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Ed Free Versus The World

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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Jeu 2 Aoû 2012 - 0:26

Je me relevai dans un grognement désabusé et douloureux. J’avais lâché mon panneau sous le choc et mes poumons quémandaient de l’air à qui mieux mieux. Dire que j’étais en train de me battre pour le Royaume de la Claustrophobie. Et que ces enfoirés n’en sauraient rien. Ma tête rentra soudainement dans le mur par la main de Monsieur Portal qui m’avait rejoint. Je réussis à tenir débout en reniflant bruyamment pour éviter la coulée du sang du nez, roulai sur la cloison pour voir le pied de mon adversaire transpercer vingt centimètres de pierre sans difficulté. Je me jetai sur lui et lui envoyai une série de coups d’une puissance étonnante ; bénédiction d’Ophélia oblige. Chacune de mes attaques parées par les mouvements très carrés de Portal soulevait un nuage de poussières impressionnant et sonnait très grave dans le couloir. Les mouvements se succédaient comme dans un film d’arts martiaux chinois, et en accéléré s’il vous plaît. Il fallait s’imaginer la scène, lui contre moi, comme des dingues, les poings et les pieds devenant flous, se parant, virevoltant pour repasser à l’attaque, esquives, roulades, prise sur le bras de l’autre que l’autre défaisait en vitesse en envoyant son adversaire contre le mur qui se fissurait. Chaque attaque manquée avait de grandes chances de détruire le mur. Un enchaînement de trente secondes à pleine vitesse, et je sentis un léger interstice dans ma défense. Une paume de main me frappa entre les deux poumons et je m’envolai en arrière pour atterrir sur le dos et glisser sur trois mètres. Je sentis mes habits se déchirer et mon dos hurler.

Je fus sur mes pieds en un bond. Je tordis ma nuque pour éviter un crochet de Portal si puissant qu’il explosa le mur derrière moi. Mon ventre commençait sérieusement à me faire mal. Je repartis à l’assaut en visant son menton ou ses genoux. Mais ses mains paraient mes poings et disparaissaient aussi vite pour réapparaître près de mon ventre que je devais protéger le temps d’un clignement d’œil. Chaque fois que mon pied cherchait à lui écraser le genou, sa jambe reculait, puis revenait, voire contrattaquait en tentant un balayage qui manquait de m’éclater contre le sol. Je tentais une attaque sur le côté par un portail mais il bloqua mon offensive sans même la regarder avant que sa jambe ne cherche mon nombril qu’une esquive et une contrattaque sauva. Je fis un mouvement trop long, il réussit à chopper mon bras, à passer derrière mon dos puis à m’étrangler. Sans chercher à me débattre face à cette force supérieure, je pris appui de mes deux jambes sur le mur d’en face et me projeta en arrière (tous les gosses à la piscine se reconnaîtront). Mais ma puissance boostée me surprit : au lieu d’un dégagement tout à fait normal pour le déséquilibrer, nous partîmes tous les deux comme une fusée. Et ce fut le crâne de Portal qui s’explosa contre le mur derrière, et si fort qu’on le traversa tous les deux et qu’on retomba cinq mètres plus bas dans un escalier aux marches sombres. Je fus le premier à me remettre debout, et jouissant de mes plusieurs marches de hauteur, je lui sautai dessus alors qu’il encore accroupi en cherchant son équilibre. On s’envola et on tomba dans les escaliers, serrés l’un contre l’autre en tentant de rouler plus ou moins fort pour éviter de se faire écraser contre les marches. On se sépara quand on atterrit tous les deux sur le sol des allées aux colonnes.

Avant que je ne reprenne toute possession de mes moyens, je sentis qu’on me prenait au col et dans le bas du dos en même temps. Je fis un étrange glapissement tandis que je décollai sur une magnifique trajectoire de trente mètres à toute berzingue avant de m’écraser contre une colonne de pierres qui faillit se casser la gueule sous l’impact. Portal était loin, j’avais le temps de me relever. La seconde d’après, une main sortie de nulle part (enfin, de nulle part, d’un portail) me saisit à la gorge et il tenta de m’étrangler en appuyant ma tête contre la colonne. Je tentai de lui faire desserrer la prise mais il était plus puissant que moi. Je créai une autre porte sous mes pieds et lui envoyai dans le crâne un coup de pied en effaçant les distances qui nous séparaient. Il fut aplati contre le sol sous la violence du choc et il me laissa tomber par terre. Je passai à travers son portail dans une pirouette et lui écrasai la colonne vertébrale de mon poing. Un balayage, je tombai par terre. Je vis son talon emplir mon champ de vision mais une paire de portails dévia l’attaque qui rentra dans le sol à trente centimètres de moi. Je sentis l’onde de choc jusqu’ici. Je créai une autre paire pour me faire tomber sur lui. Portal anticipa l’attaque et créa à son tour un portail pour m’envoyer pile contre un coup de pied qui me frappa aux côtes. Je m’envolai une nouvelle fois et coupai en deux une colonne sous la puissance qui s’écroula devant moi dans des éboulis de pierres noires.

Mon corps entier était brûlant. Mes jambes tremblaient déjà alors que Monsieur Portal n’était même pas encore essoufflé. Ça s’annonçait fendard. Il tenta de m’envoyer un autre coup par portails interposés que je réussis à parer. J’attirai son bras vers moi et son corps entier traversa la porte sous mon impulsion avant que je ne lui fasse rencontrer son nez avec mon genou. Mais une nouvelle paire de portails l’empêcha d’encaisser le choc. Je me baissai pour éviter sa jambe qui brassa l’air dans un sifflement grave, faisant s’agiter toute la poussière autour de nous.

Une nouvelle bataille de poings et de pieds commença. Je parais plus ses coups qu’autre chose mais je tentais de mettre de la puissance dans mes parades. Plutôt que d’encaisser bêtement ses attaques, j’avançai mes bras pour que les impacts d’Ophélia prennent de la consistance et engourdissent rapidement les poignets de Portal. Je soulevai mon genou pour parer avec mon tibia un de ses pieds. Je glissai sur celui qui me tenait en équilibre sur un mètre, avant de repartir à l’attaque en abusant de mes portails. Mais lui sentait l’énergie dégagée de mes portes sans problèmes, et para mon poing qui visait sa nuque sans se retourner. Moi, si ses portes n’étaient pas devant moi, je ne pouvais pas deviner leur présence, ce qui était un énorme désavantage. D’ailleurs, une balayette de sa main me faucha la cheville comme par magie. Avant même que je ne tombe vers le sol, son poing eut une trajectoire parfaite qui me fit m’envoler au loin. Je glissai le long de l’allée en grognant. Bon, il était peut-être un peu plus fort que moi. Je me relevai en m’aidant de mes coudes et crachai par terre une longue gorgée de sang. Mon cœur battait à cent à l’heure. Je l’entendais résonner dans l’immense pièce tandis que mon ennemi s’avançait vers moi doucement, comme s’il était persuadé qu’il avait déjà gagné. Quelque part, il n’avait pas tort.

Une porte sous le sol, dans la pierre noire, une autre près de moi. Puis d’un mouvement, je l’envoyai contre mon adversaire ; c’était exactement le même principe que le boulet de canon. Il esquiva sans aucune once de difficulté. Mon portail se retourna et repartit en arrière mais Portal sauta par-dessus de façon si normale que ça en devenait énervant. Au troisième passage, il arrêta lui-même mon « passage direct contre le sol » avec une technique de même acabit. Les deux se percutèrent dans une explosion de poussière. Bon, au moins, j’avais gagné du temps et j’en avais profité pour me relever. Portal se concentrait. Puis il refit exactement la même. Sauf que maintenant, les portails donnant sur le sol étaient cent fois plus gros que les miens : ils encadraient toute l’allée forts de leurs cinquante mètres de haut. Quelle grosse pute. Je me retournai en un éclair et me mis à sprinter comme un dingue. Mon adversaire fit avancer son portail destructeur sans aucune once de pitié. Un énorme mur invisible fonça à toute vitesse dans l’avenue, et si les colonnes ne se dressaient pas sur son chemin pour le gêner un tout petit peu, j’aurais été écrasé contre lui comme un moustique voulant échapper à un pare-brise d’une voiture. Je ne pouvais pas me retourner tandis que fonçai comme un fou furieux, mais j’imaginais très bien les colonnes n’opposer presque aucune résistance face à une attaque sortie de nulle part. Le mur/sol se rapprochait de moi au fur et à mesure et je fis un portail pour regagner un peu de distance et m’échapper dans une petite allée. Le portail s’avança seul sans se tourner vers ma cachette.

Je restai ainsi caché dans ma ruelle, respirant comme je n’avais jamais respiré, abattu contre le mur en suppliant le ciel de m’envoyer le Major en renfort ou quelque chose dans le genre. Il fallait absolument que je fasse l’inventaire de mes avantages par rapport à lui. Il était bien meilleur en combat rapproché que ce que j’avais cru, c’était vrai. Il m’envoyait à des dizaines de mètres et se battait comme un diable sans toutefois tomber dans le grossier étalage. Son pouvoir, il l’usait sans aucune difficulté et me surpassait en tout point. Il était plus endurant, plus rapide, plus intelligent, et mieux que moi sur plein d’autres trucs dont ma respiration coupée m’empêchait de réfléchir aisément. Qu’est-ce que j’avais de plus que lui ? Même les impacts boostés ne marchaient pas tant sa peau de Voyageurs était dure. Ce que j’avais de plus que lui tenait en un mot : l’équipement. Si je ne me battais pas avec, c’était plié pour moi sans espoir de retour. J’avais mes deux flingues à la ceinture. Un panneau sur le sol qui n’attendait que moi. Quel con de pas avoir pris les sabres d’Alexander ! Je ne savais pas si je les aurais maîtrisés mais au moins, je n’aurais pas eu de regret. Portal s’approchait et parlait haut pour être certain qu’où que je fus, je puisse l’entendre :


« Sors, Ed ! Je ne veux pas jouer avec toi. Tu as refusé mon offre, tu dois en assumer les conséquences. Te cacher n’est pas très Feng shui de ta part. Ça fait deux ans que je m’entraîne jour après jour pour pouvoir me venger. Tu pensais faire quoi contre ça, exactement ? » Temps de sortir de ma cachette. Il ressentait mes portails sans aucune difficulté, mais il avait plus de mal à discerner mon aura. Je fis un portail derrière lui pour qu’il se retourne en pensant que je voulais le prendre par surprise, et fonçai hors de ma cachette. Mes deux bras tirés en avant supportaient mes deux supers flingues de tueur.
« Ta gueule. Et regarde comment je gagne. »

Des gerbes d’étincelles sortirent de mes revolvers qui crachèrent toutes leurs balles. Au ralenti, Portal se jeta sur le côté comme s’il échappait à un missile qui allait s’écraser sur lui, et un portail apparut pour protéger la majorité de son corps. Mais ça n’empêcha pas une cartouche de lui érafler la cuisse et en la brûlant au passage. Je continuai mes tirs dans sa direction en le contournant d’un large arc de cercle. Mon panneau ne devait pas être loin, près du croisement entre les deux énormes avenues de colonnes. Je courus derrière les stèles en rechargeant mes armes. Portal n’allait pas tarder à arriver après s’être relevé de mon attaque. Je jetai un coup d’œil en arrière : il fonçait comme un fou au milieu de la rue, dépassant les soixante kilomètres à l’heure. Une rangée de piliers nous séparait mais ça ne m’empêcha pas de tirer. Mes balles le loupaient ou s’écrasaient contre les piliers dans de grands éclats mais forcèrent le Voyageur à ralentir l’allure pour ne pas s’en prendre une. Je trouvai mon panneau étalé près des restes de Sail. Je m’y jetai comme un rugbyman sur la ligne adverse. Tout ça dans un même geste, je fis une roulade, pris mon arme fétiche, me relevai en tournant sur moi-même et envoyai un grand coup de panneau dans le ventre de Monsieur Portal. Le choc fut phénoménal ; je ne m’étais pas attendu à ce que les effets d’Ophélia marchent aussi par armes interposées. Le corps de mon adversaire s’envola tel un home-run et il traversa un large mur en pierres au fond sans aucune difficulté.

Le contrecoup de l’attaque fut terrible et si mes bras pouvaient vomir, ils le feraient d’épuisement et de la violence qu’ils venaient d’encaisser cumulée avec les tirs à répétition de mes flingues. J’étais nauséeux des muscles et mes cuisses hurlaient pour arrêter de travailler. Elles étaient brûlantes comme si je faisais l’exercice de la chaise sans parvenir à tomber sur le sol, allumant un incendie dans toutes mes jambes. Je saignais de la lèvre, du nez, du crâne, mes bras étaient rouges comme une viande pas encore bien cuite et je ne serais pas surpris de voir que mon dos était imprégné de boursouflures. Et maintenant que Portal n’était plus en vue, il pouvait théoriquement être n’importe où. Dans l’hypothèse sinistre où il serait encore conscient. Je n’arrêtais pas de tourner sur moi-même pour voir si un portail n’était pas apparu. De toute façon, il serait stupide de penser que je l’avais abattu aussi facilement : l’aura que dégageait le vaisseau pour apaiser les douleurs et les blessures des guerriers de la Claustrophobie fonctionnait parfaitement sur lui et allait réparer ses dégâts. Ma réserve de portails augmentait docilement mais pas si rapidement que ça. Pareil pour mes blessures. Même après plusieurs minutes, elles étaient toujours là et toujours aussi importantes. Si je n’avais pas été dans le vaisseau, nul doute qu’il m’aurait étalé au premier coup ou peu s’en aurait fallu.

J’entendis un léger froissement près de ma cheville. Je sursautai mais me rendis compte avec horreur que ça n’était que le bras de Sail. Qui bougeait vers le corps dans la pure tradition des morts-vivants qu’on n’aimerait pas revoir renaître s’il vous plaît. Les doigts avançaient vers le corps et je comprenais qu’ils cherchaient l’épaule démembrée du tronc découpé en trois parties différentes. A partir de là, je tentais de chercher la tête. Il me fallut à peine cinq secondes pour la découvrir dans un coin, perdue dans la pénombre habituelle au vaisseau. J’entendis comme un son de courant d’air au loin, et je me demandais si Portal ne revenait pas à la charge. Je partis vers la tête et celle-ci me vit, me fixant de deux points noirs sordides.


