissa la discussion couler le temps que le serveur arrive et que Lady Kushin soit persuadée d'être dans un rendez-vous, et non dans un interrogatoire déguisé avec des paillettes. Il fallait cependant avouer qu'il la laissait parler la bouche en cœur tandis que lui acquiesçait et lâchait quelques fois des simples mots comme des ponctuations, l'invitant à continuer sans se rendre compte qu'elle était en plein dans un monologue dont le seul représentant du public était en train d'imaginer les cent façons de la faire taire avec un couteau et du citron. Leur plat arrivait enfin, et Fino ne fut absolument pas surpris quand l'assiette de la dame ne disposait que d'une sorte de petit pâté crémeux avec une couronne de salades. La sienne par contre, était proprement ridicule. Ils avaient placé un Kinder Pengui sorti de son emballage en diagonale, y avaient déposé quatre noisettes de chantilly et avaient décoré autour avec de la crème anglaise. Le serveur n'était pas peu fier quand il présenta à un client récalcitrant sa commande, en mieux. Le bébé phoque inspecta son plat d'un regard plus que sceptique...

« Vous pouviez juste pas me passer un Kinder Pengui de façon normale ?
_ La décoration de l'assiette ne pourra qu'aiguiser votre appétit.
_ Si je voulais que vous me fassiez un smiley débile avec de la crème, je vous l'aurais demandé ! Vous vous êtes figurés que je bouffais tous les jours du chocolat et que je foutais de la crème dessus ?
_ Peut-être Monsieur voudrait que je lui apporte une assiette plus... épurée ?
_ Ah non non ! J'ai enfin mon plat. J'ai pas supporté madame pendant des plombs pour que vous repartiez avec mon Kinder.
_ C'est une phrase totalement surréaliste »
, entendit-il dire dans son micro (la voix de Connors peut-être), mais le temps qu'il s'en rende compte, il avait déjà hurlé :
« Ta gueule !
_ Voyons Monsieur, je ne permettrai pas un tel abus de langage. »
Merde, fallait qu’il se rattrape fissa.
« Pourriez-vous ôter votre arrière-train de mon champ de vision, s'il vous plait ? C'est mieux demandé comme ça ? Ou faut que je lève le petit doigt comme une duchesse ? » Il allait vraiment les tuer quand il reviendrait.

Le serveur repartit à peine que Fino était déjà en train de remplir son verre d'un vin rouge à la senteur enivrante. Lady Kushin lui fit un regard inquisiteur, et il peina cinq secondes avant de comprendre qu'il aurait fallu la servir d'abord. Il répara son erreur sans réussir à s'excuser. Il n'en avait pas envie. Si elle voulait du vin, qu'elle se serve. Mais Fino réussit au moins à ne pas cracher sa pensée et le dîner put enfin commencer. Il commença premièrement par enlever toute la crème anglaise qu'il y avait dans son assiette, sans oublier de la tartiner sur la nappe. Il mordit à pleines dents dans la friandise, sans se soucier outre mesure des bonnes manières hyperboliques de la femme en-face de lui. Un remake de la Belle et la Bête s’imposait rapidement. Pour ne pas manger trop rapidement, Fino en profita pour remplir sa mission :

« Et t’es sûr que le MMM est pas là, quelque part, à vérifier que tu divulgues aucune information ?
_ Le MMM nous laisse un champ d’action libre total.
_ J’appelle ça se peindre une cible dans le dos.
_ Pourquoi le trahirait-on ?
_ Je sais pas moi… vous aimez pas sa gueule.
_ Il nous a promis tout ce qu’on désirait, et il est homme à tenir ses promesses. »
Elle s’autorisa un moment de réflexion. « C’est vrai que vous devez le voir comme une sorte de dieu. Omnipotent, omniprésent. Quelque part, ce n’est pas faux. Aussi bien informé que Relouland, aussi fort que le Major, aussi dangereux que Rocco, aussi diabolique que toi.
_ Faut pas exagérer non plus.
_ Non, c’est vrai. Mais c’est l’impression qu’il laisse, et sur quelques points, ce n’est pas totalement faux. On peut facilement croire qu’il anticipe tout, qu’il connaît tout sur tout. Mais ce n’est vrai seulement que sur certains points. Tout ce qui concerne son plan.
_ Son plan est parfait ?
_ Plutôt bien préparé, oui, mais vous n’avez encore rien vu de tout ce qu’il est capable de faire avec son rayon et sa base volante. Méfiez-vous de sa machination. Et de sa puissance. Quand je disais qu’il est aussi fort que le Major, c’est une estimation, mais ça ne doit pas être si faux que ça.
_ Et sinon… Voyageur ou Créature des Rêves ? »
Un long silence s’installa entre eux. Lady Kushin soupira :
« Aucune idée.
_ Vous ne savez même pas qui c’est ?
_ Absolument rien.
_ Ses pouvoirs cosmiques phénoménaux, pas d’idée ?
_ Non. Mais ce que je sais, c’est qu’ils sont bien réels. Il a bien créé la faille au Royaume des Chats, il a bien installé la machine psionique dans la tête d’Ed, il a bien téléporté notre gros lézard quand il sentait que les ondes psychiques allaient le toucher au Royaume de la Main Invisible, et il a forcé un super-héros à se fracasser le crâne tout seul comme un grand. Mystère, hein ?
_ Sinon, j’ai une question toute bête pour tout votre clan : ça servait à quoi, les attentats terroristes dans tous les Royaumes ? A créer la panique ?
_ Le MMM reste très flou en ce qui concerne ses attentats. Je crois qu’il voulait juste donner un avant-goût de sa puissance au monde. Ou alors montrer qu’il était sérieux, et pas juste un farceur. Ce qu’on aurait pu croire s’il avait menacé directement tout Dreamland avec un superbe rayon de la mort.
_ Sans compter pour nous rouler dans la farine pour s’approprier facilement votre ‘rechargeur’. »


Fino mordit une nouvelle fois dans sa barre chocolatée tandis que Lady Kushin reprit un bout de son plat. Elle ne lui apprenait pas grand-chose de nouveau, il fallait l’avouer, mais au moins mettait-elle les points sur les i. Le MMM restait un être normal, avec un plan normal, quoiqu’un tout petit peu grandiloquent, et ça, c’était bon à savoir. Mais il fallait plus, bien plus. Fino tenta de lancer un autre hameçon :

« Sinon chérie, est-ce que tu sais si le MMM a une faibless…
_ Fino mon chou, je croyais que nous étions en amoureux. Tu n’as fait ça que pour m’extorquer des informations ? »
Et merde ! Il savait que ça lui pendait au nez ! Il faisait quoi maintenant ? Comme une bande de connards, il entendit le micro dans son oreille crachouiller :
« Dis-lui qu’elle est belle.
_ Dis-lui qu’elle est très bien habillée.
_ Dis-lui que sa compagnie t’est extrêmement agréable.
_ Dis-lui qu’elle est totalement superficielle…
_ Générale, pourriez-vous ne pas interférer s’il vous plaît ? »
Fino se fit fureur pour ne pas reproduire la même erreur qu’avec le serveur. Il hacha ses mots, très peu à l’aise :
« Tu es très belle, tu es très bien habillée, et ta compagnie m’est très agréable. Et tu es superf… super.
_ C’est tout ? »
Fino retint son crachat et une flopée de jurons. Il pensait mentalement que jamais il n’avait témoigné d’autant de gratitude pour quelqu’un, et il pensait à un seul terme, pas aux trois. Connors lui conseilla de la flatter, et Fino préféra suivre ce conseil plutôt qu’un autre.
« Lady Kushin, j’ai vécu extrêmement longtemps… » Il entendit les rires de Ed qui devait être le seul à savoir qu’il avait cinq ans. « … et tu es la première femme que j’invite à manger au restaurant. Je n’en reviens pas moi-même.
_ Mais pourquoi moi et pas les autres femmes ? »
, l’interrogea-t-elle d’un ton faussement innocent avec un sourire espiègle. Fino jura que les femmes étaient vraiment toutes des grosses putes égocentriques et qu’elles devraient être rayées de la surface de Dreamland.
« Parce que tu es belle, je te l’ai déjà dit.
_ Oui, et ?
_ Ah ! Parce que tu es une criminelle en puissance ! Une vraie connasse à la tête d’un gang de tueurs réputés.
_ C’est vrai.
_ Voilà, j’aime ce genre de filles.
_ Tu m’as juste invité à un rendez-vous parce que je suis une criminelle jolie ?
_ Heurm… heurm… Je reviens. Je vais aux chiottes. »


__

« JE LUI REPONDS QUOI, A CETTE CONNASSE ??!! QU’EST-CE QU’ELLE ME BROUTE, LA ??!!
_ Okay, Fino, on se calme, on se calme…
_ TA GUEULE, ED !!! VU COMMENT OPHELIA T’A ENVOYE FOUTRE, J’AI PAS ENVIE DE TES CONSEILS !!! IL EST OU, LE PUTAIN DE LUXE ??!! CONNOOOOOORS !!!
_ Fino, tout va bien se passer. Si tu hurles, tu vas te faire virer.
_ JE ! FAIS ! CE ! QUE ! JE ! VEUX !!!
_ Okay, je me tais. Parle-moi quand t’auras baissé les décibels. »


La radio arrêta de cracher les hurlements de Fino. Tout le monde à part moi, Dark Angel 42 et la Générale Panda étaient en train de se concerter pour trouver la meilleure approche possible. On pouvait le résumer de façon très bête, mais si Fino ne la séduisait pas assez pour qu’elle doute de ses véritables intentions, on n’aurait aucune autre information. Connors finit par dire au bébé phoque :

« C’est simple : ce qu’elle veut, c’est que tu la mettes sur un piédestal, que tu lui expliques pourquoi elle, et personne d’autre.
_ Je viens de le faire.
_ C’était trop objectif. Essaie plutôt de traduire tes sentiments amoureux pour elle.
_ J’en ai pas.
_ Invente-les alors. Use de métaphores. Elle doit se sentir aimée par toi, profondément.
_ Si vous m’aviez laissé ma carabine, elle se serait sentie jusqu’aux intestins. »


__

« Excuse-moi. Oui bon. Où en étions-nous ?
_ Que j’étais ta criminelle.
_ Ah oui, ce truc. »
Il se racla la gorge et prit la voix la plus poétique qu’il puisse clamer : « Lady Kushin, tu es pour moi la lame ensanglantée pour le fourreau que je suis. » Un garçon qui passait près d’eux accéléra soudain l’allure. Lady, elle, élargit son sourire, peut-être plus touchée par l’essai branlant de Fino que véritablement attendrie par la comparaison.
« Tu es si gracieuse que tes mouvements m'enrhument, comme un courant d'air. » Cette fois-ci, il en était sûr : il y avait au moins deux connards qui s'étaient frappés le front de l'autre côté des ondes. Cette histoire commençait à l'échauffer sérieusement, et madame en face ne faisait aucun signe qui disait qu'elle en avait eu assez et que maintenant, elle allait tout lui dire sur le MMM. Il n'avait rien plus poétique sous le coude malheureusement, et il se dépêcha de sortir une autre phrase d’un ton passablement énervé :
« Pour moi, tu es plus appétissante... qu'un Kinder Pengui... » Là, le fou-rire qui lui vrillait les oreilles, c'était Ed. Obligatoirement. La nuit prochaine, il deviendrait cul-de-jatte. Et cette connasse qui continuait à lui sourire, attendant d'autres phrases meilleures, plus touchantes. Fino essaya de son mieux, mais il ne trouvait rien de véritablement charmant à dire, et s'il tentait encore une fois de sortir une réplique de film à l’eau-de-rose, il pouvait parfaitement se remettre à vomir.
« Tu es un canon de beauté, je te dis ça et pourtant, j'adore les armes. » Tout le monde se mit à rire. Pendant cinq secondes, Fino crut qu'il allait arracher le micro de son oreille et le noyer dans les chiottes, et il beuglerait encore plus fort. Non, non, il devait se calmer. Il sentait qu'il était sur la bonne voie.
« Je te prendrai la... » Oh, et puis allez-tous vous faire foutre, hurla-t-il dans sa tête. Il avait trouvé un bien meilleur plan. Il se saisit de son verre de vin rempli et en but une petite partie : « Ça ne m'amuse plus de jouer avec toi, Lady. Je suis vraiment désolé. Te faire la cour alors que nous sommes dans des clans opposés...
_ Fino ? Il se passe quoi ?
_ Aaah, Lady, je souffre de ne pouvoir répondre à tes sentiments. Tu es folle amoureuse de moi, je le vois bien. »
Et accessoirement, elle le lui avait dit. « Et j'aimerais répondre à ton amour, et je joue au phoque de bon aloi. Mais il m'est impossible de t’aimer. Une partie de moi s'y refuse et je n'arrive pas à la faire plier.
_ Mais pourquoi ?
_ Car tu es une ennemie. Et s'il se trouve que tu dois me tuer, ou l'inverse, sache que… j'appuierai sur la détente... »
Et merde, son subconscient était véritablement une pute. « ... enfin, que j'appuierai sur la détente, mais sans vous toucher. Peut-être sur mes alliés. Et mes serviteurs me font confiance.
_ Mais...
_ Je n'ai pas envie que notre relation aboutisse à une impasse, Lady Kushin. Je serais certainement transi d'amour si j'écoutais mes sentiments, mais ma tête, diable, est une terrible dominatrice.
_ Oh, je ne savais pas que tu éprouvais de tels sentiments.
_ Sommes-nous obligés d'être des amants maudits, Lady ? Hein, je vous le demande. Vaut-il mieux pour nous qu'on se batte, ou qu'on s'aime ? Je n'arrive plus à dormir depuis que je sais que nous sommes dans des camps opposés. »


Maintenant, des violons étaient en train de jouer au-dessus de leur tête. Fino demanda aux musiciens de dégager fissa avant que leur instrument à corde devienne un instrument à vent alimenté par leur cul. Le silence redevint calme, et le bébé phoque regarda attentivement la tête de sa « chérie ». Lady Kushin en était toute retournée, presque blanche, sans savoir quoi faire, devant le terrible dilemme qu'animait le cœur de son bien-aimé. Le bien-aimé en question faisait tourner son vin dans son verre en jetant au plafond des regards interrogateurs. Au Royaume des Deux Déesses, tout le monde se la fermait, là. Il les avait tous mouchés. Il en avait fini avec les galanteries stupides à la Lady, et avec un peu de chance, il allait décrocher le jackpot dans moins de dix secondes. Car il pouvait voir sur son visage l'idée en elle germer. Allez, crache le morceau...

« Fino... tu penses que si on était dans le même camp...
_ Alors je n'aurais plus à réfléchir, c'est certain. Mais j'ai peur de ce que tu vas me demander... »
Mais si, crache-la, ton idée !
« Peut-être que je pourrais... vous aider ?
_ Ah non ! Je refuse que tu prennes autant de risques à cause de moi.
_ Je n'existe pas sans toi.
_ Jamais je ne pourrais ! »
Ahaha, elle était vraiment conne. Fino se félicita avec une autre gorgée de vin.
« Fino, j'aimerais te rejoindre. S’il le faut ! Vous aider à combattre le MMM.
_ Trop dangereux ! Il le saura, il doit déjà le savoir.
_ Il s'informe juste sur les décisions des différents Royaumes. Mais c'est strictement impossible qu'il sache, pour nous. Puis, tout le monde est en danger de toute manière.
_ Je refuse.
_ Je ne suis pas une faible femme, Fino ! Ma décision est prise ! »
Jackpot. On ne pouvait même plus appeler ça "mener quelqu'un par le bout du nez" ; disons plutôt qu'il l'avait enfermée dans une cage de plusieurs tonnes et qu'il l'avait foutue sur un énorme train long de quarante wagons. S'il avait su que les femmes amoureuses étaient aussi facilement manipulables, il se serait transformé en Don Juan plus tôt.
« Nous sommes alliés ? », conclut Fino en approchant son verre de celui de la dame (d'un centimètre seulement, il avait de petites papattes).
« Nous sommes alliés. », répondit-elle, excitée à l’idée de se fiancer avec son charmant phoque Et juste après que leur deux verre aient tintés l'un contre l'autre, le bébé phoque entendit dans son oreillette :
« Et merde ! Dégage !
_ Putain, fallait que ça arrive maintenant.
_ Dégage, où va y avoir des morts ! »
Là, la situation devenait à peu près incompréhensible. Fino fut pris de panique mais conserva tout de même une sorte de sang-froid. Dès qu'ils avaient conclu l'alliance, le MMM avait-il décidé d'intervenir ?
« Je reviens, Lady... Je vais encore aller aux toilettes. »

La situation devenait réellement dangereuse, là, et c'est pour ça que Fino accéléra l'allure à travers l'établissement. Tandis qu'il s'approchait en haletant près de l'ascenseur, il aboya le plus discrètement possible :

« Je veux un rapport de suite ! Il se passe quoi ? Il va attaquer comment ?
_ Hein ? Ah non, Fino, ne t'inquiète pas. Y a juste Ed qui refait une de ses crises psychiques, ça lui était pas arrivé depuis deux jours. Il est sorti tout seul comme un grand, il devrait revenir dans moins de cinq minutes.
_ QUOI ??!! VOUS ETIEZ OBLIGES DE GUEULER DANS LE MICRO COMME DES ABRUTIS ??!!
_ Ce n'est pas comme si on avait un visuel sur toi. Le MMM pourrait incendier Kazinopolis qu'on ne le saurait pas. »


Fino fut peut-être la première fois de sa vie en colère contre lui-même : il avait totalement oublié que le temps du vrai SMB était révolu, où cinq caméras camouflées dans les plantes vertes et les vestes des serveurs auraient filmés toute la scène. Là, il était un peu seul contre le monde. Il rentra tout de même dans les toilettes pour faire bonne impression, et s'il n'avait pas peur d'être viré du restaurant à coups de pieds au cul, il aurait continué à hurler très fort. Il attendit deux minutes avant de repartir, et il rejoignit Lady Kushin qui l'attendait éperdument. Dès qu'il disait une connerie, tout le monde se foutait de sa gueule, mais dès qu'il réussissait à se faire une alliée, les gens sifflotaient en mirant leurs ongles. Des fois, il avait vraiment l'impression que tout ça était une putain de mascarade pour lui péter les couilles. Il reprit une bouchée de son assiette, et faillit parler à la dame du MMM et de ses plans. Il se retint, de peur qu'elle lui fasse une scène de nombrilisme typiquement féminin. Gnia gnia, le MMM, gnia gnia, mes vêtements. Bon, très bien, il fallait juste la prendre du bon côté :

« Je suis vraiment désolé, mais il faut qu'on revienne au MMM. Je sais que nous avons des affaires plus urgentes et plus importantes, comme notre avenir, mais je reste inquiet. Plus vite on sera au clair, moins on sera en danger.
_ Si tu le dis, mon chéri.
_ Ne m'appelle pas mon chéri ! »
Elle lui tira une petite tête scandalisée. On se calme, Fino... facilement manipulable, mais le doigté restait nécessaire. « Si quelqu'un connaissait notre relation, il pourrait la retourner contre nous.
_ Ah. Tu ne veux prendre aucun risque.
_ Exactement ça, yeah, bingo. Bon, le MMM a-t-il une faiblesse ?
_ Une faiblesse ?
_ Je sais pas moi, de la kryptonite, une connerie du style. Au cas si on se retrouve contre lui, on puisse le descendre.
_ Je ne crois pas, je n'en ai jamais vu...
_ N'importe quoi, un simple détail, une allusion à un truc. »
Elle se perdit dans ses réflexions une bonne dizaine de secondes.
« Je l'ai vu fatigué un moment. Ça devait être après l'épisode du Royaume de la Main Invisible et du Royaume des Chats.
_ Fatigué ?
_ Épuisé, plutôt. »


La même pensée devait parcourir tous les idiots qui écoutaient : c'était mieux que rien, voire beaucoup mieux que rien. Peut-être même suffisant. Fino le savait depuis longtemps : quand un adversaire ne pouvait pas être blessé, alors on l'épuisait, puis on l'achevait. Mais savoir que la quantité de magie que pouvait produire le MMM tirait directement sur son énergie et que celle-ci avait une limite, c'était plus que bienvenu. En attente d'autres faiblesses, on pouvait jouer là-dessus. Fino pensa rapidement à tout ce qu'avait produit le MMM cette nuit-là : création d'une faille gigantesque, téléportation multiple, contrôle des éléments, contrôle du son... Ça ne serait pas évident à gérer du tout, mais ça avait le mérite de donner une marge de manœuvre. Puisque Lady Kushin ne semblait pas trouver d'autres éléments compromettants sur cette toute-puissance, le phoque décida d’embrayer avec du chocolat dans la bouche :

« Tu n'as pas d'autres informations sur lui ?
_ Si, j'en ai une. Et de taille. Tu m'avais demandé si c'était un Voyageur ou une Créature des Rêves. Je ne connais pas du tout la réponse, mais j'ai un indice. Il m'avait fait appeler, donc je suis rentré dans son bureau. Ou plutôt, dans sa salle gigantesque qui lui sert de bureau. Il était assis et avait une sorte de journal de bord sur les genoux. Je n'y ai pas prêté attention jusque-là, mais il y avait marqué que l'expérience... je ne m'en souviens plus... l'expérience... CdPdD, voilà, était une réussite.
_ Qwa ?
_ Ça devait être ça... C majuscule, d minuscule, P majuscule, d minuscule, D majuscule.
_ Encore du charabia bordélique de merde. Les méchants diaboliques adooooorent ce genre de conneries. Sinon, y a une série de chiffres qu'on n'arrête pas de voir... Attends, laisse-moi réfléchir... »
Le micro lui souffla la réponse :
« 0917648506421104879556.9.
_Voilà, c’était 0917648506421104879556.9.
_ Tu as une bonne mémoire.
_ Tout est là-dedans »
, lâcha ironiquement Fino en désignant son micro invisible dans un geste qui laissait penser qu’il pointait vers sa tête. Il fut cependant déçu de la réponse de la baronne :
« Absolument aucune idée. Tu es sûr que c’est le MMM qui vous a parlé de ça ? » Fino allait répondre qu’évidemment, mais il se ravisa très vite. Non, maintenant qu’on y pensait, il n’y avait aucune preuve que c’était lui qui avait inscrit magiquement le numéro sur le mur du palais du Royaume. Il n’y avait qu’Ed qui l’avait vu, et ça remontait à avant qu’on lui foute une machine psychique dans la caboche. Rien là-dessus, mais faudrait y réfléchir. Fino enchaîna sur une autre question, plus personnelle cette fois-ci :
« Vous avez détruit le Royaume Pôle Nord. Mais où sont les habitants ?
_ Dans nos prisons.
_ Et vous comptez en faire quoi ?
_ Alors ça, Fino… »
et elle avança son corps avec un sourire triomphal mais modeste, « … c’est un petit secret.
_ Je croyais que nous étions amis… euh, que nous serions amants, ou peu s’y approchant.
_ C’est précisément pour cette raison. Je ne voudrais pas te gâcher la surprise. »


Fino trouvait ça extrêmement inquiétant, mais il ne savait pas pourquoi. On pouvait facilement croire que toute une partie de leur plan lui était personnellement destinée, mais il ne comprenait pas le rôle que les habitants de sa bourgade d’enfance pourrie allaient jouer. Lady Kushin se rassied normalement et piqua dans son maigre plat une autre bouchée. Il arrêta de se morfondre et parla avec la dame pendant une bonne dizaine de minutes avant de comprendre qu’il tournait en rond et qu’il n’aurait pas plus d’infos. Le MMM avait une culture du secret qu’il prenait extrêmement au sérieux. Le phoque aurait adoré se foutre de sa gueule et le traiter de pleutre, mais ça aurait été extrêmement hypocrite : s’il avait été aussi ouvert que Al Super Gay ou BHL, la trahison de Lady Kushin aurait ruiné tout son plan. Mais maintenant, il se retrouvait seulement avec des miettes d’information à peine mangeables. Précaution excessive, ou bien avait-il vu le coup venir ? Une de ses taupes avait sapé le SMB, il n’avait peut-être pas envie qu’on lui retourne la pareille.

Quand le serveur s’approcha d’eux, constatant leurs assiettes terminées, il leur proposa un dessert, et Fino se dépêcha de commander un autre Kinder Pengui. Lady Kushin sauta son tour et remplit son verre de vin. Le phoque sentait que la discussion s’était arrêtée, mais il ne voyait pas comment rebondir. Bah, de toute façon, il s’en foutait. Elle avait cracha sa valda, il voyait pas pourquoi il devrait encore se la coltiner. A moins qu’elle n’embraye sur un autre sujet de discussion pourri.

« Tu es un célibataire endurci, Fino. Tu penses quoi des relations stables ? Des femmes ? »

Ça manquait pas, tiens. C’était véritablement une putain de chieuse. Et il devait sortir un énorme mensonge, car toutes les réponses à sa question ne la satisferaient vraiment pas. Il pouvait lui dire que les femmes étaient des connes, et qu’une relation stable revenait à du sadomasochisme, mais qu’il pouvait comprendre le besoin de se marier : une esclave à temps complet, qu’on ne payait pas, sinon en supportant ses bavardages incessants ou en baisant. Il ne savait pas pourquoi, mais ça ne ferait pas extrêmement plaisir à Lady s’il lui sortait ça. Il sentit encore une fois les voix de son microphone se déchaîner pour lui sortir une bonne réponse, et il ne pouvait s’empêcher de les imaginer comme des traders fous furieux devant une action qui devait décoller.

« Et bien… euh… Les femmes sont semblables aux hommes… » Les deux étaient des victimes de Fino, sans distinction. Une semi-vérité. « Sans les femmes, les hommes ne seraient rien… » Difficile de concevoir un monde où les hommes ne pouvaient pas frapper plus faibles que ça pour se défendre. « Et je pense que les… les relations stables… sont faites pour durer. » Il lui sortit une sorte de sourire pas assuré.
« Monsieur Razowski ?
_ AAAAAH ! »
Oh non, là, c’était la goutte d’eau qui faisait déborder le vase. Comment avaient-ils osé la laisser s’approcher du micro. La voix de Germaine, transvasée dans un micro, donnait l’impression de sortir d’outre-tombe, un effet indésirable dans la situation actuelle. Lady Kushin le regardait d’un œil interrogateur. Fino tenta de corriger le tir :
« TCChhhaaaaa », en imitant un éternuement.
« A vos souhaits, monsieur Razowski. Excusez-moi de vous déranger en plein rendez-vous professionnel, mais il semble que vous ayez besoin d’une experte en la matière. » Fino avait surtout besoin d’une femme, mais il se tut. Il avait l’impression de vivre un truc pourri où il payait pour ce qu’il faisait subir aux autres. « Pour savoir si elle pense sincèrement à vous, demandez-lui son RIB, sa carte d’identité ainsi que sa facture d’électricité, puis enchaînez sur son contrat de location, son certificat de naissance, un document rempli que je pourrais vous transmettre dans les plus brefs délais, soit huit mois, ainsi que son arbre généalogique validé par au moins trois Royaumes. Enfin, nous pourrons rentrer dans le principal, c’est-à-dire ces trente dernières fiches de paie avec ses impositions et ses factures d’impôt, puis on continue… » C’était impossible de la faire taire, et Lady Kushin qui lui parlait en même temps du nombre de gamins à avoir, et lui qui ne suivait pas. Il fallait trouver une solution très vite. Fino trouva un serveur à trois mètres, et il lui beugla :
« Vous pourriez pas dégager d’ici ? Vous polluez mon espace vital. Merci, baltringue ! » Le serveur fut outré, mais Fino voulait juste que Germaine le prenne pour elle, ce qui fut un succès :
« Très bien, monsieur Razoswki, si vous pensez que vous pouvez lier une relation conjugale sans vous aider de l’administration, libre à vous, mais ne venez pas geindre à l’avenir.
_ Sinon, Fino, tu les appellerais comment, nos premiers enfants ? Si c’est un garçon ?
_ Quoi ? »
Oh putain de merde, si seulement il était assez grand pour pouvoir la baffer et en terminer avec cette histoire. Il tenta de trouver un nom :
« Maintenant que vous le dîtes, pourquoi pas… » Mais Germaine n’avait pas dit son dernier mot :
« Je vous ai toujours à l’œil, Razoswki…
_ Et bien, je penserai à le nommer…
_ Toujours…
_ Je voulais dire qu’on pourrait…
_ Toujours…
_ MAIS PUTAIN !!! »


__

Fino avait récolté quelques informations cools, et mon cerveau était déjà en train d’échafauder la suite du plan dressé avant de me coucher. Il y avait une petite question que je me posais sur le MMM, et ça pouvait ouvrir énormément de portes. Mais ça serait difficile à vérifier. En tout cas, il fallait que j’en parle à Fino, mais il risquait de faire un anévrisme en plein dîner. Ça ferait deux mauvaises nouvelles à lui annoncer.

Dark Angel 42 marcha à petits pas vers moi, se dépêcha de me souffler un truc très rapidement pour que personne ne l’entende parler, et repartit aussi sec, rouge comme une tomate. Heureusement que je n’étais pas une fille, il n’aurait jamais osé me regarder. Il avait déjà du mal avec les deux Voyageuses de la Compagnie Panda, et on pouvait remercier le ciel qu’elles étaient des militaires, ce qu’on pouvait facilement considérer comme un troisième sexe. Bon, ça me faisait grincer des dents, mais j’avais maintenant trois mauvaises nouvelles à lui annoncer. Il gueulerait moins si je lui racontais que ses parents allaient le foutre en prison et lui parler pendant deux ans avant de le relâcher. Je m’approchai près de la radio, exigeai le silence autour de moi, déglutis, et parlai :

« Finooooo ? Tu m’entends ? » Pas de réponse, il continuait à parler avec la criminelle. Quel con, comme s’il allait me répondre. « Il faut absolument que je te parle, mais Lady Kushin ne doit pas être en face. C’est important, urgent, et je suis désolé. » Il fallut patienter quelques secondes pour que le phoque décide de laisser la femme ici pour se diriger une nouvelle fois vers les toilettes.
« Tu me fais peur, Ed. Je te gueulerai dessus si tu m’avais pas sauvé de cette brouteuse.
_ Y a personne dans les toilettes ? Tu risques de hurler fort.
_ Vomis alors, je suis prêt.
_ Heurm… »
Priez pour moi. « De un, il faut que tu la ramènes dans notre base. Elle fait maintenant partie du plan. » Un hurlement de Fino, mais qui en était encore au stade du gargouillement très bruyant. Il devait être ravi de savoir qu’il devrait la supporter encore des plombs. « De deux, on n’est pas sûr qu’elle soit sincère avec toi, donc avant de la ramener et de créer un plan sur ces spéculations, il faudrait… que tu l’embrasses… » Là, c’était un véritable hurlement de rage, et je l’entendais prendre la poubelle et la fracasser contre le miroir. Impossible de lui expliquer pourquoi. Je plaçai très rapidement entre deux accès de colère bruyante : « Et enfin, Dark Angel 42 vient de remarquer que les fonds de l’Académie des super-vilains viennent d’être bloqués, et ces EV étaient destinés à payer votre repas. Si elle n’a pas d’EV sur elle, et bien… »

Je fermai la radio pendant une bonne minute en coupant le son. Ça devenait bruyant, grossier, et 42 était en train de pleurer car il était persuadé que le phoque le scalperait lorsqu’il le retrouverait. Je demandais si possible qu’on lui rapporte des mouchoirs, parce que ça faisait légèrement ridicule.

__

« Lady, tu as de l’argent ?
_ Tu es le premier à me donner un surnom. Lady… Je trouve ça tellement mignon.
_ C’est parce que ton nom est vraiment naze, niveau longueur. Tu as de l’EV sur toi ?
_ Bien sûr que non. Tu invites, tu paies.
_ Quel est l’abruti qui accepterait de payer pour la fille ? On est cuits, ma cocotte.
_ Tu n’as pas d’EV ?
_ Service épouvantable. Ils ne le méritent pas.
_ Finôôôô…. Tu es tellement un bandit »
, soupira-t-elle romantiquement.
« Ferme-la. Et suis-moi… On va aux chiottes… »

Avec du papier-toilette, le vin qui restait dans la bouteille et une bougie récupérée sur une table vide, Fino se dépêcha de créer un bon cocktail Molotov, qui explosa cinquante secondes après qu’ils soient sortis des cabinets. Une première équipe vint pour tenter d’éliminer la propagation du feu, mais deux autres cocktails explosèrent une minute après, une dans les mêmes toilettes, cachées derrière la porte, et l’autre dans les WC pour femmes. Tout le monde fut évacué en catastrophe, et une centaine de personnes se retrouvèrent au pied du gratte-ciel, en train d’observer l’incendie naissant. Fino terminait tranquillement son Kinder Pengui tandis que les flammes se reflétaient sur ses yeux. Lady Kushin lui demandait s’il ne fallait pas qu’ils s’en aillent maintenant, et Fino engloutit sa dernière bouchée avant d’approuver.

A trois pâtés de maison, marchant l’un à côté de l’autre, ils furent interrompus par une énorme calèche dorée et rouge qui s’arrêta près d’eux. Lady Kushin dit d’un ton peiné :

« C’est ma voiture… » Bon débarras.
« Faut que tu y ailles, je comprends. Bye alors. A la prochaine. » Elle le regarda avec des yeux de chiot. Putain, mais quelle chiasse.
« Demain, on se retrouve au Royaume des Deux Déesses. Et… » Elle s’était penchée vers lui, avait fermé les yeux et approchait ses lèvres… Il fallait l’embrasser pour savoir si elle était sincère… Quelle connerie. Il se recula pour éviter d’être contaminé. « Et comme mes coéquipiers sont des tapettes incestueuses, ils voudraient certainement savoir si tu n’es pas une agent-double. Tiens, crache sur ma patte, j’en ferais un examen de salive. »
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MessageSujet: Re: Meilleur Méchant Machiavélique Meilleur Méchant Machiavélique - Page 2 EmptyJeu 1 Mai 2014 - 18:41
Chapitre 8 :
Un brin de dramaturgie




Trop gentil… Il avait été trop gentil depuis le début. Le MMM pensait ça alors que son regard admirait le soleil éclater en lumière sur les nuages, derrière la grande baie vitrée de son bureau qui lui assurait un paysage laiteux et bleu parfait toutes les nuits. Plus il y pensait, plus ça le mettait en rage, et plus, au vu de ce sentiment, il trouvait qu’il avait été trop doux. Il réfléchit pendant une demi-heure et décida soudainement de rajouter quelques détails à son plan qui feraient la différence et qui marqueraient Dreamland si fort qu’il effacerait ce sentiment de destruction et de vengeance qui lui comprimaient l’estomac.

  Il partit dans sa citadelle volante rechercher les Deux Dingues afin de leur parler de son nouveau plan, et peu à peu, le sentiment de colère disparut pour ne faire qu’un avec lui, ce qui, étrangement, était une sorte d’apaisement. Il savait qu’il ne dégageait aucune aura, mais il marchait avec tellement d’agressivité que les rares mercenaires qu’il croisait s’écartaient rapidement de peur qu’ils ne perdent la tête s’ils frôlaient le chef de l’alliance. Il arriva rapidement au laboratoire où travaillait le couple de scientifiques, et quand ils le virent, ils se dépêchèrent de cacher de leur corps l’immense tube rempli d’un liquide saumâtre dans lequel ils avaient plongé un des soldats de David. Ils auraient pu tout aussi bien tenter de cacher un éléphant avec le même succès, mais à leur grande surprise, le MMM ne fit aucun commentaire. Jasmine essaya de parler :

« Ce n’est pas ce que vous croyez, il est totalement volontaire. » Les yeux terrifiés et imbibés de sang du soldat prouvaient le contraire, mais le MMM ne lui adressa qu’un vague regard avant de dire : « Dommage pour lui. Vous le rejetterez hors du vaisseau dès que vous en aurez terminé avec lui. »

  Les Deux Dingues étaient scotchés. Jamais le MMM ne les avait autorisés à réaliser des expériences, il l’avait expressément dit avec une clause impliquant une mort lente et à la merci de tous les mercenaires des environs. Mais le dédain avec lequel il avait négligé le soldat devait être aussi fort que le sérieux avec lequel il leur avait parlé de leurs expériences humaines proscrites pour éviter de désagréger l’alliance. Mais ils n’allaient pas s’en plaindre, ah ça non. Ils n’allaient même faire en parler, acceptant cette nouvelle norme avec une rapacité égale. Le MMM leur parla alors d’une nouvelle idée qui avait germé dans sa tête, et ils la trouvèrent odieuses et acceptèrent. Même s’ils ne croyaient pas à son élaboration, mais comme toujours, le MMM dit :

« Je m’occupe pour que ça marche. »

__

  Suite au succès relatif du rendez-vous, on décrocha de la radio pour vaquer à nos occupations, et comme personne n’avait d’occupation, personne ne fit rien. Vive le SMB qui luttait efficacement contre le MMM… Non, il fallait que je leur expose de mon plan, mais d’abord, Liz m’avait invité à venir lui parler. Maintenant que j’y pensais, elle était restée cloîtrée quelque part sans faire un coucou aux autres depuis la nuit dernière. J’en parlais rapidement à Connors, mais celui-ci était infoutu de savoir ce qui la tracassait autant, ou alors, il était très bon acteur. Je n’avais aucune envie qu’elle me parle, car je ne la connaissais pas, et sa rigidité d’esprit m’embêtait plus qu’autre chose. J’avais peur qu’elle dénigre mon commandement, ou pire encore, qu’elle pense qu’il n’y avait plus d’espoir maintenant que Joan était décédé.

  Après demande à une gouvernante, je toquai trois minutes plus tard à l’endroit où Liz se reposait. C’était une salle qu’on avait réservé pour les réfugiés, et qui faisait penser, notamment par la disposition des lits, en deux colonnes sur le sens de la longueur, à une chambre d’hôpital. Liz se trouvait là, et le chignon desserré, jouait avec deux autres enfants à la peau violette et au menton proéminent. Elle ressemblait bien plus à un être humain qu’on ne pouvait le croire, et avec le petit sourire qui ornait son visage, j’avais presque l’impression de me retrouver devant Cartel qui aurait grandi et possédé des traits un plus serrés et rectangulaires. Avec des oreilles qui lui dépassaient de la chevelure. Elle me pointa du menton, et ce fut avec un sourire triste qu’elle laissa les enfants et qu’elle sortit de la pièce. Les deux nains me regardaient comme si j’étais un putain de monstre de kidnappeur de baby-sitter, et je refermais la porte sur leur regard assassin. Je demandais à Liz où elle voulait qu’on parle pour ne pas être dérangé, et ce fut d’un souffle fébrile qu’elle me répondit que loin de tout le monde, c’était le mieux.

