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Ed Free Versus The World

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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Dim 22 Juil 2012 - 22:14
CHAPITRE 9
BADASS-ATTITUDE



Premier Commandement : Cynique et brutal, tes principaux traits de comportement seront.

« Okay, Ed. Tu dois rester une force tranquille. Il faut que t’es un maelström dans bide, et tu dois le faire savoir à tout le monde. Personne ne doit avoir envie de chercher des crosses, et si quelqu’un ose quand même le coup… TU LUI TROUES SON CUL A TITRE D’EXEMPLE !!! La force est une manière d’être, tu dois changer ton point de vue. T’es pas obligé de tuer sauf si tu le veux : mais n’hésite jamais à utiliser la force. Faut que t’es le poing facile ! Faut que tu démontes le premier chien qui t’énerve. On doit te lécher les bottes dès que t’arrives, je veux qu’on t’appelle Monseigneur dès que tu poses le pied dans une auberge xénophobe ! »

Second Commandement : L’os jamais tu ne lâcheras.

« Ed, il va falloir te mettre des putain d’œillères. Tu as un objectif, tu cours après, et jamais tu ralentis. JA-MAIS ! Tu défonces tout sur ton passage, tu écrases tous les connards devant toi fussent-ils armés de bombardiers et de machine-gun par centaines. Tu sprintes, tu lâches rien, tu regardes pas en arrière, tu te lamentes pas. Même si tu poursuis un train en pleine avalanche, tu ne ralentis pas une seule seconde et tu continues la poursuite. Et pourquoi tu sais que tu peux battre un train à la course ?
_ Parce que le train sera obligé de s’arrêter à un moment ou à un autre. Là, je peux le rattraper. »


Troisième Commandement : A chaque situation une réplique badass tu pourras donner.

« Ed ! Y a un connard qui passe devant toi à la queue d’un MacDo !
_ HEY, CONNARD ! La prochaine fois que je te vois passer devant moi, je fais en sorte de te péter la gueule à chaque bonne manière que t’as oublié d’apprendre quand t’étais un lardon.
_ Ouais, un peu trop fleur bleu. Parle plus lentement, prends ton temps. S’il te répond qu’il a un taff à respecter, que son patron va le tuer ?
_ Si ton patron ne te menace que de te tuer, je te conseillerais de dégager de là vite fait parce que je vais être plus imaginatif que lui.
_ Mieux ! Maintenant, tu dois te vendre pour un bureau de chasseurs de primes, tu leur dis quoi ?
_ La meilleure façon de tester mes capacités en direct sera de me refuser le job ; après, il sera trop tard. Pour vous, en tout cas.
_ Les policiers t’empêchent de passer à une scène de crime vitale. C’est un bleu cul serré qui refuse de te laisser entrer et qui te demande ta plaque.
_ J’ai dû tuer cinq personnes avec ma plaque la nuit dernière, donc elle sèche dans le lave-vaisselle. Maintenant, si tu veux continuer ton job, je te conseille de me laisser passer.
_ Redondant ! A chaque situation sa réplique badass, t’es pas obligé de menacer le type en face à chaque fois. Autre essai : Un grand bandit a entendu parler de toi et dit qu’il te voyait plus grand.
_ Moi, je te voyais moins crédule. »
_ TROP GENTIL !


Quatrième Commandement : Toujours des habits longs ou classieux tu porteras. Voire les deux si tu voudras.

« Bonjour, tailleur du dimanche. Nous désirerions commander un long manteau noir, un chapeau large et des bottes de la même couleur, s’il vous plaît.
_ Pour quelle taille ?
_ Celle du jeune homme derrière moi.
_ Je vais prendre les mesures tout de suite. Ça sera tout ?
_ Oui… je veux que son habit respire la saleté, la crasse brutale, et la virilité. Je veux qu’il soit fait sur-mesure, qu’on pense qu’il n’y a que ce type qui puisse bien la porter. Elle doit arriver jusqu’aux mollets. Des bouclettes d’argent ci-et-là seront parfaites. Serré au niveau des épaules, elle doit parfaitement les retranscrire, surtout pas les atténuer ou les agrandir. La veste sera libérée sur le dessous. Elle devra être assez libre pour claquer au vent ou dans les courses, et assez lourde pour que ça fasse pas tapette. Faîtes-moi ça sérieusement.
_ Tr… très bien. Et… ça sera tout ?
_ Rajoutez un sombrero. Pour moi. »


Cinquième Commandement : Tes armes assez longues jamais ne seront.

« Salut. On voudrait des armes. Ed, commande tes armes au Monsieur.
_ Les plus grosses que vous avez. S’il vous plaît.
_ J’ai exactement ce qu’il vous faut ! Des armes de type Casull dans l’arrière-salle.
_ HOP ! Excusez-moi, mais je me débarrasse des insectes dans mon appart avec cette arme. Soyez un peu sérieux, donnez-moi quelque chose de vraiment costaud. En deux exemplaires.
_ Un Desert Eagle modifié alors. Calibre à 48 ?
_ Bon, ben peut-être qu’on peut aller voir ailleurs.
_ Attendez attendez ! Laissez-moi quelques heures, je suis en train de bidouiller une arme. Je peux la modifier de nouveau pour vous. Est-ce que vos bras supporteraient du 14 millimètres ? Ca décapiterait quelqu’un en lui tirant dans les jambes.
_ La question serait plutôt de savoir si ton calibre supporterait mon bras. Mais j’accepte. Deux calibres 14 millimètres. Et pour mon ami…
_ En ce qui me concerne, le marchand de glaces, je prendrais un canon scié. »


Sixième Commandement : Le respect silencieux toujours imposer tu sauras.

« Là, y a différentes techniques : soit t’as un esprit particulièrement brillant qui te permet de foutre les pétoches aux types qui te feront chier, mais t’as encore du progrès à faire. Soit t’es hyper charismatique mais la seule personne que tu pourrais battre à ce jeu-là, ça serait Portal. Tu peux sinon être doté d’un esprit totalement psychopathe ; autant dire qu’on va éviter de s’aventurer sur ce terrain-là. Soit t’es doué d’une force imparable. En gros, faut que les gens te craignent pour une bonne raison, parce que tu leur es supérieur. Essaie plutôt de jouer la force, je pense que tu serais plutôt bon à ce niveau. Utilise tes portails pour faire des trucs impressionnants. Par contre, n’utilise pas la force de suite, seulement quand on t’énerve trop. En fait, faut que tu paraisses impressionnant au premier abord, et que dès qu’on gratte un peu, que tu le sois encore plus. Faut foutre les pétoches à tout le monde ! »

Septième Commandement : Hormis la tristesse et la colère, aucun état d’âme tu ne connaîtras

« Tu oublies les sentiments heureux, tu oublies la gloire, tu oublies la lassitude, tu oublies le stress. Tu dois être une machine de colère. Et tu as le droit d’être triste… tant que ça te conduit à encore plus de colère derrière. En fait, on accepte tous les sentiments tant qu’ils te poussent en définitive vers une rage incontrôlable. Mais attention, quand je dis colère, je parle surtout de l’état dans lequel on est quand on est en colère, et pas de la colère en elle-même. En gros, être en colère, c’est être brutal sans arrière-pensées, n’être constitué que d’adrénaline et de nerfs. Et ne t’endors jamais sur tes lauriers. Faut que tu restes un véritable volcan tout le temps : passible, calme. Puis t’exploses dès qu’on te chatouille les burnes. T’en as vécu des tonnes, dis-toi que rien ne peut être pire que d’affronter le Major. Tu es invincible, et on ne peut pas te faire chanter. Tu deviens une putain de machine. Par contre, n’oublie pas que sous ta carapace invulnérable en titane, tu sers et serviras la justice comme personne. Quelle que soit ton arme dans la main. »

Huitième Commandement : Ton langage laconique et grossier deviendra.

« T’en dis le moins possible ! Tu fermes ta gueule ! Tu gardes le silence. Si tu l’ouvres, faut que ça soit percutant. PERCUTANT ! Chacune de tes phrases devra être assez classieuse pour être inscrite sur ta tombe. Un silence vaut mieux que mille mots. Tu dois paraître inabordable, mais professionnel. Et les insultes ne sont plus des insultes, mais une nouvelle manière de t’exprimer. Abruti de merde deviendra un quolibet. Oublie le langage soutenu sauf pour te foutre de la gueule d’une tapette peureuse. Je veux que les « putains » sortent aussi facilement que des points à la fin d’une phrase. Deux choses en plus de ça. Premièrement, n’hésite pas à donner des surnoms insultants ou réducteurs aux gens. Tes ennemis vont mal le prendre, et tes potes seront honorés que tu leur donnes un surnom et te prendront pour un gars un peu moqueur. Un surnom, c’est le premier mot qui te passe par la tête quand tu vois quelqu’un. Et seconde chose, une voix grave. Obligé. De l’assurance. Je veux pas de « hein », de « comment » et de plaintes. Tu es le boss à partir de maintenant, si y a quelque chose que tu comprends pas, c’est que l’autre est pas compréhensible. »

Neuvième Commandement : Toujours marginal tu seras.

« Le badass est soit solitaire, soit dans une équipe. Dans le premier cas, y a pas beaucoup de choses à dire. Dans le second, il devra être dans une équipe de police (genre section spéciale) et devra être aussi bien le marginal que la pierre angulaire. Tu es la figure bourrue de l’équipe, celle qu’on envoie toujours en première ligne parce que tu es de loin le meilleur. Mais ça ne change au fait que tu sois solitaire : tu devras toujours demander à être envoyé seul. Pas de coéquipiers, c’est inutile (sauf s’ils sont aussi badass que toi). Et rappelle-toi, tu emmerdes l’autorité. Elle te donne des missions, okay. Mais ensuite, tu es le boss sur le terrain. Tu ne supportes pas qu’on te donne des ordres, tu es juste là pour le carnage. Et si les grandes piges voulaient pas que tu fasses ça, elles avaient qu’à envoyer des agents pourris qui se feraient buter à coup sûr dans les endroits les plus chauds. »

Dixième Commandement : Euh…

« Attends, ça devait être un truc du genre… Destroyallthisbastardsmotherfuckers.
_ C’est censé vouloir dire ?
_ En langage plus soutenu, Ed, ça voudrait dire « Bouter les belliqueux hors de ta vue. »


__

Wallace Valley était loin d’être une vallée comme le nom tentait de le faire croire. Mais il était certain que ce conglomérat d’habitations faites de bois et de poussières était la seule chose d’intéressante dans ladite vallée, si plate qu’on ne la voyait plus. Les vallées étaient du sol, certes, mais en un peu plus remarquables. En tout cas, c’était ici qu’on allait. C’était un repère de bandits, et bien qu’il fallait dire que des gamins jouant avec un bout de bois étaient plus représentatifs, les Mismatched allaient souvent dans le coin, le jeudi à seize heures tapantes afin de boire le verre de lait concocté par leur mère adoptive. Là-bas, tous les gens étaient recherchés par la Loi, celle avec un L majuscule et qui régissait uniformément toutes les bourgades un peu citadines du Royaume. Ils avaient tous une corde leur étant destinée, et ils n’espéraient qu’une chose : qu’elle n’ait jamais à sortir de son placard. En tout cas, dès qu’ils devaient faire un break, les bandits pouvaient compter sur Wallace Valley pour se reposer un bon coup et se retrouver entre tricheurs. Les bagarres étaient monnaie courante (la monnaie était le pain). En tout cas, quand on allait là-bas, on savait à quoi s’y tenir : les bandits se régissaient par un moyen très simple de communisme contre votre gré. Si quelqu’un d’assez stupide amenait là-bas un paquet d’or pour s’en vanter auprès de ses collègues, nul doute qu’il n’aurait pas le temps de la sortir qu’il se transformerait en magasin de cartouches usées. Mais personne ne lèverait la main sur les Mismatched parce qu’ils avaient été élevé par la seule matrone du coin, Big Mama (de toute façon, il n’y avait que les vieux bandits qui restaient dans cette ville à plein temps : le reste, les voyous se succédaient, partant et allant comme une marée dominée par une lune folle). Big Mama avait aussi élevé Dread Green Gatling, le plus célèbre bandit actuel. Les trois étaient frères adoptifs si on pouvait dire, même si Dread préférait taire ce sujet pour éviter de souiller sa réputation. Quant aux frères, ils avaient oublié qu’ils partageaient leur berceau avec un serpent devenu le roi de la région. Mais de toute façon, le coin restait dangereux. Si des forces de l’ordre venaient capturer tous les habitants, ils n’emprisonneraient aucun innocent.

Le seul intérêt du coin mis à part les cabanes autour était l’auberge, évidemment indispensable à toute ville du coin (les villes américaines poussaient comme des champignons tant qu’il y avait trois établissements : une pizzéria, un fast-food et un locataire de DVD ; dans le Royaume des Cowboys, seule l’auberge permettait d’attirer des habitants sortis de nulle part comme des moustiques attirés par un néon bleu). Dans l’auberge, il y avait des chambres à coucher au rez-de-chaussée, mais personne ne savait qui dormait dedans. Histoire d’éviter les assassinats dans le dos. Tous les clients étaient secrets, et le barman qui gérait l’établissement était muet comme la tombe de celui qui poserait des questions un peu déplacées. Là-dedans se réunissaient tous ceux qui passaient par Wallace Valley. L’auberge était Wallace Valley même. Dedans, que des « gueules », des cicatrices, des regards en coin. Les premiers arrivés prenaient les meilleures places : celles qui permettaient d’avoir le dos contre le mur. Les couteaux et les balles dans le dos étaient légions, et représentaient le pourparlers le plus populaire de l’établissement. Le patron n’était pas contre les bagarres, déjà parce qu’il ne pouvait rien y faire, ensuite parce qu’elles entretenaient les clients. Par contre, le premier qui oserait abimer quoique ce soit dans l’auberge aurait l’honneur de voir en dernière image de sa vie la Winchester à long nez du barman. Et sa détonation si particulière.


L’ambiance était essentiellement joyeuse, tant qu’on oubliait que son voisin de table pouvait très bien vous tirer un pruneau dans une narine parce qu’il pensait que votre chapeau siérait mieux sur sa tête. Par contre, les bandits étaient les meilleurs quand il s’agissait de jouer au roi du silence quand un inconnu au bataillon pénétrait dans la salle. Leur yeux étaient alors fixés vers leur carte ou leur verre, mais leur pupille suivait insidieusement le pauvre hère qui s’était trompé d’endroit pour passer une bonne nuit. Mais malgré leur expérience à ce petit jeu, quand ils virent que la porte grinçante s’ouvrit pour laisser passer une lumière poisseuse aveuglante et deux silhouettes (une et demi) fringuées de façon bien trop recherché pour être honnêtes (dont un bébé phoque avec un sombrero), un des clients perdit en laissant s’échapper un :


« Putain, mais c’est qui ces clowns ? »

Je restai immobile, laissant l’insulte me traverser sans faire la moindre once de dégât. Il n’était pas temps de s’énerver, mais de parader devant les regards vitreux bouffis de violence, d’alcool et de triches. Qu’il tâte la marchandise avant qu’on ne la lui envoie pleine gueule. Je savais qu’on n’avait pas l’air très naturel là-dedans : recouvert de la veste commandée par Fino qui me faisait ressembler à un Jessie James du film Lucky Luck récent en un peu plus sérieux, et Fino lui-même qui avait un bébé sombrero sur la tête, et qui traînait derrière lui un fusil à canon scié plus long que son corps, corps recouvert d’une cartouchière avec de grosses balles à l’intérieur. Comme dans une scène au ralenti, on avança doucement au milieu du couloir qui donnait droit sur le bar. Chacun de mes pas résonnait sur le bois mort, et je n’avais pas besoin de tourner la tête pour savoir qu’il y avait une cible invisible sur mon dos que voyaient tous les brigands. La salle était plutôt sombre, et seules des fenêtres à vitres brisées (preuve des bagarres de bar fréquentes par des connaisseurs) permettaient d’y voir un peu clair. Je m’assieds au tabouret, conscient que certains avaient leur flingue dans la main et priaient pour que je leur donne une occasion de s’en servir. Fino me laissa commander. J’interpellai le barman d’une voix plus rauque qu’à l’accoutumée :

« Deux fois ce que vous avez de plus fort. Et pareil pour mon compagnon.
_ On sert pas les étrangers, ici. Et surtout pas les culs terreux qui croient nous impressionner avec un bébé phoque.
_ Premièrement, ce bébé phoque pourrait te trouer la gueule juste parce qu’il aime pas ta manière d’hausser les sourcils. Deuxièmement, on s’excuse d’être aussi impressionnant pour les minables que vous êtes. Et troisièmement et dernièrement, si tu veux pas que boire et manger aient la même signification pour le restant de tes jours, tu nous donnes ce que tu as de plus fort. »


Un rigolo assis sur le côté se leva prestement avec un couteau de trappeur dans la main. Il fonça vers moi avec sa barbe mal rasée. En restant assis, avant même qu’il n’ait pu commencer à abaisser sa main, je lui retournai une claque monumentale qui l’envola dans les airs. Discrètement, je créai une paire de portails (un dans le sol et l’autre contre le type qui effectuait un vol plané), et je fis avancer la seconde porte invoqué contre le type afin de le plaquer artificiellement jusqu’au mur où il s’écrasa avant de s’affaler sur terre, totalement inconscient. De leur point de vue, ils avaient dû juste voir un étranger frapper un des leurs, et ce un des leurs avait traversé toute la pièce façon « saut dans Twilight » avant de rentrer dans le mur. Un autre bandit se retourna avec un revolver à la main. Mais il n’eut pas le temps d’ajuster son tir que le bruit des pieds de la chaise raclant contre le sol m’avertit de son attaque imminente. Mon second portail donnant toujours sur de la pierre enfouie dans le sol alla éclater la tête du type contre la table avant qu’il n’ait pu retirer le chien de son arme. Et juste après, un dernier se leva en trombe à ma gauche et chercha à me taillader avec un couteau, hurlant et rejetant sa lame derrière sa tête pour préparer une frappe puissante destinée à me découper le crâne dans le sens de la longueur. La seconde d’après, il loucha devant le canon d’un flingue métallique sombre dont la taille devait allègrement dépasser les trente centimètres. Il se rassied plus rapidement qu’il n’était intervenu. Maintenant qu’ils avaient compris que j’étais puissant et que je disposais de pouvoirs mystiques trop effrayants pour eux, je reposai mon arme sur le comptoir avec la bouche du canon visant le nombril du barman. Je rajoutai :

« S’il vous plaît. »

Le barman s’activa à préparer deux verres d’alcools pleins sans nous quitter du regard une seule seconde, indigné et effrayé. Fino me fit un petit clin d’œil très discret, signe qu’il appréciait. On s’était rendus à Wallace Valley pour retrouver les frères adoptés qui ne devraient pas tarder à arriver avec la Clef dans la main. Grâce à la puissance totalement incongrue de Portal, on avait réussi à parcourir plus de dix kilomètres en moins de vingt secondes. Dire que mon propre pouvoir ne marchait pas à plus de cinquante mètres alors que celui de l’ermite totalement à-côté de ses pompes avalait les kilomètres sans difficultés. Y avait pas de justice à Dreamland. Heureusement que Monsieur Portal ne comprenait encore rien à ce monde, et découvrait tout comme au premier jour. On l’avait laissé à une bonne centaine de mètres pour ne pas qu’ils ruinent notre moment de badass-attitude. Fino avait dit que non seulement il serait capable de détruire une ambiance rien qu’en se grattant le haut du crâne, et qu’en plus il me ferait passer pour un mouflet inutile tant lui-même était puissant. Deux verres atterrirent sur le comptoir et on remercia le barman sans le regarder. Je gardai l’énorme flingue sur le bar, au cas où il faudrait rappeler qui fallait pas embêter dans cette auberge. Je sentais qu’on imposait un silence craintif et haineux, celui qu’on réserve aux gens qu’on ne pouvait pas sacquer pour une multitude de raisons soudaines. Le barman tenta de briser la glace avec une éponge humide :

« Que nous vaut l’honneur de votre visite, aventuriers ? » J’attendis le temps d’un silence calculé. Je repris en grimaçant :
« La gnôle.
_ Vous n’êtes pas du coin. A mon avis, vous n’êtes pas là pour rien. On a tous une bonne raison pour s’arrêter ici. Pour qui travaillez-vous ? La New Wave ? Les Claustrophobes ? Quoi d’autre ? »


Là, il ne fallait rien répondre. Déjà parce que je n’avais pas de réponse concrète à lui apporter sans m’étendre sur plusieurs phrases, ensuite parce que moins il en savait et moins il aurait de raisons de trouver le courage de nous chercher des crosses. Fino ne rajouta rien derrière, signe qu’il n’y avait pas lieu à parler. On vida trois gorgées de nos verres respectifs avant de les reposer en même temps. Le barman fit mine de vouloir discuter mais Fino l’ajusta avec son canon scié :

« La prochaine fois que tu poses une question, je te promets que c’est Monsieur Scié qui te répond. Et que Monsieur Scié est très bavard quand il s’y met. »
Il y eut de l’agitation derrière nous ; on ne menaçait pas le patron de l’établissement aussi explicitement. On entendait des corps se retourner vers nous, le silence se faire encore plus oppressant. J’avais une main posée contre le verre d’alcool, et l’autre prête à se saisir du flingue sur le bar. Au moins, le barman ne répondait rien. Un anonyme cracha près de mon tabouret et dit tout fort :
« C’est la Clef qu’ils veulent ! »
Là, tout le monde se figea comme s’il venait d’exprimer à haute voix ce que tout le monde pensait tout bas, et que tout le pense pensait s’approprier. Je ne fis aucun geste qui aurait pu trahir nos véritables intentions, mais je devais avouer que j’étais surpris qu’ils sachent eux aussi qui avaient la Clef en main actuellement. Un autre type perdu dans un coin de l’auberge joua le chauffeur de salle :
« Les Mismatched arrêtaient pas de s’en vanter, ouais ! Ils vont bientôt arriver d’ailleurs… Pour leur verre de lait. Mais c’est une rumeur, hein ? Ils auront pas la Clef, hein ? C’est pas possible d’avoir la Clef, hein ? »

Personne ne rigola parce que tout le monde comprenait que tout le monde était ici exactement pour la même raison, et que ça n’allait pas être beau à voir si le duo de crétins pointait le bout de son nez. On sentait qu’il y avait une partie des sceptiques dans la salle qui voulaient juste vérifier la rumeur, et en profiter. La majeure partie des clients arrivaient à peine à croire que les deux plus grands idiots de l’histoire du Royaume s’étaient appropriés l’objet de tous les mystères et de toutes les convoitises au nez et à la barbe d’un des Voyageur les plus redoutés de tout Dreamland. Pourtant, c’était salle comble car il serait bête de passer à côté d’une mine aux trésors pareille. L’auberge était effectivement remplie de gens maintenant que j’y pensais. Aucune table n’était vide, et peu de chaises l’étaient. Par contre, il y avait plus d’armes que d’être vivants dans cette pièce. La tension qu’on avait engagé Fino et moi se démultiplia parce que chacun était la cible de chacun. Les différents protagonistes se regardaient en serrant les dents. Ça sentait la bagarre générale à pleins nez, et y aurait pas deux gagnants. Les mains descendaient très lentement vers la ceinture, très subtilement. Personne ne disait plus un seul mot. Le barman vérifia bien que sa Winchester était toujours sous le bar, et décida se s’accroupir doucement, très subtilement. Fino, se mit à se retourner avec son arme en faisant très attention à ne faire aucun geste brusque. Moi-même avançai ma main vers mon revolver gigantesque posé sur le comptoir tandis que j’embrassais peu à peu du regard la salle entière qui remuait au ralenti. Une vieille horloge placardée au mur marqua le coup des seize heures avec seize ricanements d’un vautour en bois sortant du cadran. Ils avaient du retard, et c’était étrange. Les Mismatched étaient assez méchants pour s’attaquer aux diligences, mais pas assez pour oser avoir du retard sur leur verre de lait hebdomadaire. Pile quand tout le monde se demandait si l’ambiance allait rester aussi délétère le temps que les Mismatched arrivent, la porte s’ouvrit en grand et deux silhouettes se tenaient sur le seuil avec le sourire brave de l’enfant qui avait vaincu un dragon dans le jardin. Three tenait une grosse Clef dans sa main et beuglait innocent :

« On est revenueuh, les copains ! Et on a trouvé une superbeuh cléuh ! Qui la veux ? »

Il venait de crever l’ambiance avec une aiguille, ambiance qu’on pouvait comparer à un ballon de baudruche bourré de nitroglycérine. Plus de trente-cinq personnes s’emparèrent de leur arme en même temps, et tirèrent en moins de trois secondes dans toutes les directions. Des détonations assourdissantes et des nuages de fumée blanche naissaient partout dans l’auberge, explosant tout le mobilier, les murs, le plafond (et même l’horloge). J’étais passé par-dessus le comptoir, avait assommé le barman en lui enfonçant son arme dans le nez, pris Fino pour le cacher derrière le comptoir tandis que tout le monde s’entretuait devant des Mismatched qui restaient totalement interdits devant la scène. Toute l’auberge était en train de partir charpie quand les tirs perdus s’enchaînaient et que les cadavres tombaient. Les survivants de la première salve avaient réussi à pousser leur table pour se cacher derrière, et les plus chanceux étaient même tous seuls derrière leur protection éphémère ; les autres se battaient à coups de poings pour rester derrière le mobilier et envoyer l’adversaire au centre. Je posai mon flingue le comptoir, et tirai. J’avais oublié de dire à Fino que j’étais un très, très mauvais tireur et qu’il y avait intérêt à ce que je ne me serve jamais des flingues. J’espérais depuis le début ne jamais avoir à les utiliser en pensant que leur taille suffirait à intimider tout agresseur. Mon coup partit exploser le mur sur une surface d’un mètre carré tout près des Mismatched abasourdis. L’explosion fut si puissante que je faillis tomber en arrière. Mon bras en tout cas faillit m’éborgner. Fino se réinstalla sur le comptoir à moitié détruit, et tandis que la quinzaine de survivants s’échangeaient des coups de feu dont les balles rebondissaient en étincelles sur les murs, Fino visa et hurla :

« LES MAINS EN L’AIR, BANDE DE FILS DE PUTES !!! »

Il tira vers un bandit un peu trop exposé pour lui, mais le recul de son canon scié était si puissant que Fino s’envola en arrière sur plusieurs mètres en hurlant comme dans un grand-huit. En tout cas, il avait fait un blessé et avait emporté la moitié de la table dans de la grenaille explosive. Je tentais de tirer quelques coups sans chercher à viser quelqu’un en particulier, et chacune de mes balles explosaient un peu plus la salle en faisant voler des débris de bois et de verres n’importe où. Je pourrais sortir l’autre flingue mais un seul me suffisait grandement. Fino à moitié couvert de suie revint à la charge en beuglant, escaladant le comptoir.

Mais soudainement, un énorme boulet de canon réduisit en charpie le mur de gauche en entier et creusa un impact d’obus particulièrement dissuasif dans l’autre mur. Tout le monde s’arrêta d’un geste pour savoir qui venait de tirer un tel boulet. A travers un mur à moitié emporté, des pirates firent irruption dans la salle en courant comme des pirates. Le meneur habillé d’un tricorne et d’une longue veste rouge avec des broderies dorées s’avança dans la salle en riant comme un diable déchaîné, deux armes de poings du dix-septième dans les mains, et il dit :


« Toc toc, moussaillons ! »

Une trentaine de pirates firent irruption dans la pièce et tirèrent comme des fous pour se libérer un chemin. Puis ils attrapèrent les Mismatched qui tentaient de calmer tout le monde près de l’entrée à coups de « Maieuuuh, fô pas vous battreuh. » et autres « Anéfé ». Ils les emprisonnèrent avec des cordes et des sacs et en moins de dix secondes, tout en continuant à hurler comme des tarés et tirer dans tous les sens pour éviter qu’on ne réplique méchamment. Je tentai de les dissuader d’aller plus loin mais trois détonations simultanées m’empêchèrent d’agir. Deux trois pirates empêchaient les gens de passer par l’ouverture créée en agitant les flingues, et se protégeant par les murs depuis l’extérieur. J’utilisai une paire de portails tandis que Fino s’accrochait à moi afin de passer derrière eux. A l’extérieur, je pris deux têtes que je cassai l’une contre l’autre. Le troisième allait me tirer dessus quand Fino, sur mon épaule, lui explosa la jambe avec son canon scié. La pétarade m’explosa les tympans tandis que Fino fut projeté en arrière de mon épaule en hurlant comme un dingue. J’envoyai un coup de pied dans la gueule du type en me tenant l’oreille, tandis que les brigands à l’intérieur tentaient quand même de me tirer dessus.

Je me retournai pour voir un navire gigantesque avec des roues tout proche qui était déjà en train d’avancer et de partir vers les horizons avec la Clef à son bord. Fino me rattrapa en me criant quelque chose que je ne compris pas à cause de la détonation de son arme. Je le pris sur mon épaule et je courus de toute ma vitesse vers le navire. Le bateau, puis moi, dépassâmes Portal planté debout qui regardait le spectacle comme s’il était devant sa télé. Je vis un cordage du navire (qui avait certainement servi à remonter les prisonniers et l’équipage) qui dépassait de l’arrière. Je réussis à m’en saisir pendant que j’entendis (de très très loin, mes oreilles retrouvant petit à petit leur niveau d’antan) :


« PORTAL !!! TON DERCHE !!! BOUGE TON PUTAIN DE DERCHE !!! »

Je n’eus pas le temps de me retourner pour apercevoir la réaction de l’ermite, trop occupé à battre des jambes pour ne pas me faire soulever par la vitesse incroyable que prenait le vaisseau. Au début, je réussissais à sprinter en gardant mon équilibre tout en me maintenant au cordage. Mais très vite, mes jambes furent happées et je me mis à faire du ski nautique avec un bateau, sans ski, dans le désert, et sur le bide. Fino était quand même en train de bouffer du sable en se mettant sur mon dos. Je tentais de me remettre debout tandis que je rebondissais douloureusement sur le sol aride du Royaume. Un pirate m’aperçut traîné à l’arrière du bâtiment. Il sortit un vieux flingue du dix-septième siècle et me visa soigneusement avant qu’un nuage de fumée n’apparaisse du flingue, ainsi qu’une détonation. Le tir ricocha contre les cailloux à moins d’un mètre de moi tandis que ses collègues rappliquaient pour jouer à la pinata à distance. Je maudis leur bâtiment bien plus rapide que l’artisanat ne le laissait croire, et invoquai rapidement une paire de portails pour sortir de ce bourbier. Une porte devant moi, et un portail derrière eux.

La seconde d’après, l’élan que j’avais pris en me faisant tirer par le navire fut dirigé contre une dizaine de pirates qui s’écroulèrent comme des quilles quand j’apparus sur le pont à pleine vitesse. Je fis un mouvement dans mon dos pour choper mon panneau de signalisation, mais ma main brassa de l’air : c’était toujours Evan qui avait mon arme. Je poussai un grognement, esquivai un sabre et envoyai un coup en plein dans le visage de l’assaillant. Je fis un large saut pour éviter la foule de pirates qui me tombaient dessus avec des couteaux et autres lames en acier dans les mains. Je désarmai un pirate et l’envoyai en l’air d’une balayette. Je soupesai le sabre recourbé dans ma main : très léger. Je parai une attaque, deux attaques, cinq attaques, me débarrassant de mes ennemis en leur envoyant un coup de pied à chaque fois que ma défense les obligeait à reculer. Dans le but de ne tuer personne, je me servais de l’épée pour parer, et du reste de mon corps pour attaquer. Les pirates étaient plus d’une trentaine et étaient de solides combattants, à défaut d’être subtils. Je fonçai dans le tas (moi non plus, je n’étais pas à une ruade près), assommant chaque adversaire qui se présentait à moi. Un pirate qui se balançait sur un des cordages de la voile me chargea en hurlant. Je sautai une nouvelle fois et m’agrippai juste en haut de lui en profitant de son élan. Je le fis dégager en lui écrasant la main. Il tomba de la corde en poussant un beuglement apeuré avant de finir sa route sur le pont. La corde tournait autour du mât dans une imitation d’un manège inoffensif. Je calculai ma direction et ma vitesse, et dès que je passai à proximité, sautai sur un filet de cordes usé et sentant le sel. Je grimpai jusqu’à la vigie, apercevant les pirates qui n’avaient pas attendu mon signal pour escalader leur rafiot, rafiot qui volait à toute vitesse sur les plaines des Cowboys. Ils étaient bien trop nombreux, je ne pouvais pas tous les affronter ; il fallait que je me concentre sur la Clef. Je la cherchai du regard tandis que les flibustiers, couteaux dans les dents, montaient rapidement vers ma position. Mais une détonation sonore arrêta tout le monde. J’abaissai mon regard pour voir le capitaine avec son tricorne et son long manteau carmin me sourire : ses deux bras étaient tendus et au bout de ses deux bras, il y avait deux pistolets, et au bout de ces deux pistolets, il y avait la tempe des Mismatched agenouillés, le meneur à gauche et Anéfé à droite. Le capitaine hurla :


« MON GARCON ! Cessons ces querelles ! Je vous promets que notre mât saura vous accueillir à merveille ! »

__

Lady Gaga était devant sa garde-robe, aussi large qu’une pièce. Elle hésitait entre sa robe « salope égyptienne anciennement gothique avec des nœuds de papillon roses » et sa tenue « sac poubelle aux couleurs de l’arc-en-ciel qui allait si bien avec ses chaussures en formes de flan ». Pour le moment, elle abordait une simple « veste léopard en cuir et une coiffure qui faisait penser à une partie de morpion apocalyptique… à moitié bleu ». Elle entendit cinq coups à sa porte. Cinq, elle savait que c’était son mentor qui était à la porte. Elle l’autorisa à entrer malgré sa tenue banale, et Michael Moore s’engouffra dans la pièce avec sa casquette de réalisateur.

« Gaga. On va enclencher le plan dans sa partie dite « active ». Il va falloir se préparer.
_ Je pourrais enfin savoir vers quoi on va ? Tu m’as rapidement expliqué ce que faisait la New Wave, mais tu ne m’as pas dit notre objectif final.
_ Notre objectif final ?
_ Le véritable. Et qu’est-ce qu’il va se passer, aussi. Tu ne m’as pas dit grand-chose.
_ Le chef t’expliquera. Dans quelques heures, ça te va ? Oui, j’ai été un peu évasif, mais ça te plaira forcément.
_ Pourquoi ?
_ Parce que tu es Lady Gaga. »


__

J’étais attaché à l’énorme mât central du navire. A ma droite, il y avait Portal. Venu un peu tard, et devant la réaction agressive des pirates, n’avait pas fait un seul geste pour préserver son équilibre de karma. A ma gauche, Fino respirait difficilement, totalement à la verticale à hauteur d’un cou, toussant comme un dingue en insultant tous les flibustiers qui passaient à-côté. Les deux Mismatched étaient derrière et se plaignaient du verre du lait manqué et de la raclée qui allait s’en suivre si Big Mama les retrouvait. Les pirates fonçaient dans les paysages toujours aussi monotones du Royaume, à la recherche d’une destination inconnue des prisonniers. Mais très rapidement, je pouvais voir une sorte de montagne étrange à l’horizon. Une chaîne de montages pas très innocente. Fino murmura pour nous qu’on allait à Great Sleet, la chaîne de montagnes où tout avait commencé, où la Clef avait émis une colonne de lumières céleste avant de se faire téléporter par un maléfice onirique dans les puissantes mains de Maze. Il y avait là-bas une quantité de civils cherchant un abri. C’était parfait. Les nœuds étaient particulièrement serrés et mon ventre était comprimé autour de mon estomac. Je réussis cependant à dire à Portal :

« La prochaine fois, tentez d’être un peu plus… belliqueux.
_ Mais… il m’aurait tué. Alors que là, nous sommes vivants. Et en plus, ils nous amènent à destination. Une chance, hein ? »
Quelqu’un qui pouvait battre Julianne pouvait battre n’importe qui d’autre avec les deux mains attachées dans le dos. Le capitaine rutilant surgit devant moi comme un monstre :
« ALORS !!! MES amiiis… Vous profitez bien de la balade ? Nous sommes bientôt arrivés. The Great Sleet. Quelle chaîne de montagnes étranges ! Beaucoup disent que ce sont des géants qui ont enterrés l’Artefact avec ces pierres. Mais je crois bien que la formation vient bien d’avant…
_ Vous recherchez l’Artefact ?
_ Comme tout le monde. Personne ne peut battre un pirate quand il s’agit de trouver un trésor. »
Il parlait comme un acteur des années soixante-dix surjouant méchamment son rôle.

Il fallut une bonne heure avant qu’on ne s’approche suffisamment des collines étranges pour qu’elles englobent tout mon champ de vision. A moins d’un kilomètre des premières montées, le capitaine demanda à ce qu’on s’arrête. L’énergie de tous les passagers fut mise à contribution. Les voiles furent remontées et encordées, une énorme ancre fut lâchée dans le sable et il y avait même des freins pour caler les roues, ainsi qu’un système de dérapage. Une fois le bateau stoppé, le capitaine Silver demanda à ce qu’on libère les deux Mismatched. Des pirates se dépêchèrent de jouer avec les nœuds pour ne relâcher qu’eux sans nous permettre une seule marge de mouvement. Au pire, cinq pirates nous tenaient tous les trois en joue avec un air qui voulait dire : « On espère que vous tenterez quelque chose de stupide ». Les deux se débattirent un peu mais une lame sous la gorge savait calmer n’importe quel récalcitrant.


« C’est uneuh vraieuh ?
_ Et on ne peut plus tranchante. Nous sommes désolés, mais notre désir de liberté nous empêche de maintenir en captivité des gens. Vous êtes donc libres.
_ Rendez-nous la Cléeuh ! C’est la notreuh !
_ Anéfé !
_ Il me semble que cette Clef n’est pas à vous.
_ Anéfé.
_ Mais tais-toieuh !
_ Donc nous sommes aussi illégitimes l’un que l’autre, et nous vous débarrassons de vos péchés. Maintenant, la planche !
_ LA PLANCHE !!! »
hurlèrent tous les pirates en soulevant tout ce qu’ils avaient dans leur main (épée, choppe, canne pour ceux qui avaient une jambe de bois, ça dépendait).

Je pouvais voir à l’extrémité de mon champ de vision un cercle de forbans entourer les Mismatched et les pousser vers une planche en bois particulièrement flexible. La pointe de la lame du capitaine frôla le dos de Three, et celui-ci poussa un glapissement aigué avant de s’avancer sur la planche. Six était juste derrière lui et expirait comme un chien. Les pirates se mirent à les encourager en leur ordonnant de sauter toutes les deux secondes dans une mélodie lente et sourde. Une dernière incitation de la pointe du sabre et les deux tombèrent de la planche en hurlant à la mort. La seconde d’après, chacun pouvait entendre :


« Aïeuh.
_ Anéfé aïe. »


Les pirates hurlèrent de joie et envoyèrent en l’air leurs armes comme des étudiants fraîchement diplômés envoyaient leur couvre-chef. Une épée se planta à deux pouces du capitaine. Les bandits demandèrent qu’on continue avec nous et certains s’approchaient déjà des cordages en espérant que leur capitaine ordonnerait à ce qu’on largue tout le monde. Fino hurla soudainement, ce qui avait pour habitude de faire taire le monde. Le Capitaine Tim s’approcha de nous et Fino me fit une œillade, signe que c’était à moi de parler.

« Ah oui… euh, Capitaine, nous avons quelque chose à vous demander.
_ Parle ! J’adore parler.
_ Vous n’avez aucune chance de récupérer l’Artefact. Il y a trop de monde sur le coup, trop de monde bien plus puissant, armé, organisé.
_ Nous avons la Clef.
_ Capitaine, si nous le voulions, nous pourrions détruire votre bâtiment en deux secondes et nous échapper en récupérant la Clef. Nous ne le faisons pas car nous pensons que nous pourrions faire une alliance.
_ Une alliance ? Des pirates libres, et des vagabonds inconnus ?
_ Vous n’avez rien à perdre. Nous mettons en commun toutes nos informations et Dieu sait que vous n’en avez pas contrairement à nous.
_ Huuummm…
_ On tentera de réfléchir à comment nous userons de l’Artefact une fois récupéré. Et surtout, preuve de notre bonne foi… nous vous laissons la Clef.
_ Je vois… Pirates ! Rassemblement non obligatoire mais fortement conseillé ! »


Intéressante façon de donner des ordres sans toucher à la sacrosainte notion de liberté. Tous les pirates prisonniers de leur liberté et de leur bonne conscience s’approchèrent de leur capitaine, formant un cercle de corps serré autour de lui comme des satellites amoureux. Il fallut moins d’une minute pour clore un débat aussi houleux. Les pirates entre nous et le Capitaine se poussèrent dans un corridor de jambes de bois et de rubans sur la tête. Tim Silver fit quelques pas majestueux avant de demander en fronçant les sourcils :

« Sommes-nous obligés de céder à vos exigences ?
_ Et bien… Je ne crois pas…
_ Alors c’est parfait, nous acceptons ! »
, s’écria le Capitaine en tapant des mains. Il reprit d’une voix plus sombre : « Par contre… nous aurions besoin d’un petit service. Voyez-vous, depuis que j’ai perdu mon perroquet ainsi que mon homard de compagnie, je n’ai personne pour accompagner mes épaules. Donc je voulais savoir si votre petit phoque pourrait les remplacer. » Pas besoin de me retourner pour savoir que Fino devenait cramoisi de colère. Je tentais de retourner la situation pour éviter une explosion qui n’aboutirait qu’à des morts ; à commencer par la mienne.
« Pour un petit temps, peut-être. Ensuite, il faudra voir avec lui.
_ Diantre… Je suppose que ça ira. Combien de temps, environ ?
_ Le temps que vous vous lassiez de lui à mon avis. Ça va vite arriver.
_ Ed, j’éprouve envers toi une profonde antipathie. J’espère que tes couilles sont aussi petites que le disent la rumeur, ça saignera moins. Si je n’avais pas peur de mourir étouffé, je t’aurais gueulé dessus jusqu’à ce que tu deviennes sourd.
_ Un petit temps seulement ?
_ Vous ne voudriez pas enchaîner un phoque à votre cause, n’est-ce pas ? »
La figure du Capitaine se demanda soudainement si la liberté était une amie si fidèle et qu’il ne fallait pas la tromper, mais il se ravisa très vite en se disant qu’il pourrait considérer Fino comme un animal de remplacement en attendant d’en trouver un autre. Il nous fit son plus large sourire, presque effrayant :
« Nous sommes ! donc ! alliés ! »

Les pirates rugirent de satisfaction : des amis en plus ne leur faisaient jamais de mal, qu’ils devaient se dire. On nous défit de nos liens, ce qui provoqua la chute de Fino sur le pont. Il expira comme une vieille pompe rouillée avant de menacer plusieurs personnes à la mort d’une voix sifflante. Portal fut le seul à accepter des grands câlins avec un visage passible d’un vieil indien qui venait de retrouver sa terre natale. Ça nous faisait bien une quarantaine d’alliés en plus. C’était pas encore ça, mais le reste arriverait la nuit prochaine. Les pirates se mirent à terminer la route vers the Great Sleet quand je disparus, et que ma conscience fut demandée à l’accueil du monde réel. J’ouvris un œil, et je me demandais où j’étais.
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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Mar 24 Juil 2012 - 0:38
La satisfaction d’avoir si bien rempli ma nuit de succès ne tint que quelques secondes, le temps que je me souvienne qu’Ophélia et Romero étaient ensemble, et pour un très long moment (d’ailleurs, ils se bécotaient gentiment dans la cuisine quand je passais en charentaise et en caleçon dans le salon). Il était plus de neuf heures du matin, et le soleil commençait déjà à faire chauffer la région entière d’une fournaise implacable. Un ventilateur tournait rapidement pour tenter de vaincre la chaleur suffocante qu’il faisait dans la pièce. Je lui fis un petit sourire triste en mettant des céréales dans mon bol. Ophélia me demanda si j’allais mieux (et effectivement, j’allais mieux, maintenant qu’elle me le faisait remarquer). Elle me fit la bise ; elle sentait merveilleusement bon. Elle ramassa une besace par terre et nous dit au revoir avant de partir. J’interrogeai Romero du regard :

« Elle va travailler.
_ Elle a un job à mi-temps ?
_ Non, elle va travailler au théâtre. Une pièce. Une comédie musicale. Je te propose que tu te mettes un peu d’habits sur toi, tu files te doucher et on va aller la voir. Ça te va ? »


C’était pas toi qui allais me donner des ordres. Ce n’était pas ma faute si je prévoyais effectivement de faire ma toilette juste après ce médiocre petit-déjeuner. Je le terminai bien plus rapidement que d’habitude. Romero me fit un tour du propriétaire (vrai que je n’avais pas encore visité la maison). Elle était franchement pas mal : deux étages, une cave, un grenier, pas mal de pièces. C’était pas un manoir mais on s’y approchait. Avec un tel paysage en face de la mer, je n’osais même pas imaginer le fric de la famille Serafino. Romero me prévint qu’on allait m’acheter des serviettes, une brosse-à-dents, et qu’il pourrait me passer des habits vu que mes effets tenaient dans une petite sacoche. Je grimaçai en lui demandant si l’Espagne avait des vêtements moins chers qu’en France.

« On n’a pas Zara et Mango dans notre pays pour rien. On fera les boutiques si tu veux. »

Je filais me doucher. L’eau chaude me réveilla instantanément tandis que je me frottais avec du savon pour faire disparaître mon odeur corporelle pas reluisante (une semaine que je m’étais pas douché, non ?). Je sortis de la cabine et empruntai la première serviette sèche que je trouvai plié contre un radiateur. Elle était verte, mais semblait inutilisée. Cinq minutes plus tard, je sortais de la salle de bains en sueur. La prochaine fois, je prendrais une douche bien froide. Je rentrai dans la chambre d’amis dans laquelle on m’avait assigné depuis que j’étais arrivé ; je fus surpris de constater qu’il n’y avait pas Fino. J’étais de nouveau tout seul. Mon moral reprit encore un coup. Je grognai, cherchai d’autres affaires et m’en vêtis rapidement. Je n’oubliais pas de passer aux chiottes avant de prévenir Romero. Quand je descendis à nouveau dans le salon, Romero était sorti dans le jardin comme l’affirmait la porte du hall ouverte. Je le retrouvai dans un petit local en train de gonfler les pneus d’un vélo. Il m’annonça que c’était mon bolide, mais qu’on allait commencer par acheter ma trousse de toilettes pour ne pas perturber les répétitions du spectacle (spectacle qui se déroulerait dans moins de trois semaines). Il rajouta qu’il filmerait pour m’envoyer ça en vidéo. Cette simple phrase déclencha tout un processus complexe de questionnements intérieurs : quand est-ce que je devrais partir ? Fallait-il que j’aille récupérer mes affaires restées à Montpellier ? Je remerciai Romero de s’occuper du matériel et de la logistique tandis que je choisis « Crétin » dans mon téléphone, et que j’appuyai sur le bouton d’appel.

« Allo, Clem ? » Il fallut quelques piques avant que la discussion ne commence vraiment. Mon crédit à l’étranger allait morfler comme pas permis.
« Tu pourras prévenir les parents que je risque d’être un peu en retard pour les vacances ?
_ Tu veux dire, leur annoncer que t’es un connard qui pense qu’à son cul et qui s’en branle de sa famille ?
_ Nan, c’est que j’ai pas le choix.
_ Je leur fais passer le message.
_ Tu dis bien, hein ?
_ Tu me connais. »
Oui, je te connaissais. J’allais me faire engueuler.


Je modifiai la taille de la selle quand Romero eut fini de gonfler les roues du vélo rouge. Dès qu’on fut prêt, il referma les portes de la maison avant qu’on ne s’élance sur les routes débordantes d’énergie (mais gardant un calme particulier) de Roses. La baie était, de jour, magnifique. Le soleil brûlait dans le ciel, tout le monde semblait heureux d’être là, la mer était resplendissante, les plages étaient remplies de locaux et de leur serviette. Le paysage était tout simplement paradisiaque. J’étais derrière Romero qui filait sur la droite. On longeait la plage et la mer qui montait docilement. Un port plus loin annonçait une forêt de mats blancs et rutilants.