« Ca va, Sail ? » Ma question était stupide. Ce type était mort, détestait son après-vie et il venait de se faire découper en rondelles de façon humiliante. Il grogna de façon gutturale. Il avait compris que je ne voulais pas connaître la réponse. Cependant, il me demanda d’une voix rauque :
« Tu pourrais me rattacher à mon cou s’il te plaît ? » L’idée de me saisir de sa caboche me pourrissait déjà les mains. Je le pris par ses rares cheveux et l’y amena en évitant de penser à la charge que je trimballais. Il me remercia et je pouvais voir que sa tête s’y fixa doucement.
« Laisse-moi dix minutes et je serais comme neuf.
_ Neuf, c’est un mot rapide.
_ Ouais… Tu penses le battre ?
_ Non. Clairement pas. Mais bon, je vais pas cracher dans la soupe. Surtout que pour le moment, la soupe, c’est moi.
_ La Clef est au-dessus de la salle du cœur bleu. C’est la salle de commande. Je l’ai trouvé là avant qu’on ne descende. Et… il est en train de revenir.
_ Merci Sail. On se revoit. »


Je tournai ma tête mais je ne voyais pas toujours la silhouette de l’ermite dingue réapparaître. Sail voulut me dire comment faire pour passer à l’étage supérieur qui dominait le soleil mais je lui dis que tant que j’avais la direction, il y avait peu d’obstacles qui pourraient me bloquer la route. J’en voulais comme preuve une paire de portails qui me permit de rejoindre en traversant les murs la salle tant convoitée. Elle était grande, mais pas impressionnante comme on pourrait s’y attendre. Il y avait des vitres partout qui donnaient sur des vues magnifiques pour qui aimaient les cités de Lovecraft. En-dessous de moi, comme une rosace en verre, le parquet permettait de voir le soleil en fusion qui bourdonnait comme une crème anglaise folle. Un énorme panneau de commande prenait tout le mur. Au milieu de celui-ci, il y avait la Clef enfoncée à moitié qui scintillait faiblement. Avant de m’y diriger, je jetai un coup d’œil aux alentours. Nulle trace de Portal. Il arriverait au pire moment, comme tous mes adversaires. Je me saisis de la Clef et tentai de la retirer de son orifice. Mais rien n’y fit. Je tirai dessus de toutes mes forces mais elle ne bougea pas d’un centimètre. Génial. Je soufflai et me demandai si je devais préparer des portails pour découper une partie du panneau de commande pour la retirer. Mais ça ne serait peut-être pas une bonne idée : l’Artefact ne serait plus utilisable et peut-être que les compagnons au-dehors auraient besoin de mon aide pour s’enfuir. Si je cassais la baraque, ils crèveraient comme des merdes parce que j’avais agi comme un idiot. Peut-être même que je ne pourrais plus ressortir.

« Je ne t’avais pas dit que tu ne pourrais pas ressortir la Clef tant que tu ne m’aurais pas assommé ou tué ?
_ Je visitais juste avant de prendre. Le reste, c’est de la formalité. »


Un portail me protégea d’un coup de poing dans le dos, me laissant le temps de me retourner et de parer. Portal saignait un peu du crâne mais il n’allait pas si mal que ça. Il paraissait un peu essoufflé mais c’était un athlète olympique comparé à moi. Mon panneau vola dans les airs en loupant sa cible à cause d’une paire de portes ennemies qui le renvoya contre un mur qui se volatilisa bruyamment. Je repartis à l’assaut mais Portal avait décidé d’être bien plus sérieux. Le nombre de ses portails utilisé dans la minute grimpa en flèche et j’étais obligé de faire attention à moi pour ne pas que mes attaques me reviennent en pleine gueule. Le combat fut beaucoup plus tactique car si lui ne lésinait pas sur son pouvoir, j’étais aidé de mon panneau qui rendait mes offenses bien plus dangereuses. Pour lui comme pour moi, en fait.

J’avançai, il reculait, j’avançai, il reculait, tout ça dans un ballet destructeur qui pourrait anéantir un des deux adversaires en quelque seconde si les vigilances cessaient. Mais il fallait avouer que face à l’esprit monolithique de Portal, une guerre psychologique jouant sur la surenchère ne m’était toujours pas favorable. L’ermite se décala vivement, et une fenêtre se brisa en mille morceaux sous le choc de mon arme. Puis juste après, une frappe derrière le genou, j’étais à terre ; une autre derrière la tête, j’étais contre le sol et mon buste se trouvait dans le vide, écorché par des bris de verre. Le prochain coup de Portal allant partir, je me jetai dans le vide et préparai mon atterrissage avec une porte. Mais voilà, une porte encore plus proche me récupéra. Au lieu de tomber au milieu de la pièce comme je l’avais prévu, Monsieur Portal avait créé un portail pour que je tombe près de lui et de son coup prêt à partir. La force immense déployée m’envoya valdinguer contre le panneau de commande qui ne se brisa même pas. Mon corps explosa en mille morceaux incandescents. Je tentai de me relever mais l’ennemi utilisa une nouvelle fois son pouvoir. Il allait m’envoyer un coup en plein dans la tempe. Je fis un portail pour arrêter son geste qui passait déjà par une porte mais il refit une paire de portes pour me l’envoyer quand même, son bras traversant donc six portails. Je fus secoué comme une poupée de chiffon à l’autre bout de la pièce. Je n’entendais plus rien et ma vision disait merde à quelqu’un mais je ne savais pas qui c’était. C’était tout con mais je venais de comprendre que Portal pouvait créer deux paires en même temps. Ça, ce n’était pas une si bonne nouvelle que ça.

Je me relevai en vitesse et parai quelques coups avec mon panneau avant de reculer pour me laisser un peu de temps. L’autre utilisa son pouvoir : un portail en face de moi, je ne voyais pas le second, donc son poing allait m’arriver dans le dos. Je fonçai vers Portal, et tandis que son bras rentrant dans le portail ne pouvait pas me suivre et sentant la patate du panneau arrivée, il décida très justement de passer tout entier le portail et de le faire disparaître pour qu’il fut derrière moi et laisser mon arme brasser de l’air. Il se remit à attaquer en me fonçant dessus. Et une de ses portes l’attrapa. Je me demandai où il était allé mais mon champ de vision me permit de voir arriver son coup : en plein sur la gauche. Je pivotai et parai son poing de la tige de mon panneau. Et la seconde d’après, je reçus un coup d’une puissance inouïe à l’arrière du crâne. Un autre Portal. What the…? Je volai dans toute la pièce et traversai une vitre comme un plongeur traversait la surface de sa piscine, pour chuter de plusieurs mètres. J’avais vu dans mon vol plané à toute vitesse un troisième Portal. Et une troisième porte. Là aussi, je comprenais que sa maîtrise était largement supérieure à la mienne. Trois portes : tout ce qui ressort dans l’une réapparaît dans les deux autres portes de façon symétrique. Mais il s’était entraîné combien de temps, le gus ?

Mon corps était bientôt inutilisable, totalement engourdi dans une brique de douleur. Mon adversaire descendit me voir, je sautai le voir. Il usa d’un portail sous ses pieds pour se transporter loin de mon attaque, et en réponse, je fis un portail qui me permit de le suivre dans son propre pouvoir en me servant de l’élan de mon saut amplifié par les capacités d’Ophélia. Je le plaquai en plein vol contre le mur le plus proche, ce qui lui arracha un grognement surpris. Mes doigts s’étaient enfoncés dans le mur et je m’y tenais comme un alpiniste sur un plan rocheux. De mon autre main, je tentai de l’assommer mais il se débattit et retomba sur le sol. Mon poing explosa le mur en face de moi et je pouvais voir l’ermite tomber. Je sentais qu’il allait créer une nouvelle paire de portails pour se servir lui-même de projectile dans l’élan de sa chute. Dès qu’il fit mine d’ouvrir une porte, je plantai mon panneau contre le mur comme je savais si bien le faire et me laissai tomber dans le vide pour me raccrocher à cette hanse au tout dernier moment. Au-dessus de ma tête, le corps de Monsieur Portal fonça comme je l’avais prévu, passant d’en-dessous de moi à au-dessus. Si je n’avais pas pris des précautions, il m’aurait défoncé la gueule.

Je remontai dans la salle de contrôle totalement essoufflé. La douleur m’envahissait de partout et j’avais la désagréable sensation d’avoir perdu des côtes dans l’affaire. J’avais réussi à le toucher sérieusement combien de fois ? Pas grand-chose. Et lui, il m’avait envoyé paître facilement sans problème. Il saignait un peu à la tête, j’étais sur le point rendre l’âme ; le combat semblait déjà joué. Il apparut derrière moi, évidemment. Je parai une première attaque, puis une seconde en faisant tournoyer mon panneau, puis je passai enfin à l’offensive. Je lui envoyai une série de coups dantesques qui l’obligea à reculer tout en esquivant. Hop, il baissait la nuque sur le côté, il sautait, un pas en arrière… Il réussissait bien à esquiver mais je gardai des coups peu amples pour augmenter la rapidité de mon combo. La technique d’Ophélia, bien qu’utile, ne m’augmentait pas la force, et le panneau tirait donc sur mon énergie de façon conséquente. Portal accompagna le geste de mon arme tout en esquivant un coup d’une bonne puissance. Je fis passer mon panneau sous le sol et lui envoyai une attaque surprise qu’il réussit à éviter sur le fil du rasoir. Je tournai sur moi-même avec mon panneau pour lui porter un coup violent à l’horizontale. Dès que je finis mon trois-cent soixante degrés, l’ermite partit un peu en arrière comme un maître d’arts martiaux qui aurait tout calculé. Je créai une paire de portes juste après son mouvement afin que mon panneau reparte vers Portal. L’ermite comprit trop tard mes intentions : le bout de mon panneau qu’il venait de voir passer devant ses yeux menaçait sa tempe droite. Il ne pouvait plus se baisser une nouvelle fois : il para. Mais pas n’importe comment : avec un coup de paume. Il y eut un choc super puissant qui l’envoya au loin tandis que mes bras lâchèrent prise sur mon arme. Mes doigts s’engourdirent d’un coup et je tombai à la renverse.

Portal se releva en premier, une main en sang. Il avait mis tellement de puissance dans son coup qu’il avait défiguré mon panneau de signalisation en forme de sens interdit : on pouvait voir une énorme marque de sa main en plein milieu de mon arme. Je me dépêchai de récupérer mon panneau et de me remettre au combat même si mes bras ne me permettaient plus certaines folies. Il n’était pas vraiment dans un sale état mais un de ses bras était inutilisable (pour le moment). Fallait que j’en profite. Je brûlai mes dernières forces pour continuer à l’agresser. Il avait des réflexes de dingue tout de même, et une agilité qu’on avait du mal à lui soupçonner. Une petite esquive par-ci, une petite esquive par-là. Il réussissait à se rapprocher de moi mais je me dépêchai de me jeter en arrière ou bien de le parer avec la paume de ma main. Il semblait qu’il n’avait plus assez de portails pour se permettre l’abondance de toute à l’heure.

Un de mes gestes fut ralenti par ma fatigue, la main de Portal réussit à s’agripper à la tige de mon panneau. Il tourna sur lui-même et m’envoya coup en plein dans le menton. Je me sentis léger quand je volai, puis lourd quand je m’écrasai contre le mur. Plus de panneau en main. J’étais à moitié inconscient maintenant. L’autre s’avança vers moi, me fit me relever, m’envoya un coup de boule dans le front et me jeta à l’autre bout de la pièce, sur une des fenêtres de la baie vitrée qui faillit se briser sous le choc. De longues fissures apparaissaient. Mon corps ne bougeait plus. Une gifle faillit m’arracher la tête. Un de mes bras se cassa quand je fus projeté contre le panneau de commande. La douleur m’explosait de partout, si terrible que je ne pouvais plus hurler. Portal avait compris que le combat était terminé. Il saignait un peu du crâne, un peu du bras, mais à part une respiration difficile, il se portait bien. Il n’avait eu aucune expérience du combat et regardez comment il m’avait explosé. C’était véritablement un génie. Il me parla :


« On s’arrête là, Ed. Je vais pas te tuer.
_ Nan ! On continue ! »
Je crachai du sang. C’était très simple, j’avais mal partout. Je ne parvenais plus à bouger, plus à réfléchir, j’avais un bras cassé. Bouger mon petit orteil aurait été un accomplissement en soi. J’avais parlé alors que ma gorge était brûlante. A chaque respiration, je crachai un nouveau glaviot d’hémoglobine sur mes jambes. J’étais super classe… Portal ignora totalement ma demande. Mais il se calma quand même. Il me demanda alors :
« D’accord. Je te pose la question : on dit que le combat est terminé ou je te tue ? » Mon sang se glaça devant cet ultimatum. Peut-être que je pourrais lui dire de me laisser en vie, et je profiterai de ma régénération pour l’abattre dans le dos… Nan, c’était très stupide. C’était inutile. Je patientai quelques secondes pour réfléchir. Mais en fait, j’avais déjà décidé. Je tentai juste de gagner du temps pour me relever. Je pris un visage de fou furieux qui n’abandonnerait jamais même devant l’Eternel :
« Viens te battre ! »

Portal hocha la tête et se saisit de mon panneau en le soulevant comme si c’était un fétu de paille. Je me levai à mon tour et dans ma main, j’avais le sabre de Sail, récupéré la seconde d’avant avec une paire de porte. Il se mit à avancer rapidement vers moi avec mon propre panneau, je me mis à courir à petits pas vers lui en hurlant. Puis à partir de là, tout se passa, allez, en moins de trois secondes.