  Une paire de portails plus tard, et on se mettait à mon nouvel endroit préféré du château, quand tout se transformait en bordel dans ma tête, quand j’avais besoin de réfléchir et de me poser quelque part : la toiture d’une des tours. La première fois que j’y étais allé, c’était pour échapper Shana avec l’aide de Matt. Le soleil se mettait doucement à tomber, et de couleur orange, agrandissait les ombres en floutant leur contour. La vue était splendide, et Liz s’assied sur le rebord en pierre tandis que je restais debout, une main dans la poche, contemplant les cimes de la forêt environnante. Elle expira (je m’attendais au pire, vu la mélancolie qui la tiraillait) et se jeta à l’eau, presque en se mordant la langue :

« Je ne vais pas y aller par quatre chemins, Ed, donc désolée d'être aussi brusque et de t'avoir caché la vérité aussi longtemps. Je suis la sœur de Garabèone. »

  C'est très bien, ça. Voilà une nouvelle donnée qui me tombait sur le coin de la gueule et qui sortait bien de nulle part comme il le fallait. Mon expérience à Dreamland ne me laissait pas m'appesantir sur le fait qu'elle et Gary en question se ressemblaient autant qu'un stylo et un ours en peluche, et je passais directement aux questions pratiques, en retenant ma colère pour moi :

« Ah ?
_ C'est difficile à comprendre, hein. »
Son regard se porta au loin, et le tableau mélancolique qui se dessinait autour d'elle était facilement perceptible. On en oubliait que les Créatures des Rêves pouvaient avoir des sentiments aussi complexes que nous. Je me raclai la gorge et tentai un ton professionnel :
« Et qui est au courant ?
_ Toi seulement. Et Joan le savait aussi. Et Connors a dû deviner, mais je n’ai jamais osé lui demander…
_ J'imagine, oui... »
Je laissai un petit silence s'installer, et ne perdis pas de vue notre combat : « Et est-ce que ça change quoique ce soit à notre mission ou à son déroulement ? » Là, elle bafouilla et laissait quelques syllabes d'hésitation sortir de sa bouche. Elle était gênée et honteuse, j'avais l'impression d'être son père qui la grondait alors qu'elle n'était encore qu'une petite fille. La Liz que j’avais connu n’était qu’une secrétaire sans cœur, trop précieuse pour aller chercher le café, et pas assez pour être chose qu’un second. Elle croassa quasiment à contrecœur :
« Non... Ça ne change rien. Enfin...
_ Oui ?
_ Il n'est pas méchant. Enfin, il ne l'était pas.
_ Gary ?
_ Il a une haine des Voyageurs, c'est compréhensible.
_ Oui, on est tellement méchant. Je connais...
_ Pour le coup, ce ne sont pas des stéréotypes remâchés. Je peux te raconter notre histoire ? »


J'haussai les épaules et m'assieds à-côté d'elle en signe d'affirmation. Je me demandais si c’était si grave que ça qu’elle était la sœur de Gary, et après réflexions, me dis que c’était une information parfaitement inutile si la connaître ne changeait rien à mes prévisions. Mais tout de même, je sentis un petit pincement au cœur en pensant à une famille, aussi étrange que la leur, qui se retrouvait dans deux camps différents. Je venais de gagner de nouvelles responsabilités en tant que chef, et dieu sait que je n’en avais pas besoin. J’allais arriver à saturation si ça continuait. Elle soupira et déballa son histoire d'une voix bien loin de sa dureté habituelle, presque chevrotante :

« Je suis désolée d’avance si ça ta semble un peu trop dramatique. On vivait dans une tribu enfoncée dans la jungle, vers la quatrième zone, dans le Royaume des Ovidés. On avait à peu près tous la même apparence, silhouette humanoïde, écailles de reptile, capacités spéciales.
_ Tu ne ressembles pas à un lézard. »
S'attendant à ce genre de remarques, elle souleva un pan de sa chemise. Près des côtes, on distinguait effectivement des écailles de couleur chair  tirant sur le verdâtre. Ses écailles ne couvraient pas tout le corps, elles étaient plutôt éparses, comme si elles les perdaient. Et elle les avait certainement perdues. Liz lâcha son  haut et reprit son histoire :
« Nous avons tous quelques capacités qui s’approchent de l’adaptation. Je ne peux pas faire grand-chose personnellement, contrairement à mon frère qui contrôle la taille de son organisme à l'envie, mais je peux au moins décider de comment je suis. Connors m'a aussi aidé à enlever le reste, mais je ne lui ai rien dit de mes origines.
_ Ni de ton arbre généalogique.
_ Evidemment. Je disais donc... Nous étions environ une centaine si je me souviens bien, un petit village. La vie était paisible, paisible comme elle pouvait l'être dans une jungle dangereuse. On vivait de chasse, on traitait avec d'autres tribus, enfin, tout était normal.
_ Vous étiez des pacifistes complets ?
_ On ne peut pas dire ça... »
, fit Liz en serrant les dents, « Mais on ne tuait pas de Voyageurs, ou en tout cas, pas ceux qui nous menaçaient. Non, c'est vrai, Ed, on était belliqueux... Enfin non, pas belliqueux car on ne cherchait pas la guerre mais...
_ Vous avez le sang chaud. »
Elle me jeta un regard désespéré (quoi, qu’est-ce que j’avais dit ?) avant de reprendre :
« On peut dire ça, oui. Enclin à la violence. Ce que je veux te dire avant tout, c’est qu’on était tranquilles, et on laissait les autres relativement tranquilles. Si quelqu’un rentrait sur nos terres, on ne le dévorait pas sans le prévenir d’abord.
_ Délicat de votre part. »
Imaginer mon interlocutrice manger des Voyageurs était aussi ridicule que terrifiant. Elle me répondit avec un sourire :
« Je ne mangeais pas personnellement les Voyageurs. Je n’en avais pas le droit. Seul le chasseur a le droit de manger sa proie. Et ça restait rare.
_ Tu ne combattais pas ?
_ Non. J’écrivais. C’est une fonction importante dans la tribu. Ça faisait de moi une prêtresse, car ceux qui écrivent, écrivent avant tout pour les défunts. Les défunts sont nos dieux.
_ Et Gary, il avait quel rôle ?
_ Garabeòne… »
, corrigea-t-elle non sans froideur, « … était l’Apragal, le Grand Crocodile. C’est le titre du meilleur guerrier de la tribu. Ça ne faisait pas de lui le chef, mais c’est au moins aussi honorifique. Mais je reviens à ce que je veux te raconter. Il y a six ans environ, des Voyageurs sont apparus sur le territoire, et ils étaient trois. Je ne sais pas s’ils étaient vraiment doués ou pas, même si arriver jusqu’à nous est déjà une bonne épreuve. Ils voulaient défier l’Apragal. Mon frère a refusé, car il n’aimait pas se combattre pour la seule raison que d’autres le désiraient. Ils ont insisté, mais il a décliné leur offre à chaque fois. Quand ils sont revenus la nuit prochaine, ils ont tenté d’incendier notre ville pour le forcer à se battre. C’était une grave erreur : tous ceux qui allumaient le feu chez nous devenaient des ennemis mortels. Garabeòne est allé les affronter et…
_ Il a perdu ?
_ Bien pire, malheureusement, il a gagné. Et ils ont péri dans l’affrontement. »
Elle reprit sa respiration pour passer à la suite de l’histoire : « On a réussi à éteindre l’incendie sans trop de difficulté. Mais le lendemain, cinquante Voyageurs sont arrivés pour se venger. Le trio faisait partie d’une bande bien connue, les Heavy Climb.
_ Jamais entendu parler.
_ Ils ne sont pas extrêmement actifs aujourd’hui, leur groupe a énormément perdu de troupes cette nuit-là. Mais des recherches que j’ai faites sur eux, j’ai su qu’ils n’étaient pas foncièrement méchants. Peut-être pas la crème des justiciers, mais personne n’avait eu à se plaindre d’eux. En tout cas, ils ont débarqué en masse et se sont mis à détruire le village. Et à tuer tout le monde. Encore une fois, il y eut un incendie, et qui ravagea toute notre tribu. Il y eut des combats terribles, et extrêmement violents. Les deux partis étaient fous furieux. Ça a dégénéré, Ed, comme tu ne peux pas l’imaginer. J’ai été mise à l’abri en première, afin que je puisse parler à tous ceux qui périraient dans la bataille. Ce fut ça qui m’a sauvé la vie, car les autres fuyards n’eurent aucune chance, eux. Et je suis partie très loin, comme une idiote, espérant que tout se rétablisse. Je suis revenue le lendemain, et j’ai compris que nous avions perdu. La jungle sur des hectares était carbonisée, notre village était en cendres, et quand je marchais, il n’y avait que des cadavres. Que ça. Pas un seul survivant. J’ai mis un nom à toutes les personnes de ma tribu, je les ai toutes retrouvées. Sauf Garabeòne. A ce que j’avais compris des traces, il avait réussi à lui tout seul à repousser les derniers Voyageurs encore survivants, avant de s’enfuir ans la forêt, blessé. Je ne l’ai plus jamais revu depuis. Et bien sûr, le DreamMag nous a fait passer pour des monstres reptiliens et sanguinaires que des Voyageurs courageux avaient éradiqués. De peur qu’on ne m’abatte comme une ennemie des Voyageurs si je disais d’où je venais, j’ai tenté de changer, physiquement parlant. »


  Là, je ne disais plus rien, mais alors plus rien du tout. Je contemplai l’horizon, et je me sentais déprimé. Ce genre d’histoires, ça ne m’étonnait pas du tout qu’elles existent, et en quantités, je pariais. Presque autant que des villages de monstre éradiqués avec raison, certainement. Je ne savais plus quoi dire à Liz maintenant. Pourquoi je me sentais coupable ? Pas vraiment comme si j’appartenais à la « caste » des Voyageurs, mais comme si… rah, je sais pas. J’étais certainement aussi irresponsable que n’importe lequel des membres des Heavy Climb, et un quiproquo et la mort d’un des Private Jokes m’aurait certainement fait commettre l’irréparable.. Je prononçai un (si) inutile :

« Désolé.
_ Ce n’est pas de ta faute.
_ Je savais pas.
_ Y a des drames qui se jouent partout, Ed, mais il y a certainement encore plus de bonheurs qui naissent.
_ Comment t’as pu ne pas détester les Voyageurs ? Parce que Gary fait tout ça par vengeance, c’est clair.
_ Evidemment qu’il s’est mis à haïr tous les gens comme vous. Il ne peut même pas demander justice en plus, il est considéré comme l’ennemi. Je comprends parfaitement pourquoi il fait ça. En ce qui me concerne… »
Elle prit une autre inspiration, comme si elle hésitait encore à tout me dévoiler : « Au bout de cinq jours après le massacre, j’ai failli mourir. De faim, de soif, d’épuisement, j’étais blessée, j’étais perdue. Je me suis écroulée, pas loin de la lisière de la jungle, et j’ai cru que c’était terminé. Et je m’en fichais totalement, je me disais même que c’était tant mieux. Un génocide pareil, on ne peut pas le digérer en cinq jours. Ni même en mille, ou cent mille. Alors, j’étais sur le sol, et je n’avais plus de force. Puis un Voyageur est venu me sauver.
_ L’ironie est parfois cruelle.
_ D’autant plus que ce n’était pas un Voyageur très doué, mais pas doué du tout. Il m’a redonné toutes mes forces, mais il a tellement tiré sur la corde que son pouvoir a disparu, totalement aspiré.
_ Je ne savais pas que c’était possible…
_ Je crois que son Seigneur ne l’aimait pas beaucoup non plus, et il a dû lui jouer un sale tour, rendant permanent un simple état qui n’aurait dû rester que le temps d’une nuit. Il a quitté officiellement son Seigneur, et j’ai fait route avec lui dans Dreamland.
_ Et c’était… ?
_ A ton avis ?
_ Ah… »
Joan, sacré mère Térésa. Liz raconta brièvement ce qu’il était advenu d’eux par la suite, et qu’ils avaient décidé de rester à Hollywood Dream Boulevard. Elle se tut à ce moment-là, ne souhaitant pas me raconter toute leur vie. Je voulus tout de même poser une dernière question :
« Vous n’avez pas de dieux à proprement parler si j’ai bien compris ? Ton frère a parlé de… Je ne sais plus qui.
_ Mylia… Oui, c’est vrai… Je t’ai dit que nos dieux étaient nos morts, ceux qui continuaient à veiller sur nous et qui nous guidaient. Mylia était sa fille. Elle est morte lors du massacre, et elle avait trois ans. »


  Et merde… Le pathos était infect et pourrissait déjà ma morale. Un énorme frisson me parcourut, et je ne savais plus que penser de Gary. Avait-on le droit de tuer des gens quand on avait touché le désespoir ultime pour rien ? Non, clairement pas, mais est-ce que ça nous empêchait de ne pas les comprendre, de ne pas les plaindre ? Est-ce que je devrais en tenir compte pour mon plan ou pas ?

  Je jetais un coup d’œil en contrebas, et je faillis avoir une crise cardiaque : le MMM se tenait là, sa cape flottant au vent, me regardant avec une insistance qui me dévorait les entrailles. J’en eus le souffle coupé, et je le vis flotter dans les airs comme une apparition ; Liz à côté de moi ne semblait pas l’avoir vu, elle avait tourné la tête, observer le marché. Ma tête me fit extrêmement mal. Il était de plus en plus proche, tel un spectre. Puis je disparus.

__

  Si mon souffle né de la terreur avait pu lâcher des mots, ça aurait été des insultes. Paniqué, je me débattis dans les draps ; j’étais tombé contre le sol, le corps en sueur, et je respirais très profondément. Oh putain, la frousse… Pourquoi il était venu jusqu’ici ?

« Ed, ça va ? » La tête de Cartel s’était immiscée entre le battant de la porte et le mur. Je lui répondis tranquillement que ce n’était rien, entre deux profondes expirations.
« C’était… un cauchemar.
_ Il devait être effrayant.
_ Un peu. Ça faisait longtemps que j’avais pas fait de cauchemars… »
Cartel se retira avec une moue désapprobatrice comme si c’était ma faute si je rêvais mal.

  Je me levai tranquillement, et posai mes mains contre ma tête comme pour me protéger de brutales réminiscences. Mon cœur battait encore la chamade, et ce ne fut que cinq minutes plus tard, habillé et légèrement mal coiffé, que je sortis de la chambre. Je m’installai sans rien dire à la table du petit-déjeuner, et je fus heureux de constater que Cartel commençait à s’en aller, mettant ses chaussures, et que Marine avait déjà quitté l’appartement. Le voisinage des deux filles m’était devenu pesant, car je les sentais légèrement irritées par mes sautes d’humeur. Je me souvins alors d’Ophélia qui me hurlait dessus, et une partie de moi s’écroula encore une fois. Ah oui… Ophélia… Voilà, c’était sucré entre elle et moi, parce que je ne pensais qu’à mon cul et qu’à ma façon de faire les choses. C’était terminé… Trois mots qui étaient gravées dans ma mémoire comme un souvenir de fer chaud. Et glacé en même temps. Paie ta matinée… Je n’étais pas levé depuis cinq minutes, et j’en avais déjà marre.

  Jacob salua Cartel qui s’en allait de la maison. Il était tranquillement en train de travailler sur son ordinateur, posé sur ses jambes tendues, les pieds sur la table basse. Dès que ma sœur s’en alla en nous faisant un coucou, Jacob se leva rapidement, en prenant son ordinateur avec lui. Il le posa sur la table et l’ajusta pour que je voie bien l’écran.

« Faut que tu lises ça, Ed. » Je jetai un regard désabusé vers le site Internet, et reconnus la page d’accueil du site principal de discussion autour de Dreamland, consulté les Voyageurs. Mon camarade cliqua sur trois liens, et arriva enfin à l’article où il voulait en venir. Je lus à voix haute le titre de la page :
« Péché – Gourmandise ?
_ Lis ça, c’est tout. »
Je me mis alors à la lecture dans ma tête.

‘ Il est toujours difficile de distinguer quelqu’un sous le signe de la gourmandise à ses débuts, car qui peut se targuer ne pas avoir été emballé par les joies de Dreamland ? ‘
« Jacob. », répondis-je à voix haute.
« Ed, tu peux être sérieux deux secondes ? »
‘ L’émerveillement de Dreamland aux débuts touche en effet énormément de gens, surtout quand ils ont moins de trente-cinq ans. Pendant un temps, le temps environ que l’émerveillement continue, les Voyageurs sont capables de prendre leur responsabilité et d’aider les autres. Ils prennent très à cœur leur nouveau statut. Cependant, cela ne dure pas, car la réalité de Dreamand est certes onirique, mais aussi affreusement cruelle. Les Voyageurs, douchés peu à peu par cet autre monde finalement plus lugubre qu’espéré, décident plus ou moins rapidement de perdre ce trait de comportement, et se rapprochent de leur caractère habituel du monde réel. Les Voyageurs sous le signe de la Gourmandise, eux, agissent encore comme s’ils étaient aux premiers jours de leur vie de Voyageur. ‘
« Saute un peu, va plutôt au sixième paragraphe. »
‘ Le plus grand ennemi des Voyageurs sous la gourmandise est finalement la désillusion, car si les autres Voyageurs, aussi déçus qu’ils peuvent l’être des dangers réels de Dreamland, réussissent plus facilement à faire la part des choses, ceux sous la gourmandise vont être bien plus affectés que tous les autres, et cela peut avoir des conséquences désastreuses s’ils ne surmontent pas cette épreuve. Pour qu’un Voyageurs, au syndrome du chevalier errant, entre dans cette désillusion, il faut qu’il se heurte à un obstacle si difficile que lui-même ne pourra plus que comprendre son impuissance, et perdre son aura de héros. Cela peut prendre des années, ils peuvent se relever plusieurs fois s’il le faut, mais une fois, brutalement, ils ne se relèveront pas. Quand survient la période d’abattement, ils peuvent commencer à devenir irascibles, à confondre les deux mondes, à ne plus savoir où ils en sont. Certains surmontent l’épreuve assez bien, et redeviennent des héros, bien plus modestes qu’avant, mais avec les pieds sur terre. D’autres par contre, peuvent sombrer à jamais, avoir des crises de fureur sans précédent, ne plus rien comprendre à ce qui les entoure, peuvent frapper n’importe qui, et dans des cas extrêmes, en venir à tuer ou se suicider ; et ce, dans les deux mondes. Il est donc très important de surveiller ses amis qui auraient ce trait de comportement, même si la probabilité que la désillusion devienne importante reste très minime. Plus quelqu’un est sous le signe de la gourmandise, et plus la désillusion peut être fatale. ‘

  Je gardais le silence pendant quelques instants ; pas besoin de mot supplémentaire pour comprendre où voulait en venir Jacob. S’il savait à quel point cet article m’effrayait ; les sujets parlant de votre psychologie avaient une fâcheuse tendance à vous faire remettre en question même si vous n’y croyiez pas, vu que éh, personne ne se connaissait aussi bien que des psys. Je me voyais commettre les horreurs qu’il disait, et au moment même où mon esprit trouvait ça improbable, je me souvins du clochard que j’avais tabassé. Je pris légèrement peur, mais gardai la tête froide. Je me demandais enfin jusqu’où l’affaire du MMM m’entraînerait. J’étais un type sain de base, n’est-ce pas ? Je n’avais pas de connerie mentale, je n’avais pas de problème. Et pourtant, tel un trou noir lointain, les mots de l’article cherchaient à m’aspirer afin de rajouter sous eux un dossier exemple dans lequel on pourrait retrouver mon nom. Non, c’étaient juste des conneries. Juste des conneries. Je fermais les yeux, je les oubliais, je respirais un bon coup, et voilà, j’étais calme, et ses démons étaient enfouis. Enfouis, mais non détruis. Je m’adossai au siège et fixai la page sans la lire.

« Qu’est-ce qu’il y a, Jacob ? Je pète les plombs, c’est ça ?
_ Je m’en fous. »
Il me regarda avec insistance, et son ton aussi sérieux que désinvolte me fit tourner la tête vers lui. « Je connais très bien tes limites, et je ne suis pas du tout inquiet par cette page. Est-ce que tu peux juste me promettre que tu ne feras rien de grave ? Juste une promesse, je n’ai besoin que de ça. Tu me promets que tu seras sage, et que jamais tu tomberas dans ces conneries, malgré le MMM ? » Je patientai quatre secondes pour lui répondre le plus certain du monde :
« Je te le promets. Je me ferais pas avoir par ça.
_ Alors c’est parfait. »
Le sourire qu’il me lança était sincère, et je le lui retournai. Il faillit récupérer son ordinateur, mais je lui dis que je voulais lire quelques articles dessus. Il me le laissa sans aucun problème. Je feuilletai des pages et lus d’autres articles tandis que je mâchais une tartine de petit-déjeuner. Je survolais plus que je lisais, même si un seul article réussit à me faire accrocher :

‘Le mystère de Dreamland.

Il y a toujours des mystères dans Dreamland, évidemment. Mais il y aura toujours quelqu’un pour connaître la solution à ce mystère, qu’il soit un Voyageur, un Seigneur ou de simples Créatures des Rêves. Beaucoup de choses que nous ne comprenons pas obéissent tout simplement à des règles très absurdes, hors de notre logique habituelle, ou sont tout simplement impossibles à prévoir. Tout le monde est d’accord là-dessus, un newbie d’un soir pourrait le dire. Des fois, on ne s’interroge pas sur le comment ça marche, mais plus sur le pourquoi.

Cependant, Dreamland est considéré par beaucoup de ses plus expérimentés arpenteurs comme une entité en elle-même. Et une entité totalement impossible à prévoir. Il y a donc des mystères impossibles à comprendre, qui sortent de nulle part, qui apparaissent, qui s’abattent, qui viennent, qu’on ne comprend pas et SURTOUT, qu’on ne peut pas comprendre. Beaucoup préfèrent ranger ces mystères sur le compte des premiers : pas intéressant à comprendre, on appréhende et c’est tout. Mais pourtant, Dreamland est rempli de ces bizarreries, de ces anomalies même, des choses qui n’ont pas lieu d’être, même avec toutes les logiques du monde. Il y aura toujours un moment où vous tomberez sur l’une de ces étrangetés oniriques, et vous pourrez bien tourner la chose dans tous les sens, vous ne trouverez jamais la solution. Vous vous direz que c’est impossible, que ça ne peut pas exister. Et pourtant…

  On peut lutter contre d’autres Voyageurs, contre des groupes de bandits, et même contre des Seigneurs, des Royaumes entiers. Mais pour autant, on ne peut pas vaincre Dreamland, et si vous tombez sur une de ces anomalies qui vous voudrait du mal, une anomalie sortie de nulle part, totalement inexplicable, n’êtes-vous pas en grand danger ? Dreamland est le dieu de Dreamand. ‘


Chtarbe, le mec qui a écrit ce truc, même s’il faisait énormément écho avec toutes mes nuits précédentes. Je préférais fermer le clapet de l’ordinateur de Jacob, et partir me doucher.

__

« Il arrive quand, Ed ? Il s’est pas perdu dans les rayons, j’espère ?
_ Cartel, tu vas arrêter de te soucier de lui pendant quelques secondes ? Il n’est pas en retard à ce que je sache.
_ Tu lui as bien dit qu’il fallait qu’on parte à dix-neuf heures ? Sinon, on sera en retard à la soirée. »
Marine poussa un soupir et intervint dans la discussion entre les deux amants :
« Cartel, on serait trois heures en retard que ça poserait pas de problème. Décoince-toi un peu quand même, niveau horaires. C’est une soirée, pas un rendez-vous professionnel.
_ Tout de même, je persiste à dire… »


  La blonde abdiqua rapidement après quelques échanges qui n’avaient pas lieu d’être. Jacob était en train d’enfiler ses chaussures pour le départ imminent. Il espérait que la soirée ferait du bien à son ami, car il savait que ce dernier n’allait pas bien. Mais Ed avait donné sa promesse, alors Jacob lui donnait toute sa confiance. Il savait qu’Ed ne se laisserait pas envahir par les démons, même s’il était clairement dans une période d’abattement, comme l’énonçait l’article. Mais ça arrivait à tout le monde, ce genre de dépression, Jacob serait hypocrite de dire l’inverse. Il trouvait juste ça dommage que ces jours-ci signifiaient peut-être la fin de l’émerveillement qu’avait son compagnon vis-à-vis de Dreamland.

  Même si une partie de lui se rongeait un peu les sangs ; on pouvait monter dans un avion et connaître les faibles proportions de chute mortelles, on ne pouvait pas s’empêcher de s’inquiéter tout de même. La dernière phrase de l’article stipulait qu’on pouvait être « plus ou moins » d’un signe, ce qui voulait dire qu’on était « plus ou moins » concerné par les lignes au-dessus. Jacob avait trouvé un test en ligne pour déterminer de quel péché on était. Il ne l’avait pas rempli pour lui car il s’en fichait totalement, mais il l’avait fait pour Ed. Heureusement pour lui, le test ne portait pas tant sur la mentalité que les actions, et Jacob pouvait parfaitement escompter ce que ferait son ami à sa place. Il répondit à toutes les questions, ce qui lui avait pris vingt minutes. Voilà la réponse qu’il avait trouvée :

Entre 50 et 60% : Vous correspondez un peu à ce signe. Soit vous appartenez à deux péchés, soit vous êtes ascendant de celui-ci.
Entre 60 et 75% : Vous incarnez sans difficulté le péché en question, même s’il dicte votre mentalité de loin.
Entre 75 et 90% : Vous ne pouvez pas nier que vous n’êtes pas du signe. Vous êtes extrêmement concernés par les articles portant dessus, et vous pourriez apprendre énormément en les lisant.

Réponse : Ed Free, 24 ans, mâle.
Signe de la Gourmandise : compatibilité à 92%


__


  Nous n’étions pas les derniers arrivés, mais la fête avait déjà commencé. En passant la balustrade du jardin, on entendait sans peine « The Bastard Song » exploser dans toute la baraque et titiller le voisinage. Le jardin était petit, mais faisait le tour de la maison. On pouvait sans peine discerner des bruits de conversation de l’autre côté de la bâtisse. On fut accueilli sur le pas de la porte par l’organisateur de la soirée himself, j’ai nommé, le copain actuel de Marine, le connard qui m’avait grisé un après-midi en se foutant de ma gueule dans un bar, sans savoir que j’étais juste à-côté. Les deux s’embrassèrent rapidement avant qu’on ne fasse les présentations. Il connaissait déjà peut-être Cartel, mais on lui présenta Jacob, poignée de main ferme, ainsi qu’Ed Free, la sœur de Cartel. Ce ne fut pas ma paranoïa qui me joua des tours, car je vis clairement une petite étincelle briller dans ses yeux, ainsi que le très subtil coin d’un pli de sourire. Puis il me serra la main, et son sourire comportait des canines de requin. Mon salut fut bref, et très sec.

  La maison en elle-même n’était pas bien grande, mais la salle de séjour était plutôt vaste. Tous les canapés avaient été écartés, et sur un buffet trônait une petite ville de bouteilles d’alcool, toutes de marques différentes. Mis à part les trois, je ne connaissais personne à cette soirée, et remarquant plusieurs personnes qui avaient cassé du sucre dans mon dos lors de ce fameux après-midi, je décidais de ne pas m’aventurer trop loin de Jacob et de Cartel. Comment j’étais censé prendre mon pied à cette fête, avec autant de personnes qui me méprisaient, et qui devaient rire sous cape dès que je leur tournais le dos ? L’image que je donnais actuellement de moi, quelqu’un de recroquevillé sur son cercle de connaissances, ne devait pas aider à entériner les rumeurs qu’ils devaient s’échanger.

  La fête, de façon objective, était extrêmement réussie, vu que son apogée dura bien trois heures de danse, où les cinquante invités échangeaient leur place sur la piste. Les boissons partaient très rapidement, et preuve que la soirée était arrosée, un coma éthylique toucha une fille qui s’était mise à rouler dans l’herbe avant de baver partout. Et l’affaire, confiée à des ambulanciers pas surpris pour deux sous, fut vite oubliée pour refaire place à une ambiance explosive. Je tentai de parler du monde, pas à beaucoup, même si l’alcool que j’ingurgitais déliait ma langue sans effort. Surtout vu le nombre de verres que je pris. Dans un temps très court. D’habitude, je ne buvais pas de manière excessive, je n’étais pas un buveur, et mon statut de Voyageur m’obligeant à côtoyer Délirium dès que je finissais la tête dans un sceau avait même ralenti ma consommation. Même si je ne buvais pas jusqu’à devenir taré, c’était la non-attention à ce que je buvais et ce que j’avais bu qui me stupéfiait. Rapidement, la tête me tournait.

__

  Tout se passa bien durant la soirée, trouvait Jacob. Tout, jusqu’à ce que ce mec arrive et parle. Jacob et Cartel, essoufflés d’avoir tant dansé, s’étaient affalés sur un canapé de libre dont le qualifier d’immaculé revenait à dire que le casier judiciaire de Fino était vierge. Quelques minutes passèrent, et la blonde s’envola vers d’autres danses, cherchant des anciennes amies à elle qui venaient d’arriver. Ed était passé devant lui à un moment, cherchant les toilettes et bouscula légèrement au passage un gars. Et ce gars, après avoir jeté un regard haineux au blondinet trouva la place libre près de Jacob et s’y assied.

« C’est un connard, ce mec.
_ Qui ça ?
_ Le con, là. Ed. »


  Et il enchaîna directement sur tous les propos et les rumeurs que nourrissaient le personnage d’Ed, dont il avait colporté la plupart, toutes basées sur les propos de Marine, même si quelques fois, il fallait bien avouer que c’était exagéré et nourri par le temps et le téléphone arabe. Cependant, le tableau final, pondu en trois minutes, était assez réaliste pour que Jacob y puise un soupçon de vérité sur le passé de son ami. Et qu’il se mit à détester le type qui lui décantait toutes les horreurs avec un sourire sadique sur la face. Dire que Jacob se demandait pourquoi Ed détestait Paris. Maintenant, il savait parfaitement, et le gobelet qu’il tenait en main était presque coupé en deux par sa poigne. Il faisait mine que ça ne l’intéressait pas, mais ça n’empêchait pas l’autre de continuer à débiter. Jacob lui demanda rapidement de la fermer, mais un autre intervenant approcha, le petit copain de Marine, et amusé par la discussion, il en rajouta une couche en haussant les épaules, comme si ce genre de ragots était parfaitement justifié.

« C’t un gros gland ce mec. Si tu savais tout ce que disait Marine dessus… » La phrase était sortie au plus mauvais moment. Une taloche spectaculaire frappa le type derrière le crâne et faillit le faire tomber. Le contenu de son verre en tout cas, aspergea un peu plus le canapé. Derrière lui, un Ed mécontent et le poing levé dit :
« La gonze, viens plutôt me le dire en face plutôt que de te cacher. »
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MessageSujet: Re: Meilleur Méchant Machiavélique Meilleur Méchant Machiavélique - Page 2 EmptyJeu 1 Mai 2014 - 19:04
Là, c’était trop. J’en avais plus que marre de cette langue de pute qui se foutait de ma gueule. Je n’étais pas dans ma période, je n’étais pas dans mon lieu favori, l’alcool ne me rendait pas patient, et pas particulièrement pacifiste. J’avais déjà frappé un clochard, voilà, alors un petit connard de merde qui était jeune, ça devrait poser encore moins de problème pour la moralité. Je ne savais pas à quoi je devais ressembler, mais mon visage devait être haineux au possible, loin de mon sang-froid habituel. L’autre se releva et me toisa aussi furieusement. Il jeta son verre et s’approcha assez de moi pour me frôler.

« T’as un problème, ducon, avec ce que je dis ? »

Il me poussa et je fis trois pas en arrière avant de me rétablir. Je revins vers lui, et sans frapper, je le collai encore plus et je dû cracher une insulte. Son pote assis sur le canapé près de Jacob se leva, et ce dernier l’imita plus lentement. Ne cherchant pas à me retenir, je le pris comme une invitation : je poussai à mon tour le connard en frappant sous le pectoral. Celui-ci revint rapidement et son poing vola ; mais trop lentement. Ce fut le mien qui le cueillit en plein visage, et dans un craquement bienvenu, l’étala contre terre. Un de ses amis qui venait d’arriver se jeta sur moi. Mon coude heurta son crâne si violemment qu’il s’écrasa contre terre. Un troisième type voulut arriver, mais contre toute attente, ce fut Jacob qui le repoussa d’un geste rapide, et il rejoignit le sol aussi sec, surpris comme pas deux. Heureusement que nous n’étions pas dans le salon même, je n’imaginais pas les problèmes que ça serait devant les autres invités. Bon sang, c’était super simple de se battre en fait. Dreamland m’avait énormément appris.

Les trois se relevèrent sans tarder, et je me mis en position, exactement comme je l’aurais fait dans Dreamland. Peut-être même un peu trop, parce que ma main était partie derrière mon dos pour récupérer mon panneau de signalisation onirique. Pendant un instant, ils ont dû croire que je voulais me gratter entre les omoplates. Je leur fis un grand sourire et les invitais à avancer, retrouvant mes réflexes de Voyageur. Deux d’entre eux avaient du sang qui leur barbouillait le visage, pour mon plus grand plaisir. Le copain de Marine commença à s’avancer, muet, prêt à me frapper en retour, mais une boule rousse se faufila prestement entre nous et nous engueula sèchement d’un cri strident.

« PUTAIN, MAIS VOUS ÊTES VOUS MALADES ?! QU’EST-CE QUI VOUS PREND, LES ABRUTIS ?! »

Marine hurlait presque assez fort pour couvrir l’énorme musique techno derrière, et à mon grand soulagement, elle ne parlait pas tant à moi qu’à son copain. Elle était en train de lui gueuler dessus, lui postillonnant au visage, alors que lui pissait le sang par le nez. Il tentait de gueuler en retour, mais Marine avait son caractère bien à elle, et réussit à pousser les décibels assez forts pour attirer de nouvelles personnes et à faire taire son copain. Ce dernier tenta de m’accuser, et je lui répondais crânement du menton, vraiment fier de moi de lui avoir fait comprendre ce que je pensais. Jacob à mes côtés restait impassible, mais je savais parfaitement décrypter sa tête qui disait qu’il restait silencieux, mais qu’il n’en pensait pas moins. Les deux partis se cherchèrent, se trouvèrent, et même Cartel, un verre à la main, était en train de deviner le spectacle qui s’était déroulé, cherchant çà et là les rumeurs qui vagabondaient déjà parmi les spectateurs.

« Vas-y, engueule-le lui ! C’est lui qui m’a agressé dans le dos !
_ JE M’EN FOUS ! T’ES QU’UN PUTAIN DE GROS CON D’ABRUTI DE MERDE !!!
_ D’OU TU CROIS POUR ME PARLER, SALOPE D’HYPOCRITE ?!
_ VA TE FAIRE FOUTRE, OK ?! VA BIEN TE FAIRE ENCULER !!! »


Ne cherchant pas plus à m’attarder ici, je réussis à placer entre deux mots doux que je m’en allais, vu qu’il n’était pas encore assez tard pour les trains. Aucun d’entre eux ne réagit, trop occupés qu’ils étaient à se pulvériser du regard. Je disparus, très content d’avoir fait comprendre à ce gros porc qui était le patron. Si Marine ne m’avait pas arrêté, je lui aurais aplati le crâne contre le sol.

__

Une demi-heure plus tard, ce fut au tour de Jacob d’entrer dans la grande chambre jaune ambré. Ce fut le bordel total pendant la fête, il y eut des engueulades, les empoignades faillirent repartir, mais tout le monde se calma quand les autres invités arrêtèrent le jeu, et chacun repartit dans son coin. Marine s’en était allée dans la chambre du premier étage, les joues et les yeux rouges, et Cartel était partie la réconforter pendant une vingtaine de minutes. Jacob était resté au seuil de l’entrée, attendant que sa petite amie ressorte. Les deux étaient très intimes, il valait mieux qu’elles soient toutes les deux.

Mais quand Cartel s’en alla pour aller ramener quelque chose à manger à Marine, Jacob en profita pour se faufiler dans la chambre, et y trouver la rousse déboussolée, des larmes séchées sur les joues, en train de renifler, la tête basse. En le voyant, elle se frotta les joues pour faire partir les dernières larmes, et enlever le reste de son maquillage.

« Excuse-moi Jacob… Je suis pas très en forme, là.
_ Marine, tu sais pourquoi les deux se sont battus ? »
Son ton était bien plus sévère que ce à quoi elle s’attendait. Elle le regarda, hagarde, et annonça la réponse même s’il savait qu’elle la connaissait parfaitement : « Y a ton copain et ses potes qui se foutent bien de la gueule d’Ed, et Ed qui les a entendus, a pas aimé.
_ Oh non… Je…
_ Tu me déçois énormément, Marine. Franchement, je ne m’attendais pas à ça de ta part.
_ Je suis une vraie conne… Mais quelle conne… »


Un silence s’établit entre les deux, et Marine se mordit la langue férocement. N’y pouvant plus, elle se confessa :

« Jacob, tu peux peut-être deviner comment peut être Ed comme petit copain. Il n’est pas franchement brillant, peut-être pas assez attentionné. Je crois qu’il manquait de pratique, surtout, il ne savait pas s’y prendre.
_ Ça ne justifie en rien…
_ Non, ça ne justifie en rien les horreurs que j’ai pu balancer sur lui. Vers la fin de notre relation, il était plus qu’odieux. Il m’oubliait franchement, ne pensait plus qu’à dormir, se fichait totalement que je sois là où pas. J’ai rompu avec lui, et je lui en voulais horriblement. Je suis un peu une peste, j’ai craché sur lui. Mais je n’arrivais pas à digérer son manque d’attention, comme si j’étais transparente. Il était devenu encore plus bêta que quand je l’ai connu, il était plus qu’agaçant. Il était insupportable, Jacob, si bien que j’ai dû lui crier dessus plusieurs fois. J’en avais marre, il me faisait péter les plombs.
_ Tu sais, il avait de bonnes raisons pour être comme ça.
_ Je le sais parfaitement, Jacob. J’ai tout compris, et ça ne concernait pas que ses études. »
Il la regarda dans les yeux, les pupilles rondes de surprise. Il avait tout compris, et il ne s’était pas attendu à ça.
« Tu es une Voyageuse ?
_ Je le suis devenue six mois après lui, et c’est là que j’ai compris son comportement avant qu’on ne se sépare. Jamais je ne m’en suis autant voulue, mais jamais. J’avais fait la pire bourde de ma vie. Et pire que tout Jacob, j’ai suivi ses exploits, je me suis intéressé à ce qu’il en faisait de sa vie onirique, et je me suis rendu compte qu’il l’avait consacrée aux autres, quitte à se sacrifier. J’ai lu la naissance des Private Jokes, des criminels que vous avez arrêtés, j’ai tout lu. Je me suis sentie honteuse, mais vraiment comme une conne. Une putain de conne. Je m’étais foutue de lui, tandis qu’il aidait les autres comme il pouvait. Je n’ai jamais réussi à me pardonner.
_ Et tu n’as jamais pensé à lui dire que tu t’excusais, que tu comprenais ?
_ Non… Enfin si, mais au début, ça ne m’a pas traversé l’esprit. Quand j’ai finalement compris ce qu’il faisait pour Dreamland, Relouland, que j’avais approché pour avoir des informations, m’a proposé ce poste d’indic. J’ai été rapidement promu, et à partir du moment où j’ai pu descendre aux archives du Royaume, ils m’ont demandé de ne plus jamais révéler mon identité à qui que ce soit pour éviter que je perde ma neutralité, ou qu’on puisse me torturer pour me faire avouer ce que je faisais. »
Sa voix semblait triste, comme si elle regrettait son choix à l’époque.
« Même dans le monde réel ?
_ Jacob, en tant qu’indic de Relouland, je sais énormément, énormément de choses sur les relations Dreamland et de notre monde. Et je ne fais ni confiance aux Agoraphobes qui pourraient surveiller Ed, ni à mes propres collègues.
_ Et tu me dis tout ça à moi. »
Marine eut une moue amère :
« Tu imagines combien ça me pèse. Et je voulais te rassurer à propos de Ed ; d’ailleurs, s’il te plaît, ne lui en parle jamais, c’est trop tard. Je dois même utiliser un surnom pour me cacher. J’ai repris la couleur de mes cheveux et…
_ Et ça donne IR, Incendie Révolutionnaire.
_ Tout à fait. »
Elle était étonnée de sa vivacité d’esprit.
« C’est quoi, Incendie Révolutionnaire ? », intervint Cartel en pénétrant dans la chambre avec une assiette remplie de petits canapés.

Jacob lui dit rapidement que c’était un groupe de musique underground dont lui parlait Marine. La blonde goba le mensonge sans difficulté, ou tout du moins, sans poser plus de question, et ils restèrent pendant deux heures dans la chambre, à parler de tout et de rien. Jacob poussa tout de même un soupir fatigué : tout commençait à devenir compliqué. Et Ed ne montrait aucun signe d’apaisement. Une pensée sombre lui traversa l’esprit : est-ce qu’il allait exploser ? Quand est-ce qu’il allait exploser ? Et surtout, quelles en seraient les répercussions ? Pour le moment, dans Dreamland, il ne dénotait aucun changement. Il ferma les yeux, et soupira. Il lui avait donné sa confiance, peut-être que le blond n’avait pas bien compris tout ce que cela voulait signifier, mais pour Jacob, cela voulait dire beaucoup. Ensuite, ça ne voulait pas dire qu’il allait rester là à prier.

__

« Clane, tu peux pas faire gaffe ? Je suis pas un putain de donuts que tu trimballes !
_ Donc, au final, t’en penses quoi ? »
Il était insupportable de parler à Fino alors que celui-ci semblait tout à fait concentré sur autre chose, ici, sur le fait que Clane ait légèrement heurté un mur avec le chariot doré sur lequel était posé Fino. Ce dernier adorait se faire pousser par Clane, ça l’empêchait d’avoir à bouger. Le bébé phoque rota et se retourna vers moi, tandis qu'on marchait dans un large couloir en direction de la cave du château :
« De ton plan ?
_ Je viens de passer quinze minutes à te l’expliquer, alors oui, je suppose que ça doit être ça.
_ Tu mets des innocents en danger, je le trouve acceptable.
_ Ne dis pas ça comme ça.
_ La vérité est une pute, hein ? »
Il me jeta un regard effroyable, sublimé d’un sourire atroce. J’évitai son regard, car je savais qu’il avait raison. Mais mon plan ne pouvait pas échouer. Il changea de sujet : « Nan, ce qui m’inquiète, c’est que tu vas le balancer à tout le monde en même temps. Moi, je pense qu’y a encore une taupe qui se balade dans notre groupe.
_ Les probabilités…
_ … sont à 96% »
, trancha Fino. « Si j’étais objectif, je diviserai ce nombre par deux, mais vu qu’on se bat contre un type contre qui il faut prévoir le pire et qui ne cherche pas à nous exterminer alors qu’il le pourrait, c’est qu’il a la situation bien en main. Donc qu’il a une taupe dans le groupe. Par contre, je ne peux absolument pas te dire qui c’est. Je suis en pleine recherche actuellement.
_ Et s'il n'y a finalement pas de taupe ?
_ Et bien c'est une super nouvelle. »


Je soupirai. Je n’étais pas aussi pessimiste que Fino, certes, mais je comprenais ses inquiétudes : si on ne prenait aucune précaution, on perdrait, c’était tout. Mon idée était déjà assez risquée sans qu’on la chuchote au MMM, pas besoin d’accroître sensiblement nos chances de défaite en faisant quoi n’importe comment. Fino me conseilla de faire des entretiens privés pour chaque membre du SMB, et de leur dire à tous que si un seul d'entre eux cherchait à connaître le plan des autres, on pouvait alors le soupçonner d’être la taupe, donc qu'il la ferme. Une bonne chose de résolue, qui précédait l'autre bonne nouvelle : Fino approuvait mon plan (non, plutôt, il ne le désapprouvait pas), et il allait se mettre au travail tout de suite. Il avait souvent raison quand il proposait des idées ; le bébé phoque était un allié efficace quand il le voulait. Peut-être que le cache-œil qu’il portait lui rappelait constamment la gravité de la situation. Il hurla tout de même à son chauffeur :

« Tourne pas aussi sec, ducon ! T'as jamais vu un virage de ta vie ou quoi ?! »

__

Shana était la première qui rentra dans ma salle privée. Je la fis directement s’asseoir devant mon bureau, tandis que je regagnais ma chaise. J’inspectai tous les alentours avec mes lunettes de soleil améliorées pour vérifier que personne ne nous espionnait, puis je lui exposai une partie du plan, tout ce qui la concernait. Je ne la soupçonnais pas, évidemment, mais l’ennemi avait peut-être posé des micros sur elle. Et si par hasard on la capturait pour la torturer, elle ne pourrait pas dévoiler trop de secrets...
Oulà, Ed… On se reprend, là, tu es ridiculement cynique. Tu penses comme un gros connard.

« T’en penses quoi ?
_ Je trouve que c’est une super idée ! Je suis très contente, c’est génial.
_ Tu aimes ?
_ Oh oui oui ! Ça va être une super fête. »


Ah, petite précision utile : je n’avais aussi rien dit à Shana concernant le MMM. Elle faisait partie d’un pan de ma machination diabolique qui ne nécessitait pas forcément qu’elle connaisse la suite des opérations. Je lui demandai si tout pourrait être prêt dans… cinq nuits ?