Dans d’autres circonstances, j’aurais apprécié la balade. Mais j’étais ici en fuyard, même si je tentais de prendre ça comme des vacances. La seconde raison, la plus importante dans mon esprit actuellement, était qu’en observant une Roses magnifique donnant un cadre luxueux à l’ensemble, j’avais l’impression d’être dans une comédie romantique. Sans en être le héros. J’étais dans le film, mais je n’étais tout au plus qu’un second rôle. Je me posais des questions sur « Coup de foudre à Notting Hill ». Est-ce que le colocataire du héros n’était pas amoureux lui aussi de la jolie actrice de renommée mondiale ? Pour Scott Pilgrim, est-ce que Stephen avait le cœur qui battait quand il voyait Ramona ? Pour l’Arnacoeur, comment se sentait l’ancien fiancé de Vanessa à la fin du film ? Que foutaient les personnages secondaires dans une comédie romantique, sinon de sortir avec les autres personnages secondaires à défaut de tenir un autre rôle ? Est-ce que j’étais condamné à pédaler derrière Romero pour le restant de ma vie ? Pourquoi je commençais à m’attacher soudainement à tous ces personnages secondaires qui ne pouvaient pas toucher à la fille fantastique qui tenait la tête d’affiche avec Hugh Grant ? Ça me faisait mal. Ne pas jurer dans le cadre quand on y était malheureux… Se rendre compte que sa véritable place était derrière le couple. Ou pire, était le photographe de la photo. Je faillis continuer ma route perdu dans mes pensées alors que Romero s’était soudainement arrêté devant un supermarché espagnol.

On attrapa des bouteilles de coca, une brosse-à-dents, des rasoirs jetables et autres. Romero rajouta en plus un dentifrice Teraxyl junior. Il m’expliqua qu’Ophélia était une grande fan de ce dentifrice. Je considérais le crocodile dessus ; j’en prenais aussi quand j’étais gosse. Dès qu’on eut payé les articles et après que Romero ait discuté avec la caissière, nous pûmes installer tout ça sur les vélos (une caisse en paille tressée sur la roue arrière de Romero nous facilita grandement la tâche). On arriva cinq minutes plus tard à un bâtiment ressemblant à une brique géante sur lesquels les lettres dorées « Teatro de Roses » scintillaient. Elles semblaient assez vieilles. On entra par une porte à double battant, et dans le hall, Romero demanda à l’accueil un truc en espagnol incompréhensible. La fille bronzée lui répondit avec un accent charmant et lui désigna une pièce du doigt. Une mélodie s’échappait de là-bas. On s’engouffra dans la pièce ; ce n’était pas une salle de spectacle à proprement parler, mais plus une salle polyvalente avec un énorme espace pour y installer les chaises actuellement calées contre les murs, ainsi qu’une estrade d’où chantaient une quinzaine de personnes. Je reconnus la musique (« Like a Prayer », de Madonna ; devais-je grincer des dents ou me rassurer de savoir qu’on pouvait reconnaître une musique même dans un autre pays ?). On s’assied sur une rangée de chaises déjà installées d’où se tenaient cinq personnes. Une monitrice particulièrement âgée qui regardait la chorégraphie avec un sourire bienveillant, un compère plus jeune qui avait une bouteille d’eau à la main et trois élèves qui ne devaient pas figurer dans la scène. Romero leur expliqua notre venue en silence et ils nous accueillirent avec de grands sourires. Sur la scène, on pouvait nettement comprendre qu’il y avait une fille plutôt mignonne qui était la figure principale tandis qu’Ophélia (en jean noir et en débardeur blanc) faisait partie du chœur. La chorégraphie était limpide sans en mettre plein les yeux, très agréable à regarder et tout le monde chantait synchro. C’était la première fois que je voyais un tel travail devant mes yeux, et je devais avouer que c’était la classe.

La fin de la chanson arriva deux minutes plus tard, et Romero assit à-côté de moi applaudit tandis que la dame levait ses deux pouces en les félicitant en espagnol. Je fis mine d’applaudir à mon tour même si j’avais le réflexe typique d’un étranger qui ne connaissait pas la langue locale : espérer jusqu’au plus profond de mon être que personne ne vienne me parler. En plus, je ne savais même pas dire que j’étais français en espagnol, mon ancienne prof de lycée s’étant plus occupée de nous apprendre qu’arriver en retard, c’était mal. Les comédiens descendirent de la scène tandis que la dame ordonna quelques consignes dans un charabia en « a » et en « o ». Baiser esquimau rapide entre mon couple adoré, et je sentis les quinze centimètres me séparant d’eux se transformer en une dizaine de kilomètres. Quelques amis à Ophélia saluèrent Romero avant de me saluer à mon tour. Je fis mon sourire le plus factice en leur serrant la main, répétant le « Hola » à qui mieux mieux. Un gars plutôt baraqué avec un collier autour de lui et la gueule carré me posa une question (enfin, normalement). Ophélia vint à mon secours et dû leur expliquer que je venais de France et que je devais parler l’espagnol aussi bien qu’un épagneul. A une question qu’on lui posa, elle étouffa un rire.

« Ils me demandent pourquoi tu es venu d’aussi loin. » S’ils savaient…
« Ne leur dis pas que je suis traqué, ça va être dur à expliquer. »

Elle eut un gloussement amusé et leur sortit une histoire qu’elle avait intérêt à me raconter pour ne pas que nos informations divergent fatalement. Une petite Espagnole me dévora des yeux et se retenait de parler, parmi le groupe en arc de cercle d’une dizaine de personnes dont je faisais partie. Je me sentais encore plus seul, incapable d’avoir une discussion sensée sans devoir passer par un traducteur. Il y avait l’anglais que je baragouinais un peu, mais un « 6 » comme note était explicite sur mon niveau. L’espagnole qui ne me lâchait pas du visage réussit enfin à poser une question très rapide à Ophélia. Malgré son accent étranger, je compris qu’elle parlait de moi, nom de famille compris alors qu’Ophélia ne l’avait jamais mentionné. Romero me souffla qu’elle m’avait reconnu puisqu’elle aussi était Voyageuse. Je fis à l’Espagnole inconnue un geste de main pour signifier que j’étais effectivement le célèbre Ed Free, traqué par plus de dix mille personnes et accompagné d’un ermite fou et d’un bébé phoque. Dire que j’avais hâte de rejoindre Dreamland malgré la situation…

On sortit du bâtiment une vingtaine de minutes après. Les comédiens au nombre de trente-sept s’enfuirent en groupe, et je faisais partie du plus gros de douze personnes. Il y avait Gueule Carrée et la Voyageuse, plus d’autres jeunes adultes à peu près de notre âge (on allait de dix-sept à vingt-six ans). Il était onze heures du matin environ, et les vélos étaient toujours accrochés devant le théâtre ; on faisait juste un tour. Je n’avais vraiment pas envie de rester avec eux ; ce n’était pas un problème de sociabilité, mais je restais hors du cadre et n’avais aucune envie d’y rentrer. J’avais l’impression d’être un dessin punaisé sur une photographie. La petite Voyageuse s’approcha de moi ; elle avait de grands yeux, des cheveux noirs et une petite bouche.

« Jé m’appélle Marina. Jé souis oune… grandé fan. » Wouah, moi qui pensais être mauvais en langue étrangère. Elle mâchait ses mots (même si le terme exact serait « écrasait »), hésitait, sautait. Mais je restais agréablement surpris :
« Really ? Do you like Private Jokes ?
_ Yah. Particulary Jacob. Ioume. »


Espèce de connasse arrogante. Il n’y avait pas que Ioume dans la vie, bordel de merde !

Je me rapprochais d’Ophélia subrepticement, et profitais d’un moment de calme pour glisser un :

« Tu leur as dit quoi sur moi ?
_ T’es un ami descendu en Espagne pour raisons familiales. Et on s’est rencontrés sur un plateau à Paris, tu m’as interviewé.
_ C’est parfait.
_ Quand on rentrera cette après-midi, faudra que tu m’expliques tout ce qui t’es arrivé. J’ai à peine compris les grandes lignes. C’est très imp… Ah. »
Elle sortit un portable de sa poche qui vibrait. Elle appuya sur l’écran mais je ne pus pas voir qui l’appelait. Elle parla en espagnol, encore une fois. Elle raccrocha en moins de trente secondes. Elle reprit :

« Y a Elly qui t’attend à la maison. Passe la voir, on arrive dans moins de deux heures. »

Tout d’abord heureux de ce retournement de situation, ce ne fut qu’en chevauchant mon vélo après être retourné sur mes pas que je fis l’historique de mes dernières rencontres avec Elly : j’avais proprement ignoré de façon stupide sa proposition, Norbert avait perdu la vie à cause de moi, et je faisais partie du groupe de Voyageurs qui avait rayé Lemon Desperadoes de la carte. Ouais, je venais peut-être de tomber dans un piège qui pouvait durer très longtemps. Je voyais « It’s a trap » peint en rouge sur la maison. Je déposai le vélo dans le petit cagibi et pénétrai dans la demeure. J’annonçai ma venue en lâchant un très prudent « Youhouuu… » qui s’éteignit sur la fin comme si je craignais de réveiller un ours juste à la deuxième syllabe. Elly sortit du salon et me sauta dessus ; très tactile, effectivement. Je lui rendis son étreinte et on s’échangea les formalités avant qu’on aille dans le salon. Je m’assieds sur l’énorme pouf et elle se prélassa sur le canapé. Au risque de lui rappeler dans quel camp elle croyait que j’étais, j’osais poser la question suivante :

« Tu… tu es toujours Voyageuse ?
_ Pardon ?
_ Euh… Dreamland. Ça te dit un truc ?
_ Dreamland ? Tu me parles de quoi, Ed ? Une boîte ? »
J’étais effaré. Quand ils mourraient, les Voyageurs perdaient peu à peu la mémoire de ce qu’ils avaient vécu jusqu’à devenir de simples Rêveurs. Mon cœur se serra violemment devant cette ignoble amnésie. Elly ne se souvenait plus de rien, donc elle était morte. A un détail, près.
« Elly, oublie pas que tu m’as jamais vu dans la vie réelle, seulement sur Dreamland. Tu devrais pas pouvoir te souvenir de moi assez distinctement pour me sauter dessus. » Gloussement qui provoqua un sourire de soulagement de ma part.
« T’aurais vu la tête que t’as faite.
_ Ce n’est pas très drôle »
, tentais-je de lui faire croire malgré mon hilarité refoulée qu’on pouvait sentir. Elle me fit d’un ton moins joyeux, trouvant écho dans la vérité :
« Tu as raison. Ce n’est pas très drôle. »

Il y eut un blanc de plus de cinq secondes pendant lesquelles on fut plongé dans nos pensées. Je rajoutai que je n’étais plus avec eux, elle me répondit qu’elle le savait, que ça ne l’étonnait pas. Autre silence. On embraya sur des sujets de discussion à propos de la ville en elle-même et le soir tomba.

Ophélia et Romero étaient rentrés depuis quelques temps (deux heures ? Bien sûr) et ce fut Elly qui se chargea de la cuisine (être un invité avait parfois ses avantages et la fille refusa que je m’approche des fourneaux). Ophélia s’en alla sous la douche et je restais encore une fois avec Romero. Je lui posais quelques questions sur sa vie privée pour en apprendre plus sur lui (et tenter de trouver ses points faibles afin de les retourner contre lui, l’humilier publiquement et le forcer à se suicider). Lui était né à Bilbao, une ville assez proche de la frontière des Pyrénées. Il avait suivi des études d’économie qui l’avaient dirigé dans des études de langue. Il en parlait quatre pour le moment et il apprenait le russe à une vitesse effrayante. Il était, même pas besoin de le dire, très doué pour les langues. Il venait lui aussi à Paris des fois, pour rentrer en contact avec des boîtes qui avait besoin de lui pour des implantations à l’étranger (et particulièrement en Espagne). Il ne faisait quand même pas grand-chose de concret niveau professionnel. Pour le moment, il terminait juste son master en langues et cherchait un travail pour le repêcher derrière même s’il n’arrêtait pas d’assurer que c’étaient les boîtes qui allaient le chercher. En plus de ça, il avait un frère et deux sœurs, tous plus jeunes que lui, qui habitaient encore à Bilbao.

Quand le repas fut sonné à vingt-deux heures trente, je racontai aux trois autres personnes un peu tout ce qui m’était arrivé, à partir de la nuit où ils m’avaient capturé pour me refourguer dans une prison jusqu’à mon échappée dans les deux mondes qui s’étaient conclus par un demi-succès. Romero m’avoua qu’il ne connaissait aucune personne qui aurait pu me refiler son adresse, et il ne voyait pas du tout la raison qui m’avait poussé à le rejoindre. Ophélia lui proposa de rechercher parmi les membres de leur organisation pacifiste un visage qui y ressemblerait. Son petit ami approuva et promit de s’y mettre après le dessert. La fille revint vers moi et me demanda ce que je faisais actuellement sur Dreamland. Je préférais mentir ; je ne savais pas si lui dire que je montais une armée avec Fino serait la réponse qu’elle attendrait (surtout que par plusieurs égards, ce plan ressemblait juste à une vengeance). Je leur avais aussi caché Monsieur Portal. Un instinct, comme ça. Il valait mieux qu’il reste secret. Alors je répondis :

« J’ai retrouvé Fino. On se demande encore ce qu’on va faire mais j’ai peur que les Claustrophobes viennent nous chercher. »

Je complimentai Elly pour sa cuisine (je compatissais aussi pour elle, parce que même à deux, on ne parvenait pas à effacer l’aura rose qui émanait du couple, aussi étouffant qu’un pot de confiture à la fraise dans la gorge). D’ailleurs, j’enchaînai direct par :

« Et toi Elly… Il s’est passé quoi ?
_ On avait entendu parler d’un monstre qui se déchaînait dans les environs. Dès qu’on l’a aperçu à l’horizon se dirigeant vers le village, le Maire a décrété après discussions la fuite. On est tous partis en moins d’une heure. Et quelques temps après, on a vu au loin la créature dévastée Lemon Desperadoes. C’était… dégueulasse. Il l’a écrasé en… en un pas. »


Etrangement, même si sa voix restait neutre, j’avais l’impression qu’elle allait lâcher une larme de tristesse et de dépit. Romero murmura dans sa barbe que les Claustrophobes étaient tous des enfoirés ; je ne lui en tenais pas rigueur, on ne pouvait pas dire le contraire. Elly avait dit en un pas. Je voulais pas savoir la taille du truc. Les Claustros étaient vraiment des tarés dangereux. Seul Evan me semblait sympa ; j’avais senti tout le long qu’il désapprouvait ce qu’on me faisait. Mais désapprouvait-il les actes de ses camarades ? Ça, je n’en étais pas sûr du tout. J’aidais à débarrasser la table avant de partir au plumard le plus vite possible. Je demandais même à Ophélia un somnifère pour rester plus longtemps à Dreamland. Je la remerciai, et avalai le cachet effervescent d’une traite avant de tomber dans le lit. J’eus un mal de crâne lourd, puis ma conscience abdiqua.

__

Les plans diaboliques avaient toujours une partie « passive » et une partie « active ». La première se déroulait dans le secret de ceux qui ne fomentaient pas le plan ; la seconde se déroulait à la vue de tous, si on pouvait dire. Par exemple, la destruction du Bal des personnages de dessins animés avait été « active » dès que le bal lui-même avait commencé. Cependant, même si la partie « passive » de la New Wave avait été témoin d’une activité militaire, la partie « active » commençait maintenant. Et c’était lui-même, Orlando, qui allait ouvrir la marche. Un immense hangar qu’on ne voyait que dans les films s’ouvrit peu à peu, et la lumière du désert pénétra vivement à l’intérieur. Des dizaines de bruits de moteur couvrirent le vent. Orlando se tenait bien droit, mains croisées dans le dos et regard défiant bientôt l’horizon (pour le moment il ne voyait que le haut du hangar). Il sentit naître en lui un sentiment épique qu’il n’avait jamais cru revivre ; mais n’était-ce pas pour ça qu’il avait décidé de rejoindre la New Wave ? Un immense sourire diabolique s’étala sur son visage tandis que les portes s’ouvrirent totalement vers le sol. Et les cieux.

Orlando Bloom alors, prit tout son temps pour faire durer cet instant le plus longtemps possible. Lui, à la tête de l’armée principale de la New Wave, et maintenant de ces machines qui avaient été construites dans le plus grand secret… Elles s’avancèrent doucement vers l’extérieur, sur cinq lignes et une douzaine de colonnes. Les soldats à terre pouvaient voir ramper hors des hangars des galions magnifiques, sur lesquels trônaient en haut de chacun un énorme ballon rempli d’hélium. Plus de soixante dirigeables s’envolèrent enfin vers le ciel, éloigné des uns et des autres à une distanc suffisante avant de trôner à plus de cinq cent pieds du sol. Pendant la montée, Orlando Bloom rugit de plaisir avant d’éclater d’un rire qui ressemblait à celui d’une prêtresse diabolique poursuivie par un scorpion infernal. Il était de nouveau un chef de guerre aux commandes d’une armada de vaisseaux volants. Il était de nouveau Lord Buckingham.


« Semez le chaos. »

Et après avoir défini des cibles à quatre escadrons vers des places fortifiées qui avaient décidé de tenir tête, après avoir longuement admiré les cent soldats sur chaque navire avec une allégresse due à sa puissance retrouvée, après s’être recoiffé après une brise plus violente que les autres en se lorgnant dans son miroir de poche, il sonna l’attaque vers the Great Sleet. Ils y seraient dans moins de trois heures.

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The Great Sleet… C’était plus une giboulée de gros cailloux dans un périmètre précis qu’une véritable chaîne de montagnes due à des mouvements de plaque tectoniques. Des énormes pierres qui pouvaient faire vingt fois la taille d’une maison tenaient en équilibre les unes sur les autres, même si cette description semblait oublier l’incroyable stabilité qui relevait du tout. Le paysage était immense, pas forcément élevé, mais s’étendait sur plusieurs centaines d’hectare. On disait que de nombreuses populations dans les siècles précédents avaient niché dans ces tunnels et ces grottes, et il n’était pas du tout étonnant que les fuyards aient décidé de venir s’installer ici en attendant que l’orage de la guerre passe. Il y avait bon nombre de légendes qui spéculaient sur l’étrange phénomène qui aurait créé the Great Sleet ; celle qu’on aimait raconter même si on entrait dans l’anachronisme imbécile restait qu’on avait enterré l’Artefact dessous. La plus dégoûtante que j’avais entendu, sorti de Fino bien évidemment, restait qu’un Dieu avait chié au milieu du désert, que ses déjections avaient séché, qu’elles avaient formé la chaîne de montagnes et que l’odeur avait été si insupportable qu’elle avait rasé toute végétation aux alentours, créant le désert qui caractérisait le Royaume des Cowboys ; je le soupçonnais d’avoir inventé cette histoire de toute pièce mais il réussit son coup : autant que je le pouvais, j’évitais de toucher les pierres de mes mains et chaque odeur minérale me paraissait suspecte. Le plus étrange restait que Portal trouvait cette théorie plus crédible que les autres, surtout après avoir frotté son index dessus et le porter à son nez d’où dépassaient quelques poils blancs.

Une heure plus tôt, quand j’étais apparu, les pirates avaient campé joyeusement en attendant notre retour. Leur feu était presque épuisé quand j’étais arrivé, précédant Portal d’une demi-heure. Fino m’avait dit, en crachant un gigot de viande dans le feu, que les deux Mismatched voulaient aussi rejoindre notre groupe de révolutionnaires en herbe, et qu’il avait accepté. Ils étaient d’ailleurs partis boire leur verre de lait et revenaient bientôt. Fino avait argumenté directement après qu’ils étaient les fils adoptifs de Big Mama, une figure très importante dans le banditisme et que ça pourrait jouer à long terme. Même lui ne semblait pas y croire une seconde, mais il avait besoin de justifier sa décision ; j’imaginais bien les deux idiots accrochés à ses basques en lui demandant de rejoindre une super organisation secrèteuh. Les pirates nous indiquèrent le chemin vers les grottes les plus connues et les plus nombreuses, d’un geste vague. Ils ne savaient pas trop où c’était, mais il paraissait que le chemin était facile à suivre. Alors, on partit tous les trois tandis que le capitaine nous souhaita bonne chance et nous promettant que eux ne seraient jamais loin (ils ne pouvaient pas rester au même endroit sans penser qu’on les y obligeait).

On parcourait tous les trois une sorte de col entre les roches gigantesques. Fino était agrippé à mon épaule et tentait de nous faire croire qu’on se perdrait dans la ligne droite sans lui, tandis que Monsieur Portal paraissait bien pensif. Il avait pris un bâton d’un arbre sec pour s’aider à grimper, même s’il n’en avait certainement pas besoin. Des fois, il grommelait dans sa barbe sans raison, comme un chercheur qui inventerait une nouvelle théorie sur l’apparition de la vie. Je me rendis compte que je ne connaissais presque rien de lui, sinon ses manières étranges. Monsieur Portal semblait être ce qu’il était sans l’être. Il regardait Dreamland, ses paysages et ses créatures comme un scientifique, il dissertait comme un littéraire, et il gardait la tronche d’un expert-comptable, tout cela en ressemblant à un clochard. Il faisait penser à quelqu’un qui avait plus de deux cent de QI, qui avait réussi de nombreux diplômes, mais qui préférait ne rien faire dans la vie, sinon de s’engager dans des actions écologistes extrémistes que même ses partisans réprouvaient. Il était du genre à poser une bombe pour protester contre les matières utilisées dans les appareils dentaires, et était aussi du genre à l’avoir conçu. Dès que je m’approchai du Claustrophobe, il parla plus fort pour que je puisse entendre :


« Et le bateau pirate… Il n’y a aucun problème…
_ Pardon ?
_ Est-ce que tu as déjà remarqué les charpentes des maisons, Ed ?
_ Du monde réel ou d’ici ?
_ Qu’importe, les deux. Et bien elles ne sont pas des tous identiques. Par l’inconscience collective ignorante des Rêveurs, ils imaginent quatre murs, un toit, un plafond, et quelques poutres, mais ça ne veut pas dire que ça tiendrait dans la réalité. Si tout le monde savait faire des maisons, ça voudrait dire que celles sur Dreamland seraient impeccables. C’est ce qui rend Dreamland si intéressant à mon goût : nos divagations ignares imaginent un monde barré.
_ Si vous le dîtes.
_ Le bateau pirate est moins technique, mais ça n’empêche que je ne vois pas comment il peut rouler sur la terre.
_ Peut-être qu’il parce qu’il a des roues ?
_ Mais elles ne devraient pas supporter le poids, justement ! Les barres devraient s’enfoncer dans la coque.
_ Encore un débile mental qui cherche à analyser le piquet auquel il se maintient au lieu de se faire emporter par un tourbillon de bonheur »
, railla Fino.
« Je garde juste un œil lucide », répondit Portal d’une voix plus ferme.
« On peut pas faire confiance à un… scientifique. Il va vouloir me buter pour observer mon cerveau et mes organes internes.
_ Je suis prof d’EPS. »


Fino tira une grimace que Portal ne remarqua pas, comme si on lui avait fourré une chaussette sale dans la bouche. Portal se présenta un peu tandis qu’on vagabondait sur des rochers de la taille d’un ballon de foot qui pouvaient tordre la cheville à n’importe quel touriste imprudent. Il était prof de sport (ou d’EPS, si ça lui faisait si plaisir que ça) dans un grand lycée en Ile-de-France, mais il avait écrit un livre « Pour une médecine écologique ». Je me rendis soudainement compte que ce bouquin avait trôné à la table de chevet de mon père très intéressé avant qu’il ne le jette, effrayé, arrivé à la moitié, comme s’il avait tenu le Necromonicon. Pour escalader certains passages trop complexes, on n’hésitait pas à utiliser nos pouvoirs pour nous téléporter derrière l’obstacle. Ce fut après une belle avancée que mes lunettes captèrent des signes de vie. De Créatures des Rêves et de Voyageurs. Il n’en fallut pas plus pour que j’indique la distance et la direction à l’ermite pour qu’il nous téléporte tous les trois en un clin d’œil vers les colonies de réfugiés. J’étais enfin content de savoir à quoi ça ressemblait, et le résultat était plutôt impressionnant.

Il fallait déjà s’imaginer dans un grand plateau rocheux plutôt régulier, entouré de murailles rocheuses plutôt élevées qui donnaient à l’ensemble la forme d’un cratère. Puis autour, des dizaines de tunnels qui donnaient accès à des grottes et des centaines de personnes qui déambulaient dans tous les sens. Les trous dans les murs étaient souvent des cercles, comme si une galerie de fourmis géantes aurait décidé de vivre dans des minéraux. Mais plein d’autres étaient rectangulaires, très larges, ou plutôt étroites. Il y avait des sortes d’escaliers, des sortes d’étages, des tunnels qui permettaient de passer sur des estrades par l’intérieur ou dans d’autres secteurs à l’air libre (en moins gros cependant) que celui-ci. Les murs qui entouraient la plateforme dépassaient les soixante-dix mètres de hauteur. Des gens chuchotèrent quand ils nous virent nous matérialiser devant eux, mais constatant notre manque de réaction agressive, ils partaient en silence. Sur les côtés, il y avait quelques étals qui proposaient de la nourriture et quelques biens matériels. Je remarquai vite qu’il n’y avait aucun système financier, ni encore moins d’argent. Tout était gratuit, mais il y avait un rationnement organisé par quelques administrateurs. Si mon père était là, il constaterait la pauvreté du tout et se renfoncerait dans son opinion : « Le communisme, ça ne marche pas, la preuve ». Les réfugiés devaient se partager les grottes. Il n’était pas rare de voir plusieurs familles s’entasser dans les mêmes galeries. Ce qui était encore plus déprimant, c’était de savoir que toutes les personnes qui vagabondaient dans ces montagnes étaient des victimes qui avaient perdu leur territoire. Leur nombre n’allait pas cesser de croître.

Fino avisa un promontoire plutôt sympathique d’où on pourrait nous voir facilement, en hauteur, en plus éclairé par le soleil (fallait savoir qu’étant dans une sorte de gorge circulaire, les ombres étaient plutôt étendues et cachaient souvent les trois-quarts de la place). J’interrogeai le phoque du regard pour savoir quoi faire maintenant. Fino m’envoya me faire foutre en ne me répondant rien. Il me dit que c’était moi la figure, tout devait partir de moi. Moins je montrais de failles, plus je me montrais compétent, et plus je me ferais respecter et suivre. Il me conseilla tout de même de jouer sur la haine, sur la vengeance, sur leur psychologie en général, affaiblie en plus par la rapidité et la violence des différents camps. Et ce que je devais craindre, c’était qu’ils se découragent face à la puissance adverse qui pour le moment, n’avait aucun rival. Allez, fallait que je tente d’être badass. Badass… Riddick… Hellboy… Etre un putain de dieu, malgré le comportement bourru moyen supérieur à celui de bien d’autres Royaumes. User de ma voix pour les attirer tel un crieur public qui allait prêcher la fin du monde n’allait pas être très impressionnant. Nous étions tous les trois sur la grosse pierre suspendue, et les deux n’attendais que le début de mon discours. Je sortis un des deux flingues énormes de mon ceinturon. Je tirai en l’air une fois, brisant mon tympan et mon poignet. La détonation rebondit contre les parois de pierre en explosant les tympans de tous. Toutes les têtes cherchèrent la raison de ce tir, et s’arrêtèrent sur moi, le canon pointé vers le ciel qui fumait encore, la tenue de vieux briscard indestructible, incorruptible. Je pris une voix un peu plus grave que la moyenne sous le geste du menton approbateur de Fino :


« Ecoutez-moi ! ECOUTEZ-MOI TOUS !!! Je sais ce qui vous est arrivé ! Votre Royaume subit des attaques d’ennemis d’une puissance stupéfiante ! Vos hameaux ont cédé les uns après les autres sans pouvoir opposer une vraie résistance ! Et tous les réfugiés que vous êtes et qui seront vont venir se cacher dans les montagnes sombres…
_ Ta gueule ! »
, que me criait un connard, certainement énervé de la pub qu’on pressentait. Je tirai une cartouche juste à ses pieds (même si en vérité, ce fut une paire de portails qui ajusta mon tir pour qu’elle explose à dix centimètres de ses chaussures). Le silence d’une seconde après fut brisé par ma voix rauque :
« C’est pourquoi je suis ici. Je dis pas que je défends la veuve et l’orphelin, mais je dis que tous les connards de l’univers devraient se faire botter le cul, et que certains cherchent vraiment les crampons. Je monte une armée. Une grosse armée, avec tous ceux qui n’ont pas voix au chapitre dans cette merde. De victime, vous pouvez passer à vengeur. Il faut faire ravaler à ces enfoirés les horreurs qu’ils vous ont fait subir !
_ Ils sont beaucoup trop fort !
_ J’ai dit que j’étais pas là pour jouer au paladin, mais je serais pas contre de me battre à-côté de compagnons motivés à écraser du salopard. J’ai déjà une partie des bandits de la région avec moi, je ne suis pas seul ! Petit à petit, avec le consentement de chacun, nous pouvons créer une force contre laquelle ils ne pourront rien. Bon sang de merde ! On vous a attaqué ! On a tué des membres de votre famille ! On vous a dépossédé de vos seuls biens, tout ça pour obtenir encore plus de puissance ! Mais avez-vous du sang dans les veines, ou du sable ? Je pensais que les gens de la région étaient des durs, des costauds ! Sont-ils tous morts au front en tentant de vous protéger ? Nous avons des informations, nous avons du matériel, nous avons la connaissance du terrain et nous les empêchons actuellement de faire aboutir leur recherche ! En fait, il n’y a qu’une inconnue qui peut être décisive ! Cette inconnue, mes amis, c’est vous. Vous avez le choix : soit vous restez cachés dans vos tanières en attendant que les loups s’en aillent. Soit… vous vous mettez à la chasse. »


Je ne savais pas quoi rajouter derrière, donc je laissais la foule libre de réactions pour savoir comment réagir derrière. Fino était sur l’épaule de Portal, Portal était derrière moi, attendant les bras ballants la suite des événements. Ils faisaient un peu second du héros ; je supposais que c’était exactement ce que voulait Fino : qu’on croie que je fus assez important pour avoir des compagnons prêts à accepter toutes mes directives.

Pendant ce temps, les gens chuchotaient de plus en plus fort jusqu’à ce que les débats s’ouvrent. C’était une bonne nouvelle, ça voulait dire qu’il y avait des intéressés. Il y avait forcément des gens prêts à se défendre, mais il fallait connaître la proportion de l’ensemble des réfugiés qu’ils occupaient. Je pouvais comprendre qu’il y avait trois camps, « On leur rentre dans le lard », « Ils sont trop puissants », et « On s’en fout qu’ils sont trop puissants, on préfère crever là-bas qu’ici ». Mon estomac se crispa quand je vis le Maire de Lemon Desperadoes, toujours un cigare à la main ainsi qu’un peignoir léopard m’observant comme pour savoir ce que je manigançais. Dom se tut quand même pour ne pas dévoiler des informations qui auraient sapé ma crédibilité, comme le fait que j’étais un Claustrophobe. Un tir de fusil partant d’un coin du cratère calma l’assistance. Un moustachu assis sur une pierre avec un sombrero à moitié rapiécé hurla qu’il fallait se battre. Pas mal de monde lui répondirent, ce qui accentua encore une fois les débats des protestataires. Mais quelqu’un hurla un « NON » bruyant. Ce quelqu’un apparut sur mon promontoire après l’avoir escaladé en quelques secondes, il agitait les bras et répéta son « Non » bruyant pour calmer tout le monde. Une autre silhouette le suivait et l’imitait. Pas besoin qu’ils se retournent pour que je reconnaisse deux épines : Romero et Ophélia. Là, ils allaient vraiment être très chiants. Mon cœur devenu acier réussit à ne pas se serrer, mais il émit tout de même un croassement métallique. Romero répéta son « Non » une dernière fois avant de dire :


« On ne peut pas les battre, vous le savez bien ! Ils sont organisés, ils sont mieux armés que nous, ils sont même plus nombreux ! Il n’y a pas de honte à défendre la famille et les amis qu’il nous reste ici ! Tout le monde a besoin de tout le monde ne serait-ce que pour subsister, nous ne pouvons pas nous permettre de partir ! Laissons leur la guerre, ils repartiront bientôt, et avec de la chance, s’entretueront tous jusqu’au dernier ! Le combat est perdu d’avance, et…
_ … Qui a dit qu’on attaquerait de front ? »
le coupai-je rapidement en me plaçant devant lui. Je savais que j’allais la jouer seigneur de guerre agressif, mais sa seule présence me donnait envie de m’acharner contre son point de vue. Il voulait défendre des innocents. Je n'avais plus envie de m'occuper du plan de Fino, juste de faire chier cet enfoiré de Romero. « Nous pouvons utiliser la guérilla, nous pouvons réfléchir. Si vous l’écoutez, dès que la situation sera terminée, le souvenir qu’on aura de vous sera que les habitants jouent les durs, mais qu’ils se sont effacés à la première intempérie ! Pas un seul nœud de résistance, sinon étranger. Je me suis trompé de peuple, je m’excuse. Vous pensez qu’ils partiront tranquillement ? Et s’ils ne le font pas ? S’ils restent plusieurs mois, plusieurs années ? Ils resteront tant qu’ils le voudront, jusqu’à ce qu’on vienne les égorger ! Plus vous attendez ici, et plus vous les laissez détruire les autres bourgades ! Chaque réfugié que vous verrez arrivé sera là par votre faute !
_ Ne faîtes pas la guerre ! Vous perdrez, c’est inévitable ! Ne tentez rien ! Tout le monde sait où vous vous cachez, et une expédition punitive pourra tous nous exterminer ! Mais bon sang, vos vies sont plus précieuses que vos terres que vous récupérerez ! Toutes vos vies, même celles de votre famille ! Y allez, c’est les sacrifier.
_ C’est comme ça à toutes les batailles, et les civils peuvent se cacher ! Si c’est la défaite que vous craignez, alors tapissez-vous et attendez que les autres meurent à petit feu. Mais moi, je vous promets victoire sur victoire !
_ La guerre n’est pas la solution !!! »
hurla Romero en se tournant vers moi. On s’observa tous les deux pendant de longues secondes. La voix acide d’Ophélia couvrit le silence :
« C’est la première fois que je t’entends sortir un discours si violent, Ed. Mais ça ne m’étonne pas, je reconnais la patte de Fino. Et c’est qui ce type ?
_ Enchanté, on m’appelle Monsieur Portal.
_ Wohohohoh ! »
, réussis-je à dire normalement, entre nous cinq. « Y a deux points de vue qui s’opposent. Laissons les gens décider de ce qu’ils veulent faire. Ils ont le droit de se battre. »

Ophélia me jeta un regard assassin que je ne réussis pas à tenir. Si je donnais l’impression d’être sûr de moi, à l’intérieur, je n’étais plus qu’une flasque visqueuse dont la seule envie était de converger vers le point de la vue de la fille. La foule s’entretenait toute seule en cherchant à réfléchir. Je tournai les talons, dépassai Fino et Portal et rejoignis une grotte dans laquelle je pus m’affaler par terre, en proie à des émotions violentes qui me paralysaient tout le corps. J’entendis au loin Romero m’insulter, mais bizarrement, Ophélia le retint et lui dit qu’elle me comprenait. Elle savait ce que j’avais enduré (ensuite, savoir si ces excuses étaient suffisantes ou non pour me pardonner était une autre paire de manches), et voulait à tout prix qu’il n’y ait pas de dispute entre nous. Puis, peut-être qu’un sentiment de culpabilité lui remuait le ventre. De son point de vue, elle avait pu croire que j’avais tout sacrifié pour elle sans savoir que j’avais été considéré comme un fugitif de toute façon. Ça, c’était un quiproquo que j’allais pouvoir utiliser en ma faveur. Fino était déjà en train de composer avec Romero :

« Yeah, c’est facile de venir comme une fleur avec un panneau « Peace and Gay ! ». Et si t’avais perdu toute ta famille, tu continuerais à souhaiter tout le bien de tes ennemis en les laissant dévaster tes voisins ? Ça, c’est de la responsabilité.
_ On ne tue personne.
_ Rapidement à court d’arguments ? On ne tue personne, ça veut rien dire, espèce de couillon de merde ! Tu te sens moins sale en laissant les gens dans leur merde ?
_ On ne tue personne. C’est tout. Il n’y a pas de raisons.
_ C’est à cause des gens comme toi que la peine de mort disparaît peu à peu !
_ Un bateau…
_ Portal, arrête de chasser les papillons, tu parviens qu’à te… Oh bon dieu de merde. »


Fino crachait une insulte dans le vent, il y avait un danger. Je me relevais directement sans avoir fait chauffer la pierre et m’emparais de mes deux pistolets. Des ombres énormes glissaient sur le mur et le plateau rocheux, provoquées par des bateaux-dirigeables. Le NW peint en argent sur la coque était explicite de l’appartenance de ces navires. Je ne pensais pas trouver autant de bateaux réunis dans un Royaume où l’on ne pouvait pas dire que la navigation était l’attraction principale. Il y en avait plus de cinq qui se stationnaient autour du cratère dans lequel nous étions. En bas, les citoyens hurlèrent et se bousculèrent dans une panique de fin du monde. Quelques-uns eurent les couilles de tirer, mais soit ils manquèrent leur cible, soit les balles étaient inefficaces. Désireux de garder mes munitions, je préférais attendre avant d’appuyer sur la détente. Une voix alourdie par un microphone braya :

« Ici Lord Buckingham, Seigneur de la New Wave ! Il est inutile de résister. Rendez-vous et il ne vous sera fait aucun mal ! Si quelqu’un tente de résister, il sera abattu sur place, et nous faucherons la vie d’une dizaine de personnes. Rendez-vous !
_ Hey ! Mais c’est Orlando Bloom ! »
fit remarquer une voix anonyme.
« LORD BUCKINGHAM, POUILLEUX !!! »

Les gens ralentissaient mais les clameurs de peur étaient toujours aussi élevées. Le vieux moustachu de tout à l’heure fut assommé par d’autres réfugiés. Fino demanda à Romero ce qu’on était censés faire maintenant et si Dieu allait récompenser les croyants. Romero ne répondit pas. J’allais m’envoler vers les bateaux grâce à mes portails, mais une main ferme s’abattit sur mon épaule. Monsieur Portal disait :

« D’habitude, je récrimine la violence. Cependant, je ne dis pas qu’elle est tout le temps dispensable. Surtout maintenant. »

Je tournais ma tête vers lui : ses yeux brillaient d’un noir absolu. Je sentis des ondes de puissance en l’air, et je pouvais voir un des navires de guerre, canon sortis vers le bas, découpés en cinq morceaux plus ou moins égaux par des paires de portail. Moins de cinq secondes plus tard, le temps que chacun put voir le navire aux morceaux divisés (mais fonctionnant toujours), que l’équipage hurla en voyant de la magie puissante de Voyageurs sur eux, Portal acheva matériellement ce qu’il avait commencé : les morceaux épars du navire mais qui fonctionnaient toujours devenaient des morceaux épars tout court. Le bateau tomba en miette, le ballon fut découpé, et les débris ainsi que les corps tombèrent dans des concerts de hurlement et de claquements secs. Une gerbe de flammes apparut à un endroit avant de disparaître, et mis à part un morceau de la proue, le reste était tombé en-dehors du cratère. Surpris par la vitesse et l’efficacité de l’attaque, les vaisseaux prirent panique. Sous les ordres du porte-voix effrayé, l’escadrille manœuvra avec vitesse pour faire demi-tour et quitter le plus vite possible cette zone mortelle ; c’était ça, le chef de la New Wave comme il se l’était proclamé ? Les visages convergèrent vers Monsieur Portal qui débordait de tant d’énergie que personne ne pouvait l’ignorer. Il y eut une ovation immédiate. Le Voyageur salua tout le monde d’un geste de la main comme un Président fraîchement élu. Il était bien aussi fort que Fino l’avait dit. Il avait gâché en une attaque… une douzaine de portails. Presque le double de mes réserves maximales… sans compter les trois qu’il avait fait précédemment lors de notre petit périple dans les montagnes. Je soufflai pour moi sous les acclamations :

« Une quinzaine de paires de portails… Minimum…
_ Je peux en faire dix-sept, je n’ai jamais réussi à en faire plus. Et c’est un abus de langage de dire « paire de portails ». Le pouvoir vient justement du fait que le portail est unique. Et puisqu’il se trouve à deux endroits différents, il relie ces endroits. C’est ça la vraie nature de notre pouvoir. »
Je n’eus pas le temps (et l’envie de toute façon) de méditer sur ce qu’il disait, car Fino profitait de l’allégresse générale pour aboyer :
« JE VOUS AVAIS DIT QUE NOUS LE POUVIONS ! CE TYPE A VAINCU ALEXANDER, LE CHAMPION DES CLAUSTROPHOBES ! NOUS SOMMES INVINCIBLES ! »

Je sentais Romero et Ophélia grincer des dents à l’arrière-plan. Fino se retira après un discours aux termes barbares et nous allions tous les trois dans la caverne derrière nous. Portal s’adossa à un mur, aussi frais que le début de la nuit. Moi, j’étais en train de froncer les sourcils.

« Battu Alexander ? Ce n’était pas Julianne ?
_ Quelle naïveté… Continue comme ça et tu vas prêcher le sadomasochisme avec les deux idiots à l’extérieur. La vérité, ça n’existe pas. La vérité, c’est des mensonges. La vérité, c’est ce que pensent les gens. La différence entre les mensonges et la vérité, c’est que la dernière a un écho dans la réalité, mais techniquement, ce n’est rien de plus. Bref, on s’en branle de la vérité. Portal, t’as compris ce que je voulais dire, donc, t’as bien défoncé Alexander ?
_ C’était la brune qui s’appelait Alexander ?
_ Laisse-tomber. Ed, je sais que c’est dur pour toi parce que t’as pas les épaules…
_ Merci.
_ … Mais oublie les pacifistes. Ils vont tenter de te convertir, ils vont te faire la gueule, mais résiste en oubliant. Règle numéro deux : L’os jamais tu ne lâcheras. Les œillères, c’est la clé. Oublie pas que tu dois avoir des œillères. Oublie-les, concentre-toi sur l’objectif. Ils te feront la gueule, quoi que tu fasses. Mais tu peux pas rester les bras croisés, Ed, hum ? »
Salopard de phoque.

Je n’avais jamais eu l’intention de ne rien foutre et m’abandonner aux idéaux des deux Espagnols. Mais ça allait faire mal, de toute façon. Je secouai la tête de haut en bas doucement et Fino s’en contenta. Les deux pacifistes tentaient encore de gagner la cause des civils mais ça n’avait pas l’air de fonctionner. Ils finirent par en appeler à la sagesse des chefs des tribus qui gardaient l’autorité. Ils se retirèrent du promontoire sans nous adresser un regard. Fino exultait encore du tour qu’avait pris la situation et décida que maintenant, ça serait Portal qui prendrait les reines du commandement officiel de notre armée. Il était le nouveau sauveur, le nouveau super-héros, et les gens accepteraient moins notre plan s’il était commandé par lui ou moi. Donc c’était le chef, et je n’étais que le porte-parole, le promoteur, l’imprésario. Super chouette, mon nouveau travail.

Au bout d’un moment passé à écouter Fino déballer des points machiavéliques pour asservir les citoyens, il demanda à Portal de faire un petit tour en ville pour qu’il s’aère un peu. L’idée sous-jacente que je compris fut qu’il voulait que le Sauveur se balade parmi la populace pour renforcer son image. Je décidais alors d’aller chercher les rescapés de Lemon Desperadoes. Fino détestant n’avoir aucun auditoire se posa sur mon épaule pour partir avec moi. Il ne fallut pas longtemps pour retrouver le Maire et son éternel peignoir en train de faire la cour à une fournisseuse de plantes séchées dont le regard voltigeait partout pour ne pas se poser sur le torse velu. Ma présence réussit à le déconcerter un minimum pour que la femme se jette sur un autre client en espérant que celui-ci accepterait sa marchandise. Je le saluai en tendant ma main en avant. Il la regarda comme si je lui pointais une arme. Il me fit :


« Excusez ma tenue, je sors de la douche.
_ C’est tout excusé.
_ Je suppose que vous n’êtes plus avec eux.
_ Vous supposez très bien, Monsieur le Commanditaire. »
Il lâcha un rire après cette dénonciation avant de me serrer vigoureusement la main.
« On est tous les deux aussi hypocrites, ça me réchauffe le cœur pour notre relation. Je suis avec vous, de tout mon corps. Et notre shérif aussi. Je n’ai pas envie de risquer la mort de mon peuple, mais je serais d’accord de mettre la main à la pâte –nous serions d’accords tous les deux.
_ Et Mathilda ? »
Changement de réaction. Il était moins joyeux.
« Elle va très mal. Elle ne supporte pas d’être ici, elle a pris deux cent ans d’un coup. Elle tente de mordre tous ceux qui s’approchent. Mais je pense qu’elle serait d’accord de nous aider si elle retrouvait ses esprits. »

On marcha dans les différentes places tandis qu’on lui expliquait notre projet et ses véritables avancées. Il nous conseilla d’aller voir du côté des indiens ; il y avait peu de chances qu’ils soient d’accords, mais ils constituaient une force armée importante. Et d’autant plus importante car il craignait malgré l’exploit de Portal qu’on embauche que très peu de monde. Il expliqua que les deux pacifistes avaient effectivement bien joué leur coup en desservant leur cause aux anciens maires. Même lui préférait s’y coller plutôt que de sacrifier son village. Puisqu’ils avaient divisé tous les réfugiés en leur renvoyant leur ancienne origine et leur ancienne autorité, ils divisaient exponentiellement les combattants en leur faisant croire qu’il n’y avait qu’eux, plus « les autres » qui seraient peu aussi, sans prendre en compte l’armée potentielle dans sa globalité qu’ils pouvaient tous représenter. Psychologie de masse, murmurait DSK en agitant son vieux cigare. Fino changea de sujet et surprit tout le monde en parlant de l’Artefact. Ah oui, on en était là à cause de lui, de ce putain d’Artefact.

« J’ai des infos, oui. Suivez-moi.
_ Juste une question avant. Elle est là, Elly ?
_ Au chevet de Mathilda. On viendra voir ton ticket après… J’aime bien ce mot, ticket. Une belle sonorité pleine d’espoir. »
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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Mar 24 Juil 2012 - 0:49
CHAPITRE 10
LE PHOQUE HURLERA TROIS FOIS




Mon grommellement se fit étouffer par le ricanement de Fino. DSK emprunta un petit tunnel qui déboucha sur l’extérieur de l’œuf en pierre, et un chemin montant, invisible aux yeux des autres. On progressa comme ça pendant une demi-heure, le temps qu’il fallut pour que le Maire et moi racontions nos histoires respectives. Il apprit l’existence de Portal mais ne fit aucun commentaire dessus. Sa voix gardait un ton neutre même quand il décrivit la destruction du village ; je sentais toutefois qu’il serrait son cigare entre ses doigts jusqu’à blanchir ses ongles. Il gardait cependant une poker face niveau politique. Fino l’interrompit pour lui demander où il nous emmenait. Dom claqua la langue avant de pointer une caverne de son cigare. On grimpa jusqu’à elle, et on s’engouffra dans la roche. La température baissa d’un coup, même si elle n’était guère profonde. L’inclinaison du soleil descendant était parfaite pour apercevoir le bout de la caverne. Je vis avec circonspection l’étrangeté qu’il fallait voir. Le mur en face était régulier, lisse. Mais creusé en lui d’une forme parfaite, on pouvait discerner l’empreinte d’une porte ronde de plus de deux mètres cinquante de diamètre qui n’était plus là. Ouais, c’était exactement ça. On avait retiré une porte de la pierre. Je fis pars de mes impressions à Dom.