Tout d’abord, comme mon panneau restait mon Artefact, je pouvais toujours utiliser ses pouvoirs même quand il n’était pas dans mes mains. Dès que le bout de la tige frôla le sol, je l’y plantai férocement. Portal ne s’y attendant pas du tout, il faillit trébucher quand il se rendit compte que mon arme ne le suivrait pas. Moi, je continuais à foncer vers lui, le sabre en avant prêt à lui transpercer un poumon. Dès que je fus à deux mètres de lui, je pouvais voir ses yeux apeurés d’avoir à me tuer. Mon coup était trop évident, et face à un Claustrophobe type portes comme lui, c’était du gâteau. Il créa une porte juste pour laisser passer le katana du mercenaire et bloqua ma course de sa main. Le sabre me rentra dans le dos dans l’espoir de ressortir de l’autre côté. Et justement, il ressortit juste sous le cœur. Juste sous le cœur de Monsieur Portal.

Lui avait créé un portail pour que le sabre me rentre dans le dos et ressorte par le ventre. Mais moi, j’avais anticipé le coup. Je lui avais fait croire à un rush suicidaire de dégénéré qui n’acceptait pas la défaite, et je l’avais finalement joué à la McClane. Dès que la pointe du sabre m’avait transpercé le dos, j’avais créé un petit portail dans mon corps, dont l’aura devait cacher celle de la porte, pour l’empêcher d’aller plus loin et d’aller voir plutôt près de la colonne vertébrale de Portal voir si j’y étais. Le sabre était à dix centimètres dans mes mains, cinq centimètres dans mon bide, et le reste dans le dos de Monsieur Portal avec la pointe qui ressortait de son poitrail, saignante et à point. Nos portails s’évanouirent en même temps, et le sabre était de nouveau entier dans mes mains. On tomba tous les deux sur le sol comme deux grosses loques. Là, j’avais peut-être gagné.

Il me fallut plusieurs minutes de repos (combien exactement ?), affreusement douloureuses, ponctuées de respirations brûlantes, avant de réussir à lui demander :


« Vous auriez fait quoi après avoir tué Maze ? » Je fus surpris qu’il réussit à me répondre aussi rapidement, mais si sa voix était sifflante, elle gardait sa neutralité légendaire.
« J’aurais caché l’Artefact et la Porte dans la seule cachette possible : la quatrième dimension.
_ Vous auriez écrasé tout Fort Alamo pour coincer le fort et la Porte dans cette dimension ? Ouais.
_ C’est un plan parfait, le serpent qui se mord la queue. »


Une sonnerie interrompit notre dialogue de deux mourants. Une toute petite sonnerie délicate ; pas besoin de provoquer un concert quand vous étiez certainement la seule chose de bruyante de ce palais étrange. Je fronçai les sourcils et Portal me répondit comme si je lui avais posé une question. Il redressa un peu sa tête :

« Quelqu’un tente d’entrer dans le Coffre. » Pour lui répondre, un écran apparut au-dessus de la Clef. Il y avait une vingtaine de soldats de la New Wave devant, dont un récitait une sorte de psaume avec une feuille de papier à la main. Ça devait être la réponse à l’énigme. Je demandai à Portal si la New Wave pourrait rentrer avec seulement l’énigme et sans la Clef, il répondit que oui. Je savais parfaitement ce qui allait se passer s’ils entraient dans là-dedans : ils investiraient les lieux sans retenue et buteraient nos deux carcasses avant de s’emparer de l’Artefact. Génial, tout ça pour ça. Que faisaient les autres ? Ne me dîtes pas qu’ils étaient tous morts par les renforts de BHL ? Portal souffla comme quoi on n’avait pas cinq minutes devant nous pour faire dégager le vaisseau. Ça changerait quelque chose ?
« La réponse à l’énigme dépend aussi de certaines coordonnées sur le Coffre. Les vaisseaux-dirigeables de Lord Buckingham ont certainement permis de fouiller les cieux pour le découvrir. Si on déplace le Coffre, il faudra refaire toute la réponse. Et ils ne réussiront pas à rentrer avec leur feuille obsolète.
_ Okay. On va les empêcher de rentrer. Mais c’est moi qui décide de la destination. »


Pour appuyer mes propos, je réussis à me relever en m’appuyant sur le panneau de commande. Portal était toujours étalé sur le dos et malgré ses efforts, il ne parvenait pas à se mettre debout. J’eus un hurlement de douleur mais c’était bon, j’étais de nouveau levé. Ma veste était poisseuse de sang et je n’avais pas envie de bouger pour la sentir se coller contre ma peau.

« Ed… Tu veux en faire quoi avec ?
_ J’ai quelques idées. Mais après, je ferais exactement comme vous le vouliez : le faire disparaître lui et la Porte dans la quatrième dimension.
_ Tu veux te sacrifier ? Tu te rends compte ? »


Vrai… Je n’y avais pas vraiment réfléchi mais il avait parfaitement raison. Il fallait absolument quelqu’un pour être dans le vaisseau afin de l’activer. Et si l’Artefact était dans la quatrième dimension, alors la personne qui était dedans aussi. Et ne pourrait peut-être plus jamais en ressortir, malgré les pouvoirs de Dreamland permettant aux Voyageurs de se retrouver près de leurs proches. Quelqu’un devait se sacrifier. Mais si ça n’était pas moi, alors j’aurais échoué car Portal appliquerait son plan. La sonnerie continuait à tinter. Je serrai les dents. Portal continua :

« Le détenteur de la Clef choisit une destination. Mais je pense qu’une autre personne peut activer l’Artefact pour qu’il s’y rende.
_ Et alors ?
_ Alors, je ne peux plus rien faire. Je veux la justice, mais je ne pourrais pas l’obtenir. Donc, j’accepte de me sacrifier. Je te donne l’Artefact de mon propre gré. Tu décides de sa direction, tu pars avec le mercenaire, et j’irais. »


Pendant trois secondes, l’idée était plus que tentante. L’Artefact disparaissait, Portal aussi et je m’en tirais avec tous les honneurs. Une boule dans mon ventre se décompressa tant le plan semblait bien. Je retirai la Clef de son logis ; j’y réussis sans problème. La Clef était effectivement à moi. Je demandai à l’ermite agonisant si on ne pouvait pas se réveiller et revenir ailleurs de l’Artefact. Il me certifia que non, car ça restait un véhicule de guerre qui devait aussi bien transporter des troupes que des prisonniers. Et qu’il fallait bien empêcher les Voyageurs d’y venir par simples pensées. Pas d’échappatoire de ce côté-là.

« Mais si Sail et moi, on sort par la Porte, on va se retrouver dans Alamo ?
_ Réfléchis un peu… A quoi servirait l’Artefact s’il était dépendant de sa Porte ? Je peux vous lâcher n’importe où tant que l’Artefact s’y trouve. Ca créera une autre entrée provisoire, mais invisible jusqu’à ce que les battants se referment. Une entrée, plusieurs sorties.
_ Okay… »


Je réalisai soudain que j’allais m’en tirer vivant. J’étais trop fatigué et contusionné de partout pour être heureux mais je l’étais un peu. Je toussai violemment et je repris ma respiration. Cependant, la seule chose qui m’empêchait de me barrer de suite était le manque de certitude quant aux véritables intentions de Monsieur Portal. Je lui fis part de mes inquiétudes, sa tête se reposa contre le sol dans un soupir si las qu’il aurait pu rendre Dujardin pessimiste.

« Je sais pas. Peut-être que je laisse tomber. Je m’en fiche de savoir qui a raison entre toi ou moi. Je vais sauver Dreamland, puis je me suiciderai. Et toute ma colère… je l’oublierai, hein ?
_ Ouais. Je crois que ouais.
_ Je veux oublier ça. Si je me tue, c’est comme si je n’aurais jamais été à Dreamland. C’est ça que je veux. Ma vie redeviendra normale. Je voudrais oublier tout ce que j’ai fait et tout ce qu’on m’a fait. Ça serait bien… »


Putain… Je connaissais ce sentiment de se faire défoncer sur Dreamland à cause du monde réel et vice-et-versa. Le Claustrophobe avait dû en voir de toutes les couleurs. Mourir était-elle la solution ? La réflexion d’Ophélia, c’était « On ne tuait personne » ou « Personne ne devait mourir » ? Je m’en fichais pas mal, mais je me rendis compte à quel point Portal en avait bavé, et qu’il ne devait en aucun cas mourir. Ce n’était pas juste. C’était dégueulasse cette abnégation. Il n’avait tué aucun pirate quand il leur avait volé la Clef. Et pour Bob Peterson… peut-être qu’il avait pensé que l’assassiner sur Dreamland obligerait la New Wave à le relâcher dans le monde réel ? Qui savait ? Il n’avait jamais voulu abattre nos alliés. L’aurait-il fait si j’avais perdu ce combat ? Aurait-il eu la méchanceté de tuer tout le monde pour assassiner deux trois personnes alors qu’il aurait suffi d’attendre quelques heures pour les dénicher et les éliminer individuellement ? Ça, je n’allais pas lui poser la question alors qu’il souhaitait se sacrifier. Mais le temps jouait contre nous. Pas plus d’une minute pour partir. Portal réussit à se lever à son tour et il poussa un juron contre un Marsupilami (?) avant de lever la tête.

Il me demanda la direction. J’incrustai la Clef dans sa fente à nouveau. J’indiquai par voie orale la direction à prendre, quelques données s’affichèrent en réalité augmentée. Portal m’aida à m’y repérer et à ajuster la position du vaisseau par rapport aux différentes dimensions. Il se demanda ce que j’étais en train de faire. En plein dans le Royaume de la Claustrophobie, et plus précisément, dans le Palais. Je lui fis un petit sourire. Il ne comprenait pas. Par contre, l’orateur de la New Wave en était à sa fin et la Porte commençait à trembler. Ça n’était qu’une question avant qu’ils ne viennent dans l’Artefact. C’était trop tard ? Puis dans la vidéo, une voix sortie de nulle part interrompit la réponse à l’énigme et fit tout capoter à cause de quelques syllabes qui déformèrent la réponse. Les soldats de la New Wave jurèrent quand ils comprirent qu’il faudrait recommencer à zéro. Les syllabes que j’avais entendu et qui nous avaient sauvé la vie étaient
« Hi, Marc. »

Une paire de portails retrouvée, on fila prendre Sail avec nous qui arrivait à peine à marcher avec ses tendons qui se recollaient. On était maintenant devant la Porte qui nous mènerait directement dans un immense dirigeable où étaient réunis tous les survivants. On avait remarqué qu’ils avaient réussi à s’enfuir face à toute la New Wave et on avait collé la porte près d’eux pour se retrouver sur le pont, ou peu s’en fallait, en anticipant leur trajectoire. Les deux battants s’ouvrirent pour nous laisser passer. Je me retournai en arrière pour voir la silhouette déformée de Monsieur Portal claudiquant. Il haussa les épaules :

« De toute façon, ils m’auraient accueilli comme un criminel.
_ Y a que moi qui sait que vous avez tenté de détruire notre Royaume.
_ Et aussi de les tuer, Ed…
_ Vous n’avez rien fait de tel. Est-ce que vous auriez vraiment réussi à tous les buter ?
_ Je serais hypocrite de dire oui ou non.
_ Vous voyez ? No problem… N’empêche, merde, j’aurais dû deviner que vous aviez tout fomenté.
_ J’avais laissé un indice lors de l’assassinat de Bob. J’espérais que toi ou Fino ne le découvririez pas.
_ Je viens de comprendre. En même temps, les suspects étaient Steve qui ne voulait pas sa mort, l’autre Lieutenant totalement dégénéré, Fino et son fusil ou les Mismatched. Y restait qu’une seule personne assez intelligente pour ne pas mettre d’indice. Dur d’être entourés de crétins, hein ? »
Je crus qu’il rit. Un silence. Un blanc. Long. Sail était sur mes épaules.
« J’ai pas envie que vous vous sacrifiez pour les erreurs d’autrui, Monsieur Portal.
_ Je n’aime pas vraiment Dreamland.
_ Y a de tout dans Dreamland, pourtant. De la haine à l’euphorie. Vous êtes passés dans le premier, je vous conseille de faire un tour dans le second pour changer.
_ C’est gentil, mais c’est trop tard. Dreamland était très intéressant. J’aurais un peu de regret. »
Un autre moment de silence entre nous. Je me retournai mais Portal m’interrompit :
« Je t’ai menti une fois, Ed. Je voulais que tu le saches. Je suis sorti plusieurs fois de ma cabane.
_ Ah bon ?
_ C’était très rare. C’était quelqu’un qui me faisait sortir. Je ne savais pas si c’était un Voyageur ou une Créature des Rêves, il avait une cape qui empêchait que je le voie. Il avait des sortes de… un peu comme nos portes en fait. C’était étrange, mais c’était le même système. Des portes qui pouvaient traverser d’autres portes. Je n’ai jamais réussi ça, moi. Il m’a tout appris des Claustrophobes avant que vous ne veniez, il m’a donné un peu de liberté. Il était très gentil.
_ Il vous a dit un nom ?
_ Il s’appelait Cobb. »
Cobb, le type en capuchon qui m’avait aidé à me réveiller malgré les sédatifs ? Je me disais bien qu’il était pas net. Si c’était Fino qui l’avait envoyé, d’où il le connaissait ? Portal continua : « Mais fais attention, Ed. Je crois qu’il a une dent contre la Claustrophobie. Il m’a fait plusieurs discours haineux sur notre Royaume. Il m’a conseillé sur ce que je devais faire ou pas une fois sortie de prison. Il est dangereux.
_ Il vous aurait manipulé ?
_ Non… Mais… Peut-être. Attention. Il avait une aura étrange, unique. Je n’ai jamais ressenti ça, il faisait peur. Comme Sail. J’espère pour toi qu’il ne t’attaquera pas.
_ Merci pour tout, Monsieur Portal. Je ne vous oublierai pas.
_ Dommage, ça ne sera pas réciproque.
_ Adieu… alors.
_ Adieu. »


J’étais devant la porte ouverte menant sur une lumière fascinante. J’étais prêt à partir avec mes bagages. Mais bon, c’était moche de laisser Portal comme ça. Je m’en voulais. Sérieusement, je n’arrivais pas à faire un pas. Déjà parce que j’étais tout sauf en état, parce que Sail n’était peut-être qu’un sac d’os, il pesait lourd, et à cause de trucs comme… la responsabilité. Ce genre de choses. J’avais foiré dans l’affaire et aucune solution n’était la bonne. C’était parfaitement injuste. Monsieur Portal ne méritait pas son sort, il ne l’avait jamais mérité. Mais je ne voyais pas d’autres solutions. Ou si, une seule. Je la considérai pendant une seconde, puis elle prit de l’ampleur, comme une graine qui pousserait à toute vitesse. Bon sang, j’étais totalement dingue. Mais c’était à ça qu’on reconnaissait les types badass, non ? Ils prenaient des décisions qu’eux seuls pouvaient prendre. Allez, c’était décidé… J’étais passé si proche de la mort que plus rien ne pouvait me faire peur.