« Ça sera bon. Et avec les bénéfices qu’on a eu ces derniers temps grâce à Germaine… » Quelqu’un complimentait la limace, il faudrait absolument que j’en parle à Matt. Ah non, il me rabâcherait sa comédie musicale gay où Germaine avait eu le rôle-titre, même sans avoir joué le personnage principal. « … Je pense qu’on pourrait avoir une un millier de ballons gonflables.
_ J’en veux dix mille. »


__

La seconde personne à venir fut le Docteur Doofenshmirtz, qui se posa devant mon bureau, et présenta une mine impatiente. Ça devait être le seul qui était ravi qu’on risque tous notre vie pour des prunes. Je me raclai la gorge, et lui racontai tout ce qu’il avait à savoir. Ses yeux ne s’écarquillèrent pas une seule fois, mais je sentais son cerveau chauffer. Je souris intérieurement : il était déjà sur le coup. Dès que j’eus fini de lui exposer la partie du plan, il commença :

« Et jé doas quand même méttre des éxplosifs partout ?
_ Énormément.
_ Jé né vé pas lé touer ?
_ Je m’occupe de ça. Vous m’assurez qu’il y a un véhicule de transport très rapide dans votre labo ?
_ Vi. Més pas assez dé carbourant pour aller aussi loin et révénir.
_ Fino fera juste l’aller. Je veux qu’il parte maintenant, préparez les coordonnées de votre téléporteur. Vous l’avez bientôt terminé, non ? Avec les données contenues dans l’ordinateur de 42.
_ Oune pétite rétouche et terminé, mais il né fonctionnéra qué deux fois et il né pas trés précis. Mais ça aurét été plous simple qu’il aille directement à sa déstination finale par téléporteur, non ?
_ Il a des choses à prendre à Hollywood Dream Boulevard. Il se débrouillera pour le retour. Qu’il parte maintenant, nous n’avons pas beaucoup de temps. »


__

La troisième personne à venir fut Liz. Son visage était parfaitement sérieux et ne trahissait aucune émotion de la veille. Pour le coup, à elle, je ne lui parlais pas tant de mon plan que ne discutais avec elle. On parla rapidement, pendant quelques minutes de concertation, et à la fin, je récapitulai :

« J’ai besoin que tu sois présente, toi. Je ne pourrais pas assurer le commandement de l’unité de là où je serai. Il faut que quelqu’un planifie tout pendant mon absence. L’organisation, les passages, les ordres, blablabla, tout le bordel. Pour t’assister, la stagiaire pourra toujours être là. Ça te dit ?
_ C’est très bien. Je te remercie de me faire confiance.
_ Tu seras sur le terrain… Tu n’as pas peur de te retrouver face à… ton frère ?
_ Il n’y aura pas de problème. Je le promets. »


__

Maintenant, au tour de Connors. Je priai pour qu’il accepte, ou pour qu’il puisse, car la mission pourrait dépendre de ses capacités, tout simplement. Mais peut-être que je lui en demanderais un peu trop. Allez, on prie pour qu’il puisse, on croise les doigts. Exposé, explications, et enfin…

« Tu peux ?
_ Je peux, oui.
_ T’en est vraiment sûr ?
_ Oui, il n’y a pas de problème, je l’ai déjà fait plusieurs fois. Ne me regarde pas comme ça, j’ai de très bonnes raisons !
_ Je ne pense à rien… »
C’était un mensonge. Connors se posa contre le dossier de sa chaise :
« Et j’aurais donc besoin de Lady Kushin. Tout le temps.
_ Tu as une partie risquée.
_ Je le sais. Mais je comprends aussi qu’on n’a pas le choix. Ça serait bien si ça marchait, ça nous épargnerait tout le reste.
_ Et ça marchera. Tu peux m’appeler ce gros porc de 42 s’il te plaît ? »


__

Il réussit à m’énerver alors que je le connaissais parfaitement et que je m’attendais à son attitude totalement… puceau. Il hésita dix secondes avant de s’asseoir sur la chaise, était rouge comme un gros jambon dans un four, suait tant que je le sentais alors que plus d’un mètre nous séparait, et il faisait tout pour éviter mon regard. J’eus l’impression d’être totalement seul quand je lui racontai la partie de son plan et quand j'en vins au brainstorming final :

« 42… » Pas de réponse. Je levai la tête et le demandai plus fort : « 42 !
_ Wiiiii… ?
_ Tu as tout compris ? Je peux te faire confiance ?
_ Wiiiii…
_ Très bien. En attendant le jour J, tu me rassembles le plus d’informations sur le MMM et ses échanges avec les autres Royaumes sous son joug. Et tu continues de pirater leurs données. Tu as bientôt terminé ?
_ Wiiii…
_ Es-tu sûr de toutes les informations que tu m’as refilées ? C’est bien IR qui te les a données ? La mission de Fino pour cette nuit en dépend énormément.
_ Wiiiii…
_ Bon, allez dégage, tu me les broutes. »


__

Je soupirai, car la prochaine personne s’était plus incrustée qu’autre chose. Non, elle aurait dû venir, mais je ne pense pas bien qu’elle ait saisi le concept d’attendre sa place.

« Bonjour Monsieur Razoswki, vous n’avez toujours pas rendu votre rapport.
_ Je m’excuse, Germaine. Vous avez déjà discuté avec Shana concernant l’immense commande de ballons qu’on allait faire ?
_ Il est amusant de constater que vous êtes extrêmement optimiste concernant l’état de nos comptes.
_ C’est dommage, car j’aurais besoin de ça en plus. »
Je lui tendis un petit bout de papier. Germaine ajusta ses lunettes, lut et reposa le bout de papier.
« Monsieur Razowski, vous semblez abusivement et excessivement optimiste concernant l'état de nos comptes. Nous ne pourrons jamais nous offrir tout ça.
_ Germaine, ma douce Germaine… Si on ne peut pas l’acheter, alors vous n’avez qu’à le voler.
_ Je ne suis pas du tout spécialisée dans le vol, Monsieur Rasowski.
_ Si vous ne pouvez pas le voler, achetez-le sans en payer le prix, si vous voyez ce que je veux dire ?
_ Je vois parfaitement. »
Je savais pertinemment que Germaine avait une dizaine de moyens d’acheter quelque chose sans le payer : toute l’administration était son alliée. Je n’aimerais pas être Champiland.

__

Les deux arrivèrent dans mon bureau en même temps. Elles auraient à peu près le même rôle, donc c’était bien qu’elles soient là en même temps. Je restais debout, car je n’allais pas m’asseoir tandis que l’une d’entre elle n’aurait pas de chaise (il n’y en avait que deux malheureusement). Après avoir terminé d’expliquer mon plan, elles eurent exactement la même réaction qu’escomptée : le Lieutenant restait calme et me regardait d’un œil qui voulait être certain que je savais ce que je faisais, et le Général Panda était en train de pleurer. Quiconque la connaissait un petit peu savait parfaitement ce que je leur avais demandé. Sam tendit un mouchoir à son supérieur, et les deux partirent de mon bureau. J’espérais que je savais ce que je faisais, oui, même si mon soupir prouvait que je rentrais dans un domaine très risqué.

__

L’entretien avec Soy fut bref, tout simplement parce que son rôle était plus minime, car je ne faisais pas du tout confiance à son pouvoir. Cependant, il serait peut-être un de nos meilleurs atouts pour la dernière partie du plan. Je le lui dis même carrément, et cela ne parut pas l’offusquer. Il me dit qu’il était habitué à être le joker de chaque équipe. Je lui donnai tout de même une liste, un petit travail qu’il aurait à effectuer.

« On a trois nuits. Je veux que tu contactes cette personne en premier lieu, c’est de loin le plus important. Puis ensuite celle-ci. J’aurais pu la prévenir moi-même, mais je n’ai plus son numéro. Et enfin, celle-là, même si je ne suis pas sûr que tu la trouves. Ça fait longtemps que je ne l’ai pas vu.
_ Elle arrache ?
_ Un peu puissante. Mais j’ai besoin qu’elle soit là. Si elle est là, je serais à quatre cent pour cent. Merci beaucoup de t’en charger, Soy, c’est extrêmement important.
_ C’est capté, je suis sur le coup. »


__

Ce fut maintenant à la stagiaire d’arriver. Je lui intimai :

« Tu peux venir, c’est bon. » Elle déposa une tasse de café avec deux sucres, un cookie, puis elle repartit. Je mordis dans le cookie. Très utile, la stagiaire.

__

La lourde stature de Yuri pénétra dans mon bureau. On en avait bientôt fini j’espérais. Il allait devoir s’occuper d’une partie cruciale, et pour le coup, je n’étais pas certain qu’il réussisse. Je lui expliquai tout ce qu’il avait à savoir, et quand il me demanda le début du plan, je fus obligé de lui avouer la seule idée que j’avais en tête. Pour le coup, j’eus le droit à des yeux ronds énormes. Il secoua la tête :

« Je ne peux pas faire ça, c’est totalement impossible.
_ Même avec du matériel ? Du bon matériel ?
_ Je suis concepteur de jeux vidéo, Ed, pas docteur.
_ Mais avec du très très bon matériel ?
_ Beaucoup trop risqué, je suis désolé.
_ Avec Connors ?
_ C’est non, Ed. »
Je pris une inspiration, une lente et terrible inspiration. Yuri avait énormément de dextérité, et pour la tâche que je voulais lui confier, j’avais cruellement besoin de quelqu’un comme lui. S’il refusait, et bien je devrais continuer à forcer. Je me levai et me penchai vers lui, les deux mains sur le bureau, je le regardais d’un air insistant, et lui dis d’une voix grave, bien plus emplie d’autorité que ce à quoi je pouvais attendre de moi :
« Ecoute-moi Yuri. A ce que je sache, c’est la partie la plus importante du plan. Tu refuses, le MMM gagne, il n’y a pas plus simple. Si tu as une meilleure idée que la mienne, crache-la, sinon, tu te plies aux exigences du chef du SMB. A ce que je sache, tu ne prends aucun risque, et en plus, tu seras aidé par d’autres personnes. Il y aura Connors, il y aura le Docteur Doofenshmirtz, vous pourriez avoir du matériel de pointe.
_ Je ne…
_ Et à ce que je sache Yuri, sans moi, tu serais crevé depuis longtemps, ou tu serais resté une marionnette débile manipulée par des petits personnages de dessins animés stupides. Je pense qu’un petit service sur lequel tu ne risques rien, c’est pas une monnaie d’échange trop précieuse.
_ Mais si je rate ?
_ On perd, exactement comme si tu n’essayais pas. »


Il me regarda avec des yeux suppliants, et je sentis qu’il en était chamboulé que je vienne lui remuer devant son nez ce qu’il me devait pour une tâche aussi importante. Il avait toute la mission au bout des doigts, mais je n’avais personne d’autre à qui confier cette mission. Je sentais bien qu’il me détestait, mais je ne pouvais rien faire d’autre. Il n’y avait pas d’alternative. Il lâcha un soupir, et il accepta :

« Très bien, tu peux compter sur moi.
_ Je suis désolé Yuri. Je n’ai pas le choix.
_ Bien sûr que si. Mais je crois que tu t’aveugles.
_ Va me chercher la dernière personne s’il te plaît »
, articulais-je entre mes dents. Pourquoi avais-je l’impression qu’il disait tout haut ce que d’autres personnes pensaient tout bas ? Je fis disparaître ces pensées d’un coup de main.

__

« Alors, à quoi puis-je servir ? », me susurra Lady Kushin en se posant sur la chaise aussi délicatement qu’une plume. Je me raclai la gorge et lui énonça :
« Mon plan a un énorme problème, une petite faille. On peut arrêter le plan du MMM si toutes les parties fonctionnent. Mais à une condition : que le MMM ne nous mette pas des bâtons dans les roues, ce qui est une hypothèse totalement stupide. Mais nous ne pouvons pas le battre, ou en tout cas, pas sans des armes appropriées.
_ Quelles armes ?
_ Secret. Excusez-moi, ce n’est pas forcément vous, personne ne connaît le plan dans son ensemble. Mais en tout cas, Lady, j’ai besoin de vous pour pallier ce problème. Sur deux niveaux. Le premier, il faudra voir avec Connors. Le second, le principal, là où vous allez avoir le plus à faire, c’est me donner les moyens d'abattre le MMM. Entraînez-moi aux arts martiaux. »
Elle accusa sérieusement le choc, mais se contint rapidement :
« J’ai combien de mois ?
_ Cinq jours. Peut-être quatre. »
Et là, elle se mit quasiment à pouffer. Elle secoua sa main comme une midinette.
« C’est totalement impossible. Si on avait trois ans, pourquoi pas, mais cinq jours, jamais.
_ J’en ai rien à foutre que ça soit impossible, ce mot commence à me péter les burnes. Je ne veux pas devenir doué aux arts martiaux, mais je veux me défendre contre toutes les techniques au corps-à-corps du MMM.
_ De une, Ed, le MMM s’est-il une seule fois défendu au corps-à-corps ? »
Elle avait touché pile dans la faiblesse de mon plan. Il s’était battu avec ses poings dans la cave du SHIELD, mais l’angle de la vidéo était trop mauvais pour en tirer quoique ce soit. Je me calmai et grinçai des dents avant de dire que non, malheureusement, et si on ne savait pas comment il se battait, alors on ne pourrait pas développer un style qui puisse être efficace. « Deuxièmement, le combattre signifie rivaliser avec lui au corps-à-corps, et pouvoir éviter ses techniques, pour le moment, extrêmement diversifiées et impressionnantes. Je ne connais personne qui soit assez qualifié pour pouvoir créer un style efficace contre quelqu’un en tenant compte de ces deux dimensions.
_ Moi, je connais quelqu’un… »
, et je sortis un sourire de requin, tandis que je m’adossai à mon gros fauteuil en cuir. « Et aujourd’hui, Fino a déjà dû partir pour aller le rechercher. Avec cette personne et vous en tant que profs particuliers, sachant que vous m’enseignerez tout ce que vous pouvez en cinq jours, on a de grandes chances d’arriver à quelque chose de satisfaisant. En attendant, on va commencer maintenant. La cave est assez spacieuse et loin des yeux pour s'entraîner. »
__

Il lui semblait que ça faisait une éternité qu’il n’était pas allé dans cet énorme laboratoire, plutôt sombre, décoré d’une baie vitrée bombée. Yuri retrouva la salle de travail du Docteur Doofenshmirtz exactement comme ils l’avaient tous les deux laissés. Il rangea rapidement quelques notes éparses tandis qu’il laissait le soin à Fino de découvrir la pièce gigantesque qui constituait la majorité de la surface de l’appartement. Ils étaient tous les deux arrivés par le téléporteur, qui leur avait fait gagner un voyage de plusieurs centaines de kilomètres. Yuri arriva à un coin de la pièce près de la fenêtre, et souleva une bâche poussiéreuse et violette. Le bébé phoque s’approcha de l’engin, et Yuri se dépêcha de lui donner les instructions de pilotage :

« Voilà le petit avion turbo. Il est extrêmement simple à utiliser. Tu planifies ta destination ici, puis tu le commandes avec ce joystick.
_ Il est parfait. A ce que j’ai compris, tu vas embarquer une machine du Docteur. Dès que tu l’as récupéré, tu te grouilles pour aller à cette adresse. Y a tout mon matériel.
_ Très bien.
_ Et sois plus enthousiaste, bordel ! Vas-y, souris, arrête de chier une morgue ! »


Yuri ne répondit pas, car il avait deux raisons de ne pas sourire. La première, il désapprouvait totalement le plan d’Ed. Et de deux, il ne supportait pas Fino. Mais alors pas du tout. Il savait que si Ed n’était pas intervenu dans le combat contre le Major, il serait mort à l’heure qu’il est, tout ça grâce à un Fino qui n’en avait strictement rien à faire de sa vie. Et alors que le bébé phoque l’insulta pour la cinquième fois, il réussit à rétorquer droit dans les yeux :

« Ecoute, est-ce que tu pourrais arrêter de hurler comme un débile ? Je vais être franc avec toi, je n’ai pas encore digéré ce que tu as fait de moi avec cette lampe.
_ J’en ai rien à foutre que tu puisses pas me blairer. »
Fino montait dans le petit avion et alluma le moteur. « Contente-toi d’être un esclave, exactement comme avant. » Yuri faillit abattre son poing sur le véhicule léger. Il retint sa colère, tandis qu’une partie de la grande baie vitrée disparut afin que l’avion puisse la traverser sans la briser. Fino reprit : « T’as Dreamland sur les épaules, alors tu fais pas chier. Si t’as quelque chose à me dire, je serais ravi de te trouer les couilles après qu’on ait pendu le MMM. »

Yuri ne répondit pas, pas tant parce que cette réplique avait rajouté de l’huile sur le feu et qu’il faisait tout pour intérioriser, mais parce qu’il y avait un semblant de vérité dans les dires du phoque : ils devaient d’abord sauver Dreamland, quitte à mettre les vieilles rancœurs de côté. Et étrangement, il s’attendait à ce que le phoque patiente jusqu’à la fin du combat contre le MMM pour régler leur différend. Il était vraiment à fond dedans, tout comme Ed. Où est-ce que le SMB allait avec deux fonce-dans-le-tas pareils ? Le barbu vit Fino décoller dans un hurlement, exploser la baie vitrée en ayant fait attention à ne pas passer par l’ouverture faite exprès, et disparaître dans le ciel après un virage. Voilà, à lui de se mettre au travail maintenant.

__

Poney’s World… Combien de temps avait-elle duré avant que quelqu’un ne s’aperçoive que le Directeur n’était pas dans son bureau ? Le nouveau Directeur pensait que la durée pouvait être estimée à cinq mois. Cinq longs mois sans que personne ne se rende compte que la tête de l’institution n’était pas là pour surveiller tout le bordel. Lui avait directement proposé sa candidature pour reprendre les rênes de la prison, et au vu de ses antécédents, son expérience dans ladite prison ainsi que son visage entièrement brûlé, recouverte çà et là de quelques bandelettes inutiles qui lui barraient la face, personne n’avait osé le contester.

Baptiste Rence, anciennement chef de la section des fous et des fous furieux dans ce vénérable établissement qu’était Poney’s World, avait pourtant failli y passer, il y avait un an et demi de ça. Il se souvenait de ce bébé phoque qui lui avait collé un cocktail Molotov dans le dos avant de le lâcher dans une prison en désarroi, rempli de soldats à la gâchette sensible. Il s’était pris deux balles, mais les deux n’avaient causé que des dégâts mineurs, si on pouvait dire que des fusils n’étaient pas dangereux. Elle n’avait pas touché de points vitaux au moins. Et c’était sans compter le produit incendiaire en lui-même qui s’était déchaîné sur lui, et lui avait ravagé une bonne partie du corps ainsi que tout le visage. Depuis cet incident, il n’était plus du tout le même. Quelques mois de soins intensifs à cause d’une personne malveillante, et on éprouvait quelque chose qui ressemblait à de la haine envers celle-ci. Baptiste, en y repensant, brisa le crayon qu’il tenait dans les mains en deux. Il le jeta aussitôt à la corbeille (où il rejoignit cinq de ses compères) avant de s’en saisir d’un autre. Il entendit frapper à la porte, et à peine eut il le temps d’autoriser la personne à entrer qu’un des capitaines de la prison déboula dans son bureau. Il se dépêcha de lui tendre une enveloppe kraft dans lequel, on pouvait deviner, reposait un objet de taille moyenne.

« C’est pour vous, Monsieur le Directeur. Quelqu’un l’a déposé ici.
_ Merci beaucoup, douzième chef. Vous avez vérifié que ce n’était pas un colis dangereux ?
_ Tout est bon, c’est un appareil radio. Faut que vous l’écouti…
_ NE DÎTES PAS CE MOT !!! »
Et deux poings s’abattirent sur la table. Ses yeux révulsés dardaient le pauvre officier qui ne savait plus où se mettre. Quel idiot, il avait dit le mot qu’il ne fallait pas. Il tenta de se rattraper :
_ Je suis désolé, Monsieur le Directeur.
_ IL N’Y A PAS DE PHOQUE ICI !!! POURQUOI VOUS PRONONCEZ CE MOT, ALORS ??!!
_ Je voulais pas le dire, je l’ai pas dit. J’ai juste dit que faut que…
_ NE LE DÎTES PLUS JAMAIS !!!
_ Je suis désolé, je suis pas très finaud.
_ AAARRRGGHHH !!! »


Une lampe de chevet vola à travers la pièce et s’explosa contre le mur opposé. Le douzième chef se dépêcha de quitter la salle à toute vitesse, laissant le directeur s’arracher les cheveux en vociférant. Fino, le phoque… Tout ce qui se rapportait à cet odieux personnage devait être tué, pulvérisé, éradiqué, oublié, mâché, vomi… Baptiste réussit à se calmer une minute plus tard, à fermer les yeux, à retrouver un équilibre extérieur, et quand il fut prêt, déballa l’appareil du papier kraft. Il y avait un bouton rouge Play qui l’invitait à appuyer dessus ; ne voulant pas perdre de temps devant l’incongruité de la situation, il posa son doigt dessus et poussa. Il y eut trois secondes de silence dans lequel les bandes passantes tournèrent en boucle, et enfin, une voix sortit. Une voix horrible :

« Salut Baptiste, tu kiffes ta nouvelle vie ? » OH NON ! C’était lui ! N’importe qui aurait pu penser que le directeur aurait jeté de colère la radiocassette, mais il n’en fit strictement rien. Parce que Baptiste était mort de trouille. S’il avait été un Rêveur, il venait de développer une nouvelle phobie qui lui aurait donné un pouvoir intéressant sur Dreamland. Le cocktail molotov n’avait pas ravagé que son corps. A la seule entende de la voix de cette abomination, son cœur battait à cent à l’heure, il devenait blanc comme un linge, il claquait des dents et il restait parfaitement immobile, comme s’il avait un pointeur laser rouge sur le front qui déclencherait un tir au moindre mouvement. Le fou furieux était de retour. « J’ai pas envie de ramper dans ton chenil pour décérébrés, mais je voudrais que tu me rendes un petit service. Et je suis persuadé que tu vas me le rendre, parce que je te promets que si tu refuses, on va se retrouver, et à ce moment-là, le cocktail Molotov de la dernière fois te semblerait aussi doux qu’une couverture. » Pitié, il ne voulait pas le voir ! « J’ai entendu dire qu’à cause d’un problème de place, on t’avait transféré deux trois prisonniers. Je voudrais dire bonjour à un d’entre eux, donc faut que tu le fasses sortir. Je peux compter sur toi ? Son nom, c’est Bernard. Bernard Henri Levy. Je te laisse dix minutes. Après, je te jure que tu me verras dans le noir des yeux. » Comment pouvait-il être aussi bien informé ? « Je répète, dix minutes, à cent mètres à droite dès que tu sors du portail. Tu laisses pas deux secondes de plus s’écouler que je te bouffe. »
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MessageSujet: Re: Meilleur Méchant Machiavélique Meilleur Méchant Machiavélique - Page 2 EmptyJeu 1 Mai 2014 - 19:12
Depuis deux heures plus tard, je me retrouvais dans la grande cave du Royaume, et Lady Kushin était déjà en train de m’entraîner. En attendant BHL et la possibilité de retrouver des vidéos du MMM où on pourrait deviner ses capacités au corps-à-corps, elle m’apprenait déjà les positions de base et me faisait répéter encore et encore les mêmes coups. La seule déception de cet entraînement est qu’il ne supposait pas que j’utilise mon panneau de signalisation : celui-ci était tranquillement posé contre le mur, m’observant alors que j’enchaînais les coups de poings des deux mains, puis retour à la garde. En même temps, il me ralentissait, et si j’étais trop lent, le combat était perdu. Et elle le dédaigna en me disant qu’aucun style d’arts martiaux ne prévoyait quelque chose d’aussi lourd et grossier dans son programme. De base, il y avait deux styles que je maîtrisais plus ou moins : le close combat et des semblants d’Aïkido. Les simples exercices de base de Lady Kushin n’avaient rien de nouveau pour moi. Comprenant que j’avais déjà l’essentiel dans les mouvements, elle passa directement à autre chose.

« On va travailler ton esquive désormais, et tes contres. On ne va pas se concentrer sur la parade, car j’ai bien peur que le MMM ait des coups si puissants qu’ils te feront valdinguer quoique tu lui proposes comme garde. Attaque-moi doucement, je te montre le geste. »

  Mon poing vola, la sienne aussi, et la seconde d’après, je me retrouvais face contre terre, le poignet tordu et mon bras levé. Je lui demandais si on pouvait la refaire, et elle me fit un sourire entendu. Pendant une bonne heure, je m’acharnais à apprendre plusieurs techniques de balayage et de contrattaque, et rapidement, nous finîmes rapidement par nous épuiser. Elle nous accorda dix minutes de pause avant qu’on ne reprenne l’entraînement.

  Quelques temps plus tard, où j’avais étendu mon nouveau coach sur le sol, avec un de ses bras tordu et un de mes coudes juste sous sa nuque, un des Gardes du Royaume des Deux Déesses se dépêcha de venir me retrouver pour m’annoncer qu’il y avait un de nos alliés qui était revenu. Je lui demandais si c’était Fino qui était rentré de mission, mais il me répondit que non, que c’était un personnage de dessins animés et qu’il se trouvait devant le château. J’enlevais rapidement la sueur qui recouvrait mon visage avec une serviette mise à notre disposition, et je remontais les marches du palais en m’interrogeant. Qui donc était-ce ? Ceux qui étaient partis, soit Yuri et Fino, n’étaient en aucun cas des personnages de dessins animés. Je me rendis compte que j’avais oublié de prendre mon panneau de signalisation, juste au cas où. Bon, ça devrait aller. J’invectivai Clane, et celui-ci se mit sur mes talons, prêt à attaquer le visiteur si celui-ci se montrait… agressif. J’ouvris les grandes portes du palais pour me rendre compte de l’identité du visiteur. Et je n’oubliais pas de me masser le front avec ma paume, parce que les ennuis recommençaient.

« Je te salue, roi de cette contrée. Je suis le Roi Sorcier. » Soit un petit gros avec un chapeau ridicule, un bâton, et un regard qui se voulait autoritaire.
« Oh non… Cartman, qu’est-ce que tu fous là ?
_ Je suis le Roi Sorcier, putain ! Tu n’es pas censé connaître mon identité secrète.
_ Il se trouve que je la connais malheureusement. »


  On pénétra tous les deux dans le hall, et je le maudis lui et Fino pour vouloir changer d’identité dès qu’ils le pouvaient. Le Destroyer et le Roi Sorcier. J’allais embaucher Panzer et Lazer après, on rendrait vraiment terrifiants. Je me dirigeai sur le cave, pour pouvoir continuer à m’entraîner, et je lui demandais ce qui l’amenait aussi loin de ses contrées. Il me répondit de sa voix de gros lard en train de s’essouffler :

« Déjà, assurer le poste de chef du reste du SMB.
_ Très bien, quoi d’autre ?
_ J’ai une information capitale à te transmettre.
_ Oui, je suis tout ouïe.
_ Je ne la dirai que si je deviens le chef du…
_ Clane, fous-le aux cachots, il me fera pas chier plus longtemps sur ces remarques à deux balles. »


  Sérieusement, il m’avait déjà pris la tête il y avait plusieurs années avec ces exigences à la con, il n’allait pas recommencer. La dernière fois, c’était sa mère qui était venue le libérer de prison, mais maintenant, il se trouvait loin de chez lui, je n’étais pas la police locale, alors si sa vieille se ramenait pour nous péter les burnes, elle partirait elle aussi dans les cachots jusqu’à ce que les deux se calment, et enfin, j’étais pas d’humeur. Cartman m’insulta de choses barbantes en sifflant d’une voix de goret (et ses yeux formaient un X gigantesque très amusant à regarder). Vu que les cachots se trouvaient au rez-de-chaussée, j’allais devoir le laisser là tandis que je m’entraînerais. Je n’escomptais pas que cet imbécile allait garder son secret très longtemps : il était comme Fino, il prenait la reconnaissance là où il le pouvait. Quand il comprendrait que sa première demande aura échoué, il se rabattrait sur un comportement plus modeste. Arrivé sur place, Clane balança l’obèse dans la grande cellule du Royaume. Le puissant Roi Sorcier se redressa et me cracha :

« Tu me paieras ça, suceur de queue de poney !
_ T’es mignonne, tu la fermes, et dès que tu voudras me dire ce que tu auras à me dire, tu préviens Clane.
_ Va te faire foutre !
_ Clane, tu restes posé là et t’attends qu’il devienne gentil. S’il veut me parler, tu le laisses là, et tu viens me chercher. S’il te casse les oreilles, je te donne la permission de le martyriser. Pas trop fort. »


  Je n’eus pas besoin d’un acquiescement : il ferait ce qu’on lui dirait, qu’il le veuille ou non. La loyauté de Clane ne valait que le parchemin de servitude qu’il avait dans le dos. Je laissais à Cartman le soin de s’égosiller dans sa prison tandis que je me dirigeais d’un pas ferme vers la cave pour continuer mes exercices. J’étais véritablement sérieux quand je partis : je ne jouais pas au gars qui tentait un bluff désespéré. Il avait une information à me dire ? Si elle était si importante que ça, il le ferait rapidement parce que venir dans notre camp et ne rien proposer qui nous permettrait d’abattre des ennemis invincibles, c’était signer son arrêt de mort. En plus de perdre un léger moment de gloire. Et si l’information n’était pas importante, alors autant laisser ce débile dans un cachot, loin d’activités sérieuses. Qu’il joue au plus petit malin, je n’en avais strictement rien à faire.

« ED ! ATTEEENDS !!! EEEEEEED !!! » Bah voilà, quand tu voulais… Je revins rapidement vers lui sans faire mine de sourire :
« Tu me veux quoi, tête de gland ?
_ Je t’ai un peu menti. Voilà, c’est ça que je voulais te dire. Y a deux ans et demi, t’étais emprisonné par les forces secrètes à cause de Fino. Tu t’en souviens ?
_ Je m’en souviens parfaitement »
, répondis-je d’un ton âcre. Une de pires expériences de Dreamland, certainement parce que c’était la première fois qu’on me foutait une bite aussi profondément.
« Tu te souviens aussi que c’était moi qui t’avait envoyé la clef pour que tu sortes de prison ?
_ Ah oui, c’est vrai…
_ Me dis pas que t’as oublié, connard ! Enfin, je t’avais dit que j’avais chipé la clef au gardien. C’est pas vraiment vrai. C’est un gars qui me l’a passé. Le MMM. »


  Son dernier mot résonna longtemps dans la salle, imposant un blanc. Je lui demandais comment il le savait, et il me dit que le gars s’était présenté comme un gars nommé Joël, mais que maintenant qu’il s’en souvenait, le gars était encapuchonné, et ressemblait énormément au MMM.

  Il y avait bien de grandes chances que ce fut lui, car ça ne serait pas la première fois qu’il me sortait de prison. Fallait pas chercher très loin pour comprendre que je me faisais manipuler dès le départ, mais ça amenait à une autre sorte d’idée : qu’est-ce que j’avais provoqué dans mes actions après mes deux libérations qui puissent préparer le plan machiavélique du MMM ? Ce bâtard était extrêmement fort quand on y réfléchissait : il avait utilisé des plans diaboliques d’autres personnes à qui il n’était pas affilié pour pouvoir tisser le sien, parfaitement à l’abri. Il avait déplacé ses pièces sur son échiquier, et maintenant, il en était là. Qu’avait-il voulu faire, à chaque fois ? Que recherchait-il ? Il avait libéré Portal et l’avait dressé contre moi, contre la Claustrophobie… Etait-ce le Royaume de Maze qui était dans sa ligne de mire ? Pour le moment, c’était la solution la plus probable. Alors pourquoi se baladait-il avec un rayon laser en imposant une taxe gigantesque à tous les Royaumes des trois premières zones ? Quel lien y avait-il entre la destruction d’une fête de dessins animés, Portal, la guerre civile sur une bonne partie du Royaume des Cowboys, un Artefact gigantesque de la Claustrophobie ? Il faudrait que je me penche là-dessus…

  Cartman sortit de prison après que je lui ai ouvert la porte, et je lui présentai enfin la cave, la nouvelle base un peu pourrie du SMB. Il ne fit aucun commentaire même si je sentais qu’il en mourrait d’envie. En-dessous, j’y retrouvais Lady, 42, Connors, Liz, ainsi que Soy, vaquant à leurs occupations habituelles. Me voyant arriver, le gros geek Dark Angel prit son courage à deux mains, et regardant partout voir si on l’observait, vint vers moi à petits pas ridicules. Il me dit quelque chose à mon oreille, et je me dis que c’était urgent pour qu’il ne mette pas des plombs à causer. Je lui demandais tout de même de bien vouloir parler plus fort, et après lui avoir fait demander cinq fois de répéter et lui ordonner ici alors qu’il tentait de fuir physiquement la discussion, il parvint en fermant les yeux à dire d’une voix pâteuse :

« Relouland est sous le coup d’une attaque.
_ Quoi ?! Du MMM ?
_ Wiii… Et de ses hommes…
_ Tu pouvais pas le dire plus haut ?! »
La face de 42 se mit alors à gémir :
« Mais j’ai essayééé… »

  Alors qu’il fuyait se cacher et sangloter dans un des coins de la pièce, le reste du SMB présent qui avait écoué la discussion dans la salle se concertait déjà pour savoir quoi faire. Au moins, je retrouvais un semblant de professionnalisme ici. Liz commençait déjà p (re)prendre son rôle de sous-chef très au sérieux :

« Le Docteur Doofenshmirtz a dit que son téléporteur pouvait être utilisé deux fois. 42, arrête de pleurer et va le chercher tout de suite ! Il doit être dans la piscine. » J’intervins à mon tour :
« On a absolument besoin de savoir comment il se bat au corps-à-corps. Il faut nous connecter avec des caméras.
_ Chef, ça va être impossible de tenter d’utiliser leur système, il est totalement privé et c’est le meilleur de tout Dreamland »
, trancha Liz, « Et je ne suis pas sûre que le MMM fasse autre chose que des pouvoirs, vu le peu de résistance qu’il devrait trouver. Pour son niveau en tout cas. Il a ses hommes en plus qui lui mâcheront le travail. Il faut qu’on envoie un de nos combattants.
_ Mais il va se…
_ C’est un sacrifice, oui. Mais si c’est indispensable à la mission, alors le choix n’est plus permis. Qui veut écraser du MMM ici ? »


  Le monde la regarda, et si chacun était en train de réfléchir à la proposition et de comprendre les conséquences d’un sacrifice qui restait d’être radical, il n’y en eut qu’un seul qui se dépêcha de répondre sans même réfléchir. Ce type, c’était Soy :

« Je m’y colle. Direct, je vais pas le mâcher.
_ Très bien, merci Soy. Cherche le contact à tout prix. »
, l’encouragea Liz. L’intéressé cracha par terre.
« Ouais, je vais lui causer. »

__

     Pour Relouland, il existait plusieurs sens au terme "attaque terroriste". Par exemple, il y avait la destruction délibérée de biens matériels de plus de cinquante euros, la prise d'otage de secrétaires sans défense, l'installation de bombes dans les archives, l'attaque des bureaux avec des moyens plus ou moins physiques... Mais le MMM commettait un outrage plus grand encore : il exigeait quelque chose sans même attendre à la queue, et pour enfoncer le clou, il ne demandait même pas à voir un responsable comme il se faisait d'habitude. Pour le coup, le MMM n'était pas ici pour demander un renseignement, mais plutôt pour trouver quelqu'un : le ou les indics qui servaient encore ce qui restait du reste du SMB, maintenant que leur base était planquée dans le Royaume des Deux Déesses dont le niveau technologique devait s'arrêter à la piscine gonflable. Il avait les noms en tête : Nedru, et Incendie Révolutionnaire. Impossible de savoir s'ils étaient ici ou pas, mais il demanderait dans le pire des cas des photos. Sa priorité restait tout de même Nedru, qui connaissait beaucoup trop de choses depuis qu'il avait indiqué un site "de première importance" à feu Joan. Il fallait à tout prix l'empêcher de reparler.

Le MMM était avec deux des hommes de David ; il ne les qualifierait pas de tueurs expérimentés car ils n'avaient pas le niveau pour assassiner des Seigneurs Cauchemars s'il le leur demandait, mais ils feraient largement l'affaire pour faire face à des petits comptables énervés et lui épargner d'éventuels sous-fifres. Ecorcheur et Arracheur n’étaient cependant pas des petites frappes : ils avaient déjà incendié un village sur commande en ayant neutralisé tous les gardes avant, et ce de façon plutôt impressionnante. Ecorcheur ressemblait à un homme-rat dont un des deux yeux était rendu aveugle par une cicatrice en forme de croix. Arracheur était un géant de deux mètres cinquante et deux mètre d’épaule à la coupe iroquoise violette, aux paluches démesurées. Le chef tourna dans le couloir comme s'il connaissait la typographie de Relouland par cœur. Un grand ascenseur s'ouvrit juste au moment où il s'en approchait. Les trois l'empruntèrent sans hésiter, et le MMM appuya lui-même sur le bouton de l'étage. Direction, le bureau de Nedru.

  Quelques secondes plus tard, la porte se rouvrit, et deux robots de sécurité avec des costards cravates les y attendirent. Le MMM ne perdit pas de temps : il fit lever ses paumes, et les deux gardes se mirent à léviter sans comprendre comment. Il termina par un autre mouvement de poignet, et les deux s'écrasèrent contre le mur le plus proche respectif. Un agent de sécurité sortit en toute trombe d'un bureau adjacent avec un coup prêt à frapper. Le MMM l'évita sans faire trop de mouvement, et d'un léger geste, accompagna l'attaque du monsieur pour le renvoyer vers ses sous-fifres. Ceux-ci se firent fort de l'assommer d'un coup de poing dans le visage. Un autre empêcheur de tourner en rond déboula depuis un couloir perpendiculaire au leur, à dix mètres. Il fit mine de foncer vers eux, mais il ne fit pas trois enjambées que le MMM avait récupéré un stylo dans la poche de l'autre agent, et le lança à toute vitesse. Le stylo traversa la salle dans un sifflement, troua très précisément le col de l'agresseur et l'emporta jusqu'au mur où il le cloua. Le MMM ne fit qu'un vague commentaire à tout ça :

« Ce sont des comptables acharnés en tout cas. Il n'y a rien de pire que ça. Suivez-moi. »

  Ils pénétrèrent dans le bureau de Nedru, mais sans grande surprise, il n'y avait personne. Le MMM n'attendit pas que l'idée germe dans la tête de ses deux assassins : ils savaient briser des nuques, mais faire marcher leur tête pour autre chose que ça, il ne fallait trop les forcer. Il toucha rapidement le plat de la chaise : il était encore chaud. C'était bien ça, l'indic avait fui dès qu'il les avait vus arriver et se trouvait encore dans les environs. Il ne fallait pas espérer un miracle, les indics savaient parfaitement d'où pouvaient venir les problèmes et comment s'en informer à temps. Nedru devait surveiller l'entrée de Relouland depuis qu'il prêtait son soutien à Joan. Le MMM se dépêcha d'ordonner :

« Il n'est pas loin. Si on le retrouve vite, on pourra encore lui mettre la main dessus avant qu'il ne s'enfuie.
_ Chef, il faut que quelqu'un surveille l'ascenseur...
_ Pas besoin. »
Le MMM frappa tranquillement dans ses mains. « Il vient d'être hors-service. Maintenant, tu pars à gauche, et toi, à droite. Vous foncez à travers les couloirs d'abord, puis ensuite, vous revenez vers cette position en fouillant tous les bureaux. »

  Les deux se dépêchèrent d'obéir à ses ordres. Le MMM sortit tranquillement de la salle et allait prendre un autre couloir, plus au milieu. Ce n'était pas bien grave qu'il ne retrouve pas Nedru, car l'escapade lui servirait au moins d'avertissement. Mais lui mettre la main au collet, non, il ne serait pas contre, il pourrait aveugler le SMB et pourrait ainsi éviter les mauvaises surprises. Mais si Nedru avait pris la bonne décision en fuyant, il se trouva que le MMM eut plus de chances sur une autre affaire.

  Il n’avait pas fait cinq mètres hors du bureau de Nedru qu’il croisa sa deuxième cible : Incendie Révolutionnaire. Impossible de savoir si c’était un homme ou une femme : les vêtements étaient bien trop amples et le casque sur la tête n’aidait aucunement l’identification. Le MMM, s’il y réfléchissait, pensait que c’était une femme (ce qu’on voyait du cou paraissait mince), mais il n’avait aucunement envie de perdre son temps à spéculer.