« C’est tout à fait ça. Il y avait une porte ici, la porte qui menait à l’Artefact. Constatant qu’elle n’était là que pour le décorum et qu’il n’y avait rien derrière, la New Wave l’a embarquée. Comme ça, personne ne peut arriver jusqu’à l’Artefact. C’est des anciens de la région qui m’ont prévenu.
_ Attendez… Vous voulez dire que l’Artefact est accessible à travers cette porte ?
_ C’est plus compliqué que ça, mais Elly a retrouvé des papiers dans les environs, en fouillant la zone. Des papiers écrits en italien. Un journal de bord d’un Voyageur, Agoraphobe. On en a déchiffré une grande partie, on a compris l’essentiel. Il parlait de la Clef, de la Porte, du Coffre au Trésor, et de l’Artefact.
_ Et… ?
_ La Clef, elle a été enterré dans the Great Sleet. Avec une alarme. Une colonne de lumière bleu qui s’élèverait jusqu’au ciel pour prévenir qu’on l’a touché. La colonne a aseptisé toute la zone comme une bombe, mais il suffit de téléporter la Clef pour que l’on déclenche l’alarme sans se faire griller, ce qu’a fait Maze. Vous aviez remarqué qu’il n’y avait plus d’animaux dans les environs.
_ Peut-être Portal, oui.
_ La Porte, c’est celle qu’ils ont enlevée, qui amène au Coffre au Trésor. Et le Coffre au Trésor signifie juste l’endroit où l’Artefact est enterré.
_ Ah okay… Quant à moi, justement, je pense que le Coffre dont vous parlez est une caverne, une nappe phréatique, et l’Artefact empêcherait l’eau de s’écouler dans la région, ce qui expliquerait le fait que la nature ait disparu progressivement près de Lemon.
_ Oui, on a entendu parler de cette théorie. Totalement fausse d’ailleurs. »
Fail. « Mais le plus surprenant, c’est l’Artefact. L’Agoraphobe qui tenait le journal a dit que lui et son équipe l’ont recherché pendant plus d’une semaine dans la zone, le Coffre au Trésor. Ils n’ont rien trouvé.
_ The Artefact is a lie ?
_ Précisément. Mais ça ne veut pas dire qu’il n’existe pas.
_ Vous pensez qu’il existe, donc.
_ Il existe certainement. Ensuite, savoir s’il est bien dans le Coffre ou pas, c’est une autre affaire de poignets.
_ Vous m’aviez dit que l’Artefact ne pouvait pas être dans des cavernes.
_ Exact. C’est Mathilda qui me l’a expliqué, il faudrait que tu ailles dans son lit. »


Le « dans » aurait pu être remplacé par un « à » mais je ne relevais pas. Pendant le chemin du retour, j’usai de deux paires de portails, ou de deux portails comme le soulignaient Portal, pour revenir plus vite. Je supposais la thèse que Bob Peterson puisse être capturé parce qu’il était l’écrivain derrière le journal de bord ; Dom corrobora l’hypothèse en affirmant que le papier datait de très longtemps, trois siècles certainement. Fino ne dit rien, parce que Fino n’aimait pas proposer des solutions, mais l’imposer. Quand il comprenait qu’il ne trouverait pas la réponse et qu’aucune de ses hypothèses ne pouvait être vérifiée, il se taisait dans un mutisme d’insultes intérieures envers cette histoire qui sentait bon le beurre rance. On pénétra dans une grosse galerie à plusieurs ramifications, et le Maire nous expliqua qua la population de Lemon était là-dedans, perdue les couloirs, enterrée sous des tonnes de rocher éclairées par des lampes à huile.

Pendant qu’on marchait dans une grosse galerie éclairée encore par la lumière du jour par des interstices naturels, un gamin accourut vers nous, cherchant le Maire de Lemon. Dom me demanda de patienter quelques instants tandis qu’on l’entraînait vers un autre couloir froid. Je m’adossai contre le mur, observant tous les passants discrètement en espérant ne pas voir débarquer Ophélia ou Romero. Dire que j’allais me réveiller avec les deux en face de moi… Je soupirai vers le plafond, conscient que les prochaines heures allaient être difficiles. Fino restait muet, il n’avait rien à dire d’intéressant ou de blessant. Okay, des fois, il lâchait un « Sale pouf » qui était dirigé contre une certaine pacifiste mais il se taisait là. L’attente durait déjà de plus de cinq minutes, et ne pas parler m’énervait. Il fallait que je fasse quelque chose quitte à me faire réprimander par Fino. Je lui demandais donc ce qu’on ferait après, et il m’avoua qu’il n’en avait aucune idée. Pour le moment. Il avait compté sur le corps principal qu’on se ferait ici pour attirer les autres partis moindres comme des aimants. Mais maintenant, on n’avait qu’un équipage merdique de pirates totalement loufoques qui ne faisaient que chanter, et peut-être un vieux mexicain cabossé. Plus un pervers sexuel et un shérif en fauteuil roulant. Et les deux brigands les plus mauvais du Royaume. Une belle équipe de bras cassés. Fino émit un ricanement.


« Des méchants diaboliques, des complots machiavéliques, des portes étranges, tu dois être rodé avec le temps.
_ Comment on se bat contre des méchants diaboliques ? Tu en as été un, peut-être que tu as des astuces…
_ Tout ce que je sais, c’est qu’on ne peut pas les battre. Ils veulent être cachés, ils le resteront. Ils ont plusieurs bases de secours, des plans de rechange, et en plus, ces salauds en particulier ne respectent aucune règle conventionnelle qu’on pourrait retourner contre eux. Ils ont une putain d’armée, ils sont rationnels. A tous les coups, ils ont pas de chat blanc. »


Il rajouta qu’un des moyens serait d’avoir une taupe, mais comme on n’en avait pas, c’était bien casse-couilles. Je lui annonçai que j’en avais peut-être une, justement. Le portable de Jacky était toujours présent dans ma poche, et il y avait son numéro dedans. Qui savait ce dont il était capable si je lui disais qu’il m’avait ouvert les yeux ? Il pourrait être utile pour récolter des informations dont il ne soupçonnait pas l’importance. Fino maugréa, ce qui était une sorte d’approbation. Je m’humectai les lèvres en réfléchissant, mais il y avait un moment où toutes les stratégies du monde ne pouvaient pas renverser le pouvoir militaire. Mais ce n’était pas comme si je pouvais me permettre d’ignorer son numéro et sa potentielle utilité. J’en parlerais au Maire quand il reviendrait.

D’ailleurs, il revint à grandes enjambées. Il ne s’arrêta pas pour nous mais nous pria de le suivre. Il semblait très pressé et je redoutais une autre attaque. Heureusement, il balaya ma question d’un revers de main, et emprunta un couloir qui donnait sur la gauche. Plus on s’enfonçait dans les roches et plus les tunnels étaient étroits. Il fallait à certains endroits que je me baisse pour éviter les aspérités au plafond. L’obscurité ne faiblissait que devant des torches accrochée aux murs par des anneaux métalliques. Fino exaspéré rugit :


« HEY ! MONSIEUR BITE ! DIS-NOUS CE QUI SE PASSE !!!
_ Ce n’est rien… Des villages se font attaquer par des vaisseaux volants. Ils s’en prennent même à deux ou trois places fortes, mais l’issue des combats ne fait aucun doute. D’autres villes tombent peu à peu comme des mouches, même si elles sont éloignées de la zone de l’Artefact.
_ La New Wave a pété les plombs ou quoi ? Ils veulent exploser des villages jusqu’où ?
_ C’est Lord Buckingham le meneur, mais il semble qu’il est le seul à avoir échoué son objectif »
, ajoutais-je en évitant une stalactite. Fino ragea. Il expliqua la raison :
« Ces enculés se foutent de notre gueule ! Si la New Wave voulait à ce point l’Artefact, elle serait plus silencieuse, et garderait toutes ses troupes à l’intérieur des bases. Mais non, ces salauds ont préparé une invasion de la zone ! Je pense qu’ils ont un tout autre objectif, et qu’ils se servent de l’Artefact comme couverture.
_ Ou alors »
, intervint le Maire estomaqué par sa propre idée, « Ils savent quelque chose que nous ignorons sur l’Artefact. »

Je préférais ne pas savoir quels éléments pour obtenir l’Artefact obligeaient à raser tout une zone. Mais la phase de réflexion fut terminée quand on déboucha sur un petit couloir et qu’Elly toujours habillée en croupier sortait d’une salle en fermant très doucement une porte en bois aménagée dans la pierre, de construction certainement récente. Elle posa son doigt sur sa bouche pour demander le silence quand elle vit que le Maire allait l’apostropher. Il demanda en silence comment elle allait et la Voyageuse haussa les épaules ; c’était le plus gros caprice qu’elle n’avait jamais vu. Tant que ce n’était qu’un caprice. Dom lui chuchota qu’on voulait lui parler. On partit vers une salle presque adjacente, et par salle, j’entendais un soudain agrandissement du couloir qui se terminait en arc de cercle. Il y avait quelques meubles très modestes et de petite taille. Je préférai m’appuyer sur le mur et ma jambe gauche plutôt que de m’asseoir. Dom lui résuma la situation, avant de revenir sur le sujet de la Porte. Après explications, elle nous détailla à Fino et à moi :

« Effectivement, ça ne peut pas être une nappe phréatique ; il n’y en a aucune qui alimente suffisamment les environs de Lemon. Si la New Wave a des galions volants, alors tout s’explique. Ils ne veulent pas qu’un avantage militaire. Ce qui nourrit les végétaux en plein désert, ce sont la pluie et les nuages.
_ Tu voudrais dire que l’Artefact serait en plein ciel ?
_ C’est l’hypothèse la plus probable. Le Coffre au Trésor serait assez gros pour détourner les énormes courants d’air qui permettent d’alimenter en pluie la région de Lemon. La Porte est là pour y entrer sans difficultés. Et à l’intérieur du Coffre, il y a l’Artefact.
_ Les explorateurs ont dit qu’il n’y était pas.
_ Oui. D’après ce que j’ai traduit, les explorateurs –un seul était Agoraphobe, faisaient partie de l’instance mondiale qui avait décidé d’enterrer les énormes Artefacts de classe Z tels que celui-ci. Le compte-rendu de l’Agoraphobe, qui faisait partie de cette équipe d’investigation, dit qu’il n’y avait pas l’Artefact. Mais son compte-rendu s’arrête de façon trop étrange. Pas de fin, pas de conclusion. Le paragraphe n’a même pas été terminé. A mon avis, il a été assassiné.
_ Les autres membres de l’équipe ont peut-être pris l’Artefact…
_ Pourquoi l’avoir tué alors ? »
, demanda DSK.
« Peut-être qu’ils ne voulaient pas qu’il avertisse son Seigneur qu’on emportait l’Artefact.
_ Ça ne colle pas du tout. On ne risque pas un tel accident diplomatique pour dissimuler des preuves qu’on n’a pas trouvé. »
DSK roula une épaule d’agacement. Fino se racla la gorge et dit :
« J’y vois un bon signe. La seule preuve qu’il a trouvé était justement qu’ils n’avaient pas de preuve. Les instances ne voulaient pas que l’Agoraphobie croit que l’Artefact n’était pas présent, tout en ne voulant pas montrer où il se trouvait à leur agent sur place. Pour moi, l’Artefact est bien caché dedans. »

L’hypothèse venant de Fino, on pouvait s’attendre à ce qu’elle fut bonne. Mais en même temps, on n’avait trop peu d’informations pour la valider aussi rapidement. Il y avait plein de scénarios de rechange aussi crédibles. Je soupirai que les mystères ne faisaient que s’épaissir, mais heureusement, il ne fallait pas tous les résoudre. Et justement, Elly me dit qu’au contraire, il y en avait un qui serait impératif à élucider. Elle invoqua encore les papiers retrouvés :

« Ils font mention d’une énigme posée sur la Porte, qu’il faut absolument résoudre pour la traverser puisqu’elle permet de créer la serrure.
_ Il faut la Clef et la réponse à l’énigme pour l’ouvrir ? Alexander en avait déjà fait mention, ouais. Elle est très compliquée, non ?
_ Pire que ça, il paraît qu’elle est presque impossible à résoudre. Elle est déjà inscrite en plusieurs langages connus, inconnus, inventés, des pictogrammes, des dessins, des signes et des chiffres. Et ce n’est que le début. Les investigateurs ont créé eux-mêmes l’énigme, et considèrent qu’il faut plus de trente ans de réflexion pour en trouver la réponse. Si on est bons.
_ La réponse est inscrite quelque part ?
_ Aucune mention. »


Génial… Tout se compliquait. Fino ronchonna contre les débiles qui avaient tant la frousse pour poser de telles conditions sur une stupide porte alors qu’il n’y avait peut-être rien derrière. Malgré les belles paroles de Fino, je n’arrêtais pas de me répéter la phrase inscrite en anglais sur le mur de la cellule à Lemon : The Artefact is a lie. Je ne pouvais pas m‘empêcher de penser qu’elle était certainement plus concrète qu’un simple avertissement dénué de sens, ou d’une non-croyance comme quoi l’Artefact serait caché. Un silence pesant s’abattit dans la pièce. Tous les protagonistes à l’instant présent se disaient la même chose : on partait battus. Il fallait être réaliste quelque part, on n’était pas les favoris. On devait plier de nombreuses armées préparées, organisées, et dont une comportait des méchants diaboliques aux intentions floues. L’originalité de notre camp reposait sur la Clef (parfait pour attirer tout le monde sur notre gueule) et Portal qui devait être le Voyageur le plus puissant mêlé à cette affaire, avec Alexander. On avait aussi Fino, certes. D’ailleurs, celui-ci brisa le silence en grimaçant :

« Eh beh. On n’est pas dans la merde. »

La minute d’après, on sortit de la salle en remerciant le Maire et Elly. La Voyageuse voulut me parler, mais je l’arrêtai d’une main en disant qu’on allait se dépêcher de faire quelque chose et que ça pouvait attendre notre réveil. Le phoque acquiesça ma fermeté avant qu’on ne reparte vers la lumière du jour qui commençait à décliner. On n’émit aucun son tandis qu’on traversait la foule des réfugiés entassés dans son œuf à la coque géant. Suffirait d’une bombe lancée dans le cratère pour faire disparaître pas mal de monde le temps d’un souffle de déflagration. Au détour d’un tunnel qui menait vers une petite place, une Créature des Rêves un peu hystérique discutait avec Monsieur Portal. L’instant d’après, elle lui donna un vase, certainement en remerciement de les avoir tous sauvés. Je me rendis une nouvelle fois compte que Fino avait changé ses plans et m’avait donné un rôle secondaire dans cette affaire. J’étais dépité : je restais une merde incapable de faire quelque chose dans cette affaire. Ah si, une chose. Jacky m’avait donné son numéro de téléphone par pitié ; être une loque inutile avait ses avantages. Je prévins Fino de ce que j’allais faire, et il me conseilla de lui faire croire que j’étais dépassé par tout ce qu’il se passait. Sans rien dire évidemment sur ma position et mes objectifs actuels. Et taire le sujet Portal. Surtout. Une bonne carte était intéressante, surtout cachée dans la manche. Une tonalité hésitante se fit entendre. A la deuxième, l’autre côté de la ligne décrocha et je pus entendre la sinistre voix de Jacky me saluer personnellement, et me demander comment j’allais. Je lui racontai toute la situation en lui taisant les deux dernières nuits, tandis qu’il m’écoutait en hochant la tête à chaque fin de phrase. Je terminai mon résumé et il éclata de rire, comme si je lui avais raconté une longue blague à la chute désopilante.

« Alors Ed, ta vie prend une tournure des plus excitantes.
_ Ce n’est pas l’adjectif que j’utiliserais.
_ Le premier qui m’est venu à l’esprit était « déprimantes », mais je n’oublie pas qu’au lieu de fuir du Royaume, tu as préféré rester. C’est que tout ça doit t’exciter, non ?
_ Ouais, je prends mon pied.
_ Ne t’avais-je pas prévenu pour Little Rock, pour Lemon Desperadoes ? Et aussi pour tes all…
_ Ta gueule, Jacky. Je veux juste savoir ce que tu pensais faire si je t’appelais avec ce numéro. »
Il y eut un silence, comme si lui-même n’y avait pas vraiment réfléchi. Ces quelques secondes de blanc me mirent mal à l’aise, et serraient un étau glacé sur mon cœur : peut-être qu’il ne pourrait rien faire et que je n’aurais aucune aide de sa part. J’entendis une sorte de friture sur la ligne comme si on lui lançait une brique métaphorique sur la gueule. Et le couperet tomba :
« Je voulais juste confirmer mes doutes, juste savoir si tu allais sombrer. Ta crédulité t’a encore joué des tours si tu pensais sérieusement que j’allais t’épauler dans ces instants difficiles. Tu as bel et bien failli sur tous les côtés. Une laisse étrangle, des œillères te font ignorer les menaces, la faiblesse tue. » Il rajouta avec un sourire que je pouvais deviner malgré la distance : « Je veux juste savoir ce que tu comptes faire maintenant. » Mes joues durent se colorer d’un rouge meurtrier :
« Maintenant Jacky, je vais retrouver ton petit cul de merde et l’exploser si fort que tu ne pourras plus dormir que sur le ventre. »

Je lui raccrochai à la gueule. La voie était close, comme disait le fantôme, là. Par dépit, je n’eus même pas le courage de jeter le téléphone au loin. Je le fourrai dans ma poche par un automatisme acquis dans le monde réel et je faillis envoyer mon poing sur quelque chose, ou sur quelqu’un si ce quelqu’un était devant ce quelque chose. Putain de merde, il faudrait se résoudre à traverser une nouvelle aventure aussi difficilement qu’un vaisseau en pleine tempête. Sans voile, et le temps jouait contre nous. Même Sisyphe arriverait à plus de résultats que nous. Je bougonnai sur une petite arête en pierre qui servait de banc. Fino partit de mon épaule, cherchant deux pacifistes à insulter. Ou un roux. Je fis tomber ma tête dans le creux de mes mains, cherchant une solution. Mais aucune ne me venait à l’esprit, pas même des réponses totalement inapplicables. Portal était le héros d’un peuple qui ne bougerait pas son derrière à cause des deux autres Hispaniques qui mèneraient une campagne active pour nous empêcher de recruter parmi les réfugiés. Même Dom avait avoué qu’on serait peu nombreux au final, parce que plus le temps allait passer et plus les gens se rendraient compte de la folie de notre plan. Et on ne pouvait pas rester sur place à attendre que deux ou trois types lèvent la main pour nous rejoindre. On avait d’autres personnes à aller voir ; je ne les connaissais pas mais j’espérais que Fino avait tout misé sur elles, ou qu’il trouverait au moins un plan de rechange. Voyant que je me torturais l’esprit, une ombre se posa près de moi. J’eus un tremblement en pensant que ça pourrait être Ophélia, mais ce n’était que la stature de Monsieur Portal, plus calme qu’un touriste se dorant la pilule au Club Med. Il n’était pas franchement beau gosse, et on sentait qu’il allait dire une connerie (ce qui ne manquait jamais) à chaque fois qu’il prenait la parole.

« Ed ? Tu sembles totalement perdu.
_ Ah bon ? Je devrais pourtant me réjouir de la bonne avancée de notre plan. On continue comme ça et on aura une centaine de personnes dans un ou deux mois.
_ Tu devrais pourtant être ravi. Ca fait d’autant plus de morts qui réchapperont à la guerre. »
Je ne pouvais pas répondre à ça ; finalement, c’était un peu comme s’il me disait qu’il fallait tuer une personne pour en sauver trois, à très grande échelle. Il reprit, constatant mon silence :
« Tout ça, c’est… c’est une question de chi.
_ De quoi ?
_ Tu dois apprendre à maîtriser ton chi. Tu dois utiliser ton énergie spirituelle pour parvenir à maîtriser ta conscience. C’est un peu comme tirer un panier au basket, ou servir une balle au volley.
_ Et ça m’aiderait en quoi ?
_ A marquer. »


J’abandonnai la discussion dans un soupir. J’étais trop crevé mentalement pour faire croire à Portal que j’étais satisfait de sa réponse. Une minute de silence se déroula tranquillement tandis qu’on regardait les civils s’affairer à leurs (maigres) affaires. Il y avait des bestioles de tous poils, des cowboys de tous colts, et pleins d’autres. On pouvait croire un instant que personne n’était en guerre. Jusqu’à évidemment ce qu’une femme se mette à tomber en larmes au milieu de la rue, faisant tomber un cabas rudimentaires sur le sol d’où deux patates roulèrent. Trois autres personnes pleurèrent à l’unisson à leur tour, toutes en éloignées, tandis que le reste des citoyens tentaient de les calmer sans succès. Superbe vision. Et dans une guerre, il fallait savoir que c’était la moins pénible à regarder. Peut-être qu’effectivement, il faudrait tirer une croix sur les réfugiés. Que dirait Fino s’il était dans ma tête ? Certainement que j’étais une pédale. C’était son style. J’allais continuer à regarder les minéraux autour, tandis que Portal voyait sans regarder, sans que son mutisme ou le mien ne le dérangèrent. Je ne savais que faire, sinon attendre mon réveil comme une loque, quand le téléphone dans ma poche sonna. Mon cœur eut une envolée terrible qui me bloqua la gorge. Je me dépêchai de répondre dès la deuxième sonnerie. Une voix féminine surgit à mon oreille (ce n’était pas Jacky), parlant très vite en mâchant les espaces :

« C’est bien Ed Free à l’appareil ?
_ Oui.
_ Je n’ai pas de temps, je suis Gaga, un Lieutenant de la New Wave. Ils m’ont expliqué leur plan, je suis contre. Je veux vous aider car vous êtes leur principal opposant selon les espions. Le train de midi sur la ligne du Canyon, il faut absolument que vous y alliez. On transfère Bob Peterson. Je serais de la partie, capturez-moi au passage, je vous dirais tout sur leur plan, et sur les détails de leur armée. Il y aura de la résistance, faîtes attention. Je n’ai pas le temps de vous dire la suite. A demain soir. Train de midi, canyon. »


Portal me demanda qui c’était. Je lui répondis que c’était un putain de retournement de situation. Peut-être un piège. Mais quand on cherchait un loup, être dans sa gueule signifiait implicitement qu’on l’avait trouvé. Je fis rapidement part de l’appel à Fino. Je n’eus pas le temps de lui parler d’avantage sur la conduite à adopter (et lui me voyait déjà comme un gros type badass qui allait exploser le train à mains nues) que la nuit se termina, clôturant cette nuit riche en réponses inutiles qui amenaient d’autres questions.

Ayant passé toute la nuit à éviter les remontrances salées des deux hispaniques, j’étais ravi comme pas permis de me réveiller dans leur propre maison tandis que la ville s’éveillait doucement dans les dix heures du matin. J’aurais bien dormi un peu plus, sérieusement. Je roulai dans les draps en espérant que ma conscience pourrait repartir dans les limbes du sommeil et de Dreamland, mais des bruits de pas résonnaient dans la maison, me tracassant assez pour m’empêcher de dormir. J’établis un plan d’attaque dans ma tête ; Fino allait peut-être m’insulter pour ce que j’allais faire, mais il était temps que je prenne des initiatives urgentes. On partait du principe que les réfugiés ne seraient pas nombreux, mais il y avait des chances que Romero et Ophélia ne le sachent pas. J’allais négocier avec eux l’arrêt de notre recrutement avec, selon l’expression, un billet que j’avais déjà glissé dans leur poche. Il serait lâche de prendre ma douche et de les laisser mariner. Ils sauraient que j’étais réveillé et auraient le temps de préparer leurs arguments. Ils valaient mieux les prendre un peu de court, les gens déstabilisés étaient plus à même d’accepter des offres moins avantageuses. Je changeai néanmoins de vêtements très discrètement, puis descendis dans le salon pas à pas. Elly était repartie dans un endroit inconnu pour y passer la nuit, donc elle ne pourrait pas venir à mon secours. Seul face à deux extrémistes. Ils n’étaient pas loin d’une table de petit-déjeuner encore dressée (pour moi certainement). Il y eut un bref échange de salut beaucoup moins chaleureux que d’habitude, et j’enchaînai direct après avoir placé deux tranches de pain dans la machine rouge métallique :

« Je vais être bref, puisque vous insistez, nous allons stopper le recrutement parmi les civils. » Paf, ils ne s’attendaient pas à aussi peu de résistance, surtout Ophélia qui connaissait bien le bébé phoque. Ses yeux s’étrécirent :
« Tu parles au nom de toi ET de Fino ?
_ Fino va gueuler, mais je n’ai pas envie qu’on se feule à la figure à cause de divergence de points de vue.
_ C’est… très bien. Je suis contente, très contente.
_ On pourrait même vous laisser Portal pour défendre la cité. Franchement, je comprends que vous n’avez pas envie d’engager les civils dans une guerre qui pourrait se révéler très meurtrière.
_ Ce qu’on veut »
, intervint Romero d’une voix douce pour montrer qu’il ne serait pas catégorique, « serait qu’aucune guerre n’éclate.
_ Même si je le voulais, je ne pourrais pas empêcher certains citoyens de retourner sur le front. Je ne ferais rien pour les empêcher, et si votre politique est de laisser la guerre à ceux qui veulent l’engager, vous n’interviendrez pas. Vous savez que les autres réfugiés prieront pour notre victoire. Vous ne pouvez pas les interdire d’espérer voir leurs ennemis se faire battre. »


La tension glaciale que j’avais senti fut percée soudainement pour retrouver une ambiance plus vacancière et plus calme. A la fin de mon argumentation, la tartine sauta hors de sa machine. J’eus des remerciements timides des deux compères avant d’avaler mon petit-déjeuner.

La boule de mon corps aussi s’évapora, et je pouvais respirer à nouveau normalement. Je pris ma douche, me frottai soigneusement, et me rhabillai. Avant de me réveiller, Fino m’avait donné quelques devoirs à faire, comme regarder des DVD de personnages badass, ou écouter des musiques qui donnaient la pèche comme du Manson pour « forger mon esprit et me préparer psychologiquement ». Au moins, il ne parlait pas de chi. J’inspectai la vidéothèque d’Ophélia et fus très surpris de voir les deux Hellboy. La fille m’avoua qu’elle avait tous les films de Guillermo del Toro, un de ses réalisateurs favoris. Je lui demandai si je pouvais emprunter les deux films. Il n’y avait pas de problème, mais d’abord, on allait passer voir Elly à son travail. Elle m’avoua qu’elle était morte de rire à chaque fois qu’elle la voyait. On partit tous les trois à pied. On longea la plage pendant quelques instants jusqu’à arriver à une petite place en béton armé qui donnait en plein sur la mer. Côté ville, il y avait une rue entièrement commerciale qui s’enfonçait dans les bâtiments avant de tourner sur la gauche et de l’autre côté, on avait de suite la baie, magnifique quand le soleil l’éclairait. Ophélia serra très fort le bras de Romero pour lui dire qu’elle avait envie de se baigner aujourd’hui, et il accepta en lâchant un soupir aussi faux qu’un sourire de Fino. On se dirigea vers une petite étal d’où apparaissait une fenêtre donnant sur un magasin de gaufres et autres. J’émis un gloussement quand je vis Elly en tablier et avec un petit chapeau en papier dans le compartiment, entourée de confitures, de Nutella, et des dizaines d’ingrédients pour les barbe-à-papas, les crêpes et autres. Ophélia lui lança un très jovial « Buenos Dias » sans aucun accent, ce qui arracha à sa sœur une grimace gênée. Ils commandèrent des gaufres en espagnol avant qu’elle ne se tourne vers moi et que je réponde :

« Je vais prendre pareil. Nutella.
_ Supplément chantilly ?
_ Obligatoire.
_ Tout à fait. »
, me répondit-elle, avant de commencer à préparer nos commandes. Les trois discutèrent un peu, et je devinais que la nuit dernière et le ramdam que j’avais mené furent sur le tapis. Heureusement, les gaufres furent prêtes très rapidement et elle nous les donna avec plaisir en rappelant le prix. Romero sortait son porte-monnaie de sa poche. Elly me fit un clin d’œil en me tendant ma gaufre sur laquelle était posée une couche d’un pouce de chantilly :
« Vendeuse au bord de la mer, c’est la classe, hein ? Tu me trouves sexy avec ce tablier ?
_ Tu t’attends à une réponse objective de ma part alors que tu me tends ma chantilly à la gaufre ? Bien sûr que tu l’es. »
Et hop, esquive. J’étais très doué à ce jeu.

Je pris ma commande avant qu’elle ne me pose une autre question dans la même veine. Je n’oubliai pas de la remercier. On tapa rapidement la discute tandis que le soleil continuait sa course vers son zénith, faisant monter la température au-delà de quarante degrés. On revint donc à la maison, et Ophélia demanda un bain dans la mer avant d’aller manger ; elle partit se changer à l’étage. Je quémandai un maillot de bain, mais Romero n’en avait qu’un seul à sa disposition. Je me retrouvai soudainement très con. J’étais en train de fondre enveloppé dans de l’aluminium, et je pouvais même pas aller à la flotte. J’irais bien en caleçon si je n’avais pas peur que la transparence due à l’eau vienne me jouer un sale tour. Romero me dit que c’était très bête que je n’en avais pas. Excuse-moi connard de pas avoir pensé à ramener un maillot de bain à une réunion de Claustrophobes en mission. Quel idiot, franchement… Je savais qu’il ne pensait pas à mal, mais mon côté rageux-contre-ce-sale-type ne pouvait pas s’empêcher de le détruire à coups de pitons métaphoriques dès qu’il présentait une occasion (ça voulait dire, à chaque fois qu’il ouvrait sa gueule).

Ophélia redescendit en bikini blanc, une serviette de la même couleur sous le bras. Même mon côté rageux-contre-ce-sale-type la dévisagea en ouvrant la bouche comme une rondelle. Stature parfaite, élégante, belles jambes, belles hanches, poitrines fermes sans être grossier, épaules… parfaites aussi. J’en tremblais presque de la voir aussi belle, et aussi intouchable. D’ailleurs, Romero réussit à retourner tous mes sentiments comme une crêpe en l’enlaçant en lui disant à quel point elle était ravissante. Je ne savais pas du tout pourquoi, mais la seule et unique pensée qui m’empêcha de l’encastrer de jalousie à la seconde fut : « Ne gâche pas ce moment, attends d’avoir une batte de cricket ». Ce fut une très bonne idée, et je réussis à me calmer tandis que Romero lui fit part de mon problème. Elle lâcha un « Merde » tellement sincère que je m’en voulus de ne pas avoir de maillot. J’aurais pourtant dû y penser, avec les Claustrophobes ! Ils auraient pu avoir une piscine, j’aurais pu être prévoyant ! Je dis que ce n’était vraiment pas grave, que j’irais m’en procurer un le plus vite possible. Je vis les deux partir de la maison bras dessus-dessous. J’aurais peut-être dû y aller en caleçon finalement.

C’était pathétique, mais en les attendant, j’avais réussi à trouver leur box internet et étais parvenu à connecter mon ordinateur avec. Il fallait que je vérifie ma boîte mail rapidement. Mais rien de nouveau à l’horizon apparemment. Mon rédacteur en chef m’avait certifié qu’il n’avait absolument pas besoin de moi, ce qui réussit à m’agacer. Envoie pas un mail, t’as brisé les illusions de mon portefeuille. Je remontai dans ma chambre et ais installé la musique agressive que Fino voulait me faire écouter pour faire de moi un tueur. Il attendait beaucoup de moi dans l’opération du train ; c’était dans les combats brutaux et inégaux (en défaveur du badass) qu’on reconnaissait le vrai gars, le personnage qui pourrait chambouler toute la chronique du pays. Il fallait que je sois beaucoup plus ferme et beaucoup plus brutal dans mes mouvements. J’avais tout de même spécifié au petit démon que je n’étais pas prêt à me battre avec des flingues, autant parce qu’ils pourraient tuer un cachalot d’hémorragie externe en tirant une seule balle sur la queue, et aussi parce que j’aurais été capable de louper le cachalot en question même si le canon était collé contre lui. Seul le dernier point inquiéta Fino, et il m’avait insulté pour le premier. Il promit tout de même de chercher des balles non mortelles, ce qui n’était pas simple avec ces armes. En tout cas, en attendant d’être dans le train à m’attaquer à la tête de la New Wave dans ce qui ressemblait au piège le plus grossier au monde, en attendant de bouffer, en attendant les deux autres revenir de la plage, j’étais plongé dans Manowar. Les clichés véhiculés par la chanson m’amusèrent beaucoup, mais je ne savais pas si cette remarque ferait plaisir à Fino.

Quand ils revinrent, on prépara tous les trois une salade composée qu’on avala juste après. Ophélia bailla et fila faire une sieste. Romero la suivit dans la chambre, et je dû respecter leur période de repos. Ils faisaient bien la sieste, hein ? Je préférais mater le premier Hellboy que je connaissais par cœur, mais dont le visionnage allait certainement m’apprendre quelques trucs intéressants maintenant que je le regardais d’un nouveau point de vue. Pendant les scènes de parlotte, je me demandais combien de temps j’allais rester en Espagne. Quatre, cinq jours ? Allez, disons cinq avant de partir. Je me demandais soudainement ce que faisaient les deux dans la chambre, quasiment à l’opposé de la mienne. Je rectifiai un « quatre jours » d’une pensée sombre.

Trois heures plus tard, vers dix-sept heures, le soleil semblait toujours à son apogée. Je filais faire les courses avec Romero, et on s’arrêta un bon instant dans le rayon des vêtements pour m’acheter quelques trucs. Un bermuda, un débardeur, une chemise et une paire de tongs plus tard, je décidai de me rabattre sur un maillot de bain à fleurs rouge (j’en avais un bleu, mais mon manque d’originalité au niveau des motifs ne me dérangeait pas). Pendant que Romero choisissait les fruits à acheter, je reçus un SMS de Shana pour me demander si j’allais bien. « Okay » était une réponse plus courte et assez évasive plutôt que de lui raconter la vérité. Il n’y avait plus qu’à prier pour qu’elle ne m’en envoie pas des masses avant de se rendre compte que son forfait ne supportait pas une discussion prolongée de SMS par pays étrangers. Je me rappelai qu’il fallait que je contacte les dernières nouvelles à Jacob ; ce que je fis rapidement après les provisions achetées. On remballa les courses à la maison, et vidé de mon énergie, je m’installai dehors, seul, sur le petit rempart de pierres coupant le béton de la plage. Mes pieds se balançaient tandis que je voyais les derniers badauds qui repartaient chez eux. Malgré l’adrénaline de Dreamland, il fallait qu’elle s’essouffle rien qu’à voir Ophélia dans les bras d’un autre homme plus propre sur lui que moi, et plus proche de ses convictions. Etrangement, je ne la désirais que plus, et mon ventre se contracta, aspiré dans un trou noir délétère. Pourquoi fallait-il que j’aie un des rares cœurs sadomasochistes ? Le vent souffla dans ma chemise et m’invita à me baigner. Je refusai son offre et restai assis, ruminant le soir et la nuit qui allaient arriver.

Elly qui s’approchait de la maison de vacances familiales me vit. Elle me fit un coucou que je lui retournai. Un gars qui devait avoir mon âge lui tenait la main. Lui aussi était bronzé, et un peu musclé. Je hochai du menton pour le saluer ; il s’appelait Juan, et je n’en avais rien à foutre. On rentra tous les trois à la maison. Trois heures plus tard de discussions entre nous cinq, Elly et son petit ami nous quittèrent, et je me retrouvais seul au milieu du couple que j’avais l’impression d’envahir comme une mini-tornade. D’ailleurs, pendant qu’on était à table, le sujet tourna vite :

« Tu comptes rester combien de temps ?
_ Tu veux me faire partir, c’est ça ? »
, souriais-je en frappant la viande de ma fourchette. C’était censé être une blague, et cette dernière joua bien son rôle. Seul moi comprenais vraiment la gravité de ce que je voulais dire.
« Roh, pas du tout. Mais tu as autres choses à faire, non ?
_ Je comptais partir dans cin… quatre jours. Peut-être plus tôt encore.
_ Reste au moins trois jours. Y aura une énorme fête.
_ Je resterai alors, y a aucun problème. Je vous remercie. Et je m’excuse.
_ Y a aucun mal »
, s’incrusta Romero entre deux bouchées, « c’est pas tous les jours qu’on recueille des réfugiés politiques oniriques dans le monde réel. »

Ravi d’avoir sacrifié mon été pour te permettre de t’enorgueillir de cette formidable expérience, enfoiré condescendant. Après, Ophélia partit se coucher après avoir aidé pour débarrasser la table. Je me proposai pour la vaisselle, et volai l’éponge des mains de Romero qui refusait de laisser un invité travailler aux tâches domestiques. Je lui dis que j’adorais faire la vaisselle et que j’allais hurler s’il ne me laissait pas la faire. Il sourit avant de soupirer et de sortir le liquide de marque espagnole (Loza Crem) d’un tiroir et de me le lancer. Je frottai vigoureusement le saladier de ce midi ainsi que la casserole de ce soir, avec des gestes de professionnel. Romero voulut allumer une discussion :

« Comment vous vous êtes connus ? Toi et Ophélia ?
_ Ah… C’est un peu débile. »
C’était l’euphémisme du siècle. Une scène avec moi, Fino et la participation exceptionnelle de Lou ne pouvait définitivement pas être autre chose que débile, et remplie d’humour noir pour les personnages les plus ignobles. Le drame et le sérieux fuyaient quand ils nous voyaient arriver. « Le Royaume des Chevaliers de la Table Pentagonale organisait un bal pour fêter la victoire contre des terroristes. J’y étais à ce bal, avec… des amis. Ou des connaissances. Les deux en même temps. On venait d’arriver, le bal était déjà bien entamé, tout le monde dansait sauf moi. Ophélia a eu pitié de moi et m’a invité à danser avec elle.
_ Ah bon ?
_ Pas longtemps, hein ? »
Pourquoi je voulais qu'il fut la dernière personne à connaître les penchants de mon cœur ? Je continuai sans m’arrêter : « Elle avait déjà un cavalier. Une sacré tête de con, avec un nom de riche pompeux. Un blond.
_ Je vois qui c’est ! Elle me l’a pas présenté. Qu’est-il devenu ?
_ Très mal, c’est tout ce que je peux dire.
_ Et après ?
_ Après ? Un assassin a foutu la merde, je l’ai poursuivi et j’ai entraîné Ophélia avec moi. On l’a retrouvé à Carnaval Garbage.
_ Et alors ?
_ Et alors très mal aussi.
_ Tu vis de ces aventures, Ed… Franchement, je crois que je t’envie. Je préférerais mille fois me couper le bras plutôt que de me servir de mon pouvoir, mais je respecte quand même les gars dans ton genre. Je respecte ce que vous pensez, et comment vous le faîtes pour y arriver. Ophélia t’a défendu ce matin, je pensais que t’étais un Voyageur qui jurait par le sang. Elle m’a ramené à la raison, j’ai oublié ce que t’avais fait plus tôt. Elle m’a aussi dit que tu lui avais sauvé la vie il y a quelques jours.
_ Je lui devais ça. »
La balle qu’elle s’était prise près du cœur au Carnaval des Dessins Animés m’avait laissé un goût amer dans la bouche. Même maintenant, je considérais que ce qu’elle avait enduré n’était rien comparé à mon emprisonnement. « Je respecte aussi votre désir de paix. Mais c’est trop tard pour la brandir dans ce Royaume.
_ Peut-être. Mais fuir n’est pas une option. On a besoin de nous. Je pense que tu comprends. »


Je comprenais ce qu’il voulait dire, mais de peur de nous trouver des similitudes, je préférais ignorer cette dernière phrase. J’éteignis l’eau du robinet et on partit tous les deux se coucher. Je terminai le DVD d’Hellboy, et étant trop crevé pour éteindre, laissai le générique se terminer. Je fermai le clapet de mon ordinateur portable que je posai près de mon lit, dans sa sacoche. J’enlevai tous mes vêtements sans toucher au caleçon, et me couchai en fermant la lumière, sur les draps, tandis que la chaleur infernale tentait de me faire rôtir. Un ventilateur… C’était ça qu’il me fallait, un ventilateur. Inquiet du plan de Fino pour le train, je mis plus d’une heure à sombrer dans mes rêves conscients. Hellboy m’avait fait comprendre quelques trucs. Fallait les essayer maintenant.

__

La bourgade des brigands Wallace Valley, qui avait subi une drôle de bagarre il y avait de ça deux nuits peinaient à s’en remettre. Mais les bandits des environs n’avaient pas prévu qu’un nouveau problème surgirait avec autant de vélocité. Une armée de personnages de dessins animés se tenait à moins de cent mètres des quelques bâtiments du lieu, et semblaient ne pas attendre, comme prêts à charger à chaque seconde. Ils étaient plus d’un millier, c’était certain. Ensuite, il aurait fallu de la patience pour compter toutes ces têtes trapues et ces peaux grises qui auraient été capable de défoncer des crânes en les frappant avec leurs canines. Les bandits restèrent isolés dans l’auberge, de peur de se faire empaler par des flèches s’ils osaient mettre un orteil dehors. Un compartiment de quatre personnes se détacha du lot. Ils étaient à pieds. On pouvait y voir le juge Frollo, le commandant Shan-Yu, un ours en peluche à l’allure vomitive ainsi qu’une petite fille qui ne demandait qu’à se faire tirer dessus par son air béat qui venait du plus beau des paradis niais. Par les fenêtres, des paires d’yeux très prudentes purent voir le groupe entrer chez Big Mama, dans la maison close qu’elle dirigeait. Ils continuaient à fixer la baraque, attendant qu’à un moment ou à un autre, elle explose sans préliminaires.

Malgré les volets ouverts, il faisait très sombre dans le cabaret. Il n’y avait presque personne, sinon deux femmes au faciès pas très glamour qui discutait. Frollo avisa un homme avec une perruque poudrée et des lorgnons. Il n’y avait pas besoin d’avoir passé le bac pour se rendre compte que ce type était gay comme un phoque. Ou peut-être eunuque. Sa voix de fausset finit par le convaincre de la première option, et il demanda à voir Big Mama. Le réceptionniste s’excusa, toussa, s’excusa à nouveau, et dit que c’était impossible. A l’instant d’après, ce pauvre gars se fit braquer par l’arme la plus incongrue qu’il ait jamais imaginé : une lampe à huile noire. Il estima que c’était tellement farfelu que ça en devenait très dangereux. Une voix masculine sur le balcon intérieur qui surplombait la salle fit alors :


« Vous êtes sûr de vouloir y aller à quatre en même temps ? Je sais que y a de la place, mais là ça risque d'en laisser un sur le carreau quand même... Enfin, suivez l'guide ! »

Sans plus attendre, ils montèrent par l’escalier à leur gauche ; seule la petite Dora remercia le réceptionniste avant de suivre les pas de Pedobear. Le type était rentré dans une pièce aussi sombre que le reste. Une fenêtre aux rideaux vert olive fermés n’aidait pas à l’éclairage de la salle. Juste devant cette lumière, rendant la silhouette d’un bureau et de son propriétaire très opaque, Big Mama se tenait derrière. Elle avait une capuche (ou alors un châle très épais) qui ne parvenait pas à cacher sa face proéminente. C’était une sorte de gobelin femelle obèse. On sentait ses yeux jaunes cachés par l’ombre de la capuche. Assis à-côté d’elle, deux brigands à l’allure inoffensive étaient en train de boire un verre de lait. Et dans un coin de la salle, on pouvait apercevoir une porte menant à un lit en baldaquin en soie rose. Sur le côté, près de la porte en question, on pouvait voir le type qui les avait invités à monter, en caleçon pas très propre. C’était un Voyageur dont l’apparence faisait penser à un chat alcoolique. Près de lui, une belle et jeune femme aux boucles blondes et la poitrine dénudée (qu’elle cachait sans honte derrière deux bras blanc lait) les observait. Big Mama sentit l’agacement de Frollo quand il vit autant de monde.

« Mes deux fils sont bien trop cons pour servir d’espions. » Elle envoya une claque à Three qui leva la tête d’un air outré. Son compagnon continua à baisser la tête pour ne pas recevoir une frappe derrière le crâne, et il but une autre gorgée de son verre. « Quant à ma meilleur gagneuse et mon meilleur client, ils sont ici pour ma protection.
_ J'ai tiré mon coup tu sais, j'suis pas en état de réfléchir à tout ça
_ Ta gueule, Ankou. Si t’es pas content, je te vire de l’établissement à tout jamais. Il est temps que tu payes un peu tes consommations.
_ Elles sont toujours consentantes. »
, répliqua-t-il du tac au tac. Big Mama eut un reniflement dédaigneux.
« Ben voyons… Perdre ce pari te coûterait très cher, mon petit Ankoulé. »

Felen voulut rétorquer quelque chose mais les invités s’avancèrent d’un pas. Frollo était venu voir Big Mama, qui en plus d’être un personnage célèbre dans le milieu du banditisme, en plus de son statut de directrice du cabaret tellement miteux qu’il n’avait pas de nom, était une oracle de talent. Il avait besoin d’elle pour savoir où se trouvait la Clef. Malheureusement, ses consultations se payaient cash car elle n’exerçait plus son métier. Il lança une bourse d’or en expliquant l’objet de ses recherches. Elle atterrit sur le bureau dans un bruit prometteur qui fit dresser les oreilles de chat du Voyageur sur leur tête. Big Mama s’en saisit et vérifia l’authenticité des pièces d’or. Elles étaient du Royaume, pas de la monnaie merdique en 2D. Elle les renifla avant de les soupeser. Elle demanda s’ils n’avaient rien d’autre. Frollo fit un pas de côté, et Pedobear attrapa la main de Dora pour la mener devant le bureau épais de la directrice.

« Une gamine ? En plus en 2D ? Tu te fous de ma gueule ? Je parie qu’elle grandira pas, comme tous les types de votre royaume.
_ Hello. Nice to meet you.
_ Vous vous contenterez de l’or, donc.
_ Ça va pas être assez. »
Shan-Yu s’avança d’une longue enjambée et frappa du poing sur la table. Le bois était dur mais il laissa quand même une trace imposante. Sa voix de fumeur fit :
« J’ai une armée prête à raser ce qui vous sert d’habitations. Nous sommes suffisamment polis pour vous le demander en marchandant alors prenez l’or. »

Big Mama soutint son regard, mais elle savait qu’elle était pieds et poings liés de toute façon. L’or était largement suffisant, mais on ne survivait pas dans ces contrées sans tout récupérer pour soi. Elle soupira pendant trois secondes avant de dire que c’était bon, qu’elle prenait la bourse. Shan-Yu se redressa et lui sourit. Il retourna derrière Claude Frollo qui garda un visage tranquille.

Big Mama, de son vrai nom Grizelda, possédait des pouvoirs psychiques propres à certains gobelins crapauds de son genre. C’était un don rare, mais ça se manifestait souvent quand ils avaient un jumeau. Et Big Mama en avait un : une certaine Mathilda. Un lien télépathique les liait, et quand elle avait besoin d’informations, elle n’hésitait pas à fouiller dans la tête de sa sœur pour voir si elle les trouvait. Evidemment, elle pouvait aussi fouiller le crâne des autres gens autour, mais le processus était plus complexe et douloureux. Sa sœur agissait comme une antenne, même si parfois, ses sentiments les plus violents ressurgissaient dans sa propre tête sans qu’elle ne l’ait décidé. Elle avait vécu la chute de Lemon comme si elle faisait partie des habitants. Mais là, elle se concentrait juste pour entrer dans la tête de sa sœur, et à partir d’elle, de sonder les esprits des gens aux alentours. Plus que les esprits, elles pouvaient entendre les paroles dites, laissant une empreinte dans le temps. Beaucoup plus rapidement qu’elle ne l’aurait cru, elle trouva des informations très utiles sur une ligne téléphonique qui grésillait dans sa tête, par ondes successives qu’elle traduisait. Elle lut les informations à voix haute :


« Un train à midi, sur la ligne Canyon. La Clef sera là. Faîtes attention, il y aura la New Wave, et une armée étrange, composée de Fino et d’Ed Free
_ Nous vous remercions, Big Mama. Nous les écraserons tous.
_ Dégagez d’ici maintenant.
_ Vous lui passerez le bonjour à Ed, z'aurez au moins servis a un truc durant le combat »
, rajouta le chat avant que les personnages ne s’en aillent. Shan-Yu faillit attraper le matou, mais il fallait se méfier des Voyageurs. Soit ce type était très puissant, soit il était très con. Ou très intelligent et très con à la fois.