Portal s’approcha de moi pour m’aider à avancer, vu que j’étais toujours immobile. Il devait penser qu’un petit coup de pouce pourrait achever de prendre ma décision et me permettre de ne pas trop regarder en arrière. Dès que je sentis sa main sur mon dos, je me retournai en un éclair et mon poing lui écrasa la tempe à pleine puissance contre un mur de pierres. Le pouvoir d’Ophélia marchait encore, c’était un vrai miracle. Je pris Portal sur mes épaules ainsi que Sail et les envoyai tous les deux dans la porte. Ils disparurent dans la lumière et je pris les deux battants de pierre pour les refermer. Question réglée, il n’y avait plus que moi dans l’Artefact.

__

Fino était près de la barre et aimait donner des ordres au Capitaine tandis que ce dernier manœuvrait juste en-dessous des nuages. Le pinnipède était totalement inutile mais faisait croire à tous que la baraque ne marcherait pas sans lui. Tim Silver se demanda s’il voulait vraiment de la compagnie du phoque, aussi temporaire soit-elle, comme il l’avait exigé plus tôt comme récompense à son adhésion à toute cette folie ambiante. Il se décida d’y réfléchir sereinement quand Fino lui aboya de se jeter par-dessus bord pour que lui prenne les commandes.

Ophélia faisait les cent pas devant la porte d’une cabine. Elle hésita à éclater en sanglots, se ravisa, s’assied sur un banc en bois et posa sa tête contre un Romero immobile. Elly n’était toujours pas tirée d’affaire, et elle ne savait pas ce qui était le plus inquiétant : le fait que cinq médecins étaient penchés sur son cas ou bien que Mathilda, la plus compétente de toutes, soit sortie de la salle sans rien lui dire et sans jamais revenir. Sa sœur était en grand danger et personne d’autre ne pouvait l’aider. Ophélia priait pour qu’elle se réveille le plus vite possible. Mais en plus de ça, toute cette histoire l’avait vidée de toute substance. Elle ne ressentait plus rien, plus aucune émotion. Elle avait besoin d’un sommeil tranquille mais c’était un luxe oublié des Voyageurs, surtout quand ils avaient plusieurs années comme elle. Elle se demandait si elle allait quitter Dreamland si sa sœur partait. Elle en parla à Romero mais celui-ci lui chuchota à l’oreille qu’il n’en était pas question. Mais ça ne l’arrangeait pas du tout. Romero s’était battu pour elle, mais elle n’avait pas le droit de lui dire qu’il avait brisé le serment de Paraiso. Il en était le créateur, c’était lui qui avait pris cette décision à cause d’elle, et on l’avait forcé. Elle ne savait plus quoi penser maintenant. Tout était allé trop vite et trop violemment pour que ses sentiments suivent. Elle fut cependant une des premières à voir deux hommes apparaître devant elle et tomber sur le pont.

On se pressa autour d’eux : c’était Monsieur Portal ainsi que Sail, le premier évanoui, les deux en très mauvais état. Il fallut un peu de place et quelques instants pour que Sail réussisse à se réveiller. Il expliqua tout ce qu’il connaissait de la situation en abrégé : Ed et Portal avaient éliminé la menace à l’intérieur du Coffre, et Ed était resté dedans pour le cacher quitte à sacrifier sa vie. Julianne écouta ce discours en secouant la tête. Tout était de sa faute. Elle avait réalisé qu’Alexander n’était plus là et ne serait plus. C’était pareil pour Ed maintenant. Putain, mais quelle conne… Ophélia sentit un brin de désespoir la gagner quand elle comprit l’enjeu du sacrifice. Mais elle regagna d’un coup un peu d’aplomb car Fino exultait :


« Yes ! Il a tout compris, ce gars ! J’ai jamais été aussi fier de lui. J’ai jamais été fier de lui en fait dans le passé. Mais pour une fois, il a usé de sa tête !
_ Comment ?
_ Mais réfléchissez ! Ed est perdu dans la quatrième dimension, c’est ça ? En évitant qu’un Artefact super dangereux ne vienne ponctuer Dreamland de génocides ! Vous vous rendez pas compte ?
_ De quoi ? Il a un moyen de s’échapper ?
_ Hein ? Mais nan, on s’en branle de sa survie ! Ce que je dis, c’est qu’il s’est sacrifié comme un vrai mec badass. Il a enfin servi à quelque chose ! Je vais plus être le type qui s’est fait battre par une lavette ! »


L’espoir n’en était pas un, l’excitation retomba comme un soufflé au fromage en accéléré. C’était terminé pour de nombreuses personnes. The Great Sleet était en vue. Nombre de gens faisaient le deuil de nombre de gens. Depuis quand une victoire était-elle victorieuse ?

__

Je me dirigeai à coups de portails vers le centre de contrôle où la destination vers le Palais de la Claustrophobie était toujours maintenue. C’était décidément la nuit où j’étais censé crever. Bon, fallait que je modifie un peu la destination, que je traficote comme je pouvais. La New Wave avait bientôt fini son petit discours mais il était trop tard pour eux. La sonnerie qui indiquait la menace s’arrêta toute seule quand j’appuyai sur un bouton blanc. Et viouuuuuu… J’étais tout seul dans la quatrième dimension. J’avais quelques petits trucs à faire d’abord, puis ensuite, j’allais cacher le Coffre, la Clef et la Porte dans la dimension inconnue. Puis j’allais me suicider. Ou peu s’en fallait. Mais ouais, c’était un suicide. Plus rien à battre de Dreamland, de toute façon, j’étais trop belle pour les paysages oniriques.

Je pourrais peut-être me tuer cette nuit si je le pouvais ? On allait tenter, hein ? De toute façon, je n’avais plus rien à perdre. J’activai l’Artefact. J’espérais qu’on me filerait plein de cadeaux dans la vie réelle pour me remercier de ce super sacrifice. J’avais réfléchi à de nombreuses alternatives pour me tirer de là mais je ne pouvais faire confiance à personne. Tant que l’Artefact pourrait être accessible, des fous furieux cherchaient à l’utiliser, et pas pour rétablir la paix, ou en tout cas, pas pour rétablir une paix sans sacrifier quelques centaines de personnes. Je pouvais me poser en moralisateur et en maître d’abnégatio, là. Le pire, c’était que je me rendais pas du tout compte de ma gentillesse. Je faisais juste une sorte de devoir. Le postier se sentait pas super héroïque et généreux quand il envoyait un journal plié dans la boite aux lettres des gens. Bah c’était pareil pour moi. J’étais maintenant à l’endroit où je voulais aller une dernière fois.

__

Dès que j’eus fini ce que j’avais à faire une heure plus tard, mon cœur se mit à battre la chamade, de peur. C’était bon, c’était terminé. Il n’y avait plus qu’à croiser les doigts pour que ça fonctionne. J’eus un spasme au ventre quand je décidai de me cacher une ultime fois dans la nouvelle dimension en engloutissant d’une manœuvre habile la Porte sans emporter tout Alamo. Voilà, tout était dans la quatrième dimension. Il ne me restait plus qu’à crever. Je sortis le Clef de son orifice et la cachai quelque part au hasard dans le Coffre. Y avait ces paroles de slam qui me revenaient en tête tandis que je déposai le Clef sous des débris apparemment innocent.
Je me dis que c’est long, tu me dis que c’est court. Je progressai seul dans l’allée qui menait à la porte, avec ce petit froid qui me glaçait les côtes. Je me dis que c’est pas la première fois. J’ouvrais les deux battants de la porte qui menait à la quatrième dimension et à la quatrième dimension seule. Combien il y en avait de dimensions ? Je sens qui le silence qui m’entoure, et mon pouls qui ne faiblit pas.

J’attendis plus de cinq minutes devant cette lumière qui avait pris Portal et Sail et qui me faisait maintenant face. Cinq minutes où je me ressassais tout ce que j’avais fait dans Dreamland, mes aventures, mes coups de gueule, et surtout, le bonheur que j’y avais trouvé. Même si je crevais, j’espérais que je retiendrais quelque chose de tout ça. Que je deviendrais plus fort, plus brûlant, que je serais plus dynamique. Adieu Private Jokes, adieu tous ces Royaumes. Moi, je m’arrêtais là. Définitivement. Mais avec classe. Je viens en ami, dit le silence. Ne regarde pas plus loin que ce nouveau jour qui t’appelle. Je me rendais compte que… ouais, plein de choses. Je me rendais compte que je n’aurais jamais aimé être un homme célèbre car ils l’étaient seulement quand ils étaient crevés. Mais peut-être que dans le monde réel, j’aurais du temps pour me souvenir de ce que j’avais fait, qu’on m’encenserait, qu’on me dirait ce qu’en pensait le DreamMag ou d’autres tiers. Puis après, tout ceci n’aurait été qu’un rêve. Un beau rêve. Je me dis que je ne sauterais jamais alors je fonçai. J’avais une chance sur plusieurs milliards de retomber dans le Dreamland que je connaissais. Je sautai dans la lumière blanche et j’avais plus que peur. Ma conscience s’évanouit.

Et t’invite dans son jardin chargé d’air et de lumière.
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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Jeu 2 Aoû 2012 - 2:07
EPILOGUE



Plus tôt :

Le trône de Maze était en pierre, car la pierre, ça sonnait chic. Il avait placé deux coussins dessus pour épargner ses fesses parce que le tout n’était pas très confortable. Il avait le DreamMag entre les mains et était sur la page des jeux pour mômes, ou il fallait sortir d’un labyrinthe en partant d’un point précis pour arriver dans un point B. Le Seigneur Cauchemar n’avait même pas à réfléchir sur le jeu et son crayon trouva la sortie d’un seul coup. Il était satisfait. Il fit disparaître le magazine entre ses doigts. Pour se rendre compte qu’Ed était devant lui, apparu soudainement sans même qu’il ne réussisse à capter son aura. Il avait lu de nombreux rapports et savait qu’il devait considérer le blond comme un ennemi. Il ne se leva pas de son trône mais son énergie commençait à brûler en lui pour se préparer à détruire le Voyageur s’il osait faire un geste de travers. Cependant, il savait aussi que ses hommes étaient menacés par la New Wave. Il réussit cependant à ne pas faire transparaître son inquiétude quand il dit :

« Je ne suis pas vraiment ravi de te voir, Ed. Où sont les autres ?
_ En sécurité. J’ai tout fait pour. Mais Alexander est mort.
_ Ah… »
Maze était profondément attristé et il avait du mal à ne rien laisser paraître. Alexander avait été son ami, son bras droit. Il accusa le coup trois secondes avant de reprendre :
« Tu me dis que les autres sont en sûreté.
_ Ils le sont, je vous le promets. Ils devraient bientôt revenir.
_ Et l’Artefact ? La mission est…
_ Terminée. J’ai l’Artefact.
_ Mais tu ne me le donneras pas. » Ce n’était pas un reproche, mais une constatation.
« Non.
_ Et c’est tout ? Juste non ? La mission a échoué à cause de toi, qu’est-ce qui m’empêcherait de t’écraser maintenant ?
_ L’Artefact, Seigneur. Un mouvement et je m’enfuis à l’intérieur et je pulvérise le palais avec tous ses habitants.
_ Tu es très agaçant, Ed. Pourquoi tu es venu alors, sinon m’apporter les dernières mauvaises nouvelles ? »