  De son côté, Marine ne savait pas pourquoi elle était restée ; Nedru avait été le premier à se rendre compte de la présence du MMM, et il avait sonné l’alerte dans tout l’étage. Alors que tout le monde fuyait ce palier, Marine seule avait décidé d’y monter, en sachant parfaitement ce qu’elle y trouverait. Les confessions qu’elle avait faites à Jacob lui avaient permis de prendre du recul sur ce qu’elle faisait, de la façon dont elle avait décidé d’aider Ed. Quand elle sut que le MMM ciblait Ed, c’est-à-dire, il y avait quelques semaines, elle avait déjà pris sa décision. Elle connaissait Joan et avait déjà travaillé avec lui ; quand il lui avait fait part de son projet de réunir une Dream Team dans laquelle figurerait le Claustrophobe, elle avait décidé de faire partie de l’aventure. Mais maintenant, les informations qu’elle récoltait n’étaient pas suffisantes. La dette qu’elle avait envers son ex était trop lourde, et elle se mit en tête de la payer. Quoique non, c’était inexact, elle ne méritait pas de la payer : elle ne dirait donc rien à Ed, et si Jacob n’était pas stupide, il ne se mêlerait pas de leurs affaires, qui ne les concernaient que tous les deux. Elle savait que le SMB avait besoin de récolter le plus d’informations sur la manière de se battre du MMM ; et maintenant, elle le voyait, à travers son casque dont le design devait faire penser à celui des Daft Punks. Le plus grand méchant diabolique, le plus grand terroriste du moment se tenait devant elle, dans le couloir ; il était entièrement noir, d’un noir de jais. Il était grand, avait des épaules moins fines qu’on ne pourrait le penser, et sa cape qui remontait en capuche cachait son masque lisse comme un miroir, dévoilant tout de même un costard-cravate. Voyons voir jusqu’où il était fort…

  Le MMM avait retrouvé un de ses deux objectifs, mais il ne devait pas perdre trop de temps à la capturer, car le premier devait être dans le coin. L’indic non plus semblait ne pas vouloir éterniser ce moment creux : sans même parler, il activa son pouvoir. Une rafale de vent sortie de nulle part dévasta le couloir, fit battre les portes, mugit dans tous les environs, et tous les objets qui se trouvaient furent balayés comme de simples fétus de paille. La rafale aurait été assez violente pour défoncer une porte si une se trouvait en face. Mais le MMM ne bougea pas d’un iota. Il prit la parole :

« Intéressant, une Voyageuse du vent non répertoriée. »

  Il leva le bras précipitamment, et naquit un souffle de vents furieux dix fois plus puissant, qui projeta IR tout au long du couloir, jusqu’à ce qu’elle traverse un mur en laissant s’échapper une tonne de fumée et de briques éparses. Ça devrait être suffisant pour l’assommer, il ne manquait plus qu’à la mettre dans son vaisseau, et ça ferait un problème de réglé. Il s’avança d’un pas rapide vers sa future prisonnière, sans même rajouter quoique ce soit à la scène qui venait de se passer. Tout était trop faible. A quinze mètres, il vit la Voyageuse qui tentait de se remettre debout en crachant dans son casque et en respirant fort. Une large estafilade lui courrait au niveau des côtes et le sang commençait doucement à couler. Le MMM continuait à se rapprocher, et il lâcha d’un ton neutre :

« Nedru a fui, lui. Je pensais m’être assez vanté sur ma force pour que personne ne veuille encore me défier. Ah, justement, quand on parle de défi… »

  Il esquiva d’un mouvement extrêmement fluide un coup de poing qui menaçait sa nuque. Il attrapa le poignet de la personne en question et la regarda sans manifester la moindre surprise ; en même temps, son masque plat comme la mer faisant penser à du noir extrêmement sombre métallisé ne laissait rien supposer de son faciès. Il vit en tout cas le visage de Soy, l’anarchiste du SMB, boursouflé par la fureur. Celui-ci lâcha entre ses dents :

« Tu caches quoi derrière ton masque ?
_ Tu détesterais. »


  Il sentit une puissante onde d’énergie sortir du corps de Soy. Ohoh, il voulait utiliser son pouvoir contre lui… Non, contre son masque. Il utilisa son autre bras pour le projeter au loin, et Soy traversa à son tour un mur. Le MMM vit volte-face en sentant qu’IR lui envoyait une autre attaque, des bourrasques de vent. Il para l’offensive en balançant son bras négligemment : les murs à-côté furent cisaillés en plusieurs points. IR se jeta sur lui, un stylo récupéré dans la main. C’étaient certainement les seules armes qu’on pouvait trouver à Relouland ; et généralement, ils faisaient bien assez de dégâts sans qu’on ait à les planter dans autrui. Il releva sa tête en arrière pour éviter le premier coup, para le second au niveau du poignet sans se forcer, et au troisième, réussit à agripper le bras de son agresseur, à passer au-dessus et à le tordre dans le dos. Mais c’était sans compter Soy qui revenait à la charge en fonçant vers lui dans l’intention de le plaquer. Le MMM appuya sur le poignet de l’indic pour lui faire lâcher prise et récupéra le stylo qu’il tenait dans la main. Il fit un trois-cent soixante degrés pour éviter Soy, et lui enfonça au passage le stylo dans l’omoplate avec une telle force que celui-ci tomba par terre et fit plusieurs roulés boulés sous l’énergie cinétique de sa course. Il se releva cependant avec une vigueur qu’il ne lui soupçonnait pas : Soy était peut-être plus fort qu’il ne l’avait cru. Les deux lui faisaient face. Le MMM analysa rapidement la situation : la fille était blessée, mais Soy ne semblait pas extrêmement gêné par le stylo enfoncé dans sa peau. Ça ne serait tout de même pas trop compliqué. IR se dépêcha de dire à son nouvel allié :

« Attention à son attaque de vent : ce n’est pas du tout une bourrasque magique habituelle.
_ Qu’est-ce tu baves ?
_ Une de ses attaques de vent, ça ne ressemblait pas du tout à des attaques conventionnelles de Voyageurs du vent. Je ne pourrais pas mettre un mot dessus…
_ Je parie un bras que c’en est pas un de toute manière.
_ T’es du genre à prendre des risques, toi. »
, ironisa la rouquine sans plaisir.

  Soy ne repartit pas au combat : il se dépêcha d’activer son pouvoir. Il ne chercha pas à se concentrer, car cela lui prendrait trop de temps. Le sacrifice demandé par son pouvoir serait certainement plus lourd, et les effets plus aléatoires. Mais il avait des chances de provoquer quelque chose. Il avait depuis longtemps oublié la subtilité, et puisqu’il contrôlait les rêves, il souhaitait que celui-ci explose au niveau des alentours du MMM. C’était tout. Leur adversaire comprit de suite que Soy allait préparer quelque chose et se dépêcha de foncer vers eux. Marine recréa un souffle de vent, si possible encore plus puissant que le premier, afin de le freiner dans sa course. Elle ne sut pas si ça eut le moindre effet, car de multiples et gigantesques déflagrations, résultats des efforts de Soy, explosèrent en même temps derrière le terroriste. De ce qu’elle vu, c’était plus comme si le décor implosait, le décor se déchirant. Son allié improvisé la plaqua contre terre, tandis que rugirent des souffles enflammés qui déchiquetèrent des dizaines et des dizaines de bureaux, faisant s’envoler les murs, déchirer le plâtre, et dévaster tous les tympans aux alentours. Elle sentit des ondes chaudes successives piqueter ses jambes, sa blessure au flanc puis sa tête avant de continuer dans le couloir. Dès que le bruit eut cessé, elle lui demanda s’il en avait d’autres comme ça avant que l’anarchiste ne se relève rapidement : ils restaient en plein combat, et rester couchés trop longtemps était la pire des idées.

  Sans surprise, le MMM était exactement au même endroit que quand les explosions avaient commencé. Il flottait même maintenant dans les airs, vu que le sol avait été déchiqueté. Soy commençait à sentir du sang envahir sa bouche : son pouvoir lui pompait énormément d’énergie et n’hésitait jamais à le blesser. Mais il n’avait pas le temps de se soucier de son corps : il allait y aller jusqu’au bout, comme il faisait tout le temps. Pas de compromis. En serrant les dents, il arracha de son omoplate le stylo qui y était enfoncé, et pointait avec la mine ensanglantée le MMM. Celui-ci restait immobile, mais ouvrit la bouche :

« C’est avec un stylo que tu me menaces ?
_ C’est pas un stylo, non. »
Soy, mimant tirer une balle avec, rajouta : « Piou. »

  Pour la première fois, le MMM fut surpris, et mieux, fut touché. Une sorte de projectile invisible le toucha au poitrail et le fit s’éjecter à cinquante mètres plus loin dans le couloir. Soy se dépêcha d’enchaîner, et redemanda une masse d’explosions massives le poursuivre, quitte à ravager tout l’étage. Marine, en voyant les premières déflagrations qui détonaient successivement de plus en plus proche du MMM (invisible maintenant, emporté par le stylo/revolver de Soy) comme des chiens à la poursuite d’un jouet, elle décida d’augmenter la quantité d’air qu’il y avait dans les environs, donnant du combustible au feu, provoquant des jets de flamme cinq fois plus grands et plus puissants. Le bruit était maintenant insoutenable, et une bonne partie de l’étage sauta. Marine ouvrit les yeux, constata une immense fumée, que son allié avait perdu un bras comme par enchantement, mais le MMM n’était plus visible.

« Ton pouvoir est vraiment amusant. »

  Soy se retourna, mais ce fut trop tard : le gant d’ébène du MMM s’enfonça dans son ventre. Ce dernier ne paraissait pas du tout endommagé ou blessé d’une quelconque façon. Toujours la main enfoncée dans le corps, Soy essaya de rassembler les dernières forces de son pouvoir pour tenter quelque chose. Sa concentration fut intense, et il fit tout pour oublier la douleur, pour oublier le temps, ainsi que le masque du MMM qui l’observait silencieusement, sans montrer la moindre once de gêne. Mais son pouvoir ne lui obéissait plus ; plus maintenant. Il cracha du sang, et sa tête tomba dans un nid de coton brûlant. Marine se rendit enfin compte que le MMM était passé juste derrière eux ; elle resta pétrifiée, partit pour attaquer, mais au final, se dit qu’il valait mieux fuir. Elle sauta dans des brèches faites au sol pour se rendre à l’étage inférieur, mais le terroriste n’allait pas la laisser faire. Il tenta de dégager sa main du ventre de Soy, mais il sentit comme une résistance : ce dernier le maintenant au poignet des deux mains pour l’empêcher de partir. Comprenant que les trois secondes qu’il allait perdre seraient décisives, en plus qu’il sentait que des renforts n’allaient pas tarder et que tenter d’attraper un indic à Relouland était perdu à partir du moment où on le quittait des yeux, le MMM chercha, et trouva, un plan alternatif. En attendant, il reporta son attention sur Soy, mourant, dont les yeux n’y voyaient déjà plus grand-chose. Le terroriste, comme pour l’accompagner au moment de sa mort, lui dit près du visage :

« Je déteste les anarchistes. Vous avez une idéologie de geignards.
_ Cause, cause…
_ Tu sais combien de personnes sur terre il faut pour installer votre anarchie ? Deux. Pas moins. Et surtout pas plus. »
Le MMM fouilla rapidement, et trouva une caméra de la taille d’une épingle bloquée dans le veston de Soy. Il l’arracha, prit un angle de vue idéal pour que le reste du SMB qui l’espionnait puisse le voir, la main enfoncée dans les entrailles d’une de leur tête. Il dit : « J’ai quelque chose à dire à tout le SMB : sérendipité. C’est un mot qui signifie qu’en recherchant une chose, on en trouve une autre de façon inattendue, bien plus importante. Si vous me cherchez ou cherchez à m’arrêter, tout ce que vous allez trouver est la douleur, le désespoir, puis la mort. Commençons au moins par la douleur. » D’un geste négligent, il balança le corps de Soy, qui disparut. Il rapprocha ensuite la caméra de son masque jusqu’à ce que le SMB ne puisse plus rien voir d’autre, et à la fin, il la détruisit en serrant ses deux doigts. Juste après le grésillement final, Ed commença avoir ses maux de tête qui grimpèrent, qui grimpèrent, puis arrivant au point de rupture, l’onde de choc mentale chercha des vies à enlever.

__

  On me demanda si j’allais bien. Je grognai pour répondre, ce qui eut le mérite d’être compréhensif. Liz m’aida à me relever alors que je m’étais dépêché de me calfeutrer dans un coin désert du château. Là, les ondes étaient sorties, ma douleur était arrivée à son paroxysme, et peu à peu, après une décharge de souffrance dont je n’arrivais pas à m’habituer, ma tête se fit moins lourde, et j’étais par terre, les yeux rouges et de la salive rampant dans mon bouc.

  Liz me maintint debout jusqu’à ce que mes jambes prennent le relais. Je la remerciai d’une langue pâteuse, et je me fis la réflexion légèrement paranoïaque que chaque crise devenait de plus en plus douloureuse. J’en avais extrêmement marre de m’endormir à Dreamland en sachant que j’allais devoir subir ça. Dès que je fus enfin prêt à pouvoir descendre les escaliers tout seul, je repartis vers la cave afin de continuer mon entraînement, même si tous les muscles de mon corps étaient crispés comme de vieux troncs d’arbres gémissant. Je fus extrêmement heureux de voir que chacun était déjà en train de se préparer au plan, malgré la mort brutale d’un des leurs. 42 avait inséré une grosse clé USB sur son ordinateur onirique, et tapait tellement vite sur le clavier qu’amplifié par la forme de la caverne, on aurait dit un tir de mitraillette. De son côté, le docteur Doofenshmirtz commençait à rassembler des outils de travail sur la table qui était officiellement devenue son établi.

  La mort de Soy… ah oui… . Ca me dévasta l’âme, et je n’y croyais toujours pas. La blessure psychique était intense, et quand je me disais, Ed, c’est ta faute, tu as un mort de plus sur les bras, ça faisait mal. Mais moins que ce que j’avais pensé. C’était horrible, mais c’était vrai. Abattu, mais pas à terre. Peut-être parce que je commençais à devenir insensible. Peut-être parce que Soy n’était pas indispensable au plan. Non, je ne pensais pas que j’étais devenu un aussi gros con calculateur. A mon avis, j’étais saturé. Depuis trois ou quatre jours, trois ou quatre nuits, voire plus. Saturé comme je pouvais pas l’imaginer. Le verre était trop plein, l’eau ne pouvait plus rentrer à l’intérieur, ou alors de façon moindre, en se mélangeant à ce qu’il y avait déjà à l’intérieur. En ressortait de la nausée, mais pas autant de cas de conscience que ce que j’aurais pu imaginer. Soy connaissait parfaitement les risques ; quand on avait demandé qui voulait aller à Relouland, on demandait en fait qui voulait donner sa vie contre des petites chances de victoire ; il avait répondu oui sans hésiter. Il avait une grosse paire de couilles.

  Lady Kushin donnait un sabre court à Connors, et s’arrêta de lui parler quand elle me vit. Elle se dépêcha de venir vers moi pour m’annoncer :

« Il n’a fait que peu de mouvements, mais c’était suffisant : le MMM utilise l’onikong.
_ Je ne connais pas cet art martial.
_ Il n’existe pas dans votre monde, mais juste sur Dreamland. Il tire profit de vos capacités physiques améliorées. Ce n’est pas tant un art martial véritable qu’une façon de se battre. Il demande des mouvements amples et très rapides qui exploitent à merveille la force supérieure des Voyageurs. Pour le moment, il a utilisé le deuxième et le troisième niveau.
_ Y a des niveaux ? »
J’étais plutôt intéressé par l’onikong. Si je m’en sortais de toute cette galère, je chercherais bien un maître qui me permettrait de l’enseigner.
« Le premier niveau est un panel de coups dévastateurs et très rapides, sublimé par un déplacement très vif et surprenant. Ensuite, le second niveau qu’on l’a vu utiliser, c’est la parade/contrattaque. Vu que vous êtes plus résistants, vous n’êtes pas obligés d’éviter le coup de l’adversaire pour lui infliger un contre ou des techniques plus sophistiquées. Il suffit d’une parade qui encaissera le choc, et hop, on a le bras de l’adversaire plus qu’à portée. Ça permet de sortir des techniques plus facilement, même si les maîtres de l’onikong esquivent les coups comme les autres. Le troisième niveau représente toutes les techniques de projection que donne une puissance physique démesurée. Le quatrième niveau est de loin le plus impressionnant, et ne s’apprend pas. Son principe est le suivant : le monde est ton arme. N’importe quoi te permet de faire n’importe quoi. Les partis pris littéraires le considèrent comme une observation soigneuse de l’environnement, et une réaction adaptée à la situation avec comme arme le monde qui les entoure. Ceux qui maîtrisent ce niveau se battent avec n’importe quoi sans aucune difficulté, vu qu’ils n’ont plus de contrainte physique. Ce qu’il a fait avec les stylos… même si ce n’est pas vraiment très explicite, peut se référer à ça. » C’était un bon résumé de l’onikong, je supposais. Ça continuait à m’intéresser, mais ce n’était pas ça que je voulais savoir en premier lieu :
« Très bien. Il a des pouvoirs géniaux et est très bon au corps-à-corps. L’onikong a une faiblesse ?
_ Les mouvements sont rapides, mais amples. Avec de très bons réflexes, on peut facilement récupérer le bras ou la jambe de son adversaire. Je vais t’enseigner les différentes parades que tu seras amenée à faire contre un adversaire pareil. »


  Je la suivis au centre de la cave, où la grande table avait été déplacée, et je commençai à me mettre en situation de combat. Elle me montra rapidement les coups basiques de l’onikong. Ce n’était pas si impressionnant que ça ; pas si exotique que ce à quoi j’avais pu m’attendre. Plus que les coups de poing, c’était l’aisance à laquelle ils étaient donnés qui était intéressante à regarder. Tout était très fluide et rapide, même si ça ne différait pas énormément de ce qu’on pouvait voir sur Youtube. Lady Kushin me rassura tout de même en me disant que tout changeait quand on voyait un maître à l’œuvre : la puissance des coups changeait véritablement toute la donne, ainsi que la complexité des mouvements qui en naissaient. Et la rapidité des combats qui ne devaient pas durer deux secondes.

  Un quart d’heure où elle me fit me concentrer sur un coup de poing basique, que je devais tirer dans ce sens où l’autre selon où la position du corps de l’adversaire, une nouvelle présence apparut brusquement dans la salle. Ou plutôt non, trois présences, mais une seule nouvelle. Et la voix de Fino braillait déjà :

« On est revenus, les moutards ! On a ramené l’archange de la stupidité avec nous !
_ Je t’ai déjà dit d’arrêter de m’appeler comme ça ! Je suis l’archange de la justice !
_ Le dernier que j’ai croisé qui disait ça semblait pas faire la différence entre les deux. Et l’archange de la justice, il devrait pas être de l’autre côté des barreaux ? »
Fino et BHL se toisaient déjà. Yuri était chargé comme un mulet, et allait déposer toutes ses affaires sur la partie de la table que le docteur n‘utiliserait pas. L’ancien prisonnier répondit :
« Fino, ne joue pas avec mes nerfs. J’ai parfaitement compris que vous ne pouvez pas me retenir d’une façon ou d’une autre. Tu m’énerves encore une fois, et tu peux dire adieu au marché que tu veux me proposer. C’est ma curiosité seule qui m’a fait venir ici. » Il dit cette dernière phrase autant à lui qu’à moi, qui étais en train de m’avancer.

  Le regard qu’il me lançait n’était pas extrêmement jovial, mais la tête que je devais tirer ne devait pas être très sympathique non plus. Tout un été dû nous repasser en mémoire, et ça allait des gnons qu’on s’était mis jusqu’au désespoir qu’on avait causés à l’un et à l’autre. Tenter de le convaincre de nous aider, voilà une autre tâche épuisante. Putain, ça n’allait jamais arrêter ? Je ne m’étais toujours pas remis du choc de la disparition de Soy…

  BHL n’avait pas tant changé que ça, sinon qu’il avait la tenue officielle des bagnards de Poney’s World, soit d’un blanc (sale) uni. L’ancien chef de la New Wave décida de croiser les bras et lever la tête à mon attention, comme s’il allait éternuer. Comprenant enfin qu’il me laissait la parole pour l’avoir libéré de prison, je me dépêchai de prendre la parole (un pouvoir de téléportation… génial pour nous fausser compagnie à n’importe quel moment quand il le voulait) :

« Je vous ai libéré car vous êtes la seule personne qui puissiez nous aider.
_ Hmmm ? »
Hop, passer par l’égo et le voilà qu’il marchait déjà.
« Vous avez entendu parler du MMM ?
_ Oui, de ses petits exploits insignifiants en tout cas.
_ Nous sommes la seule force qui puisse le vaincre actuellement. Et pour ce, nous avons besoin de vous. »
Un petit sourire se dessina sur son visage, mais malheureusement, il était mesquin :
« En quoi serais-je intéressé par aider l’enfoiré qui m’a empêché de sortir mon livre ?
_ Pour en sortir un, bien mieux. Vous étiez censés sauver le Royaume des Cowboys ? Je vous offre un sujet qui menace tout Dreamland. Vous pourriez redorer mille fois votre blason, devenir plus riche que prévu, et vous pourrez demander votre libération instantanée pour avoir sauvé Dreamland. Ne me dîtes pas que tout ça vaut la peine de garder de vieilles rancunes quelques jours.
_ Et mon travail consisterait en quoi ? »


Je lui expliquai rapidement. Avec toutes les vidéos qu’on avait pu récolter de lui, trouver une stratégie pour le vaincre, ou au moins, échapper ou contrattaquer à toutes ces attaques, physiques ou par son pouvoir. Lui me dirait quelle technique faire, et Lady Kushin me donnerait les clefs pour les réaliser. Avec cinq jours devant nous, on devrait réussir à organiser quelque chose avec du potentiel ; pas cent pour cent de chances de réussite, mais avec les moyens de bord, c’était un sacré luxe. BHL digéra tout ce que je lui avais dit, je le sentais qu’il miroiter tout ça, et pour finir, il plongea ses yeux dans les miens.

« J’y réfléchirai. » Et il disparut. Pouf. Fino intervint de suite :
« Il pète assez haut pour polluer la couche d’ozone, clair qu’il allait pas accepter de suite. Je parie son calbute qu’il va revenir demain et essayer de faire croire que le SMB était son idée. »

  Ah ouais, comme ça… Il était direct, BHL. Je supposais que Fino avait raison : j’aurais pu lui offrir Dreamland qu’il serait parti ainsi en faisant sa petite dédaigneuse tout simplement parce qu’il ne pouvait pas accepter une offre que je lui aurais proposé aussi rapidement. J’espérais qu’il mettrait moins de cinq jours à se décider. Je fis volte-face vers le reste du SMB qui reprenait lentement ses activités après cette interruption. Je dis à Lady Kushin qu’on allait tranquillement continuer notre entraînement pour la soirée, et qu’on aviserait ensuite. C’était long, éreintant, et j’avais extrêmement mal. Soy était mort. Il ne reviendrait plus jamais sur Dreamland.

  Je profitai d’une de mes pauses à l’entraînement pour aller vérifier si tout le monde s’occupait bien de son travail. Je savais que Liz était déjà sur le coup de la logistique et me fournirait un résumé encore plus détaillé que ce que pourraient faire mes yeux, mais je ne savais pas quoi faire d’autre. Et l’inaction me pesait, m’écrasait, car ma tête vide de toute pensée était prête à recevoir les doutes, les peurs et les responsabilités qui incombaient au leader de la future opération. Je devais m’occuper l’esprit avant qu’il ne soit corrompu.

  Je me baladais ainsi dans les couloirs du palais, croisant quelques personnes à qui je rendais le salut, recherchant des membres du SMB pour discuter un peu de l’opération. Ce fut arrivé au premier étage que je retrouvais Connors, adossé à un balcon arrosé de lumière et d’un peu d’eau de la piscine juste en-dessous. Je le trouvai pensif mais allai quand même le voir. Il se retourna quand il m’entendit, me fit un sourire de salutations avant de reprendre la pose, observant une partie du marché que les dimensions du château permettaient de voir. Je lui demandais si ça allait, mais sa réponse affirmative était assez évasive pour faire supposer l’inverse. Je m’appuyai à mon tour contre la rambarde et le fixai des yeux jusqu’à ce qu’il me lâche :

« Oui, oui, ça va, tout va bien, Ed. Juste pour Soy… C’est dégueulasse. Mais c’est pas pour ça que…
_ Alors qu’est-ce qui te tracasse ? »
Il hésita deux secondes, mais il prit le parti d’être cash. Entre lui et Soy (avant les images horribles de Relouland), j’étais servi.
« Je veux bien aider à la préparation, mais foncer vers les lignes ennemies, je suis moyen.
_ T’as peur de crever ?
_ Oui, j’ai peur de crever »
, admit-il légèrement irrité. « Je ne veux pas quitter Dreamland, parce que je m’y plais, ça me permet de me détendre, puis… » Il se gratta la tête avant de continuer : « Enfin, merde, je t’ai déjà dit…
_ On n’a aucune chance, c’est ça ?
_ Non, pas ça. »
, et il soupira. « Mais je t’ai déjà dit que j’étais en couple avec une femme de Luxuria. Si je perds la vie sur Dreamland, je ne la reverrai plus jamais. Et j’ai comme l’impression que notre opération sera risquée, très risquée.
_ Tu veux aller la voir avant qu’on ne donne l’assaut ?
_ Non, certainement pas. Sinon, jamais vous me retrouverez. Mais Ed… Est-ce que ton plan a une chance de réussir ?
_ Bien sûr »
, affirmais-je en tentant de le rassurer. Connors secoua la tête avec un pâle sourire :
« Comme si t’allais me dire l’inverse… Bon, est-ce que tu peux me promettre la récompense qu’on était censés me donner pour ma participation au SMB ?
_ De combien ?
_ Trois mille EV, ça me suffira sans problème. »
Outch. Je lui dis tout de même :
« Je te les donnerai moi-même s’il le faut, oui.
_ Très bien… »
On resta quelques instants sans se parler, et je sentais que Connors avait besoin que je le rassure. Il était en train de tester toutes mes réponses afin de trouver une bonne excuse pour s’en aller. Il continua de lui-même : « Soy est mort… Je le connaissais bien, et qu’il ait été tué, ça me déprime. J’ai envie de lui casser la gueule au MMM, pour tuer si facilement quelqu’un.
_ Et tu ne veux pas te venger ?
_ Si je me venge, j’aurais perdu Soy et je perdrais ma douce prostituée.
_ Et tu penses qu’elle sera en sécurité si le MMM continue son plan sans qu’on l’arrête ? »
Un petit silence, et Connors lâcha un petit rire dépité :
« Bien vu, Ed, très bien vu. Non, je pense que tu as raison : il vaut mieux que je reste au SMB. Je vais la protéger comme je peux, puis à la fin, je pourrais lui donner sa liberté. Et si, je meurs…
_ Donne-moi tous tes EV, Connors, et quoiqu’il t’arrive, elle sera libérée, qu’on soit débarrassés du MMM ou non. »
Il acquiesça ; j’avais lu dans ses pensées et il le savait. Il me tapota l’épaule, puis me remercia gravement. Je lui dis pour détendre l’atmosphère et en écho avec ce que je vivais :
« Les filles sont toutes des putes.
_ Ouais, surtout la mienne. »
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MessageSujet: Re: Meilleur Méchant Machiavélique Meilleur Méchant Machiavélique - Page 2 EmptyJeu 1 Mai 2014 - 19:57
Chapitre 9 :

Plus importante que Dreamland




Enorme expiration comme si je m’étais écrasé mais que j’étais toujours vivant. C’était seulement du lit que j’étais tombé, encore une fois. Ma première pensée vint directement à l’anarchiste. Je me rendis compte une nouvelle fois de la mort de Soy, comme si j’oubliais à chaque fois et qu’un ange démoniaque venait me le répéter.
Combien de soldats du SMB sont morts par ta faute ?
  Je me levai, blanc comme un linge, et je voulais vomir, même si je n’en avais pas du tout envie. Mais je désirais dégueuler, dégueuler tout ce que j’avais en moi, me prouver que j’étais malade, que je ne commençais pas à…
Et voilà Soy, à nouveau dans le joyeux monde des Rêveurs grâce à toi.
Arrête de te faire du mal, Ed, tu n’y peux rien, tu fais de ton mieux depuis le début, ce n’est pas comme s’il y avait eu des choix à faire qui t’auraient permis de vaincre le MMM sans faire ne serait-ce qu’un blessé…
Rappelle-moi combien de victoire tu as remporté depuis que le MMM est intervenu ?
On se calme… Tu vas commencer à respirer, doucement, profondément, comme ça. Voilà, ça va mieux, on plie le ventre, ça atténue la douleur.
Ophélia apprécie ton aide, c’est dommage que tu ne veuilles pas la laisser tranquille, sale enflure.
Voilà, fais semblant d’être normal, sors de la pièce. Tu es le premier à être réveillé, mais bon, tu n’as pas le courage de te rendormir, n’est-ce pas ? Peu importe qu’il soit six heures du matin, c’est parfait. Personne ne va te dévisager, tu vas pouvoir respirer tranquillement, sans question, sans réponse.
« Il va falloir courir plus vite. »
Les Voyageurs que tu as tués à cause de l’Artefact qui es dans ta tête, ne les oublie pas.
« Quand survient la période d’abattement, ils peuvent commencer à devenir irascibles, à confondre les deux mondes, à ne plus savoir où ils en sont. Certains surmontent l’épreuve assez bien, et redeviennent des héros, bien plus modestes qu’avant, mais avec les pieds sur terre. D’autres par contre, peuvent sombrer à jamais, avoir des crises de fureur sans précédent, ne plus rien comprendre à ce qui les entoure, peuvent frapper n’importe qui, et dans des cas extrêmes, en venir à tuer ou se suicider ; et ce, dans les deux mondes. »
Le SMB détruit, il n’en reste que des miettes.
« Il va falloir courir beaucoup plus vite. »
La foule qui s’était faite dévorer par Garabeòne.
« Il va falloir courir beaucoup plus vite. »
Le masque poli et sombre du MMM m’engloutit.
J’eus un frisson de désespoir épuisé brut, comme un sanglot qui me fit sursauter. Je voulais tellement que tout s’arrête. Pitié…

  Manger me fit énormément de bien, et ma crise d’angoisse était passée, comme un mauvais rêve. Jacob et Cartel se réveillèrent vers onze heures du matin, totalement dans le coma. Je ne savais pas combien de temps ils étaient restés à la soirée, mais leur tête indiquait que s’ils avaient pu, ils se seraient plutôt réveillés en milieu d’après-midi. Je constatais que Marine n’était pas là, mais ma sœur me dit qu’elle était restée dans la maison de son copain. Ou plutôt, certainement, de son futur ex-copain. Tant mieux, parce que c’était un gros con. Quand je lui répondis ça, Cartel me regarda avec des yeux ronds, qui voulaient dire énormément. On lui avait sûrement raconté les mésaventures de la veille, quand elle n’était pas là. Je ne cherchais pas à aborder la question, et je fus ravi que ce fut réciproque.

  Je réalisai que je ne voulais pas lui parler ; j’avais trop le cœur à dériver à Dreamland, et c’était impossible avec de simples Rêveurs. J’avais terriblement envie d’en discuter avec Jacob, ou n’importe quel Voyageur. Il me fallait une prise, quelque chose à laquelle m’agripper, une bouée de sauvetage. Je pouvais m’en tirer, je m’en tirerais, mais avoir quelques minutes pour tout balancer, pour me calmer, que quelqu’un me dise que oui, ce que je faisais était la bonne solution, la bonne gestion, le bon timing, ou sinon, les réponses aux problèmes que je laissais derrière moi. Mais avant tout, il fallait éloigner Cartel, ou nous éloigner d’elle. On avait une journée, ça serait certainement possible.

  La majorité de la matinée, en attendant que les deux autres se réveillent totalement et redeviennent des personnes normales, et pas des zombis-lendemains-de-soirée, je la passais dans la chambre de Cartel, où reprenant mes feuilles de papier qui contenaient toutes mes notes, je rajoutai, enlevai quelques modifications, surtout en ce qui concernait le boulot de Soy. Il devait aller partir chercher des Voyageurs en particulier, ça ne serait pas compliqué de le remplacer, j’en connaissais des tas, des Voyageurs. J’éliminais Jacob, parce qu’il ne pouvait pas parler, Shana et Connors, parce qu’ils avaient bien trop de choses à faire pendant les jours qui arrivaient. Hmmm. Ah, j’avais trouvé. Pas besoin de limace paresseuse passant devant moi pour trouver la solution. J’envoyais un SMS, passai un appel long de quinze minutes, et la question était réglée. Soy était considéré comme un joker pour le SMB, mais les Private Jokes avaient le leur.

  Alors que midi approchait, toujours coincé dans la chambre de Cartel, avec des centaines de gribouillage étalés sur dix feuilles, Jacob débarqua doucement dans ma chambre, tandis que Cartel était en train de prendre sa douche. Et ben, c’était parfait, super timing, on pourrait discuter tranquillement. Peut-être qu’il pourrait me dire ce qu’il pensait de mon plan, il avait un rôle non négligeable dans les jours à venir. Je préférais lui en parler de vive voix plutôt que sur Dreamland, il serait certainement plus attentif. Je fis une pile de mon tas de feuille que je frappai contre le bureau de Cartel pour les aligner, et je lui annonçai qu’il tombait à pic. Je ne remarquais sa méchante humeur que quand il se mit à parler :

« Je viens de recevoir un SMS de Shana. Elle dit que tu vas préparer une immense fête pour le Royaume dans cinq jours. Je ne crois pas qu’elle a compris, mais je suis pas dupe. Tu vas les utiliser contre le MMM.
_ Ce n’est rien ça, Jacob, ça fait partie de mon plan, il ne leur arrivera rien.
_ J’ai vu de quoi l’ennemi était capable aussi, comment tu peux me faire croire qu’il ne va rien leur arriver ?
_ Tout est prévu, t’inquiète pas »
, lui balançais-je négligemment en me concentrant sur mes notes sans les lire. Mais lui s’énerva :
« Tu me fais quoi, Ed ?! Hein ? Réponds-moi quand je te parle. » Voilà qu’il se mettait à s’énerver. J’avais tellement besoin de ça… Mais vrai qu’il était très attaché à notre Royaume.
« Jacob, si je te dis que c’est safe, pourquoi tu veux pas me croire ?
_ Parce que tout ce que tu as entrepris contre le MMM a foiré jusqu’à présent, et que tu mets en jeu énormément de vies. S’ils servent ton plan d’une manière ou d’une autre, ça va se retourner contre eux. Et je sais que tu le sais parfaitement. »
Pauvre connard de Jacob. Le regard que je lui lançai reflétait exactement ces quatre derniers mots. Le pire, c’est que je n’avais rien à lui répondre, sinon de l’assurance :
« Je me relève toujours, et je gagne. Ça s’est passé comme ça à chaque fois.
_ Deux fois seulement, de justesse, grâce à des alliés, grâce à de la chance, et contre des gens qui ont une faiblesse identifiable ! Ça ne ressemble pas vraiment à une loi empirique sur laquelle tu puisses te baser !
_ Laisse-moi, Jacob.
_ Tu vas risquer tout notre Royaume ! Tu vas risquer des centaines de vie ! Est-ce que tu te rends compte de la gravité de la situation ?! Qu’est-ce qu’il t’arrive ? Je me souviens que t’étais prêt à partir casser la gueule à la New Wave tout seul avec Fino sur l’épaule une fois, pour que personne d’autre ne soit impliqué dans ton combat ! Et là, tu vas risquer la peau de tout le monde dans un plan que je devine suicidaire ! Je te reconnais plus, là ! »


  Un long silence s’installa entre nous. Je pourrais lui demander s’il avait une meilleure idée, mais je connaissais déjà la réponse qu’il allait me sortir : ne rien branler et attendre que d’autres le fassent à ma place. J’avais dix raisons absolues de ne pas suivre cette idée, et il en avait certainement autant de son côté. On aboutissait à une impasse, mais il n’allait pas jouer le jeu. Je conclus notre malencontreuse entrevue par :

« J’ai absolument besoin de toi dans mon plan, Jacob. Si tu en fais partie, il pourra se dérouler sans accroc.
_ Tu ne serais pas en train de me faire chanter, Ed ? »


  Bien sûr que si, Jacob, mais je n’avais plus que ça pour te faire avancer… Il rajouta qu’il ne me reconnaissait plus, et surtout, que je ne l’écoutais pas, que je ne l’entendais pas. Et malgré qu’il n’avait rien à rajouter d’autre, il restait tout de même dans la chambre, sans me quitter des yeux. Il lâcha une autre critique, et j’y répondis par un sardonique :

« Excuse-moi Jacob, mais je suis actuellement en train de sauver Dreamland. Je te parle de Royaumes, de tyrannie et de milliers de morts, tu me parles de marchands et de quelques dizaines de réfugiés. Ensuite, je comprends parfaitement que tu sois… inquiet, mais pour le reste, c’est une affaire compliquée et j’en ai ras-la-casquette de tout ce qui m’arrive.
_ D’autres personnes peuvent le faire à ta place ! A notre place ! »
Je soupirai et m’adossai contre mon siège, en arrêtant de regarder mes feuilles pour croiser le regard de Jacob.
« Alors pourquoi elles ne font rien ?
_ Parce que ça prend du temps.
_ Les rôles sont inversés maintenant, c’est toi le naïf. Tu crois que le MMM a fait tout un plan sur plusieurs années sans trouver un moyen de parer à cette éventualité ?
_ Je te retourne la question, abruti : tu crois que le MMM a fait tout un plan sur plusieurs années, en faisant attention à te provoquer, et sans rien prévoir de ta part ? Je crois surtout que toi et Fino êtes justement les personnes les moins susceptibles de le vaincre ! J’exige de connaître ton plan maintenant, sinon, tu n’auras jamais mon aval. »
Là, il devenait franchement énervant, l’intello. J’allais rajouter n’importe quoi tant qu’il pouvait fermer sa gueule, mais Cartel sortit de la douche à ce moment-là. Le regard de Jacob me fit comprendre que la discussion n’était pas terminée, et le mien qu’elle tournerait en rond comme maintenant.

  Quelques dizaines de minutes plus tard, alors que Cartel avait terminé de préparer le déjeuner/brunch, elle annonça une nouvelle mauvaise nouvelle qui me remit de suite en rogne :
« Ce soir, on a Roland et Nathalie qui seront là. Ils viennent d’appeler. Tu te souviens d’eux, Ed ?
_ Je m’en fous, je ne serais pas là ce soir. »
L’expression qu’elle fit se situait entre la surprise, l’effarement, et la colère ; celle de Jacob, juste la colère. Fallait dire que je mâchais pas mes mots, que j’avais un ton brutal, et que j’avais l’air de m’en foutre totalement. La voix de Cartel passa dans les moins mille degrés Celsius, et chacun de ses mots était un glaçon :
« Ça fait toujours plaisir. » Je ne répondis pas, Jacob ne releva pas, et un silence glacial eut lieu dans la cuisine. Cartel restait immobile, elle allait continuer à parler, et ça serait pas pour des câlins. « Je commence à en avoir marre de ton comportement de merde. Si c’était pour faire ta chouineuse, tu pouvais rester à Montpellier.
_ A la base, je ne voulais pas venir.
_ Je t’accueille chez moi ! J’accueille Jacob ! Je te laisse mon lit parce que t’es soi-disant malade, et tu me craches dessus ! C’est cool, j’ai rien à dire. Je suis toujours ra…
_ OK ! J’ai compris, je me barre. »


  La scène dura cinq secondes : j’avais parlé, je repoussai mon assiette, je me levai, je quittai la cuisine, pris mon manteau, ouvris la porte de l’appartement, et la claqua une fois sorti. Je partis rapidement, si bien que s’ils avaient déboulé dans le couloir pour me rattraper, ils ne m’auraient pas vu car j’étais déjà dans les escaliers. Je me dépêchai de trotter dans les rues pour être certain qu’ils ne me suivaient pas, et juste après avoir pris le métro, je me calmai et repartis d’un ton plus paisible. Enfin, paisible.

  J’avais bien fait de me casser, putain. Jacob qui me les broutait, Cartel qui faisait sa mijaurée. Si j’étais resté un peu plus longtemps, il n’aurait manqué plus que cette garce de Marine revienne, et ma journée aurait été formidable. C’était ma véritable définition des vacances, tiens. Faire des trucs dont on n’avait pas envie, se faire rabrouer par tout le monde, se prendre des râteaux, tout ça dans une ville de merde, avec ma famille et des connards partout, et moi, je voulais sauver Dreamland d’un terroriste malade, et tout le monde me piétinait. C’est la dernière fois que je prenais des vacances. Je hurlais dans ma tête, je les insultais tous les uns après les autres, je poussais tous les passants qui n’avaient pas assez déviés de leur route. Qu’ils aillent tous se faire enculer tiens. Marine, Ophélia, Jacob, Cartel, Clem aussi au passage, je ne voulais plus en entendre parler. Je m’assieds sur un banc, au milieu d’une grande rue grise, mais je me rendis enfin compte qu’il faisait froid, extrêmement froid même, et cinq minutes plus tard, je me remis à marcher pour faire bouger mes muscles, toujours furieux.

  Je marchai deux heures, j’errai dans le tout-Paris, dans le froid, et peu à peu, j’évacuai. Et loin de grimper au poteau comme je l’avais cru, ma colère se mua en lassitude, une lassitude immense et originelle autour de laquelle je gravitai depuis plusieurs jours et qui après un petit tour d’horizon, me fit apporter du recul sur tout ce que je vivais et comment j’aurais dû le gérer. Cette lassitude alors se changea en nouvelle fois, mais loin de l’énervement, ce fut en fatigue. Et alors que l’après-midi rentrait dans sa deuxième moitié, alors que le soleil commençait lentement (déjà) à se coucher, j’étais profondément extenué, autant physiquement que mentalement. Je tentai de guérir les deux dans un petit café cosy, et commandai une tasse sur une petite table. Je détestais le café habituellement, mais à situation anormale remède anormal. Voyons voir si c’était un simple vivifiant, même si j’avais peur que même l’effet placebo ne me chatouille que le mollet.

  Tandis que je buvais lentement, et que je voyais les gens défiler dans les rues grises de Paris à toute vitesse, en voiture, à pied, en vélo, en scooter ou en moto, je me mis à réfléchir, sur tout et sur rien, sur rien en particulier et sur tous les sujets. Mais réfléchir m’épuisait, je ne savais plus où j’en étais, mais la seule chose dont j’étais sûr, c’est que j’avais cassé quelque chose en Cartel, aussi en Jacob, beaucoup en Ophélia, et que les réparations seraient en conflit avec la mission que je devais mener à bien sur Dreamland. Je savais que je pourrais revenir, m’expliquer au mieux (à Cartel, inventer quelques gros bobards), m’excuser, mais moi, ça ne me soulagerait pas. Si, je serais légèrement satisfait, mais au prochain souffle dramatique onirique ou du monde réel, et je me disperserais à nouveau, c’était certain. Bordel, j’étais sur la crise de nerfs… Envie de hurler, toujours en train de me contenir de pas frapper quelque chose en laissant libre court à une violente hystérie. Je me sentais capable de m’excuser, mais pas de m’empêcher de récidiver. J’avais trop de pression sur les épaules, trop d’adversaires dangereux, trop de gens qui désapprouvaient mon comportement ou mon rôle. Les seuls soutiens que je pouvais espérer, c’était du SMB lui-même, mais avoir précisé à chacun une partie de mon plan les avait peut-être amenés à la suspicion et à un climat de terreur. De toute façon, ils ne cherchaient pas à me soutenir : ils attendaient surtout que moi, je les soutienne. Sinon, il y avait Fino. Mais il n’approuvait pas tant mon plan que mon objectif, et peut-être aussi les moyens de l’atteindre : destruction, destruction, prise de risque, destruction, puis la tête du MMM au bout d’une pique. Il voulait du sang et la victoire, et le collatéral, il chiait dessus.
Aucun soutien…
Personne pour me poser une main sur l’épaule et me dire : « C’est bien ce que tu fais, Ed. Continue et bonne chance, je te soutiens. » Personne.
Et ma fatigue venait de là.

  Je poussai un soupir tandis que mes deux mains embrassaient la tasse de café dans le but de les réchauffer. La fumée blanche qui s’en échappait me réchauffait plus que le liquide en lui-même : son goût n’avait pas changé, ça restait écœurant. J’aurais dû prendre du chocolat chaud, ouais.

  Bon bon bon, qu’est-ce t’allais faire maintenant, Ed Free ? Faudrait que tu te bouges les fesses, que tu parviennes à faire quelque chose. T’allais pas rester là jusqu’à te faire virer avec ton café. Peut-être que je pourrais retourner chez Cartel et me farcir le dîner avec des amis. Je farfouillai la poche de mon jean pour savoir quelle heure il était sur mon portable, et je me rendis compte que je n’avais pas de portable : je l’avais oublié dans l’appart. Et bien c’était génial tout ça, génial génial génial. Bon, pas grave, ça m’évitait d’avoir à ne pas répondre à d’incessants appels de Cartel et de Jacob. D’ailleurs, pourquoi avais-je dit non aussi vite à Cartel pour le dîner ? Je me souvins quinze secondes plus tard que c’était une date importante… Ah oui, la date où Ophélia passait par le biais d’une Carte Blanche à un concert…

  Et franchement, pourquoi pas ? Ça me viderait la tête, ça m’éviterait de voir la tronche des deux Mr. Propres-sur-eux, et s’il fallait commencer à faire des excuses, alors autant s’occuper par le travail le plus difficile : une sorte de réconciliation avec Ophélia. Si elle me voyait juste dans le public, elle comprendrait le message, et on pourrait s’en tenir là. Ça serait parfait. Je me souvins rapidement de l’adresse, et ce n’était pas tout près. Il faudrait juste que je prenne ma moto, puis je filerais aussi vite que possible. Je pourrais toujours expliquer à Jacob ; et je pariais qu’une explication « amoureux transi qui essaie de tourner la page », ça calmerait Cartel, même si elle était un peu frigide à ce niveau-là : encore célibataire et que les études dans la tête. Faudrait qu’elle se trouve un mec bien.