Les autre descendirent et sortirent à l’extérieur. Frollo frotta la lampe avec sa manche, et Jafar en sortit dans une pluie de planètes orange. Il lui ordonna son premier vœu, jouant le jeu : retrouver la Clef à la ligne Canyon. Lui seul pouvait aller assez vite pour ne pas rater ce rendez-vous important. Le génie malfaisant fit une courbette ironique avec une grimace terrifiante :

« Je suis à vos ordres, ô maître. Et si j’y vois Ed Free ou Fino…
_ Détruis-les. Notre réputation sera encore plus diabolique si nous tuons ceux qui ont fait échoué le plan des minus de notre Royaume.
_ J’y vais de suite, avec grand plaisir. »


Sur ce Jafar fila dans les airs comme une étoile filante carmine, laissant dans son sillage des étincelles de même couleur qui disparaissaient aussi vite qu’elles n’étaient apparues.

Dans le bureau de Big Mama, une chose étonnante se produisit cinq minutes après le départ des chefs de guerre. Une douleur lui perfora la tête, si intense qu’elle ne put lui résister. Elle tomba de sa chaise dans d’atroces hurlements. Apeurés, les Mismatched se collèrent contre le mur avec leur verre de lait dans la main. Le gobelin hurlait comme elle avait rarement hurlé. Sa sœur était en proie à une souffrance insoutenable, ou alors à une peur qu’elle n’avait jamais ressenti. Felen s’approcha de la mamie qui gigotait dans des spasmes odieux en tentant de la réconforter. Son geste de bonté parut le déstabiliser lui aussi, et il se justifia aux autres personnes dans la pièce :


« Parce qu'on tape pas sur un vieux qui crève, on le laisse au moins le faire comme un grand.
_ ELLE EST REVENUE !!! LA MORT SILENCIEUSE APPROCHE !!! »
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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Mar 24 Juil 2012 - 23:59
Ils avaient réquisitionné un train seulement pour la New Wave, et à défaut d’opposition, les mécanistes avaient accepté. Plusieurs soldats occupaient les différents compartiments, ils avaient installé Bob Peterson dans une cabine grillagée habituellement utilisée pour enfermer les détenus dangereux qu’on transportait dans une autre ville. Quant aux Lieutenants de l’organisation, ils étaient confortablement installés dans leur siège, les uns en face des autres. Il y avait le chef qui n’avait pas retiré son masque, comme se devait tous méchants masqués. Puis en face de lui gigotait Lady Gaga, comme si elle avait éternellement envie de pisser. Elle avait une robe verte foncée en papier mâché qui s’élargissait en cerceaux vers les chevilles, et une étoile en couvre-chef. A côté d’elle, près de la fenêtre, il y avait son second, Michael Moore, qui semblait regarder le paysage en le filmant avec ses yeux. Et à-côté de lui, il y avait son garde du corps, Sarah Palin qui mâchait du chewing-gum sans aucun bruit. Elle semblait plus solide que l’acier, et beaucoup disent que si on tapotait son front, ça sonnerait creux. Les quatre ne discutaient pas réellement ; ils avaient l’impression qu’ils ne pouvaient que discuter en réunion. En tout cas, ils ne pouvaient que se satisfaire : cinq grosses villes étaient tombées par leurs escadrons de dirigeables, et deux autres avaient été envahies par les barbares. C’était très bien, ça servait leur plan. Tout le monde pensait que le chef était Orlando Bloom, donc pas d’inquiétude à ce que la machination fut découverte. Autre bonne nouvelle, le monstre des Claustrophobes, une sorte d’épine dans le pied, avait été aperçu très loin de leur position. Et en plus de ça, ils savaient approximativement où se trouvait l’Artefact et comment ils allaient bientôt pouvoir venir à bout de l’énigme. Pour le moment cependant, tout était vraiment trop tranquille. En même temps, vu le nombre qu’ils étaient dans le train et les armes qu’ils possédaient comme les iMachinegun et les iGun, ils n’avaient rien à craindre. Aucune menace à cheval ne pourrait les arrêter. Ils allaient bientôt sillonner les routes du Canyon, juste assez larges pour laisser passer deux rails, ce qui leur permettrait de ne pas avoir à attendre d’éventuels ennemis. Moore continuait à regarder le paysage, mais il dit :

« Bob Peterson a bientôt fini son travail. Je pense que dans un jour, peut-être deux, ça sera terminé.
_ C’est excellent. Je pensais qu’il faudrait attendre encore une semaine.
_ Son équipe a très bien bossé, et l’équipe post-production n’a pas eu grand-chose à redire, ni à faire.
_ Vous avez contrôlé son travail ?
_ Oui. C’est exactement ce qu’on lui a demandé, et je…
_ Boss ! On a quelque chose en visuel. »
, avertit la sénatrice américaine.


Les Lieutenants de la NW se mirent tous à regarder par la fenêtre. Sarah avait de bons yeux : au loin, une tâche se rapprochait dangereusement vers le train. Le chef plissa les yeux pour distinguer la forme approximative de cette masse terrifiante. Un sourire sans joie se dessina sur ses lèvres quand il découvrit qu’un navire pirate, toutes voiles dehors avec un drapeau noir sur laquelle était tissée une tête de mort se dirigeait vers eux. Tout l’équipage était au-dessus de la proue, beuglant des horreurs sans discontinuité tout en tirant en l’air comme des diables ivres. Le chef de la New Wave distingua même, alors que le navire faisait une manœuvre pour se mettre en parallèle aux trains, qu’Ed Free et Fino se tenait sur le pont, prêt à sauter. Il fallait se dépêcher d’ordonner aux soldats de se mettre en position devant cette menace qui pourrait faire chavirer le train en un tir de canon bien placé. Le bateau ralentit un peu pour se placer derrière leur wagon. Ils visaient la queue du train en fait ; tant mieux quelque part, ils auraient moins de chances de faire dérailler le train sous les chocs. Moore qui en était arrivé au même raisonnement que lui, ordonna aux soldats qui se préparaient de fragiliser les structures qui reliaient deux wagons entres eux pour éviter qu’un bâtiment percuté ne tombe en entraînant tout le reste avec lui. Le chef présenta le navire pirate qui allait bientôt se mettre à attaquer :


« Vous comprenez pourquoi j’étais content que Fino et Ed soient là ? Ils sont spécialisés contre les méchants diaboliques, ils seront toujours sur les bons coups. Et tu vois Gaga, c’est grâce à des gens comme eux qu’on ne s’ennuie pas trop lors d’un plan diabolique.
_ Je vois…
_ Qu’on ordonne à tous mes hommes de les tuer. Et de tenter d’abattre ce navire. »


En réponse à ses invectives, une batterie de canons apparut dans les écoutilles du navire, sortant les uns après les autres dans un ballet coutumier. Il ne fallut que quelques secondes avant que la première salve ne déchiquète férocement l’avant dernier wagon. Les boulets traversaient le bois, les hommes, puis encore le bois tandis que les planches explosèrent et que le toit tomba. Des hurlements intervinrent quand du bois découpé traversaient les soldats comme d’immenses échardes. D’autres tirs finirent par achever le wagon déjà éventré à plusieurs endroits, qui sous la force des impacts et des infiltrations d’air tomba sur le côté. Les attaches qui le menaient au wagon de devant se détruisirent, l’empêchant d’envoyer en l’air toute la ligne, mais le dernier wagon subit le même sort. Le vaisseau pirate accéléra pour se mettre à l’allure du nouveau dernier wagon. Les soldats avaient cependant déjà sortis des gatling d’époque sur les toits (peint en blanc avec la marque à la pomme dessus), et les premiers réussirent même à tirer avant que les boulets de canon ne recommencent leur carnage. Les soldats de la New Wave se cachaient sinon dans le wagon, et canardaient les pirates avec leur iGun dès qu’ils voyaient une opportunité. Un des tireurs sur le toit, assis derrière sa mitrailleuse, défiant la vitesse du train, commença à faire tourner la manivelle de l’arme avant qu’elle ne tire toute seule. L’instant d’après, avant que la première balle ne fut crachée, il se fit transpercer le bide par un harpon long d’un mètre soigneusement visé.

__

La bataille qui se jouait sous mes yeux avait quelque chose d’irréaliste. Le troisième wagon en partant de la fin opposait déjà plus de résistances, mais les soldats posés dessus n’arrivèrent pas à grand-chose. Un de nos boulets visa les rails, et les roues se détruisirent toutes seules en le heurtant. Dans un concert de ferraillerie tordue par un dieu et des hurlements de peur et de douleur venant des soldats, le troisième wagon fit des roulés boulés de l’autre côté du rail tandis des machine gun continuaient à tirer en l’air avant de s’arrêter, écrasées par le poids du train. Des étincelles et des explosions achevèrent de le détruire. Par contre, le quatrième wagon était déjà prêt. Avant même qu’on ne soit en place, des mitrailleuses nous éclaboussèrent d’une pluie de balles qui toucha plusieurs pirates. Le capitaine avait rechargé son harpon, et l’envoya dans l’œil d’un des tireurs. Il lâcha un « David Jones » satisfait en constatant son Head Shot avant de prendre un autre harpon dans sa sacoche. Tandis que le combat faisait rage, je me jetai à plat ventre sur le pont pour ne pas me faire découper en deux par la puissance des balles. Mes lunettes magiques me permettaient de voir que le prisonnier était dans le cinquième wagon de la fin, donc qu’il fallait arrêter de les détruire à partir de là. Bob Peterson était donc un Voyageur. Je dis au Capitaine que c’était à mon tour de jouer. Il ne se cachait pas du tout malgré les mitrailleuses qui détruisaient peu à peu le navire sur le côté et les rares hommes sur le pont. Il acquiesça d’un hochement de tête en me tendant un cordage qui pendait :


« Tu as trente secondes pour rejoindre la voiture des prisonniers. Après ça, on fait sauter ce wagon.
_ Je vous ferais des signes au fur et à mesure de ma progression.
_ Un pouce levé et je te tire un harpon avec une corde pour ramener Bob ou Gaga.
_ Dès que vous avez les deux, ou si j’ai le poing levé, vous partez les asticoter les premiers wagons, ou vous fuyez, ça sera à vous de voir selon si on approche du Canyon. »


Il eut un hochement de tête avant de tuer une autre personne de son harpon. La mitrailleuse s’arrêta et le second qui s’occupait à ne pas faire bloquer les munitions dû changer de place. Je pris la corde. Je détestais me balancer de liane en liane dans la vie réelle, alors dans ce cauchemar psychédélique, pas la peine que je prenne mon pied. Fino vint me rejoindre sur mon épaule avec son arme et me demanda d’y aller en gueulant comme un putois. J’écoutai ce sage conseil, et tandis que les canons crachaient leur boulet au-devant, tandis que les machines gun arrosaient le navire d’impacts de balle dévastateurs, tandis que les deux véhicules dépassaient les quatre-vingt kilomètres à l’heure j’étais suspendu au-dessus du vide. Je réussis à viser un interstice causé par un boulet de canon, et réussis à m’y infiltrer en cognant un peu sur les bords. Je tombais à l’intérieur, tout près d’un des rares soldats survivants, dont l’uniforme était composé d’une veste noire avec un NW argenté sur les bras. Leur veste était rembourrée à certains endroits stratégiques, et ils possédaient des casques à visière qui renvoyaient à l’uniforme de gendarmes pendant les manifestations. Moi, j’avais gardé mes grosses godasses, mon manteau long qui claquait à chaque fois que je faisais un mouvement brusque et mes lunettes de soleil. Je devais ressembler à un acteur de « Matrix au dix-septième siècle ».

Il eut un choc de m’avoir vu réussir à passer, et je lui envoyai mon poing dans la gueule. Je le rattrapai, le collai contre moi pour m’en servir de bouclier contre deux de ses potes encore en vie. J’avançai rapidement sous les balles qui achevèrent mon troufion, balançai mon bouclier humain (plus trop vivant maintenant) sur un des bonhommes tandis que j’envoyai une gifle à l’arme qui me menaçait pour lui faire tirer une salve sur le côté. J’envoyai mon pied juste sous les genoux du gars, dans un centre névralgique. Je l’assommai quand la douleur le déstabilisa. Je revins au dernier larron qui se relevait avec son camarade tombé au combat sur lui. Un coup de pied dans la gueule et c’était terminé. Les portes de devant menant au wagon des cellules s’ouvrirent pour laisser passer deux autres soldats armés. Personne n’eut le temps de faire un geste qu’un boulet de canon traversa le wagon comme une balle découpait une carte, fauchant les deux hommes au niveau du corps avant de repartir vers l’extérieur dans un tonnerre de diable. Fino m’insulta de prendre un de leur iGun puisque j’avais refusé de prendre mes armes habituelles. J’en ramassai une qui appartenait à un feu tireur, avant de passer dans le wagon dédié aux prisonniers. Une paire de portails me protégea des tirs de deux larrons préparés et les renvoyai dans leur jambe qui terminèrent en charpie. Je finis par les endormir à coups de crampons.

Le wagon était beaucoup plus sombre que les autres, certainement parce qu’il n’y avait pas de fenêtres. J’entendais au loin les râles des roues qui se dépêchaient d’aller le plus vite possible sur des rails mal entretenues pendant que les pirates se battaient au-dehors dans un vacarme de tous les diables. Derrière moi, le quatrième wagon disparut dans une déflagration d’étincelles et de grincements métalliques, arrachant au passage la porte extérieure du wagon des prisonniers. Avant de m’avancer plus loin, j’avisai le iGun. C’était une sorte de fusil d’assaut très sobre et très blanc, monté en une seule pièce (si y avait un problème quelque part, fallait tout changer). Il y avait un écran tactile sur le côté qui indiquait le nombre de balles. J’appuyai dessus, et je me rendis compte que je pouvais changer mon type de munitions : « Mortelles » à « Incapacitantes ». Je mis la seconde option, j’entendis un petit changement dans l’arme, un grincement, et l’écran tactique près de la gâchette me dit que c’était bon. Je voulais encore voir toutes les options que m’offraient ce flingue mais une voix grêle m’interrompit. Je me dépêchai de courir en ligne droite jusqu’à ce que des cellules de prison apparaissent à droite et à gauche. Elles étaient tous vides, exceptées une. Je m’arrêtai à hauteur de cette dernière pour apercevoir Bob Peterson. Il avait un visage sympathique, très américain, et une barbe qui remontait jusqu’à des cheveux mal tenus. Il portait des lunettes rondes ainsi qu’une sorte de chemise qui avait certainement connu la propreté un de ces quatre. Il avait l’air d’avoir perdu trente kilos, et ses joues creusées avaient peine à parler librement.


« C’est bien vous, Bob Peterson ?
_ Oui… Oui, c’est moi. Ecoutez, il faut que vous vous dépêchiez.
_ On va vous sortir de là »
, dis-je en fouillant rapidement les gardes les plus proches mais ils n’avaient pas de clé. Je décidai de m’attaquer aux barreaux à mains nues mais ils restaient très solides. Fino faisait le tour des cadavres et inspectai la pièce avec ses petits yeux de fouine (ou de bébé phoque, mais l’allusion se perdait). Bob Peterson agita une main :
« Non, non, ce n’est pas la peine ! Ça ne sert à rien. Ecoutez mon garçon, il faut se dépêcher d’arrêter la New Wave, ou ils vont continuer leur génocide.
_ Pourquoi font-ils la guerre ?
_ Aucune idée ! Je ne sais rien !
_ Pourquoi « The Artefact is a lie » ?
_ Je ne sais pas ! Cette inscription était marquée sur la porte, en tout petit, comme un graffiti ! Comme la série de chiffres ! De toute façon, personne ne doit s’approcher de l’Artefact ! Il s’appelle Ut deos dimitte nobis !
_ Que les Dieux nous pardonnent, oui. Latin.
_ Bon sang, vous ne comprenez rien ? L’Artefact a été appelé comme ça car il brisait une des grandes idées de l’Humanité, voire de la Vie.
_ Des grandes idées de l’Humanité ?
_ L’Homme ne possédera pas deux consciences, l’Homme ne sera pas éternel, l’Homme ne pourra pas être à deux endroits à la fois…
_ Ou l’Homme devra faire ses besoins obligatoirement ? »
, proposa Fino. Personne ne s’attendait à ce que Bob réagisse aussi positivement :
« Tout à fait ! Même les plus simples ! L’Homme devra s’hydrater, l’Homme devra se reposer, etc. Il y en a plein. Et donc cet Artefact en brise une, de ses règles. Il ne faut pas y toucher !
_ Je vais vous sortir de là en tout cas.
_ Non, surtout pas ! Ne faîtes rien jeune homme, ça serait horrible. Je suis aussi prisonnier en quelque sorte dans le monde réel. Si je m’échappe ici, ils me tortureraient le jour levé pour que je revienne les voir. »


C’était vrai. Dans cet imbroglio, j’aurais bien voulu un peu d’aide. Je me dis qu’on aurait dû prendre Monsieur Portal avec nous mais ça n’avait pas été possible, à cause de troupes de la New Wave stationnée près de the Great Sleet. Si les chefs voyaient que Portal n’était pas ici, ils avertiraient les soldats d’attaquer le campement. Donc on avait été obligé de le laisser là pour être certain de ne pas avoir de mauvaises surprises. Bob Peterson regarda ses mains sans aucune raison logique avant de bafouiller :

« Ils m’ont forcé à faire quelque chose d’ignoble. Ils m’ont donné une équipe underground pour créer un dessin animé dans le monde réel.
_ Les monstres. »
, susurrai-je de mes dents en m’en foutant un peu. Je savais que c’était certainement grave, mais je ne voyais pas où ils voulaient en venir. Fino qui s’était approché de nous avait tout de suite compris le danger que ça représentait.
« Ça parle de quoi, ce dessin animé ?
_ C’est débile, mais le héros est un magicien très costaud et bourru, qui résolvait des énigmes instantanément avec un sortilège.
_ Raah, LES PUTES ! »


Fino expliqua la raison de sa colère, et les motivations de la New Wave concernant Bob. Conscients qu’il leur faudrait des années pour résoudre l’énigme, ils avaient décidé de capturer dans la vie réelle un dessinateur célèbre pour qu’il créé un dessin animé avec pour héros quelqu’un qui pourrait résoudre facilement cette énigme, grâce à de la magie pour l’explication logique. S’ils publiaient ce dessin animé sur la toile avec un grand buzz, tout le monde le regarderait et les personnages naîtront dans Dreamland. Là, il n’y avait plus qu’à ramasser le héros et l’utiliser à ses propres fins. Puisqu’ils avaient aussi Bob Peterson dans Dreamland, ils pourraient forcer le personnage par son intermédiaire à faire ce que la New Wave voulait qu’elle fasse. Car les personnages de dessins animés étaient forcés d’obéir à leurs parents. Et pour terminer, la proximité d’un de leur créateur les rendait plus fort, puisque les personnages de dessins animés se trouvaient amoindris de façon générale (ce qui évitait que des super sayens fassent la loi). Et voilà comment on faisait pour résoudre une énigme hyper compliquée. La New Wave avait juste inventé un personnage qui pourrait venir à bout de leur problème. C’était… plutôt bien pensé. On reconnaissait la patte des méchants diaboliques à matière grise développée. Il y eut de l’agitation dans le sixième wagon, de l’agitation qui s’approchait de nous, et Fino demanda rapidement pour conclure :

« Tu pourrais pas demander à ton personnage de les dézinguer au lieu de leur obéir ?
_ Ils ont tout prévu, à ce qu’ils m’ont dit. Je sais pas si c’est possible, mais ils ont fait en sorte…
_ Pas un geste ! »
ordonna une voix grave qui apparut à la porte.
« TA GUEULE ! », hurla Fino qui tira avec des réflexes impressionnants. Lui et le soldat furent projetés dans des directions différentes, mais ils crièrent tous les deux. Je remerciai rapidement Bob pour ses infos avant de partir vers le sixième wagon qui grouillait de soldats. On ne pouvait rien faire pour lui. Ah merde, j’oubliais :
« Bobby, on va tout faire pour vous sortir de votre merdier. Continuez votre boulot pour qu’ils vous relâchent.
_ Mais… ils gagneraient.
_ Tout ce qu’ils gagneront, Bobby, ce seront mes crampons dans leur gueule. »


La seconde d’après, je défonçai la porte vers le sixième wagon avec mon pied. Elle s’envola vers la seconde porte, que je défonçai aussi de la même manière. Cinq soldats m’attendaient derrière, et tirèrent dès qu’ils me virent. Je me précipitai derrière un siège et je sentis le mur derrière moi prendre cher, jusqu’à la vitre qui se brisa. Une lampe tomba en me frôlant et l’ampoule s’écrasa par terre. Je tirai une salve avec mon arme mais je ne touchai personne. Fino me rejoignit très vite en insultant les balles qui le frôlaient, avant de se poser contre mon genou avec son fusil à canon scié. Il beugla pour couvrir le bruit des détonations, et me demanda de faire un portail. J’en avais déjà consommé un, et j’avais peur de ce que je trouverais parmi les Lieutenants de la New Wave. Je lui dis (une balle ricocha tout près de ma tête, je me baissai encore plus) que j’allais leur envoyer une grenade. Le phoque me dit qu’on n’avait pas de grenades.

La seconde d’après, je défiai ses arguments : je le pris d’une main et l’envoyai le plus loin possible vers les soldats retranchés de l’autre côté du wagon, à une quinzaine de mètres. Il dû certainement m’insulter pendant son vol plané. Les soldats l’observèrent avec un regard étrange, se demandant si c’était une bombe ou quelque chose dans ce goût-là. Ils n’eurent pas le réflexe de lui tirer dessus, comme les gendarmes ne tiraient pas sur briques qu’on leur envoyait. Malheureusement pour un, Fino eut ce réflexe alors qu’il passait au-dessus d’eux. Un type se prit une pleine cartouche dans le bras et il tomba à terre à cause de la puissance ; Fino, lui, s’incrusta dans le plafond en le heurtant à cause du recul. Une seconde de fenêtre de tir ; je sortis de ma cachette. Je réussis à me concentrer, puis à tirer une balle qui atteignit le plus vif d’esprit en plein dans l’épaule. Un petit choc électrique visible à l’œil nu parcourut son corps avant qu’il ne s’effondre dans un râle. Je tirai trois autres balles, et deux percutèrent un autre type qui commençait à me viser. Je me retrouvai au milieu des deux autres, assez prêt pour éloigner leur canon d’une paume de la main, et d’un coude pour l’autre. J’en frappai un au plexus, me retournai pour briser la vitre d’un casque à mains nues, me retournai encore, arrêtai la main du type que je pus voir venir lentement, lui brisai le bras, lui tirai une balle à bout portant avant de me retourner et d’envoyer un puissant coup dans l’estomac, lui envoyai un coup de pied pour lui briser le genou et de l’achever d’une autre balle. Et pour finir, je tendis la main qui rattrapa Fino et son arme qui tombèrent du plafond d’où il s’était collé. Yeah.


« Mon putain de dos… Raaaah… »

Je le reposai par terre avant de traverser les deux autres portes qui menaient au wagon suivant. Avant de fondre sur eux comme un abruti, j’avais aperçu plus d’une vingtaine de soldats qui tenaient en joue ma future position à travers les cloisons grâce à mes lunettes. Aucune chance de passer facilement. Il fallait que je fasse attention à mes portails, qui n’avaient aucune énergie cinétique du train et donc que j’étais obligé de maintenir dans le wagon pour ne pas qu’ils soient envoyés en arrière. Pour éviter de dépenser des portails en déplacement, je collai le premier d’entre eux sur la paroi extérieure du train. Le second portail, je le fis se déplacer dans tout le compartiment pour envoyer mes ennemis au-dehors. Genre super balayage. D’abord la gauche, puis la droite (ils étaient cachés derrière chaque rangée de siège). Deux personnes échappèrent au portail, mais je me concentrai pour ne pas les oublier. Dès que je ne vis plus aucune trace de vie, je me dirigeai vers le septième wagon vers la fin où trois présences m’attendaient : un Voyageur et deux Créatures des Rêves, donc des soldats de base. Le temps que j’entre dans le wagon, je pus voir à travers mes lunettes de soleil le Voyageur qui éliminait ses deux protecteurs. J’ouvris la porte avec mon pied comme j’avais pris l’habitude de faire.

« Gaga, je présume.
_ C’est moi. »


La demoiselle en face de moi, décorée comme un sapin de Noël, m’observait avec ses grands yeux de biche. Elle ne s’était pas maquillée, non. Elle s’était plutôt douchée avec ses produits cosmétiques. Je me rendis compte que Gaga signifiait Lady Gaga. Fino lança un Holy Shit et hésita à lui tirer dessus. Je lui fis un hochement de tête, ouvris une fenêtre et levai le pouce à l’extérieur du véhicule, côté pirate. Cinq secondes après, un harpon se planta dans le plancher, avec une corde. Je me dépêchai de faire un nœud solide autour de Lady Gaga afin qu’on puisse l’emporter. C’était donc la célèbre chanteuse qui se retrouvait dans une histoire pas très claire. Elle eut un simili-orgasme quand je serrai la corde au-dessus de ses hanches. Je préférais l’ignorer et terminer mon œuvre.

« Il va falloir que je vous assomme, pour que ça fasse réaliste.
_ Ne me faîtes pas trop mal alors, s’il vous plaît. »


Je lui envoyai une patate énorme qui évapora sa conscience en un clin d’œil. Je n’avais pas pu résister à l’envie, et en plus, c’était pour son bien. J’envoyai le colis qui traîna un peu sur le sol poussiéreux avant que les pirates ne la remontent. Je fis un signe à Tim pour indiquer que c’était bon, un poing, pour que les pirates comprennent qu’il n’y avait plus à me suivre dans les wagons et qu’il pouvait fuir, ou s’attaquer à la New Wave sans détruire les wagons. Les pirates comprirent et je les vis foncer.

Allez, au prochain wagon. Malheureusement, je vis qu’ils étaient plus d’une quinzaine aussi. J’allais certainement pas m’amuser à vider mon pouvoir avant épuisement. Je décidai de passer par le toit comme tout aventurier qui se respectait. Je montai par la fenêtre, ce qui n’était guère pratique avec une arme à la main. Je réussis tout de même à me hisser sur le wagon. Dire que si je retrouvais le chef de l’organisation, je pourrais mettre fin à toute cette folie. Fino ne m’avait pas suivi. Il m’ordonna d’abattre tous les connards que je rencontrerais tandis qu’il surveillerait cette salle. Pendant une seconde, je craignis pour lui. Puis je me rappelais que c’était Fino. Je finis par me hisser jusqu’au toit, où la vitesse du train me plaquait déjà sur sa surface. Mes cheveux volaient en tous sens pendant mon escalade.

Il n’y avait personne en haut. Bon, alors, où était mon connard universel ? Je progressai doucement contre le vent quand je vis le navire pirate commencer à ralentir, les voiles déchiquetés et le fuselage en bois devenu aussi troué qu’un gruyère. Soit ils abandonnaient la bataille, soit on approchait du Canyon qui avait baptisé la ligne. Je levai la tête pour confirmer l’apparition d’une énorme faille dont une des deux parois accueillaient les rails dans un aménagement spécifique. On dépassa la plaine désertique pour commencer à longer les pierres du canyon à toute allure. Le paysage était impressionnant en tout cas. On était sur un des murs de la Grande Faille qui côtoyait Las Vegas, en train rapide dont la locomotive sombre crachait des nuages de vapeur ; trois cent mètres devaient nous séparer du sol qu’on pouvait à peine voir. Je devais lutter contre la vitesse qui m’appuyait contre le toit du train. Une petite erreur et j’étais emporté tel un cerf-volant sans ficelle. Je pus quand même sentir que le train avait diminué son allure pour mieux supporter les courbes de sa progression à travers le Canyon. Je me plaquai contre le toit quand un tunnel engloba les wagons au fur et à mesure avant de les faire revenir au soleil. Je repris mon avancée pas à pas en courbant le dos pour préserver mon équilibre.

Une puissance assourdissante déforma soudainement l’espace à quelques distances de là. Il y eut une pluie d’étincelles rouges, une explosion, et je pus voir un génie carmin et aux muscles qui auraient fait pleurer Schwarzy apparaître devant moi. Je connaissais mes classiques de Disney, ce qui me tira une grimace accentuée par la vitesse. Jafar se tenait devant moi et semblait m’observer comme un obèse affamé en retard dans une conférence voyait le dernier petit four sur l’assiette en porcelaine. Ses yeux de meurtrier sadique me forcèrent à déglutir. Sa voix sonnait comme dans un mégaphone. Il était toujours désespérément en 2D, et sa barbichette était toujours aussi éternelle :


« Ça fait longtemps que je rumine ma vengeance, Free.
_ Allez, Jafar, c’était qu’une blague… Tu fous quoi ici, tu fais partie de l’armée des personnages de dessins animés ?
_ Et tout ça dans l’espoir de te revoir !
_ Tu dois être très content, tête d’ampoule. »


Mon iGun plaça les munitions en « Mortelles ». Contre un type balèze, je doutais que de petits arcs électriques suffiraient à l’assommer ; il y avait de la foudre cosmique qui parcourait ses veines. Je tirai une rafale de dix cartouches dans les pectoraux impressionnant de mon adversaire. Mais toutes les balles crépitèrent avant de s’évaporer dans une étincelle quand elles s’approchèrent de Jafar. Oh merde.

« Tu n’as jamais pu apercevoir toute l’étendue de mes pouvoirs auparavant.
_ Tu n’as jamais pu apercevoir toute l’étendue de mes pouvoirs auparavant. »
répéta une troisième voix mièvre, qui sonnait cartoon, aiguée et ridicule.

On s’intéressa tous les deux à la source de cette voix, qui n’était autre que mon flingue. Je tournai mon arme pour apercevoir qu’il y avait un vieux chat sur l’écran tactile qui observait le monde de ses yeux ronds. C’était une application Sam le Chat qui consistait à répéter ce qu’il entendait avec sa propre voix. Ça devait faire rire les enfants, mais dans la situation présente, c’était très malvenu.


« Je m’excuse, mec, je comprends pas comment… »

Une boule d’énergie faillit m’atomiser. Le toit vola en éclats tandis que je basculais sur le côté avec Sam répétant fidèlement mes dernières paroles. Je tirai encore quelques balles mais elles disparurent, aussi inutiles que les autres. Ce vieil adage surnaturel me revenait en mémoire : quand dix balles étaient inefficaces contre un monstre, les dix prochaines le seraient certainement encore. Il fallait que je change de stratégie. J’évitai une autre explosion qui déchira le métal dans des grincements abominables. Jafar me fit un petit sourire qui disparut très vite. Je me retournai : une femme en costard-cravate avec la cinquantaine généreuse avait un genou plié au sol et un canon énorme sur l’épaule. Une seconde plus tard, une roquette me passa à un mètre du visage et se dirigeait vers Jafar qui considérait l’étrange apparition. Sa main frappa la fusée explosive qui alla s’écraser contre la paroi de la faille. Juste après, une autre roquette (elle avait un sigle de pomme grise) s’envola vers le génie maléfique. Avant même qu’il ne puisse envoyer la fusée bouler au loin comme la précédente, elle explosa à distance dès qu’elle fut à proximité de sa cible. Je saisis ma chance et passai dans le nuage de fumée qui était né de la confrontation entre deux compositions chimiques instables. Je sentis que je bousculais Jafar dans ma course mais je continuai. La fumée se dissipa et il me jeta un regard noir.

« Tu ne fuiras pas aujourd’hui, Ed !
_Tu ne fuiras pas aujourd’hui, Ed !
_ Et fais taire cette connerie !
_ Et fais taire cette connerie ! »


La Voyageuse qui était apparue sortit deux Uzis de sa poche et tira sans s’arrêter sur Jafar qui grogna. Puisqu’il était entre elle et moi, je pouvais continuer tranquillement ma course vers la tête du train et de la New Wave. Un duel acharné fit rage entre les deux combattants mais j’arrêtai de m’en préoccuper. Je traversai cinq autres wagons vers la tête, tandis que le train serpentait bien trop dangereusement proche du vide. Je prenais une bonne avance sur les deux qui finissaient de se mettre en charpie à l’intérieur d’un wagon puisque le toit de leur bâtiment n’était plus une notion matérielle. Et ce fut maintenant au tour de deux personnes de sortir de leur cachette et de grimper sur le toit. Il y avait un gros, et un masqué avec une cape qui claquait au vent. Ce type en particulier sonnait meneur, avec son attirail de guerrier mystérieux qui ne voulait pas qu’on découvre son identité. J’en avais marre de ces méchants diaboliques qui préféraient l’anonymat. C’était plus simple pour eux, et ainsi, ils pouvaient facilement déclarer leur véritable identité en prenant leur pied. Moi, ça me gonflait, personnellement. Je gardais mes munitions en mode mortelles, parce que je n’avais pas envie de laisser s’échapper une telle occasion. Je ne faisais pas confiance pour assommer de tels individus aussi facilement. Je m’approchais des deux doucement, mon arme pointée sur le front des deux individus tel un Marine fou qui ne savait pas sur qui tirer en premier. Le type masqué s’approcha à grands pas, et le gros le suivait au même rythme, jusqu’à ce qu’on fut assez près pour se comprendre malgré le vent.

« Nous nous rencontrons pour la première fois, Ed Free.
_ Nous nous rencontrons pour la première fois, Ed Free.
_ Laissez tomber les politesses, je sais que vous le dîtes à chaque ennemi que vous croisez. »
Il fallait un peu hausser la voix pour se faire entendre mais rien de dramatique ; c’était en tout cas du pain béni pour Sam le chat qui cassa l’ambiance dramatique en répétant ce que j’avais dit. Le masqué se rabroua :
« Vous êtes bien un spécialiste des comploteurs diaboliques. J’ai toujours admiré comment vous avez sauvé le Bal des Dessins Animés. » L’application répéta mot pour mot ses paroles et je me sentis obligé d’attendre qu’elle finisse avant de continuer.
« Un peu trop tard. Je suis arrivé un peu trop tard.
_ Un peu trop tard. Je suis arrivé un peu trop tard.
_ On arrive toujours trop tard contre des méchants diaboliques, mais on est là assez tôt pour les empêcher de réussir. Malheureusement, ça ne se passera pas comme…
_ On arrive toujours trop tard contre des méchants diaboliques, mais on est…
_ Putain, Moore, faîtes quelque chose pour cette connerie !
_ Putain, Moore, faîtes quel… »

Le dénommé Moore (c’était pas le réalisateur de documentaires américains qui avait toujours un putain de succès ?) eut une concentration énergétique plus soutenue, et l’application s’arrêta d’elle-même. Mais l’étrange conséquence fut que j’avais de nouveau toutes mes munitions dans le chargeur, comme l’indiquait mon écran tactile. Si c’était un Voyageur du temps, j’allais au-devant de gros ennuis.
« Merci, Moore. Je disais donc, Monsieur Free, que nous sommes la New Wave, et pas une bande de ploucs perdue dans une cave. Nous ne respectons aucune règle, et c’est pourquoi je suis ici, devant vous, à mettre la main à la pâte pour vous arrêter, et en brisant les conventions, je suis en plus aidé de mon second.
_ Ouaoh. Votre mère doit être fière de vous.
_ Avant de vous tuer, j’aimerais vous poser une question. Pourquoi vous battez-vous contre nous ? Vous avez été trahis par votre propre camp, vous ne poursuivez pas un idéal, vous êtes libre de fuir, et vous décidez quand même de mettre votre vie en jeu. »
Oh mon dieu, il allait me sortir combien de phrases stéréotypées de ce type ? Je savais qu’il devait y avoir une simili-discussion entre deux Nemesis, mais tout de même. Il obéissait à aucune règle conventionnelle, mon cul.
« Cherche pas, il paraît que je suis sous le signe de la gourmandise. J’éprouve juste un besoin irrépressible de fermer le clapet à ceux qui arrêtent pas se lustrer de leur plan diabolique à la con avec leur main droite.
_ C’est ridicule. J’ai une armée.
_ Nous avons Fino. Et Germaine. »


Les poings du leader se serrèrent, plus pour se préparer au combat que réellement vexé de ma réplique. Ledit Fino devait être en train de voler comme une fusée en arrière à travers les wagons en insultant tous les Dieux des Enfers et toutes leurs maîtresses à cause de son arme pas adaptée. Je réfléchis tout de même à la situation. Ils étaient deux, certainement plus puissants que moi, et ils ne paraissaient nullement impressionnés du canon que j’avais. J’étais défavorable, et je réfléchissais déjà à une stratégie de fuite sans oublier le phoque au passage. On avait Lady Gaga, on aurait suffisamment d’informations pour les contrer. Pour le moment, la retraite était la seule solution qui semblait avoir une chance de réussir. Mais malgré moi, j’éprouvais un serrement au cœur quand je me rendais compte que le chef de toutes ces conneries se trouvait juste devant moi… Il suffisait peut-être de presser la détente pour en finir une bonne fois pour toutes. Okay, j’allais faire ça. Je visai mon adversaire et lâcha cinq balles. Je remarquai que l’arme avait très peu de recul, c’était agréable. Je remarquais aussi que les balles n’atteignirent jamais leur cible malgré que celle-ci fut immobile. Il avait utilisé son pouvoir, mes lunettes l’avaient senti, mais je ne parvenais pas à distinguer la véritable nature de ses capacités. Et à tous les coups, ils devaient connaître mes propres techniques. J’étais perdant même en termes d’informations.

« Il serait temps de fuir, non ? A moins que vous ne soyez persuadés de nous battre, ce qui serait un abus de confiance. » Et avant même que je n’ouvre la bouche pour prendre mes jambes à mon cou (et Fino aussi), une quatrième voix apparut derrière moi comme par magie et je me surpris à hurler de joie intérieurement :
« Les Claustrophobes ne fuient jamais, bande de dégénérés. Si vous pensez comme ça, faîtes toujours attention à votre dos. »

Evan était apparu juste derrière moi et s’était mis à mon niveau en croisant les bras, sa vieille chemise flottant au vent tout comme sa cravate. Il réajusta ses lunettes de soleil en faisant un doigt d’honneur, se prépara avec le panneau de signalisation qu’il m’avait volé, et empêcha toute réplique ennemie en me souriant.

« Je suis pas super dans les trains, je dois l’avouer. Alors je prends le gros lard, et je te fais confiance pour abattre la tête de la New Wave.
_ T’es avec nous ? »
, le questionnais-je avec plein d’espoir. Je voulais toujours exploser les Claustrophobes, mais je n’arrivais pas à détester Evan, le plus sincère et le plus sympa. C’était lui qui m’avait permis de m’échapper en quelque sorte, et il ne devait pas regretter son geste. Et un peu d’aide inespérée, je crachais jamais dessus. Il secoua quand même la tête :
« Je suis toujours sous les ordres d’Alexander, mais ça me fait plaisir de t’épauler contre eux.
_ Moi de même.
_ Fin des retrouvailles, on les explose. »


Il amorça une foulée mais disparut comme le lui permettait son pouvoir. Je voyais des ondes magiques traverser à toute vitesse la carlingue du bâtiment avant que le Voyageur ne ressorte derrière Moore pour l’attaquer violemment avec un revers du panneau terrible. Je l’imitai et attaquai mon adversaire qui m’attendait en position de combat. Je lui envoyai deux salves dans la tête, mais il disparut l’instant d’après. Mes lunettes ne captèrent rien du tout. Je restai stupéfait, le temps qu’une main s’abatte sur mon iGun, me le rentre dans la gorge avant qu’on ne me le retire et le jett par-dessus le gouffre. Malgré la douleur et la surprise, je tentai une attaque mais le chef de la New Wave disparut une nouvelle fois, et mes genoux cédèrent sous un coup de talon. Je repliai mes bras pour éviter qu’on ne me les prenne et torde, ce qui m’aurait aussitôt tué, je fis une très large roulade, me relevai, puis un poing venu de derrière moi s’abattit sur ma tempe. J’envoyai mon coude mais ne rencontrai que le vide, tandis que le Voyageur réapparut devant moi, son poing prêt à me détruire la mâchoire. Je réussis à placer mon bras devant la trajectoire mais il disparut quand même pour que son mouvement termine dans ma nuque. Je fus plié en deux, pile ce qu’il fallait pour qu’il revienne devant moi sans un bruit pour m’envoyer un genou dans la tronche. Je sentis finalement mes dents se péter et ma bouche se remplir de mon sang. Je tombais sur le train, et l’impact me fit mal. Constatant que le leader ne revenait pas à la charge, je me relevai doucement, en crachant mon hémoglobine qui me remplissait la bouche. Je connaissais ce type de pouvoir…

« Le Royaume des Voyages ?
_ Oui, celui qui permet à ses Voyageurs de se téléporter. Mais ce n’est pas vraiment grâce à ça que je te bats, et que je te battrais. »


Sa fin de phrase fut accompagnée de mes yeux remplis d’encre. Un portail sous mon pied gauche, l’autre devant sa tronche de cake masqué. J’envoyai mon pied tel un marteau-pilon mais il se téléporta juste à côté pour éviter de parer le coup, prit ma cheville horizontale et me tirai dans mon propre pouvoir. Il m’abattit ensuite son coude dans le ventre pour me faire tomber à nouveau sur le dos. Je commençais à prendre cher. Les fusillades dans les wagons n’avaient pas été des plus reposantes, et je subissais peu à peu le contrecoup de mes folies précédentes. Je me relevai une nouvelle fois. Evan et son adversaire continuaient de se battre un wagon plus loin, enchaînant les coups, les esquives et les défenses. Evan semblait maîtriser son arme comme un dieu, et son pouvoir lui permettait de gérer le corps-à-corps. Mais je n’oubliais pas le mystérieux pouvoir de Moore. Je me concentrai à nouveau sur le leader, et je me mis en garde une nouvelle fois. Je comprenais ce qu’il voulait dire, quand il disait que son pouvoir n’était pas sa plus grande qualité. Il avait assez de perception pour ressentir mes portails et réagir au plus vite, mais ça n’était pas ça. Depuis le départ, je n’avais même pas pu lui porter un coup sérieux, et ses mouvements ne ressemblaient pas forcément à un art martial quelconque. Autre détail qui avait son importance, ce n’était pas Orlando qui se tenait devant moi. On faisait seulement croire que c’était Orlando qui dirigeait cette vaste organisation. Ça pourrait être un indice sur leur plan final.

Mon adversaire disparut en une fraction de seconde. Très vite, j’envoyai un coup de pied en arrière. Mon attaque frôla ses vêtements mais il s’était encore évaporé. Il m’envoya un coup sous le genou, un autre dans le menton. J’encaissai les chocs malgré leur violence et je visai sa gorge avec la paume de ma main. Il se téléporta trente centimètres à gauche et en avant, m’envoya un coup de boule qui détruisit ma conscience en une seconde. Il me prit par le col et me poussa sans difficulté dans le vide. Je fus contraint à une autre paire de portails qui allait me réceptionner tout en m’envoyant sur sa gueule par le haut, mais il anticipa aussi le mouvement. Je me croutai donc sur le toit du wagon, et il m’envoya un coup de pied dans le nez, ce qui le brisa aussi sec. Là encore, il me laissa me remettre à moi pour que je me lève. Le train tanguait plus que de raison, et j’avais atrocement mal à tout le visage. Je le voyais enflé de partout même si ça ne serait pas le cas avant quelques petites minutes. Il me fallut vingt secondes entières pour me relever, tandis que ses mouvements violentes et désespérés me fatiguaient plus que de raison et que la douleur explosait chaque recoin de mon visage. Je me remis en position de garde. Je me rendis compte que je ne lui avais toujours rien fait du. C’en était pathétique. La seule personne aussi douée au corps-à-corps, et seulement au corps-à-corps, que je connaissais était Rémi Soral, mais lui, il l’était par un entraînement régulier et des techniques très avancées. Ce type, il était très doué en… fourberie. Il était à deux mètres de moi et m’applaudit :


« Tu es vraiment résistant, c’est impressionnant. » Il avait arrêté de me vouvoyer, et j’y voyais un signe comme quoi je n’étais pas dangereux pour lui. « Tu as du comprendre l’avantage que j’ai par rapport à toi. Je connais mes ennemis par cœur. Je sais parfaitement comment tu te bas, les techniques que tu peux sortir, ton pouvoir, ses applications, et le reste. J’ai étudié tes mouvements ainsi que ceux de mes principaux ennemis. Je ne dis pas que j’anticipe tes coups, mais je sais parfaitement ce que tu es capable de faire, ce qui me permet de contrattaquer, et donc d’enchaîner en comptant sur tes réflexes et non ta réflexion.
_ Hey… Finalement, tu fais plutôt méchant diabolique. Ta façon de me laisser en vie et de te palucher sur ce que tu fais. »


Pour une fois, je sentais que je l’avais mis en colère. Il se prétendait de la nouvelle génération, il n’empêchait qu’il restait un méchant diabolique. Par contre, je savais qu’à partir de là, il ne me laisserait plus jamais m’en sortir aussi facilement que les autres fois. Il me mettrait à terre, et ça serait terminé : il m’achèverait sans me dire quelque chose. Alors il fallait absolument que je me concentre parfaitement sur le combat et que je me mette à sa place pour comprendre mon adversaire et les tours qu’il allait me jouer. Avant qu’il ne tente de se téléporter, il fallait que je prenne l’offensive. Je me rapprochai de lui dangereusement et adoptai une défense beaucoup plus rapprochée. De la même façon, les coups que je lui portais étaient bien plus courts afin d’éviter qu’il ne joue dessus comme il avait fait jusqu’à présent. Il para les trois premières attaques sans trop de souci, en reculant pour éviter ma proximité gênante. Je feignis un long mouvement du droit, et il se téléporta. Donc il allait m’attaquer sur le côté droit, puisque celui-ci avait délaissé la défense. Je fis revenir mon bras très rapidement et parai son coup de pied circulaire. Il se téléporta une nouvelle fois et je décidais de sauter. Je n’avais pas encore fait ça durant le combat, aucune chance qu’il ne le devine aussi soudainement et que son mouvement puisse me toucher. J’eus raison encore une fois, puisque je pouvais voir son bras juste sous mes semelles. Je me retournai en l’air pour lui envoyer un kick en pleine gueule mais il l’esquiva et disparut une nouvelle fois avant que je n’atterrisse. Il m’envoya un coup dans les côtes dans mon angle mort, mais je gardai l’équilibre. Il ne me laisserait aucune pause donc il allait encore attaquer. Je créai une paire de portails derrière mon dos pour stopper son éventuelle attaque, mais il s’avéra qu’il s’était téléporté vers le haut, juste au-dessus de moi. Je reçus son coup de pied en plein crâne et je faillis retomber une nouvelle fois sur l’acier.

L’instant d’après, il fonça vers moi et m’étrangla de ses deux mains. On tomba à la renverse mais il serra si vigoureusement que je ne pus faire de défense efficace. Mes pieds et mes mains s’agitèrent mais sans succès. Je tentai soudainement de basculer sur le côté pour l’écraser de tout mon poids, mais il avait posé un pied en garde-fou, empêchant une telle astuce de fonctionner. Dans de telles circonstances, j’utilisais mes portails mais je n’en aurais plus assez pour fuir convenablement. Je savais que la peau de mes joues devait être en train de passer au violet tandis que mes poumons aspiraient de l’air vicié bloqué. Avant que ma langue ne sorte par réflexe, je crachai sur le leader. Même s’il avait un masque, il eut une demi-seconde d’inattention, ne serait-ce que pour protéger ses yeux. L’instant d’après, je tentais de rouler de l’autre côté de ma tentative précédente, vers la paroi rocheuse qui défilait. J’écrasais soudainement mon adversaire sur le dos, me libérant les mains qui desserrèrent leur prise sur ma gorge. Il tenta de me refaire rouler de l’autre côté, ce qu’il réussit sans mal vu que j’étais plus préoccupé à respirer qu’à me battre. Mais je profitais de l’élan pour tourner une nouvelle fois, et me rendis compte à la fin de mon geste que le train n’était plus là. On tomba tous les deux du wagon. Le type réussit à faire en sorte que ça moi qui encaisse le coup sur le sol près des rails, avant qu’on ne « rebondisse » à cause de nos remous dans le précipice du Canyon qui promettait de folles secondes de descente avant une chute tragique. Je sentis le chef de la New Wave me lâcher et je pus le voir disparaître en plein vide. Il avait certainement rejoint le train en marche, tandis que je tombais seul de mon côté. Alors que je prenais de la vitesse et que ma vision se flouta à cause de larmes, une paire de portails me balança sur les rails aussi sec. Tout l’air fut expulsé de mes poumons quand j’atterris sur le dos. Ma colonne vertébrale hurla de douleur tandis que mon poignet gauche eut un craquement très sinistre. Je tentais de bouger mes jambes mais à part une souffrance lancinante, elle n’avait pas grand-chose à me dire. Au loin, le train partait.