Ed lui expliqua. Maze hésita à le tuer derechef ou bien à éclater de rire. Il savait qu’il n’avait pas le choix mais il allait se laisser tenter par la proposition. Le blond lui raconta que dès qu’il aurait eu ce qu’il voulait, il partirait cacher l’Artefact là où personne ne le retrouverait. Il lui raconta aussi, en gros, ce qu’il s’était passé la nuit dernière. Maze finit par dire :
« Très bien, j’accepte. Je te laisse convaincre l’autre…
_ C’est déjà fait, Seigneur, il a accepté sans avoir le choix. J’ai prévenu les… autorités compétentes.
_ J’écouterais le rapport des autres Claustrophobes. Si tu dis la vérité sur ce qu’il s’est passé là-bas, je te laisserai la vie sauve. Tu les as sauvés malgré les différends, et je n’oublie pas ça. Par contre… Portal est-il toujours vivant ? »
Maze fixa Ed dans les yeux d’un regard très sérieux. Le Voyageur déglutit :
« Vous l’auriez su de toute façon, donc oui, il est toujours vivant. Il va découvrir Dreamland, enfin, je l’espère. Je voudrais que vous ne le touchiez pas. Laissez-le vivre. Il en a assez bavé comme ça.
_ Je verrais.
_ Vous ne verrez rien. C’est ça ou vous êtes mort.
_ Très bien… »
Maze ne se laissait pas intimider par les menaces mais s’il fallait ça pour calmer Ed temporairement… Que penser de lui ? Le pire ou le meilleur ? Il avait du mal à y voir un compromis. Le blond avait tout de même une dernière restriction :
« Mon frère, Clem Free… C’est un Agoraphobe. Je ne veux pas que les Claustrophobes le butent.
_ En quel honneur ?
_ C’est moi qui m’en occupe.
_ D’accord, si tu le dis. Tu protèges ton frère comme tu peux. »
Pas de réponse. Ed allait partir mais il se ravisa :
« Deux choses. J’oublie que c’est vous qui avez ordonné à Alexander de m’enfermer si je devenais trop chiant. Je vous comprends. Par contre, je considère qu’on est quittes, vous et moi. Vous m’avez amené à Dreamland, je ne l’oublie pas. Je resterai votre serviteur.
_ Quel serviteur… Les serviteurs obéissent.
_ Pas aveuglément.
_ J’oublie ton hypocrisie. Mais soit, si tu juges que je ne suis pas indépendant de ton arrivée sur Dreamland, j’accepte que tu t’en serves comme monnaie d’échange –je ne peux pas y faire grand-chose.
_ Second truc, je vous pardonne aussi parce que j’ai entendu dire de Monsieur Portal qu’il s’est fait un peu lessiver la tête par un certain Cobb.
_ Cobb ?
_ Un inconnu au bataillon dont l’apparence est camouflée derrière un Artefact de type vêtement. Il m’a aidé à me tirer des Claustrophobes comme il avait permis à Portal de garder un peu de liberté.
_ Et ?
_ Et bien, il paraît qu’il avait des pouvoirs de type portails. Vous me cachez un troisième Voyageur de ce type ?
_ Non, quand même pas. Je ne suis pas du genre à rabâcher le même coup deux fois.
_ Alors soit vous me mentez, soit ce type dispose de bonnes capacités ou d’une bonne technologie, soit… enfin… je vous pardonne pour ce Cobb. »
Maze sourit.
« Tu insinuerais quoi, Ed ? Que je me soucierais de tous mes Voyageurs sans exception ?
_ Je sais pas… A vous de voir… Au revoir. Je suis toujours sous vos ordres, ne l’oubliez pas. »


Ed disparut d’un portail, et sa présence n’était plus du Royaume. Impressionnant. Maze lui demanderait quand même quels étaient les pouvoirs de l’Artefact. Il réfléchit sur l’hypothèse incongrue de Ed. Alors comme ça, il serait Cobb. Très amusant. Aussi amusant que faux. Mais au moins, le blond à lunettes l’aimait bien pour ça, et ça baissait ainsi que les chances de trahison probables dans l’avenir. Il appela un de ses serviteurs et lui dit :

« Fais des recherches sur un certain Cobb. Je ne sais pas qui il est mais s’il a tenté d’éliminer notre Royaume, il est considéré comme un de nos ennemis. Je veux savoir d’où viennent ces portails, ce ne sont pas les nôtres. Commencez par les Agoraphobes. Retrouvez-moi la trace de ce type. »

__

Maintenant :

Les villageois de Lemon étaient retournés chez eux (ou plutôt, là où ils avaient habité auparavant) après leur retour à Great Sleet. Leur victoire avait été saluée par les réfugiés qui étaient restés à la base. Mais les morts tombés champ d’honneur étaient bien trop importants pour que des réjouissances aient lieu. Certains Maires des villages détruits décidèrent de rester à Great Sleet. DSK, lui, avait décidé que Lemon Desperadoes devait renaître une nouvelle fois car, « il suffit d’une étincelle et de la motivation pour que tout ce qui tombe revienne plus fort ». Ils avaient importé du bois des villages voisins par radios et logeaient dans des tipis fournis par des Indiens en attendant que les bâtiments fussent construits. La vie était rude, mais elle l’avait toujours été de toute façon.

Sail était reparti se coucher dans son cercueil. Il ne s’était plus jamais réveillé. Les habitants l’avaient respectueusement placé dans une des nombreuses cavernes qui jonchaient Great Sleet, et espéraient tous secrètement qu’il ne reviendrait jamais. Les morts-vivants, c’était mieux mort.

Mathilda n’allait pas au mieux. Elle restait tout le temps dans son lit et toussait comme un tracteur usé par le temps. Son petit-fils fut récupéré par la mère de son meilleur ami. Personne ne pouvait prédire sa prochaine réhabilitation dans la vie de tous les jours, ou si elle serait condamnée à rester alitée.

Clint était resté le shérif et défilait entre les tentes en peau de bête avec son fauteuil roulant. Il avait une vieille étoile de shérif sur le torse qui avait survécu à toute cette agitation. Il aidait souvent DSK à prendre quelques décisions. Ou à refuser celles qu’il jugeait un peu… inutile.


« Dom, tiou ne peut pas fabwiquer une maison close.
_ Mais non, au contraire. Regarde, je ne vais pas vivre à la Mairie. C’est un gaspillage. Alors je vais plutôt aller dédier les pierres qu’on recevra pour héberger de nombreuses filles. Les filles sont l’avenir du pays. »


Clint ne s’y connaissait pas tellement en politique mais il se demandait si une telle habitation permettait au Maire de se concentrer sur les choses importantes. Ils étaient en tout cas en train de contempler les plans de la ville. Elle ressemblerait un peu à la dernière, si ce n’était qu’ils acceptaient les recommandations de certains villageois. Une stèle en mémoire des villageois tombés pour Lemon serait érigée près de la ville. Dom maugréa sur les différents arrangements qui ne laissaient pas beaucoup de place à « l’avenir du pays ». Il feuilleta les plans et demandait à la main d’œuvre venue aider de commencer par les plus grandes habitations pour pouvoir accueillir le plus de monde possible. Une goutte d’eau tomba sur le plan. Il le plia en grimaçant et leva les yeux au ciel, vers des nuages gris et noirs. Il pleuvait sur la nouvelle Lemon Desperadoes.

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Monsieur Portal avait émis de nombreuses hypothèses, et si aucune ne pouvait être vérifiée, certaines étaient sur le point d’être validées. En particulier ses théories sur la quatrième dimension. Il y avait effectivement une chance sur plusieurs milliards qu’un caillou tombe à l’équateur de la Terre. Et il était encore plus incertain que ce caillou atterrisse au milieu de l’équateur si notre planète était en quatre dimensions. Cependant, il avait aussi dit qu’il y avait des sortes de facteur qui pourraient influer sur le résultat, aux résultats prévisibles, comme le vent. Comme la gravité aidait le caillou à rejoindre le sol, en ce qui concernait la quatrième dimension, il y avait des « chaînes mentales », à défaut d’autres mots, qui permettaient d’attirer l’âme vers sa bonne dimension.

Il ne fallait pas oublier que la quatrième dimension pouvait être celle des esprits, de pensées supérieures aux nôtres. Sans aller jusqu’aux idées lovecraftiennes, la quatrième dimension comportait des données plus spirituelles, qui n’avaient d’ailleurs de spirituelles que les limites de l’imagination humaine. Tout cela pour dire qu’Ed avait effectivement des chaînes mentales qui lui permettaient de rejoindre la troisième dimension de Dreamland en évitant de se confronter au hasard et sa mesquinerie habituelle qui s’amusait à déjouer les espoirs permis les plus évidents pour mieux confirmer les malheurs. Quelles étaient ces chaînes mentales, ces aimants à esprit, qui permettaient à Ed de croire en ces chances ? Il fallait d’abord savoir qu’il avait sauté en s’attendant à mourir. Mais jamais il ne sut les facteurs qui avaient joué. Il y avait tout d’abord son frère ; on pouvait évidemment s’attendre à ce qu’un Voyageur de même sang ait pu le guider comme un phare. Mais il n’y eut aucune raison de confirmer cette hypothèse sur le rôle de Clem Free.

En revanche, ce qui était certain, c’était qu’Ed se réveilla à la fin de la nuit, dans le corps du monstre des Claustrophobes, qui revenait doucement au Royaume de la Claustrophobie, et qui partageait exactement le même ADN que lui.

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Shan-Yu se fichait des pertes qu’il avait reçues lors de la bataille. L’inconscient collectif des Rêveurs lui permettrait de voir son armée un jour aussi forte qu’avant. Il avait donc mené les trois cent soldats qui lui restaient hors des frontières du Royaume des Cow-Boys. Ils étaient maintenant devenus de vrais méchants connus de tous, ils avaient refait surface dans l’imaginaire des gens, et ce plus terrifiants que jamais. Leur campagne avait été un grand succès. Shan-Yu revenait maintenant à Hollywood Dream Boulevard et organiserait de grandes parades pour raconter à tous les personnages ce qu’il avait fait là-bas. Lui et son armée avait quand même défait BHL, un super gentil qui résolvait tous les problèmes géopolitiques. Il s’avérait que le chef de la New Wave était un véritable méchant ? Et alors, ils étaient venus pour tout raser dans le Royaume, pas de discrimination.

Le sort de Jafar fut très intéressant à suivre. Dès qu’ils étaient tous sortis du Royaume, Shan-Yu et ses Mongols étaient rentrés par leur propre moyen, laissant Pedobear, Dora, le Juge et le Génie marcher seuls dans les différents Royaumes de la Zone 2 pour retrouver leur patrie. Ils s’arrêtèrent avant leur dernière journée de marche et dressèrent une large tente tandis que le soleil se mettait à rougir d’un possible accouchement avec la Terre. Jafar sortit de sa lampe de son propre chef et s’adressa à Frollo qui dressait un barbecue pour le dîner, avec l’aide de Dora qui avait sorti du charbon de son sac. Le génie rouge était presque agacé de le demander, gêné. Il dit quand même :


« Tu… as encore un vœu. » Frollo fronça les sourcils. Oui, c’était vrai, il avait usé deux souhaits, il lui en restait un. Il aurait bien pu demander qu’il les ramène à Hollywood Dream Boulevard mais sinon, il n’aurait pas pu sortir son idée. Il répondit à Jafar :
« It’s right. Mon dernier vœu, génie… Jafar, je veux que tu sois libre. »

Il y eut des étincelles sauvages qui secouèrent la lampe noire et le corps du génie. Au bout d’un moment de frémissement de pouvoir, les deux bracelets dorés de Jafar disparurent. L’ancien sorcier en était encore tout abasourdi de sa gentillesse. Il le remercia en bégayant. Frollo et Jafar se prirent dans les bras (le premier était tout de même un peu froid), surpris d’être aussi heureux à cause du bonheur de l’autre. Ils échangèrent quelques mots d’adieu, et Jafar hurla sa liberté dans le ciel en explosant la Lune dans le ciel. Il s’enfuit telle une comète. Dora lui demanda pourquoi il était aussi gentil et le Juge se mordit la langue. Il réussit à trouver une réponse honorable :

« So, Jafar is very méchant. Maintenant qu’il est free, il va pouvoir causer des ravages.
_ Mouais…
_ Il est free, je te dis. Si tu l’étais, tu comprendrais. Now, please to prepare the dinner. On a un last truc à faire, nous. »


Ce que Frollo ne sut pas, c’était que Jafar, trois minutes après s’être débarrassé des pouvoirs maudits de la lampe, s’était fait enfermer par surprise dans un endroit très étroit et très sombre après un éclair bleu. Ecrasé de toutes parts, il tenta de se libérer mais il sentit qu’on prit l’objet dans lequel il était enfermé et qu’on l’attacha à la ceinture de quelqu’un. Il entendit juste une phrase avant de tomber dans une terrible dépression.

« Bordel, j’ai fait une super capture ! Heureusement que j’avais une Master Ball. »

Il se vengerait.

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« MESDAMES ET MESSIEURS !!! Voici un moment d’anthologie ! Même plus que d’anthologie ! Qu’en dîtes-vous, Patrick ?
_ Effectivement, c’est inconcevable, Thierry. Voilà que les nombreuses batailles entre les Agoraphobes et les Claustrophobes se sont brutalement arrêtées.
_ Pour en arriver à un résultat incroyable ! Les deux Seigneurs Cauchemars ont décidé de régler ça eux-mêmes, il semblerait !
_ Effectivement, c’est inconcevable. Un immense duel est organisé, mais à ce que j’ai compris, ça ne se réglera pas dans un combat, mais… par le jeu célèbre de la baffe irlandaise.
_ Une idée totalement atypique, mais nous ne sommes pas dans Dreamland pour rien ! Le gagnant pourra ainsi récupérer des territoires à l’autre !
_ Effectivement, c’est inconcevable. Nous avons demandé pourquoi à Héliée et Maze, mais ils ont préféré ne pas répondre à nos questions.
_ C’est comme si on les avait obligés à s’embrasser !
_ Effectivement, c’est inconcevable. Plusieurs centaines de personnes sont réunies à l’occasion et nous allons vous retranscrire le match en direct. Beaucoup de personnes parient sur la puissance de Maze, mais certaines ont confiance au mental d’Héliée qui lui permettra de supporter l’alcool comme personne.
_ Je ne sais pas ce que ça va donner mais ça sera épique ! On s’attend à du très lourd et des barrières de protection ont été placées aux alentours pour éviter que les Seigneurs ne s’envoient sur les spectateurs à coups de baffes. Imaginez un peu les morts sinon !
_ Effectivement, c’est inconcevable. »


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Le bateau pirate quittait lui aussi les terres du Royaume des Cowboys pour affronter des territoires inconnus. Tout l’équipage de pirates (enfin, ceux qui avaient survécu malheureusement mais ils étaient encore une bonne vingtaine) était en train de s’agiter tandis que des remous secouaient tout le bâtiment. Ils avaient gardé le bateau-dirigeable d’Orlando Bloom mais avaient enlevé les ballons qui s’étaient envolés au loin pour installer des voiles ; le ballon était bien trop fragile, puis quand on était pirate, on vivait dans une frégate, pas dans un dirigeable. Ils avaient aussi mis des roues afin de continuer à progresser dans les landes. Ils avaient un superbe bateau, ils avaient un pays qui leur tendait les bras et les couvraient de liberté. Que demander de plus ? Tous les pirates étaient impatients de vivre de nouveaux abordages. Le Capitaine sortit de sa cabine, défia l’horizon de sa longue-vue et hurla de bonheur devant tant de contrées. L’équipage lui rendit son cri.