  La nuit était tombée, mais la soirée venait à peine de commencer ; les jours d’hiver se couchaient particulièrement tôt. Le froid ne parvenait peut-être pas à transpercer mon manteau et mon pull, mais ma tête était pleinement dégagée, sans casque laissé à l’appartement, et je prenais extrêmement cher. Si un policier voulait pourrir ma soirée, il pourrait tout simplement m’arrêter et me demander ce que je faisais tête nue sur une moto. Puis il me collerait une amende. La moto partit en trombe dès que le feu passa au vert, puis je tournais au boulevard pour traverser une Seine tranquille, mais qu’on devinait glacé. Les bâtiments de Paris me dévisageaient, je le savais, parce qu’ils ne m’aimaient pas. Je passais entre eux sans faire attention ; j’avais assez d’ennemis comme ça, pas besoin de m’en imaginer en briques.

__

  Jacob attendit patiemment que Marine décroche son portable. Le soir était déjà tombé, et elle n’était toujours pas rentrée. Elle, ainsi que Ed. Ce con avait laissé son téléphone à la maison : il était désormais injoignable, et dieu savait où pouvait se réfugier une tête blonde aux bords des nerfs dans un terrain rempli de cachettes comme Paris. A Montpellier, Jacob serait parti fouiller dans quelques coins où il y avait des chances que son ami se planque, mais à Paris, c’était terminé. Même Cartel ne pourrait pas désigner une adresse où son frère aîné serait parti ; il n’habitait pas dans les environs de toutes manières.

  Et putain, qu’est-ce qu’il lui avait pris ? Qu’est-ce qu’il lui prenait de façon générale ? L’article qu’il avait lu n’était peut-être pas totalement à jeter… Son cas devenait de plus en plus inquiétant, et Jacob n’avait aucune idée de comment réagir. Il lui avait donné toute sa confiance récemment, et déjà, il trouvait de nouveaux sujets d’inquiétude encore plus grands.

« Jacob ?
_ Salut Marine… Ça va ? »
Il passa les banalités, demanda quand est-ce qu’elle allait revenir, et avertit de suite Marine des problèmes rencontrés. La rousse, entre deux crissements de train, éleva la voix :
« Quoi ? Ed a fugué ?
_ Euh… oui. »
Avec ce verbe, la situation devenait comique. Mais oui, il avait effectivement fait une fugue, et on ne pouvait pas appeler les policiers pour leur avertir qu’un type de vingt-trois ans se baladait dans Paris avec la ferme intention d’être en colère. Putain, Ed, où est-ce que tu étais, et qu’est-ce que tu faisais ? Pitié, qu’il ne fasse pas de connerie. Marine poursuivit :
« Il commence à péter les plombs… La nuit dernière, sur Dreamland, un du SMB a trouvé la mort en affrontant le MMM qui était venu à Relouland.
_ C’est Ed qui l’avait envoyé ?
_ Je suppose, oui… »
Jacob poussa un soupir ; c’était de pire en pire. Ed s’agitait, tentait de faire quelque chose contre le MMM, mais il était clairement dépassé pour le moment. Marine semblait elle aussi d’humeur chagrine, et elle expliqua une des raisons : « Le MMM a pillé tous mes yeux.
_ Il a pillé tes yeux ? »
Wat ?
« Je te l’ai dit, je suis indic à Relouland. Mais le MMM a pris tout mon matériel. Je n’ai plus aucune information de ce qui se passe au SMB, et je n’ai aucune idée de l’endroit où est parti leur second indic, celui qui s’est fait la malle.
_ Il ne va pas revenir à Relouland ?
_ Ça, ça m’étonnerait. Vu comment le terroriste a débarqué sans qu’on puisse faire quelque chose contre lui, rester serait stupide. Et je ne sais pas où Nedru aurait pu se planquer, ce type est un mystère. Mais il a certainement pris son matériel avec lui pour continuer son job… Enfin, j’espère.
_ Bon, bah merde… Je te dis à tout à l’heure alors, Marine.
_ Oui, à tout à l’heure… Oh, attends, Jacob ! J’ai oublié de te dire. Le MMM a utilisé du vent pour attaquer, mais ce n’était clairement pas une attaque normale.
_ Tu veux dire… ?
_ Je ne sais pas… Je suis moi-même Contrôleuse du vent – je te prierais de le dire à personne… »
Pas d’inquiétude pour ça, il serait muet comme une tombe sur Dreamland. « … et on utilise le vent pour former des attaques. Lui, on aurait plutôt dit que… le vent lui obéissait. Je n’ai pas de mot là-dessus, c’est très bizarre. Notre magie utilise le vent, se fond dans lui, je ne sais pas si tu vois… Pour le MMM, on aurait plutôt dit que le vent sortait de nulle part, sans qu’il n’ait à faire d’effort magique quelconque.
_ Si on retrouve Ed, je lui en informerai. »
Qu’est-ce que c’était que ce foutoir ? Et c’était lui où il se retrouvait de plus en plus impliqué dans cette histoire de MMM ?

__

  Ophélia déposa son étui dans une petite pièce sous le niveau du sol. Elle venait d’arriver, deux heures avant le spectacle, afin de se préparer, voir tout le monde, saluer, parler ainsi que picorer sur le buffet dressé dans la loge des artistes lui fit rapidement passer le temps. Tandis qu’elle grignota un canapé tiède, un des organisateurs lui tendit un déroulé qu’elle n’avait pas eu. Pas de changement notable immense, sinon un démarrage un quart d’heure plus tôt, une des deux pauses moitié moins longue, ainsi qu’un changement de passage, qui la faisait jouer en dernière. Motif : un groupe devait quitter plus tôt le concert et on l’avait écouté. De toute façon, ça ne la dérangeait pas. Elle dit malicieusement à un groupe déguisé en mimes qu’elle serait la cerise sur le gâteau de la Carte Blanche.

 Elle prit ensuite un petit verre dans le bar en question, The Drunk Mermaid, accompagnée d’Ellie Rock en question, même si elle s’appelait en fait Jeanne Mermoz. Les connotations entre le nom du bar et son propre à nom à elle faisaient bien rire quelques-uns, mais Ophélia s’en fichait totalement. Elle trinqua et sirota doucement son diabolo menthe tandis que Jeanne faisait de même avec sa bière. Elles discutèrent de tout et de rien, et ça faisait bien deux ans qu’elles ne s’étaient pas vues, et le cœur d’Ophélia se réchauffa largement. Il fallait dire qu’elle broyait légèrement du noir depuis deux jours ; l’acharnement d’Ed à vouloir… mais non, bien sûr que non, ça n’avait rien à voir avec ça. Sa… déclaration… elle ne savait pas pourquoi, ça l’avait déprimée. Elle se rendit compte de tous les sentiments qui l’avaient animé depuis un bout de temps (le début ?) à son égard, et ne savait pas comment y répondre. Ou en tout cas, y répondre de façon polie. Elle s’en voulait aussi, car dès qu’il lui avait dit implicitement qu’il l’aimait, elle s’était contentée, pour éviter les difficultés, de se ranger dans son attitude agressive, rester dans le ton de la conversation et ainsi fuir, en quelque sorte, ses responsabilités. En même temps, il ne l’avait pas du tout aidée, mais alors pas du tout. La scène passa trois fois dans son esprit en moins de cinq secondes. C’était véritablement un idiot, un crétin, un abruti…

« Sinon, je ne t’ai pas demandé, Fifi ! Comment elle va, Ellie ?
_ Elle va très bien. En ce moment, elle doit faire la fête.
_ J’espère qu’elle va pas passer la moitié dans les chiottes, comme la dernière fois. »
Moitié vomi, moitié faire connaissance avec un parisien qui paraît-il, savait déboutonner une chemise avec les dents. Cette pensée fit sourire l’Hispanique.
« Si on n’entend pas la musique depuis les toilettes, je crois qu’elle sera plus calme.
_ Sinon… Sarah, tu es allée la voir ? »
Le ton de la discussion devint extrêmement sérieux ; Jeanne n’était pas du genre à garder son semi-ton grivois quand elle avançait sur des sujets pointilleux. La tête que fit Ophélia était évidemment toute sauf légère :
« Elle dort toujours. » Désolé Jeanne, la vérité est encore pire. Parce que Sarah dormait toujours, et pire, depuis peu, elle ne faisait que cauchemarder en silence. Elle reporta son attention sur un petit concert donné par une classe d’élèves devant des parents ébahis. Jeanne cherchait à rassurer son amie, mais cette dernière était devenue extrêmement distante. Diplomate, elle changea de sujet et reprit son sourire. Ophélia était une sensible, mais elle gardait toujours sa bonne humeur à portée.

Une demi-heure plus tard, alors que les enfants étaient partis et que la scène du pub était libre, les techniciens étaient déjà sur place et s’occupaient des dernières modifications au niveau de la sono pour chaque artiste. Evidemment, tout le travail du son et des lumières avait été fait dimanche dernier : faire les branchements et ajuster toutes les corrections par artiste prenaient en tout plusieurs heures. Là, on vérifiait, tout simplement. Elle passa à son tour vingt minutes avec sa guitare, et deux autres musiciens qui complétaient sa musique (un au clavier, et un autre à la batterie). Dès qu’elle eut terminé, et que les techniciens parlèrent au patron de l’établissement des réglages à effectuer ainsi que de légers changements dans le placement des enceintes, celui-ci se frotta les mains. Mr. Sworth était un peu stressé de la vie, et savoir que des choses se passaient comme sur des roulettes lui donnait un grand sourire.

  Les deux filles partirent toutes les deux profiter des restes du buffet à l’arrière-salle, et Jeanne n’en pouvait plus d’être heureuse d’avoir pu faire une Carte Blanche, surtout dans un bar aussi grand que celui-ci. C’était vrai que « The Drunk Mermaid » était plutôt grand, assez pour avoir une scène qui était plus qu’un simple marchepied qui s’étalait. Revenant dans la salle, Ophélia aida quelques serveurs qui commençaient à déplacer les tables et les chaises afin de laisser un grand espace au centre où pourrait s’éclater le public. Certaines furent même mises au débarras, et un buffet fut préparé sur le comptoir. Les déroulés étaient distribués à chacun des employés, les artistes passaient et repassaient en posant des questions quand ils ne restaient pas dans leur loge à parler entre eux, des serveurs balayaient la salle, les techniciens finissaient de s’occuper de la lumière en faisant plusieurs tests, et aidaient à installer les premiers instruments. Pendant un moment, on posa beaucoup de questions à « Ellie Rock » concernant l’organisation qu’elle aimerait avoir, et la chanteuse donna quelques instructions, parla à plusieurs artistes à qui elle parlait longuement, etc, etc.

  Elle et Ophélia se retrouvèrent finalement aux toilettes pour se remaquiller ; surtout Jeanne en fait, car son personnage de scène n’hésitait jamais à se peinturlurer plus qu’on ne devrait. Elle tenait ça des Twisted Sisters, même si elle n’allait pas jusqu’à se transformer en rocker totalement déjanté. Ophélia restait bien plus sobre, mais ça permettait de combattre le trac, d’être certaine de ne rien avoir laissé au hasard. Tandis qu’elle re-re-lissait ses cils, Jeanne grognait :

« Faudra être rapide sur les transitions ; le patron trouve que nos horaires sont trop serrés, il m’a fait plusieurs fois la réflexion. Déjà que je n’ai pas pu inviter tous les groupes que je voulais, et là, il chie encore dans la colle.
_ J’ai entendu ça, oui. Il ne devrait pas y avoir de problèmes.
_ Y a pas intérêt, non. T’es prête ?
_ Excitée comme pas permis »
, entonna joyeusement Ophélia en regardant son visage sous plusieurs angles. Le miroir des toilettes était grand, et surtout, la lumière n’était pas aussi rachitique que celle de la loge. En tout cas, elle avait hâte d’être sur scène ; elle avait le trac, mais elle commençait à aimer cette sensation. Jeanne approuva :
« Tu vas faire un tabac, ma fille. Bouge ton boule de là, je vois strictement rien. Merci beaucoup. Hey, j’ai eu un mail de Romero, hier. Il n’avait pas l’air d’être en forme. » Ophélia gratifia son amie d’un regard qui voulait signifier : je t’adorais, ma petite, mais si tu pouvais arrêter de t’avancer sur des terrains glissants…
« J’en parle pas.
_ Vous avez vraiment rompu alors ?
_ Hin hin.
_ Je t’ai toujours dit qu’il te fallait quelqu’un qui fasse moins banal.
_ Il est adorable, tu sais ?
_ Je dis pas l’inverse, il l’est. Mais je pense qu’il te faudrait mieux un mec d’action, quelqu’un qui te tabasserait le moindre gars qui te materait le cul.
_ Romero a fait des choses que tu ne peux pas imaginer »
, répliqua Ophélia en pensant à Paraìso ; elle enchaîna très vite en voyant le portrait d’un blond se dessiner aussi gros qu’une maison dans son esprit : « Et je peux te garantir que ceux qui te prennent pour des poupées de porcelaine peuvent être extrêmement lourds quand ils le veulent.
_ Rah, de suite les fausses idées. Tous les garçons ne veulent pas nous protéger pour nous protéger Ophélia, ils font ça parce qu’ils sont follement et totalement transis d’amour. Quand ils savent pas comment exprimer l’exprimer, parce qu’ils sont cons comme leurs chausses, ils se sentent obligés de nous le prouver en faisant quelque chose. Je sais que la majorité est plutôt du genre à nous coller une pancarte « Chasse gardée » parce que ça flatte leur égo, mais faut pas trop généraliser non plus…
_ Je sais, je sais… »
, soupira Ophélia, « Mais des fois, ils sont quand même franchement énervants.
_ J’ai connu un mec qui était incapable de passer devant une fille quand il fallait entrer ou sortir d’une salle. Il te tenait la porte et tout, super gentleman, jusqu’à ce que dès que tu râles, il te foute un coup de pied au cul - littéralement, hein ? pour que tu traverses la porte et qu’il puisse passer à son tour. Les mecs se mettent bien martel en tête pour pas grand-chose des fois, mais ce genre-là, quand même, ça me manque. »
Elle n’avait aucun commentaire à faire derrière, même si elle aurait bien aimé frapper le visage d’Ed qui lui faisait des clins d’œil. Elle balaya l’image en se concentrant sur son propre reflet dans le miroir. Peut-être que le blond ne cherchait pas à la sauver pour avoir un droit de cuissage sur elle après tout… Juste que l’idée qu’elle reste prisonnière lui était intolérable, et qu’il préférait se faire détester par elle plutôt que de la laisser… C’était vrai que dans un certain sens, si ses parents se faisaient capturer par des terroristes et enlevés, qu’elle seule pouvait les aider mais que ceux-ci lui suppliaient de ne pas venir… les écouterait-elle ? Voilà qu’elle hésitait maintenant, qu’elle y réfléchissait, sur les pensées du blond, sur ce qu’il avait dit. Mais n’était-il pas trop immature ? Si, bien sûr qu’il l’était. Mais d’autres parts…

  Elle revint dans la loge, et guitare en main, joua un des morceaux qu’elle devrait interpréter ce soir, mais sans chanter. Ça lui permettait de penser à autre chose et à se focaliser sur la scène, et sur un public surexcité. Voilà, il était vingt-et-une heure trente, le spectacle devrait commencer… Les coulisses n’étaient pas très pratiques pour voir la scène, mais elle entendrait sans aucune difficulté tout le concert même si elle restait dans l’arrière-salle. Impatiente, elle se mordit les lèvres d’excitation. Enfin elle allait pouvoir jouer sur scène, chanter. Ça serait le plus beau bol d’air frais depuis de nombreux mois.

  Seulement, le concert ne démarra pas de suite. Il y avait les spectateurs qui arrivaient, beaucoup, beaucoup de spectateurs, et la salle était déjà sombre. Mais pour le moment, la scène semblait vide. Ophélia attendit cinq minutes, en laissa filer cinq autres, et elle passa prendre des informations. Dix minutes de retard n’était pas si gênant que ça ; dans certains endroits, c’était même la norme, mais si les horaires étaient aussi serrés que l’avait dit Jeanne, alors le patron allait peut-être leur causer quelques problèmes. Jeanne rentra dans les coulisses, furieuses.

« Y a ces putains de projo qui marchent pas ! Ça sera prêt d’une minute à l’autre, ils disent, mais pour le moment, ça dure depuis presque un quart d’heure.
_ Ne t’inquiète pas, Jeanne, ça va le faire. »
, la rassura Ophélia en lui posant une main sur l’épaule. Jeanne poussa un soupir et se calma légèrement. La tranquillité de l’hispanique était contagieuse.

  Il fallut attendre dix minutes encore pour que la lumière revienne miraculeusement, et Ellie Rock, soudainement devenue euphorique, se dépêcha de revenir sur scène, faire un discours à son public qui gueulait, puis elle déchaîna ses morceaux. Ophélia était tout de suite plus rassurée, et se laissa porter par « Kaz’n Kaz », « The Wheel of Fortune Loves To Rock » et aussi « A Little Liva ». Elle pouvait entendre à travers les murs l’engouement du public, ses cris. Elle sentit comme d’habitude un de ses pieds battre la musique et mourut de jalousie de ne pas être avec le reste de la foule qui avait le droit de se déchaîner. Chaque fin de morceau était accompagnée de magistraux applaudissements, et chaque début permettait à nouvelle énergie d’électriser la salle. C’était ça, le bon mot : électriser. Ophélia se sentait parcouru de picotements incontrôlables qui lui donnaient envie de bondir. La puissance de la foule en plein délire était énormément contagieuse.

Jeanne céda ensuite sa place à un autre groupe, laissant un public en délire, assez grand pour occuper les cent cinquante mètres carrés d’espace leur étant destinés. Une bonne partie d’entre eux avait des gobelets en plastique du bar dans leur main, exactement comme l’attendait le patron ; la consommation n’était pas gratuite. La majorité des spectateurs avait entre vingt et trente ans. Ophélia dit à Ellie Rock qu’elle s’était bien débrouillée, et celle-ci répondit, hilare :

« Je suis contente, ça m’a fait super plaisir ! » Le second groupe se mit à jouer, mais il était bien plus doux. Elle rectifia avec un sourire : « Ça ME FAIT super plaisir ! Une Carte Blanche, tu te rends compte ? J’ai fait une Carte Blanche ! Dire que mes parents y croyaient pas, à mon avenir dans la musique. Le seul truc qui me déçoit, c’est que je ne crois pas que je reviendrais sur scène ce soir. On était censé rejouer, mais vu le retard qu’on a eu… »

  Le reste de la soirée se passa tout de même normalement. Jeanne n’était pas exactement fan des groupes doux même si elle avait de l’affection pour quelques-uns (Ophélia la première). Les autres bandes qui la suivaient étaient aussi des distributeurs d’énergie gratuits et leur but semblait d’essouffler le public avant de se faire remplacer. Il y eut de tout, de la techno au metal en passant par de la techno/metal/heavy rock. Chaque groupe avait son ambiance à lui, et détonnait entre tous les spectateurs. Le bruit empêchait toute conversation ; les oreilles étaient déjà pleines de beats. Après les cinq premiers, les autres groupes étaient plus tranquilles mais gardaient le public éveillé sans aucune difficulté. Ce qui se passait était une super Carte Blanche, pour ce qu’en pouvait déduire Ophélia. Le public était présent, envoyait ses bras en l’air, les premiers de la file allaient même jusqu’à grimper sur scène, torse nus. Une bonne folie portée par du son puissant et bien rythmé.

  Tout se passa donc bien. En tout cas, pendant une heure et demi. Au passage du septième groupe, les projecteurs recommencèrent à disjoncter, et s’éteignirent totalement. Ophélia eut un frisson d’horreur, un très mauvais pressentiment. Elle regarda patiemment Jeanne venir chercher des noises au patron en back stage, et celui-ci reporta les critiques vers ses employés. La pause arriva plus tôt que prévu, et beaucoup de monde sortirent tandis que les techniciens s’affairaient à tout refaire marcher. Et tandis que de nombreux branchements étaient faits, qu’on cherchait des moyens de substitution sans rien trouver, le ton entre Jeanne et le patron était de plus en plus discourtois. Elle en entendit des bribes :

« Excusez-moi mademoiselle…
_ … Madame, je vous l’ai déjà dit cent fois. Et ce n’est pas ma faute si vos ampoules déconnent. On a perdu quoi, presque une demi-heure à cause de ça !
_ Je vous ai déjà dit que votre spectacle était trop long. Et vous m’avez aussi menti sur le matériel apporté.
_ A ce que je sache, ça n’a rien à voir avec les circuits des projos.
_ N’empêche que… »
, accusa le patron, « Si ce ne sont pas les mêmes instruments pendant les essais et maintenant, ça perturbe notre travail. De plus, vous nous avez demandé plusieurs fois de modifier les déroulés, vous ajoutez des gens, vous leur faîtes changer de place. On s’organise comment, nous ?
_ C’est reparti… Vos ampoules sautent, et paf, tout est pour nous. »
Ils n’étaient plus du tout en train de parler de comment gérer la suite à cause du problème d’éclairage : ils s’envoyaient tous les défauts de l’organisation. Le patron s’énerva très vite et prit de court la chanteuse :
« Si c’est comme ça, on arrête là, maintenant, et c’est terminé. On peut pas continuer dans ces conditions.
_ Y a plein de gens qui sont venus, vous ne pouvez pas tout annuler comme ça ! Nous sommes venus !
_ Oui, mais voilà, c’est le bordel, faut qu’on termine, on a des horaires précis, sinon, les voisins appellent la police et j’ai déjà eu des problèmes, moi.
_ Vous ne pouvez pas ! »
tempêta Jeanne, mais sa voix était légèrement apeurée. Mr. Sworth saisit sa chance en se laissant quelques secondes de fausse réflexion :
« Alors ce que je vous propose, c’est qu’on réduise le spectacle. On termine plus tôt.
_ Quoi ? Mais de combien de groupes ?
_ Les deux derniers. Ca nous laisse environ quarante-cinq minutes, et on sera pile dans les temps. »
Le cœur d’Ophélia fit un bond. Et voilà… ce qu’elle avait redouté allait se produire. Elle ne chercha pas à entendre la suite de la discussion. Et ce foutu éclairage qui ne voulait pas fonctionner ! Elle retourna vite dans les loges, et prier que tout reviendrait à la normale, et qu’elle pourrait quand même jouer. Son cœur était pétri d’appréhension et de la crainte que son sort fut déjà réglé.

  Le Carte Blanche avait repris depuis cinq minutes, et Jeanne retrouva enfin Ophélia dans l’arrière-salle, assise, en train de jouer de la guitare. L’Hispanique lui dit tout de suite qu’elle n’avait pas à lui parler de la mauvaise nouvelle, elle la connaissait déjà. La tristesse était extrêmement communicative, et Ellie se mordit les lèvres :

« Je suis désolé, Fifi… J’aurais pas dû te placer en dernière…
_ C’est pas grave, Jeanne, c’est pas grave. »
Oh non, Ophélia, tu n’allais pas te mettre à pleurer. Elle joua un sol-la-si-do pour se détendre et dit : « Y en a un autre qui pourra pas jouer ?
_ J’ai réussi à négocier. Les deux prochains groupes vont se faire amputer d’une chanson chacun, mais ce n’est pas suffisant pour que toi, tu puisses…
_ Je vois…
_ Ce type, c’est un vrai connard.
_ Oui oui, certainement. »


  Elle n’écoutait plus. Sa tête reposait contre le mur. Elle aurait d’autres occasions, n’est-ce pas ? Jeanne la laissa tranquille ; elle se sentait assez honteuse pour ne pas vouloir rester dans la même pièce. Et Ophélia essaya de ne pas écouter quand Jeanne avoua la nouvelle aux spectateurs quant à la dernière partie qui serait malheureusement supprimée du programme. Les gens seraient-ils déçus ? Tu parles, ils ne la connaissaient même pas ! Elle l’avait attendu ce moment ! Des mois ! Putains de projecteurs ! Sans pouvoir se retenir, elle frappa le mur avec le manche de sa guitare.

  Le concert se continua, cette fois-ci sans anicroche, et les artistes se succédaient les uns après les autres pendant quarante minutes, la fête battait son plein, ça dansait, ça hurlait, et elle, sans chercher à se mêler à l’euphorie collective, regardait dans le vide, et son instrument un peu esquinté maintenant. Dire qu’elle avait fait tout le trajet à Paris pour ça ; non, ce n’était pas tout à fait exact, mais c’était pour cette date qu’elle était restée. Elle avait passé des dizaines d’heures à préparer ses chansons, à se perfectionner à la guitare, et voilà que tout était jeté à la poubelle. Qu’est-ce qu’elle allait faire maintenant ? Allait-elle sérieusement rester jusqu’au bout ? Juste pour une petite connerie d’origine inconnue, une panne sortie de nulle part, et voilà tout ça qui s’effondrait. Son moral venait d’en prendre un sacré coup, et le pire quand on se sentait victime d’une injustice pareille, c’est qu’on ne pouvait accuser personne. Elle allait rentrer chez ses amies, leur dire qu’elle n’avait pas pu jouer… Elle voyait déjà la scène. Idem avec ses parents, avec sa sœur, avec n’importe qui.

  Ophélia poussa un lent soupir, tenta de se refermer sur elle pour ne pas écouter le concert qui battait son plein, et jeta un regard morne vers les tables couvertes d’assiettes en plastique et de plat à moitié dévoré. Pour se donner contenance, elle aurait pu prendre quelques parts afin de calmer son ventre énervé, mais elle ne voyait même pas à quoi ça servait. D’autres artistes qui passaient près d’elle lui témoignèrent leur dégoût, mais ça ne changeait rien à la situation, sinon remuer le couteau dans la plaie. Elle fut assez courageuse pour leur sourire, les féliciter et leur souhaiter une bonne soirée. Puis elle retomba la tête contre le mur, les yeux perdus et embués.
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MessageSujet: Re: Meilleur Méchant Machiavélique Meilleur Méchant Machiavélique - Page 2 EmptyDim 4 Mai 2014 - 1:57
Elle prit une décision, elle ne viendrait pas à l’ultime pot qui viendrait conclure la soirée, où chacun féliciterait chacun, se parlerait, terminerait tranquillement un concert furieux, continuerait la fête. Les dernières choses qu’Ophélia avait envie de faire. Elle laisserait un mot à Jeanne au passage, si elle trouvait du crayon ; sinon, un SMS ferait très bien l’affaire. Aucune envie de lui en parler de face, elle pourrait se mettre à éclater en sanglot, ou pire, exploser de colère contre n’importe qui. Elle se mordit les lèvres furieusement et sentit ses yeux s’embuer. Vive Paris, tiens… Entre Sarah, Ed et ça, elles passaient de super vacances. Le dernier groupe était en train de passer, et l’énergie énorme qui se dégageait de la scène traversait les murs ; l’extase du public aussi. Elle rangeait sa guitare et mit son manteau. Comme pour l’enfoncer, elle vit le visage du directeur qui passait la tête dans l’encadrement de la tête, et la voyant, le reste du corps y passa. Elle releva la fermeture éclair de sa veste d’un geste presque crâneur, et celui-ci demanda si elle était bien Serafino, ce qu’elle répondit par l’affirmative.

« Je suis désolé pour tous les… changements liés au déroulement de la soirée, et…
_ … Ça ne fait rien. »
Tout dans sa voix indiquait le contraire, mais elle n’avait que le courage d’être polie en surface. Il semblait se mordre la langue, puis il continua :
« Oui, bon… En tout cas, nous sommes revenus sur notre décision, et nous allons prolonger notre soirée de deux chansons pour vous. Votre manager est venu nous parler…
_ Attendez… C’est vrai ? »
Le fait qu’elle eut un manager lui passa totalement au-dessus de la tête. Elle allait pouvoir jouer ? Un espoir comme un soleil brûla son ventre et le désespoir qui s’y était rapidement installé. Le bonhomme agita les bras, pas très à l’aise :
« Nous ne savions pas que vous étiez si… connue. Par contre, il faudra vous dépêcher, hein ?
_ Ma guitare suffira ! Pas besoin d’installer les autres instruments. Je vous remercie !
_ C’est bientôt à vous, et… »


Elle ne se fit pas dire deux fois : elle sortit de la pièce avant qu’il n’ait eu le temps de terminer sa phrase, avec son étui à guitare sous la main, le bousculant presque. Le groupe précédent terminait son dernier refrain, et elle était déjà dans les coulisses. Elle ne se rendait pas encore compte de ce qu’il lui arrivait, alors qu’elle avait abandonné tout espoir de monter sur scène. Elle déballa sa guitare, tandis qu’elle sentit une main lui toucher l’omoplate. Jeanne se trouvait derrière elle, et lui dit ravie, à quel point elle était heureuse de ce retournement de situation. Elles se serrèrent brièvement dans les bras devant cette bonne nouvelle sortie de nulle part. Ophélia sautait littéralement de joie. Son bonheur était revenu, énorme, et une vague de soulagement fut si intense qu’elle faillit se laisser tomber sur le sol après un bond. Elle lui demanda ce qui s’était passé, et Jeanne, exaltée de la nouvelle, commença à lui raconter alors que les vibrations de la musique étaient en train de s’adoucir :

« Il y a ton manager qui a déboulé devant Mr. Sworth, et s’est totalement indigné que tu ne joues pas ce soir. Il lui a martelé pendant dix minutes que c’était intolérable qu’une star montante en Espagne, qui avait joué dans de nombreuses salles, et qu’Ellie Rock allait présenter en fin de concert pour l’événement ne joue finalement pas parce que le bar voulait terminer dix minutes plus tôt. Il n’a pas arrêté de dire que vous aviez fait un grand chemin depuis Roses pour venir ici, que vous aviez refusé plusieurs demandes pour ce bar. Il a tellement parlé que le pauvre monsieur t’a accordé deux chansons quitte à finir plus tard. Je crois même que ton manager a fait ta promotion auprès de quelques spectateurs pendant la pause.
_ Hein ? Juste… c’est qui, ce manager ?
_ Attends… Grouille, c’est à toi ! »


Les artistes précédents venaient de laisser la scène vide, et les projecteurs s’étaient éteints, lui laissant le soin de pouvoir se placer au milieu de la scène sans trop supporter le regard des gens. Elle posa son pied sur la scène, et une sensation incroyable partit de ses chevilles jusqu’à la racine de ses cheveux. Elle était de nouveau sur un plateau ; son stress comme à son habitude, faisait un feu d’artifice mais il était maîtrisé et n’était qu’une source d’euphorie. L’Espagnole retrouva un goût de la compétition, un défi qu’elle se lançait à elle-même. Elle avait un public, et elle le voulait le rendre le plus heureux possible. Elle débordait de bonheur, d’énergie, et elle voulait le faire partager au public comme note finale à leur soirée. Elle ferma les yeux un instant alors qu’elle marchait dans l’obscurité pour profiter à fond de cette victoire ; victoire contre la vie et ses déboires. Elle était toujours heureuse.

Elle ne s’était pas encore placée devant le micro, le cordon de la guitare sur son épaule, qu’elle entendit son nom scander par plusieurs personnes dans le public une microseconde avant qu’une ovation totale n’envahisse la salle ainsi que des huées démentes. Elles ne furent même pas terminées que la lumière se fit, la dévoilant au reste de la salle dont le tintamarre revint directement dans le très très bruyant, et elle put voir bien trois cent personnes massées à un mètre de la scène qui hurlaient. Elle sentit un tonnerre lui traverser le ventre ; la scène la possédait. Elle ajusta le micro et lâcha quelques syllabes pour que les ingénieurs son puissent gérer le volume. Sans comprendre pourquoi elle était autant acclamée quand des groupes certainement plus célèbres qu’elles n’avaient pas eu le droit à tant d’égard, elle dit au micro :

« Je vous remercie de votre présence à tous… » Et de nouveaux des acclamations vigoureuses. Elle ne put s’empêcher de sourire d’un air gêné. «… ainsi que de me soutenir autant. Je commence de suite, je ne veux pas vous retenir. » Les nombreux applaudissements qu’elle reçut servirent de point. Elle se mit alors à gratter sa guitare, puis elle commença son morceau. Le silence se faisait de l’autre côté de la scène, la lumière était concentrée sur elle, tout était parfait. Elle ferma les yeux, et elle se mit à chanter :


« Un jour je serai là,
Bien cachée sous la terre,
Et plus personne ne me verra
Regarder les fesses des garçons,
J'aurai du soleil dans les cheveux,
J'aurai des nuages dans les yeux
Je n'aurai plus peur des orages. »


Les mains claquaient pour battre la mesure dans tous les coins de la salle, tandis qu’un petit solo de guitare s’occupait de la transition entre les deux couplets.

« Un jour je ne serai plus,
Je ne serai plus là pour personne
Et plus personne ne sera là
Pour exagérer sur ma pomme,
J'aurai du soleil dans les cheveux,
J'aurai des nuages dans les yeux
Je n'aurai plus peur des orages,
Du vide et puis des araignées,
Je n'aurai plus peur des orages. »


Ce fut là qu’elle vit qu’au premier rang une tête blonde, et elle n’avait pas besoin de voir son visage pour le reconnaître. Comprenant qui était son « manager », elle fit tout pour ne pas le regarder, et se surprit à afficher un énorme sourire (totalement immature, vraiment) tandis qu’elle enchaînait à la guitare une mélodie passionnée, transpirant une mélancolie incroyable, et peut-être déplacée, aussi une joie de vivre.

« Un jour je serai morte,
De rire à l'idée de savoir
Que quelques-uns essayent encore
D'aménager leur territoire,
J'aurai du soleil dans les cheveux,
J'aurai des nuages dans les yeux
Je n'aurai plus peur des orages,
Du vide et puis des araignées,
Je n'aurai plus peur des orages. »


Elle faillit pleurer de joie lorsqu’à la fin de la chanson, les cris furent unanimes sur ce que les spectateurs avaient pensé de la chanson. Etait-ce égoïste de penser qu’elle prenait, à ce moment présent, un plaisir immense à jouer ? Elle ria bêtement sans savoir comment réagir, et dès que tout le monde fut un peu calmé, enchaîna sur « The Wave » de Metric, une de ses chansons préférées.

__

Emportée par l’élan, le verre de tequila qu’elle avait ingurgité cinq secondes plus tôt, elle m’envoya une baffe de bonne force, et m’avoua que si elle n’y avait pas tenu, elle m’aurait fracassé sa guitare sur le crâne. Puis elle se jeta dans mes bras en disant que c’était trop bien ce que j’avais fait, puis elle rit, et je ris un peu avec elle.
Elle se détacha de moi, puis me baffa une nouvelle fois avec une moue mécontente.

La soirée, pour le coup, je m’en souvins à peine, parce que les verres de tequila passèrent rapidement entre mes mains, et reposaient sur le comptoir, vides, tout comme mon portefeuille. En plus des shots servis, on proposait de la pression dans de gros gobelets en plastique rouge américains, et je trinquai avec Ophélia en renversant de la mousse sur mon poignet. Il y avait une sorte d’euphorie latente que l’alcool faisait grimper, et tandis que le directeur et deux barmans faisaient comprendre au dernier groupe de gens qu’il faudrait bien partir un jour, on buvait rapidement, et on termina avec une bière à chaque main, quittant « The Drunk Mermaid », riant comme des baleines, et ceux qui avaient des verres encore remplis, sous le coup d’un début d’ivresse ravageur, en faisaient couler sur les pavés de Paris. Je reconnus la chanteuse d’Ellie Rock avec nous, deux autres gars d’un autre groupe dont le nom m’était totalement passé par-dessus la tête, ainsi que cinq autres spectateurs, dont deux punks qui sifflaient les pétards à la vitesse de l’éclair. On buvait rapidement nos bières sur les pavés de Paris, sortant de la rue pour déboucher sur une avenue encore plus grande où de nombreuses voitures circulaient encore.


Sur le boulevard, ça dura une demi-heure ou une heure, je ne savais plus, on discutait avec tout le monde, et le sujet principal n’était que la Carte Blanche (sauf pour les deux punks en question, qui s’amusaient, torses nus, à danser en rond jusqu’à vomir). Sous le coup de l’alcool, je parlais à n’importe qui de n’importe quoi, et merde, je ne me souvenais pas de grand-chose, sinon que j’étais très heureux, que c’était très drôle, et que je n’étais pas encore extrêmement bourré. L’heure s’avançait, les gens rentraient chez eux parce que le boulot, c’était le boulot, et crisse. Je demandai à Ophélia comment elle était censée rentrer, mais elle leva les épaules sans vraiment savoir, surtout que les métros, à cette heure-ci, ne devaient plus vraiment passer (au passage, cela ne sembla pas la faire sourciller plus que ça). Ce fut quand je parlai à Jeanne, le véritable prénom de l’organisatrice de la Carte Blanche, que je tiltai qu’avec une moto, je pouvais de toute façon la ramener. Je lui demandai :

« Comment on va chez Ophélia ?
_ Euh… ‘ttends… J’crois que tu devrais lui demander… »
On tourna tous les deux notre tête vers le sujet de notre entretien, qui était en train de finir cul sec trente centilitres de bière, qui tomba par terre avec le hoquet, et qui lâcha :
« Je suis contente. » Je revins à Jeanne :
« T’es sûre qu’elle le sait, elle ? »

Il me fallut vingt minutes pour demander à Ophélia où est-ce qu’elle habitait actuellement, et celle-ci réussit à se remémorer l’adresse, quoiqu’ « elle était pas super sûre de tout ça ». Je lui posai une autre question, comme savoir si elle saurait revenir là où elle créchait, et elle réfléchit la bouche ouverte quinze secondes (j’avais compté) avant de me dire que pas vraiment. Je levai les yeux : y avait toujours moyen qu’elle vienne chez Cartel alors, pourquoi pas… Jeanne me dit qu’elle aussi pouvait la faire venir chez elle, elle avait une voiture, mais je refusai d’un bloc sa proposition, que ça irait, etc. Comprenant parfaitement que ce n’était pas par pur altruisme que je ramenais Ophélia chez moi, elle fit un sourire très entendu et se dirigea vers sa bagnole.

Quand on monta sur ma moto, on passa à deux stades différents de l’ivresse : moi, j’étais en mode muet, plongé dans mes pensées stupides, et elle, en mode pipelette infernale qui avait la tête ailleurs. Elle avait dû se jeter deux fois plus que moi ; elle avait ses raisons. En gros, elle parlait, et je répondais d’une voix très fatiguée. Les échanges ressemblaient à :

« Je suis toujours contente.
_ Je sais. »

« J’ai pas de casque.
_ Moi non plus. »

« T’as grillé un feu rouge, c’est mal.
_ Je l’ai pas fait exprès. »

« C’était quoi ton groupe préféré ?
_ Toi.
_ Je suis pas un groupe, je suis toute seule. »

« Devine qui est derrière toi ?
_ Tu peux enlever les mains de mes yeux s’il te plaît ? C’est dangereux. »

« J’ai pas de casque.
_ Je sais. »


La route n’était toujours pas très droite, et toutes les voitures de la terre semblaient conduire bourrées, mais je mettais tout ça sur le compte de ma propre consommation d’alcool. Le trajet me prit environ… rah, je ne savais plus… Ma tête tournait, et je savais que c’était extrêmement imprudent de conduire comme ça, et Ophélia sur la selle de derrière qui avait mis ses bras autour de son ventre me faisait oublier toute chose autour. Je n’entendais pas les bruits de la moto et je voyais à peine la route ; par contre, sa respiration, appuyée contre lui, je le sentais si fort que j’avais l’impression que ma moto roulait sur de l’air et qu’on était en train de voler. Même si l’alcool me rendait sec, je ressentais une joie immense que je n’arrivais pas à définir, mais qui m’accompagna tout le long du trajet. Un simple et pur bonheur qui incendiait mon corps entier et me donnait envie de hurler de joie dans la rue. Elle, elle était tellement à l’ouest qu’on aurait pu me suspecter de choses pas nettes ; elle ne m’avait même pas demandé où on allait. Mais nous arrivions chez ma sœur, et la porte n’était pas fermée à clef. C’était une chef. Et en passant devant le salon, ma main sur la bouche d’Ophélia pour l’empêcher de faire du bruit, je me rendis compte que Cartel dormait dans le salon avec Jacob, et donc qu’elle me laissait encore la chambre de libre. C’était une chef. Je récupérai très très discrètement un sac de couchage dans un placard, en faisant attention à ne pas les réveiller.

Dans la chambre de Cartel, Ophélia avait posé sa veste sur la chaise, et semblait lorgner du côté du lit. Je l’invitai à y dormir tandis que je posais mon manteau et le sac de couchage sur le sol. En un rien de temps, elle m’élança en riant tout doucement, en me remerciant et tomba à la renverse sur le lit. Je me détachai gentiment de ses bras tandis qu’elle m’embrassait sur la joue. Elle était un peu trop pétée pour savoir ce qu’elle faisait, et j’étais un peu trop pété pour comprendre ce qu’elle faisait. Ce fut tout de même avec une euphorie très douce et pleine d’espoir que je m’emmitouflai dans le sac de couchage, tandis qu’Ophélia s’endormit en un claquement de doigts.
Quelque chose s’alluma en moi. J’avais trouvé exactement ce qu’il me fallait.

__

Parade à gauche, à droite, avec le coude, trois-cent soixante degrés, et mon bras étranglait Lady Kushin. Elle tapota mon avant-bras pour me dire que je pouvais lâcher, et on reprit l’exercice plusieurs fois. J’étais en sueur, et elle commençait légèrement à fatiguer. Torse nu, je m’essuyais avec une serviette que Shana m’avait fournie, et elle revint à l’organisation de la grande fête qu’elle devait préparer pour dans cinq jours. On pouvait voir mon tatouage onirique qui me mangeait la moitié du ventre, et l’inscription « Until the Death » avait un petit côté revigorant… et effrayant. Lord Crazy était vraiment une brutasse au niveau dessin. J’avais pas le temps d’admirer cependant toutes les subtilités des cornes du bison tribal que je repris les exercices.