Autour de moi, je voyais des pirates descendre le long du Canyon avec des grosses cordes. Ils me ramassèrent avec brusquerie avant de me faire monter par un système de nœud intéressant. J’étais trop dans les vapes pour tenter d’approfondir ce sujet, j’étais trop occupé à subir mon immobilisme. En quelques secondes (j’avais du sauter quelques minutes sans le savoir), j’étais dans une cabine du navire, sur une vraie couchette. Il y avait le capitaine qui me souriait comme si le fait que je lui rendais un regard signifiait que je serais debout dans cinq secondes, le temps que je sorte des tonneaux de rhum de ma poche. D’ailleurs, on tenta de me faire boire de cet alcool pour me réveiller, ce qui me fit éternuer, et me cassa une douzaine de côte (j’exagérais un peu). Tim Silver me parla de quelques trucs mais je ne comprenais pas ce qu’il disait. Je lui fis un geste pour lui faire comprendre que je ne comprenais pas, mais ça a dû avoir l’effet inverse. Je lui demandai de se rapprocher afin de lui cracher d’une petite voix de faire emprisonner Gaga. Il hocha la tête, et appela la concernée qui se trouvait dans la pièce sans que je ne la remarque. Tim du lui expliquer ce que je demandais, et docile, elle accepta. Un ennemi diabolique qui acceptait de changer de camp, c’était juste un piège trop stupide pour qu’on tombe dedans.

Pour le moment, j’étais prêt à m’évanouir dans Dreamland. J’avais compris que je ne pourrais jamais battre le leader tout seul. Il était bien plus fort que moi ; pas forcément plus puissant, mais il était bien plus doué. Il connaissait les pouvoirs de ses adversaires, il anticipait sans aucun problème, contrattaquai les mains dans les poches. Il me faudrait une technique pour le vaincre, autre que le célèbre poignard dans le dos. Je toussai violemment. Un pirate hurla qu’on s’approchait de the Great Sleet. Okay. Bonne nouvelle. Mais bientôt, une nouvelle voix sortie d’outre-tombe me glaça le cerveau :


« ELLE EST REVENUE !!! LA MORT SILENCIEUSE APPROCHE !!! »

Bon sang, c’était Mathilda qui avait crié ? Personne ne l’avait entendu ? Les pirates près de moi, comme le capitaine Silver faisait semblant de rien ou quoi ? Il ne l’entendait pas… La femme-crapaud continua à hurler dans ma tête comme si on lui découpait le ventre très lentement. Je me mis à gémir, puis ma tête céda. Le leader inconnu de la New Wave avait parfaitement su cabosser ma trogne, et je ne parvenais plus à réfléchir. Devant ce nouvel assaut mystérieux, mon esprit appuya sur la touche Off de mon cerveau. Une dernière pensée me rappela que Fino était encore dans le train, et qu’il devait pas vraiment rigoler avec ce qui allait lui arriver. Mais puisqu’il était invincible, je préférais me calmer.
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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Ven 27 Juil 2012 - 1:14
CHAPITRE 11
BAISSE DE TENSION




Et très étrangement, j’eus une vision. Une sorte de rêve psychique, des fragments de souvenir d’une autre personne qui se collaient à moi comme des sangsues affamées. Je me débattis mais l’esprit était bien trop puissant. Ça devait être à une époque éloignée, dans le passé. Plus je rentrais dans le rêve, et plus le terme « trois années » me rentrait dans le crâne. Les bâtiments semblaient flous, comme les anciens rêves que je faisais quand je n’étais pas Voyageur. Je voyais l’ensemble, mais pas les détails. Le pire, c’était que ça ne me choquait pas. Idem pour les personnages, mais en plus frappant. J’étais totalement incapable de savoir qui était qui. Ils étaient remplacés par des ombres, leur voix sonnait fausse. J’étais dans un souvenir usé, comme une carte postale à moitié brûlée. Je compris que je suivais un personnage en particulier, que je baptisais le Type.

__

Le Type se trouvait dans un petit bâtiment à Lemon Desperadoes. Il était posé devant un bureau sale qui ne servait qu’à l’apparat puisqu’il était absolument vide, sinon un long canon scié posé devant, froid comme la Mort. Le shérif Clint dans son fauteuil roulant examinait le Type d’un ton parfaitement neutre, ce qui venant de lui, voulait dire amicalement. Le vieux jouait avec un cigare.


« Alows, tu vas partiw quelques temps ?
_ Oui.
_ Quelques temps seulement ?
_ Je crois, oui. »
Clint haussa un sourcil avant de le redescendre. Il tapota son arme avec ses doigts.
« C’est vwaiment dommage. La wégion est dangeweuse ces dewniers temps. Y a un Voyageuw fou qui twaînewait.
_ Vous n’avez rien à craindre, je vous assure. Je vais me mettre à sa poursuite si j’ai des infos.
_ T’en auwas cewtainement. Ensuite, faudwa voiw si t’auwas les couilles de l’affwonter.
_ Hey, ça ira.
_ Je sais. T’es l’un des meilleuws chasseuws de pwimes… Bah ! T’as méwité ta pause. On se défendwa bien sans toi.
_ J’en suis persuadé »
, sourit le Type, soulagé.

Il avait espéré qu’on ne le supplierait pas trop de partir, mais il avait oublié à quel point les habitants étaient des mauvaises herbes. Surtout le shérif et Mathilda. Le vieux se rapprocha de lui et lui demanda quand est-ce qu’il partait, et son adjoint (car c’était son adjoint, il avait une étoile de shérif épinglé à sa veste en jean) lui répondit qu’il s’en irait dès le lendemain. C’était même un adjoint provisoire, il prenait le poste dès qu’il était là vu qu’il arpentait d’autres villes que Lemon. Mais cette ville en particulier lui était chère. Il avait quasiment fait ses premiers pas dedans. Lemon Desperadoes était un peu comme sa mère. La quitter lui faisait toujours mal au cœur, et il prenait un immense plaisir à la retrouver. Il connaissait la bourgade comme sa poche, ainsi que tous les habitants. C’était la première fois cependant qu’il y avait passé autant de temps… Une dizaine de mois, presque un an, même.

Le Type partit de la salle pour informer de sa décision le Maire du village, un certain Hepset. Il passa voir Mathilda aussi, qui beuglait sur tous ses petits enfants pour qu’ils finissent leur choucroute au cafard, et plus vite que ça. Elle assomma quasiment avec sa louche un gamin haut comme trois pommes qui geignait. Les parents des enfants étaient tranquillement posés dehors, à-côté. Le père lisait un journal avec des lorgnons. Il ressemblait presque à un humain comme ça. Le vent charriait la poussière comme tout bon western qui se respectait. Le Type prévint toute la famille de son départ imminent. La vieille grogna en faisant tournoyer son instrument de cuisine et en lui disant de déguerpir le plus vite possible. Il y eut une petite discussion rapide, et Lemon se perdit dans un brouillard temporel.

Il était maintenant au jour du départ, et on lui disait de faire attention. Ellipse temporelle, mais je l’acceptais plus que je ne la remarquais. Il y avait pas mal d’habitants du village, et leur assemblée avait attiré tout le monde comme un troupeau de moutons. Le Maire avait une grosse barbe carrée et une grosse bedaine que recouvrait à peine une grosse redingote de facture aisée. Il s’approcha du Type et lui arracha l’étoile avec un sourire.


« Vois ça comme une invitation à revenir. Ça serait dommage que cette étoile ne sied plus jamais à ta veste.
_ Je reviendrai, je vous le promets. Une semaine, quelques mois, je ne sais pas.
_ C’est pour ça qu’on adore notre Royaume. La liberté d’avoir une telle fourchette de temps pour ses activités.
_ Vous avez bien raison. »
, rigola le Type avant de frapper son cheval de ses éperons.

Des « Au revoir » se succédèrent en cascade jusqu’à ce qu’on ne puisse plus identifier le mot. Et le Type partit. Et pour une étrange raison, un sentiment de honte, de défaite et de flammes colorèrent la fin du souvenir qui se crissa dans un bruit de papier froissé.

__

J’étais toujours dans un lit, mais plus dans la pièce du navire. On avait dû me transporter dans une caverne (Great Sleet) pendant que j’étais dans le coma à me ressasser une étrange pièce du passé. Tout ça devait avoir un lien avec la Mort Silencieuse, comme si le hurlement de Mathilda était le titre donné au souvenir. Je réussis à me mettre debout (ou une position à peu près verticale équilibrée) et je marchai vers la lumière. Etrangement, je sentais de l’agitation dans the Great Sleet. De l’agitation et du sang. Je plissai les yeux tandis que je continuais avancer clopin-clopant. Je ne voyais pas grand-monde dans les couloirs ; personne en fait. Un sursaut de douleur m’élança dans tout le corps et je m’arrêtai un instant pour inspirer et expirer profondément. C’était bon, je pouvais y aller à nouveau. Très doucement. Deux personnes passèrent proches de moi à pas pressés sans montrer qu’elles m’avaient aperçu. Elles portaient un blessé qui saignait abondamment. Je me mis à aller plus vite et déboulai dehors. Le ciel était plus gris que d’habitude. Une voix m’interpella et s’excusa. S’excusa de quoi ? Ah, c’était Dom…


« Il s’est passé quoi, Dom ? », réussis-je à dire d’une voix faible. Il semblait que je l’avais coupé parce qu’il me regarda un peu agacé.
« La New Wave a attaqué. Un petit bataillon minable. Portal y est allé et les a empêché de pénétrer nos défenses. Malheureusement, on s’est fait avoir l’arrière. Ils ont envoyé Sail qui connaît mieux que quiconque les tunnels. Il a fait quelques blessés mais Portal a su gérer la situation en le coinçant entre ses portails.
_ Quoi ?
_ Va te coucher, t’es ridicule. On a déjà assez de blessés à s’occuper. Une bonne dizaine dont deux très graves, trop graves. Sans compter les trois morts dont on doit s’occuper. Ce connard…
_ Où est Sail ?
_ Emprisonné dans une cellule. Il sortira pas.
_ C’est le minimum… »


Un énorme silence s’installa tandis que les gens retournaient chez eux, épuisés par cet assaut qui avait dû les terrifier. Je demandai au Maire où était Mathilda, car je devais lui parler urgemment. Et si on avait déposé notre prisonnière Gaga dans un endroit sûr. Pour la première, y aurait pas trop de problèmes, mais la seconde venait de se réveiller dans le monde réel. Je fis un signe de main pour expliquer que je m’en remettrais. DSK me fit un rapport de ce qui était arrivé cette nuit-ci tandis que j’avais joué les dingues sur un train. Portal déambulait quelques part tranquillement, mais il avait facilement maîtrisé le bataillon de la New Wave, comme il n’avait pas eu trop de problèmes à battre Sail en l’emprisonnant. D’autre part, Dom avait contacté le chef des indiens pour une alliance mais ça ne serait pas très facile à ce qu’il avait compris. Je demandais soudain où étaient les deux pacifistes. DSK grinça des dents et m’avoua que Romero faisait partie des blessés, et qu’Ophélia était à son chevet. Il allait certainement se réveiller bientôt donc sa vie n’était pas en danger mais la fille avait été en état de choc de voir son petit ami couvert de sang. Yeah, et mon commando suicide dans le train de la New Wave, personne ne venait me féliciter. La faiblesse mentale de Romero qui l’avait empêché de se battre était plus importante que la réussite de mon opération ?

On entra dans une petite salle où la femme crapaud était allongée tranquillement sur un lit. Sa corpulence faisait une bosse à la couverture qui la recouvrait, comme son poids pliait le matelas. Elle se leva un peu, sortie d’un état mi comateux. Elle semblait plus pâle que la dernière fois que je l’avais vu. Sa délicate peau verte faisait maintenant penser à un gigantesque fayot. Je ne pus m’empêcher de me sentir mal. Je lui devais quand même la vie à cause de mes mésaventures avec Sail.


« Dom, vire ce rat de ma chambre. » Elle ne paraissait pas trop en colère. On avait dû lui expliquer que je n’avais pas détruit son village avec les autres Claustrophobes. Son humeur restait exécrable cependant. Seule sa voix transpirait de la fatigue et de la vieillesse. J’en avais pitié pour elle, et Mathilda continua à grommeler quand Dom lui expliqua la raison de ma venue. Elle n’avait rien à me dire, ne voulait pas me parler, et si elle avait eu les forces, nul doute qu’elle m’aurait frappé à coups de tout ce qui lui passerait sous la main et qui ferait certainement très mal. J’expliquai très vite entre deux reniflements dédaigneux :

« Je me suis évanoui, et je vous ai entendu hurler à la mort. A la Mort Silencieuse d’ailleurs. Puis j’ai vu des souvenirs. Un shérif adjoint qui partait. » Je ne savais pas ce que je voulais déclencher comme réaction avec ça, mais le Dieu Rôliste me clamait tout bas que j’avais effectué un succès critique. Elle s’était considérablement calmée et me fixait avec des yeux ronds. Puis elle murmura pour elle-même :
« Cette connasse de Grizelda. Ces pouvoirs de merde… Tu es réceptif aux pouvoirs mentaux ?
_ Ouais. Un peu. »
Des souvenirs de la jungle mystérieuse du Village Puzzle me remontèrent.
« Plus qu’un peu, crétin.
_ Ma question, c’est donc de connaître la suite de ce souvenir. Que s’est-il passé ? Je me suis réveillé avant.
_ Y a pas de suite.
_ S’il vous plaît… Que se passe-t-il après ? La Mort Silencieuse attaque ? Et qui est-ce ?
_ Je sais pas.
_ Vous savez !
_ Je sais, mais je sais pas. Insiste pas mon garçon, personne de Lemon ne te dira qui c’est. C’est notre problème à nous, ça ne concerne que nous. Reste en-dehors de ça.
_ C’est quoi le problème ? Pourquoi vous en faîtes tout un foin ?!
_ TA GUEULE ! Dom, fais-le dégager !
_ Mais…
_ FAIS-LE DEGAGER SI TU VEUX PAS QUE JE ME PROVOQUE UNE CRISE CARDIAQUE ! »


Je partis de moi-même, furieux. Putain ! Pourquoi ? Bah… J’allais tenter de trouver Romero et de frapper sa blessure plusieurs fois jusqu’à ce qu’il crève. Ouais, ça serait cool. Cette idée me permit de me sentir mieux et de marcher un peu normalement. Heureusement pour mes blessures, je sentais le monde disparaître dans un nuage de fumée tandis que je retournais à Roses. Dommage pour moi. Heureusement pour Romero.

__

Frollo était dans sa tente de général, grande de trente mètres carrés. Le tissu était lourd, mais il empêchait que la chaleur ne vienne écraser le juge de son poids démentiel. Il faisait bien plus froid dans les cathédrales et les grands bâtiments en pierre de Paris de façon générale. Seule sa cheminée lui permettait de vivre dans des environnements à plus de quinze degrés Celsius, et elle ne s’allumait que quand il avait besoin de chanter devant. Frollo aimait bien chanter. Surtout parce que c’était utile. Quand les personnages de dessins animés se mettaient à chanter, les conséquences étaient souvent impressionnantes. Tenez, la parade du Prince Ali n’avait tenu que grâce à la magie du chant du Génie. Il suffisait que Scar pousse la chansonnette et une armée d’hyènes lui léchaient les pompes qu’il n’avait pas. Ce dernier était d’ailleurs celui qui avait réussi à provoquer le plus grand résultat avec une chanson. Frollo avait décidé de le battre avec l’affaire Esmeralda, et sa chanson était bien partie pour réussir vu l’énergie qu’il y avait mise. Mais la seule chose qu’il eut en retour fut une crise cardiaque qui le laissa inconscient dans sa grande salle. La dernière qu’il avait utilisée, devant Jafar et Shan-Yu, lui permit de dissiper les doutes de ses deux compagnons ; depuis, ils avaient joint leur force à la sienne. Pour le moment, le Juge était en train d’écrire une chanson pour faire tomber Dora amoureuse de lui. La moralité, il l’avait jetée aux flammes il y avait déjà des années de ça.

En plus de lui-même et de sa plume qui grattait le papier, posé contre ses genoux, Pedobear était en train d’observer goulûment la petite Dora qui jouait avec son sac à dos. La pauvre ne comprenait toujours pas pourquoi on l’avait appelé, et s’était tue pendant un long moment en pensant qu’elle vivait de nouvelles aventures. Mais normalement, ses épisodes possédaient un squelette général, avec trois points à rejoindre, des objets à utiliser, et en plus, elle avait le singe Babouche qui l’accompagnait, et elle aimait son singe. L’ours qui l’avait remplacé était bien plus étrange, et en contact physique inutile (selon son point de vue), il se posait là. Elle avait déjà vu des ours, mais la différence flagrante entre les animaux habituels et ce Pedobear tenait à la réflexion suivante : quand elle voyait un plantigrade, elle avait l’impression qu’il voulait l’avaler ; quand elle voyait celui-là, elle avait l’impression qu’il voulait l’avaler nue. Elle eut peur quand Frollo se leva brusquement pour déchirer son document.


« BON SANG ! Je rage ! » Frollo n’arrivait pas à trouver les bons mots pour sa chanson qui emprisonnerait Dora dans les tourments de l’amour. Il avait failli réussir avec Esmeralda même si Infernales l’avait fait s’évanouir, mais c’était un autre challenge de s’attaquer à une fillette encore plus jeune. Il se rendit compte que Dora était en train de l’observer, presque les larmes aux yeux :
« Why ?
_ Why quoi ?
_ Pourquoi vous m’avez capturé ? »
Pedobear commença à danser comme il savait si bien le faire :
« On peut lui montrer, patron, on peut lui expliquer ? J’adore les explications !
_ Pas maintenant, répugnante créature. Dora, écoute-moi. Nous ne t’avons pas capturé, nous t’avons emmené de force.
_ Ce n’est pas vraiment diffé…
_ Tu comprendras bientôt, et tu en sauras très heureuse. Je te le promets devant notre Père. »


Il replongea dans ses réflexions mais un soldat arriva dans sa tente protégée pour l’avertir du Retour de Jafar. Frollo soupira et rangea sa plume dans la poche de sa veste. Le génie revint devant lui, exténué. Il ne semblait pas blesser, mais l’aura si rougeoyante qui le caractérisait avait perdu de sa superbe. Il lui expliqua tout ce qui s’était passé dans le train, de sa rencontre avec Ed jusqu’à son combat contre une Voyageuse qui avait quasiment tourné à l’égalité jusqu’à ce que les autres Lieutenants rappliquent pour l’aider. Le Juge se massa les sourcils en lâchant des paroles inaudibles.

« Je t’avais demandé de faire quoi, déjà ?
_ Euh, la Clef ?
_ Tu as la Clef ? Est-ce que tu sais au moins où elle se trouve ou qui la détient ? »


La question n’attendait pas de réponse, et Jafar n’en fournit pas de toute façon. Le Juge le congédia dans sa lampe sans lui demander son avis. Il en était presque à lui souhaiter de s‘infliger lui-même les pires tortures, en brûlant son second vœu. Bon dieu, Jafar était peut-être le génie le plus puissant de tout Hollywood Dream Boulevard, mais il fallait avouer qu’il n’était pas le plus efficace. En même temps, il y avait eu beaucoup d’ennemis. Bah, il n’avait eu aucune perte, c’était déjà ça. Frollo se rassied sur un coussin et chercha des idées pour les paroles de sa future chanson démoniaque. Dora s’était remise à jouer et chantait maintenant des comptines aux paroles étranges, mais n’arrêtait pas de lui lancer des regards en coin.

« Dora ? », lâcha-t-il soudain. Il avait une question qu’il voulait lui poser depuis longtemps.
« Yes ?
_ J’ai une question que je voulais te poser depuis longtemps. Quel est… le langage dans lequel tu parles des fois ?
_ This is the english language. C’est de l’anglais. »
Frollo était très intrigué, car il se disait que ses paroles de chanson pourraient mieux tourner si elles n’étaient pas utilisées dans son langage à lui. Tellement intrigué qu’il lui dit alors d’une voix douce :
« Et ce langage anglais… Tu ne voudrais pas me l’apprendre ? »

__

Il était plus de dix heures du matin, comme le signalait la grosse horloge dans la cuisine. Un petit mot sur un tableau près de la chaudière m’apprit que le couple était parti au théâtre (le deuxième cours hebdomadaire d’Ophélia) et que je pouvais les rejoindre si ça me tentait. Mon estomac gémit ; ouais, le petit-déjeuner d’abord. Pendant que j’avalais mes tartines, je tentais de retracer mentalement le chemin pour partir vers le théâtre, et je me rendis compte que je ne le connaissais pas. Un esprit avisé pourrait toujours voir sur place, ses souvenirs pouvant encore remonter en voyant le chemin. Mais mon sens de l’orientation restait déplorable, et je n’avais pas envie de me perdre dans une ville espagnole. Je demanderais par SMS à Romero, même si ce n’était pas la solution la plus pratique. Je fis rapidement ma toilette avant d’en sortir. Du haut de l’escalier, j’entendis trois coups frappés à la porte avant que la personne entre. Elly portait une chemise à carreaux et un short. Les deux boutons du haut étaient ouverts, un détail qui n’échappait pas à un homme. On se fit la bise. Elle me dit qu’on n’avait pas besoin d’elle pour son travail aujourd’hui car c’était un autre bonhomme qui tenait la boutique. J’admis. Je lui expliquai en retour mon problème et on fit un bout de chemin ensemble jusqu’au théâtre.

Sur le trajet, à pieds car la petite n’avait pas de vélo, je lui posai quelques questions pour faire passer le temps. J’appris qu’elle habitait chez son petit copain du moment, et qu’elle laissait la baraque aux deux amoureux. Ce dernier mot me retourna l’estomac mais je gardai un visage particulièrement inexpressif. On fit un peu de grimpette dans une rue montante tandis que des dizaines de passants marchaient sur les routes sans se soucier des voitures aux alentours. Le ciel était si bleu qu’on ne voyait plus les nuages. Il faisait atrocement chaud et je sentais déjà de la sueur me couler du front. Je l’essuyais d’un large mouvement de bras tandis qu’on tourna encore une fois vers une ruelle où un vélo sombre était posé près d’une poubelle. On revint vers la lumière, dans une rue plus verte que les autres, avec des palmiers qui longeaient la rue. Il me semblait que j’étais gêné de marcher avec elle. Je tentais de me souvenir pourquoi. Ah oui, cette petite affaire. Ce n’était certainement pas bien grave mais j’avais une sorte d’honneur à laver, même si mon mouchoir spirituel était crasseux.

« J’ai oublié de te dire… Pour ta proposition au Royaume des Cowboys, de monter dans la chambre…
_ Ah… non, non, c’est oublié, je m’excuse…
_ Je voulais répondre : non merci.
_ Ah…
_ Il me semblait que ce n’était pas très correct d’en rester là. »
Elle m’envoya une taloche derrière le crâne, exactement comme le faisait sa sœur. Elle esquissa une ombre d’un sourire. « Et puis, si ça t’intéresse… j’ai un frère », finis-je avec un clin d’œil.
« Tu me montreras sa photo alors ? Je suis intéressée. », me répondit-elle, gentiment songeuse et en blaguant. J’espérais pour Clem qu’elle blaguait.

Après avoir traversé un large rond-point, on arriva au théâtre de la ville. On pénétra dans l’immense carré gris, sauta directement l’accueil sans lui adresser un regard pour se retrouver dans la salle polyvalente comme la dernière fois. Il y avait un silence tandis qu’une partie d’une pièce se jouait. Notre arrivée fit quand même se retourner quelques personnes assises, comme Romero. On s’assied à-côté de lui, on échangea les salutations habituelles, et la monitrice nous demanda de nous taire en posant son doigt contre sa bouche.

Dès que les trois protagonistes finirent leur partie, la directrice parla à son second mal rasé et aux cheveux longs. Ils échangèrent un petit mot tandis qu’Ophélia se mettait en place, seule face au public. Elle commença une discussion avec la vieille femme en espagnol évidemment, elles se mirent d’accord d’un hochement de menton, elle frappa dans ses mains. Un gars beugla derrière nous (il était dans la vigie), et un éclairage se mit en place, encadrant d’une lumière blanche la silhouette d’Ophélia. Elle rattrapa un micro qu’on lui lança, rit à une plaisanterie venant des coulisses. J’eus un coude dans les côtes (ce petit con condescendant de Romero) et il me chuchota que c’était le solo de la fille, en chant. Je me redressai sur mon siège ; si Ophélia nous avait vus débarquer, elle ne nous montra aucun signe. Une musique s’installa derrière et la fille se mit à chanter. Je connaissais la chanson, et c’était pas une forcément connue. « Gimme Sympathie », de Metric. Ophélia était surprenante, parce qu’elle chantait bien. Je n’avais jamais pensé qu’elle chantait comme une casserole, mais je ne m’étais pas attendu à ce qu’elle sache aussi bien moduler sa voix, et le résultat final en était plaisant et apaisant. Il n’y avait personne pour entamer une chorégraphie derrière elle, et je me disais que c’était une répétition qui ne portait que sur la partie chant de la scène. Tandis qu’elle continuait, j’eus la désagréable sensation que ses paroles m’étaient destinées, si on oubliait quelques strophes. Je tentais de les faire dévier sur Romero par la seule force de l’esprit, ce qui était aussi inutile que puéril.

A la fin de la chanson, toute la rangée applaudit avant qu’on ne passe à une autre scène. Il fallut une petite heure avant que tous les acteurs ne descendent de leur tribune, saluent leurs superviseurs, avant de s’en aller dans les rues de Roses, aussi étincelantes que possible. On resta avec une partie de la troupe pour prendre un verre à un bar près de la plage. On monopolisa toute les chaises de dehors tandis qu’un jeune gars nous salua tous avant de prendre notre commande. Il repéra mon accent français quand je commandai prudemment ce que je voulais (voulant signifier, en ne prononçant que le nom des boissons suivi d’un por favor). En effet, le garçon de bar m’interrompit en lançant un « Francès ! » qui me fit sursauter. Il me pointait avec son stylo comme s’il désignait une règle chimique importante à une classe entière. Toute la troupe au courant de mon origine applaudit, et je fus obligé de faire de même pour ne pas jouer au rabat-joie. Le serveur se glorifia quelque secondes en faisant mine de prendre les compliments, et il me répéta ma commande. Je décidai de le faire entièrement en français en accentuant mon accent et le côté chic et pompeux commun à l’image qu’on se faisait de l’Hexagone. La troupe d’une seule voix émit un « Wooooouuohhh » de stupéfaction factice. Ils me donnaient l’impression d’être dans une vieille série immonde de Disney Channel, même s’il fallait prendre tout ça au second degré. Je m’étais rabattu sur un cocktail, Elly m’ayant traduit la composition sur la carte, et n’ayant pas vraiment envie de tester les bières hispaniques. Je n’étais pas de nature curieux, et un instinct mauvais, raciste et sorti de nulle part me disait de faire attention aux bières hispaniques.

Tout le monde à la table dégusta sa consommation et se lança dans des dizaines de plaisanteries dont je ne comprenais absolument rien. Il n’y avait qu’Elly à côté de moi qui pouvait me parler, les deux autres étant deux tables plus loin. Romero avait le bras derrière les épaules nues d’Ophélia, et ça me fit mal au ventre. Presque devant moi, en face d’Elly, il y avait la petite Voyageuse qui tentait de me faire la conversation avec sa maîtrise hachée du français (la petite fan de Mr. Ioume). C’était fascinant à quel point elle n’arrivait pas à me faire comprendre ce qu’elle voulait me dire alors qu’elle utilisait des mots dans un sens décent. Sitôt qu’elle disait la fin, j’avais oublié le début, et dès que je me le rappelais, j’avais oublié de comprendre ce qu’e l’ensemble était censé vouloir me dire. On tenta de continuer en anglais, mais je mis rapidement fin à la discussion pour qu’elle ne se rende pas compte de mon niveau peu évolué. Je l’entendis demander si j’avais une petite amie, ce qu’Elly lui répondit sans ménagement que oui. Elle m’expliqua en français très rapide que cette fille était un peu chiante quand elle s’y mettait, donc que si je voulais consommer des filles, il valait mieux que je tape sur la jolie brunette juste à ma gauche. J’ignorai sa remarque en la remerciant vaguement ; la fille près de moi était effectivement très jolie. Eleanor me pinça les côtes en m’encourageant.

On finit par prendre notre déjeuner sur cette même terrasse, et quelques personnes partirent pour rechercher les maillots de tout le monde afin de prendre un grand bain général dans les vagues qui nous tendaient les bras. Ce fut Romero qui partit chercher nos affaires à nous trois plus Elly. Une demi-heure plus tard, on était tous sur la plage, tous changés dans les toilettes du restau au fur et à mesure. J’avais mes lunettes de soleil bien calées devant les yeux, ma serviette sur l’épaule et mon nouveau maillot trop bien autour de la taille. Je ne fus pas le dernier à me jeter à l’eau, comprenant pour d’étranges raisons qu’on jugerait tout le peuple français selon mes propres réactions et qu’adopter une nature frileuse que je n’avais pas de toute façon ferait croire à ces théâtreux hispaniques que tous les français détestaient se baigner dans l’eau froide. Donc il n’y avait qu’une seule solution après avoir posé ma serviette, c’était de hurler un truc en français qui n’avait aucun sens tant qu’eux croyaient savoir ce que ça voulait dire, avant de me précipiter à l’eau comme un fou furieux sorti du Sahara avec un seul cactus comme provision. Donc, à partir de là, je le répétais, l’eau était plus froide que je ne le pensais. Et je détestais me mouiller. Et je détestais les algues. Mais j’éprouvai tout de même une pointe de satisfaction en sachant que j’étais poursuivi par des hurlements avant d’être rejoint par les autres dans un concert d’éclaboussements.

Il me fallut plus d’une heure avant de sortir de l’eau totalement vidé d’énergie après avoir passé de longues minutes à nager le plus loin possible, juste après avoir évité une bataille de vase furieuse (évidemment commencé, continué et terminé par les hommes avec les commentaires des filles en arrière-plan). Il y eut différentes bagatelles entre gars et filles, je ne perdis mon maillot qu’une seule fois, et j’avais même réussi, en voyant Romero revenu vers Ophélia et lui caressant la nuque, à lancer une boule de vase informe vers le ciel avec le bon angle avant de disparaître sous l’eau sans un bruit et m’accrochant à quelques algues pour ne pas remonter à la surface. Une minute plus tard, quand j’étais certain que personne ne cherchait encore le coupable de cette gentille infamie, je pus vérifier que j’avais fait mouche en plein dans ses cheveux, et qu’Ophélia était en train de nettoyer les dommages collatéraux en plongeant dans l’eau. Je fus un des derniers sortis dans la mer (toujours cette histoire patriotique qui me forçait à défendre ma nation comme aux Jeux Olympiques), et je savais que quelques gars bodybuildés à l’égo aussi étouffé que le mien était resté pour ne pas me faire croire que les Espagnols étaient des frileux. On sortit tous en même temps dans l’eau et on s’allongea sur les serviettes pour sécher sans bouger. Certaines filles avaient défait l’agrafe de leur soutien-gorge pour bronze de dos, et j’épargnai les blagues qui avaient pu sortir. Elly faisait partie de ces filles et elle feulait sur toute présence masculine qui approchait en ricanant. Elle était toujours aussi sexy, je devais l’avouer. Elle restait un peu pâle, exactement comme sa sœur. Les gènes français, certainement. Du père ou de la mère ? Je savais plus.

On eut un retour difficile vers la maison, mais ce fut sur le chemin que je me rendis compte de la quiet dans laquelle j’avais été plongé. Dreamland était devenue une source de stress permanent à cause de la recherche de l’Artefact, et me vider l’esprit dans le monde réel devenait une sinécure indispensable. Dire que d’habitude et ce pour la majorité des Voyageurs, c’était Dreamland qui faisait office de défouloir et le monde réel était un calvaire dont on avait envie de s’extirper. Je n’imaginais pas une période intense où les deux mondes seraient aussi stressants l’un que l’autre, m’empêchant alors de pouvoir me reposer convenablement. Vous me direz, peut-être que j’étais dans cette situation et que je ne m’en rendrais compte qu’après être retourné chez moi. Malgré la petite sieste sur la plage, personne n’avait véritablement récupéré l’énergie perdue dans l’eau. Je traînais les pieds de mes tongs en revenant vers la belle maison des Serafino. Arrivé au salon, je m’étendis sur le sofa la tête la première, et je sentis Elly faire de même… sur moi. Je fis tout pour ne pas sentir son corps chaud sur mon dos nu, ni son maillot de bain encore frais. Ce fut très difficile, et je lâchai un grognement tandis que Romero lâcha tout haut un :

« Yeeaaaah. Ed, je crois que t’as un ticket. » Arrêtez. D’utiliser. Ce putain. De Terme. De Merde.

Il ne pouvait pas voir mes yeux derrière mes lunettes de soleil, ce qui me permit de ne pas le faire s’enfuir jusqu’en Europe de l’Est. J’imaginais en une seconde une scène où Romero aurait payé Elly pour qu’elle me fasse son numéro. Il en était bien capable cet enfoiré, il en était bien capable. Je me retournai sur le ventre mais ça ne fit pas partir la fille. On était même en position très douteuse, moi sur le dos avec elle sur mon nombril, en tenue légère. Je sortis très rapidement mon bouclier avec un faux sourire et un ton doux :

« Je te rappelle que je suis pas intéressé.
_ Je te rappelle que j’ai rien fait.
_ Je te rappelle que j’ai un frère.
_ Oui ! Sa photo ! »
Un petit temps. « Et Ed ?
_ Oui ?
_ Relaaaaax… »


Elle descendit de mon ventre sans entendre le soupir de soulagement qui montait de mon ventre. Elle était peut-être juste très câline. Très tactile. Je n’étais pas un habitué des câlins et tout ça. Certainement à cause de mon chat et son caractère de cochon. Dans notre relation entre lui et moi, c’était lui le maître. Je ramenais de l’argent à la maison tandis qu’il se prélassait sur les coussins, et c’était lui qui décidait des heures de repas et quand je pouvais lui câliner derrière l’oreille. Et son regard était si… méprisant.

Après que j’eus présenté une photo de Clem à Elly, je lui demandai s’il lui convenait (pour rire, évidemment). Elle me dit qu’elle verrait bien cette nuit. Elle justifierait son absence du Royaume qui avait pourtant besoin de toute l’aide possible par le manque de besogne. A chaque fois, elle se faisait chier, et même si elle rageait sur l’inaction, une nuit tranquille lui ferait vraiment du bien. Je remarquai que parler des réfugiés lui avait fait perdre son sourire, mais elle s’était subtilement tournée pour ne pas que je la vois. Je préférais ne rien dire et la laisser partir vers la salle de bain pour se débarrasser du sel. Après Ophélia et sa sœur, ce fut à Romero de rentrer dans la douche, et l’entendre pester de la boue dans ses cheveux m’arracha un sourire joyeux avant que je ne regagne ma chambre et abuse de la connexion Internet de mes hôtes.

Le dîner se passa à quatre, les quatre habituels. Ils demandèrent si je pouvais leur faire un plat français, puisque la gastronomie française était passée au patrimoine de l’Unesco. Je voulus répondre que je savais très bien faire les tacos, et que les tacos étaient aussi au patrimoine de l’Unesco (qui avait selon moi, autre chose à foutre que de protéger la bonne cuisine). La seule spécialité que je pourrais leur faire était la tartiflette fondue à la padre : tu fais fondre un kilo de fromages dans une casserole, puis tu rajoutes grossièrement des oignons, des patates et des lardons. C’était délicieux, mais très peu de personnes pouvaient en manger et se déplacer après dans la demi-heure qui suivait. Je me promis de faire la recette si l’idée tenait toujours pour tenter d’étouffer Romero dans le fromage fondu. On repartit chacun dans son coin, et Elly se pressa de partir suite à un appel de ses amis. Je retournai dans ma chambre en saluant le couple qui restait dans le salon. Je n’en pouvais plus. Je m’autorisai un quart d’heure de musiques agressives comme le voulait Fino avant de tomber dans un sommeil très profond.


__

« Alors comme ça, tu viens tout juste de découvrir Dreamland ?
_ Oui. C’est épatant, je trouve. Très intéressant.
_ Qu’est-ce qui t’a choqué le plus au départ ?
_ Le goût de la camomille. »


Dominique et Portal étaient en train de parler tout en construisant brièvement un paravent pour pouvoir placer à l’ombre les individus qui arrivaient de plus en plus nombreux. La New Wave avait disparu après l’échec cuisant de Sail, et aucun danger ne se profilait à l‘horizon, sinon le petit clou planté dans une planche en bois qui faillit érafler l’auriculaire de Portal. Sa force de Voyageur fut très utile pour déplacer des poutres sans aucune difficulté, même s’il avait du mal à se concentrer sur les dégâts qu’il faisait avec. Dom avait son cigare éteint à la bouche et se débattait avec la toile qu’il avait cherché au départ à déplier. Il expliqua les dernières nouvelles du front à leur sauveur, et le Voyageur acquiesçait comme si on lui parlait de la météo. Dom aimait bien ce Voyageur, surtout depuis qu’ils s’étaient trouvé une passion commune.

« Et les Claustrophobes ? Tu ne leur en veux pas trop ?
_ Je sais pas. Je pense que c’est inutile de leur en vouloir »
, fit Portal en haussant les épaules, et en se reconcentrant sur le clou. Un minuscule claquement de langue de Dom l’avertit et il tourna les yeux. Une belle Créature des Rêves passa tout près d’eux, et les deux individus louchèrent sur son déhanché pendant quelques secondes sans faire mine de se cacher avant que l’inconnue ne soit camouflée derrière un groupe de gens. Ils se remirent à parler comme si de rien n’était :
« Puis, Ed est un bon gars. Fino aussi.
_ Tu aimes bien Fino ?
_ Ouais. Je le trouve un peu mimi. »


Pour DSK, dire que Fino était mimi revenait à caresser les cornes du Diable en lui disant qu’elles étaient très belles et en lui conseillant un centre de manucure absolument for-mi-dable (sans oublier d’épiler ses affreux sourcils). Il se tut sur cette révélation soudaine qui aurait valu à Portal de sérieuses conséquences si le phoque l’avait entendu ; heureusement, Fino n’était pas là. Il n’était pas revenu avec les pirates et il n’avait pas demandé à Ed où est-ce qu’il l’avait laissé… Ah bah justement, en parlant du fou, on en voyait la queue.

Je me rapprochais de Portal et de Dom qui semblait être en pleins travaux de construction, le genre de ceux qui semblaient avoir commencé à moitié fait et qui ne seraient jamais terminés. Je fis bonjour aux deux hommes et demandai des bonnes nouvelles. Il y en avait deux, effectivement, mais très peu étaient bonnes. La première était que les indiens allaient bientôt arriver, mais qu’ils n’étaient pas prêts pour une alliance. DSK soupçonnait qu’on allait leur faire passer des épreuves idiotes comme le faisaient tous les indiens quand les étrangers leur demandaient quelque chose d’important. Un rituel bien de chez eux. La seconde était que ça bougeait au niveau des extérieurs du Royaume, qu’ils tentaient de se mobiliser pour sauver les réfugiés et pour mettre fin à cette guerre. Je fis que c’était super mais le Maire objecta :


« Tout est dans le verbe ‘tenter’. Ils ne se mettent pas d’accords, et ils n’osent pas entrer de peur de s’y retrouver coincés. Ils cherchent à savoir comment paraître le plus neutre possible pour ne pas déclencher les foudres des deux Seigneurs Cauchemars de l’Agoraphobie et de la Claustrophobie. » Il y eut un long silence que je ne compris pas, jusqu’à ce que je vis que le Maire ainsi que Portal avaient cessé de se concentrer sur la discussion pour observer sans se cacher le derrière d’une demoiselle qui passait à moins de deux mètres de nous. Je toussai pour les rappeler à l’ordre. DSK se rabroua : « Mais ils ont compris l’urgence de la situation, ils ne devraient pas trop tarder.
_ Combien de temps avant qu’ils nous envoient des renforts ?
_ Avec de la chance, à peine moins d’un mois. »


Okay, c’était fini de ce côté-là. Un bref espoir déjà dissipé par les vapeurs grises d’un cigare éteint. On me fit le rapport du nombre de réfugiés, de ce qu’ils prévoyaient de faire, des rumeurs qui circulaient et du reste. Sail était toujours emprisonné et ruminait longuement sans se plaindre. Quant à Gaga ? Elle ne s’était pas encore couchée, mais on attendait sa venue avec impatience. Elle allait nous débloquer et nous indiquer la marche à suivre, ainsi que le plan général de la New Wave. Je m‘inquiétai sur les prédispositions qu’ils avaient prises pour l’enfermer, mais DSK me rassura de suite. Tatouage pour emprisonner les pouvoirs et pour ramener l’individu à l’endroit exact où il avait été emmené, c’est-à-dire sous nos pieds dans une grotte, sur une chaise en bois où elle était menottée (une idée du Maire) et encordée. Et le shérif de la ville surveillerait la belle de très près, toujours dans son fauteuil roulant qui n’attendait qu’un mouvement suspect de sa part pour appuyer sur la détente. Bon, on ne pouvait pas vraiment faire mieux pour le moment. Je décidai d’aller voir Sail pour lui tirer les vers du nez. Peut-être qu’il avait plus d’informations.

Je descendis dans une grotte très froide qui descendait sous terre. Il y avait cinq personnes armées qui en surveillaient l’accès mais qui ne m’empêchèrent pas d’y entrer quand ils se rendirent compte que je faisais partie du groupe de gars qui tentaient de les sauver. Je rabaissai mon chapeau sur la tête et vit enfin la cellule de Sail, pas plus grande que deux mètres carrés, avec pour seul couchette un banc en bois vissé à la va-vite à la pierre. Le mort-vivant était assis de façon si abattue qu’on comprenait qu’il avait été vivant auparavant. Je toquai aux barreaux de la prison, mais il ne daigna pas tourner la tête.


« Sail ? J’ai à te parler.
_ Pourquoi ? Ou plutôt, sur quoi ? »
Sa voix était toujours aussi caverneuse, et dans une caverne, elle ne rendait que plus… caverneuse. Elle me fit froid dans le dos et mes pieds me conseillèrent de fuir au plus vite car ils soupçonnaient Sail de pouvoir traverser les barreaux comme un esprit éthéré. Je les ignorai courageusement en reprenant :
« Sur tout Sail. Sur tout ce que tu sais.
_ Je dirais rien. J’ai un code de l’honneur. De toute façon, je n’aurais pas grande chose à raconter.
_ Un code de l’honneur tenu par l’argent ?
_ Ca fait bien longtemps qu’on ne me paie plus avec de l’or. Je suis plus mercenaire, j’ai arrêté.
_ Je vois ça. C’est donc par conviction que tu détruis ton propre Royaume.
_ Tu joues le malin. Mais si on prenait ta famille, qu’on lui pointait un revolver sur la tête et qu’on te demandait d’aller tabasser quelqu’un une dernière fois, tu ferais quoi ?
_ Personnellement, je sauverais ma famille. »
Il y eut un blanc, et je sus que je l’avais énervé. Il se redressa, prêt à se lever et ses yeux noirs me fixèrent intensément :
« Pauvre con. Tu ne peux pas les sauver, tu ne peux rien faire. Tu obéis.
_ On menace ta famille, Sail ?
_ Non. On menace mon droit à mourir. Je suis franchement pas un gars sympa. J’ai tué pas mal de monde, et mon code de l’honneur était déjà sali quand je l’avais rédigé dans ma tête. Puis on m’a maudit, je ne sais pas qui et je m’en fous, parce que je crois que c’était Dieu. Il m’a empêché de crever, et je suis à la recherche de mon lit mortuaire pour y dormir dedans.
_ Et ils l’ont.
_ Ils l’ont déterré, oui, de je-ne-sais-où. C’est une sorte de sarcophage, et ils me font chanter avec. Je suis las de ma vie, je veux mourir.
_ Si on récupère votre boîte magique, vous accepterez de nous aider ? »
Sail eut un rire ignoble et il me dit :
« Si vous le récupérez, et bien, je tenterais de le sauver.
_ Où est-ce qu’il est, ce sarcophage ?
_ C’est leur scientifique de la New Wave qui l’a. C’est le plus intelligent du lot, et le plus minutieux. A ce que je sache, c’est à sa base que le train allait.
_ Je te remercie Sail. Je peux te promettre que tu vas bientôt crever.
_ C’est la promesse la plus morbide et la plus enthousiasmante que je n’ai jamais entendu de toute ma non-vie. »


Je retournai sur mes pas sans me douter du regard assassin qui perçait mon dos. Je me rendis compte à quel point l’aura du non-mort était pesante quand je quittai sa sphère d’attraction. Mon esprit s’étira dans tout mon corps après s’être ratatiné dans une clavicule de ma cheville droite. Je me grattai la jambe justement. Pile à l’instant où j’entendis une détonation, toute faible détonation par la distance et les mètres d’épaisseur des rochers me séparant d’elle. Il me fallut plusieurs instants pour ressortir de mon tunnel, et seule une petite troupe d’intéressés me permit de m’indiquer la marche à suivre. Un tunnel plutôt spacieux accueillit une foule dense qui venait regarder et quelques rumeurs parcoururent les gens sans que je ne puisse les attraper. Je rejoignis les membres avec un portail pour me retrouver directement sur la scène du crime. Une Lady Gaga (emprisonnée sur sa chaise dans une large cellule réservée) était presque coupée en deux par un tir de chevrotine sortant d’un canon fumant tenu par Clint, le shérif encore étoilé sur son fauteuil roulant cabossé et rouillé. Il avait les mains qui tremblaient et son expression témoignait d’une certaine anxiété. Il parlait à mi mot avec un DSK surpris (toujours sur les bons coups) quand je me rapprochais et que je demandais ce qu’il s’était passé. Portal était aussi apparu et s’approchait de nous.

« C’est elle », me fit le shérif en la pointant du doigt, toujours avec son accent si prononcé qu’il semblait parler en américain. « Elle est appawue, je lui ai dit de ne pas bouger, elle a dit pas de pwoblèmes.
_ Elle a vraiment dit pas de pwoblèmes ? »
, intervint très sérieusement Portal en fronçant les sourcils.
« La seconde d’apwès, elle a eu comme des convulsions… Enfin, c’est ce que je cwoais. J’ai compwis qu’elle tentait de s’échapper. Je lui ai dit, fais pas ça, ou je tiwe.
_ Peut-être qu’elle n’avait pas vraiment compris. Le verbe « tiwer » ne me dit rien du tout »
, continua Portal comme s’il défendait le comportement de l’ex-Voyageuse qui disparaissait dans un nuage de fumées maintenant que son cœur avait totalement arrêté de battre. Je voulus vomir d’ailleurs, car l’air était chargé de l’odeur de sang brûlé.
« Elle a continué, j’ai continué à la menacer, elle a continué, j’ai awêté les menaces.
_ Elle est conne ou quoi ? »
, finis-je moi-même.

Heureusement, il n’y avait pas lieu d’enlever le cadavre, sinon de nettoyer les traces de sang laissées un peu partout dans la pièce. La troupe se dispersa soudainement tandis que j’apercevais toutes les chances qu’on venait de louper pour abattre la New Wave. Ce n’était pas une espionne qui aurait tenté de nous saboter de l’intérieur en tout cas. Alors pourquoi avait-elle changé d’avis en cours de route ? DSK pencha sur la thèse du suicide, que ses camarades dans le monde réel l’auraient obligé à commettre pour ne pas lui faire subir quelques outrages. Bon sang, on ne se combattait pas contre des putains d’Illuminatis, non ? Juste Orlando Bloom et compagnie qui avait soudainement pété les plombs. Puis, qui pouvait faire chanter Lady Gaga, alors qu’elle était une des femmes les plus puissantes au monde ? Mes soupapes mentales se fermèrent pour éviter de trop réfléchir à cette question. J’aidai les différentes têtes des réfugiés à disperser la foule en émettant effectivement que c’était une perte conséquente. Pas trop conséquente tout de même, ça restait Lady Gaga.
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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Ven 27 Juil 2012 - 1:20
Après une demi-heure de farniente inutile où mon principal passe-temps fut de m’inquiéter pour le sort de Fino, coincé entre des dizaines de malades dangereux et armés, le slip de DSK vibra. Je le considérai d’un sale œil tandis qu’il retira un portable de forme très douteuse et qu’il répondit à l’appel. Ses yeux s’agrandirent et je fus tenté de m’approcher pour écouter la conversation. Il tourna sa tête du téléphone en me disant que c’était le phoque. Il me passa le téléphone trente secondes plus tard.