« Mes chers amis ! Nous allons tant voyager que nous retomberons sur d’autres océans !
_ OUUUAAAAAAAIIIIIS !!!
_ Ouaiiiiieuh !
_ Anéfé !
_ L’épée, le vent, l’or ! Que de promesses ! Que je sois pendu comme le malfrat que je suis si nous n’avons rien de cela ! Compagnons ! Voguons vers l’aventure !
_ OUUUUUAAAAAAAIIIIIIIISSSSSS !!!!!
_ Ouaaiiiiiieuh !
_ Anéfé ! »


Le pirate n’avait pas eu Fino, mais il était content car il avait eu les Mismatched, et si on fermait les yeux, on pouvait les prendre pour les perroquets qui vous agaçaient l’oreille une fois que vous aviez eu le malheur de les adopter. Three était quelqu’un qui obéissait à tous ses ordres sans se soucier de leur intelligence, et Six approuvait tout ce qu’il disait. Tim n’en voulait pas plus pour flatter son égo. C’était ainsi que les pirates et les Mismatched conclurent l’épisode au Royaume des Cowboys.

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Mon train partait très tôt directement pour la gare de Perpignan (une ligne récente, d’ailleurs). Je n’avais pas eu le temps de voir Elly pour savoir comment elle allait. J’étais directement parti avec mes bagages sous la main, traversant les rues de Roses encore calmes et apaisées par l’aube. J’avais fermé la maison à clef et laissé cette dernière dans un pot qui se trouvait caché derrière le cabanon en bois où résidaient tous les vélos. Il y avait très peu de monde dans la gare, mais la chaleur était déjà présente malgré l’heure. Il était sept heures et demie de la matinée, et je quittais l’Espagne pour la France, de nouveau, après cet épisode étrange de ma vie. J’eus plusieurs serrements de cœur quand je pensais que je ne verrais plus Ophélia. La voir dans le monde réel était d’un exotisme que je ne voulais pas laisser. Même si elle était avec Romero, je ne pouvais pas l’oublier aussi facilement en quelques nuits. Le fait même qu’elle avait été la Mort Silencieuse et que ce statut lui pesait encore maintenant me donnait envie de la protéger plus que jamais. Je voulais l’enlacer dans mes bras et lui promettre que plus rien ne lui arriverait. La différence avec Romero, c’était qu’il avait réussi à lui dire ça, et il avait tenu sa promesse jusqu’à maintenant. Même si je lui en voulais terriblement pour de nombreuses choses dont j’avais inventé la très grande majorité, je lui devais quand même un énorme respect pour ce qu’il avait réussi à accomplir : tirer une Voyageuse Killer et la transformer en adepte de la paix tout en la protégeant contre ses mauvais penchants. Dire que moi, j’étais obligé de sacrifier ma vie pour arriver à un résultat quelconque, et qu’il perdrait de sa superbe quand on remarquerait que j’avais quand même réussi à m’en tirer.

Je montai dans le wagon et me posai à mon siège. Je n’avais que pour unique bagage mon baluchon qui m’avait accompagné partout plus un sac que j’avais acheté en Espagne pour me trimballer avec les affaires que j’avais dégotté là-bas. Mon bagage originel contenait à peine mes propres affaires, y m’en fallait bien un deuxième. Je me calai contre mon siège. J’avais laissé des fleurs dans le salon que le couple découvrirait quand il rentrerait dans quelques heures. Il y avait avec un petit mot de remerciement en espagnol. J’espérais qu’Ophélia les prendrait pour elle. Le train démarra dans un lent crissement. On n’était pas plus d’une dizaine dans le wagon, et j’étais content de constater qu’il n’y avait aucun enfant. Peut-être un vieux qui mâchonnait son crayon un peu trop bruyamment mais j’en avais vu des bien pires.

Donc, si j’en revenais à ma survie, je ne parvenais pas du tout à l’expliquer, et doutai même de mon intégrité finale lors de ma prochaine virée onirique. En tout cas, il fallait absolument que je me repose de cette nuit. Le nombre de choses ahurissantes qui s’y était passée me laissait tellement perplexe qu’il suffisait que j’y réfléchisse pour me lessiver encore plus. Il faudrait que j’accepte ce que j’avais fait petit à petit pour oublier cette nuit terrifiante. Oui, terrifiante. Je ne me rendais compte de maintenant le nombre de fois où j’avais failli y laisser la vie. Putain, Dreamland m’avait horriblement lassé. Cette nuit, je tenterais la nuit blanche. Je ne voulais pas y retourner de suite. Ce que j’espérais secrètement maintenant, c’était que mon portable vibre et que mon téléphone affiche le nom d’Ophélia. Je ne voulais rien d’autre. Je ne voulais que ça.

Mon plan d’obliger les deux Royaumes était bon, en les obligeant à arrêter la guerre et se mouiller un peu sous peine de recevoir un Artefact en pleine face. Le seul problème : je n’étais plus dans l’Artefact. L’idéal aurait été de rester à l’intérieur et d’attendre que les deux finissent la baffe irlandaise que je leur avais imposé pour le cacher mais j’avais peur. Peur de rester dans l’Artefact et qu’à la moins sortie dans le monde réel, je fus assassiné par un des Voyageurs de Maze ou bien d’Héliée qui récupérerait pour eux le Coffre et son potentiel de destruction immense. Puis, je ne faisais pas confiance à Portal : peut-être que si, les Voyageurs pouvaient arriver dans l’Artefact en pensant à la bonne personne. Et si ça se produisait, c’était un massacre : il suffirait de quelques minutes pour que des centaines de personnes meurent. Alors j’avais décidé de jouer la sécurité (tout était relatif) en décidant de leur faire croire qu’il était toujours en ma possession et que j’attendais qu’ils terminent pour vivre ma vie en le laissant caché derrière moi. Peut-être que s’ils vivaient un peu sous la paix après cette période de guerre, ils décideraient d’y prendre goût et d’oublier ces idées farfelues de se démonter la gueule l’un l’autre. Je savais que Maze aimait ces Voyageurs et que la guerre lui coûtait. Peut-être qu’il me serait reconnaissant de les avoir épargnés. Le commando avait bien été envoyé pour arrêter cette foutue guerre, non ? En tout cas, il ne fallait pas que je m’endorme, car on risquerait de découvrir que je n’avais pas l’Artefact sur moi (ou plutôt, que je n’étais pas dans l’Artefact ; personne ne savait en quoi il consistait mais il suffisait d’apparaître au beau milieu d’une forteresse impénétrable devant un Seigneur Cauchemar sans difficulté pour qu’il réfléchisse sérieusement aux conséquences d’un refus).

Le trajet ne dura pas plus d’une heure. J’avais prévenu Julianne de mon arrivée ; je ne restais que pour cinquante minutes avant de repartir sur Montpellier. Je la vis dans la gare, des lunettes de soleil et une natte pour ses dreadlocks. Elle me vit, elle ne sut pas comment réagir. Moi non plus, je ne savais pas. Je devais la serrer dans mes bras, la saluer froidement, une poignée de mains ? Mais elle ne mit pas longtemps pour choisir la première solution. J’aurais préféré la troisième personnellement, je lui en voulais encore. Elle me remercia pas mal de fois. Mais moi, je n’avais pas envie de lui dire que ça n’était rien. Mais comme Romero avait su faire preuve d’abnégation face à celle qui avait détruit son village, je tentais de leur pardonner les ordres. Leur position était plus que défendable. Mais elle les avait poussés à commettre des choses atroces et ils ne s’en étaient rendus compte que quand je m’étais enfui. Evan arriva derrière elle, et il était d’avance souriant. On discuta tous les trois et on arriva très vite aux pardons. Je ne savais que faire, cette histoire datait de plusieurs années et je n’étais pas rancunier. Surtout qu’ils s’étaient combattus comme des bêtes pour éviter que les gens ne meurent. Comment vouliez-vous en vouloir à des gens biens ? C’était difficile, mais une envie sauvage me poussait à en profiter pour les faire culpabiliser. Je tentai de changer de discussion :


« Et Alexander ? » Il devait être la raison numéro une pour laquelle je pardonnais aux Claustrophobes. Alexander était quelqu’un de peu loquace, plutôt lointain comparé à Julianne et Evan. Il avait respecté Maze à un niveau incroyable, il était quelqu’un de dur. Mais il s’était sacrifié dans une once d’hésitation quand il l’avait fallu pour sauver des centaines de personnes. Julianne avait récupéré ses épées sur le champ de bataille avant de partir, et comptait les remettre au Seigneur à la première occasion. Maintenant, je voulais savoir comment il allait. Julianne répondit qu’il allait bien. Evidemment.
« Il se souvient de Dreamland, de ce qu’il y a fait. Mais j’ai peur que demain… ces souvenirs soient plus flous. Jusqu’à se dire que tout ceci n’était qu’un rêve qu’il oubliera. » Evan constata que Julianne était triste. Il changea de sujet :
« Tu vas faire quoi, Ed ? Tu es toujours avec le Royaume ?
_ Ouais. Je veux pas jouer au héros super gentil mais j’ai pas d’autres choix. Je dois tout à Maze. »
Evan était très content de cette réponse car il ne souhaitait pas être mon ennemi comme je ne souhaitais pas être le sien. Ils allaient laisser Alexander dans trois jours. Julianne repartirait chez elle en voiture, Evan et Robin s’en iraient en train. Pour cette dernière cependant, elle rentrerait le lendemain.

A la fin des cinquante minutes, quand mon train était sur le point de partir, je compostai mon billet. Julianne me rendit les affaires que j’avais laissé chez eux dans son sac rouge avec des palmiers. Elle s’excusa une nouvelle fois, Evan fit de même. Je leur répondis d’un signe de la main. Je grimpai. Le train était plus gros. Le voyage durerait moins de deux heures. C’était dommage, j’aurais bien voulu rester assis à ne pouvoir rien faire toute la journée. J’avais peur de rejoindre mon studio et de revoir Cartel. Elle était le signe d’une vie banale. Le retour à la réalité allait être difficile. Mon train partit. J’avais mal au ventre.

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Le Juge Claude Frollo était arrivé dans un immense jardin, et se tenait devant un immense manoir. Il faisait très beau, ce qui dérangeait le méchant. Pedobear et Dora étaient derrière lui, à quelques mètres, et l’encourageaient à avancer. Il prit sur lui, déglutit le ventre serré comme jamais, et alla devant la porte principale de la demeure. Il frappa trois fois contre le bois et entendait ses deux compères se cacher derrière un buisson. Il était tout seul face au plus grand danger de sa vie. Il faillit décamper mais la porte s’ouvrit dans un grincement ignoble avant qu’il n’ait pu tourner les talons. En face de Frollo se tenait Lady Tremaine et son visage sévère qui donnerait la chair de poule à tout être vivant la croisant. Pour se protéger, Frollo sortit un immense bouquet de fleurs et cacha son visage derrière. Il balbutia et il fut coupé par la voix glacée de la dame :


« Qui êtes-vous ?
_ Je suis… très honoré de vous voir. Je m’appelle Claude Frollo.
_ Ah. Oui, je vous reconnais.
_ Oui, j’ai… brûlé des gens. Et plein d’autres trucs.
_ Et pourquoi ce tapage ?
_ Et bien… Comme vous êtes considérées comme une très grande méchante, je me suis dit que nous pourrions faire… plus ample… connaissance. »
Un immense silence. Puis Tremaine dit :
« D’accord. Suivez-moi dans le petit salon. Cendrillon ! Du thé pour notre invité ! »

A partir de ce moment-là, la vie de Frollo changea brutalement. Il devint très proche avec Lady Tremaine et lui disant qu’il n’avait plus d’endroit où aller, un pieux mensonge, elle l’hébergea chez lui. Elle prit aussi sous son aile à la demande du Juge la petite Dora ainsi que Pedobear. La première servit de larbin et aida Cendrillon dans toutes ses tâches. Quant au second, il était considéré comme un animal de compagnie qui pouvait, de temps en temps, sortir dehors s’amuser avec les petites filles. Au moins, ils servaient à éloigner les passants quand Lady Tremaine et Frollo voulaient profiter du bon air, seuls dans un parc public.

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Je faisais la sieste, j’étais anémique tandis que la chaleur continuait de me boxer alors que les dix secondes réglementaires étaient passées. Un journal posé contre ma tête me permettait de ne pas me brûler les yeux face au soleil. J’avais prévenu Cartel de mon arrivée par SMS, j’espérais qu’elle avait eu le message. Je contemplai mon petit portable pourri dans ma main, dont le forfait avait dégusté à cause de mon séjour en Espagne. J’avais l’impression que je pourrais faire plein de trucs avec, mais aucune idée ne me venait en tête. J’attendais qu’il vibre, c’était tout.

Le wagon était déjà plus bondé et j’avais mon lot de marmailles qui se déchaînaient sans aucune raison apparente ; la gamine derrière moi regardait La Petite Sirène 2 en remettant au début toutes les cinq minutes parce que le début, c’était son moment préféré. Mais comment faisait le père à côté d’elle ? J’avais de l’admiration pour ce type. La chaleur excitait tous les mômes au lieu de les reposer. Putain, mais c’était pas possible. Le bruit était insupportable. Je levai mon journal pour voir un enfant courir avec un oreiller sur sa tête en plein milieu du couloir. Je reposai le journal en soupirant. J’avais les bras croisés, une jambe sur l’autre. J’imaginais que le résultat final était aussi imprévisible que ridicule. Je ne parvenais plus à penser, c’était dommage.