BHL était présent bien avant moi dans la cave, exactement comme l’avait prévu Fino, et il était déjà en train de mater tous les enregistrements du MMM, notamment la première fois qu’il était apparu « au grand jour », dans la cave des super-héros, le combat au Royaume des Chats contre les deux membres de la Compagnie Panda, ainsi que le combat d’hier, contre Soy et Incendie Révolutionnaire, dont on n’avait plus aucune nouvelle. Il était certes attentif, mais il ne prenait aucune note. Ses yeux ne bougeaient pas d’un iota ; je ne savais pas s’il était extrêmement concentré ou s’il n’en avait rien à faire. Deux heures plus tard, il fit un rapport plutôt précis, et lui aussi avait remarqué qu’il maîtrisait l’onikong.

« Ce qui semble étrange, c’est que vous dîtes que son pouvoir utilise de l’énergie, qu’il le fatigue, alors qu’il l’utilise plus souvent qu’il ne devrait pour éliminer ses adversaires.
_ Peut-être que… »
Je me tus. Ah oui, il avait bien vu. Pas con, le gars. BHL croisa ses deux mains dans le dos et marchai pour se donner un petit côté scientifique très intelligent :
« Peut-être qu’il dédaigne frapper, ou bien alors il utilise toutes les techniques de son répertoire pour intimider et ne pas être paré par d’éventuelles parades. Qui sait combien d’autres techniques il a en réserve… Autre observation intéressante, il semble des fois utiliser ses mains pour manier son pouvoir. Kushin, hmmm ? Il faudra penser à apprendre au blondinet des techniques de corps-à-corps extrême. S’il peut neutraliser ses mains, il neutralise son pouvoir. Ou en tout cas, une partie.
_ Très bien. Et c’est Lady Kushin. Seul le Destroyer est assez intime pour m’enlever mon titre. »
Le Destroyer… ? Ah oui, Fino avec un cache-œil. Qui d’autre aurait pu prendre un tant soit peu de considération à ces stupidités que Lady Kushin ? BHL continua sans faire attention à la remarque :
« Dernière chose… Les rapports stipulent qu’il n’émet aucune énergie.
_ C’est vrai. Mes lunettes ne détectent rien de chez rien le concernant, ainsi que ses pouvoirs.
_ Et bien ça doit être sa cape. On est tous d’accord qu’il peut ressembler à n’importe quoi, grâce à sa cape magique qui cache ses proportions. Il peut être rachitique ou un grand balèze, voire… ne pas être humain.
_ C’est ce qu’il m’a dit y a dix-huit mois, oui. Sauf si c’est un mensonge.
_ Je ne pense pas que ça en soit un. Sa cape camoufle son identité, jusqu’à son aura. Deux raisons pour impérativement lui enlever sa cape : il sera détectable, et tes lunettes feront le reste, Ed, si tu as un peu de réflexe. Et surtout, s’il met autant de soins à cacher son identité, c’est que voir on visage révèle tout son plan.
_ Un peu comme vous et votre ancienne machination, non ?
_ Je ne vois pas de quoi tu parles. »
BHL mettait un point d’honneur à ne retenir dans sa mémoire aucun de ses échecs, c’était plutôt impressionnant. En tout cas, il faisait du bon boulot. Il tenta de me parler du titre du livre qu’il était déjà en train d’écrire et qui finissait sur un combat épique entre le bien et le mal avec une série d’éclairs, et lui étoufferait le malin avec une main tandis qu’il nous sauverait tous de l’autre. Devant mon ricanement à peine camouflé, il grimpa rapidement au poteau en levant les yeux et les bras en l’air :
« On ne va tout de même pas appeler ça : Ed Free VS MMM ! Ça serait d’un grotesque. »

Je ne l’écoutais plus, et je reprenais déjà un entraînement intensif d’une Lady Kushin qui m’entraîna à parer les coups avant qu’ils ne soient donnés, en anticipant et en arrêtant la main. L’objectif était clair : paralyser ses mantras.

__

Pendant ce temps-là, Lady Kushin revenait dans l’Omayo, son temple personnel dans le Royaume de la Main Invisible, afin de gérer ses affaires. Devant la porte d’entrée majestueuse, Ecorcheur et Arracheur se tenaient, peu professionnels. Il était extrêmement simple de savoir pourquoi ils étaient ici : pour la surveiller. Elle les salua à peine, et ses propres hommes lui ouvrirent les grandes portes. Comme de bien entendu, les deux assassins de David la suivirent. Ils étaient effectivement là pour vérifier qu’elle ne préparait aucune entourloupe. Elle ne pipa mot, et attendit de rentrer dans son bureau professionnel pour s’adresser aux deux tueurs qui avaient eu l’audace de l’y suivre.

« Puis-je savoir ce qui vous fait croire que vous pouvez rentrer dans mes appartements privés ?
_ C’est le MMM, m’dame »
, fit Ecorcheur en se léchant un globe oculaire avec sa langue. Arracheur compléta :
« Le SMB va agir, faut vous surveiller.
_ On est vos gardes-du-corps. »
Lady Kushin comprit tout de suite la subtilité : ils ne surveillaient pas tant de potentiels ennemis qu’elle-même. En bref, elle était soupçonnée, et eux deux devaient vérifier qu’elle n’était pas passée à l’ennemi.

En bref, Ed avait parfaitement eu raison de dresser cette partie du plan. Ce n’était pas du tout Lady Kushin qui se tenait devant les « gardes-du-corps », mais Connors, totalement transformé par son pouvoir. S’il avait du mal à modifier les cellules des autres et à leur faire changer d’apparence, il n’y avait aucun problème pour lui, et se travestir, tant qu’on avait des accessoires adéquats, était parfaitement réalisable. Il l’avait déjà fait plusieurs fois pour échapper à des poursuivants très agressifs. Il avait rapidement discuté avec Lady Kushin d’énormément d’informations pour jouer son rôle. Il avait aussi emprunté ses vestes, un petit katana, il s’était maquillé, transformé, avait imité sa démarche, et le tour était joué. Il n’avait pas énormément de texte à avoir : il allait passer la majorité du temps dans ses quartiers et remplir de l’administration sans grande importance. Pour dormir, il imposerait aux deux autres de rester en-dehors, afin qu’on ne se rende pas compte que Lady Kushin avait disparu de son lit mystérieusement, comme les Voyageurs dont elle n’était pas censée faire partie. Il se réveillerait seul dans sa chambre et pourrait se remaquiller. C’était très risqué, bien évidemment, mais quelle partie ne l’était pas… Le but de la manœuvre était claire : Lady Kushin était officiellement, encore une alliée du MMM.

__

« Elle est bien gentille, la pédale, mais s’il y a une taupe, on est juste morts ! » Fino était en train de bidouiller un appareil avec Yuri. Posé sur la table, il n’arrêtait pas de se plaindre, parce qu’il savait que ce genre de comportement, en plus de cracher généreusement sur le dos d’Ed, énervait énormément son partenaire du moment. Fino fit tourner une roulette en plastique et reprit : « Je vais lui faire un tableau avec les pourcentages que telle ou telle personne soit une taupe. Et ça me les brise, parce que Soy en était à quatre pourcent, le record absolu. Je le voyais bien en MMM, mais il a fini par crever. Les anarchistes vivent jamais longtemps, surtout quand ils sont assez demeurés pour être sérieux.
_ Seulement quatre pourcent ?
_ Qu’est-ce que tu veux, j’ai pas de preuve tangible. Le MMM lisse son truc aussi furieusement qu’une femme de ménage chez Apple. Le prochain sur ma liste, c’est ce gros porc de 42. Il dit rien, il pige rien, il est juste présent, sauf qu’il incarne tout notre axe technologique. Il dit qu’il pirate comme il peut, il pourrait rien branler devant son ordi que personne le capterait.
_ Ne deviens pas paranoïaque, Fino, sinon, on a perdu la mission.
_ Paranoïaque, c’est être prudent, tronche de vagin.
_ Et tu me soupçonnes de combien de pourcent ? »
, questionna Yuri en installant des tréteaux en plastique noir
« T’as de la chance, presque pas. Je l’ai estimé à zéro virgule huit.
_ Mais tu te méfies quand même de moi ?
_ Evidemment, salope. Je te fais pas confiance. Et si tu fais un truc suspect pendant l’opération, je te jure que je te dézingue. »
Yuri revint à son travail ; que le bébé phoque essaie, tiens.

__

42 frappait sur son clavier sans le regarder. Des dizaines et des dizaines de lignes de code s’écrivaient, qui n’étaient qu’un charabia pour tout autre être, Voyageurs et Voyageurs informaticiens compris. L’Internet de Dreamland n’était rien de plus qu’une magie qu’il fallait incanter à travers des objets spéciaux (le clavier n’était pas vraiment obligé, mais 42 se sentait attiré par cet Artefact venu d’un autre monde, et qui changeait d’un animal de compagnie ou bien un morceau de silex) et dont les effets restaient visibles à travers un écran (là aussi, ce n’était pas véritablement obligé). Dark Angel aimait se considérer comme un grand magicien à plusieurs titres.

Ce qui était franchement énervant dans un travail d’équipe, c’était l’équipe. Pourquoi ne lui donnait-on pas un bureau, qu’il s’y enferme, et qu’il ne donne les résultats à la toute fin, juste avant d’affronter le MMM, soit la seconde d’après où il aurait pu fuir ? Mais heureusement, les gens faisaient énormément de choses chacun dans leur coin et personne ne venait le déranger, sauf la stagiaire qui voulait toujours lui passer du café. Il refusait en grognant et fixant son clavier jusqu’à ce qu’elle disparaisse. C’était dommage, il adorait le café.

Surtout qu’il n’aurait pas craché dessus si une tasse de café était apparue toute seule comme par magie sans qu’on vienne lui en propose une, vu tout le travail qu’il avait. Déjà, il devait combattre sur le terrain de Jasmine et Capucine, les deux scientifiques fous du MMM. Extrêmement impossible de leur soutirer des informations sur Internet. Sauf quand on était Level 100 en Internet. En plus, il devait programmer une IA qu’Ed avait ramenée, mais il fallait attendre le temps qu’elle se télécharge. Qui était le véritable pivot de cette équipe ici ? Ça faisait bien trois heures qu’Ed se battait contre l’espèce de femme « nippone » comme un taré, à mais à ce qu’il savait, c’était perdu d’avance. 42, lui, allait faire progresser les trucs. Ça faisait cinq jours qu’il n’avait pas dormi et qu’il bossait vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ah tiens, l’IA avait fini de se déporter sur sa machine. C’était parfait. Il entendit une voix sortir, une voix de petite gamine :

« Je le dirais à mon père. »

__

Ce fut Shana qui me prévint qu’un inconnu était devant le Royaume. Je lui demandais quelle était son identité, parce que maintenant, j’en avais marre de tous ces gars qui venaient et qui étaient soit des ennemis, soit des alliés de merde. Elle me répondit qu’elle n’avait pas oublié de lui demander de décliner son identité, mais que celui-ci avait refusé. Rah putain, quelle merde. On installait une caméra dans le hall et on faisait un sitcom.

J’arrêtai l’entraînement en nage, mais peut-être moins que Lady Kushin, en fin de compte. J’étais gonflé à bloc, et la journée d’hier y était certainement pour quelque chose. Je laissai un sourire délicieux naître sur mon visage quand je repensai à la face pouponne d’Ophélia qui m’agrippait, qui me remerciait, et qui se réveillerait avec moi le matin suivant. Je fus moins content quand je me souvins que Cartel et Jacob auraient certainement des choses à me dire, mais foutre. Surtout Jacob d’ailleurs… Et peut-être que voir une invitée surprise ne les amuserait pas forcément. Qu’importe, j’étais prêt à leur faire des excuses. Mais on verra ça, j’avais une saloperie à faire tomber d’abord. Je remontai au rez-de-chaussée et croisai un Fino maussade poussé par un Clane certainement encore plus maussade.

Je ne pus m'empêcher de lui faire partager un peu de mon bonheur, le meilleur moyen de l'aigrir encore plus :

« Et devine ce que j'ai fait hier soir, Fino ? J'ai joué mon badass, et y a Ophélia qui m'adore maintenant. Je crois que demain...
_ Ooooooh... »
, minauda Fino en exagérant sa voix, « C'est vrai, Ed ? Je suis tellement content pour toi, c'est super ce que... oh, attends, excuse-moi... J'EN AI ABSOLUMENT RIEN A FOUTRE !!! » Voilà, il était parti. Une vengeance mesquine, mais au moins, notre invité qu'on n'avait pas invité saurait exactement quand est-ce qu'on arriverait. Surtout que le phoque arrêtait pas de hausser la voix à chaque seconde qui passait : « Y a l'autre con qui a tellement bavé sur les pieds de l'autre pacifiste de mes couilles qu'elle a cédé, et il fait le beau ! Pendant que Monsieur va enfourner Miss 'Drapeau Blanc dans le vagin' la journée, je me tue à lutter contre le MMM ! Et voilà, ça va sentir la confiture de fraise de merde, et l'autre est persuadé que le MMM pendant ce temps-là, il va pas détruire le monde, oh ça non, il va préparer la haie d'honneur pour le mariage et il distribuera des nounours en guimauve, et tout le monde est content, hein, putain de merde !!! Vas-y, quel surnom mielleux tu lui donnes ?
_ Euh... ses amis l'appellent Fifi.
_ BOUAHAHAHAHAHAHA !!! Paie ton surnom de merde !!! »
Ce fut à ce moment que débarqua Lady Kushin, rouge d'avoir couru après avoir entendu son amour, et l'interpella en hurlant :
« Fifi ! Je suis là !
_ TOI, FERME TA PUTAIN DE GUEULE !!! »


Je laissai Fino engueuler Lady Kushin et elle, encaisser tout gentiment en pensant que c'était comme ça qu'il exprimait son amour, et je vins seul à la rencontre de cet inconnu qui me rappelait que ça pouvait autant être le MMM que le livreur de pizzas. Cependant, ce fut un visage connu que je vis, et je fus même heureux de le voir. Nedru marchait tranquillement dans le hall en observant comme s'il visitait son futur appartement. Il sourit en me voyant, d'un sourire presque carnassier. Il leva les bras quand il me vit :

« Ed ! Mon client de l'année !
_ Un exilé de Relouland. Tu viens te joindre à nous ?
_ Non, je viens juste voir mon client de l'année. »


Il me fit rapidement comprendre qu'il avait à me parler seul à seul, et je montais dans mon bureau. Liz y était justement assise et noircissait des feuilles et des feuilles. Jamais je n'avais vu mon bureau aussi peu rangé, ce qui ne voulait pas tant dire que ma nouvelle "secrétaire" était bordélique, mais plutôt que moi, je ne sortais rien qui pourrait faire penser à de l'administration. Elle se leva rapidement quand elle me vit, et Nedru lui demanda poliment de sortir. Je rétorquai d’un ton neutre qu'elle allait rester, et l'indic abdiqua en haussant les épaules. Dès qu'on fut tous les trois installés, Nedru commença son speech sans plus attendre :

« Je ne compte pas m'attarder ici, alors je vais être rapide. Le MMM n'a pas été extrêmement poli hier, et je n'aime pas quand on interfère dans mes affaires. Offre spéciale pour le client de l'année : être le premier à avoir une info d’or sans payer. C'est concernant la mort de Joan... » Si je restais tout à fait neutre, même si j'étais intéressé (et j'étais persuadé que Ned avait rompu mentalement mon pokerface sans aucun problème), Liz ne fit rien pour cacher son envie de savoir. L'informateur continua après avoir jeté son petit effet : « Je peux vous dire exactement où il a été tué. Libre à vous d'y aller ou pas, et vous connaissez les risques. Enfin non, vous ne connaissez pas les risques, mais vous savez ce qui peut vous attendre là-bas : la mort, tout comme à votre ancien chef. » Liz intervint aussitôt, la voix sèche :
« Vous savez ce qu'il y a là-bas ?
_ A part un désert ? Non. Mais il y a quelque chose qui doit valoir le détour pour que Joan se soit fait assassiner. A moins que le MMM ait profité de l'occasion que le chef du Super Missile Balistique soit seul, sans défense et sans témoin pour l'avoir.
_ Pourquoi j'ai l'impression que tu sous-entendrais toi-même que tu l'as envoyé dans un piège »
, lui demandais-je. Nedru leva les paumes de main d’un air faussement choqué.
« Je suis neutre, mais je n'envoie pas un aussi bon client au casse-pipe. Ce n'est pas mon rôle.
_ Et après avoir quitté ce Royaume, tu comptes aller où ? »
Il me refit son sourire carnassier avant de lâcher :
« Pas trop loin. Dans un Royaume voisin par exemple. »

Il n'en dit pas plus, et on en resta là. Je le remerciai grandement avant qu'il ne parte, et il m'assura que ce n'était rien. Il me souhaita bonne chance avant de rabattre sa capuche sur la tête et de partir du Royaume. Impossible de savoir ce qu'il avait en tête, et il s'était maigrement défendu quand je l'avais accusé. Et je ne savais pas où il allait se rendre maintenant, mais j'avais l'impression qu'il voulait à tout prix me faire savoir qu'il me cachait quelque chose. C'était la dernière fois que je le voyais, ou en tout cas, c'est ce que je souhaitais. Les indics étaient toujours des nœuds d'informations fatals, et ils le savaient parfaitement. Et ils savaient profiter de cet état de fait. Je redescendis dans la cave pour poursuivre mon entraînement en cherchant l’identité de la personne qui pourrait partir voir sur place.

Le reste de la soirée fut aussi calme qu'intensive. Personne ne parlait tant avec personne, car trop occupé à s'occuper des tâches que je leur avais confié. Connors, le Général et le Lieutenant étaient en déplacement, le Docteur Doofenshmirtz bossait comme un dingue, souvent épaulé de Yuri, qui faisait des allers retours entre lui et Fino, 42 était d'un silencieux presque cadavérique, mais ses doigts tapant sur le clavier volaient si vite qu'on ne les voyait plus, la stagiaire proposait souvent son aide à chacun, et quand elle se rendait compte qu'elle n'était pas utile, elle allait écrire son mémoire de stagiaire, et elle voulait absolument me faire lire sa problématique demain, avant de me demander si je devais mettre le nom de Joan et le mien en tant que titulaire du stage. Je savais que Shana était en train d'organiser un énorme événement dans le Royaume qui allait clairement jouer en notre faveur. La seule inconnue de mon plan, c'était ce que j'avais demandé à Yuri, et on s'en occuperait demain, et c'était Jacob. Bon sang, Jacob... Sale moment que j’allais passer… Respire… N'oublie pas Ed, tu avais Ophélia demain avec toi. Tout irait mieux.

Mon moral me donna un nouveau sursaut d'adrénaline, et je fis tellement bien le mouvement pour désarçonner le bras de mon coach et empêcher virtuellement un mantra, que je continuai naturellement l’enchaînement, imitai deux coups dans le menton avant de la paralyser et la mettre contre le sol. Elle me félicita pour cette reprise de volée intéressante, et jeta un œil à BHL. Demain, j'allais m'entraîner avec lui aussi. Lady Kushin m'imposa de refaire mille fois ces mouvements pour la prochaine nuit afin que je les incorpore totalement. Je n’étais pas certain de trouver le temps demain vu tout ce qui allait s’y passer, mais je tenterais. J’aurais certainement besoin de Jacob s’il acceptait de servir de partenaire. Ahah. La nuit prochaine allait être décisive. Il fallait que je me tienne prêt. Par contre, je commençais à transpirer sérieusement. Ce n’était pas tant les plusieurs heures d’entraînement qu’une chaleur totalement inexpliquée dans la cave. A peine eussé-je le temps de poser la question si y avait du chauffage qui était en train de se surmener quelque part que je disparus d’un claquement de doigt.
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MessageSujet: Re: Meilleur Méchant Machiavélique Meilleur Méchant Machiavélique - Page 2 EmptyDim 4 Mai 2014 - 2:09
Ophélia se réveilla tout doucement, très doucement, par les rayons de lumière qui filtraient tranquillement à travers les volets de la chambre. Elle se demanda où elle était, et se remémora douloureusement le trajet de la nuit dernière. Ed et elle en moto, et Ed conduisait… On devait être chez lui… Non, chez sa sœur ! C’est sa sœur chez qui il habitait ces derniers jours, elle s’en souvenait maintenant. Elle se retourna sur le lit le plus discrètement possible, en faisant soulever les couvertures, et trouva Ed, par terre, dans un sac de couchage, alors qu’elle reposait tranquillement dans un lit double, qu’elle était bourrée, et qu’évidemment, elle se serait mise à serrer n’importe quelle personne dans ses bras. Il était vraiment un nigaud de première. Une envie soudaine lui prit, alors que le blond était encore sur Dreamland et que sa respiration faisait soulever et redescendre ses draps. C’était la première fois qu’elle voyait Ed apaisé, la toute première fois, et cette simple image la conquit. Elle le revoyait, se débattant tout le temps contre n’importe quoi, n’importe quelle affaire, en sang, fatigué, avec cet air si sérieux ; pourtant, il était niais, tellement qu’on avait envie de le protéger de toutes les atrocités qu’il combattait. Il semblait tout le temps débordé par les événements. Mais c’était totalement faux. Jamais il n’avait paru si adulte, là, en train de dormir. Le sourire qu’elle lui lança était si chaleureux qu’elle se rendit compte de la tendresse qu’elle éprouvait envers lui. Quelque chose de simple, de léger, mais tout de même profond. Sur un coup de tête, elle prit sa décision. Une bouffée joyeuse la saisit, et elle ne pouvait pas s’en empêcher. Elle se leva toute discrètement, et de gestes doux, elle s’installa elle aussi dans le sac de couchage, son corps frôlant Ed, et ses jambes touchant carrément les siennes.

Je m’éveillai doucement, et le mystère de la température galopante ne tint pas plus de trois secondes. Le visage d’Ophélia, ses cheveux tombant sur ses épaules puis le sol, était à moins de vingt centimètres de moi, et la proximité de son corps à cause de l’étroitesse du sac de couchage. Je déglutis devant son sourire tellement charmant que mon cœur fonça à cent à l’heure comme un taré.

« Salut Ed. Ça va ?
_ Difficile d’avoir un réveil plus agréable. Et toi ? Bien dormi ?
_ J’ai fait un superbe rêve où je courrais avec des chevaux et je faisais des couronnes de fleurs. »
Ah oui, c’était vrai. Elle avait passé sa nuit enfermée dans une cellule du MMM. J’étais vraiment quelqu’un de très intelligent.
« Tu es venue me rejoindre dans mon palace… », changeais-je allègrement de sujet en bougeant afin qu’elle ait plus de places. Elle rigola doucement et ses pieds se frottèrent contre les miens. Je n’avais même pas le besoin de lui poser la question. Tout était exactement comme je l’avais imaginé, dans le meilleur des mondes.
Puis, alors qu’elle allait se mettre à parler, je finis par l’embrasser.
Ses épaules se détendirent d’un coup, puis elle se rapprocha de moi pour le faire durer.

Un ouragan eut lieu en moi, une émotion si puissante que je m’en voulais de ne pas avoir agi des semaines, des mois plus tôt, Romero ou pas. C’était la première fois que mes membres étaient parcourus de miel et étaient rigides en même temps, et de toute façon, je n’en avais rien à battre parce je ne les sentais pas. Mes lèvres se décollèrent de celles d’Ophélia et mes yeux étaient plongés dans les siens, et j’eus le fugace sentiment que je ne la méritais pas (une réflexion partagée avec quatre-vingt pourcent des mâles timides de cette planète avec leur petite amie). Elle m’enlaça délicatement en me disant de ne pas avoir peur, je décontractai mes épaules qui s’étaient serrées sans mon consentement, et doucement, je l’enlaçai à mon tour, et je goûtais une douceur et une félicité incroyables. J’étais en paix avec la vie du monde réel, tout était recadré. Et j’avais Ophélia, toute serrée contre moi, et elle me donnait chaud, elle me donnait le vertige. Je l’embrassai une seconde fois pour confirmer cet instant, profitai du moment en éructant d’une euphorie incontrôlable, et doucement, on trouva le courage de se lever sans dire autre chose. Et on était de retour dans la vie réelle avec gens réels dans cet appartement qui avaient été douchés par mon comportement la nuit dernière.

Par anticipation, avant qu’on ne sorte de la pièce et j’entrevoyais les différentes questions qui passeraient dans la tête de ma sœur, je fus obligé d’avouer à Ophélia ce qu’il m’était arrivé durant ces derniers jours et les manifestations presque angoissantes que j’avais faites. J’enjolivais certes le tout et remplaçait la vérité par des mots plus édulcorés, ayant fait preuve d’une soudaine agressivité envers un clochard ou un connard en soirée plutôt que de les frapper sauvagement comme je l’aurais fait sur Dreamland. Je parlais aussi du sort de Joan et elle compatie. Elle comprit que j’en avais bavé, me donnant le rôle de la victime et non du coupable ; étrangement, je ne sentis aucune culpabilité à mes mensonges.

Bon, quand je m’avançai dans la table du petit-déjeuner, composée de Cartel, Marine et Jacob, je compris immédiatement à leur regard qu’ils ne savaient pas du tout que j’étais revenu pendant la nuit. Leurs yeux me fixaient et de peur de déclencher un autre baril de poudre, ils ne dirent rien. Peut-être que Cartel allait faire un commentaire sarcastique, mais l’apparition d’Ophélia dans l’encadrement de la porte réussit à exorbiter encore plus leurs yeux. Et le point final, c’est-à-dire au niveau d’un cosmonaute qui avait une fuite dans sa combinaison et dont les yeux sortaient de leur orbite à cause de la pression, c’est quand la main d’Ophélia tint la mienne d’une manière qui ne laissait aucune équivoque quant à notre relation. Même si je n’avais plus aucune preuve, et que la gêne que j’apparaisse comme un spectre au milieu de la nuit avec telle compagnie m’avait empêché d’en profiter à fond, j’avais clairement entendu la cuillère de Cartel retomber dans son bol de lait.

Gêne n’était peut-être pas le mot assez fort pour exprimer mon malaise quand je m’assieds, pareil si on tentait de la traduire par « Ankward ». Je tournai ma langue dans ma poche de façon assez visible, et mon regard papillotant de jeune réveillé semblait vouloir dire qu’il faisait beau, hein, magnifique soleil d’hiver. La présence somptueuse d’Ophélia à mes côtés semblait empêcher toute critique vis-à-vis de la part des autres, mais tandis qu’on se servait dans le plus grand silence. Cartel lança d’un ton calme et avenant :

« Je ne crois pas que tu nous aies présentés.
_ Mais si, on se connaît. »
Non, Ophélia, il y avait peut-être pas mal de mensonges qu’on pouvait balancer pour expliquer que tu connaissais Jacob, mais Cartel, tu ne l’avais vu qu’une fois, c’était une Rêveuse, il y avait de cela deux ans et demi à Hollywood Dream Boulevard, et le Major beuglait pas loin derrière. Comprenant sa légère bourde, elle se reprit :
« A une soirée, mais je ne pense pas que tu te souviennes de moi.
_ Cartel, Marine, je vous présente Ophélia. Ophélia, je te présente ma sœur et… »
Mon ex… « … L’amie de ma sœur.
_ Tu la présentes pas à Jacob ? »
J’en avais marre de trouver des mensonges, je n’avais qu’à obtempérer :
« Jacob, je te présente Ophélia, Ophélia, je te présente Jacob. Ophélia, je te présente aussi le beurre juste en face de toi, et je te présente le tiroir avec des couteaux propres juste derrière.
_ Enchantée. »
, et son entrain fit sourire les autres. Bon, tant mieux, je n’avais pas de souci de ce côté-là. Mais ça n’empêcha pas Cartel de taper pile là où il ne fallait pas :
« Est-ce qu’Ophélia est la cause de tes… péripéties parisiennes de ces derniers jours, Ed ? On t’a attendu toute la journée, tu sais. Tu as oublié ton portable comme un crétin.
_ Oh, je m’excuse énormément ! »
Et ce n’était pas moi qui avais dit ça. C’était Ophélia elle-même, et j’en fus tout déboussolé. Elle mâcha une bouchée de pain avant d’avouer le plus gros pipeau que je n’avais jamais entendu : « Ed et moi, on s’était baladés sur les quais de Paris. Je suis tombée il y a quelques jours, plus d’une semaine, et j’ai reçu un très méchant coup sur la tête. Je suis allée directement à l’hôpital, à moitié assommée. Et il paraît que je suis devenue amnésique, et un peu… folle, on va dire.
_ Ah bon ? »
, commenta Cartel avec une inquiétude non feinte.
« Je suppose qu’Ed était dans tous ses états, ça devait être à cause de moi.
_ J’imagine, oui. »
, souffla ma sœur d’un ton désolé. Seul Jacob comprenait qu’Ophélia était en train d’entuber en beauté ma sœur, et la surprise qu’il y avait sur son visage devait ressembler à la mienne, même je faisais un sourire forcé pour effacer mon expression totalement ahurie du visage, et je caressais doucement la main d’Ophélia pour l’inciter à continuer, voyant une lumière plus blanche qu’espérée au bout du tunnel.
« Ça a duré quelques temps, Ed venait me voir tous les jours dès qu’il pouvait et si les médecins le lui permettaient. Je suis vraiment désolée d’ailleurs, mon chéri, si je n’étais pas… en état.
_ C’est pas grave, c’est pas grave… »
, en essayant de maîtriser ma voix pour ne pas hurler dans les aigus. De joie. Ou de peur que ma sœur déniche un faux raccord dans ce scénario inventé de toutes pièces. Cartel attaqua avec un autre sujet à suspicion :
« Mais Ed, tu étais parti avec un monsieur en voiture, non ?
_ Ah, Joan… »
Et Ophélia qui enchaîna direct :
« C’est mon docteur. A cette période, ça n’allait pas au mieux et je dormais vingt heures par jour. Les amnésies temporaires comme ça sont terribles pour le cerveau. Puisqu’Ed était très inquiet, Joan est venu lui-même pour lui en parler. Je me suis très légèrement rétablie après ce jour-ci, mais j’ai refait une rechute hier.
_ J’ai été très déboussolé, excusez-moi »
, ajoutais-je en levant les yeux au plafond. Me calmer, il fallait me calmer. Et Ophélia conclut :
« Mais finalement, ce n’était pas exactement une rechute, et j’ai réussi à ‘revenir sur terre’. » Le petit cœur de Cartel se gonfla d’inquiétude :
« Oh, Ed… Je ne savais pas… Je suis vraiment désolée. Pourquoi tu ne nous as rien dit ?
_ Te dire que j’avais une petite amie ? Elle était à l’hôpital, j’avais peur que tu viennes l’achever.
_ Petit enfoiré. »
, termina Cartel, mais la moue qu’elle fit signifiait que tout était réparé. Ça avait pris quoi, moins de deux minutes. Ophélia était un monstre quand elle le voulait, et le sourire désolé qu’elle laissa traîner sur son message comme une excuse au reste de la maisonnée semblait encore plus innocent que Fino la première fois que je l’avais vu.

D'où une pacifiste comme Ophélia pouvait sortir une telle horreur aussi criante de vérité en moins d'une minute ? Quand on revint dans la chambre de Cartel, je fus tellement estomaqué que j'osai lui revoler un baiser.

« Comment tu as osé, sale peste ? », lui fis-je sans toutefois trop élever la voix. Le sourire malicieux qu'elle me lança me fit fondre le cœur.
« Une vie pour une vie. J'ai payé ma dette maintenant. » Je ne reconnaîtrai la référence que six mois plus tard.

On ouvrit les volets afin d'aérer la chambre, je rangeai légèrement la chambre de Cartel, puis je me demandais comment j'allais pouvoir remettre le sac de couchage dans le sèche-linge alors que j'étais censé dormir avec ma petite amie. Bon, en tout cas, plus vraiment besoin de dormir dans sa chambre, j'allais la quitter et revenir coucher dans le salon. J'embarquai ainsi ma pochette dans laquelle il y avait tout le plan pour défaire le MMM sur plusieurs feuilles de papier. Et tandis que j'aidais à faire le ménage dans la maisonnée, je ne me rendais pas compte à quel point je me sentais léger, je me sentais... tout à fait complet. Tout à fait parfait. Et d'un coup, l'importance d'Ophélia dans ma vie éclipsait presque la dangerosité de la mission du MMM, et les conséquences d'une défaite. Ma vie réelle, après des jours pourris, passait à l'embellie totale, zénith du soleil du bonheur bien haut, et si des énormes impératifs ne m'y obligeaient pas, j'aurais mille fois demandé être Rêveurs pour quelques temps, afin que mes nuits se raccourcissent et que les journées reviennent rapidement.

Ophélia aida gentiment au repassage, et à chaque fois que je la croisai, on se sourit rapidement, et avant que nos regards ne repartent, on s'était dit mille choses. Je hurlai intérieurement, mais d'allégresse totale. Et encore, je pariais que je ne saisissais pas encore toute l'amplitude de notre nouvelle situation de couple. Jamais faire des tâches rébarbatives passèrent aussi bien, surtout quand Cartel ne posa aucune question nous concernant, sinon rien ni qui ne demandait un mensonge risqué quant à notre première rencontre ou autres. J’en sifflotai presque quand je passai l’aspirateur dans la chambre de ma sœur, et à un moment où Jacob et moi fûmes isolés dans une pièce, malgré nos différents de la veille, on hurla très très silencieusement comme des gamins avant de reprendre nos tâches respectives cinq secondes plus tard.

Ophélia devait par contre revenir pour le déjeuner chez son amie, et bon prince, et autant pour ne pas me prendre une tonne de questions dans la gueule que pour profiter de sa seule présence, je décidai de l’accompagner et de revenir le plus vite possible. On quitta l’appartement sans plus de cérémonie, et on retourna dans les rues grises de Paris d’où pointaient quelques fois un ou deux rayons lumineux. Dans le métro, nous étions tous les deux excités comme des puces, et chaque discussion récoltait un baiser en guise de point. Je me sentais vivant, terriblement vivant, et j’étais plein de… de choses positives. Comme si j’étais entier. Enfin. Entier et vivant. Et mieux encore, heureux. Quelque chose que je n’avais pas ressenti depuis une bonne semaine. Toute cette énergie semblait couler d’Ophélia pour me revitaliser, et je serrai sa main pour y répondre.



Nous sortîmes trois stations avant la bonne, histoire de faire durer le plaisir et de profiter encore une fois des quais de Paris. Elle récupéra ma main une fois sortie de la bouche du métro, et nous allâmes. J’aurais pu me balader ainsi avec elle au bras pendant des heures, sans autre but. J’espérais toutefois que le sentiment était réciproque, même si le regard qu’elle me décocha quand je la regardai semblait sans équivoque. Et comme par magie revint doucement la discussion sur laquelle on avait terminé notre rendez-vous, mais cette fois-ci, de façon bien plus posée.

« Tu as vraiment passé de sales moments ces derniers temps. Je le savais, que tout ça ne te faisait pas du bien.
_ Tout ça, quoi ?
_ Tes… aventures folles furieuses. On a tous des limites.
_ Je sais »
, dis-je en rejetant ma tête en arrière. Non, je ne savais pas, mais je commençais à appréhender. Je n’étais pas encore à saturation vu que je continuais, mais il était certain que « j’arrivais » à saturation. Elle me massa la main et continua sans me regarder :
« Et tu penses faire quoi après le MMM ? Tu vas chercher pire ou… ?
_ Pour tout avouer, je ne sais pas. »


J’avais parlé sincèrement. Je reconnaissais volontiers que le MMM, j’en avais jusque-là. Je me souvenais que l’été infernal que j’avais vécu m’avait complètement douché. Mais en arriver à un tel état de rupture psychologique, c’était nouveau. J’avais bien lu l’article de Jacob… Mais le véritable changement, c’était Ophélia, même si ça ferait neuneu de lui avouer. Mon monde réel commençait à devenir parfait, et je ne me sentais plus vraiment le besoin de chercher de compensations à Dreamland. Si je remontais mes manches, que je me trouvais un véritable métier, ou une branche que j’aimerais approfondir comme études, que tout continuait sur les roulettes, que j’oubliais ma famille, que j’oubliais encore plus fortement Clem, que je profitais du soleil, des voyages, de mes amis… Dreamland ne deviendrait qu’un rigolo terrain de jeu, qui deviendrait peut-être lassant. Si je partais de ce principe, pourquoi me casser le cul ? Pourquoi chercher le malheur quand j’étais parfaitement heureux ? Je commençais à comprendre Ophélia… Peut-être qu’il fallait que j’arrête de prendre aussi sérieusement Dreamland. Je vivais des aventures incroyables, mais en y réfléchissant, partir un mois en Chine sans avoir planifié son voyage, c’était quelque chose d’au moins aussi excitant, non ?

Normalement, d’aussi grands changements mettaient plusieurs jours à se bouleverser en moi. Il me fallait du temps pour digérer et trouver la meilleure solution, accepter que cette option était faisable. Dans le cas de cette réflexion, largement soutenue par la proximité du corps d’Ophélia à mes côtés, elle avait déjà fait une grande partie du chemin. Il ne me faudrait pas trois jours pour envisager très sérieusement la chose. D’accord, il faudrait que j’y réfléchisse seul, que je pèse le pour et le contre, mais j’étais maintenant ouvert au débat, et prêt à accepter de ne pas chercher à éliminer le vice partout sur Dreamland. Etait-ce si terrible que ça d’arrêter de sauver quelques vies, ou de répondre présent quand on vous demandait des services, dussent-ils être importants ? Ou plutôt, si je reprenais certainement ce qui devait trotter dans la tête d’Ophélia, n’avais-je pas sauvé plus de personnes qu’à mon tour ? Il y avait une foule de Voyageurs, pourquoi je devrais payer leur inaction en y mettant de ma personne ? Avant, c’était distrayant, mais quand ça me lasserait, par l’action conjointe d’un combat aussi extrême que contre le MMM qui me coûtait beaucoup et par l’attraction radieuse d’un monde réel ? Ça me paraissait une blague, mais je répétai à Ophélia la demande de Maze, qu’il m’avait faite, il me semblait, il y avait plus de dix ans :

« Il demande à ses Voyageurs s’ils veulent participer à la grande guerre contre le Royaume Obscur.
_ Et tu lui as répondu quoi ?
_ Que je n’étais pas d’accord. Mais si je l’avais devant les yeux, maintenant, je lui dirais peut-être d’aller se faire foutre. »
Carrément, même. Me lancer dans une guerre, je sentais déjà à quel point ça allait me péter les couilles. Me battre pour mon Royaume, voilà au moins un an et demi que ça me déprimait. Maze l’avait bien compris, et ne m’avait plus jamais confié de mission qui touchait à la Claustrophobie, même de moindre importance.

Toute guillerette, Ophélia se leva, et on repartit vers chez elle, et mon ventre semblait être le théâtre de plein de nouveaux sentiments. Je pénétrai dans l’inconnu à grande vitesse : dans une histoire d’amour dont l’intensité égalait au moins ce que j’avais jadis ressenti à l’égard de Marine, et peut-être au tournant d’une de mes plus grandes décisions de Dreamland, consistant à y attacher moins d’importance, et forcément, ne plus me mêler d’affaires graves, voire d’affaires tout court. J’en venais presque à regretter (évidemment que je le regrettais) la présence du MMM qui m’obligeait derechef, dans quelques nuits à faire mon ultime baroud d’honneur sur Dreamland.

Le trajet était trop court, évidemment. Je n’arrêtais pas d’y penser, tandis qu’on marchait lentement, mais tout de même trop vite pour moi. J’avais aussi envie de courir avec elle, courir sur le grand plateau en bois de la BNF, courir de joie, de bonheur, et qu’elle me suive, que tout explose en bulles de bonheur… Impossible à décrire. J’avais envie de m’envoler, de continuer à ressentir cette frénésie amoureuse, et en même temps, de la calmer, de me rendre compte du recul, d’apprécier, de me sentir honteux d’être aussi joyeux quand d’autres étaient condamnés à rester inachevé, célibataire. J’avais envie la prendre dans mes bras, et de la serrer si fort que tous mes soucis disparaîtraient, que tous les siens fassent de même, et qu’on reste plantés là pendant des heures et des heures, ou non, oubliez toute notion de temps, qu’on reste là, puis c’est tout, et que ça se termine quand ça devait terminer. Ça faisait tellement longtemps que je n’avais pas ressenti une telle fougue, une telle énergie... Et tout ça alors qu’on marchait, que je voyais Paris d’un œil nouveau, que je me libérais lentement de cette malédiction. J’avais envie de pardonner à tout le monde : à Marine malgré nos différents, à son petit copain même si c’était un abruti, j’avais envie de pardonner à Garabeòne, à tenter de comprendre le MMM et espérer lui trouver un fond de bonté, à remercier Fino pour tout ce qu’il avait fait pour moi, de façon si sincère qu’il aurait du mal à m’insulter. J’avais envie que Jacob soit heureux à jamais, idem pour Cartel, qu’ils se mettent tous les deux avec quelqu’un, que le futur avance, qu’on avance, qu’on laisse nos soucis derrière nous, qu’on grandisse, qu’on devienne des gens responsables, même si le boulot était à moitié fait en ce qui les concernait. Je souhaitais, sur cette marche des grands hommes, pour reprendre la chanson populaire, les rejoindre, qu’ils m’attendent, qu’on gravisse ensemble ces marches, et qu’on soit fiers de ce qu’on devienne.

« Je te laisse, là, blondin. » Quoi, déjà ? Mais ça faisait quoi… ? Cinq secondes qu’on marchait ? Elle me manquait déjà alors que j’étais plongé dans des yeux verts, sur le perron. Je réussis à me calmer et à lui répondre d’un grand sourire :
« Si tu m’appelles blondin, je t’appelle Fifi.
_ Si tu m’appelles Fifi, tu te reçois une baffe.
_ Si je reçois une baffe, je t’embrasse… »
Elle rigola bêtement devant la mièvrerie évidente de la scène, et même si je savais qu’on ne pouvait pas faire plus con que moi à cet instant précis, j’étais tout à fait incapable de m’arrêter. Et gentiment, je pressai mes lèvres contre les siennes, et on s’échangea un baiser qui dura bien une trentaine de secondes avant qu’on continue à parler, dans le froid, pour ne pas se quitter.