« Fino ?
_ Je suis ravi que tu te souviennes de moi, espèce de connard ! Tu n’as eu que vingt-cinq heures de retard, parfait ! T’es pas encore prêt pour un Mission Impossible !
_ T’es où ?
_ A une base de ces enculés. Tout prêt. J’ai réussi à me cacher en leur faisant croire que j’avais sauté du train.
_ Okay, c’est super.
_ Trois heures planqués tout près d’un estomac chaud, coincé avec la cage thoracique de ce cadavre de merde qui me rentrait dans le crâne. C’était effectivement super. Je me suis faufilé rapidement dans les caisses quand j’ai su qu’ils allaient balancer les corps dans le Canyon.
_ T’as été utile.
_ J’AI ETE UTILE ??!! JE SAUVE TOUT LE ROYAUME ET J’AI RISQUE VINGT FOIS MA VIE PARCE QU’UN CONNARD A DECIDE DE SE FAIRE LA MALLE SANS MOI, ET JE SUIS SEULEMENT UTILE ??!! »


Je coupai la communication parce que j’en avais marre qu’il me crie dans les oreilles. Désireux de ne pas en rester là, il rappela de suite et ce fut Dom qui répondit. Il lui dit que non, il ne me passerait pas tant qu’il ne nous aurait pas donné sa localisation exacte. Il obtempéra et Dom n’eut d’autre choix que de me le filer. Je repris l’appareil et :

« Fino ?
_ ED !!! JE TE PROMETS QUE… »
Je raccrochai le téléphone une nouvelle fois sur son nez. Ça allait certainement me coûter la vie ou juste un membre, mais je n’avais vraiment pas envie qu’il me les broute. Dom me dit :
« Tu aurais pu au moins t’excuser.
_ Ce n’était pas ma faute, et surtout, m’excuser ne le calmerait pas. Il rebondirait dessus pour m’engueuler encore plus en disant que je suis une tapette. »


Le téléphone sonna une nouvelle fois, et je fus d’avis de le laisser sur la table et de laisser le phoque appeler jusqu’à ce qu’il s’épuise ou se lasse. Mais avec Fino, ça serait la première solution la bonne. Sur fond d’appel enragé, on décida de monter une opération commando à la nuit prochaine pour espionner leurs agissements, et vu que les troupes de la New Wave n’étaient plus là, on avait le champ libre pour disposer de Monsieur Portal comme on le souhaitait. DSK pourrait nous informer de leur arrivée imminente grâce à son portable et celui de Fino (son portable qu’il utilisait pour joindre Alexander, je venais de m’en souvenir, c’était de là qu’il le sortait).

Quelques instants plus tard, un citoyen vint informer de l’arrivée des indiens. Ils étaient une dizaine, dont le chef habillé en costard-cravate, tous montants des chevaux. Ils avaient pris des chemins peu escarpés pour ménager leur monture. DSK me demanda de filer parce qu’il n’avait pas envie que les indiens ne me voient sous peine de les offusquer. Il faudrait leur raconter une très longue vérité pour parvenir à les calmer, et ça m’étonnerait qu’ils acceptent aussi facilement ma présence. Felix aida son chef à descendre de son cheval comme d’habitude, mais je fis profil bas pour ne pas qu’ils me voient. Les indiens toujours munis de leurs armes à feu modernes suivirent le Maire dans les profondeurs des cavernes d’où ils pourraient discuter convenablement les alliances. J’étais peu confiant ; ces types n’étaient pas du genre à négocier, et ils pourraient nous causer de nombreux problèmes. Malheureusement, je ne savais pas si le choix nous était permis de se passer d’eux ou pas. Mes lunettes de soleil spéciales me permettaient de distinguer leur énergie vitale grésillant autour d’une table, mais je ne disposais pas des écouteurs pour pouvoir les espionner. En attendant que les chefs arrêtent de tourner autour du pot, j’allais aider Monsieur Portal à construire des abris en bois pour les nouveaux arrivés.

Plus tard, Dom redressa son peignoir léopard avant d’arriver vers nous. Il expliqua rapidement la situation, comme quoi les indiens désiraient faire passer des épreuves, exactement comme il l’avait supposé. Il y en aurait trois, le nombre exact de Conseillers de Lemon Desperadoes. Il fallait donc que j’aille chercher le shérif et Elly très rapidement. Je lui demandais sur quoi les épreuves porteraient mais il me répondit d’un geste vague en levant son cigare. Eh ben, on allait faire avec. Il me conseilla d’y assister sans dévoiler ma véritable identité. J’enfonçai mon chapeau sur ma tête, remonta le col de mon long manteau commandé il y avait quelques jours avant de redresser mes lunettes sur le front. Seule une partie de mes joues était visible, et j’espérais que les indiens ne s’attardaient pas trop sur cette partie du corps pour reconnaître leurs ennemis. Maintenant, il fallait savoir qui se cachait dessous pour connaître ma couleur de cheveux. Je partis chercher le shérif très rapidement, toujours prêt de la scène du suicide à ordonner une voix sadique à trois personnes qu’on frotte plus fort parce qu’il voyait encore une tâche de sang ici. Je lui expliquai rapidement la situation et l’accompagnai jusqu’à la sortir (il ne voulait pas que je le pousse). Ceci fait, je fouillai les environs pour retrouver Elly quelque part dans le cratère. Ça ne devrait pas être trop difficile avec mon Artefact vu que les Voyageurs émettaient une onde colorée différente et qu’il y en avait très peu à The Great Sleet. Certes, les murs et les cavernes m’empêchaient de voir parfaitement à travers les rochers. Surgissant d’un tunnel, Portal m’affirma qu’il n’avait aucune idée de où elle pouvait se trouver après qu’il eut vérifié dans les souterrains où se terraient les anciens habitants de Lemon Desperadoes. Une pensée fugitive me traversa l’esprit : Elly était partie voir mon frère en pensant à sa tête. Oh merde, le con.

Je camouflai mon identité pour m’approcher des indiens sans qu’ils ne prennent les armes contre ceux qui violaient leur terre avec les sabots de la guerre. Mais ils n’étaient plus dans leur pièce habituelle. Je jetai mon regard amélioré pour les dénicher, et je voyais une colonne d’énergies jaunes sortir de notre œuf géant par un tunnel. Je les suivis en pressant le pas. Le soleil était bien plus éclatant dehors et je me surpris à mettre un bras au-dessus de mon regard pour protéger ma vision malgré mes lunettes. Il faisait évidemment très chaud, et ce n’était pas la tenue lourde que m’avait commandé Fino qui m’aiderait à me rafraîchir. Je suais par tous les pores de ma peau quand je retrouvai tous les protagonistes de l’histoire : les indiens dont Antonio avec ses propres lunettes de soleil, Félix qui était roulé en boule dans un spectacle ridicule, ainsi que DSK et le shérif. Je chuchotai dans les oreilles du Maire pour lui avertir de l’absence provisoire du croupier. Il jura dans mon oreille et revint vers les Indiens.


« Alors, vous nous avez concocté quoi aujourd’hui ?
_ Oune épreuve dé vitésse. Lé départ ici, l’arrivée au mour là-bas. Ca doua fére deux-cent mètres.
_ Le shérif va s’en occuper alors.
_ Pas de pwoblème Monsieur le Maiwe. »


Le shérif se mit sur une ligne tracée au bâton sur la poussière. Antonio claqua des doigts d’un ton solennel. Rien ne se passa. Une fois, deux trois fois, et il ne s’arrêta pas jusqu’à se retourner de colère :

« HE ! PUTA ! Lé signal é pour toua ! Jé té dit qué quand je claquéré dé douagts, ça séré pour toua !
_ Je m’excuse. »
, répondit un indien de plus de deux mètres un peu gêné. Il avait de sacrés longues jambes, évidemment. Le shérif était-il si doué avec son fauteuil roulant sur un terrain accidenté pour que le Maire lui confie cette épreuve ? Le grand indien nous salua en baissant la tête :
« Je suis Celui-qui-défie-le vent-quand-il-y-en-a. Enchanté !
_ MA QUE ! Jé té dit que ton nouveau nom été Rouanito ! Tou né vas pas impréssionner lés gaillards dé la régione avéc un nom vintage ! »


Juanito, parce que ce nom-ci était plus court que l’autre, s’avança à son tour sur la ligne en secouant la tête. Tout le monde s’écarta d’un pas en pensant que la proximité pourrait déranger les deux coureurs. Antonio sortit un Beretta d’un holster en peau de castor et commença à annoncer le départ de la course. On sentit les deux combattants se raidir. DSK tenta de remodeler les alliances en demandant si une défaite entraînerait forcément leur refus de coopération, mais ce ne fut que le coup de revolver du départ qui lui répondit.

Le tout se passa très rapidement. Juanito démarra comme la foudre en avalant la distance. Le shérif, lui, sortit son arme de sous son fauteuil et tira un coup de tromblon dans le dos de l’indien qui s’effondra par terre dans un râle. Puis il se mit doucement à progresser en faisant rouler son fauteuil et en butant sur tous les petits obstacles qu’il rencontrait et qu’il insultait copieusement dans un accent définitivement du monde réel. Antonio bouillait de rage mais DSK resta très calme ; il avait certainement tous les arguments en tête pour bloquer la colère du chef des indiens. Le pauvre Juanito continuait à râler avec de la chevrotine dans le dos tandis qu’il voyait son adversaire le dépasser en sifflant la parade nuptiale.


« Tou a triché.
_ Pas vraiment. Ce sont vos épreuves, ce sont à vous de décider des règles. Un manque d’information ne votre part ne doit qu’à vous. Vous n’avez pas dit un seul instant qu’on n’avait pas le droit de faire quelques surprises à son adversaire. »


Le pauvre coureur abattu eut un rire nerveux quand il entendit l’euphémisme « quelques surprises ». Le shérif n’en était qu’à cinquante mètres quand on lui demanda de revenir. Il pesta évidemment en roulant les ‘r’. Il n’hésita pas à écraser la main de son pauvre adversaire qui se traînait sur le sol. Antonio demanda à ce qu’on lui enlève la poudre de ses omoplates tandis qu’il accordait la victoire –ou plutôt, la non-défaite, à l’équipe de Lemon. Toute l’équipe sauf trois indiens (deux soigneurs armés de baguettes et de patience sur le chevet de leur blessé) revint dans le camp pour s’installer dans une cave plutôt spacieuse éclairée par de nombreuses lanternes. Quelques vieilles personnes y séjournaient, et je pouvais deviner selon leur habit de fortune fortuné qu’ils étaient les anciens maires des différents villages dévastés. Il suffisait de voir leur expression et le ton avec lequel leur parlait DSK pour comprendre que c’était lui qui avait pris, plus ou moins, le commandement implicite des réfugiés. Les anciens maires ou personnalités importantes partirent sous le soleil tandis que les indiens se posèrent dans un coin de la pièce. Antonio considéra la table au milieu avec une grande carte, que le Maire se dépêcha d’enlever. Antonio mesura la largeur de la table de son regard et acquiesça.

« Félix, cé à toua. Epreuve de forza cétte fouas-ci. Pas d’éde éxtérieure, pas dé trichérie, jouste la force d’oune seul bras contré l’autre. Capiché ?
_ Capiché, grand chef »
, affirma DSK en posant son cigare. « Je vais me charger de l’épreuve de force moi-même. »

DSK se posa sur un tabouret et son coude sur la table. Il mit sa main dans celle du chat (elle y disparut totalement d’ailleurs). Je ne savais pas si je devais m’attendre à un résultat attendu. Parce que DSK restait un Voyageur, même si son aura n’était pas particulièrement violente. Il était certainement un de ces Voyageurs qui avait décidé de ne pas se combattre et de mener une vie aussi saine que sur Terre (même si mon exemple à l’instant n’était pas véritablement le Saint Patriarche de l’Eglise). Les deux adversaires se toisèrent : Félix regarda fixement son adversaire, tandis que DSK semblait voir sans regarder. Le chat avait muscles qui pourraient servir de maison à une pastèque. L’indien plaça deux bougies allumées près du combat pour que le perdant ressente intensément sa défaite. Puis cinq secondes plus tard, le bras de fer fut lancé.

Les deux forcèrent comme ils ne semblaient jamais avoir forcé. Sur le bras de Félix, des grosses veines apparaissaient sous l’effort et le chat grinçait des dents quand il poussait de toutes ses forces. En face de lui, Dom n’était pas au mieux. Son bras était meurtri, perdait de l’altitude mais il tenait bon. Au bout d’une minute de combat acharné, il réussit même à remonter pour revenir à sa position de départ. Après ça, un statu quo s’établit pendant trois minutes dans lesquelles les adversaires usèrent de toutes leur force sans aucun succès. Le shérif réussit à placer un :


« Ca wessemble à une nouvelle swote égalité, no ? »

Antonio attendit patiemment deux autres minutes qui essoufflèrent totalement les combattants de leur énergie avant de clamer effectivement, une nouvelle sorte d’égalité. Le shérif applaudit mollement son maire qui avait réussi à combattre les bras trois fois plus larges de son adversaire. Antonio se demanda tout haut s’il ne fallait pas organiser la seconde manche et changer de bras, ce à quoi DSK répondit :

« Je sollicite mes deux poignets de la même façon, ça ne servirait à rien. »

Les oreilles de Félix se levèrent brusquement sur leur tête en comprenant ce que la phrase voulait dire, et au lieu de se laver comme il devait le faire habituellement, il demanda un lavabo. Antonio claque des doigts, et pour une fois, ses indiens lui obéirent en lui rapportant une mallette grise métallique. Il l’ouvrit avec trois clefs différentes avant qu’un jeu de cartes avec des dizaines de jetons colorés. Un jeu purement indien à ce qu’il disait, le poker. Je sentis mon ventre se tordre de deux façons différentes : une qui se réjouissait car Elly y excellait, l’autre qui se lamenta car Elly n’était pas là, certainement en train de se faire rabrouer par Clem dans un paisible Royaume très lointain. Le Maire me demanda si elle n’était vraiment pas là car les indiens pourraient considérer ça comme une défaite et refuser leur alliance. Oh bordel, on était si proches du but… Notre discussion se fit à voix basse mais nous n’avions pas remarqué qu’Antonio était si proche. Un sourire néfaste naquit sur son visage :

« Votre Elly né pas là ? C’été mon adversaire au poker ? » Je tentais d’appuyer sur le dernier interrupteur qui pourrait allumer une lueur d’espoir.
« Vous avez mal entendu. Pas Elly, nous parlons de Kelly. » Le Caporal Kelly était peut-être dans les environs. Le visage de DSK s’alluma, le dernier interrupteur avait donc bien fonctionné :
« Oh, tu ne l’avais pas trouvé avant, mais je parie qu’elle doit être retournée dans sa chambre, au couloir réservé à Lemon, à partir de la première porte à gauche. »

J’usai de mes portails pour la trouver facilement et la faire venir en quatrième vitesse. Elle était bien là, en train de parler à une mamie qui se balançait sur sa chaise. Je lui expliquai quelques rudiments à savoir comme quoi elle devait faire croire qu’elle était Conseillère depuis des années, qu’elle devait trouver une excuse valable (le marché, tu étais au marché par exemple), etc. En gros, elle devait mener du poker sans pas trop parler et sans dire de conneries. Elle accepta la mission parce qu’elle aimait bien le poker, mais semblait totalement imperméable au fait que je lui dise que c’était très important qu’elle gagne. Elle hochait la tête sans me regarder et sans me poser de questions, préférant savoir combien y aurait de joueurs et qui ils étaient. Notre arrivée lui fournit la réponse. Elle lâcha « Head-to-Head » avant de se poser contre la table où sa pile de jetons était déjà prête. Elle s’assied sans ne montrer aucun signe de stress. Antonio la regarda d’un œil torve, comme s’il comprenait qu’une fillette aussi peu concentrée ne puisse pas être appelée à donner son avis en conseils politiques. La partie commença très rapidement après que les Blind étaient été donnés, et qu’elles doubleraient de valeur toutes les dix parties. Kelly lâcha rapidement un hochement de tête pour signifier qu’elle comprenait. Dès que tout le monde fut prêt, on s’éloigna de la table pour ne voir aucun des deux jeux de chacun, afin que nos têtes ne soient pas plus explicites que celles des poker face des joueurs.

Le combat acharné commença, et je fus très surpris. L’indien garda une tête totalement immobile jusqu’à lever ses cartes au lieu de baisser son regard ; aucun sentiment ne passait dessus. Mais ce qui me troubla encore plus, ce fut qu’il était légèrement plus fort que Kelly, qui était pourtant une grande ponte aux jeux de cartes, peut-être encore plus qu’Elly. Et voilà que peu à peu, elle perdait des jetons. En même temps, son jeu d’actrice était un peu plus agitée que l’autre, même si je sentais de nombreuses feintes et des sentiments sur lesquels on n’avait pas prise. Elle semblait tout de même un perturbée de se faire battre par un indien à coiffe à plumes. Après avoir perdu en un jeu une somme conséquente de jetons, elle me demanda de venir. L’instant d’après, quand je m’approchais suffisamment d’elle, le Caporal me vola mes lunettes de soleil et se les mit aux yeux. Je faillis la baffer de me voler ce que j’avais le plus précieux sur Dreamland avant de me souvenir que tous les experts au poker dissimulaient leurs yeux derrière des lunettes de soleil pour éviter qu’on ne remarque leurs pupilles dilatées quand ils avaient peur ou qu’ils bluffaient. J’espérais que ça suffirait. Même le Maire ne s’attendait pas à tant de résistance, et si Antonio était surpris qu’on ait un super joueur de poker pour le contrer, il gardait quand même une concentration suffisante pour affaiblir les jetons de Kelly. En même temps que l’indien jouait, il tentait un peu de parler de façon si sérieuse qu’il en oublia complètement de mettre son accent faussement italien :


« Alors comme ça, Kelly, tu as été Conseillère à Lemon ?
_ Oui.
_ Tu connais quand même une certaine Elly ?
_ Oui... Mais je préfère le chocolat. »


Un froncement de sourcils de l’indien qui laissa dévoiler son véritable jeu pendant une seconde. Kelly relança en brisant le bluff qu’il avait produit jusqu’à la river. Comprenant qu’il s’était fait piéger, l’indien cessa son jeu en se retirant, et Kelly put prendre une belle pile de jetons dans le pot alimenté par un Antonio désireux de la faire lâcher la grappe malgré son mauvais jeu. Mais ça ne suffit pas à faire pencher la victoire du côté de la Caporale qui se battait sans relâche et en silence, amassant de misérables jetons qu’elle reperdait trois parties plus tard. Les mises obligatoires du début se faisaient de plus en plus douloureuses au fur et à mesure que le jeu continuait. Antonio se remit à parler pour la déstabiliser et en lui faisant croire qu’il savait qu’elle n’était pas une vraie Conseillère. Heureusement, Kelly avait une poker face qui empêchait à l’indien de parvenir à de bons résultats concluants, que ça soit dans l’identité de Kelly ou bien dans son jeu véritable. Ça ne l’empêchait pas de mener, mais ça l’empêchait de prendre une avance difficile à combler. Mais malgré ça, si ça continuait comme ça, Kelly allait perdre. Malheureusement, la triche ne serait pas tolérée et je ne pouvais rien faire. Par contre, j’entendis DSK prendre la parole en chuchotant au shérif, de ces chuchotements qui étaient cependant assez forts pour que tout le monde puisse les entendre :

« Bon sang, Antonio est beaucoup plus fort que Kelly. On est mal.
_ Les indiens vont nous wefuser leur alliance, c’est ça ?
_ Y aura plus d’indiens. Oublie pas que c’est le Caporal Kelly de la Compagnie Panda. Elle déteste perdre.
_ Aaah, oui, elle déteste pewdwe. Et si elle pewd…
_ Elle pourrait appeler ses potes.
_ Bondieudemewde. Qu’elle gagne. »


Leur petit jeu dura un petit temps alors qu’on pouvait voir le visage du chef indien virer de l’orange au jaune et que ses mains se mirent à trembler doucement. Il demanda à ce que tout le monde sorte de la salle parce que les discussions dérangeaient les deux joueurs, et Kelly répliquait que non, ça ne la dérangeait pas du tout. On se plia tout de même aux directives du chef et on sortit dans le cratère. Les autres maires tous proches nous demandaient comment ça s’était passé mais DSK leur expliqua que ce n’était pas encore terminé. L’attente fut encore un peu longue, mais on passa le temps en parlant aux différents indiens. Ils étaient plutôt sympas, un peu bourrus, mais qui ne l’étaient pas dans cette région ? Félix en particulier avait une pensée très différente vu que c’était un chat. Un très gros chat. Il passait son temps à dormir vu que comme les félins, il devait roupiller dix-huit heures par jour. Sinon, c’était le plus grand chasseur de sa tribu, et il parvenait à assommer des gros bisons de sa main. C’était en parlant de sa dernière chasse fructueuse avec passion (un canari) qu’il en vint à parler d’un certain monstre (celui de la Claustrophobie) d’une voix rembrunie :

« Les indiens ne seraient pas contre de collaborer car ils comprennent qu’on ne peut pas gagner seuls. Mais on craint tous le monstre gigantesque qui parcoure le Royaume. Certains pensent que c’est un esprit démoniaque et refusent de s’en prendre à lui de peur de se faire maudire par les Dieux. Antonio a décidé qu’on jouerait l’alliance sur les jeux et que si les esprits étaient avec eux et qu’ils acceptaient qu’on se batte contre le monstre, ils les feraient perdre.
_ Vous êtes sacrément barges.
_ J’ai entendu sacrément cons.
_ Je suis juste poli. »


Il fallut attendre deux heures pour que les joueurs sortent de leur terrier. Victoire de Kelly. Antonio était en nage et baissa son front à DSK en signe de reconnaissance avant d’accepter le combat contre toutes les forces malignes. Ils décidèrent ensemble des modalités et des conditions de victoire dans le bureau aménagé. Nous autres simples mortels flânions tranquillement dans les différentes places de Geat Sleet en attendant qu’un événement incongru comme un troupeau de lamas volants passent devant nous pour qu’on puisse commenter. Putain, je servais franchement à rien cette nuit.

DSK revint pour justement m’assurer du contraire en ce qui concernerait la nuit suivante. J’allais devoir prendre les rênes d’un commando pour détruire la base de la New Wave trouvée par Fino. J’allais emporter avec moi Portal, c’était certain. De plus, je devrais prendre les deux couillons qui venaient de revenir : Three et Six, des Mismatched. Ils étaient tous deux en train de jouer à Pierre Papier Ciseaux pour déterminer qui serait le chef de l’expédition (ce qui tourna court car ils faisaient exactement la feuille à tous les coups ; leur jeu dura vingt minutes). Je répliquai qu’ils me gêneraient plus qu’autre chose mais DSK n’avait rien voulu entendre. Le pouvoir de Six avait réussi à voler l’Artefact à un Voyageur super puissant sans que personne ne s’en rende compte avant plusieurs jours. Mais il m’apprit que la véritable raison était politique : il voulait faire plaisir à une certaine Big Mama pour qu’elle réunisse les bandits du Royaume. Elle n’arriverait certainement qu’à en lier une petite centaine, mais ça serait un avantage non négligeable vu leur connaissance du terrain. Pour augmenter ses troupes, il faudrait appeler le frère adoptif des deux autres couillons, un certain Green Gatling qui était la légende du moment. Mais il était tout à fait contre de s’allier avec eux tant qu’il ne prenait pas le commandement de toutes les troupes, selon les discussions par télégramme. Le seul moyen de l’asservir était un duel, mais il refusait de se battre contre des Voyageurs. Etant une des plus puissantes Créature des Rêves du Royaume, pour ne pas dire la plus puissante sous le coup de l’ignorance, on ne pouvait rien faire. DSK ferait le déplacement lui-même pour le convaincre avec l’aide du shérif comme protection et deux indiens, mais il doutait de faire bouger les choses. Je lui promis d’y réfléchir. Il partirait dans quelques heures, et il comptait sur Portal pour gérer le camp, au moins après la mission commando de demain. Une dernière nouvelle frappa quelques minutes avant mon réveil : les Claustrophobes avaient détruit sans ménagement un avant-poste de la New Wave. Un coup de pied dans la ruche. Je fus content pour eux, et je terminai la nuit sur une note heureuse.


La sollicitude de Dreamland était touchante puisque je me réveillais tôt pour cette nuit trop diplomatique pour moi. C’était à cause d’une camionnette qui avait klaxonné à trois reprises pour encourager gentiment une vieille dame à accélérer sa traversée de la chaussée. Je me grattai la tête en même temps que je me levai. Puis je retombai sur l’oreiller comme une masse. Je fis quelques roulés boulés sur le matelas jusqu’à tomber lourdement sur le plancher. Maintenant, j’étais mieux réveillé. Je remis mes lunettes sur mon visage même si je ne supportais pas le contact des branches sur mes cheveux sales et descendis. La table du petit-déjeuner n’était pas prête, je devais être pour la première fois le premier réveillé. Je baillai devant l’effort à fournir et préparai la table pour tout le monde en silence. Ce ne fut qu’en terminant d’installer les plats, et après avoir avalé ma dernière bouchée que je vis Ophélia descendre tel un zombie dans les escaliers. Elle fit demi-tour lentement quand elle s’aperçut qu’elle n’était pas seule, honteuse de se présenter sans maquillage ni coiffage. J’aurais dû la regarder plus intensément pour profiter de cet instant unique d’une fille qui venait d’être tirée de son lit (autre que Cartel) mais les opportunités rares étaient difficiles à saisir. Je débarrassai mes couverts quand Romero prit le relais en me souhaitant le bonjour avec un sourire pâle.

Tandis qu’on échangeait toutes les informations de la nuit précédente, je tentai de faire le compte de mes alliances : j’avais eu les pirates, les indiens et quelques réfugiés agressifs. En tout, on formait une armée qui ne comptait pas plus de deux cent personnes, et on devrait se battre contre plusieurs milliers de gars bien équipés. Un pincement de désespoir me piqua l’estomac. Fino savait-il qu’on serait si peu nombreux ? Les miettes n’étaient peut-être pas si grosses que ça, et le plan pour sauver le Royaume allait être vite pris de court. Enfin, sauver le Royaume, qu’est-ce que je racontais ? Comme tout le monde, je me battais de toutes mes forces pour choper un Artefact démentiel et j’étais prêt à l’utiliser s’il le fallait. Je comprenais que dans un certain point de vue, le couple hispanique me prenne pour une autre New Wave. Les moyens engagés étaient trop gros comparés au résultat : mais c’était une des définitions de la guerre. Tout se jouait sur la surenchère. Si je partais perdant, est-ce que franchement, ça valait le coup que je sacrifie des vies inutilement ? Une folle idée me prit : m’en occuper seul. Partir, laisser tout le monde, et m’en occuper seul. Je soupirai. L’idée était tentante, mais impossible. Suicidaire aussi.

« T’es soucieux. » Ca n’était pas une question. Ophélia s’était approchée de moi alors que je somnolais près de la table, plongé dans mes pensées. Je ne répondis pas. Ophélia partit vers le jus d’orange qui l’attendait, mais elle comprit qu’elle avait touché quelque chose. Elle s’arrêta et m’invita à tout déballer d’un regard. Je restai muet parce que je ne pourrais pas expliquer ce sentiment viscéral qui me broyait les tripes. Que tout était plus simple avant. La fille me posa une question. Je répondis :
« Je sais pas. Je peux aider personne. Et ça me brise. Je suis comme devant une amie qui pleure car elle vient de se faire plaquer. Je peux juste lui dire que ça va s’arranger, que ça passera avec le temps. J’ai raison. Mais là, avec la New Wave, les Claustrophobes et tout le baltringue… Ça va empirer. Et je ne pourrais toujours rien faire.
_ T’es gourmandise. »
Elle réussit à me faire sourire et je la pris de court :
« Elly me l’a déjà dit. On peut dire que je suis affamé alors.
_ Il faut juste que tu comprennes que tu peux être utile sans forcément te battre.
_ J’ai aidé à construire des paravents.
_ C’est bien.
_ Non, c’est pas bien ! Putain de merde ! »
, avais-je sortit en haussant la voix, mais je ne disais pas ça contre elle. « Je vais pas stopper le conflit avec une armée de paravents !
_ Si tu ne peux pas arrêter le conflit, tu peux faire en sorte qu’il soit moins désagréable pour les victimes.
_ T’as raison. Tu sais que t’as raison, je le sais aussi. Mais la New Wave a tenté d’abattre les réfugiés ! Tu les a bien vus ? Ils savaient que les réfugiés se trouvaient à Great Sleet, et ils ont décidé d’achever leur besogne par bombardement. Tu te rends compte que sans Portal et les morts qu’il a causé, beaucoup des réfugiés auraient été tué dans la bataille ?
_ Je me rends surtout compte que sans la violence tout court, la New Wave n’aurait jamais cherché à s’en prendre aux victimes, et n’en aurait pas causé tout court. »


Son ton voulait dire « C’est pour ça que je suis pacifiste et que tout le monde devrait l’être ». Mais son monde idyllique n’existait pas. J’acquiesçai de la tête et elle partit s’installer à une chaise.

Les deux me demandèrent si je voulais faire un tour en ville. Voyant qu’ils se tenaient la main de façon si … amoureuse, je décidai de rester en faisant mine que je devais réfléchir. C’est ça, réfléchissons. Je rentrai dans ma chambre après leur départ pour allumer mon portable. Un SMS de Clem avait été envoyé une heure plus tôt, et je me doutais de sa contenance quand je le priais de s’ouvrir :
« Depuis quand tu m’envoies des putes dans la gueule ? »
Je préférais ne pas répondre, ça serait plus drôle de le laisser mariner. J’ouvris mon ordinateur, checkait tout ce qu’il y avait à checker, puis je m’ennuyai profondément. Et en plus, il faisait chaud dans cette foutue pièce. Je sortis de mon lit en me cherchant une activité. Ah oui, mes billets de train pour repartir. Je recherchais les horaires qui me correspondraient. Je partais le lendemain après la grosse soirée de prévu ? Ou le surlendemain ? J’en parlerais avec le couple dès qu’il reviendrait. Et hop, je rabaissais le clapet de mon ordi, et je me faisais chier à nouveau. J’appelai Jacob mais son portable ne répondait pas. Putain, quand la journée avait décidé de vous pourrir, elle le faisait jusqu’au bout. Je finis à bout d’idées par regarder un autre film badass sur DPstream, sur les conseils de Fino.

Dès qu’il fut terminé, je sortis de la maison pour profiter de l’air. Derrière le bâtiment, il y avait la terrasse qui donnait sur une petite falaise de quatre mètres avec la mer qui clapotait en-dessous. Un transat me tendait ses bras en bois, et je m’y assieds. A peine m’y fus-je installé que les deux autres revinrent. Je grommelai et me relevai. Pour le midi, on prépara une autre salade composée qu’on engloutit juste après. Puis ce fut l’heure de la sieste, quand la chaleur était à son paroxysme et que la digestion nous endormait. Je me dépêchai de rejoindre le transat qui donnait une vue superbe sur la mer. J’étais bien là. J’aurais peut-être dû prendre mes lunettes de soleil, mais j’avais la flemme d’aller les chercher en haut. J’avais mes tongs, mon maillot de bain et un T-Shirt noir. On me posa quelque chose sur la tête : une casquette. Je vis Ophélia s’allonger sur l’autre chaise longue avec un chapeau en paille plutôt cool.

« Tu seras mieux comme ça. Les touristes prennent une insolation très vite.
_ Je suis pas un touriste... Je suis un réfugié de guerre. »
, bougonnais-je en ajustant le couvre-chef sur ma tête Elle rit, et se rehaussa pour se sentir à l’aise. Elle portait un débardeur qui mettait ses bras à nu, et ça me faisait mal. En tendant ma main, j’aurais pu la toucher. Mais je ne pouvais pas. Mon esprit se brisa encore un peu mais je l’ignorai.
« Je m’excuse pour ce matin, Ed.
_ Tu n’as rien fait. »
C’était vrai, je ne voyais pas de quoi elle parlait.
« Cette guerre te met un peu à cran, mais tu restes quand même pour les autres.
_ Toi aussi. »
Etrangement, elle ne répondit pas, mais dévia sur un autre sujet.
« Tu fais quoi déjà comme études ? Ou plutôt, tu comptes faire quoi ? » Là, elle me posait une colle. Je levais les bras, conscient que ça n’était pas très sérieux, et que de toute façon, une école de journalisme ne menait généralement qu’à une chose : un travail dans le journalisme. Pourtant, j’étais de moins en moins attiré par ce travail, et tout ça à cause de Dreamland qui me faisait voir des horizons d’avenir inconnus jusque-là. Le seul problème, c’était que je ne pouvais pas être aventurier dans le monde réel. Le seul territoire inexploré était la chambre de Clem et la litière de Bourritos.

On parla pendant deux bonnes heures, et je n’avais aucun souvenir d’avoir eu une telle discussion avec elle. On était biens, en face de la mer et du soleil qui déclinait doucement, parlant de Dreamland, de l’avenir, et de plein d’autres. Romero n’arriva presque pas sur la table, qu’une seule fois, et pendant un instant, je me retrouvais à l’époque où tout était possible avec elle et il ne suffisait que du bon moment, de la bonne inspiration et de la bonne situation pour transformer notre relation en quelque chose de génial. Mais non. Je ne faisais que discuter avec elle. Cependant, ça me faisait un bien fou et c’était pour un moment comme celui-là qui me faisait penser que j’étais heureux ici, à Roses, malgré tous les coups de pute que j’avais reçu. Elle me parla d’elle, de sa famille, de ce qu’elle voulait faire plus tard et qu’elle aimait Molière, qu’elle se voyait sur une scène française où elle réussirait à vivre tandis que Romero devrait compléter avec son propre métier, qu’elle était contente qu’elle le voit, et que malgré la surprise, qu’elle était contente de me voir aussi. Dire qu’elle avait déjà des projets d’avenir sur le long terme, et des rêves. Moi, je n’avais rien de tout ça. L’avenir que j’espérais le plus était de réussir un démineur géant en moins de deux cent secondes. Et aussi de tenter de prendre des tacos au nutella avec de la crème chantilly. Savoir qu’Ophélia allait passer pour de bon à l’âge adulte tandis que je resterais dans le camp des bouseux flemmards me serra un peu le cœur. Mais je réussis à la faire rire plusieurs fois, et ça me faisait plaisir qu’elle soit heureuse.

Romero arriva à son tour sur la terrasse et posa trois cocktails de mojito. Je lui déballai la composition comme le dieu des bars que j’étais (et qui n’avait gardé sa place qu’un jour ou deux). Il me dit que ce n’était pas comme ça, je râlai qu’il y avait plusieurs recettes. Et c’était du citron vert qu’on mettait, abruti, pas du jaune, trop basique. Je n’oubliais pas de le remercier, évidemment, mais il me paierait cet affront d’ignorant. Ce fut quand j’aperçus une limace se balader très lentement sur les planches en bois que j’eus une illumination pour proposer un représentant à Red Dread Gatling afin qu’il nous rejoigne. Je m’excusais auprès des tourtereaux et appela une certaine personne devant la maison. Je coupai la communication après son affirmation et je me frottai les mains exactement dans la même veine qu’un méchant diabolique. Envoyer Fino contre le serpent géant ne serait pas une bonne idée, car Fino jouait sur la bravade, et on ne faisait pas peur à un serpent à la réputation légendaire de tueurs. Par contre, une autre personne pourrait s’en charger tandis qu’on s’occuperait de ruiner la gueule au scientifique de la New Wave.

Un peu plus tard, je décidai de me balader dans les rues de Roses pendant une bonne demi-heure, et quand je revins à la maison, je fus le premier à accepter de me baigner dans la mer.

Le soir venu, alors que le soleil s’orangissait (nan, le verbe était pas encore inventé) et qu’il déclinait dans le ciel en slow motion, Ophélia proposa une soirée glaces. On sortit tous les trois en tenue légère car la température restait aux alentours des trente degrés, et on longea la côte jusqu’à arriver à un petit restaurant au bord de la mer. On s’assied dehors, alors qu’un petit vent se levait et décoiffait gentiment Ophélia qui riait. Il y avait pas mal de jeunes qui vagabondaient le soir, et on m’expliqua qu’en Espagne, ils sortaient beaucoup plus qu’en France (certainement dû au fait de leur température plus chaleureuse). Un serveur avec une moustache et une tâche de sauce tomate au-dessus de la poche nous présenta les cartes, et fit un clin d’œil à la fille. Il ne fallut pas longtemps pour que parmi les glaces proposées, je tombe sur ma préférée. On s’interrogea sur nos choix, et je ne pus retenir un :

« Banana Split. Sinon rien. Un foutu Banana Split avec son poids en crème chantilly sur le dessus.
_ Un point commun. »
, commenta Ophélia en posant sa carte sur la table. Dans ta gueule, Romero, toi et tes goûts si inutiles. Il répondit :
« J’avoue. Je pensais qu’il n’y avait que moi qui adorais les bananas splits... Et toi, tu prends quoi chérie ?
_ Citron coco. »
Enfoiré, tu me le paieras un jour. Voire une nuit.

Après avoir passé la commande, le soir se mettait peu à peu en place tandis que les lumières de la ville s’allumaient. J’eus du mal à cacher ma joie quand je vis l’énorme glace qu’on posa devant moi, bourrée de chantilly. Je remerciais le serveur et on se mit à manger. On parla de tout et de rien, mais la brise était agréable, il faisait chaud sans être étouffant, et la chantilly coulait à foison. Les seuls moments où je me sentis seul furent quand le couple se mettait à parler en espagnol entre eux pour évoquer des souvenirs auxquelles mon ignorance linguistique m’interdisait. Quand on tenait la chandelle sans vouloir endosser le rôle, ces moments où les deux parlaient entres eux étaient difficilement supportables, et ma seule envie était de foutre une claque à l’irlandaise à Romero pour qu’il comprenne qu’il me faisait chier. Pas Ophélia, car son accent un poil français était super craquant, et mon cœur fondait en même temps que ma glace dans la coupole. Comme de bien entendu à un repas (ou dans la plupart des cas), ce fut Ophélia qui continuait à manger sa glace tandis que les deux mâles avaient englouti sans problème leur dessert-repas. Ça avait été délicieux, exactement comme en France. J’étais plutôt du genre casanier (comportement martelé inconsciemment par mon ancienne phobie), et mes habitudes ne cherchaient pas à partager avec d’autres potentielles habitudes. Y avait une quinzaine de glaces espagnols que je ne goûterais jamais, bah merde, elles étaient sans doute moins bonnes que mon Banana Split international.

Tandis qu’on commentait les scènes du spectacle de la troupe d’Ophélia, mon portable sonna. Je le sortis de ma poche juste pour savoir à qui j’allais raccrocher au nez quand je vis que le type qui cherchait à me joindre était : « Alexander Claustro ». Ma gorge implosa, je m’excusai aux deux autres et je décrochai très lentement le téléphone, comme s’il contenait de la nitroglycérine. Je fis un « Allo » très lent. Mais au lieu de la voix bourrue d’Alexander, j’eus plutôt le droit à la voix douce et énergique de Julianne.

« Ed ?
_ C’est moi.
_ Tu dois être content qu’on t’appelle, hein ? »
C’était une fausse blague, et je fis un faux rire, exactement comme elle. Je lui en voulais toujours de m’avoir, quoi déjà ? Menti, emprisonné, poursuivi, frappé. Et ces genres de choses super cools qui mettaient à mal des relations.
« Julianne, tu veux quoi exactement ? Je me souviens pas qu’on s’est quittés en bon terme.
_ On ne tourne pas autour du pot. D’abord, sache qu’on a compris qu’on avait mal agi. »
J’eus un grognement. Mal agi ? Laissez-moi le temps de rendre Portal agressif, et vous verriez à quel point vous aviez ‘mal agi’. « On aurait pu être plus diplomatique. On ne cherchera pas à t’attaquer si on te retrouve, au contraire. Je veux t’annoncer qu’on a trouvé la base principale de la New Wave. On compte y lancer un assaut la nuit prochaine –pas cette nuit-là, l’autre. On aimerait que tu en fasses parti.
_ Un quoi ?
_ On va s’infiltrer dans leur base et on va réduire au silence le plus de Lieutenants possibles, voire le chef. Je voulais savoir si ça t’intéressait de mettre un terme à tout ça, une bonne fois pour toutes. »

L’idée n’était pas du tout tentante. Je leur en voulais encore, et je ne pouvais pas changer de camp, même artificiellement, pour eux. Par contre, je trouvais vite un juste milieu :
« Je vais lancer une attaque de mon côté. On pourrait être trois ou quatre. On va faire exactement la même chose que vous, mais on ne se mélangera pas.
_ Quitte pas. »


J’attendis une minute avant que Julianne ne reprenne le combiné. Ils étaient d’accords. On allait faire comme ça donc. Deux jours, on s’endormait à minuit, et on lançait l’assaut sur la base chacun de notre côté en espérant capturer ou éliminer le plus de chefs possibles. Je coupai la discussion. Quand je revins à table, je prétextai que c’était mon frère qui m’avait appelé pour des problèmes logistiques pendant les vacances. Certes, je les détestais plus que jamais. Je ne pouvais pas les sentir, je détestais leur mentalité, et si je les voyais, j’allais leur cracher dessus dans le meilleur des cas. Mais voilà, je n’avais pas le choix. La New Wave était dangereuse, trop dangereuse. Je ferais mon égoïste si je refusais leur proposition, et louperais une chance sérieuse d’évincer des méchants diaboliques organisés de cette affaire. Donc j’avais accepté, à contrecœur, espérant secrètement qu’on pourrait capturer des Claustrophobes exténués à la fin de la nuit. Me remémorer mes coups de gueule et mon emprisonnement me donnait un goût de bile dans la bouche. Ils avaient plus que gâché mes vacances d’été. Ils avaient pourri ma vie.

Après qu’on eut payé l’addition, partagée entre moi et Romero, on rentra tous dans la maison. Je rentrai dans mon lit rapidement, parce que j’avais affaire avec la New Wave, pour ce soir, et pour le lendemain aussi.
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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Ven 27 Juil 2012 - 1:28
CHAPITRE 12 :
IT'S ABOUT A REVOLUTION




Je ne pouvais pas dire qu’il y avait foule cette nuit-là. J’avais pensé à Portal qui avait fait le trajet par portes la veille. Pourtant, dans un paysage montagneux beaucoup plus conventionnel que Great Sleet, derrière des rochers de belle facture et dans un environnement dénué d’espèces vivantes comme si les lieux trop communs avaient ennuyé même les animaux, je trouvais qu’on était beaucoup à être accroupis. Derrière notre planque, une base grise foncée se détachait nettement sur un plateau de poussière jaune, aussi accueillante qu’une tombe d’aïeul dans sa chambre. Elle tranchait avec le paysage. En forme de bunker sorti du sable, avec un toit un peu concave et une architecture simple mais « suffisante » auraient clamé les constructeurs, la base de la New Wave ne donnait pas du tout envie de s’y risquer. Et pourtant, il y avait cinq débiles qui allaient se prêter au jeu, et je me fis peur en constatant que derrière mon adjectif lancé au hasard pour faire genre général américain, seul Fino n’y correspondait finalement pas. Entre Portal qui grattait la pierre avant d’aspirer les copeaux dans son nez, les deux Mismatched ainsi que moi-même, on ressemblait à une équipe de bras cassés avec des bombes dans notre dos : dangereusement armé pour le quotient intellectuel qu’on se tapait.

On n’avait pas vraiment de plans en fait, je m’en rendais compte, parce qu’un plan impliquait une connaissance des lieux que nous n’avions pas. Le phoque n’arrêtait pas d’insulter les Mismatched qui se disputaient encore le rôle du chef de groupe, et les menaçait de ne pas leur offrir de cookies à la fin pour les récompenser. Les deux se turent dans des bougonnements enfantins auxquels j’aurais bien mis un terme de façon « frappante » si Dom n’avait pas insisté pour faire plaisir à une personne dont je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam. Terrifiant comment le Maire s’était repris notre idée de rassembler tous les camps restants pour en éliminer les problèmes logistiques. Je ne savais pas s’il fallait le remercier ou l’insulter, mais mon cœur allait à la première option. Fino, lui, râlait qu’il avait peur qu’on lui retire la paternité de l’idée à la fin. En tout cas, le plan était le suivant : on s’infiltrait grâce aux portails, et on détruisait tout ce qu’on pouvait, on récoltait tout ce qu’on pouvait, on libérait Bob Peterson comme on capturait les grandes pontes qu’on trouverait, et objectif bonus, le sarcophage de Sail s’il était dans les environs. Une mission facile, quoi… Heureusement que la puissance de feu était de notre côté en la présence ‘au moins physique’ de Monsieur Portal qui plissait les yeux face au soleil. Je vis rapidement que ce crétin avait créé une paire de portails (ou un portail seulement selon Monsieur) pour se protéger des rayons du soleil. Je lui fis une grimace désabusée en lui disant que c’était gaspiller son énergie pour rien. Il haussa les épaules :


« A quoi sert d’avoir de nombreux portails si ce n’est pas pour les utiliser ?
_ On les réserve parce qu’on ne sait jamais.
_ Dis-moi, Ed, as-tu eu une enfance difficile avec un père qui buvait ?
_ Est-ce que c’est fini vos conneries psychanalystes ? On essaie de se concentrer un peu. Ed, sois plus sérieux, je te rappelle que tu dois être badass ! T’es assez con pour avoir oublié ce mot, mais je tente quand même.
_ Pourquoi je suis censé être badass ? Portal m’a piqué mon rôle, ça sert plus à rien.
_ Peut-être, mais je ne suis qu’un prof d'EPS. »
, se défendait l’accusé.
« Ed, pauvre demeuré naïf… Quand tu atteins un certain seuil de badass-attitude, tu deviens plus puissant. C’est comme un mode super sayen. Les amateurs appellent ça le mode Baroud.
_ Putain, j’entends de ces conneries…
_ Attends, Ed, c’est peut-être très intéressant. »
, me coupa Portal en retournant sa tête vers Fino.
« Premièrement, tu n’as jamais besoin de recharger tes armes. T’as vu Rambo ? C’est à la mode Jesus qui duplique les munitions. Ensuite, quand on te tire dessus, personne ne te touche. Jamais, ou presque. Tout le monde vise avec ses pieds soudainement, sauf le gars en Baroud ! Dernièrement, tu deviens quasiment invincible. Borromir, il se prend trois flèches dans le bide avant de tomber. Je peux te jurer que si ça avait été une tapette, il serait crevé dès la première. Ca atténue la douleur et ça minimise l’état des blessures.
_ Je vois… »
, réfléchit Portal très sérieusement. « C’est mental.
_ Explique-moi comment avoir des munitions illimitées peut être mental ? »


Fino aboya de nous taire. Il me demanda si j’avais bien mes flingues de malade, car on ne pouvait pas rentrer en mode Baroud avec une pâquerette à chaque main. On avait réussi à me procurer des balles non létales, mais qui pouvaient quand même assommer quelqu’un si je lui tirai dans la cheville. Par contre, en plein dans le front et je risquais de le tuer. Fino avait accepté que je tire de telles cartouches incapacitantes, car il disait qu’un héros avec des flingues qui ne tuaient pas pouvaient potentiellement avoir bien la classe comme il le fallait. J’haussai les épaules, à mille lieux de ses pantalonnades imbéciles. Le plan allait être très simple : on allait se diviser en deux groupes. Portal partirait de son côté avec Fino (ce petit con savait où se ranger) tandis que je me traînerais les Mismatched. Portal créa un portail et disparut à l’intérieur de celui-ci avec Fino sur le dos. Le portail disparut l’instant d’après, me laissant seul comme une merde, plombé par deux gogols. Ils allaient foutre le foutoir de leur côté, on allait tenter de faire de même du notre. Par contre, la base était à … plus de cent mètres de distance. Assez pour qu’un Portal puisse s’y infiltrer, juste pas assez pour moi, de cinquante mètres. Je soupirai et décidai de m’avancer. Les deux autres susurrèrent la musique de Mission Impossible en imitant un pistolet avec leur doigt. Peut-être que je pouvais les assommer, non ? Ouais, je leur ferais croire que des méchants robots maléfiques étaient sortis du sol, qu’ils avaient vaillamment combattus et…

Et des robots sortirent du sol. Et ils étaient certainement maléfiques, ou en tout cas, au nombre de cinq. Certainement de la même race que ceux qui avaient entouré Lemon Desperadoes et que je n’avais jamais rencontré. Selon mes souvenirs, c’étaient Julianne et Evan qui les avaient détruits. Les robots avaient des plaques blanches légèrement transparentes qui permettaient de voir les fils et les os métalliques du robot. Un NW sur le torse était peint en noir. L’organisation faisait vraiment tout pour qu’on la voie, cette bande de putes. Je me mis en position de combat, sortant mes deux flingues. Les deux Mismatched perdirent le peu de sang-froid qu’ils avaient, glapirent, et se mirent à courir autour de moi dans une imitation quasi-parfaite de Bob et de Patrick. Je cherchai à me concentrer quand on me frappa violemment et soudainement dans la nuque ; bordel, quel con de pas avoir vérifié ! La frappe fut si puissante que je tombai sur le sol. L’instant d’après, un robot leva sa jambe pour m’aplatir son pied en pleine joue. Wouah, infiltration de la base ennemie : échec critique. J’étais vraiment une pauvre merde.