On eut dix minutes d’arrêt dans une gare. Je ne comprenais pas pourquoi, peut-être une avarice de moteur. Elle n’était pas forcément grande, la ville, et j’avais oublié son nom dès que je l’eus lu sur le panneau. Je laissai mon sac dans le compartiment dédié aux gros bagages et sortis avec mon baluchon. J’avisai un distributeur et pris un Coca-Cola. J’avais le front trempé de sueur et je me dépêchai de vider la moitié de la bouteille en plusieurs goulées. Je la mis dans mon sac et me demandai si j’allais rejoindre le train maintenant ou pas. Puis il y eut une voix derrière moi qui se leva, toute discrète pour que je fus le seul à entendre :


« Tu vas aux chiottes. Tu t’enfermes dans la troisième cabine. Tu attends dix minutes.
_ Mon train va repartir, je peux pas. »


Face à des ordres pareils, je me disais que mon excuse n’était pas vraiment réaliste. L’inconnu me poussa du doigt et je partis vers les toilettes en suivant les panneaux. Le danger m’engourdit les jambes et je dû forcer à les faire avancer alors que l’autre me suivait de près sans que je ne puisse le voir. J’imaginai que je ne pouvais pas courir sous peine de me faire… abattre ? Assommer ? Ouais, qu’est-ce qui m’empêchait de dégager maintenant ? Mais l’inconnu avait été très bref et sa voix n’attendait pas de refus. J’acceptai alors. Au pire, j’aviserai sur place. C’était la première fois que je me sentis autant en danger dans le monde réel, et je ne savais plus du tout comment réagir. La frousse que j’eus quand je rentrai dans la cabine. Il allait quoi, me violer ? Je fermai le loquet. L’autre ne m’avait pas suivi jusque-là, mais il pourrait facilement grimper par au-dessus la porte ou passer par dessous. Pire, il n’y avait personne d’autre que nous dans les WC. Heureusement, la peur que j’avais au fond du ventre éclata deux minutes plus tard, quand j’entendis des bruits de lutte de dix secondes se terminer sur un coup sombre, puis une voix connue s’élever dans les toilettes et frapper à la porte de mon cabinet.

« Ed ? Y a plus de danger, tu peux sortir. »

Je sortis. La scène que je découvris me laissa pantois. Il y avait un homme assommé par un autre homme costaud, et près de ma cabine, DSK en veste beige et chapeau large me regardait. Il me dit que j’avais été pris en chasse par la New Wave, ou plutôt, ce qu’il en restait. Et qu’il était venu à la rescousse avec quelques hommes de confiance. C‘était qui, Dom, un mafieux ? Il me dirait les détails quand on serait dans mon train. Je marchai d’un pas rapide tandis que je regagnai mon wagon qui s’apprêtait à partir.

Je me rassieds dans mon siège et Dom s’installa discrètement sur celui voisin, voulant à tout prix éviter que les gens ne le regardent. Tu m’étonnais, il n’avait pas une réputation de saint. Dire que je voyais DSK dans le monde réel, c’était un truc de dingue ! Sur Dreamland, tout pouvait arriver. Mais là… Ouah… C’était comme si je découvrais que Simon Pegg était mon voisin. Je ne me moquais pas de lui, empreint d’un respect plus grand que je ne lui avais montré sur Dreamland, comme si je rencontrais une nouvelle personne. Je le laissai parler :


« La New Wave dans le monde réel comporte quelques hommes mais je suis en train de démanteler le réseau avec quelques amis. Les têtes pensantes sont mortes cette nuit sur Dreamland, elles vont peu à peu redevenir inoffensives. Mais pour le moment, faut éviter les contrecoups. Tu seras surveillé vingt-quatre sur vingt-quatre pendant la semaine. Il ne t’arrivera rien, je te le promets. C’est déjà fou de penser qu’ils ont cherché à t’éliminer de façon aussi directe.
_ M’éliminer ? »
, glapis-je en serrant les dents.
« Je te le dis, je suis là. La New Wave n’existera plus dans quelques jours. Tiens le coup, tu es hors de danger.
_ C’est vrai ? Vous me le promettez ?
_ Je te le promets. Je descends à l’arrêt suivant. Ton prochain voisin sera un ami. S’il n’est pas chauve et n’a pas de lunettes, dis à la personne de partir car tu attends un pote, d’accord ? »


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« Bonjour, je suis le Nostalgia Critic ! Je m’en rappelle pour que vous n’ayez pas à le faire ! Aujourd’hui, j’ai regardé quelques anciennes vidéos et je me suis dit qu’elles n’étaient pas toutes pertinentes. Par exemple, si je refaisais le Top 11 des plus grands méchants de Disney, je… »

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J’étais de nouveau dans les rues de Montpellier et je redécouvrais ses odeurs familières. Le tramway, les boutiques, les cafés, des visages connus… Tout me revenait en mémoire comme si j’étais parti depuis des mois. Sortant de la garde bondée, je traversai les rues en bénissant le Seigneur de revenir dans ma ville chérie. Je caressai la ville de mes pieds, je tournai à des angles connus. Merde, c’était bon… Je retrouvai mon immeuble qui faisait un peu moins chic que la maison de famille d’Ophélia. Ophélia… D’ailleurs, je n’avais toujours pas de nouvelles d’elle. J’attendais qu’elle appelle, quand même, mais je n’avais le droit à rien. Je constatai qu’il était presque midi. Dire qu’il y avait quelques heures, j’étais en Espagne… Je me faisais la même réflexion à chaque voyage. Au début de la journée, j’avais été autre part.

Je grimpai dans les escaliers avec l’espoir de voir Cartel au bout. La cage d’ascenseur sentait toujours aussi mauvais, c’était génial ! Mes sacs commençaient à faire lourd mais je surmontais la douleur, l’absence de l’ascenseur une nouvelle fois pas réparé m’empêchant de me reposer. J’arrivai au sixième étage. L’appartement était fermé à clef ; elle était peut-être de service au bar ce midi. Faudrait que je passe la voir alors. Mais d’abord, je devais déposer mes affaires. Je sortis la clef de mon appartement (petit parallèle avec la Clef de l’Artefact ; j’étais prêt à entrer dans ma dimension) et la tournai dans la serrure. J’ouvris la porte. Deux choses me sautèrent aux yeux. J’avais peut-être rangé mon studio avant mais Cartel l’avait… aseptisé. Il était tellement propre que je ne le reconnaissais pas et que je crus que je m’étais trompé de numéro. Seconde chose : il y avait maintenant une vraie télé dans mon studio et un type dont je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam jouait dessus par l’intermédiaire d’un ordi en bouffant des chips. Il se tourna vers moi, surpris :


« Mais… mais t’es qui, toi ?
_ Nan ! Toi, t’es qui ? »


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Ils rentrèrent alors que la soirée était bien engagée. La porte laissa passer deux silhouettes dans le large hall. La lumière s’ouvrit dans la pièce puis dans le salon. Ophélia était usée. Elle trouva en tout cas posée sur la table un bouquet de fleurs de remerciement en espagnol très moyen. Elle supposait que c’était Ed. Ça lui arracha un sourire et expliqua à Romero qui enlevait ses chaussures de ville et venait d’arriver dans la pièce. Il l’enlaça par derrière.

« Tu penses que tu devrais le rappeler ?
_ Non… Je dois être la dernière personne qu’il doit avoir envie d’entendre. »


Ils n’avaient pas encore mangé mais aucun des deux n’avait faim. Il fallut attendre vingt-trois heures avant que Romero ne se mette aux fourneaux pour cuire quelques steaks tandis qu’Ophélia préparait une salade de saison rapide. Ils ne se parlèrent pas car ils avaient trop de choses à se dire. Romero avait brisé un serment qu’il avait ancré dans sa peau et dans celle d’Ophélia si profondément que maintenant qu’il l’avait brisé en tuant un Lieutenant, il n’arrivait pas à se voir dans un miroir sans jeter ces dernières années aux oubliettes. Il avait l’impression d’avoir trahi Ophélia, alors qu’elle faisait tout pour garder son calme et prenait tout sur elle quitte à se faire tuer par les ennemis de la Mort Silencieuse. Quant à la fille, tandis qu’elle rangeait les oignons dans le saladier, elle se disait que ces années l’avaient rattrapée et que le poids de ces dernières n’avait eu aucune prise sur ses anciens meurtres. Dire que maintenant, frapper quelqu’un pourrait la faire vomir grâce aux leçons de Romero… Mais il semblerait que quoi qu’elle fasse, son attitude passait pour de l’hypocrisie. Et elle ne pouvait rien y faire. Elle avait pensé à se suicider pour terminer sa vie de Voyageuse, comme pardon, mais Romero lui avait dit que les gens n’étaient pas des bêtes cruelles qui voulaient excuser ses meurtres par le sang. Elle se disait que peut-être que ce n’était pas eux qu’elle désirait apaiser… Dire qu’elle ne pouvait plus se permettre de dormir pour remettre ses idées en place.

Il était presque minuit quand les deux mangeaient dehors, éclairés seulement par la lumière de la véranda. Ils parlaient peu. Trop épuisés. Ils avaient presque peur l’un de l’autre. Tout ce qu’ils avaient fait ces dernières années avait été détruit en une nuit. Ils étaient tous les deux las et transis d’une sorte de honte intime l’un envers l’autre. Les derniers jours les avaient épuisés comme jamais et avaient balayé leur conviction. Romero parla :


« Je vais aider à la reconstruction de Lemon. Et j’y resterais peut-être comme Conseiller.
_ C’est bien. »
, répondit-elle doucement. Elle, que devait-elle faire maintenant ? « Je pourrais peut-être aider aussi…
_ Je pense qu’Audréa a besoin de toi. Tu dois l’aider.
_ Mais je ne sers à rien… »
lâcha-t-elle d’une petit voix.

Elle n’en pouvait plus, elle allait se mettre à pleurer. Elle s’excusa et monta dans sa chambre à pas rapides. Elle ne voulait pas qu’on la voit pleurer. Mais évidemment, en éclatant en sanglot discret, Romero ouvrit la porte sans hésitation et la consola en la serrant fort dans ses bras, en lui disant tout ce qu’elle avait accompli seule, en la complimentant sur son mental d’acier, sa gentillesse. Il en chantait presque une berceuse. Il comprenait qu’elle était tiraillée par son envie de ne pas utiliser son pouvoir et l’aide qu’elle voulait apporter aux gens. Elle était arrivée à un point où la limite entre les deux se déchirait petit à petit. Et elle restait au milieu et tombait dans le vide.

Romero descendit débarrasser la table, comprenant qu’elle n’aurait plus faim et qu’il ne mangerait pas seul non plus. Après avoir jeté le tout dans la poubelle, il revint vers Ophélia qui séchait ses larmes dans la salle de bains avec du mouchoir. Ils repartirent tous les deux dans la chambre. Ils se mirent sous les couettes après s’être déshabillés, puis ils se lovèrent l’un contre l’autre. Il faisait froid dehors et dans la pièce. Ophélia enroula ses pieds autour de ceux de Romero et nichait sa tête entre ses omoplates. Romero parla un peu dans la nuit :


« Tu sais, tu n’as pas à te tracasser. Tu as travaillé au mieux et au final, la situation s’est bien terminée. Ce n’est pas comme si le plan de la New Wave avait marché.
_ Oui.
_ Ophélia… »
Romero se tourna vers elle et leurs visages se touchaient presque. « Tout s’est bien terminé. Tu es saine et sauve, et le Royaume aussi. On ne peut pas faire disparaître le malheur aussi facilement. Mais on peut être présent et soutenir les gens. Juste être là quand on a besoin de nous. C’est ça être un héros.
_ Ed… il est arrivé, il a dit qu’il allait sauver tout le monde. D’abord, c’était Fino qui le manipulait mais au final, il l’a fait de son propre chef. Et il a réussi. Je trouve ça fantastique. Je ne voudrais pas me battre mais je suis contente qu’il y ait des Voyageurs qui mettent leur vie en jeu pour les autres. »
Romero aurait pu répondre à cet argument : que l’intervention d’Ed avait tué beaucoup de monde, que si on avait laissé le plan de la NW se dérouler seul, peut-être qu’il n’y aurait pas eu d’autres morts car ils ne se seraient jamais attaqués aux survivants ; Ed avait juste empêché les cultivateurs de récolter les racines de la destruction, mais pas ces dernières de pousser. Il aurait aussi pu minimiser le travail du blond face à celui de Fino voire celui de DSK. Mais bon, il aimait beaucoup Ed. Il avait mis du temps, c’était vrai, mais maintenant, il ne pouvait pas dire qu’il le détestait. Il avait fait beaucoup et avait chargé tout seul quand des gens avaient été faits capturer. Il les avait écoutés, avait tenté de gérer la situation seul, et ce furent finalement les réfugiés qui étaient venus l’aider de leur propre chef pour la dernière bataille. Il ne chercha pas à critiquer ce que disait Ophélia. Devait-il lui dire qu’il avait tué un Voyageur ? Aurait-il pu faire mieux ? Aurait-il pu faire pire ? Il faillit se couper la langue sous le coup de la réflexion.

__

On était tous les deux allongés sur le divan et je le regardais jouer à WOW. Nos pieds étaient posés sur la table basse. Je commentais ce qu’il faisait entre deux bouchées de chips et il tentait tant bien que mal de m’expliquer sa venue. A ce que j’avais compris, c’était Jacob qui l’avait mis là.


« Mais pourquoi Jacob ? D’où il se permet de foutre des gens chez moi ? Il te fait payer un loyer ou quoi ?
_ Je sais pas. Il avait besoin de place pour sa petite amie.
_ Tout ça me dit pas où est Cartel.
_ Elle est partie avec Jacob, je crois.
_ Mais pourquoi ? Elle tient la chandelle ?
_ Je sais pas ce qu’il fout. Y a un autre paquet de chips, tu le ramènes ? »


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Alexander rêvait d’une longue prairie qui s’étendait de toutes parts. Il ne savait plus ce qu’il avait fait, il était inconscient. Il rêvait, tout simplement, une sensation inconnue depuis de nombreuses années. Il se mettait à marcher car marcher lui faisait du bien. Une plaine comme ça, c’était beau. L’herbe était turquoise et le ciel était rose bonbon. Il vit soudain un immense bonhomme s’avancer avec lenteur vers lui.