Le chemin du retour fut une sorte de rêve, de déception d’être à nouveau seul, mais d’euphorie totale qui me faisait perdre la tête, me faisait réfléchir à telle ou telle option. Jamais je n’aurais pensé d’être aussi heureux si on m’avait dit ça… allez, hier ou avant-hier. Le tournant que prenaient les événements était incroyablement surprenant, dans le bon sens du terme, et je me sentais enfin, totalement, gonflé à bloc, prêt. Et quand je revins dans l’appartement, Jacob fut le premier à se jeter sur moi, si fort que je faillis tomber en arrière. Je ne me souvenais plus de ce que je disais, mais c’était difficile de ne pas crâner. Gêné d’être aussi joyeux et d’être le centre d’attention, je réussis à changer de sujet, et à leur fournir des excuses sincères, pour mon comportement, à tous. Que j’avais été une merde, que j’avais été fatigué par toute cette histoire, qu’ils ne méritaient pas ça, et je supposais qu’elles furent acceptées quand Cartel me fit un gros câlin en me disant qu’elle était plus qu’heureuse que tout ça fut terminé et que si je le voulais, je pouvais appeler Clem pour être méchant avec lui.

Quand on réussit à se débarrasser des filles, Jacob me prit entre quatre yeux, et je n’avais pas du tout peur de l’entretien qu’on aurait ensemble. Il me demanda très clairement si j’avais réfléchi concernant le Royaume, et je lui répondis :

« J’ai pensé à un plan alternatif, Jacob. Si ça chie, tout le combat contre le MMM est annulé et on se concentrera sur les civils.
_ Les civils ? »
Il haussa un sourcil. Ca ne lui plaisait pas, là, d’un coup.
« Je vais t’expliquer tout mon plan, de A à Z, et tu me diras ensuite ce que tu en penses et ce qu’on peut faire.
_ Très bien. Explique-toi. »


Je m’exécutai, et ce pendant une vingtaine de minutes, devant un Jacob attentif qui n’hésitait jamais à demander des détails sur les points les plus obscurs de mon plan, et quand il n’était guère satisfait par les idées ou les probabilités, ajouta des ajustements. Quand j’eus terminé, il donna son accord final, et je lui demandai de l’aide. En souriant. Il sut qu’il n’aurait pas dû accepter, mais il le fit quand même.

Il dut regretter au bout d’une demi-heure, ce qui équivalait au moment où on eut droit à une petite engueulade de Cartel, car elle avait reçu une plainte des voisins du dessous. En même temps, conformément à ce que m’avait demandé Lady Kushin, j’étais en train de répéter mille fois les mouvements que je devais avoir incorporé pour la nuit prochaine, et au lieu de m’entraîner juste pour les mouvements simples, je pus répéter sans cesse les mouvements bien plus complexes en me servant de Jacob comme mannequin-victime. Le tout nous prit… cinq heures dans la journée, et on finit torse poil devant la télévision, soirée pizza avec les deux autres filles devant Kuzco. On se coucha rapidement, et je retrouvai le duvet dans le salon.

__

« Cartel, on peut lui dire maintenant ! Il est heureux, en couple, super épanoui, il faut en profiter !
_ Jacob, imagine qu’il le prenne mal… On va tout lui gâcher…
_ Mais non ! Allez, ça fera comme une fin de comédie romantique. »
, lança Jacob tout-sourire, et Cartel ne fut pas insensible à l’argument, vu qu’elle en riait en s’imaginant les crédits défiler devant un saut de joie de son frère devant la nouvelle. Jacob trouva la faille en proposant un compromis :
« Dans quatre jours, on lui dit.
_ Pourquoi, dans quatre ?
_ Je dis ça au hasard. Ça sera un jour de plus que trois, ça te laisse le temps d’appréhender.
_ Tenu, Jacob. »


__

Comme un rêve, dans un rêve. Je pétais le feu, je marchai énergiquement, et même quelques fois, je sautai de façon parfaitement ridicule devant un Fino qui sortit une grimace de dégoût. Le MMM était la seconde préoccupation qui hantait mon esprit, et pourtant, j’y mis une énergie folle. Je me sentais enfin comme un chef alors que je traversais divers endroits du Royaume des Deux Déesses en mode BCBG (l’amour me faire dire n’importe quoi). Je remontai mes lunettes de soleil, tête haute, pectoral en avant, et si j’avais été dans un film d’animation à la Dreamworks, tous les personnages secondaires devraient ouvrir leur gueule devant ma prestance et se tourner pour mieux m’observer. J’étais en mode « Joan qui contrôle deux cent personnes ».

Paf, Shana qui me fonce dessus alors que je traverse le marché :

« Tout le monde a été averti, les marchands font gentiment circuler l’information. Et je ne savais pas qu’on avait une imprimerie, ses prospectus, c’est génial.
_ Fino l’utilisait pour sortir un DreamMag afin de propager la bonne parole de Vlad et me saquer. Je savais qu’il ne l’avait pas déplacé. Tu t’es occupé des ballons ? C’est le plus important.
_ Pas encore.
_ Tu gères ça direct. Cherche Yuri, il t’expliquera comment bien les gonfler, faut mettre de la poudre spéciale dégotté par Germaine d’abord.
_ Pour faire quoi ?
_ Une idée. Du feu d’artifice. »
Paf, changement de décor, j’étais dans le hall où m’attendait patiemment Liz avec une feuille de papier :
« Le Docteur Doofenshmirtz avance bien. Il a construit la moitié des machines.
_ Il est rapide. Et pour 42 ?
_ Je pensais que vous vous en occuperiez.
_ Je t’en prie, demande-lui où il en est, sinon je vais lui faire rentrer sa tête dans son ordi tellement il est insupportable.
_ Ça serait contre-productif.
_ Je te l’accorde. Si tu vois Yuri, y a des chances qu’il soit avec Shana, je le veux dans la cave dans une demi-heure. On va s’occuper de l’opération à risque.
_ Bien compris.
_ Si vous trouvez un Voyageur paumé que vous ne connaissez pas, vous l’amenez à la cave après que Yuri ait fait son taff. »
Cette fois-ci, c’était Fino poussé par Clane qui venait me faire un rapport :
« J’ai le titre en tête. On pourra appeler ça ‘L’Humiliation Totale’. Et la pouf a déjà convoqué ses sbires, ils sont prêts. On s’en occupera quand de cette partie, j’ai hâte.
_ On s’en occupera en dernier lieu, quand on sera prêt. Et la veille de l’attaque, on envoie tout.
_ Hey ! Je t’applaudis des deux pattes, tu as réussi à prendre un air encore plus con que d’habitude. T’as enfin trouvé ta bite dans tes poils ?
_ Clane, va pousser son chariot dans les escaliers de la cave, puis va aider Shana à gonfler tous les ballons. »
Entre quelques insultes car le garde se dépêcha d’exécuter formellement mes ordres, ce fut au tour de la stagiaire de débarquer. Elle me donna un café ainsi qu’un document administratif que je devais remplir, et dès que j’eus tout écrit (toujours en marchant), je lui rendis le tout. Je bus une gorgée de café et je trouvai ça mauvais. Ce fut maintenant à Cartman déguisé en raton-laveur stupide qui vint m’interpeller, et lui coupant la parole parce que je savais qu’il allait dire une connerie, je lui répondis derechef :
« Si tu trouves Jacob, dis-lui d’aller voir le Docteur Doofenshmirtz, il faut que les deux se concertent.
_ Je suis pas un…
_ Dès que tu auras fait ça, et tu l’auras fait parce que sinon, ton nom ne sera même pas mentionné dans le DreamMag à moins que les journaleux ne décident de pondre un article sur nos prisons, tu me surveilles la radio. Y a une de la Compagnie Panda qui est partie cherchée du renfort, et l’autre qui est partie à l’endroit où Joan est mort. Vu qu’elles ont des radios elles aussi, elles peuvent appeler dès qu’elles ont des résultats et ce qu’elles vont dire sera crucial.
_ Je te dis…
_ Tiens, ta récompense. »
Je lui filai le café pour m’en débarrasser.

__

Les premiers émissaires arrivèrent dans les Royaumes les plus proches. Lady Kushin avait envoyé plus d’une centaine d’hommes pour prévenir les plus grands territoires des premières zones qu’une action allait être tenté contre le MMM, que le Royaume des Deux Déesses était en train de préparer une contrattaque qui pourrait être décisive. Mais pour cela, il avait besoin d’hommes, d’équipements, de stratèges. En tout et pour tout, il fallait disposer d’une puissance de feu prête à envahir le MMM et tous ses hommes. Pour conclure, les estafettes annonçaient la date de quand les troupes devaient se déplacer, quand est-ce qu’elles devaient arriver. Et cela intéressa plus de Seigneurs que prévu. Bientôt, le SMB disposera d’une armée bien plus grande qu’à ses débuts.

__

Jamais je n'eus une séance d'entraînement aussi difficile et technique. Lady Kushin, constatant que j'avais intégré ses différentes techniques sans difficulté, passa cette fois-ci à des suites de mouvement, dont l'utilité était autant de comprendre comment marchaient les coups ensemble que combattre efficacement le MMM. Elle m'avait appris les mots, on passait aux phrases, à comment l'agencer et pourquoi. La présence de BHL aux entraînements les rendait très erratiques, car il proposait énormément de mouvements à faire afin de contrer telle ou telle technique, il regardait si ça marchait bien, et confirmait ou infirmait avant d'émettre d'autres hypothèses. Je testais différentes combinaisons, et nombre d'entre elles demandaient mes portails, ce que je ne pouvais pas me permettre de faire... tout le temps. BHL me servait aussi de mannequin, "jouait" le rôle du MMM, et j'étais très heureux de constater qu'il était un très bon professeur. Quand je lui en fis la remarque, il leva son menton et me dit d'une voix de plâtre qu'il était plutôt un pédagogue, ou un maître, et il soutint mon regard froncé. On reprit l'entraînement, et il me dit :

« Tu as trouvé le moyen de contrer sa téléportation, que tu bloques ses mantras ou pas. On passe à la suite. Hop, je créé un puissant courant d'air.
_ Directement un portail derrière moi qui me fera revenir tout près de lui, et le souffle du vent me jettera sur lui.
_ N'oublie pas de préparer ton coup ! Il faut que tu crées le portail le plus près possible de lui afin qu'il n'ait pas le temps de réagir, ce qui signifie que quand tu traverses ton premier portail, tu dois déjà envoyer ton attaque.
_ C'est noté.
_ On fera une simulation à la fin, avec un portail. Tu as intégré le mouvement. Bon... Je te lance une boule de feu.
_ J'esquive tout simplement, mais je dois faire une grande esquive.
_ A cause de l'impact et de l'explosion. Ses tirs sont rapides, mais tu as des réflexes. Ne gâche pas tes portails à cause de ça, quitte à courir. Imagine maintenant que je prends possession d'une partie de ton corps...
_ Je crée une paire de portails afin que les coups que je me donne portent quand même sur lui.
_ Bien. Je t'envoie un bureau ou tout autre meuble de cette taille dans le coin de la figure.
_ Je le brise avec mon poing mais je prépare une seconde attaque car il sera certainement derrière en pensant que le bureau sera une feinte suffisante. Il sera ainsi pris à son propre piège. »


Il me posa énormément de questions comme ça, ou je n'avais pas à bouger, juste à répondre au tac-au-tac, jusqu'à ce que je connaisse, en tout cas théoriquement la parade de chacune des attaques qu'on l'avait vu faire et que je puisse réagir au quart-de-tour, et s'il le fallait sans réfléchir.

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Tout se passait extrêmement bien ; évidemment, il y avait toujours des cahots sur le chemin d'un plan machiavélique, même quand le chemin était une départementale bétonnée, mais c'était quantité négligeable face à un déroulé qui variait à peine. Le MMM était extrêmement confiant, en était heureux, et il décida d'apporter quelques ajouts supplémentaires, qui n'étaient pas forcément utiles, mais qui avaient le mérite de mieux correspondre à sa vision de Dreamland ces derniers jours et de ne pas trop déstructurer le plan.

Lors de la prochaine réunion qu'il avait régulièrement avec les autres têtes, la clarté de son changement et son enthousiasme passager compensèrent à peine le mécontentement d'une nouvelle lubie qui de surcroît était inutile. Quand on l'interrogea sur le pourquoi, il répondait juste qu'il préférait comme ça. Il se leva et tourna autour de la pièce, les mains derrière le dos :

« Nous n'avons pas besoin de détruire un autre Royaume pour l'exemple afin de prouver notre sérieux, ou bien encore que notre Rayon est rechargeable. Une seule fois, le message est passé, deux fois, on irriterait Dreamland et cette phase nous demande du doigté. Nous avons la force suffisante pour ne pas nous acharner.
_ Sans vous, on s'ennuierait vraiment... »
, lâcha David entre ses dents en pensant à ce changement. Les généraux attendirent la réponse d'un MMM de plus en plus acariâtre et exigeant, mais il les surprit tous :
« David, nous avions convenus un marché. Sachez que dès que mon plan sera terminé, je vous laisserais le double de la somme promise. »

Même l'intéressé n'osa plus rien dire. Il se mit à considérer l'offre, et au bout d'un moment, hocha du menton pour dire qu'il avait compris et qu'il remerciait cette compensation. Dès qu'il sortit, il annonça la bonne nouvelle à son second, son plus précieux assassin, qui fut extrêmement satisfait de la nouvelle et qui partit la semer à d'autres de leurs soldats. Mais David ne pouvait s'empêcher de trouver le MMM de plus en plus bizarre. Finalement, il ne leur annonçait que les étapes du plan, mais il ne parlait jamais des conséquences finales, ou même, des répercussions qu'avaient chacune de ses décisions et le but de tous changements de dernière minute. Le MMM recherchait quelque chose, mais David était bien en peine d'imaginer quoi.

__

Et voilà… Encore à elle de se taper tout le boulot… C’était marcher dans un Royaume assez vide pour faire croire que la Belgique était un pays intéressant, mais au moins, ça valait toujours mieux que de… brrr, lui parler. En pensant à la face rouge et dégoulinante de stupidité de son soldat, le Général Panda sentit ses forces la quitter et son esprit se perdre dans des méandres de dépression. Marcher ne lui faisait pas du bien, ah ça, non, surtout quand on se disait qu’on l’avait envoyé très loin pour ne pas à la supporter. Le camion de la Compagnie Panda qu’elle venait de conduire n’avait plus eu de carburant dès son arrivée dans le Royaume, car le sergent Johnny était loin, et dieu savait que ses patates, si elles n’étaient pas mangées, finissaient dans le moteur de l’engin. Pas de Johnny, pas de patates, pas de carburant, pas de camion.

Au moins savait-elle lire des coordonnées, et celles de Nedru étaient plus que précises. Impossible de se perdre avec ça. Elle sortit une petite boussole onirique dont l’aiguille était attirée par ledit camion, ce qui suffisait pour lui faire comprendre où elle était et dans quelle direction elle devait aller. Pour se protéger du soleil, elle sortit son béret de militaire et se le vissa sur la tête. Elle voyait mieux maintenant. Elle sortit une flasque et se mit à boire goulument deux gorgées de whiskaïkaï, qu’on ne trouvait que dans le Royaume des Canidés. Elle savoura le liquide avant de le descendre dans sa gorge, et rangea son flacon dans la poche de sa veste longue. Elle se lécha les babines et fit attention au paysage qui l’entourait. Elle sentit les effets de l’alcool monter jusqu’à ses joues après avoir incendié son gosier, et tout disparut en fumée quand elle se souvint que Joan s’était fait tuer dès qu’il était venu dans les environs. Peut-être qu’on ne l’avait pas envoyé là innocemment. Peut-être que les autres commençaient à ne pas apprécier sa vision trop réaliste des choses.

Il lui fallut quarante minutes pour déterminer une forme étrange dans le désert. Elle s’avança, s‘avança, et s’avança encore, et encore, parce qu’en fait, la forme qu’elle voyait semblait légèrement gigantesque, jouant avec les distances. Et une fois arrivée aux pieds, elle vit certainement ce qu’avait vu Joan avant de mourir : une crevasse gigantesque, s’étirant sur des kilomètres, comme une empreinte laissée par un géant dont la forme du pied… Et, attendez, c’était étrange justement… Le Général voulut faire le tour de la crevasse, mais ça lui prendrait au moins une heure de marche. Elle se nota les dimensions suivantes : environ trois cent mètres de profondeur, cinq cent de large, et trois kilomètres de long. Et la forme était parfaitement symétrique, et prenait des formes qu’il ne pouvait pas ne rien lui dire. Le peu d’alcool qui avait survécu à sa dépression naturelle fut littéralement pulvérisé, et elle ne dut son sang-froid que parce qu’elle avait oublié comment paniquer. Elle déposa un sac au sol et en sortit la radio. Elle trouva la bonne fréquence, et lança son message :

« Ici le Général Pan… Hurm, le Général tout court. J’ai une bonne nouvelle et deux mauvaises à vous raconter. D’abord, la bonne, c’est qu’on a le plan du vaisseau du MMM. Puis ensuite, les mauvaises, c’est qu’il est très très gros, puis qu’il a fait sortir son engin de sous terre. »

Et de là venait l’origine de la crevasse. Le vaisseau venait de là, comme s’il y avait toujours été, ou comme si le MMM l’avait créé en claquant des doigts directement à partir du sol. Le mystère prenait de l’épaisseur. Et puisque ce dernier ne semblait pas être assez opaque à son goût, le Général trouva un Artefact qui ressemblait curieusement à un pistolet, étalé sur le sol, en train de cuire au soleil. Il ramassa l’arme précautionneusement. Toutes ces affaires, ça allait de mal en pis... Où était le whiskaïkaï ?
Aaaaah, bon sang, ça faisait du bien, une bonne rasade. L’alcool tirait son nom qu’il brûlait la peau et que ça faisait tomber les poils des gens, quand ça mordait pas jusqu’au sang. Tellement habitué, le Général lui trouvait juste un goût un peu fade de vinasse.

__

Une détonation retentit dans tout le palais. Fino ne pouvant pas réellement communiquer avec Jacob pour lui dire qu’il ne devait pas entrer dans la cave alors qu’Ed et Yuri y étaient et qu’ils ne devaient surtout pas être dérangés, il avait décidé de tirer avec son fusil sur la bulle de l’Intouchable, quitte à se prendre un mur derrière à cause du recul. Le Voyageur stoppa sa course, et la négation du bébé phoque lui fit clairement comprendre qu’il ne pouvait pas aller en-dessous.

Et dans le pire des cas, il avait prévu un stylo à plume et des feuilles de papier (volées dans le bureau de Germaine, il faisait donc très attention à ne pas retourner le verso). Il était peut-être muet, il n’y avait plus qu’à espérer qu’il n’était pas analphabète non plus. Une étrange discussion prit lieu, entre un bébé phoque qui griffonnait à toute vitesse tandis que la plume de Jacob s'agitait dans les airs.

" Interdiction d'entrer en bas. Top secret."
"Ed m'a déjà tout dit." Tiens donc, évidemment que Jacob le savait. Fino continua à écrire d'un trait furieux :
"T'es inquiet ?" Fino aurait voulu rajouter des insultes, mais écrire tout le temps l'énervait. Il vit tranquillement la plume écrire la réponse :
"Non." Dommage. Jacob continua "Je fais partie de votre plan, officiellement." Génial, pensa Fino. "Ed est très motivé, je n'aimerais pas être le MMM."
"J'avais remarqué. Il est payé dès qu’il fait une tête de con ou quoi ?
"Non, il s’est mis en couple av…"
La plume s’arrêta d’écrire dans les airs quand Jacob vit Fino pousser ce qui ressemblait à un râle de pitié long de quelques secondes, puis terminer avec une insulte monosyllabique très simple à comprendre même pour un sourd. Fino ne semblait pas très joyeux que d’autres le soient à sa place, surtout pour de telles mièvreries. Jacob tenta de calmer son humeur en écrivant :
"Il a la tête beaucoup plus claire maintenant."
"Je ris pas parce que ça fait pas naturel sur le papier, mais sois sûr que je le fais très fort."
Fino changea de feuille. "Ed était une larve ces derniers jours parce qu’il avait la tête encombrée de saloperies. Être en couple, ça excite, ça apaise pas. Le blond est trop stupide pour le remarquer, mais je suis pas cave, Jacky. Maintenant, si y a un piège ou une mauvaise décision à prendre, Ed va juste foncer plus vite dedans." Jacob resta sceptique devant cette réponse.
"Tu cherches trop à dramatiser.
_ Va lancer des fleurs sur le marié, salope, et laisse-moi être intelligent."


__

J'ouvris les yeux... Ma tête hurlait plaintivement, et j'avais l'impression qu'on avait fouillé l'intégralité des zones de mon cerveau avec un bistouri ardent. Quand je vis l'instrument en question rempli de sang reposant dans un bac d'eau à proximité de mon épaule, je poussai un gémissement et je fermai les yeux pour éloigner cette vision de moi. Je sentis la lourde présence de Yuri qui se rapprochait de moi. J'étais allongé sur la table de la cave, et je n'avais pas envie d'y bouger. Je prononçai à voix basse :

« Vous avez réussi à me l'enlever ?
_ Malheureusement non... »
, avoua Yuri en retirant des gants de chirurgien prêtés par Doofenshmirtz. « Je ne suis pas docteur, dois-je vraiment le rappeler.
_ Moi non plous »
, intervint celui qu'on appelait pourtant le DOCTEUR Doofenshmirtz, qui s'expliqua avec un grand sourire : « Afin dé lendre plous diabolique, j'ai achété un diplôme avéc l'algent dé mon éx-femme.
_ Bon, c'est dommage... Je ne vous en veux pas, vous avez fait de votre mieux. »
Mon ton était traînant et douloureux. Une douleur dans ma tête se fit plus vive, et je demandais au Ruskov de m'amener dans une pièce loin de tout, au cas où j'avais une crise mentale mortelle pour les personnes aux alentours. Je n'avais pas la force de produire une paire de portails si je le pouvais, donc pas de chance de m'enfuir.

Tandis que je fus ballotté le plus doucement possible par le Voyageur, je lui dis que Liz était mon référent cette nuit-ci et que si quelqu'un avait la moindre question, c'était elle qui y répondra. Si elle ne connaissait pas la réponse, alors il fallait demander à Fino (et faire confirmer ça par la plume de Jacob, parce que Fino serait plus que désireux de rajouter dans ce plan des hectolitres de sang, d'où qu'ils viennent). Je fus déposé sur mon bureau, pas vraiment le lit douillet que j’aurais pu espérer, et dès que ma tête rencontra légèrement le bois, je retins de justesse un hurlement de douleur. On me laissa là, tel un ermite, et on défendait quiconque de s'approcher. Qu'est-ce que je ne faisais pas pour vaincre le MMM... Demander à ce qu'on me mutile le crâne alors qu'il n'y avait pas de chirurgien et la moitié des instruments manquants, le restant fabriqué à la va-vite par le Docteur. Te manquait plus qu'à dormir, Ed, et à attendre la fin de la nuit. J'aurais adoré me reposer, me calmer enfin, essayer de ralentir, mais c'était impossible : ma tête me faisait trop mal pour que je puisse songer à profiter seulement de mon inaction. Je respirais lourdement, comme une bête blessée et malade, et j'avais l'impression non pas d'attendre, mais de survivre. Allez, dès que je réussirais à me réveiller, je rejoindrais Ophélia, et un monde sans douleur... Je passai, seul dans mon bureau, allongé de telle manière que je n'avais même pas le luxe de regarder par la fenêtre et espérer voir au loin le marché. Combien de temps je restais prostré ainsi, à crever de souffrance ?

__

Plus de douleur, un soupir de satisfaction m’envahit totalement. Ce fut assez bruyant pour réveiller Jacob, et je m'excusai à voix basse auprès de lui avant qu’il ne se rendorme. Oui, tout allait bien, Jacob. Ne souhaitant pas me rendormir, je me levai tandis qu'il reposa sa tête contre le dossier du canapé. Le chauffage n'était pas si fort que ça, et je me frictionnai les membres pour me réchauffer. Merci la radasse aux commandes du chauffage collectif.

Il fut à peine huit heures que je reçus un SMS d'Ophélia, alors que j'étais posé dans la cuisine, tout à fait immobile. Petite étincelle qui me raviva, je lus rapidement. Je me rendis compte que me souvenir qu'elle et moi étions en couple était aussi délectable que désagréable avait été me remémorer notre dispute après notre journée passée ensemble.
"Ed, il faut qu'on se voit aujourd'hui." Mais carrément. Un second SMS arriva :
"C'est à propos du MMM." Le sujet doucha à peine mes ardeurs. On se mit d'accord pour déjeuner ensemble chez son amie, avec son amie, mais qui s'absentera vers quinze heures, nous laissant libre de parler de Dreamland sans que ça ne tombe dans des oreilles indiscrètes.

La joie et la surprise de connaître/rencontrer Ophélia avaient empêché Cartel de trop me questionner dessus hier (ainsi que ma séance d'entraînement avec Jacob qui m'avait bouffé toute l'après-midi et avait éloigné les questions indiscrètes devant tant de virilité déplacée, et peut-être aussi, étrangement, la présence de Marine), mais l'enchantement était brisé et je fus assailli de questions sur Ophélia, tant et si bien que je me demandais si elle ne s'inquiétait pas de cette relation. Bien sûr qu'elle s'en inquiétait... Si ça ne me dérangeait pas, elle m'appellerait chaque jour pour savoir si je m'étais bien brossé les dents et si j'avais mis du vert dans mon assiette. Voilà rapidement les mensonges que je lui sortis pour expliquer Ophélia et moi : ça datait de l'année dernière, l'été dernier pour être exact, quand j'étais parti voir des amis à Perpignan pour faire de superbes soirées, et tout, quand je lui avais laissé mon appart (et le job que je venais de trouver, oui, aussi...), oui, bien sûr qu'elle s'en souvenait... Et bien c'était là que j'avais rencontré Ophélia, on s'était vus plusieurs fois depuis parce qu'elle remontait souvent sur la France donc on se voyait (oui, elle est espagnole, elle avait les deux nationalités pour je ne savais plus quel motif), et voilà, on était en couple, on se retrouvait sur Paris, oui Ophélia avait une sœur, elle faisait du théâtre et du chant quand ça lui prenait, elle était intermittente, motivée, non, elle ne me demandait pas d'argent, et à la centième question, Jacob réussit à me sauver :

« Si j'avais une petite amie qui me posait autant de questions, Ed, je l'aurais baffé. » Ce à quoi Cartel répondit entre ses dents :
« Jacob Hume, je vous prierais d'aller vous faire foutre. Quant à toi, Ed, je peux te faire confiance ?
_ Comment ça ? »
Ah oui, l’affaire Marine qu’elle voulait m’agiter sous le nez sans me le dire. « J'ai changé, Cartel, je ne suis plus tiraillé par plein de machins comme avec Marine. Je te promets que je ne ferais rien pour la rendre malheureuse. » Elle me fit la moue : elle ne s'attendait pas à ce que je fus aussi sérieux et agita la main comme pour mettre fin à la discussion :
« Fonce alors », puis elle se mit à sourire sans réussir à le cacher : « Je suis super super contente pour toi. » Et on s'enlaça fortement, et je trouvai énormément de réconfort en elle. Je lui murmurai à l'oreille, épanoui comme jamais :
« Merci Cartel. »

Alors que je marchais dans Paris pour aller chez l'amie d'Ophélia, je reçus un appel de ma chérie. Elle me dit à son tour les mensonges qu'elle avait sortie à sa copine pour expliquer notre relation, et je déplorai qu'on ne se soit pas concertés plus tôt pour déterminer d'une histoire globale qu'on pourrait ressortir à tous nos proches sans aucun problème. Vive Dreamland, quand même. Je lui sortis d'une voix faussement théâtrale :

« Douce Ophélia, quand donc pourrons-nous vivre ensemble sans mentir à notre entourage ? » Elle ria, mais sa réponse ne me fit pas rire du tout : « C'est comme Padmé et Anakin. » Moi, Hayden Christensen ? Bah merci, ça faisait toujours plaisir.

L’amie d’Ophélia, Odile, me donnait l’impression d’être une pile électrique tellement agitée qu’elle rechargeait ses propres batteries ; malheureusement, son enthousiasme de forcené dès qu’elle devait avoir un sentiment tapait rapidement sur les nerfs, ce qui n’enlevait rien à sa sympathie, hein ? Les cheveux châtains et bouclés, elle avait un visage qui me faisait penser à la stagiaire que je devais me coltiner sur Dreamland. Mais en plus vivante, un peu trop. Comment elle plaçait les deux mains sur sa bouche, comment elle sautillait sur place quand elle avait vu Ophélia à mes bras (elle avait beaucoup sautillé), comment elle lâchait un rire qui grimpait dans les aigus… De là à dire qu’elle était conne, tout de même pas, mais je me faisais un plaisir d’observer la moindre de ses réactions comme une curiosité, juste avant de m’en agacer.

En ce qui concernait les questions qu’elle nous posait, je m’en tenais au scénario inventé par l’Hispanique, et si elle posait une question dont j’ignorais la réponse à donner pour ne pas froisser le mensonge, Ophélia intervenait spontanément, mue par une règle tacite, et répondait à ma place, et je n’avais plus qu’à surenchérir sur ce qu’elle disait. Le repas se passa très bien, excepté quelques sautillages, et une fois qu’Odile enfila des bottes marron pour s’enfuir dans Paris, la porte eut à peine claqué que je me retournais vers Ophélia et lui dis :

« Oui ? » Elle me prit le bras et on partit s’asseoir sur des poufs dans le salon. Elle me regarda dans les yeux, les deux mains serrées l’une contre l’autre entre ses jambes, et m’avoua enfin :
« Le MMM va préparer quelque chose d’énorme. Un autre attentat, je crois. Mais beaucoup plus gros qu’avant.
_ Plus gros que détruire un Royaume ? A quoi il joue, son plan n’est pas terminé ?
_ Je crois que tu en sauras plus la nuit suivante de toute manière »
, soupira Ophélia, « Il va en référer aux Royaumes.
_ Il t’a dit tout ça ?
_ Pas directement. Mais les dires des soldats qui traînent, le fait qu’ils se préparaient à quelque chose.
_ Tu veux que j’attaque demain… ou après-demain. »
Ce n’était pas du tout une question, et la tête d’Ophélia se tournait pour échapper à mon regard scrutateur. Elle s’était plus ou moins faite à l’idée que j’allais me jeter contre le MMM. Je me levai prestement, la tête qui partait dans tous les sens. Ce n’était pas possible, ce n’était pas possible… « Ce n’est pas possible, Ophélia. Je peux pas attaquer aussi vite. Tu m’aurais laissé un ou deux jours de plus, oui… Mais si rapidement, c’est impossible. » Elle baissa ses yeux en se mordillant la lèvre. Elle ne pouvait pas me dire grand-chose d’autre, comme de tenter de me bouger le cul. Trop d’hypocrisie. Je me rassieds en agitant les bras comme si mes gestes allaient terminer de faire comprendre à Ophélia que ce n’était pas vraiment possible. Je rajoutai même la raison : « Je peux trouver son vaisseau, le localiser, et pénétrer à l’intérieur. Mais vu le nombre d’hommes dont il dispose, il me faut une armée, et les renforts que j’ai demandés n’arriveront pas pour demain, ni pour après-demain. » Un silence de quelques secondes. Elle reprit d’une voix hésitante :
« On fait quoi, alors ?
_ Je sais pas, Ophélia… J’adorerais pouvoir te répondre, mais je sais clairement pas… Peut-être que j’attendrais la nuit pour prendre une décision, si on a plus d’informations…
_ Ça va être incroyable, Ed. Le MMM va tenter quelque chose de totalement inédit. J’ai un très mauvais pressentiment…
_ Oui…
_ J’ai peur, Ed. »
La sincérité et la blancheur de sa voix furent un poignard planté dans mon cœur. Elle attendait que je la réconforte, exactement comme quand elle me parlait de Sarah, mais je n’en avais pas la force.
« Moi aussi, j’ai peur. »

Peur que tu perdes la vie ou que tu souffres à cause de moi, Fifi… Peur que j’échoue, parce que l’échec allait entraîner des conséquences horribles, peur de mourir à mon tour et d’oublier tout Dreamland… Comment ne pas avoir peur ? Surtout quand des réflexions, sorties de Jacob par exemple, vous disaient que le panache, qui était une arme ultime, celle que j’avais utilisé les dernières fois, pourrait me conduire tout droit dans un piège. Le MMM avait tout prévu, ou du moins, c’est ce qu’il semblait avoir fait. Le SMB, avant ou après, n’avait remporté aucune victoire significative, et comme d’habitude, j’avais l’impression d’avoir dix coups de retard. Mais une première pour moi, j’envisageais très sérieusement que ces coups, le MMM ne me laisserait pas les rattraper. Il avait fait de moi son ennemi principal, et ainsi, il pouvait me fixer des yeux et anticiper chacune de mes actions. Peut-être que ce nouveau plan avait été avancé justement pour contrecarrer mes ardeurs. Comment savoir ?
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MessageSujet: Re: Meilleur Méchant Machiavélique Meilleur Méchant Machiavélique - Page 2 EmptyDim 4 Mai 2014 - 2:17
Selon Ophélia, il faudrait attaquer ce soir… Ou demain soir… Quand je voyais tout ce qui nous restait à faire, et tous les renforts qu’on devait attendre, c’était terminé, on ne serait jamais prêt à temps. Un coup de paume de Lady Kushin me percuta violemment la tempe et je finis à terre, sonné. Elle m’administra un petit blâme comme quoi je n ‘étais pas concentré, et je serais un gros connard si je tentais de lui faire croire l’inverse. Non, je n’étais pas focalisé sur l’entraînement, mais sur un moyen de partir en guerre au moins pour demain soir. Mais rien ne me venait à l’esprit, aucune idée. J’avais tout étalé sur cinq jours, trop tard pour revenir à trois jours de préparation.

Cependant, une bonne nouvelle (relativement bonne), on reçut les informations dont m’avait parlé Ophélia rapidement, arrivé encore une fois par le biais de deux visiteurs. Ils étaient deux serviteurs de Lady Kushin, et ils outrepassèrent l’aspect diabolique qu’ils étaient censé avoir : ils devaient absolument parler à leur chef, et ce n’était pas comme si c’étaient de grosses taupes. J’insistai pour être présent lors de l’entretien et personne ne pensa à m’en dissuader. On se retrouva tous les cinq dans un coin de la cave, Lady, Liz qui m’accompagnait partout, moi, et deux tigres aux épaules impressionnantes qui se dépêchèrent de donner les nouvelles. Leur ton était étrangement craintif. Qu’est-ce que le MMM allait faire, donc ? Ophélia m’avait fait la bande-annonce, j’avais hâte que toutes nos craintes se confirment…

« Afin de dissuader une rébellion des différents Royaumes, il désire que chaque Royaume s’ampute des trois quarts de son armée et les fassent constituer prisonniers.
_ Quoi ?! Et il est persuadé que les Seigneurs vont obéir ? »
, s’interloqua la mafieuse. Je me demandais s’il n’y avait pas un coup fourré derrière cette demande, même si elle ne contrecarrait pas mon plan. Au contraire, tous les soldats dont ils voudraient se débarrasser pourraient venir dans le Royaume participer à mon plan. Mais le tigre émit une nouvelle effrayante :
« Il annonce que s’il n’est pas obéi immédiatement, il fera feu sur la Petite Réalité. » Le ton du tigre était apeuré. Alors, Ed, la Petite Réalité, qu’était-ce… Je posais la question en faisant appel à ma mémoire :
« Ce n’est pas une représentation du monde réel ? Le lieu où tous les Rêveurs vont dès qu’ils rêvent de la Terre ?
_ Exactement »
, grinça des dents Lady Kushin, et ses yeux lançaient des éclairs. « La Petite Réalité a la plus grande concentration de Rêveurs.
_ Son putain Rayon de la Mort… Il le destine aux Rêveurs ? Mais pourquoi faire ?
_ Imagine le monde de cauchemar qu’il va créer, sans mauvais jeu de mot. C’est très difficile d’accéder à la Petite Réalité, très très difficile. S’il connaît sa localisation, et que le Royaume bouge, on aura extrêmement de mal à l’en faire partir. »


Ça n’expliquait en rien pourquoi il voulait tuer du Rêveur. Liz s’était évidemment approchée, et tout ça tournait très vite dans sa tête. Ce fut elle qui donna la réponse, et le sang de chacun se glaça.

« Le MMM veut profiter du fait que les Voyageurs et les Seigneurs sont en relation tendue, sinon en guerre. Il va faire croire, après les premiers tirs, qu’il n’avait pas le choix, il va peut-être même se placer en défenseur de la cause des Voyageurs, que les Rois des Rêves exècrent et essaient de traquer. Il va faire passer des nuits de cauchemar aux Rêveurs afin que les Voyageurs, désireux de les aider, vont lutter plus farouchement contre les Seigneurs afin qu’ils acceptent ces conditions.
_ Si je résume bien »
, résumais-je, « Il fait chanter les Seigneurs : soit vous abdiquez et vous perdez de votre puissance afin que je n’ai rien à craindre de vous…
_ … Soit je déclenche une guerre globale qui touchera tous les Royaumes de trois premières zones. »
, finit Lady en respirant lourdement. Le MMM venait de franchir un cap supérieur. Quel connard… Je me retins de hurler :
« Mais comment… COMMENT il peut se permettre de tenir des discours aussi éloignés de ses actes ?! Comment il peut se poser en défenseurs des Voyageurs en tirant sur les Rêveurs, et alors que tous ses officiers sont des Créatures des Rêves ?!
_ Il peut se le permettre, pas grand-monde doit connaître le MMM malgré ses attentats. Les gens ne savent pas grand-chose de lui. Les Seigneurs n’ont pas envie de rendre leur défaite public, et ils laissent sans le savoir, des coups d’avance à leur adversaire au niveau de la communication »
, expliqua Liz. « De plus, si on demandait à des Voyageurs s’ils voudraient que les Seigneurs perdent leur suprématie, il n’y en a pas beaucoup qui diraient un non catégorique. S’ils savent que les Rois ont refusé d’accepter les conditions par égo, et que ce sont les Rêveurs qui vont en pâtir, ça va provoquer d’énormes vagues de colère chez les Voyageurs. Non, la véritable question, c’est de savoir ce qu’il veut. Est-il persuadé que son chantage va marcher pour risquer sa domination d’un Dreamland qui ne se battrait pas ? »

Il fallait prendre une décision très vite. Si on le laissait faire son plan, il avait gagné. Soit Dreamland serait en flammes, soit aucun Seigneur ne pourrait l’affronter sans engager des pertes terribles et s’allier avec d’autres Royaumes, ce qui attirerait irrémédiablement le courroux du MMM et son Rayon de la Mort. Mais en l’état, on ne pourrait pas le combattre. Impossible, on irait tous à la mort. C’était du suicide. Je me rendis compte que mon cœur se mettait à battre de plus en plus vite, de plus en plus fort. Il anticipait déjà le fait que je prenne très au sérieux le lancement du plan même s’il n’était pas complet. Non, je ne pouvais pas me le permettre, il y avait tout le SMB en jeu. On n’avait presque aucune chance, et on risquait notre vie. Que fallait-il faire… Ed, réfléchis, réfléchis ! Si je fonçais, je mourrais. Et les autres aussi. Mais si je ne le faisais pas, Dreamland mourrait. Et dieu savait que je n’avais pas envie d’y laisser la peau, de me lancer dans une opération qui serait bien trop risquée. Pour m’aider dans ma réflexion, je posais d’une voix tremblante à Liz, après avoir avalé ma salive :

« Peut-on finir toute notre préparation pour demain soir ?
_ Et bien… Non. Enfin, on pourrait terminer énormément de choses, c’est vrai. Les ballons, peut-être le projet de Fino. Mais votre entraînement serait incomplet, même s’il l’aurait été de toute manière, et surtout, on ne disposerait pas des renforts de chaque Royaume qui nous aurait donné une armée capable de repousser celle du MMM.
_ C’est bien ce que je craignais.
_ Et on manquerait d’organisation si on devait arrêter notre plan pour sauver tous les habitants du Royaume des Deux Déesses. »


Putain… PUTAIN DE CASSE-TÊTE DE MERDE !!!

Je me pris le visage dans les deux mains. Avait-on le choix ? Beaucoup moins qu’avant, maintenant. Je respirai de plus en plus fort, et je sentis le poids de tout le monde qui m’observait et attendait une réponse de ma part. J’étais le chef du SMB, la seule organisation qui pouvait tenter une infime action contre le MMM demain, mais on risquait d’y laisser notre peau. En fait, taxez-moi de pessimiste, mais je ne voyais aucun scénario où l’on survivait. On avait des chances, évidemment, car on n’était jamais sûr de rien, mais une sur un millier, et c’était énormissime. Lancez un dé à mille faces et priez pour qu’il tombe sur un. Dans les neuf cent quatre-vingt-dix autres cas, on était morts. On n’avait pas envie de parier sur nous, hein ? Je pensais à Ophélia là-haut, je pensais au MMM, je pensais à Soy, à Joan, je pensais au SMB encore vivant, je pensais à notre Royaume, aux marchands qui n’avaient rien demandé, à Shana… Mais finalement, avais-je le choix ? Je soufflai :

« Liz… Dis à tout le monde que je veux que tout soit terminé aujourd’hui. La fête qu’on lance demain, ou au moins les préparatifs, les travaux de Fino, de 42. Prévenez la Compagnie Panda de revenir, prévenez tout le monde.
_ Vous êtes sûr, chef ? »
, s’enquerra Liz, et sa voix était aussi inquiète que la mienne. Je laissais flotter une dizaine de secondes pour réfléchir aux mots qui allaient sceller notre destin à tous. Mais finalement, avais-je le choix ?
« On s’attaque au MMM demain. Nous n’avons pas le choix. L’affronter, c’est pour ça qu’a été créé le SMB. Il est temps de lancer le combat final. »

__

Connors, déguisé en Lady Kushin, mangeait tranquillement dans la vaste salle à manger de l’Omayo, avec ses deux supers gardes-du-corps à côté. Un de ses serviteurs rentra dans la salle en s’inclinant, et lui lut un parchemin comme quoi la réunion avec le vieux Woo étant annulée, elle n’aurait rien à faire le lendemain. Connors comprit de suite ce que ça voulait dire, et son cœur se serra : l’attaque avait été avancé de deux jours. Il était temps que Lady Kushin revienne au SMB.

__

Le message en morse était assez clair comme ça, pensa le Lieutenant Sam, dans la base de la Compagnie Panda. Elle soupira et se dépêcha d’aller prévenir son Général. Elle saisit de suite tous les enjeux que comportaient une attaque avancée, mais elle savait que ce n’était pas pour rien. Il faudrait se battre demain, ou alors laisser Dreamland tomber.