__

Un paysage se forma dans mon propre esprit, et je compris que le feuilleton onirique redémarrait, celui du Type, qui avait commencé récemment. Le Type se trouvait dans un bar, un bar que je ne connaissais pas du tout (une indication me précisa qu’on était à Little Rocks). Le Type était fatigué, il avait bien bossé aujourd’hui. Trois personnes arrêtées, trois bandits qui se cachaient dans les environs en tirant comme des mexicains surcaféinés dès qu’ils voyaient une forme de vie. Le Type demanda un alcool fort, se cala comme un véritable cowboy jusqu’à faire partie des meubles et ne bougea que pour porter son whisky à ses lèvres. Mais il ne fallut pas longtemps pour qu’un vieux mendiant indien rentre dans le bar. Il s’assied près du Type et il semblait qu’ils se connaissaient car ils parlèrent beaucoup ensemble. Ça faisait longtemps qu’ils ne s’étaient pas vus. Puis soudain, leur discussion devenait compréhensible comme si on me forçait à m’attarder sur cette partie :


« … Little Rock, oui. Ça faisait longtemps. Je dois bosser un peu, mais je pense retourner à Lemon dans cinq jours. Faut que je finisse un boulot. Une religieuse à protéger à ce qu’il paraît.
_ Ne reviens pas à Lemon, mon frère ! C’est très mauvais par là-bas.
_ Quoi ?
_ Tu la connais, la Mort Silencieuse ?
_ Ouais… J’en ai entendu parler mais elle n’a fait que de rares dégâts.
_ Elle s’est installée là-bas, à Lemon, elle joue au chef ! Il paraît qu’il y a des morts chaque jour, mais que personne ne peut s’en débarrasser. Ce gars est d’une puissance effroyable, c’est pire que tout. »


Le Type se leva précipitamment. Le pire scénario s’était produit. Lemon était en danger. Il se jeta sur son cheval sans payer sa bière, sans dire au revoir à son ami mendiant. Il se dépêcha de foncer à toute allure dans les plaines pour retrouver son village. Putain, c’était pas vrai ! Il fouetta sa monture, lui fit rentrer ses éperons dans les côtes.

« Mr. Free, on se réveille. »

Le Type savait qu’il ne serait pas à Lemon pour la nuit, ce qui accentua son angoisse. Pourquoi Lemon ? Qui était ce connard qui osait s’en prendre à un village paisible ? Sa monture bavait mais il refusait de ne faire qu’une pause. S’il avait été là-bas, il aurait pu les sauver. Pourquoi n’était-il pas rentré la semaine dernière ? Il avait eu une bonne occasion !

« Mr. Free, la patience est une des qualités que je ne comprendrais jamais. Réveillez-vous maintenant. »

Je me réveillais totalement éméché. Je me retrouvais le dos contre le mur, les bras tirés en Y par des sortes de menottes futuristes qui n’étaient même pas accrochées au plafond. Elles flottaient justes, blanches ; ça ressemblait à une scène des Indestructibles. Un logo à la pomme croquée me narguait. Je tournais mon visage dans la pièce : aux deux coins opposés, une bonne dizaine d’écrans affichant chacun une information illisible et différentes éclairaient un peu la salle. Cette dernière était plutôt grande, affichant un bon soixante-dix mètres carrés avec des ordinateurs, je l’avais déjà dit, quelques composants par-ci par-là, une table au milieu, des gros câbles de la taille de mon torse qui pendaient au plafond. Plus trois individus, dont un vraiment proche de moi. C’était lui qui m’avait parlé. Il ne me fallut pas longtemps pour savoir qu’il était un Lieutenant de la New Wave, mais dont l’identité était autrement plus mystérieuse et impossible. Steve Jobs, réveillé d’entre les morts. Derrière lui, je fus surpris de découvrir la silhouette de Jacky dont les yeux jaunes brillaient dans les recoins de la pièce. Près de lui, un homme que je ne connaissais pas, mais qui avait l’air aussi absent sur le plan métaphysique que Monsieur Portal. Je pressentais qu’il était aussi un Lieutenant de l’organisation, mais que si c’était le cas, alors ils avaient cherché dans les fonds de tiroir. L’haleine brûlante de Jobs me réveilla un peu.

« Mr. Free, vous êtes conscients ?
_ Pourquoi vous vous sentez obligés de commencer vos phrases par Mr. Free ?
_ Un simple « oui » m’aurait suffi. Ne me dîtes pas que vous aviez prévu d’attaquer notre base avec votre seule précieuse personne et… les deux idiots ?
_ Ah… euh, je sais plus. »


Steve Jobs se massa le front doucement, exactement comme sa façon détachée de prononcer les phrases comme si ses discours marketing avaient à tout jamais changé sa façon de parler. Il abaissa un levier électrique et je sentis les menottes doucement s’éloigner l’une de l’autre, tirant sur mes épaules. Avant que mes bras ne commencent à porter plainte de ce doux écartelage, le scientifique fou appuya sur un bouton d’un panneau de commande qui stoppa les deux menottes. Steve Jobs s’avança vers moi et m’annonça que les présentations avaient été faites entre moi et mon nouvel outil de torture. Et que je devais parler au plus vite. Non mais attendez, merde ! Comment Portal et Fino avaient réussi à être discrets ? Je demandais combien de temps j’avais été assommé et on me répondit trois minutes. Pas très épique comme temps de sommeil mais je m’en contenterais. Steve Jobs me reposa sa question, et je pus voir de près à quel point ses traits étaient tirés. Il faisait vieux, derrière ses éternelles lunettes, plus que ses dernières photos dans les magazines. J’avais envie de lui cracher au visage, mais j’étais de naturel trop flegmatique pour faire ça. Il me reposa la question. Comment gagner du temps contre un méchant diabolique ? Bah, c’était très simple, je l’avais déjà fait à Hollywood Dream Boulevard. Voyons voir si notre scientifique était fait du même bois que son supérieur ou pas :

« Avant de vous répondre, je peux vous poser une petite question ? Pourquoi vous, grand ingénieur et fondateur d’Apple avez décidé de faire partir d’un complot tel que celui-ci ? » Touché coulé si je parvenais bien à lire les signes du visage. Une veine palpita à son front et il fit d’une voix serrée tout en gardant une pose théâtrale :
« C’est une très bonne question. Voulez-vous aussi savoir comment je puis être devant vous malgré le fait que je sois mort ?
_ Ouais, ça pourrait être cool.
_ Bien tenté, jeune homme. Mais vous me prenez vraiment pour un imbécile. »
Un silence où il expira très fortement. « Comme si j’allais vous dire que j’ai profité d’un examen au pancréas pour demander à annoncer ma mort au médecin et me retirer dans une villa paumée pour mener une vie tranquille. Et comme si j’allais vous révéler que pour UNE fois qu’une célébrité décide de simuler vraiment sa mort au lieu que les fans hystériques ne le pensent seulement, PERSONNE NE FAIT RIEN !!! Avez-vous seulement vu un documentaire qui s’intitulerait « Steve Jobs, ingénieur fou, vraiment mort ou… ? ». Rien de tout ça ! On a dit que j’étais mort, et je fus mort. Personne ne s’est douté de rien, vous avez accepté la chose un peu trop facilement. Vous, le peuple, vous êtes tellement… abrutis.
_ Hah ?
_ Je ne parlais pas à toi, Tommy. Ce manque de gratitude envers moi m’a profondément bouleversé. Puis j’ai toujours voulu savoir ce que ça faisait d’être méchant. Alors j’en suis là, à proposer des inventions géniales à n’importe qui. Dreamland est un monde merveilleux où tout est possible. Maintenant Mr. Free, je pense savoir pourquoi vous êtes ici. Un certain Bob Peterson dont le sauvetage dans le train s’est révélé infructueux.
_ Pas si infructueux que ça, on était là pour Lady Gaga aussi. Bob, il avait décidé de rester.
_ Gaga, oui. Cette petite traîtresse. Il ne nous a pas fallu longtemps pour la tuer.
_ Donc ça n’était pas un vrai suicide ? »
Ses paroles ne laissaient pas entendre qu’ils l’avaient menacée dans le monde réel, mais bel et bien un meurtre brutal. Jacky semblait un peu agacé qu’on me dise tout aussi facilement et il redoutait de voir le génie continuer sur sa lancée. Ce n’était pas un méchant diabolique, il ne pouvait pas comprendre. A ma dernière question, le scientifique de la New Wave se faisait violence pour calmer les instincts qui le manipulaient.
« Je ne vous dirais rien d’autre…
_ Allez Doc !
_ Seulement contre des informations alors ! Oui, c’est ça. Dîtes-moi ce que je veux savoir, et je vous dirais tout. »


Bon sang, on ne trahissait pas sa vraie nature, hein ? Il me fallut cinq secondes de réflexion pour savoir si oui ou non, je devais trahir mes alliés. Nos adversaires le sauraient bien assez tôt de toute façon, c’était certain. Puis, à quoi ça leur servirait de savoir que deux types invincibles étaient dans les couloirs ? C’était un peu comme si on prévenait une tribu d’Amazonie qu’un missile nucléaire se dirigeait sur leur gueule et que maintenant, vous pouviez tenter de vous défendre. Je tentais de leur faire croire que je réfléchissais sérieusement, et j’attendis patiemment avec une mine torturée que Steve Jobs recule vers son panneau de commande pour accentuer la distance entre mes deux poignets pour pouvoir tout balancer : Fino était là. Seulement Fino, il se suffisait à lui-même. Steve Jobs acquiesça plusieurs fois de la tête en soulagement. Jacky se permit d’intervenir en disant à l’ingénieur qu’on n’était pas obligé de me donner des informations. Steve Jobs frappa du poing sur la console :

« Mais bordel, ce n’est pas du tout diabolique ! A quoi ça sert d’avoir Ed Free si on ne peut même pas lui expliquer tout en détail à la fin ? Je serais le seul Lieutenant à l’avoir fait ! Je pourrais m’en vanter, même ! On braque pas une femme à un séminaire en lui racontant qu’on a assassiné un gentil de façon épurée ! »

Je préférais ne pas lui dire que selon les critères, je réussirais à m’échapper grâce à ça. Pas besoin de provoquer son côté New Wave. Je fis un claquement de langue pour attirer l’attention du scientifique qui marmonnait dans sa barbe. Jacky cracha par terre dans son dos avant de partir de la salle d’un pas rageur. Je me demandais comment il en était arrivé là, à bosser pour l’organisation de méchants diaboliques. Steve Jobs fouilla dans sa mémoire en caressant sa barbe.

« Alors… oui, le meurtre de Lady Gaga. On ne peut pas appeler ça un suicide. Mr. Free, je vous présente mon Removinator. » Il appuya sur un bouton et un pan du mur s’inversa à la Men In Black pour laisser place à un canon de trente centimètres, gris métallique et à l’aspect particulièrement menaçant.
« Le Removinator est une… révolution. Il consiste à échanger deux âmes. On aspire, puis on expire. On inverse les corps. La première version ne permettait que d’aspirer une seule âme, pour la recracher directement dans le même corps qu’avant. Pas très utile. Mais la seconde version est plus petite, plus légère, plus belle, et on peut télécharger des applications comme Sam le Chat dessus. Impressionné, n’est-ce pas ?
_ J’aime beaucoup le nom.
_ Merci. C’était donc très simple de cacher cette arme sur soi, de pénétrer dans le cratère en pensant à un Voyageur qui s’y trouvait, et de viser Jacky et Lady Gaga afin qu’ils changent de corps sans un bruit. Jacky dans le corps de la dame a alors réalisé son petit numéro tandis que je maîtrisais Lady Gaga, dans le corps de Jacky, et j’inversais le processus des âmes qui retrouvèrent leur corps d’origine dès que le maton allait tirer. Plutôt diabolique, hein ?
_ Je dirais… sept sur dix. Sept et demi.
_ Je n’en suis qu’à mes débuts, je vous promets de faire mieux. Dans ce même ordre d’idées, nous l’avons utilisé sur Bob Peterson pour qu’il gagne le corps de sa création qu’on lui avait… commandé, le magicien des énigmes. Plus le dessinateur est proche de son dessin, et plus celui-ci gagne son niveau réel. Un rapprochement confondu était le minimum pour que l’énigme soit résolue. La réponse doit faire plus de trente pages, donc on attend encore la confirmation avant de se débarrasser de lui.
_ Il a regagné son corps ?
_ Bien évidemment. De toute façon, ça ne marche que le temps d’une nuit. »
Il appuya sur un autre bouton qui activa une caméra d’où apparaissait deux bouses blanches avec un café à la main :
« Envoyez au QG la solution de l’énigme, avec la nouvelle correction. C’est bien rentré ?
_ C’est parfait.
_ Oui, c’est parfait. Envoyez-leur aussi le projet iM. Qu’ils le finalisent avec les plans.
_ Le projet iM ? », interrogeais-je tout en haut en espérant que Steve était toujours aussi peu avare en explications.
_ Je ne l’ai pas encore sorti, donc je ne dois pas l’expliquer. Ça serait dommage, non ? »


Les principes des méchants diaboliques ressemblaient étrangement à ceux des gamins : s’il était facile de les amadouer sur certains points, ils restaient obstinés sur d’autres, tant et si bien qu’aucun argument ne pourrait les faire changer d’avis. Je savais donc qu’il était inutile d’insister car « ça ne serait pas du jeu ». Maintenant que Steve Jobs trifouillait des appareils, je tentais de faire un point sur ce que je pouvais faire. Malheureusement, je n’avais ni flingue, ni marge de manœuvre, ni pouvoir. Et même pas mes lunettes d’ailleurs. Elles avaient dû tomber lorsqu’on m‘avait assommé. Génial. Les menottes étaient très agréables à porter, certes, mais il était impossible de s’en défaire. Et voilà… j’étais une princesse en danger à sauver d’un terrible scientifique fou qui terminait le nom de ses inventions en « inator ». La fonction ne me plaisait pas trop, et je redoutais déjà ce qu’allait en dire Fino. En parlant de pinnipède d’ailleurs…

Soudain, une alarme se déclencha par un signal lumineux et sonore. Steve parla dans un micro pour donner quelques ordres. Trois autres personnes s’avancèrent dans la salle et le Lieutenant leur demanda de me surveiller tandis qu’il allait s’occuper du problème lui-même en suivant les ennemis sur les écrans. On pouvait distinctement voir Monsieur Portal courir dans les couloirs comme un guignol (très étrange sa façon de courir, il se croyait dans un marathon ou quoi ?) avec les deux Mismatched derrière lui. Un problème de réglé, plus besoin d’aller chercher les abrutis. On le vit apparaître à un autre écran, et les quatre de la New Wave regardaient ce spectacle en changeant de téléviseur quand Portal disparaissait du champ de vision d’une caméra. Soudain, il s’arrêta devant un appareil, et on pouvait voir sa gueule et ses cheveux pourris en très gros plan. Il tapota un peu l’écran et fit :


« Ed ? Fino ? Vous me recevez ? Je suis au deuxième sous-sol, je cherche Bob. Bonne chance à vous. »

Sa connerie n’avait aucune limite. Il disait tout simplement sa position à l’adversaire. Steve Jobs en profita pour sortir de la salle en grognant, prenant une arme au passage. Ce fut quand les portes se refermèrent derrière lui dans un chuintement que je me rendis compte que si c’était un plan, il n’avait pas été si pourri que ça et en plus, il avait été écrit par Fino. Plus de Steve Jobs pour me protéger, juste trois gugusses armés. C’était déjà pas mal, mais pas assez pour supporter la charge d’un Portal à la puissance démesurée, ou d’un phoque enragé.

Trois minutes plus tard, alors que le signal d’alarme continuait à rappeler toutes les cinq secondes aux soldats qu’ils étaient attaqués, les trois gardes se mettaient en position, prêts à empêcher quiconque d’envahir la salle. Je tentais de m’extirper des menottes sans succès. Puis entre deux alertes, on n’entendait que le silence. Et ce silence était ponctué par des petits frottements très étranges sur la porte. Ça allait chier. Quand le message d’alerte résonna une nouvelle fois dans toute la salle, la moitié de la phrase fut coupée par une explosion de plastique posée sur la porte. Les deux battants s’envolèrent et se fracassèrent contre les écrans, provoquant une pluie d’étincelles qui alluma un petit incendie. Dans la fumée de l’explosion, on put voir se détacher une minuscule silhouette de bébé phoque armée d’un canon scié.


« KENAVO LES BOUSEUX ! »

Il tira, ce qui eut pour effet direct de le faire s’envoler comme une fusée en arrière tandis qu’un garde s’écroula, touché à la cuisse et certainement à l’entrejambe. Un portail se créa dans la pièce, la main de Monsieur Portal en sortit et abaissa une manette. J’entendis un déclic, et mes mains se délièrent des menottes. Je tombai par terre sans aucun bruit, et tandis que les deux soldats restants arrosaient prudemment la zone où le phoque devait être (même si la fumée rendait l’exercice difficile), je m’avançai vers un d’entre eux et l’assommai dans le dos. L’autre se tourna vers nous mais un coup de pied dans le ventre le fit s’envoler à travers la pièce. Je récupérai une de leurs armes, mis en position « incapacitant » et les neutralisai après deux tirs à courte portée. J’étais devenu un véritable agent secret dis donc. Fino s’avança vers moi en grognant, et son pelage était maculé de suie, ce qui lui donnait un air démoniaque d’animal de compagnie de Rambo.

Derrière lui vint toute l’équipée réunie plutôt rapidement. Portal jeta un œil intéressé sur les écrans tandis que les deux autres Mismatched évadés d’une cellule quelconque faisaient un concours de roulades furtives d’agents secrets. Portal me félicita pour mon idée de me faire capturer par les méchants afin de créer à la seconde équipe une super diversion, ce à quoi répondit Fino un ricanement à peine audible. Je me massai les poignets un peu bleus, et je consultai les caméras. Un message d’alerte nous signalait que la base était attaquée : « La base est attaquée. Je répète : la base est attaquée ». Très original, on avait même le droit aux localisations où on aurait été aperçus par la magie de la panique. Je pianotai sur un écran de contrôle pour modifier la vision des caméras qu’on avait à l’écran. On tomba bien vite sur une grande cellule de trente mètres carrés au sol totalement blanc et entourée de quatre vitres épaisses comme un client moyen de McDo, dans laquelle était emprisonnée notre Bob Peterson. Je pris un autre écran pour chercher n’importe quoi d’utile, et je tombais sur une salle de surveillance où une grosse boîte antique à tendance égyptienne alcoolique se tenait, protégée par une couche de verre incassable qui la recouvrait telle une gangue. Parfait… Je recherchai maintenant des informations sur cette étrange machination appelée iM quand une détonation de pistolet résonna au lointain. Je compris que le bruit venait d’une des salles que filmaient une caméra quand le signal d’alerte habituel se coupa pour laisser place à :


« Le prisonnier A-43 Bob Peterson vient d’être décédé. Victime inconnue. Copie de cinq fichiers de la Réponse actualisée en route du QG et d’autres bases pour protéger l’information. Je répète… »

Bon sang de merde. Portal était aussi choqué que moi tandis que Fino scrutait l’écran pour trouver des indices sur l’identité du meurtrier. On avait clairement entendu une détonation, mais mise à part une ombre qui s’effaça mystérieusement du champ de vision de l’appareil, il n’y avait rien. En fait, même le sang n’avait pas giclé, et les seules traces d’hémoglobines visibles tâchaient la chemise de l’emprisonné. Lui avait-on vraiment tiré une balle ? Il était mort sur le coup, et son corps disparut dans un nuage de fumée. C’en était fini de Peterson. Et surtout, c’en était fini de l’énigme pour tous ceux qui n’avaient pas trouvé la solution. Juste après mes muettes lamentations, j’en venais à me demander qui. Oui, bordel, qui ? La New Wave n’avait jamais voulu sa mort, donc qui était le salopard qui voulait à tout prix que l’énigme ne soit pas résolue ? J’avais plusieurs noms en tête, et je me ferais un plaisir sadique particulièrement subjectif d’interroger méchamment Romero et de son mobile plus que parfait. Fino cracha sur l’ordinateur. Le signal d’alerte continua en nous disant que toutes les issues avaient été verrouillées et que les ondes anti-Voyageurs scellaient toutes les issues. Portal expliqua très vite ce que ça voulait dire en tentant la pratique : les portails ne passaient pas à travers les murs de la base. On était bloqués maintenant, je n’avais pas mes pouvoirs et on commençait à se diriger vers nous si on en croyait les caméras. Fino nota la salle du sarcophage, conscient qu’avoir Sail dans son camp ou l’empêcher qu’il soit dans celui adverse était une opportunité à saisir. Il ordonna aux trois autres d’aller chercher la boîte magique tandis que lui et moi chercherions un moyen pour sortir d’ici, comme écraser la tête de Steve Jobs sur le bouton de sortie jusqu’à ce qu’il cède. Effectivement, toutes les issues étaient bloquées, et on ne pouvait pas les ignorer avec nos pouvoirs. On était piégés comme des rats. Je me rendis compte à quel point c’étant dangereux.

Portal et les Mismatched partirent ensemble vers le troisième étage ; pile au moment où tous les écrans s’éteignirent pour laisser à la place le visage très net du scientifique à lunettes. Il apparaissait en plus d’une vingtaine de fois sur ces gros iMacs muraux.


« Ne trouves-tu pas que de multiples gros plans sur mon visage font très diaboliques ?
_ Punchline ! »
lança Fino comme une insulte. Je compris le message. Je repris ma voix grave :
« Bof… J’ai toujours préféré Windows. »

Puis on sortit de la salle sous le regard furieux du lieutenant de la New Wave qui avait rarement subi des insultes aussi crues. On allait se diriger vers des salles du premier étage où qui étaient les plus grosses, et donc qui avaient des chances d’accueillir le scientifique. Je vérifiai l’écran tactile de mon iGun emprunté, mais il était totalement HS. A la place, un gros anneau rouge clignotait pour signifier que l’arme ne fonctionnait plus. Je jetai le fusil à terre. Cette saleté avait été piraté par les soins du savant fou. J’entendis des couloirs des gens arriver, tous armés. J’empruntai un autre chemin, bifurquai à gauche. Malheureusement, Steve suivait le moindre de mes déplacements par des caméras et n’arrêtait pas de signaler ma position à ses troupes. J’attendais bientôt d’être encerclé. Trois iRobots sortirent d’un couloir adjacent, et se mirent à courir dans ma direction. Fino visa très peu soigneusement, je le maintins contre mon épaule pour éviter qu’il ne s’envole en arrière, et il tira dans un hurlement. Les robots avaient pourtant réussi à esquiver la grenaille en se collant contre les murs, le sol ou le plafond. Je jurai avant d’engager le corps-à-corps. J’évitai un coup, fis une roulade pour passer au-dessus d’un robot abaissé comme une toupie latérale dans un jeu de breakdance avant de lui saisir le cou entre mon bras. Il ne put pas faire un geste de défense que sa tête gicla sous la puissance terrifiante de l’arme de Fino qui le rejeta finalement de mon épaule dans une détonation fulgurante. Mon tympan rendit l’âme.

Je frappai un des robots dans le ventre pour le faire reculer mais il encaissa le choc. Je me tournai vers son compère de boulons qui réussit à parer mon coup et même à contrattaquer en plein dans le menton. La puissance de la frappe me souleva de terre contre le second robot qui me prit à la nuque et m’enfonça dans le plâtre sans ménagement. Je sentis la moitié de mon visage se faire aplatir et mon nez se briser avant que le robot ne m’encastre dans l’autre mur. Je lui pris le poignet, et serrai si fort que je le brisai presque en miettes. L’autre robot m’envoya un coup de boule dans le nombril et je m’affaissai par terre. Je me relevai d’un bond en les insultant, et me défendais comme je le pouvais contre leurs assauts successifs avec comme arrière-fond un monologue détaché :


« Mr. Free, votre combat est une parfaite image de l’homme qui refuse de se moderniser. La machine est le futur de l’homme, et plus les temps passent et plus cette métamorphose se fait rapide. Windows 96 s’est fait supplanté par Windows 98, qui s’est fait dépasser par Windows 2000, qui s’est fait écraser par la version Seven actuel, qui se fait elle-même dominée par… hum, oui, tous mes produits Apple. »

Je tirai un coup de poing avec mes deux bras pour qu’un robot se prenne l’attaque de son collègue qui m‘était destinée. Puis j’enfonçai ma victime dans le mur exactement comme elle l’avait fait avec moi trente secondes plus tôt. Je m’en servis comme bouclier et lui explosai finalement la tête d’un coup de boule majestueux avant que le corps inerte ne s’effondre. Plus qu’un. Je lui envoyai une myriade de coups qu’il para sauvagement en cherchant une faille.

« Ce qui va se passer bientôt va dépasser tous nos rêves les plus fous. Un bijou de technologie qu’est l’Artefact va nous être dévoilé. Construit il y a trois cent ans, tu te rends compte ? Le futur ne s’enterre pas, le futur nous enterre, nous. L’Artefact est bientôt notre futur, et tous les événements qui vont découler les jours prochains vont transformer le monde pour l’amener à ce qu’il doit être. Cette force, on ne peut rien faire contre. Dreamland permet de gommer les limites physiques du monde réel pour construire des inventions totalement géniales et impensables. Regardez le Removinator, impossible à mettre en place dans le monde réel. Tout est plus rapide dans Dreamland, Mr. Free, tout est beaucoup plus chaotique. Vous brassez de l’air depuis le début face aux machinations qui ne sont que le résultat du passé et les moyens du présent. La technologie est l’hirondelle du printemps du futur, et je vous prierais d’être broyé, vous et vos gestes inutiles devant mes produits. »

C’était tellement fumeux qu’il réussit à me déconcentrer. Le robot se saisit de mon poignet et après une danse splendide millimétrée, se retrouva dans mon dos prêt à me péter le bras. D’un effort surhumain, je réussis à nous faire pivoter de cent quatre-vingt degrés, pile pour que le dos du tas de ferrailles soit à la portée du canon de Fino. Le phoque hurla quand il fut projeté en arrière, mais le robot eut un soubresaut quand son dos fut emporté par le tir. Je profitai de cet instant pour le dégager, me saisir de l’arrière de son crâne ovoïde que j’enfonçai dans mon genou. Le troisième robot tomba, aussi immobile et détruit que les autres. Je repris ma course, ramassai Fino pour le remettre sur mon épaule. Je m’approchai d’une des caméras :

« Blue Screen, Steve. »

Puis je la détruisis d’un coup de poing sauvage, et je repris ma course. Je me retrouvai maintenant dans une grande pièce bourrée de machines en tous genre qui ronronnaient dans une quiétude tranquille. Deux battants épais se fermèrent derrière moi dans la pure tradition mini-boss Zelda. Et le mini-boss, c’était Jacky qui avait bloqué les systèmes pour être enfermé avec moi. Il se trouvait à un mètre en hauteur, sur un promontoire en acier qui couvrait le tiers de la pièce accessible par trois escaliers métalliques. Son sourire était large, trop large pour être innocent.

« On est mieux sans eux, hein ? Juste toi, Ed, et moi, Jacky.
_ Je suis surpris de te voir avec eux. Je savais pas que t’étais aussi soumis.
_ Assez imprévisible à ton goût ? Sérieusement, je suis ici en spectateur. La New Wave était juste la meilleure chaise sur laquelle s’asseoir pour profiter de la dernière création du lézard. Je suis resté spécialement ici car cette base se trouve au milieu du Royaume. J’ai donc plus de chances de l’apercevoir. Mais tu l’as déjà vu ?
_ De loin. Mais je parie qu’elle est très moche.
_ Magnifiquement hideuse, totalement débile jusqu’à en être incroyable. Elle n’obéit même pas aux Claustrophobes, elle… réagit juste aux stimulus extérieurs. Mon maître était un abruti dénué de sens artistique, mais je suis obligé d’avouer qu’une boucherie grossière peut être des fois supérieure à un assassinat bien organisé. D’ailleurs… »


Il activa un interrupteur gris, et des volets bourdonnèrent en reculant. A la place d’un mur, d’épaisses vitres au plafond hexagonales permettaient de voir le paysage aux alentours. Sauf que le paysage était gâché de moitié par l’énorme créature qui marchait lentement en avalant les kilomètres. J’estimais qu’elle était à plus de cinq cent mètres de nos positions, ce qui était ridiculement proche comparé à sa taille totalement extravagante. La créature possédait de très longues pattes, et me faisait penser de loin à une puce sur vitaminée couleur chair. A son espèce de bec affreux qui ressemblait plus à un visage tiré par une corde à linge, une énorme paire de lunettes de soleil siégeait, cachant ses yeux. Je me souvins maintenant que la créature avait été créé en prenant mon ADN sur mes lunettes de soleil qui avaient été jetés directement dans la cuve. Je ne m’étais jamais douté du résultat, mais je devais avouer que ça dépassait le ridicule. Le cerveau de Fino continua à fonctionner car il me souffla de retenir Jacky tandis qu’il allait débloquer la souricière à sa façon pour qu’on puisse s’échapper. Je lui demandais son arme mais il refusa de me la donner, et que je n’avais qu’à utiliser les miennes que j’avais perdu et que c’était tant mieux et que ça me servirait de leçon pour la suite. Et puis, en passant, il n’avait plus aucune balle. Le phoque quitta mon épaule tandis que le fou était béat d’admiration devant les vitres. Je lançai à Jacky un tonitruant :

« Hey ! Gros dégueulasse ! Je t’avais dit qu’un jour, je te ruinerai la gueule.
_ Tu vas tenir ta promesse.
_ Je voulais te remercier pour tous tes encouragements à chaque fois qu’on se voyait. Comme quoi j’étais un outil et tout le baltringue. Ça m’avait bien fait rigoler sur le coup.
_ Je suis content de t’avoir arraché un sourire sur ta triste mine. Je désespérais d’en trouver un. Tu n’es pas quelqu’un de très joyeux, Ed. Tu me fais toujours pitié. Tu n’es pas grand-chose qui aspire à ne pas être grand-chose, et dès qu’on t’offre une opportunité comme Dreamland, tu la gâches. Un soldat perdu dans la guerre qui agit au hasard. Et dans le monde réel, tu es quoi ? Quelqu’un d’important ? Ou un minable avec une vie minable, perdu dans un bureau minable, parlant à des gens minables ?
_ Oui, je parle à des gens minables, mais c’est parce que ma sœur m’y oblige. »


L’instant d’après, on fonça l’un sur l’autre. Il prit appui sur la rambarde, je sautai de toutes mes forces contre lui. On se heurta dans les airs avant de s’effondrer sur le sol dans un craquement métallique.
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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Ven 27 Juil 2012 - 1:37
Tandis que Steve martelait à ses sbires (soldats, robots, ex-détenus) les déplacements d’Ed et de Fino sans discontinuité en rajoutant un speech peu humaniste auquel personne ne pouvait y échapper dans la base, Portal et les Mismatched grimpaient des escaliers transparents quatre par quatre pour arriver au troisième étage. Il n’y avait personne devant eux, pas même un chat. Tout le monde avait dû descendre pour emprisonner les rebelles. Portal tenta de se souvenir du numéro de la salle qu’il y avait inscrit en bas à droite de l’écran de la caméra de surveillance. Il pensa que ce fut la bonne, il tourna la poignée avec précipitation et retrouva effectivement le sarcophage tant convoité, presque aussi large que long. Il était protégé par du verre qui empêchait aussi ses pouvoirs magiques d’y accéder mais ce de façon permanente. Il fronça les sourcils en voyant un petit panneau de commande ressemblant à une calculatrice qui désactivait la barrière tant qu’on y entrait le bon code, à hauteur adéquate par un pied blanc moderne. Portal décida de marteler les touches jusqu’à ce qu’il tombe sur la bonne combinaison, mais un petit voyant rouge clignota en buzzant chaque fois qu’il tapait six chiffres ne correspondant pas. Après seize essais aussi infructueux que désespérés, l’ermite grogna :

« Bordel, mais c’est Astroboy qui a programmé ça ou quoi ?
_ Attends mon amieuh. Jeuh croi que Sixeux pourrait nous aidereuh.
_ A, Anéfé. »


Six s’approcha de la petite machine et la prit entre ses paumes. La seconde d’après, une calculatrice apparut dans ses mains, prête à être employée. Three sortit sa langue d’effort pour entrer un code sur l’ancienne machine, qui émit un pouce vert tandis que la barrière se repliait sur quatre côtés en même temps dans un frottement silencieux. Le pouvoir de Six était toujours de dupliquer les objets en volant leur capacité, si bien que la nouvelle machine qu’il avait entre les mains conservait le mot de passe que l’ancienne ne pouvait plus avoir. A défaut d’un nouveau mot de passe sur la machine, tous les codes étaient bons. Three demanda ce qu’ils devaient faire maintenant qu’ils avaient le coffre qu’ils ne pouvaient pas porter. Portal réfléchit à la situation en levant les yeux au plafond. Des bruits de pas accoururent dans les escaliers. Il leva les épaules et se prépara à combattre (il n’avait jamais expérimenté les batailles auparavant, Dreamland permettait de vivre une très bonne expérience).

« On attend que les deux autres terminent leur besogne de désactiver les barrières anti-magiques pour que je la transporte hors d’ici avec mes portails. En attendant, on défend notre peau.
_ Je veux pas mourireuh.
_ Comme de bien entendu, les Créatures des Rêves aussi ont un instinct de survie. Sinon, est-ce que tu crois à un Dieu en particulier ? »


__


Le combat entre Jacky et moi était plus que brouillon, il était grossier. Déjà, mon adversaire était puissant, endurant, rapide, etc. Ce n’était pas n’importe qui mais je savais que j’étais plus fort que lui dans tous les domaines. Cependant, il se battait de façon si franche qu’il en devenait imprévisible. Je lui envoyai mon poing dans le menton avant de l’envoyer au loin s’écraser contre une machine qui ressemblait à un guichet de la poste peint en gris. Il se mit alors à me charger, et il m’aplatit contre un autre ordinateur qui grésilla avant de s’éteindre définitivement. Je lui envoyai un coup de boule, il m’envoyait un pain dans la joue, il me faisait tomber, puis roulés boulés sur le sol avant que je ne lui percute le crâne avec le mien une nouvelle fois. J’étais en sang, lui aussi, mais il gardait un sourire figé comme si c’était son expression faciale par défaut. Il lui manquait deux dents et ses cheveux de devant étaient maculés de sang. Il se mit à foncer vers moi, à me bloquer contre un mur et à m’envoyer une grêle de coups dans la tête en haletant comme un diable en sueur contre laquelle je peinais à me défendre totalement. Il arriva un moment où au lieu de se frapper, on se tenait l’un l’autre, comme des sumos ivres, tentant de cogner son opposant sur un mur, un sol, lui faire mal de toutes les manières possible en restant collé à lui. On s’écrasa sur les murs, sur des machines qui explosaient en étincelles, on cognait l’autre sur des tuyaux noirs qui pendaient sur les murs. Mon but était au moins de le ralentir, le temps que Fino mette en place son plan.

Ma main empêchait qu’il me morde le nez, je le soulevai par la veste pour le plaquer contre le mur, on tombait dans les escaliers. Art-martialement parlant, c’était pathétique. Il était bien trop fou pour que je puisse le battre de façon conventionnelle. Il fallait absolument que je l’assomme d’un coup énorme mais j’en étais tout à fait incapable dans les positions meurtrières qu’on échangeait à chaque fois. Sans le faire exprès assurément, son crâne me rentra dans le menton à une violence inouïe et je reculai doucement en gémissant. Derrière le rideau flou de la douleur, je pouvais voir Fino poser du plastique (il l’avait déjà utilisé pour faire sauter la porte de la salle de tout à l’heure) sur la vitre blindée qui laissait voir avancer le monstre ; il ne semblait pas avoir vu la base. Pas besoin d’être devin pour savoir ce que le bébé phoque comptait faire. Que la vitre explose ou pas, ce n’était pas notre problème. Mais ça serait celui à tous ceux piégés dans la base. Jacky me contemplait tout joyeux, pissant le sang à certains endroits.

La seconde d’après, l’explosion du plastique souffla dans toute la salle une terrible déflagration. Fino fut éjecté contre le mur, Jacky fut projeté contre le sol et des dizaines de machins électriques sans noms rendaient l’âme. Derrière la fumée, on pouvait s’apercevoir que la vitre avait été secouée, mais pas brisée. Et derrière la vitre, on pouvait la large tête du monstre haut de plusieurs centaines de mètres se tourner vers nous. Il modifia sa marche, et il ne serait pas là dans très longtemps vu comment il avalait les distances. Je me relevai plus rapidement que Jacky. On en avait fini ensemble, pas besoin de l’achever alors qu’un pas de la bestiole pourrait écraser la base sans aucune difficulté. On entendait au loin le signal d’alerte changer mais on ne pouvait pas entendre ce qu’il voulait dire. Toutes les portes avaient dû être ouvertes, et les protections enlevées. Portal pouvait arriver à tout moment nous téléporter très loin. Fino m’insulta pour me faire tourner la tête. Une rangée de iGun était posée contre le mur, et l’urgence de la situation avait déverrouillée la vitre blindée. Je m’en saisis un, modifiai le type de balles pour qu’elles soient plus adaptées à la moralité que je voulais faire passer. Je visai Jacky qui se relevait en riant nerveusement en comprenant le plan de Fino.


« Franchement, elle est magnifique. Ed, est-ce que tu peux comprendre à quel point elle est magnifique ? On a créé une vie, une vie de morts, avec un ‘s’ à la fin.
_ Ed ? Fais-le disparaître. »

Je tirai dans la tête de Jacky, une fois fut suffisante pour lui faire perdre connaissance. Son corps tomba en arrière. Je commentai en levant le canon de mon arme vers le plafond, gardant un thème commun avec sa demande :
« C’était pas sorcier.
_ Très bonne réplique. J’apprécie le nouvel engouement que tu mets à la badass-attitude. »


Et comme par magie, pour continuer dans les jeux de mots mono-thème, Portal arriva avec un portail. Il dit que pour s’enfuir, les soldats avaient désactivé toutes les sécurités de l’abri et que les portails étaient de nouveau d’actualité. On partit tous les cinq très loin du paquebot de chair qui arrivait en provoquant un mini-séisme à chacun de ses pas.

__


Le désert était une immense étendue vide de vie, de végétation, d’animaux. Sauf qu’aujourd’hui, les faibles insectes qui survivaient sur ces terres hostiles purent voir passer un étrange bolide qui découpa le paysage en une diagonale de poussière qui s’élevait derrière lui. C’était un escargot géant, de plus d’un mètre de haut qui transportait un Voyageur à pull bleu dont les ficelles volaient en arrière sous la vitesse. Matthieu Furt filait à toute allure sur sa gasto-mobile, les cheveux au vent. Le soleil tapait fort, mais il n’en avait rien à faire, Matthieu, car traverser une immense étendue vide à bord d’un véhicule plus qu’atypique, c’était un des grands plaisirs de la vie, une réponse à l’Univers et au reste au même titre que 42. C’était certainement à des voyages sous acides comme ça, ces sortes de petits détails minuscules, qui avaient servi de schéma de construction à Dieu. Il tourna une des antennes de l’escargot et celui-ci accéléra encore un peu sous la demande de son conducteur, ivre de la sensation procurée par cette impression de liberté terrifiante qui s’étendait dans toutes les directions, et la liberté, elle n’aimait pas vraiment le vert.

Matt n’était pas vraiment libre, à comprendre qu’il n’était pas ici par hasard et qu’il avait un boulot à effectuer. Il se plaisait à croire qu’il était le joker qu’on sortait de sa manche quand le Royaume avait besoin de lui, et il fallait avouer que sur certains points, c’était parfaitement vrai. Ed l’avait contacté pour qu’il plie une Créature des Rêves particulièrement dangereuse, avec l’aide de Germaine obligatoire puisque le serpent bandit était un point tatillon sur ces bords. Matthieu se demandait encore quelle espèce d’abruti préférait se battre en duel contre Germaine plutôt que lui-même, mais il préféra se dire qu’il n’aurait pas à risquer sa vie. La mission n’était pas follement amusante quelque part, mais ce trajet était une petite perle à lui tout seul et si le jeune homme avait été un mercenaire, il aurait accepté le voyage en guise de moyen de paiement. Donc puisque voilà sa seule récompense mis à part les remerciements inutiles d’Ed, la fierté relative d’avoir sauvé un monde tout à fait relatif et aussi un crachat de Fino, il profitait à fond de cette sensation. Il redevenait un pionnier américain à bord de sa Chopper qui dévalait la route 66. Qui savait, peut-être qu’un indigène le suivait à la trace pour créer une nouvelle route de bitume ? Avec un panneau « Ici est passé un mollusque » et un panonceau « C’est vrai d’abord ».

On lui avait donné des indications de la route à suivre à partir d’un certain point (Great Sleet, ça sonnait pas un peu débile ?) et il les suivait scrupuleusement. Au moins, il n’avait pas à s’en faire pour se tromper de route puisqu’il n’y avait pas de routes. Juste des plaines. On lui avait dit « tourne à gauche du gros caillou », et le gros caillou de trois cent mètres de haut et de plus de cinq kilomètres de large était sacrément difficiles à louper, même avec de la mauvaise volonté. Matt traversait des paysages typiquement far-west en avalant les kilomètres sur son véhicule qu’il avait acquis dernièrement. Le ciel était bleu au-dessus de lui, le soleil était plus gros que d’habitude et avait le mérite d’étirer les ombres tout en étant au zénith. Le bruit de son escargot était pile parfait, et se déployait comme un voile dans la plaine poussiéreuse. Il fallut plus de trois heures de route pour qu’enfin, Matthieu fasse ralentir son invocation devant un village troglodyte. On était à Wallace Valley, hein ? Matthieu se posa près des bâtiments et rangea son véhicule à antennes. Il y avait une quinzaine de personnes semblait-il, et elles avaient l’air toutes louches. Entre la vieille à châle qui ressemblait à un crapaud, un Voyageur chat qui lui disait quelque chose, des types à l’air louche, un vieux sur un fauteuil roulant, deux indiens armés de mitrailleuses et enfin le très célèbre DSK et son inséparable peignoir de bain léopard... Ce dernier s’avança d’ailleurs pour lui serrer la main. L’Invocateur se sentit soudainement très sale quand il le salua. Il répondit à quelques questions comme quoi c’était Ed qui l’envoyait, oui, oui, il ne s’était pas perdu, la preuve, il pouvait l’affirmer. Pas mal de questions débiles, inutiles ; il supposa que le type était un peu en nage, pas très sûr de la suite des événements.

D’ailleurs, la suite des événements arriva : un énorme serpent sortit de derrière l’auberge. Sa longueur maximale devait dépasser les cinquante mètres et son corps sinueux faisait plus penser à un bon chêne bien costaud qu’un reptile vivant. Il portait un chapeau sur sa tête, deux petites moustaches semblant être dessinées au crayon, et sa queue se terminait sur une machine-gun des plus menaçantes. Tout le monde fit un couloir des deux côtés de la large rue pour laisser passer le célèbre bandit. Red Dread Gatling… Celui-là même qui s’avançait vers lui à toute vitesse avant de le dominer de cinq mètres. Il parlait d’une voix puissante, qui filait la chair de frousse. On avait envie d’obéir à ce type.


« Es-tu le misérable qui va tenter de me défier ? » Matt déglutit en lâchant un minuscule et suraigu :
« Non. »
Il tenta d’expliquer très rapidement ce qu’il faisait ici, mais le serpent perdit patience et le faucha avec sa queue dans les côtes. Matthieu fut soulevé par la force et tout l’air fut vidé de ses poumons.
« Alors OU EST-IL ? Je veux voir ce fameux champion de mes yeux avant qu’il ne perde les siens.
_ N’oublie pas ta promesse, Dread ! »
le coupa DSK en agitant son cigare. Il tentait de se faire autoritaire mais l’aura du serpent aurait pu même faire ternir George Abitbol. « On te bat, tu te joins à nous.
_ Sssss Ssssss Sssss… Pas de promesse qui tienne entre toi et moi. Je suis venu pour avaler ce prétendant que vous avez trouvé, et je n’hésiterais pas à te descendre moi-même s’il s’avère qu’il est décevant. Mais jamais je ne rejoindrais votre cause. »


Matt ne voyait pas vraiment de quoi il parlait, mais ce n’était pas si grave que ça. Il n’avait qu’à invoquer Germaine alors. Il se concentra, et son esprit révulsé par l‘image de son invocation, il l’appela. Dans un nuage de fumées, la charmante Germaine apparut au milieu de la place, et de son air totalement placide qui aurait desséché le paysage aux alentours, elle fit un « Tadaaa… » monocorde qui fana une fleur au loin. Dread la contempla, cette adversaire avec une coupe de cheveux immondes dressées par sa propre bave, ses lunettes de vieilles secrétaires prudes qui n’avaient pas de vie privée derrière son travail car elle restait à son bureau au même titre qu’un trombone dans le tiroir, et son petit tricot rouge. Dread n’était pas du genre à sous-estimer ses gens. Il recula pour se mettre en place, et sonna l’approche du duel. Tous les regards des brigands aux alentours se concentrèrent. Germaine n’avait pas esquissé un geste. Le serpent demanda à la femme-crapaud de commencer le décompte du duel, mort ou pas à mort, tant que l’affrontement était bref et que le vainqueur serait tout désigné. Cependant, la femme-crapaud n’eut même pas le temps de lancer le départ que la limace se mit à parler de son ton déprimant :

« Mr. Rasowsky, vous n’avez pas rendu votre dernier rapport. » Dread cligna des yeux comme s’il avait mal entendu. Il n’eut pas le temps de répondre que son adversaire reprenait :
« Sans les papiers adéquats, signés et re-signés en trois exemplaires enregistrés, il me sera impossible de vous accorder ce combat sous peine d’amende pénale qui serait fortement regrettable.
_ Je n’ai rien à faire de la comptabilité ! »
jura le serpent en reprenant un peu de contenance.
« C’est ce que tout le monde dit, Mr. Rasowsky. Malheureusement pour vous, votre avis n’est pas recevable car en ce qui nous concerne, la comptabilité n’en a pas rien à faire de vous, en reprenant votre expression.
_ On avait dit qu’il y aurait un duel !
_ Si vous ne remplissez pas le formulaire 34,6 BTA cinquième aliéna, il n’y aura pas de duel et vous en serez le premier responsable. Je tiens à signaler que le manque d’appendice pour tenir un stylo n’est pas une excuse nécessaire, et qu’il suffira de remplir un dossier bleu, le 9987665 numéro 65 IU pour signaler qu’un de vos proches aura rempli le formulaire à votre place, sans oublier le coupon jaune qu’on remplira tous les deux pour certifier qu’il aura aussi rempli le formulaire de remplacement que je viens de citer.
_ Le formulaire combien vous avez dit ? »


Matt ferma les yeux. Le pauvre gars avait posé la question qu’il ne fallait pas. C’était trop tard pour lui, car Germaine sortait déjà les pliants de sa veste.