Maze avait les bras croisés derrière le dos et regardait avec une énorme tristesse Alexander qui était redevenu un Rêveur. Il était sorti hors de son Royaume sans sa garde personnelle malgré les brimades d’un de ses généraux. Si quelqu’un était assez bête pour tenter de l’assassiner, il aurait eu une drôle de surprise. Il était encore blessé de la nuit dernière qui s’était terminé par une sorte… d’égalité. Une baffe irlandaise. C’était avec Ed qu’il avait envie de jouer à la baffe irlandaise. Le Seigneur de la Claustrophobie se baladait dans la Zone 1 et avait trouvé son ancien bras droit qui ne le reconnaissait plus Maze essuya ses lunettes de soleil avant de les remettre et de contempler à nouveau Alexander, le visage toujours aussi sérieux, mais qui s’était un peu décrispé, l’aurait parié le Seigneur. Il l’appela.


« Alexander.
_ Vous me connaissez ?
_ Oui. Tu me reconnais ?
_ Peut-être. Je crois. »


Maze avait préparé tout un discours solennel, totalement inutile. Il faisait son deuil comme il le pouvait. Il était très attaché à chacun de ses Voyageurs et la mort de l’un d’entre eux le perturbait profondément. Mais Alexander était spécial. Ils avaient été amis. Et son ami venait de mourir. Qu’importe qu’il vive dans le monde réel, pour Maze, il était mort. Il aurait aimé lui dire cela même si son interlocuteur n’aurait strictement rien compris. Il aurait aimé lui rappeler tous les souvenirs qu’ils avaient en commun, les missions qu’il avait réussies avec succès, les discussions qu’ils avaient eu, la stèle qu’il allait dresser à son honneur et lui rappeler qu’il avait été un combattant hors-pair et que sa mort affligeait tous les esprits. Il voulait lui dire qu’il l’avait toujours respecté malgré son propre rang, et il voulait s’excuser pour toutes les horreurs qu’il lui avait demandé de faire. Il avait accepté de se salir les mains pour son Seigneur. Maze avait beaucoup de choses à dire et plus il réfléchissait, plus des paragraphes tantôt élogieux, tantôt mélancoliques, s’ajoutaient à sa tirade. Mais il n’eut le courage d’en dire aucune. Maze lui fit un petit signe de la tête et s’en alla, le visage inexpressif au possible. Il sortit juste un « Pauvre con. » avant que sa silhouette ne disparaisse comme par magie.
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Le lendemain, à dix heures du matin, après une nuit blanche comme je me l’étais promis, alors que j’étais trop crevé pour faire ne serait-ce que me lever, j’eus la force de décrocher mon téléphone portable et d’appeler Elly. Comme un con, j’avais oublié de l’appeler pour savoir si elle s’en était bien tirée dans toute cette affaire. Elle décrocha au bout de la cinquième sonnerie. J’avais eu de la chance vu qu’elle était un peu « oiseau de nuit en période de printemps » si j’avais bien compris.


« Elly ?
_ Ed ? Ça va ?
_ Ça va, et toi ?
_ Ça va. Ton retour s’est bien passé ?
_ Ouais, c’était super. Je t’appelais pour savoir si… tu allais bien.
_ Ouais. Tu viens de me poser la question.
_ Ouais… effectivement. Mais je disais… sur Dreamland.
_ Ah. Mais euh… C’est quoi ?
_ Dreamland, ça te dit un truc ?
_ Désolé, je vois vraiment pas. C’est une boîte ? »
Je tentais le tout pour le tout, désespéré :
« Arrête. Tu m’as déjà fait le coup, ça marchera pas deux fois.
_ Mais je comprends rien à ce que tu dis. Tu vas bien ?
_ Cherche pas, je me ferais pas avoir.
_ Je crois que j’ai loupé un truc… »
Terminé. Mon ventre implosa d’une tristesse sans bornes.
« Ah, c’est ma faute. Excuse-moi, tu dois plus t’en souvenir, oui. C’était à la grosse soirée mas t’étais torchée, donc…
_ Ah, okay.
_ Scuse, hein ?
_ Pas grave.
_ Bah… bonne journée alors, hein ?
_ Ouais, toi aussi.
_ Buneas Tardes.
_ Buenas… Et c’est Buenos Dias.
_ Buenos Dias.
_ Bonne journée. »



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Le Royaume des Chats était à son effervescence. A cause des soldes et des portefeuilles qui se remplissaient en été, il y avait toujours plus de Rêveurs qui venaient dans le Royaume achetés des affaires. Et puis, l’heure de pointe dans une saison de pointe dans la place principale, on se marchait sur les pieds constamment. Les marchands hurlaient pour se faire entendre des clients et surtout, des Voyageurs qui avaient de l’EV. Il faisait une température inacceptable, surtout pour les félins qui cherchaient l’ombre avant tout (de l’eau ? Baaah !). Un marchand à roulotte avec des glaces s’était arrêté et donnait de la voix. De nombreux enfants se pressaient à son stand pour s’acheter des glaces. Après une file de gamins, deux Voyageurs à l’air passablement ailleurs le regardaient et commentaient publiquement son physique. Il ne savait pas s’ils se moquaient de lui ou pas, mais il n’avait pas envie de perdre de l’EV. Il tentait de mettre fin aux bavardages de deux gars bizarres :

« Vous avez fait votre choix comme parfum ?
_ Il y a quoi exactement ?
_ J’ai… Chocolat, vanille, fraise, framboise, menthe, citron, coco.
_ C’est tout ?
_ Bah, sinon, j’ai terre, boule de poil, souris, pâtés de volatiles, herbes à chats.
_ Très intéressant. Nous allons prendre une de chaque que vous venez de citer à l’instant.
_ Ils sont généralement pris par les chats…
_ Justement. Les autres, je les ai déjà goûtées. Testons les saveurs uniques oniriques. Sinon, à quoi ça sert d’être sur Dreamland ?
_ Très bien, alors… ça fera dix essences de vie, un par personne et par parfum.
_ Des quoi ?
_ Ahahaha, what funny story, Marc. »


Il fallut plusieurs longues minutes de patience pour expliquer à Monsieur Portal et Tommy Wiseau ce qu’étaient les EV et comment les donner. Mais au moins, ils avaient payé et se baladaient maintenant avec cinq glaces chacun dans la main.

__

Le ciel était plus que beau. Je m’étais couché vers midi-treize heures. J’avais eu pitié de Nicolas donc je l’avais pas fait dégager de mon studio. Par contre, il squattait le canapé et j’avais regagné mon cher lit. J’étais cette nuit sur une colline pas loin du Royaume des Deux Déesses, et tout Dreamland me tendait les bras à nouveau. Mais pour le moment, j’étais rempli d’une fierté lourde et gluante m’empêchant de partir une nouvelle fois à l’aventure. J’étais satisfait de ce que j’avais fait, il fallait que je me repose un peu. J’étais de Gourmandise, mais même les plus gourmands devaient s’arrêter un jour pour l’autre de s’empiffrer. Je profitais tranquillement du soleil qui baignait les environs d’une lueur aussi douce qu’irréelle. Les cieux et les nuages étaient un peu violets. Mes lunettes de soleil posées sur le nez, j’avais envie de calme… Ah merde, perdu… Fino…


« T’arrêtes de glander et tu bouges ton putain de cul ! Y a de la paperasse !
_ Bah… au pire, tu demandes à Clane de s’en occuper.
_ Déjà fait. »
Je pouvais pas dire qu’il était diabolique sans être hypocrite. Je me tus. Une feuille de papier s’envola pour se poser sur mon visage.
« Tiens ! Bouffe-la si tu veux !
_ C’est quoi ? »
, demandais-je en me saisissant de la feuille et en me relevant avec les coudes.
« Rien. Juste le procès de BHL qui va faire couler de l’encre. Y a la date et tout. Tu viendras ? J’ai acheté du pop-corn, on va pouvoir lui en jeter sur la gueule quand il parlera.
_ Ça m’intéresse pas.
_ Putain, ce lâche ! Faut décompresser dans la vie, Ed.
_ Ouais. Au fait, j’ai jeté tes flingues. Z’étaient trop lourds.
_ Y a des limites à la décompression par contre.
_ J’ai retrouvé mon panneau, tout va bien.
_ Tout va bien.
_ Tout va bien.
_ Mais nan, rien ne va bien ! T’as sauvé le Royaume, t’es content ? T’es venu, t’as vu, t’as pulvérisé, c’est trop chouette, congratulations, et tu vas même pas au procès du méchant ?! Hey, on se lève ! T’as sauvé un Royaume, tu sais ? Enfin, je t’ai aidé, genre, j’ai fait tout le boulot.
_ J’ai fait pas mal de choses aussi !
_ Moi, quand je me lave les dents, je remercie pas le cure-dents. Je t’ai tout donné, des lignes directrices aux plans, des idées et j’ai même pris possession de ton corps parce que tu étais inutile. Il te faut quoi d’autre comme preuve ? T’étais incapable de te laver si je te filais pas l’eau.
_ On a fait du bon boulot.
_ Ouais ! Super le coup du sacrifice qui se sacrifiait pas. J’avais l’air d’un gros con après ! Je pensais que t’étais devenu un peu badass. Putain, mais t’es tellement tarlouze que t’as fait fuir la Mort ! C’est pas possible !
_ T’as eu ta revanche sur la New Wave.
_ Je vais dresser la liste de ses erreurs comme il l’a fait pour moi. Et on verra bien sa tronche. J’espère que je pourrais lui rendre visite en prison. Il va adorer être enfermé.
_ Ça se finit bien pour tout le monde.
_ Tu crois que tout est bien, hein ? Dis-moi, t’as arrêté Cobb, le véritable méchant de l’affaire ?
_ Euh, non.
_ Je peux pas le remonter, c’était juste un con que je connaissais depuis un mois qui se vantait de ses connaissances. Il m’a manipulé cet enfoiré. Je le retrouve, je remplace ses yeux par ses couilles. Mais par contre, je crois pas que ça soit Maze.
_ Merde.
_ Sinon, t’as serré une fille et commencé une superbe histoire d’amour ?
_ Non plus.
_ Tarlouze. T’avais deux ou trois plans culs à sauter, t’en choisis aucune, tu flanches pour Mademoiselle Peace-and-Love qui te correspond aussi bien que Mélenchon à Le Pen. Et je parle du père. Heureusement, j’ai des infos. Je pense que Romero a rompu récemment.
_ Vraiment ? »
Peut-être que je n’aurais pas dû m’égayer autant sur cette triste nouvelle mais ma voix s’était fait plus forte.
« Je crois qu’ils voulaient prendre de la distance pendant quelques temps, puis ils se remettraient ensemble. T’as quelques jours pour sauver un Royaume de façon classe et la chopper au lit. » Un long silence pensif. Il venait de transformer ma nuit en rêve ce petit phoque. Je reposai ma tête contre l’herbe grasse et souris :
« Je dois quand même te remercier, ouais. Tu dois être la seule personne qui m’ait pas trahie ou tenté de me faire du tort dans l’affaire.
_ T’es sûr ?
_ Ouais, je crois bien.
_ Merde. Ma crédibilité… Ma réputation…
_ Je te remercie Fino.
_ Ta gueule.
_ Non, sérieusem…
_ TA GUEULE !!! »


__

IL était dans un immense salon couvert d’une baie vitrée. La baie vitrée donnait sur des cieux et des nuages dorés. Le spectacle était incomparable. IL se leva en faisant rouler ses épaules. IL avait un verre en main, un grand cru onirique. IL s’avança vers les vitres pour mieux profiter du spectacle. Un de ses sbires rentrait dans la pièce après avoir soigneusement frappé contre la porte.

« Vous m’avez fait appelé, Maître ?
_ Oui. Tu as ta machine sur toi ? »
Pas besoin de la réponse, c’était une question rhétorique. « Je voudrais que tu écrives un message que tu diffuseras dans un an.
_ Ah bon ?
_ Je vais bientôt partir… au-delà de l’horizon. Je reviendrais prêt. La réussite de mon plan et de Portal au Royaume Cow-Boy a été stupéfiante. »
Le sbire ne comprenait pas ce qu’il voulait dire par là. Il haussa les épaules et se tenait prêt à écrire. Le Maître avait retiré sa cape ; il n’était plus Cobb, cette fausse identité qu’il avait tiré d’un certain film. Fini de jouer. L’ultime conclusion allait commencer dans quelques mois. Il fallait juste être patient. Il allait l’être, il savait qu’il le serait. Et bientôt, la boucle serait bouclée. Il dicta :

Cher Ed Free, et cher Fino,
Vous avez déjoué des plans diaboliques de grande ampleur avec une rage incontrôlable, et l’intervention de Fino dans la création de celui visant au terrorisme sur le Bal des Personnages de Dessins Animés ne gâche en rien votre mérite. Vous êtes certainement les plus grands ennemis des méchants diaboliques à ce jour, avec de l’expérience et une réelle envie de vaincre.
Je vous envoie donc ce défi. Vous avez peut-être entendu parler de moi sous le nom de Cobb ; mon propre plan diabolique est en marche, et je peux vous garantir qu’il sera le plan le plus énorme jamais créé. J’ai tout préparé, littéralement. Vous ne saurez rien d’autre que ce que je veux bien que vous sachiez, je vous fermerai toutes les pistes intéressantes ; vous ne connaîtrez jamais mon identité secrète, vous ne connaîtrez jamais le but de mon plan sauf quand il se déclenchera, vous ne pourrez même pas effleurer l’ombre de mon dos. Tous les méchants diaboliques sont persuadés que leur machination sera impossible à déjouer ; la mienne l’est véritablement.
Je vous envoie donc ce défi pour voir si les deux meilleurs chasseurs de plans machiavéliques pourront réussir à amuser le meilleur méchant diabolique de cette génération. Je ne plaisante en aucune manière. Vous le saurez dès que vous aurez terminé cette lettre. Nous nous reverrons très bientôt. D’ailleurs, la prochaine fois que nous nous rencontrerons, je me ferais passer pour le Duc Eisenhower. Ne l’oubliez pas.

Très sincères salutations à vous deux,
Que le jeu commence,
Le Meilleur Méchant Diabolique






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Ed Free Versus The World

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