__

Shana avait été prévenu à son tour ; Jacob lui avait raconté le pourquoi de la fête et toutes les précautions qu’Ed allait prendre s’il y avait le moindre problème. Elle passa sa nuit à finir le plus de ballons possibles, aidée de Clane et d’un nombre important de volontaires, et à prévenir tous les habitants que la fête serait avancée et introduite demain avec l’envol des ballons. L’inquiétude qui la rongeait était aussi palpable que celle de Jacob ; lui savait parfaitement tout ce qu’il faudrait traverser pour ne pas que le plan échoue, mais Shana s’inquiétait quand même pour ces deux gros crétins. Pour une fois, quand il en parlait, le ton de la voix du blond n’était pas excité ou assuré. Juste une voix neutre, alourdie par les responsabilités. Elle connaissait Ed presque encore mieux que Cartel (bien mieux si on partait du principe qu’elle au moins était une Voyageuse) et ne pouvait s’empêcher de penser que demain serait la dernière fois qu’elle les verrait… Parce que dans ses yeux, on sentait bien qu’ils n’y croyaient pas…

Non Shana… C’était fini, le temps des pleurs et des lamentations. Puisqu’Ed et Jacob étaient de parfaites andouilles, il était peut-être qu’elle propose quelque chose au blond qu’il serait incapable de refuser. Son inquiétude disparut : elle savait ce qu’elle aurait à faire à sa prochaine nuit de Dreamland.

__

Hmmmmm… Mmmmgrrrrnnn… Je suis le Destroyer… Je ferme les yeux, je prends une très lente, très très lente… inspiration… Voilà… Je dois utiliser ma sagesse de badass-attitude afin de comprendre pourquoi, qui, comment… Je suis le Destroyer… Je ne peux pas échouer… Je rentre dans mon palais mental… Non, attendez, Sherlock en avait déjà… Hoooonn, voilà, je ne lui en veux pas, je suis sage, je suis le Destroyer… Je ne suis pas Fino, je ne m’énerve pas tout le temps… Je suis le Destroyer… Je vais donc rentrer dans mon monde mental et essayer de comprendre ce qu’il a fait, y trouver un but, et tout relier… Hummmmmmmm… Ça demande une concentration parfaite, un calme absolu et un équilibre de l’âm…

« Hey, Fino ? Qu’est-ce que tu fous ? », questionna Yuri en jetant un œil dans le débarras. Ce fut comme une pichenette qui détruisit un barrage, ou plutôt, comme une tempête avec des mikados. Le bébé phoque se retourna, et si ses yeux avaient été blancs, on aurait pu y voir des veines suinter sous le globe.
« JE… !!! MEDITE… !!! TRANQUILLEMENT… !!! » Constatant à quel point les vertus de la méditation touchaient le phoque, Yuri changea de sujet :
« On doit commencer ton projet, Fino. J’ai réuni tous tes accessoires et prévenus tout le monde.
_ Enfin ! Ed s’est décidé à être intelligent ?
_ L’opération est avancée à demain.
_ Aaaah »
, dit Fino, appréhendant rapidement tous les problèmes que ça engendrerait… « Il l’est pas tant que ça en fait. » Il rajouta qu’il arrivait, essaya de se concentrer, se rendit compte que méditer était ridicule, puis emboîta les pas du Russe.

__

Dark Angel 42 finit de formater l’intelligence artificielle afin qu’elle puisse rentrer dans des disques durs oniriques sans qu’ils n’explosent. Elle prenait énormément de place, pas tant parce qu’elle était perfectionnée que son créateur lui avait donné énormément moyens de ne pas être perfectionnée. Concevoir une Intelligence Artificielle stupide, ce n’était pas donné à tout le monde. Le seul petit inconvénient, c’est qu’elle était largement agaçante, et que s’il n’avait pas fait de son ordinateur une religion, il l’aurait fracassé contre le sol (très discrètement, on aurait pu l’entendre). Il avait vu qu’il y avait plusieurs modulateurs de comportement, mais il avait eu peur d’y toucher tant que le programme complet n’était pas formaté. On bossait, puis ensuite on travaillait. On ne pouvait pas jouer dans un mod incomplet. Mais il fallait avouer qu’à la centième « Hey, le gros dégueulasse, tu m’achètes un poney ? », il avait abdiqué et avait coupé le son.

Au lieu d’entendre la voix geignarde d’un robot, il pouvait contempler les nombreux messages qu’elle lui envoyait par une messagerie intégrée, si bien qu’il ne voyait qu’une partie de l’écran, le reste étant camouflé par des centaines de rectangles d’insultes et de demandes insatisfaites. Mais maintenant qu’il avait bridé l’IA, dans tous les sens du terme, il allait pouvoir l’utiliser, si elle l’acceptait, afin de l’aider à décoder tous les messages qu’il avait pu pirater des Deux Dingues. Il était temps de se mettre au travail.

Le début fut cependant très difficile, évidemment parce que l’IA ne voulait rien entendre. 42 réussit alors à l’exploit de la ranger de son côté. Il dénicha une image ‘jpeggy’ de glace à la fraise, et l’envoya sur le programme qu’était devenue l’IA, et comble de miracle, ça marcha totalement. Il lui promit un poney si elle l’aidait à traduire tous les codes et les barrières informatiques des Deux Dingues (« prm, 1 poney si tu m’è2 »). Ils étaient considérés comme des criminels extrêmement dangereux, des scientifiques experts en mutation biologique, et les maîtres de l’outil informatique onirique. Mais personne ne pouvait soupçonner que quelqu’un se cachant sous le pseudonyme de Dark Angel 42 était lui aussi un crack. Il avait inventé la moitié de l’informatique onirique il y avait de ça vingt ans, mais personne ne le savait. Voyons voir combien de minutes tiendraient ces fichiers cryptés maintenant qu’il avait toute la panoplie de programme dont il avait besoin. Il essaya de faire craquer ses doigts, ne réussit pas, et se remit au travail.

__

Il fallut environ une demi-heure au Docteur Doofenshmirtz pour comprendre que Jacob était sourd comme un pot. Ce n'était pas faute de l'avoir écrit avec la plume à plusieurs endroits différents, mais le scientifique avait toujours réussi à ne pas regarder au bon moment quand les inscriptions magiques étaient encore suspendues dans les airs. Mais maintenant que tout était clair entre eux, Jacob aidait du mieux qu'il pouvait le Docteur à confectionner ses machines. Certaines parties nécessitaient une force hors-du-commun, et un savant fou qui réussissait l'exploit d'être encore plus fin que le bras de Jacob, qui était lui aussi un modèle de maigreur, ne pouvait pas se permettre de monter des immenses machines. Quand le Voyageur aux cheveux violets regardait l'ensemble se former, il se demanda qui était le plus timbré des deux : Ed qui avait commandé l'appareil, ou bien le Docteur qui parvenait avec quelques vis, du métal et de vieux chewing-gum à le confectionner. Clane, quand il avait du temps libre ou quand on le sollicitait, venait aussi donner un coup de main, et la taille de géant qu'il pouvait prendre était souvent très utile pour gérer des morceaux encombrants.

On avait donné une grande salle près de la cave au Docteur, et elle s'était transformée en enfer de boulons. Jacob remercia encore une fois sa bulle de le protéger, car un individu lambda pouvait rapidement avoir un pied transpercer par un morceau de verre au mauvais endroit, une vis, ou tout autre objet coupant qu'on ne devrait pas mettre sur le sol sans que ça ne passe pour un meurtre prémédité. Cependant, le Docteur semblait tout à fait à l'aise dans cet environnement, et sans avoir particulièrement l'air de danser, il évitait tous les pièges comme s'il était habitué. D'ailleurs, il traversa en courant un des coins de la pièce sans se préoccuper de l'état du sol, et il fit un énorme sourire.

« Jé croas qué jé terminé. Il faut appeler lé chéf, qu'il lé transporte à l'extérieur avéc ces portails avant son réveil. » Il attendit une réaction de triomphe de Jacob pendant trente secondes avec un sourire idiot. Celui-ci se dit que la vie serait plus simple si les gens retenaient le fait qu'il ne pouvait pas communiquer avec eux oralement et vice-et-versa.

__

Quelques heures plus tard, j'étais avec Fino qui distribuait des pochettes à tous les larbins de Lady Kushin et leur donna des ordres précis. A son commandement, ils partirent tous du Royaume en utilisant des dragons chinois volants comme véhicule. Il aboya de bonheur quand je m'approchais de lui. Je savais qu'il adhérerait au plan juste pour cette partie. On marcha dans les couloirs (lui restant sur mon épaule) et il voulait être là pour voir la tête que tirerait le MMM. Il commenta son travail avec force d'adjectifs pompeux, et son extase était quasiment communicative. Dommage que je ne pensais qu'à la nuit prochaine, et à toutes les conséquences que cela entraînerait. Toutes les mauvaises... Fino me tira de ma léthargie en disant :

« Demain, on lui nique sa gueule, à ce fumier ! Je vais l'écorcher avec un fer brûlant recouvert de citron, bande d'un centimètre de peau par bande d'un centimètre de peau ! Je vais tellement l'arranger que même Germaine serait plus agréable à regarder !
_ Je vous ai entendu, Monsieur Razowski »
, surgit la voix de la limace derrière une porte.
« Ben réjouissez-vous ! Dans vingt-quatre heures, vous deviendrez potable ! Je disais... Le seul truc qui me pète, c'est que j'ai que deux hypothèses concernant tout ce merdier.
_ C'est déjà pas mal. »
Devant ma réponse, Fino prit une voix de débile mental :
« Dieu a créé un univers infini, y a qu'une seule planète qui abrite la vie, c'est déjà pas mal.
_ Ferme-la un peu, Fino. Dis-moi plutôt à quoi tu penses.
_ J'adorerais. Mais si je le dis et qu'on m'entend, tu peux dire adieu à ton opération de demain, tout le monde va se carapater. Je n'ai aucune preuve de ce que je pense, c'est juste que rien n'a véritablement infirmé mes théories. Je préfère qu'on n'en parle pas.
_ Fino...
_ Oui ? »
Il savait ce que j'allais lui demander. Pour aucune autre question, je n'aurais paru si soucieux.
« Tu penses qu'on a des chances de vaincre, demain ?
_ Ouais, mais vous crèverez tous. Pas moi.
_ Tiens donc.
_ Les légendes ne meurent jamais. »
Je faillis lui dire que la dernière fois qu'il avait dit ça, il était mort, mais ce n'était pas vrai. Fino se racla la gorge : « Plus sérieusement, si tu deviens pas badass demain, on n'a aucune chance. Tu as une équipe, Ed, et je peux te jurer que tous tes équipiers sont soucieux, voire plus, que tu peux l'être. Et si vous partez d'un mauvais sentiment, vous allez vous faire pulvériser, mais bien comme il faut. Aucun d'entre eux n'est un bon samaritain comme toi, et encore, t'y vas juste pour que ta grosse te taille une pipe. Je sens venir les emmerdes dans moins de vingt heures, ouais, si c’est ça ta question. »

Ce n'était pas con du tout ça... Je le remerciai grassement tandis que je redescendis dans la cave pour continuer de m'entraîner le plus possible. Oh non, attendez... Ma tête me faisait mal. Et merde... Les pulsions battaient et commençaient à pétrir mon crâne. Vite, un endroit loin de tout le monde pour que j’y hurle.

__

Première étape du plan diabolique d'Ed : Localiser la base volante du MMM. En fait, il apparut très vite qu'il était impossible de la retrouver. Une base volante invisible gigantesque pouvait se cacher des années sans aucune difficulté. Non, la tâche ne méritait pas qu'on s'y attarde. Par contre, l'attirer, c'était une tâche beaucoup plus simple, parce qu'il avait indiqué à tout le monde comment le faire venir : ne pas payer les impôts qu'on lui devait. C'était idiot, mais si on le voulait à portée, rien n'était aussi simple.

La première partie de ce plan reposait sur deux choses. Tout d'abord, lui faire parvenir le message. Et c'était Fino qui s'en était chargé. Il avait eu un court passé de réalisateur de films, et si son premier succès, "Tourte aux mandales" n'avait pas trouvé son public et l'avait dégoûté du cinéma et de son public d'abrutis, il avait au moins gardé le matériel avec lui. Pendant une moitié de la nuit, aidé de Yuri comme technicien, ils avaient monté une cassette spéciale qu'ils avaient envoyé au plus de Seigneurs possibles. Pour deux raisons : que le MMM le sache le plus rapidement possible, et que celui-ci, devant le contenu du film, ne puisse avoir d'autres choix que de faire un tour au Royaume des Deux Déesses sans que sa crédibilité en soit entachée. Le résultat final était incroyablement stupide.

On voyait Ed Free, lumière qui s'étalait sur la moitié de son bureau, en train d'écrire des dossiers. L'attente ne dura pas plus de trois secondes qu'il leva la tête et dit d'une voix claire, comme s'il était dans une publicité :
" Le MMM, j'en ai rien à foutre. "
Le plan suivant montrait un des Gardes du Royaume des Deux Déesses, Dean Walter et qui dit rapidement :
" Le MMM, j'en ai rien à foutre. "
Ce fut cette fois-ci une maman lutine à tête violette qui se baladait dans les couloirs et répéta la même phrase qu'avant :
" Le MMM, j'en ai rien à foutre. "
Enchaînement sur Shana qui se baladait dans les marchés, et qui après avoir serré la main à une marchande, se retourna comme si on l'avait interrompu :
" Le MMM, je n'en rien à foutre... Fino, tu me fais dire qu..."
On voyait ensuite le Docteur Doofenshmirtz qui bricolait quelque chose et qui se retournait :
" Lé MMM, jé n'en é rien à foutle. " On entendit le rire gras de Fino devant l'accent pathétique du Docteur avant que la scène suivante ne s'enclenche.
Liz était en train de classer des dossiers, remit une mèche derrière ses oreilles, et redressa ses lunettes d’un geste expert (étincelle dans le reflet du verre) avant d’annoncer sans regarder la caméra tant laisser un message à quelqu'un d'aussi inutile que le MMM était lassant :
" Le MMM, je n'en rien à foutre. "
On voyait ensuite la tête de Germaine qui envahissait tout l'écran, et qui dit :
" Je ne connais absolument pas cette personne, mais je suis persuadée qu'elle n'a pas rempli les bons formulaires. "
On était maintenant devant le hall où Clane prenait une pose toute martiale, les sourcils froncés vers la grande porte. Fino dit :
" Maintenant, je t'ordonne de dire que tu n'en as rien à foutre du MMM.
_ Je n'en ai rien à foutre du MMM.
_ Bon chien. "

Yuri transportait des cartons, et lâcha en ouvrant une porte avec le pied :
" Je n'en ai rien à foutre du MMM. "
Matthieu Furt était à l'extérieur, où on voyait les murs du Royaume, et dit :
" Hey, merci Fino ! C'est trop bien de faire un film !
_ Est-ce que tu peux fermer ta gueule ?! Dis le texte ! Cinquantième prise, c'est parti.
_ Non, je suis sérieux, merci, c'est trop cool.
_ DIS TON TEXTE !!! "

C'était maintenant au tour de Jacob, qui ne pouvait rien dire, mais dont la plume se démenait pour écrire rapidement :
" Je… n'en… ai… rien… à… f... " Fino coupa, jugeant le plan trop long.
Prochain plan dans la cave où on voyait la vieille radio, souvenir de l'ancien SMB, et on patienta quelques secondes avant qu'on entendit une voix trop joyeuse d’un certain Caporal exprimer :
" On en a rien à foutre du MMM !!! Youuuuuhoooouuuuu !!!
_ Je veux du CAAAAAFFFFEEEEEEEEE !!! "
Fino intervint agacé :
_ Est-ce qu'on ne peut pas virer les débiles du micro s'il vous plaît ? "
Le plan changea encore une fois, et on pouvait apercevoir une salle vide dans laquelle apparut le petit Pengui. Celui-ci se mit à courir dans la salle sans aucune raison apparente et il sortit du cadre de la caméra jusqu'à ce que Fino le rappelle bruyamment. On vit le petit animal revenir doucement, et le phoque qui l'incitait à dire quelque chose. Pengui ouvrit le bec, patienta trois secondes, et dit :
" Salopette. "
On était de retour dans la cave, et on voyait Dark Angel 42 pianoter sur son clavier quelques secondes, puis quelques autres secondes encore, le regard tellement fixe qu'on devinait qu'il n'avait pas envie de regarder la caméra. Au bout d'un moment, y a Fino qui lui suggéra méchamment :
" Et ton texte ? T'attends de le chier ?
_ Je... Je...
_ Ça commence bien. Respire profondément, et ne te dis pas que tous les Seigneurs de Dreamland vont observer ta performa... Oh non ! Te mets pas à pleurer !!! Ne pleure pas ! NE PLEURE PAS !!! NE CHIALE PAS, PUTAIN, T'IMAGINES LA TROUILLE DU MMM QUAND IL VA VOIR UN GROS OBESE CHIALER COMME UNE MERDE ???!!!

Le film se termina sur le plan suivant avec la voix de Fino :
" Bon, j'ai presque plus de temps. C'est à moi de te dire mon mot. " Bruits de caméra qu'on retournait, et on pouvait voir la tête de Fino en gros plan : " Ça fait longtemps que je voulais te le dire, te le hurler même, alors baisse le son parce que tu vas perdre tes tympans. JE T' " Bruits de vidéo qui s'éteignait faute de bandes.

__

Il y avait de ces jours, qui marquaient tant notre esprit, souvent de mauvaise façon, qu'il était impossible de dormir, ou que si on parvenait à frôler les limbes du sommeil, tout ce qu'on y gagnait n'était qu'une mauvaise nuit ponctuée de réveils en sueur, d'une température trop froide ou trop chaude suivant comment était étalée la couette sur votre corps, et d'autres détails gênants que vous ne vous en rendiez compte que quand il était trois heures du matin. Enfin, bref, vous passiez une très mauvaise nuit parce que même l'acte de s'endormir devenait désagréable et rempli d'obstacles chiants, et le temps que vous vous rendiez compte que vous dormiez, vous étiez déjà réveillés par un semblant de fièvre.

Pour la première fois dans ma vie, j'eus cette sensation inversée. La journée me fut désagréable comme si je n'arrivais pas à vivre, à profiter du fait même que la journée existait. Le bonheur que j'éprouvais d'être avec Ophélia existait encore, était toujours grisant, mais c'était ma façon de le percevoir qui était en berne, comme si je voyais tout à travers le filtre d'un brouillard. Pas besoin de chercher très loin pourquoi j'étais aussi peu réveillé : une journée de repos, aussi loin de mes problèmes sur Dreamland, semblait tout à fait irréaliste. Vous étiez un soldat qui allait se lancer sur le front, et juste avant, vous profitiez d'une journée à Las Vegas. J'étais tellement préoccupé que je n'arrivais même pas à en profiter. Toutes mes pensées, tout mon corps, tout mon esprit, étaient tendus et concentrés sur une seule chose : la prochaine nuit sur Dreamland. Pas même ma victoire, comme j'aurais dû le faire, non, juste la prochaine nuit, et la défaite qu’on allait se prendre si on avait juste un pet de mouche de malchance.

Pas une seule fois encore sur Dreamland j'avais eu cette sensation de frayeur et de destin qu'on ne pourrait pas ébranler devant les pronostics. La défaite était inéluctable, voilà ce que j'étais incapable de ne pas penser. Au grand jamais un sentiment de défaitisme ne m'avait autant touché : Ed Free pouvait perdre, je pouvais perdre. Evidemment, il y avait toujours eu des points chauds dans mon existence sur Dreamland, et ma survie n'était plus qu'une honteuse réussite de probabilités hasardeuses. Contre un Major, fuir contre lui n'était pas le combattre, et même si la dernière partie de la nuit, il m'avait poursuivi personnellement, ça avait été trop brusque pour penser à quoique ce soit. Dans des duels contre d'autres Voyageurs, j'avais là aussi réussi à survivre sans me poser de questions. C'était ça ou je crevais, et terminé. Il n'y avait pas de phase de préparation, aucun moment pour voir grandir et ronger mon inquiétude. Et encore, même alors que j'avais tout le temps du monde pour y réfléchir comme par exemple l'été infernal que j'avais vécu, j'avais préparé un plan, un plan risqué, mais comme doué d'une frénésie incontrôlable, comme une sorte de berserker normand, je n'y avais pas réfléchi aussi intensément que maintenant. Des frissons, mais pas de désespoir, pas de crainte. Et évidemment, des vies qui n’étaient pas les miennes pesaient aussi dans la balance.

D'où me venait cette frayeur ? Etait-ce le MMM qui avait peu à peu sapé mes défenses mentales, et avait transformé le berserker, le Voyageur arrogant qui ne se souciait pas de sa mort, en pauvre personne tout à fait normale qui, lors de ses nuits allait dans un monde des rêves ? Ma "gourmandise" s'était-elle évaporée ? Commençais-je à entrer dans cette phase de dépression, d'après l'article sur le site de Jacob, où je me remettais à penser comme quelqu'un de banal ? Ça avait de ça, aussi, même si ça m'étonnait que le MMM fut aussi psychologue pour avoir créé un plan assez tortueux juste pour me déprimer quelques petits jours. Et peut-être qu'en plus de ce dégoût progressif accentué par le fait que j'étais en couple avec Ophélia, que le monde réel regagnait en éclat et que le bonheur était à portée de main finalement, tant que je prenais la peine de lever les bras, de remonter le front et me préparer à quelques turbulences, il y avait le poids des responsabilités qui me pesait.

Tout était couplé depuis le début, hein ? Les responsabilités, hein ? Quand j'y pensais, quand j'avais rencontré (attaqué) Lady Kushin au tout début de cette affaire, j'avais été le chef de l'opération et je m'étais comporté comme un salaud. Quelques temps plus tard, j'étais de nouveau le chef, d'une organisation secrète, temporaire, et j'avais dû prendre des décisions, des gens comptaient sur moi, absolument sur moi, et ça voulait dire que dès qu'une décision dépassait du cadre de leur activité ou de leur responsabilité, il me la redonnait, en toute dernière instance, mais moi, je n'avais personne d'autre à qui confier le poids de la décision. Je portais des responsabilités, et une défaite serait plus de mon fait qu'une victoire. Étais-je taillé pour prendre des responsabilités ? Clairement pas, non. Surtout pas quand c'était couplé avec des dépressions, des remises en question de ce que je devais faire, de ce que je devais être, et que j'étais personnellement le meilleur atout pour vaincre nos adversaires. Je n'étais pas Alexander, Julianne, ou Monsieur Portal. Une petite voix dans ma tête me disait bien que si je survivais, hypothèse à laquelle je ne cherchais pas trop à me référer pour le moment, peut-être que j'aurais grandi. Mais non, c'était faux. Ce n'était pas à ça à laquelle je pensais. La seule chose que je me disais, qui gonflait de plus en plus ces deux derniers jours, et dont la croissance s'accélérait aujourd'hui, c'était qu'une fois que cette histoire serait conclue, je pourrais profiter du monde réel. Dreamland m'aurait gavé, sans connotation négative, j'aurais eu mon lot d'aventures, et je pourrais enfin profiter du monde réel comme il se devait, avec Ophélia à mes côtés, peut-être juste au début, peut-être jusqu'à la fin mais ne tirons pas de plan sur la comète à ce niveau-là. Il y avait cependant de grandes chances que le MMM soit mon ultime épreuve, que je gagne... ou que je perde.

Ma matinée fut inutile, j'étais inutile, et ni Jacob, ni Cartel, ni Marine, ne cherchaient à savoir ce qui se passait sous mon crâne. Je ne semblais pas tant déprimé que renfermé, et les activités qu'on fit chacun de notre côté les empêchaient de se rendre compte que j'étais trop absorbé par... autre chose. Je ne semblais pas vivant, pas physiquement parlant. Plus comme un spectre plongé dans ses réflexions et ses inquiétudes. Il y en a même quelques-unes que je ne parvenais pas à regarder en face, et je cherchais à ne pas les affronter. De toute manière, j'avais déjà assez de problèmes comme ça pour ne pas en rajouter. Je sortis mon portable de ma poche et m'apprêtai à envoyer un SMS à Ophélia, ou à l'appeler. Et quand je me rendis compte que je n'avais rien à dire sinon à lui transmettre des inquiétudes, je restais cinq minutes à chercher mes mots avant de me raviser. Je me massai le visage entier avec mes deux mains sans parvenir à me réveiller. La seule chose de constructif que je pourrais faire aujourd'hui était de m'entraîner à tous les coups que m'avaient appris Lady Kushin et dans une moindre mesure, BHL. Je me repassais l'entraînement mentalement, mais je n'y trouvais ni courage, ni réconfort. Et soudain, un peu avant midi, mon téléphone qui traînait sur la table basse du salon vibra. Je décrochai au plus vite, et je fus légèrement déçu quand j'entendis la voix de mon père. Shit.

« Oui, Papa ?
_ Heum... Tu vas bien ? »
Si je vendais mon moral au marché noir, j'aurais à peine de quoi m'acheter un bonbec, et ça risquait fortement d'empirer la nuit prochaine. Je lui répondis que ça allait bien, mais d'une voix assez pathétique pour lui faire comprendre que je ne voulais pas être sincère avec lui. Il semblait chercher ses mots, puis réussit enfin à dire :
« Bon... Ed, je sais que tu traverses une mauvaise passe, et tout. Avec tes diplômes, etc. » Pour moi, le etc. signifiait une armée onirique qui allait faire sombrer un monde parallèle entier, mais chacun ses priorités. Je n'avais rien à dire, et il continua de lui-même, forçant les mots à s’échapper de sa bouche. « Ta mère et moi, on te souhaite bonne chance. On sait que tu y arriveras.
_ C'est gentil.
_ Tu comptes faire quoi alors ?
_ Je te le dirai demain. J'aurais réfléchi à la question. J'ai d'autres problèmes en tête, là.
_ Bon, écoute, on croit en toi, tu vas y arriver, et même si on n'aime pas ce que tu vas faire, si tu choisis une voie qui te convient, ça nous suffira énormément. Tu as compris ?
_ Oui.
_ Bon, très bien... »
J'aurais pu faire le décompte de "bon" qu'il avait sorti, mais j'étais trop préoccupé à savoir quoi lui répondre, parce que je restais pour le moment évasif dans mes réponses... Peut-être avais-je le sentiment de ne pas mériter ce qu'il me disait, ou alors je sentais sa gêne de me dévoiler ça alors qu'il m'avait clairement dit que je faisais de la merde. Mais c'était un soupe-au-lait, des fois sanguin, des fois calme, et il pouvait rapidement partir d'un extrême à un autre. Cependant, ses paroles grignotèrent quelque partie de ma mauvaise humeur, et j'étais presque honteux que ça vint de mon père, qui mettait un effort visible pour garder une relation saine entre nous, alors que je ne faisais rien de mon côté. Dire que je les décriais dès que je pouvais, et que finalement, sous leurs (innombrables) couches de défauts, ils tenaient quand même à moi… Je sentis un grand silence, et il continua :
« Dans trois jours, on fête l’anniversaire de Cartel chez nous. Juju fera un petit concert. Elle t’a écrit une chanson. Tu viendras ?
_ Oui. »
Silence. « Je vous remercie. Je vous promets que j'ai ma vie bien en main, je ne vais pas me... perdre quelque part.
_ Okay...
_ Ouais...
_ Bon... »
Ah si, j'avais trouvé comment le remercier.
« Au fait, je suis hétérosexuel. Je suis bien en couple avec une fille.
_ Ah. Mais j'ai toujours su que tu étais hétérosexuel, hein ? C'est ta mère qui est persuadée de l'inverse. »
L'hypocrisie de sa réponde m'arracha un sourire, et la discussion s'arrêta là, après qu’il m’ait redemandé si j’irais bien chez eux dans trois jours ; c’était ce qu’il voulait le plus entendre. Mes parents voulaient me voir parce qu’ils m’aimaient. Tu parles d’un cas de conscience.

Je n'étais pas certain que la conversation eut éveillé en moi quelque chose, ou en tout cas, quelque chose au niveau de mes responsabilités sur Dreamland, ou concernant la nuit prochaine. Mais clairement, je pouvais mettre un mot sur ce sentiment de responsabilités, là. Je devenais adulte. Pas adulescent, mais bien adulte, avec ma vie à moi, avec le métier que j'allais faire plus tard, les relations que j'allais entretenir de façon durable avec les gens sans les cahots des études, une fille avec moi, voire une femme, et dans un horizon plus lointain, des chiards. Si je voyais toujours Fino, y aurait de bons moyens de rigoler...

Ophélia, alors que je ne l'attendais plus, me dit qu'elle passait à l'hôpital voir Sarah dans le coma si elle y parvenait, et peut-être, voir comment se portait Joan. Ah oui, Joan... La dernière fois qu'on s'était vus, il ne m'avait pas laissé une impression extrêmement positive... A raison, certainement. Je ne savais pas que perdre Dreamland pouvait faire perdre la tête à quelqu'un, ne serait-ce qu'une journée. Et il oublierait peu à peu, jusqu'à ce que ce ne fut plus qu'un rêve. Bon, ça me ferait quelque chose à faire de cette journée, peut-être que ça distrairait mes pensées. Broyer du noir et craindre ne m'aideraient pas de toute façon.

Paris aujourd'hui, était redevenue grise, et les rues, maussades, comme si le soleil n'avait pas frappé hier, comme s'il n'avait jamais existé. Paris puait aussi, des fois, à certains endroits. Et après avoir pris le bus et prévenu Ophélia de mon arrivée imminente, il n'y avait plus que cinq minutes de marche avant d'arriver à destination. Je la retrouvai assise dans le hall, et une grande partie de mes noires pensées filèrent se cacher. Je ne disais pas qu'elles avaient disparu ou qu'elles s'étaient évaporées, mais qu'elles étaient parties dans un coin de mon esprit, le temps que l'éblouissante présence d'Ophélia ne cesse. Elle et moi nous embrassâmes rapidement avant de monter aux étages supérieurs. Elle frappa à la porte du cabinet "Dr. Joan Safran", et après qu'une voix nous ait invités à entrer, elle poussa le battant.

Dans mon esprit, je m'attendais à voir un Joan abattu, mal rasé, encore sous le choc de son traumatisme. Mais c'était un individu tout ce qu'il y avait de plus normal qui se tenait devant moi, un médecin certes un peu âgé, mais en blouse, dans un cabinet bien décoré, et avec un air de docteur qui pouvait aussi bien exprimer le calme et l'espoir que le regret. La seule variation d'expression qu'il eut fut quand il me vit, et il décida de me saluer d'un geste de tête avant de s'asseoir. Les deux eurent un petit entretien sur l'état de santé de Sarah, et Ophélia demanda à la voir. Mais Joan secoua la tête :

« Il ne vaut mieux pas. Sa santé est fragile, et je ne veux courir aucun risque.
_ Mais... »
Elle fut sincèrement troublée, « ... Vous m'aviez laissée entrer la dernière fois que je suis venue. Son cas s'est aggravé ?
_ Désolé, je me souviens, et je me demande encore ce qui m'a pris. J'attendais peut-être un stimuli de ta part, ça a légèrement fonctionné, mais j'ai manqué cruellement de déontologie. En attendant de savoir ce qui lui est réellement arrivé, je préfère ne pas prendre de risques, tu comprends. »


Ophélia baissa la tête, et je crus que je comprenais : avant, Joan avait dû la faire passer dans la chambre car il connaissait les causes du coma de sa patiente. Maintenant, même s'il le savait en lisant dans ses fichiers, il devait réfuter cette hypothèse en se disant qu'il avait été stupide. Je partis chercher la main de ma chérie afin de lui transmettre du réconfort. Elle releva très vite la tête et dit que ce n'était pas grave, et elle remercia le docteur. On allait partir quand il intervint soudainement :

« Il y a Romero qui a tenté de me joindre. Il prenait des nouvelles de Sarah et m'a demandé comment tu allais.
_ C'est vrai ? »
Quelque chose glaça mon cœur soudainement. Le fait que ses yeux se soient allumés, le timbre de sa voix, peut-être, d'où perçait une très subtile espérance. Le spectre de la jalousie me recouvrit si rapidement que je fus moi-même étonné de la dureté avec laquelle je dis :
« Il aurait pu appeler Ophélia lui-même s'il voulait de ses nouvelles, ils sont assez proches. » Le docteur me jeta un drôle de regard comme s'il m'estimait de trop dans ce triangle amoureux, et je détournai mon visage, légèrement honteux de mon intervention. Ophélia lui dit qu'elle allait bien et qu'il pourrait le lui dire. L'entretien s'arrêta ici.

Alors qu'on marchait dans une grande allée de Paris, je ne relevai pas la réaction d'Ophélia comme elle ne fit aucune remarque sur la mienne. J'étais comblé de marcher avec elle, mais pas aussi heureux que je l'aurais voulu. Encore une fois, la nuit qui approchait avait des chances de m'arracher ma vie onirique, et peut-être pire encore, et elle me préoccupait tant que je ne parvenais pas à y décrocher mes réflexions. Ophélia parla alors de Sarah :

« Si elle t'a attaqué, et si elle ne me poursuit plus, c'est qu'elle ne me trouve pas. La prison du MMM a ça de positif, je suis protégée. Mais dès que j'en sortirai, elle se jettera sur moi.
_ On l'arrêtera, je te le promets.
_ Et après ? Tu comptes faire reculer Pijn ? Tu comptes la retransformer d'un claquement de doigts ? Elle a les ailes noires en plus, tu ne pourras rien faire.
_ Ça annihile la douleur, c'est ça ? Mais elle ne peut pas le faire éternellement. Si on l'attaque suffisamment, ça ne lui servirait à rien. »
Tâche plus complexe à faire qu'à dire : elle se battait comme si elle avait la rage, avec un pouvoir qui pouvait me dessouder les os d'un coup. Ophélia lâcha au vent :
« Ce n'est pas ce que je voulais dire. »

Je mis trois secondes à capter l'importance de sa déclaration, mais alors que je la pressai, elle dévia rapidement du sujet en me rassurant et me disant qu'on pouvait la maîtriser, mais qu'on ne pourrait pas la sauver. Hin... Quel couple solide, on faisait, je pensais. Je rajoutais peut-être du mélodrame, on ne s'était pas mis en couple dans la période la plus heureuse de nos deux vies. Mais le baiser qu'on se fit avant de se quitter dissipa la grande majorité de mes doutes. Elle me souhaita bonne chance pour mon opération de ce soir d'un ton grave, et m'enlaça si fortement qu'elle m'arracha un brin de virilité en pensant que ça devrait être l'inverse. Elle connaissait les conséquences d'une défaite, et savait aussi qu'elle n'avait pas besoin d'en dire plus sans que ce ne fut superflu. Sans que je lui en ai parlé, elle connaissait les risques d'une telle entreprise, et je ne la sentais pas aussi optimiste qu'elle aurait pu le montrer. Quand je retournai à l'appartement de Cartel l'après-midi, je ne me sentais pas bien. On m'encourageait sans savoir, ou au contraire, en en sachant trop.

Je trouvais Jacob tout seul, sur le canapé, en train de jouer à Pokémon Snap, et il me dit que les filles étaient parties faire des courses. Je voulus lui dire tout ce qui me pesait sur le cœur, mais je ne voyais en lui actuellement qu'une vie de plus qui allait disparaître si tout se déroulait mal. Il était invulnérable, mais face au MMM, personne ne l'était vraiment. Comprenant mon chagrin, il me demanda :

« Tu te sens bien ? A cause de demain ?
_ Bien sûr que c'est à cause de demain... »
Je ne dis plus rien, et il se concentra sur son jeu, même s'il me lançait des coups d'œil fréquents. Je lui balançai alors tout ce que j'avais sur le cœur, tout le poids que je devais supporter et que je ne me sentais pas capable d'assumer, la même personne qui avait décrété qu'on irait quand même. Je venais de signer notre arrêt de mort, et je le savais parfaitement, si je pouvais dire. Il me répondit en haussant les épaules que ce n’était pas la première fois, ni la dernière, que les choses étaient si compliquées. Il aborda ensuite un sujet épineux :
« Et Ophélia ?
_ Quoi Ophélia ? »
Mais je connaissais les mots qu'il allait dire avant même qu'il n'ait à les prononcer.
« Tu as déjà pensé à ce qui se passerait entre vous... si elle venait à perdre la vie ? »

Non... Mais oui, en fait, parfaitement. Je le savais parfaitement. Notre relation du monde réel était extrêmement courte, même pas trois jours, et celle sur Dreamland, où on avait appris à se connaître et à s'apprécier, à vivre des aventures ensemble, avait duré plus de deux ans et demi. Certes, je n'avais pas compté les vacances de l'été il y avait de ça un an et demi, mais elle avait surtout été avec Romero, avec moi en squatteur dans le fond. Non, dans la vie réelle, à part mon coup d'éclat lors de la Carte Blanche, je n'avais rien fait qui permettrait... de faire durer le couple. Par contre, Romero, elle en avait la confiance, ils avaient vécu ensemble depuis longtemps. Était-ce ma jalousie qui exacerbait mes craintes ? Cependant, c'était assez clair dans mon esprit, et l'hypothèse ne me paraissait pas folle du tout, voire extrêmement plausible : si Ophélia mourrait sur Dreamland, en tout cas, aussi tôt que ce soir par exemple, notre relation ne devrait pas durer longtemps, et pourquoi pas, elle pourrait avoir envie de retourner avec Romero. J'exprimais mes craintes à Jacob, et il me dit très sérieusement, et avec une pointe de mystère :

« Je sais que tu feras les bons choix, alors. Je te fais confiance pour demain.
_ Mais Jacob ! Je sais pas si tu comprends, justement, je me sens... plus Voyageur. Je me sens Ed Free normal.
_ Bah à mon avis, c'est pour ça que je te fais confiance. »
Il me lança un sourire crâneur : « Peut-être que comme ça, tu seras capable de faire un plan qui tient debout.
_ Va te faire foutre, Jacob. »
Mais je n'avais pas dit ça aussi sincèrement que je l'aurais voulu. Il mit le jeu en pause et se leva soudainement :
« Allez ! Il est temps de refaire de l'entraînement. On a encore toute la soirée. Je vais prendre des médocs afin qu'on fasse de beaux rêves et qu'on ne se fasse pas réveiller. » Je restai interdit, et je ne savais même pas pourquoi. « Bouge ton cul, on a Dreamland à sauver. »

Il m'aida à me relever, et on resta trois secondes debout l'un en face de l'autre, la main serrée en preuve de détermination, le regard dans l'autre. Jacob avait encore de l'espoir, et il dépendait de mon commandement. Il faudrait que je trouve le courage d'être comme lui. Je savais que sa bulle l'avait toujours rassuré quant aux opérations à risque sur Dreamland, mais je devais prendre exemple sur lui, je me le devais. On retira nos hauts afin d'être plus à l'aise et de ne pas suer dedans, et on se mit en position de combat. Je plaçai d’un optimisme de plus en plus furieux :

« Avant que tu ne sois sourd et muet, je préfère te le dire maintenant Jacob : ça va être facile.
_ Comme d'habitude. »
Et je surpris enfin la voisine quinquagénaire qui avait un appartement en-face de celui de Cartel nous observant les yeux ronds, et ça devait durer d'à peu près au moment où on s'était fait un check prolongé les yeux dans les yeux. Elle sembla légèrement déçue quand Jacob ferma les volets de la pièce principale.

__

« Salut, le vieux porc, c’est ton phoque préféré qui te laisse un message audio près de ce putain d’arbre gay. Pour te dire que je t’emmerde, évidemment, comme d’habitude, et aussi, éventuellement qu’à cause de petits problèmes personnels, je risque de plus pouvoir te laisser de messages. Ça t’évitera de venir fouiner dans les parages et pleurer parce que tu trouves plus de mot d’amour de ma part. Par petits problèmes personnels, j’entends « décapité », « nuque brisée », « éviscéré », et autres délicieux supplices. Paumé comme t’es, je sais pas si t’as entendu parler du MMM. Bah en tout cas, je fonce dessus, tout ça à cause de ce GROS CONNARD de Voyageur blondinet et son complexe du super-héros prince charmant à la con. Niveau connerie, il te ferait passer pour un intello, mais EN PLUS, il a de la morale. Je dois avouer que je préfère les idiots aux cons, les premiers sont plutôt mal considérés pour leur choix que les cons pour leur nature, mais je sens que ma philo de comptoir te lèche le prépuce dans le mauvais sens. Vois le bon côté des choses, on est certains que la Reine des Glaces va pas nous les brouter. Tout ça parce qu’on a essayé de la renverser avec quelques bombes… Ah, la bonne époque, ça me manque. Je suis pas contre l’exil, tu me diras, ça fait une sacrée bonne raison de plus voir leur gueule à tous. J’ai cru que j’allais crever si je restais dans le palais. Dans le palais ou dans mon village, tu me diras. Même si j’avais su que je te rencontrerais ou que je trouverais un blondin débile au coin de la route, j’aurais quand même accepté mon pacte d’invocation et je me serais cassé avec toi. BEN TIENS ! Maintenant que j’en parle ! Le MMM a détruit mon Royaume natal ! C’est vraiment énorme, je devrais lui offrir un truc en remerciement… avant de lui tirer dessus. Voilà pour la seule bonne nouvelle. C’est la seconde fois de ma vie que je vais remercier quelqu’un sincèrement, en essayant d’y mettre du cœur. » Un très gros silence coupait le message vidéo… « Bon, voilà, merci. Merci de m’avoir libéré des griffes de la mièvrerie, merci de pas avoir pris d’autres invocations avec toi, ça m’aurait pété les couilles, mais je te remercie pas pour m’avoir traité de Pikachu des banquises trente-six fois. Je te remercie aussi pour avoir sauvé Ed des Claustros l’été d’y a un an, là, je savais pas que t’aurais les couilles de venir l’aider. Avec un flingue en plus, je me suis bien marré, et t’es même allé jusqu’à Roses pour le protéger au cas où les Claustros seraient venus le saluer. Ouais, je fais trop mélodrame, tu m’excuseras… Ce message est pas un message d’adieu. Ce message est l’autorisation de hurler, quand tu me verras à la télé avec la tête du MMM, que tu es ma salope favorite. Ouais, ouais, je t’y autorise, je sens déjà le foutre d’ici. Ne me remercie pas. »

__

Et voilà… On y était. Le soleil était clair, il n’y avait pas de nuage, journée parfaite.
A une opération suicide près.
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Meilleur Méchant Machiavélique

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