__

« These candies are very good.
_ Maintenant : Les singes sont mes amis.
_ Monkeys are my friends.
_ Very good. »


Chaque soir, Dora apprenait une leçon différente au Juge Claude Frollo qui était ma foi quelqu’un de passionné par l’apprentissage et qui mettait toute son intelligence perverse à l’œuvre pour apprendre à pas de géants. Pedobear commençait à râler parce qu’au lieu d’éplucher les vêtements de la petite fille comme promis quand la nuit venait, Dora enseignait des leçons totalement inutiles. Et le pire, c’est que le juge était fasciné. Et personne ne savait pourquoi. L’ours commençait à sentir sur lui une envie irrépressible de s’attaquer à la fillette mais le maître refusait qu’il la touche car cela pourrait lui faire du mal et elle refuserait de lui apprendre l’anglais. Mais… Mais depuis quand on se souciait de la victime d’un viol quand on était soi-même l‘agresseur ? C’était quoi ce plan ? Mis à part ça, Pedobear n’avait pas tenté de s’initier aussi à un langage étranger, même si quand Dora avait demandé où était Bryan, il avait répondu plein d’enthousiasme « He is in the bitch ». Depuis, il devait se taire s’il ne voulait pas être tondu. Il n’arrêtait pas de solliciter Frollo dans la journée qui lui répondait qu’il verrait le lendemain soir, car ce soir-là, il avait une leçon sur Be et Have. Jafar ne posait pas de questions car il avait autre chose à faire, mais Shan-Yu se sentait déjà plus concerné. Heureusement, il avait repris les rênes de son armée et se dirigeait maintenant vers Great Sleet. Abattre des réfugiés, il n’y avait rien de plus méchant.

Quand la lune était depuis longtemps dans les cieux, que tous les Mongols mis à part les veilleurs étaient endormis et que même Pedobear ronflait à qui mieux mieux dans la niche d’à-côté, Dora termina sa leçon sur le prétérit, le plus que perfect et aussi la conjugaison des verbes particuliers. La petite avait la gorge un peu cassée, et l’esprit tordu de Frollo ne lui souffla même pas de lui donner un bon remède contre l’extinction de voix. Elle se plaça dans son petit sac de couchage qu’elle sortit de son sac à dos. Frollo se coucha à son tour en enlevant sa lourde veste. Il allait éteindre la lampe à huile qui éclairait encore l’habitacle mais il entendit la petite voix de Dora lui demander :


« Pourquoi vous faîtes-ça ? Pourquoi vous m’avez emprisonné, pourquoi vous êtes méchants avec les gens ? » Frollo réfléchit un peu de temps mais finit par répondre, la main près de la mollette pour éteindre les flammes silencieuses. Sa voix était pâteuse :
« Quelqu’un a dit que je n’étais pas méchant. Pas assez méchant. Moins méchant qu’une certaine dame insipide à la moralité seulement un peu défaillante sur les bords.
_ Mais ce n’est pas bien d’être méchant.
_ Bah, je ne suis que le quatrième.
_ Mais si vous aimez la méchanceté, pourquoi vous n’aimez pas cette dame considérée plus méchante ?
_ Rah… you’re too little to know.
_ I think… you’re too little too. »


Frollo ferma la lanterne, mais la dernière phrase de la petite résonna dans sa tête pendant des heures jusqu’à ce qu’il s’endorme enfin, dans un cauchemar peuplé de 4 qui se moquaient de lui.

__

Jacky se réveilla parmi des dizaines et des dizaines et des centaines de décombres. La base avait été éventrée, piétiné. Tout autour de lui sentait la mort, le sang et la poussière. Il se releva en expirant comme un dingue. Il ne restait plus rien de la base, et il se trouvait dans la seule salle qui pouvait se targuer d’être encore debout (ou au moins un tout petit tiers). Son pied était coincé sous un générateur Apple. Il s’en dégagea et marcha un peu. Où était Ed ? Et où était… Ah non, elle, elle était là. La création de son Maître, l’énorme monstre totalement disproportionné, sa gueule gigantesque et ses lunettes de soleil ridicules, était là et elle venait de le voir. Bon sang, se dit Jacky, qu’elle était magnifique. Il avait le cœur serré de la voir d’aussi près, comme s’il voyait une fille dont il était éperdument amoureux. Il eut un petit rire quand elle s’approcha en faisant trembler la terre, trop gigantesque pour pouvoir la considérer dans son ensemble d’aussi près. Jacky la voyait comme une cathédrale qui se déplaçait, un joyau d’orfèvrerie qui décuplait sa beauté à chaque fois qu’elle tuait quelqu’un. Car ses victimes étaient comme… les bâtisseurs. Plus ils étaient nombreux, plus ils rendaient leur œuvre achevée, fantastique, poétique. C’était une œuvre d’art. Il en avait oublié que c’était son imbécile de maître qui l’avait construit. Jacky marcha vers elle, buta contre un de ses soldats qu’il avait délivré de sa propre prison, continua sa route. Elle était magnifique, resplendissante, elle brûlait comme un soleil même. Les autres ne voyaient rien d’autre que sa chair pâle, mais lui, il voyait tellement plus. Du rouge sang, du marron, de la beauté en couleurs. L’énorme bestiole baissait ses innombrables dents vers lui. Jacky eut le plus beau sourire de sa vie, jamais il n’avait été aussi heureux. Même lui devait briller face à cette lumière éblouissante. Dans ses yeux dansaient des étoiles, il balbutiait. Des dents se rapprochaient, polies comme des perles. Jacky en aurait pleuré. Il pensait que dans son monde à lui, son monde de poney qu’il s’était bâti, elle en était maintenant la déesse exquise et folle de souffrance. Il leva la main vers elle et dit d’un ton très ému :


« Tu es belle. »

L’instant d’après, il n’y eut plus de Jacky. La bête releva la tête, digéra à peine et s’en partit détruire de nouvelles contrées d’un pas aussi lent que pesant.
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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Ven 27 Juil 2012 - 17:21
CHAPITRE 12 :
LE VOYAGEUR




Il y avait des matins où on avait la tête dans le cul, et sans aucune raison, ce matin était un de ces matins-là. Je tordis ma nuque dans tous les sens en guise d’étirement, et la gravité supérieure du lit m’obligea à y retourner et à comater pendant un quart d’heure avant de trouver la force nécessaire pour m’échapper de son attraction. Je descendis en bas, et mon cœur sourit quand je vis Ophélia en train de se nouer une queue de cheval devant une glace posée sur un meuble près de la table. Elle me dit que Romero allait bientôt descendre, et qu’elle partait faire les courses. Les courses de quoi ? Pour la grande soirée qui allait débuter dans quelques heures. Chaque participant devait amener à boire et à manger pour être sûr que personne ne manquerait de rien. Ça allait se dérouler sur la plage, à un bon kilomètre d’ici. On serait une bonne centaine minimum, ça allait être la java, etc. J’aurais apprécié si mes nuits n’avaient pas été si… délirantes. J’étais trop impliqué émotionnellement dans Dreamland pour me permettre de me donner à fond dans une immense soirée où pas un où ne pourrait me dire « Tu bois ? » en français correct, et c’était vice-et-versa en espagnol. La danse était universelle, peut-être, mais j’avais d’autres soucis en tête, auxquels je me mis à réfléchir dès que la fille fut partie en fermant doucement la porte.

Je m’étais réveillé avant qu’on ne revienne à Great Sleet, avec le sarcophage de Sail. On avait usé de toutes les paires de Portal pour se rapprocher un maximum de notre QG, mais on ne pouvait pas aller plus loin sans eux car le sarcophage pesait bien plusieurs centaines de kilos. Mais avant qu’on ne s’en aille en brûlant toutes les réserves de l’ermite, j’avais eu le temps de prévenir Fino que les Claustrophobes m’avaient contacté pour me donner la localisation de la base générale de la New Wave, et de leurs intentions et de ce que je leur avais répondu. Fino avait écouté attentivement, et une idée lui vint alors. Il m’expliqua cette idée, je refusai ouvertement et fermement. J’en vins même à lui dire là où ça ne marcherait pas. Il ricana, balaya mes arguments, et j’étais obligé de m’y plier parce qu’il n’y avait pas de meilleures solutions. On fit un détour dans les décombres de la base toute démolie. Puis Portal nous transporta rapidement en nous avançant de plusieurs kilomètres jusqu’à épuisement de ses pouvoirs.

En tout cas, pour l’attaque commando, on partait du principe qu’on ne serait que deux. Je n’avais pas plus envie que Fino d’emmener Portal rencontrer ses geôliers, ça serait un peu trop explosif et contre-productif. Surtout que des rapports indiqueraient que l’armée des personnages de dessins animés s’approcherait des environs de Great Sleet. Ensuite, allait-elle s’en aller tranquillement dans une autre direction ou confirmerait-elle sa progression vers notre base qui ne tiendrait jamais le choc, malgré Portal ? DSK nous appela pour nous prévenir que le duel de Matt avait été remporté, mais que Red Dread Gatling avait tout de même refusé de se plier à nos exigences. Par contre, Big Mama avait apporté son soutien. Bon, c’était déjà ça. Deux troupes pour le commando. Et peut-être plus si Dieu le voulait bien, même s’il avait été un peu limite ces derniers temps.

La matinée fut vite expédiée : petit-déjeuner habituel (mais leur confiture était toujours aussi bonne), toilette du matin, saluer Romero sans lui broyer la main. On partit ensemble vers un supermarché pour effectuer d’autres courses toujours pour la soirée. On acheta des saucisses pour les barbecues, de la sauce et pas mal de pains blancs. Romero me signala que les enceintes et la musique seraient assurées par d’autres invités, que ça allait être génial, et je n’en doutais pas. On rejoignit Ophélia à la maison, en maillot de bain, demandant d’aller à la mer et que nous n’avions pas le choix. J’enlevai mon T-shirt, j’étais prêt. Sur le chemin de cinquante mètres, Ophélia me posa une question, et elle paraissait un peu gênée :

« Je voulais savoir si tu accepterais de rester à la maison pour deux jours ? Ma grand-mère va mal, alors je vais aller la voir.
_ Et moi, je l’accompagne »
, finit inutilement Don Juan qui avait des tongs absolument ridicules. La fille hocha la tête et continua :
« On part demain, après la fête. On reviendra dans le surlendemain.
_ Elly ne peut pas ?
_ Franchement, je ne lui fais pas confiance, et ça va la faire chier. Mais tu sais, si tu veux pas, tu pars, hein ? C’est juste que j’ai promis à mes parents de ne pas la laisser sans surveillance.
_ Pas de problème, je m’en occupe. Je vais réserver mes billets pour le même jour. Il est temps que je rentre chez moi. »


Et hop, comment pourrir ma journée sans aucune difficulté en moins de trente secondes. Non seulement j’allais me retrouver seul, tout seul, mais en plus, j’étais coincé à Roses où la langue natale n’était pas exclusivement le français. J’allais hiberner en les attendant, c’était tout. On se baigna tous les trois, et je préférai nager le long de la côté en crawl plutôt que de devoir affronter la mièvrerie des deux qui se faisaient des câlins dans l’eau. J’allais sécher sur ma serviette, et dix minutes plus tard, Ophélia allait bronzer aussi. Romero fit quelques brasses. Je préparai ce que j’allais dire mentalement avant de me tourner vers elle :

« Hey. Il faut que je te prévienne que cette nuit, je vais partir seul avec Fino contre la New Wave.
_ Quoi ? Vous êtes dingues ?
_ On n’implique personne. Je dis pas qu’on va les déboulonner de la région, mais on va tenter de les affaiblir. On va chercher des preuves de ce qu’ils fomentent pour accélérer la venue des renforts des autres Royaumes.
_ Je prie pour que ça marche, Ed. Je te fais confiance.
_ Mais la parole d’un Claustrophobe et d’un bébé phoque n’aura pas de poids, c’est ça notre problème… »
Maintenant, il n’y avait plus qu’à attendre qu’elle parle, lui faire croire que l’idée venait d’elle. Elle réussit tout de même à me prendre de court :
« Tu me proposes de venir aussi ?
_ Ah… oui. On a besoin de toi. On veut pas te forcer à te battre, mais si tu venais constater de toi-même ce qu’il compte faire, tu pourrais…
_ Je viens.
_ Cool ! C’est super. Vraiment.
_ Je suis contente que tu fasses des efforts pour ne pas que ça finisse en carnage, je vais t’encourager »
, me sourit-elle. J’avais envie d’approcher mon visage du sien mais je savais que ça serait un acte très con. Elle se retourna sur le dos et avertit Romero trempé de ce qu’elle allait faire. Il tenta de venir aussi ou de prendre sa place, mais je refusais tout bloc en prétextant que Fino le détestait. Pas que Fino d’ailleurs, mais il n’avait pas besoin de le savoir. Il râla beaucoup mais je l’ignorai. J’avais même pas envie de lui dire que l’opération serait safe, il n’arrêterait pas pour autant de râler et c’était totalement faux.

Après le déjeuner, Ophélia fut en longue discussion téléphonique avec un des organisateurs pour prendre des nouvelles de la soirée à venir, de ce qu’elle apportait et tout le tintouin. Je m’étais planqué dans ma chambre et regardai les deux films de Riddick pendant l’heure de la sieste où aucun être vivant ne pouvait bouger à cause d’un engourdissement dû à la chaleur. Elly passa nous voir vers seize heures, avec quatre de ses amis (deux filles, deux mecs, dont un était son petit ami que j’avais aperçu y avait de ça quelques jours). On passa le reste du temps à discuter sur la terrasse, regardant la mer immobile caresser les récifs. Les cinq nouveaux partirent à la plage tandis que je décidais de rester à la maison avec le couple. Je partis d’ailleurs sous la douche (froide s’il vous plaît) pour me débarbouiller de sel. Je n’hésitai pas à frotter vigoureusement les cheveux pour faire tomber le sable qui s’y était incrusté. Bon sang, j’avais hâte de m’endormir à Dreamland et de laisser tout le monde à leur petite soirée pépère. J’avais un Royaume à sauver, moi. Ah d’ailleurs… Je signalai à Julianne par SMS que je partirais sur Dreamland bien plus tard que minuit, et je gardai pour moi la raison. Elle me répondit qu’elle repousserait l’attaque alors mais que le commando ne nous attendrait pas avant de partir. On s’en foutait de vos vies, faîtes ce que vous voulez.

A partir de dix-neuf heures, on s’installa dans la voiture –soit dit en passant un peu minable, de Romero. Le soleil avait eu le temps de cuire les sièges, ce qui brûla tous les passagers pendant de longues minutes. Les passagers en question étaient les quatre habituels plus le petit copain d’Elly (son nom, je l’avais oublié. Peut-être parce qu’on me l’avait jamais dit aussi). Le voyage dura à peine cinq minutes ; si on avait pris la bagnole quitte à saccager l’environnement, c’était juste pour transporter les nombreuses courses qu’on avait faites. Quand on arriva sur la plage où une dizaine de gens étaient déjà prêts et préparaient les enceintes en les recouvrant d’une bâche et en les surmontant pour éviter le sable, on descendit tous du véhicule. Je me massai mes fesses brûlantes quitte à ce qu’on me prenne pour un pédé. Un grand gaillard aux cheveux longs bien bâtis serra Ophélia dans ses bras quand il la vit, puis il nous salua la main. Il devait presque avoir la trentaine, et son visage était caché par ses cheveux, une barbe entretenue ainsi que des lunettes de soleil. Il me broya la main sans ménagement que je me présentai. On installa tous ensemble les boissons et nourritures sur une table en bois sorties d’un garage sale, on enleva des parasols qu’ils avaient planté auparavant, on apporta une autre table, tout ça pendant que le type parlait avec les sœurs Serafino.

Au fur et à mesure, des gens arrivaient à pieds ou en bagnoles, et ils furent rapidement trop nombreux pour qu’on puisse les saluer tous. Chacun apportait son poids en nourriture, chacun gueulait comme des putois, les gars se battaient, les filles se retrouvaient, et la centaine d’invités prévus fut rapidement battue, et de loin. Vers vingt heures et demie, on était presque deux cent et la musique commençait à sonner dans les enceintes. Juste histoire de mettre de l’ambiance. On était loin des habitations, heureusement pour leurs occupants. Je me retrouvai vite tout seul, un verre à la main tandis que la foule se faisait dense et s’élargissait peu à peu sur la plage et sur une rue vide (un rond-point pour être exact). Le soleil faiblissait lentement mais il en avait encore à revendre. Au loin, quelqu’un haussa le son de la musique. Je me servis en whisky, réussis à trouver Romero en discussion avec deux filles en minishort. Je m’incrustai dans la discussion, trop terrifié par le nombre de personnes ne parlant pas ma langue que j’étais prêt à me jeter dans l’hypocrisie la plus totale et faire penser que ouais, Romero était un bon pote. Il me présenta aux deux filles, jugées presque moches par mes critères personnels. Elles ne tentèrent pas de parler français pour discuter, préférant continuer à parler à Romero et moi, je faisais le meuble en étant persuadé de servir à quelque chose dans la discussion que je ne comprenais pas.

Rapidement lassé de ce petit jeu, alors que les fêtards dépassaient maintenant le nombre de deux cent, je réussis à récupérer Ophélia qui parlait allégrement avec ces amies du théâtre. Je leur fis un bonsoir à tous, la troupe commençait à me connaître maintenant et elle me rendit mon salut. Je vidai mon verre tandis que les acteurs parlaient aussi en espagnol, éloignant de la discussion sans le savoir le néophyte que j’étais. Aller chercher de quoi me rassasier fut mon activité favorite. Je tournai la tête partout pour trouver des visages que je connaissais, genre Jacob qui apparaitrait miraculeusement derrière une troupe de badauds. Mais Jacob était fidèle à sa réputation (décevant) et je ne le trouvai nulle part. Allez, je me contenterai de quelqu’un que je n’aimais pas particulièrement. Mais les hispaniques ne me laissèrent pas cette chance, et je me retrouvai seul dans une mêlée d’autochtones que je ne comprenais pas, qui ne me comprenait pas, et dont la plupart se mettaient à danser sur de la musique que je ne connaissais pas (et que je ne comprenais pas d’ailleurs).

Maintenant que le soleil était quasiment couché, la fête battait son plein. Des gens allumaient des mini feu d’artifices qui brulaient quelques secondes, ne s’élevaient pas au-dessus des genoux avant de disparaître dans un pet d’étincelles. Tout le monde applaudit, mais moi, j’avais bien vu qu’un pet d’étincelles. La musique était à son maximum et il était impossible de la louper, qu’on fut sur la plage ou sur la place à côté. Une estrade avait été bâtie pour accueillir les enceintes et quelques personnes qui dansaient avec des néons pour mettre de l’ambiance. Je finis mon verre devant ce déferlement. J’avais envie de m’y mettre, mais j’étais fatigué, et je n’arrivais pas à rentrer dans l’ambiance. Je pris une pistache que j’engloutis. Au bout d’un moment, la musique baissa soudainement de plusieurs crans et le type aux cheveux longs et aux lunettes de soleil (qu’il avait posé contre son front maintenant) mettait un peu d’ambiance avec un petit discours dont chaque fin de phrase devait automatiquement se terminer par des cris du public. Il remercia plusieurs personnes en particulier, et puis tout le monde, que c’était la fiesta, etc, puis une musique techno termina sa petite intervention.

Quand minuit fut passé, un groupe de jeunes dont le meneur était rien d’autre que le type aux cheveux longs que j’avais l’impression de suivre toute la soirée s’installa sur l’estrade et joua sa propre musique rock bien sentie si on oubliait le côté amateur. Je m’adossais contre le muret en pierres de la plage, mon gobelet en plastique dans la main. On avait tenté de m’aborder quelques fois, des gens qui voulaient faire connaissance (ou à qui j’empêchais d‘atteindre les boissons derrière moi), je dû m’excuser parce que je ne comprenais pas, et les gens partaient danser en me saluant. Je finis une fois de plus mon verre ; j’en étais au point où j’avais oublié ce que j’avais mis dedans, si bien que je fus surpris quand je sentis l’odeur sucré d’un jus de fruit totalement inoffensif pour le foie. Dégoûté, je finis sur la piste de danse, bien plus compliquée à appréhender car c’était du sable et le sable, c’était fatiguant.

Les feux d’artifice continuaient, certaines personnes se baignaient dans la mer (soit en sous-vêtements, soit en caleçons, soit totalement nus. L’obscurité les voilait cependant). Je priais pour ne pas trouver Ophélia ou sa sœur sortir des vagues dans le plus simple appareil. Des torches en bambou avaient été dressées et allumées, si bien que je me sentais à Kho-Lanta. Je réussis pendant quelques instants à parler à Romero, et même à Ophélia. Ce fut Elly qui me trouva, totalement épuisé et ma chemise ouverte. Elle s’assied à-côté de moi et me demanda si je m’amusais ; ou plutôt, elle me demandait d’un ton inquiet si je ne m’amusais pas. Je lui répondis que j’avais parfaitement réussi à m’intégrer parce que les gens comprenaient parfaitement mon sens de l’humour. On porta un toast à je ne savais plus quoi et on finit cul sec nos verres respectifs (encore du jus de merde ! Mais où était passé les centaines de litres d’alcool qui avaient fièrement trôné sur la table comme une ville miniature ?). Elly changea de sujet, parlant assez fort pour couvrir l’énorme cacophonie de la fête :

« Tu devais pas aller sur Dreamland ? Pour t’occuper d’un truc avec la New Wave ?
_ Si, si »
, fis-je avec un geste vague de la main qui tenait le verre vide. « Ça va attendre un moment… J’ai prévenu les Claustrophobes ce matin, je venais d’y penser. J’ai aussi prévenu Fino la nuit dernière.
_ Viens, on va danser.
_ Ouais. ‘plaisir. »


On se leva, je frottai mon pantalon rempli de sable. Je venais de me rendre compte qu’Elly avait pris ma main. Et aussi que le clochard mystérieux de Perpignan était en train de m’observer derrière un coin de mur, sa face étant furtivement éclairée par un vieux lampadaire, à trente mètres de la fête.

Je quittai la main de la fille et me précipitai vers sa position comme un dingue. Je sautai par-dessus le muret sans passer par l’escalier, sprintai au plus vite, toute ma lassitude du genre humain soudainement disparu. Et évidemment, quand j’arrivai au coin de la rue, il n’y avait plus personne. Une ombre fugitive passa dans des fougères, mais si loin que je me demandai si c’était vraiment lui. Elly m’appela depuis la plage. Je scrutai dans la nuit quelques secondes et rebroussa chemin. Qui était ce type ? Ce clochard m’avait même suivi jusqu’à Roses ? Je préférai ne pas répondre aux questions d’Elly, et pour la faire taire, je l’emmenais danser dans la cohue des corps gesticulant. La silhouette du clochard resta figée dans mon champ de vision tel une lumière vive. Je m’attendais à le voir revenir partout. Je quittai la piste de danse rapidement, trop agité par la présence de ce type. Je fouillai encore les rues, ce qui me donnait une bonne excuse pour ne pas rejoindre la fête et éviter de me faire prendre des vents par les autres.

Il me fallut plus d’une demi-heure pour oublier l’idée de rechercher le type, et plus de trois verres pour l’oublier complètement. Je dodelinai presque, j’étais au milieu des danseurs et je dansai sans m’en rendre compte sous la musique populaire que crachait plusieurs iPod boostés d’enceintes. Je ne fis même pas le rapprochement avec le savant fou Jobs, continuant à m’épuiser jusqu’à que je n’en puisse plus et que je rejoigne le sable, allongé sur le dos, apercevant quelques étoiles dans le ciel obscur, malgré la lumière des spots et des torches de Kho-Lanta, malgré le brouillage de l’alcool ainsi que la fumée qui s’échappait de dizaines et de dizaines de joins consommés. J’avais même vu Ophélia tirer une latte pour se faire plaisir. Le monde était secoué de tremblements, éternuant sous mon dos. Je fis un roulé-boulé pour me dégager de là, et je me reposai un peu, faisant voler le sable sous mes profondes expirations. Le groupe était revenu jouer sur scène et si des fans l’encourageaient, au moins, peu d’entre eux dansaient, trop exténués par la violence de la fête. Je savais que les danseurs reviendraient en force, mais là, ils se reposaient.

Profitant de cette accalmie, je voulus chercher Ophélia histoire de discuter un peu. Je ne la trouvai pas parmi les trois cent personnes qu’il y avait, venant de tous les environs aux alentours. Je la vis enfin sur l’estrade, et elle prenait le micro sous l’encouragement du type aux cheveux longs. Elle chanta une chanson en anglais que je ne connaissais pas, mais le tout rendait plutôt bien, et dieu sait à quel point j’étais objectif la concernant. Je m’étais levé à mon tour pour l’applaudir comme tous les autres, et remué des bras stupidement en accompagnant le rythme de la chanson comme tous les autres. A la fin de celle-ci, après que les sifflets se furent éteints, Romero monta lui aussi afin de chanter en duo avec sa petite amie une mélodie plus douce. Ils chantaient très bien tous les deux, et ils se regardaient l’un l’autre avec un regard… un regard… qui me brisa le cœur. Enfin. Après tout ce temps, enfin.

Si le terme « vomir des éclats de cœur » pouvait exister, nul doute que je venais de l’inventer, ou peu s’en fallait. Je me rendis enfin compte qu’entre Ophélia et moi, c’était totalement impossible. C’était totalement impossible. On aspirait tous mes organes par le nombril, et je vomissais des éclats de cœur. Ils étaient si… amoureux l’un de l’autre, tellement en communion, et moi, j’étais juste un des gars à leur pied en train de les acclamer comme une cinquantaine d’autres. Mais bientôt, je ne les acclamais plus et je repartais doucement en arrière, dans l’ombre de la plage. C’était terminé. Je n’avais plus aucune chance. Ophélia n’était pas pour moi, elle était dévouée à corps perdu pour Romero, et c’était d’autant plus terrible que les sentiments de son compagnon étaient réciproques. Dire que j’avais tenu pendant cinq jours et quatre nuits, je savais qu’ils étaient ensemble, mais dans une naïveté confondante, je m’étais dit que c’était encore possible, que ça ne voulait rien dire, que je l’avais bien désirée pendant pas mal de temps et qu’elle avait quand même son petit ami à cette époque, qu’on ne savait jamais, qu’elle pouvait changer d’avis, que Romero n’était qu’un obstacle qui serait surmonté sur le chemin de l’amour. Mais ce n’était pas le bon chemin. Je l’avais su, mais j’avais préféré l’ignorer, j’avais préféré me concentrer de tous mes efforts sur Dreamland pour ne pas y réfléchir. Mais voilà, ça m’avait rattrapé cette nuit. La fatigue, l’alcool, les voir tous les deux aussi parfaits, ça m’avait réveillé. D’une bonne claque violente. Dans quelques temps, je les aurais oubliés. Mais pour le moment, je douillais et j’avais l’impression qu’on m’avait frappé le ventre. C’était totalement terminé. Totalement impossible. La musique prit fin sur des applaudissements. Je n’avais plus envie de les voir. Et je vomis au lieu de pleurer, ne parvenant plus à dominer mon corps et supporter cette impression nauséabonde qui me submergeait.

La fête ne m’intéressait plus. Maintenant que le monde réel avait perdu sa principale attractivité, il fallait que je regagne Dreamland au plus vite et que je perde mes pensées dans la guerre. Je me mis à somnoler tranquillement près de la bagnole. Après un temps indéterminé dont j’étais bien infoutu de calculer, on me tira de ma torpeur et on m’aida à grimper dans la voiture. Il semblait que j’avais vomi une nouvelle fois quelque part mais c’était impossible de le savoir. Tout comme je ne parvenais pas à distinguer les silhouettes qui étaient montées en même temps que moi dans le véhicule ; ça aurait pu être des inconnus que je n’en aurais eu aucune idée. La seconde d’après, j’étais dans la chambre. J’eus un sursaut de conscience fugitive, Ophélia était près de mon lit et me demandais comment je me sentais. Je ne lui répondis pas car je n’en avais pas vraiment envie. Elle me dit qu’il fallait qu’on stoppe la New Wave ; elle réussit à me tirer un grognement. Romero était à l’entrée de la porte. Ils sont partis tous les deux, et il ne fallut pas longtemps pour m’endormir. Fino voulait que ça chie grave ? J’allais démonter la base une par une, j’allais tomber dans la badass-attitude crasse et toute ma déception, j’allais la leur cracher sur la gueule comme une bombe. Putain, mais quel con j’ai été ! Je m’endormis dans des pensées pas très claires. J’étais qu’une coquille à qui l’intérieur n’était que douleur.
__

La base de la New Wave ressemblait à un bâtiment quelconque, en pierres grises. Un gros bâtiment cependant, une sorte de centre commercial réaménagé en site militaire par des maçons dépressifs croyant en la fin du monde. Des meurtrières, des canons achetés d’une ville voisine, des murs épais comme le dossier des factures de la France, des soldats en patrouille, prêts à canarder tout intrus un peu trop proche. Pas de tour ou de donjon pour cette base, mais une cour étendue à l’intérieur, une sorte d’atrium gigantesque. Cette base était généralement tranquille : perdue dans les montagnes comme la base privée de Steve Jobs, personne ne connaissait son existence et on ne pouvait y accéder que par un large chemin de côté plutôt sinueux. Plusieurs voitures pouvaient aisément y rouler mais le pilote avait intérêt à être réveillé. Cependant, la base était très loin d’être calme aujourd’hui : les Claustrophobes l’avaient retrouvée et en un éclair, et ils y semaient actuellement le chaos. Ils n’avaient pour le moment rencontré que peu de résistance, par la volonté du chef de l’organisation qui suivait toute l’avancée de ses ennemis dans une salle sombre remplie de téléviseurs qui affichaient sur un même mur toutes les parties de la base, diffusant des lumières bleutés dans la pièce. Le chef de la New Wave aimait reposer ici car il pouvait se téléporter n’importe où dans la base vu qu’il possédait un visuel. Il remit son masque en ordonnant aux troupes de se retirer des couloirs au fur et à mesure pour éviter le trop-plein de morts.

Des murs magiques se créaient pour protéger les Claustrophobes des balles, avant de foncer vers les tireurs et de les aplatir contre le mur. Des soldats tentaient de s’enfuir, mais Evan disparaissait dans le sol pour réapparaître devant eux et les assommer. Julianne mettait à terre tous ses opposants avec ses petits murs invisibles qui rentraient dans la gorge ou qui pulvérisaient la visière des casques quand celles-ci étaient rabattues. Robin surveillait les arrières et Alexander détruisait généralement la pièce dans laquelle il était afin d’éliminer plusieurs ennemis d’un coup. C’était à peu près ce qui se passait. Le chef de la New Wave était agacé car malgré leur surnombre évident, la puissance de l’organisation, diminuée par les passages étroits, ne pouvait rien faire. Se faire attaquer en pleine base, directement dans les couloirs, n’était pas du tout à leur avantage. Les Lieutenants étaient présents, certes, mais face à Alexander, ils étaient presque inutiles. Michael Moore était du niveau d’Evan, mais il fallait compter sans Julianne (lui-même pouvait peut-être la battre mais il n’en mettrait pas sa main à couper), et surtout sans Alexander. C’était la véritable épine. Le chef de la New Wave s’approcha d’un interphone Apple :

« Steve, le projet iM est achevé ? On en a besoin maintenant.
_ Cinq minutes ! Laisse-moi cinq minutes et c’est bon.
_ Je vais les retenir alors. »
Il appuya sur différents boutons pour joindre les autres Lieutenants. « Tommy, Michael, allez les contenir. Ils arrivent dans le mess. Sarah, j’ai envie que tu les rejoignes, mais… » Il venait de voir à l’instant sur un écran donnant sur l’extérieur une silhouette solitaire qui marchait. Ed Free. Il ordonna à ses hommes sur les remparts de lui tirer dessus, et à Sarah de se tenir prête car il allait l’envoyer sur la gueule du blond si celui-ci parvenait à rentrer. Pourquoi une attaque aussi tardive ? Une double équipe ? Intéressant. Le Projet iM était bientôt achevé, ça serait parfait. Le chef se positionna devant les écrans pour donner des stratégies. Les Claustrophobes étaient retenus au mess pour un bon bout de temps, vu comment on les aspergeait. Pas mal de soldats dispersés y étaient entrés et empêchaient les Voyageurs de faire n’importe quoi. Et du côté de Ed… Le chef écarquilla les yeux. Il ne comprenait pas… Ed était devenu badass, il ne voyait que ça.

Les canons pilonnaient la route sur laquelle Ed courrait, mais aucun ne le touchait. Des explosions de poussière s’élevaient autour de lui mais jamais le blond n’était gêné par quoique ce soit. Des hommes s’assirent derrière une machine gun d’époque, mais la rafale de balles loupa la cible de dix centimètres tandis qu’une pluie de plombs en ligne droite s’abattit sur le sol. Le capitaine des remparts ne comprenait pas pourquoi ses hommes visaient le sol en tout cas. Le capitaine des remparts n’eut pas le temps d’insulter ses troupes si étrangement mauvaises car il se fit assommer par le blond qui s’était téléporté près de lui. Il se combattait avec violence, sans aucune pitié, comme un diable. Chaque coup envoyait un soldat au loin, il ne parlait pas, il défaisait juste une quinzaine d’hommes en frappant comme un taureau. Dès que les renforts arrivèrent, Ed disparut dans une paire de portails.

Le chef de la New Wave n’eut pas besoin de se retourner pour ressentir l’aura guerrière et badass qui se dégageait de derrière lui. Il l’avait trouvé en un éclair ; il avait certainement un moyen de perception efficace. Il se retourna dans son fauteuil et vit effectivement le jeune homme avec ses lunettes de soleil, sa hargne et… quasiment nu. Il ne portait qu’un caleçon bleu sur lequel traînait un gros smiley jaune qui souriait à pleines dents. Le chef prit la pose en se levant.

« Ed… Quelle impétuosité. Tu aurais dû passer par la porte comme tes amis. » Le chef désigna d’un pouce en arrière les écrans qui montraient la bataille dans la cantine. Ed avait la voix rauque, comme s’il cherchait absolument à éliminer le brin de sagesse qui était collé à sa gorge :
« Quoi ? T’as la frousse ?
_ Aucunement. Certainement pas contre toi. Tu n’as pas été un adversaire très difficile à battre.
_ J’ai la gniaque. J’espère que tu te souviendras de ta phrase quand tu pourras voir ta mâchoire sous deux angles différents.
_ Oui, je connais les effets de la badass-attitude à son paroxysme, surprenant de voir ça en réalité. C’est mon seco… »
Le Chef de la New Wave s’évapora en pleine phrase pour profiter de l’effet de surprise. Son tranchant de la main allait écraser la nuque du blond mais celui-ci esquiva dans une rotation et lui envoya un poing dans l’estomac qu’il réussit à parer. Ed ricana :
« Quelle déception. Je te pensais plus doué que ça. »

Le chef plissa des yeux. Ed était devenu trop badass il semblerait. Beaucoup plus violent, beaucoup plus baroque, et il avait même réussi à esquiver son attaque. Il se téléporta à nouveau mais son offensive fut encore une fois déjouée d’une parade puissante. Il arriva par le haut, par le sol, il enchaîna les téléportations sans discontinuité mais toujours son adversaire réussissait à esquiver et à contrattaquer. Comment était-il devenu si fort ? Il aurait sous-estimé la magie de la badass-attitude ? C’était impossible. Ed anticipait tous ses mouvements, et en plus, en utilisant son cerveau. Il se lança dans un duel acharné au corps-à-corps, accablant le blond d’une ribambelle de coups. Personne ne parvenait à prendre l’avantage, mais, le chef de la New Wave était très doué pour remarquer des petits détails essentiels même en plein combat : il abusait de son énergie quand Ed n’utilisait pas un seul portail. Dire qu’il était en caleçon en plus, rendant l’affrontement plus ridicule qu’espéré. Le chef parvint cependant à envoyer une torgnole dans la joue de son adversaire qui recula en se massant la mâchoire et en crachant par terre. Il vit par un écran Ophélia et Fino sur son épaule en train de traverser le grand atrium de la base. Par chance, il était près de l’interphone. En moins de trois secondes, avant qu’Ed ne l’en empêche, il envoya Sarah les intercepter. Sarah Palin était la plus forte Voyageuse après lui, ou la troisième, elle saurait réussir à les battre. Ed en face n’avait pas esquissé un geste. Le chef fit :

« J’avoue que tu es devenu un moins abruti que la dernière fois.
_ Il suffit juste d’imaginer la stratégie la plus veule que tu puisses faire. Le reste, c’est très simple.
_ J’aimerais savoir quand est-ce que tu as réussi à envoyer tes amis au milieu de notre base. Avant ta course, non ? Mes dossiers indiquaient pourtant que tu ne réalisais pas les portails au-delà de quarante ou quarante-cinq mètres. »
Quand il dit ça, il commença à avoir une légère appréhension. Qui se vérifia quand il vit qu’Ophélia et Fino se dirigeaient pile vers « l’endroit où il ne fallait pas aller ». Il tenta de se reprendre : « Tu n’as que peu de temps pour me battre et les sauver. Sarah va leur tomber dessus dans quelques secondes. Le fusil à canon scié du phoque ne va pas servir à grand-chose et Ophélia est… un peu trop… pacifiste, n’est-ce pas ? » Oui, et ça, c’était étrange. Ophélia ici ? Mais c’était certain qu’elle ferait capoter tout son plan si elle se dirigeait vers « l’endroit où il ne fallait pas aller ». Le chef eut quand même un picotement dans le ventre : il était content. Avec un peu de chance, il pourrait expliquer son plan diabolique à quelqu’un. Les méchants diaboliques restaient des méchants diaboliques. Pendant ce temps, ses hommes tenaient bon dans le mess mais ils allaient bientôt arriver à bout. Steve Jobs foutait quoi ?!
« Je ne vois pas pourquoi je viendrais les sauver. Ils savent se débrouiller sans moi.
_ Optimiste.
_ Et mes portails peuvent aller à plus de deux cent mètres. »


Pour souligner le tout, un poing apparut près de sa tempe et le cogna violemment. Il tenta de se relever mais Ed lui fondait déjà dessus et lui décocha un coup de pied sous le genou qui lui sapa toute force dans ses jambes. Un autre coup de pied circulaire et le chef tomba sur le sol.

« Tu as peur, hein ? On a remarqué que dans ta petite forteresse, tu avais concentré les tours de garde à un endroit. Alors on se doute de quelque chose, hein ? Faut vraiment être abruti pour rassembler une partie de ses défenses à un endroit où elle n’a pas besoin d’être, surtout quand les chambres des Lieutenants sont de l’autre côté, ce qui sous-entend que la garde n’est pas là pour vous protéger. Qu’est-ce que tu caches ?
_ Qu’ils y aillent alors. Que je puisse éclater d’un rire maléfique. »


Le combat reprit. Patates dans la gueule, dans le bide, coups de pieds, parades, esquives. Ça ressemblait presque à un combat de Matrix, même si l’un n’était pas effectivement en tenue de cuir. Il avait tout de même les lunettes de soleil pour rattraper, c’était vrai. Mais c’était juste impossible qu’Ed lui tienne tête comme ça. Et en un éclair, il comprit. La nuit dernière, ils avaient détruit la base personnelle de Steve Jobs, non ? Celui-ci prenait bien soin de ses inventions, et il fallait plus que piétiner la zone pour détruire ses trouvailles. Si c’était impossible qu’Ed fut en train de le battre, c’était tout simplement que ça n’était pas lui. Le Removinator de Jobs. Avait-il été détruit ? Peut-être pas. Nan, ça n’était pas Ed. Le chef sourit derrière son masque dans une accalmie de poings :

« Fino.
_ Bingo, connard !
_ J’étais trop fort pour Ed. Donc puisque tu es de nature perfide, vous avez tenté votre chance en échangeant de rôle. Et tu maîtrises mieux son pouvoir que lui.
_ Pas de surprise à ça. J’ai enlevé les vêtements. Je me sens plus à l’aise. Le plan a marché du tonnerre vu que tu te sens plus chier maintenant. »
Le masque applaudit lentement, parce que c’était diabolique d’applaudir ses ennemis. Et sacrément condescendant, ce qui hérissa le poil du blond. Ce geste hautain, il le devait aussi parce que Sarah Palin avait engagé la capture des deux autres et avait désarmé le phoque, ou Ed dans le corps du phoque, d’une balle dans la crosse de son fusil.
« Il fallait absolument me bloquer parce que je pouvais intervenir de n’importe où. Malheureusement, ta diversion n’a pas suffi. Je les ai vus, et j’ai demandé à ce qu’on les intercepte.
_ C’est marrant que tu me croies si con. Tu vois, j’ai très très mal pris ton petit bouquin où tu énonçais toutes les erreurs que j’avais commises. Je vais te retourner mon propre carnet : la première erreur, c’est que tu t’es foutu de ma gueule. La seconde erreur… »

Pile à l’instant, on pouvait largement voir sur les écrans Ophélia préparer un coup et l’envoyer dans la gueule à Sarah Palin, utilisant son pouvoir pour transformer un simple coup de poing en missile. Il y eut un bruit terrible, et la Lieutenante s’encastra dans un mur à cinq mètres du sol. Le corps retomba mollement sur le sol, sans conscience. « La seconde erreur, c’est de ne jamais, au grand jamais, te foutre de ma putain de gueule. Et de mes putains de plans. » Fino lui envoya une patate dans le masque qui réduisit celui-ci en miettes. Le chef ferma les yeux pour éviter d’éventuels bouts dans la pupille. Et il comprit qu’Ed et Fino n’avaient pas échangés de place. Et qu’Ophélia n’était pas là seulement pour avoir un certain poids diplomatique si elle découvrait le secret dans « l’endroit où il ne fallait pas aller ».

__

Je sprintai dans la cour, la main en sang. Le pouvoir d’Ophélia n’était vraiment pas simple à gérer, et je lui demandai si je pouvais réutiliser la main sans problèmes. La fille grogna, et ça me fit peur car ça ressemblait vraiment à un grognement de Fino. La pacifiste était enfermée dans le corps du phoque, et ça ne lui plaisait guère. En même temps, je la comprenais. Mais je ne l’avais pas prévenu du plan du phoque, pour être certain qu’elle accepte de venir.

« Je suis désolé, Ophélia. Ça ne dure qu’une nuit.
_ Si ce n’était pas pour sauver le Royaume, Ed, je t’aurais viré de ma maison. Et arrête de tenir ta robe comme ça ! Tu es ridicule.
_ C’est gênant.
_ Arrête de te plaindre de tout et n’importe quoi sur mon corps pour me faire croire que tu es désolé. Si tu ne voulais pas courir en robe, tu n’avais qu’à pas prendre mon corps. »


Heureusement que mes sentiments avaient été réduits en miette la nuit dernière, je me sentais beaucoup moins coupable maintenant. Pour ainsi dire, Ophélia n’avait su notre plan que quand elle s’était retrouvée coincée dans le corps de Fino. Ce qui l’avait… légèrement agacée. Autre pointe de colère quand elle sut que c’était moi qui allais prendre contrôle de son corps. Je lui promis de ne rien faire de louche avec, mais elle me dit que ça n’était pas le problème. Juste que… je violais son enveloppe charnelle quelque part. C’était de la gêne qu’elle ressentait, de la gêne énervée comme si on lui avait arraché tous ses vêtements d’un coup et qu’on lui avait dit qu’elle devrait passer la nuit comme ça. Fino s’était moqué en me demandant de vérifier si elle s’épilait le maillot ; à cause de lui, tout mon être était bloqué pour ne pas chercher à le savoir. Je me dépêchai de commencer l’opération pour me perdre dans d’autres pensées et me concentrer sur la New Wave. Ce fut quand même quand je courus que je me rendis compte à quel point une poitrine était lourde. C’était un peu comme la caboche ; on ne s’attend jamais à ce qu’une tête soit si pesante à elle seule. Je fus obligé de courir différemment, en me tenant plus droit et aussi en tenant la jupe jusqu’à ce qu’Ophélia excédée me demande de cesser. Elle était pas de bon poil ; marrant comme le corps de Fino pouvait peut-être expliquer plein de choses sur le caractère du pinnipède.

Je pénétrai dans le bâtiment suspect selon les théories hasardeuses du phoque sur une garde étrangement concentrée, et mes pieds durent s’habituer à la pierre froide (ah oui, parce que j’avais aussi viré les chaussures ; aussi pratique pour courir que deux parpaings). Une porte était fermée ? J’envoyai au loin l’insidieuse d’un coup de poing amélioré. Je sentis mon bras se plaindre. On croisa cinq soldats au détour d’un couloir, mais je fus plus rapide qu’eux. Ils succombèrent tous sous un impact d’une intensité impressionnante qui m’explosa définitivement le bras. Bah, j’en avais encore un. C’était dingue comme son corps parvenait facilement à utiliser son pouvoir. A côté, je devais tirer comme un dingue sur mon énergie pour faire apparaître une paire de portails. Augmenter la puissance de mes coups était aussi simple que de bâiller ou de marcher. C’était plutôt impressionnant. Je supposai qu’être dans le corps de Portal serait encore plus étrange. Il devait avoir du mal à se retenir de ne pas échapper toute ses paires. On reconnut la salle secrète que la New Wave protégeait par trois gardes totalement immobiles devant, en train de jouer à pierre-feuille-ciseaux. Sans entrer dans les détails, ce fut la pierre qui gagna. Fino émit une plainte si étouffée que je me souvins que ce n’était pas Fino :

« Mais merde, j’espère que personne ne racontera ce qu’on m’a… ce qu’on t’a vu faire.
_ On t’a vu te démerder pour les autres. C’est la classe, je trouve. »
Que de telles paroles soient dites sous la voix d’Ophélia me surprenait. J’avais un peu de mal à garder un ton neutre comme je le faisais avec mon propre larynx. Et pour les amateurs, la théorie comme quoi on n’entendrait pas le son de sa propre voix comme les autres l’entendaient était vérifiée.
« Mais c’est pas drôle ! Vous m’avez… kidnappée. Quasiment.
_ Ophélia, je te promets qu’à la fin de cette petite sauterie, dès qu’on aura botté le cul à la New Wave, tout le DreamMag voudra savoir ce qui s’est passé dans ce Royaume. Si, et je dis bien, si, quelqu’un t’aurait vu te battre, on expliquera l’histoire du Romevinator.
_ Removinator. »
Sa voix s’était un peu calmée. Je savais que je devais me sentir coupable, mais… être dans son corps était une expérience que ne pourrait jamais réitérer Romero, et j’aimais ça. Maintenant que j’étais à tout jamais un second rôle dans cette affaire, mon but était de devenir… important pour le couple. Genre je les aidais, j’avais bon cœur, ils pourraient plus se passer de moi, j’étais un ami fidèle et intime des deux. Je ne savais pas si cette soudaine envie naissait d’un désir de je-m’en-foutisme, ou alors pour qu’on me plaigne. Quitte à être misérable, je me barbouillais le visage de boue pour qu’on me prenne plus en pitié. Ouais, ça devait être ça. Devant le silence de Finophélia, je rajoutai :

« T’inquiète. On gère.
_ Ouais…
_ Pour me faire pardonner, je pourrais devenir ton esclave personnel pendant un mois. Sexuel aussi, si tu veux.
_ Rêve.
_ C’est exactement ce que je suis en train de faire. »


La porte ressemblait à une porte de hangar intérieure que j’ouvris avec la délicatesse d’un tracteur. Le battant gris métal s’envola à travers une très large pièce, aussi large que sombre. Il fallait descendre quelques marches pour atteindre le sol, si bien qu’on se trouvait sous le niveau du parquet, mais le plafond restait à trente mètres au-dessus de nous. Je sentais qu’il y avait des cartons, des gros cartons empilés le long du mur de la salle. Sur le côté droit de la salle, il y avait des fenêtres donnant sur l’extérieur, postées au milieu des murs. Trop petites pour s’y engouffrer. Bah, on pouvait bien exploser un mur alors. Le sang de mon bras droit goutta. Je réussis à trouver un gros interrupteur sur le mur. Les ampoules au plafond mirent une bonne dizaine de secondes à s’allumer. Mes yeux s’habituèrent très vite à la luminosité. Il y avait effectivement des cartons de plus d’un mètre cinquante de haut posées dans la salle. Il y en avait bien une centaine qui s’étalait les uns sur les autres comme un immense château pas fini. Je m’en approchai doucement. Il n’y avait pas de pomme croquée dessus, c’étaient juste des cartons. Il y avait des palettes et des machines pour les transporter. J’en ouvris un avec ma seule main valide. Quand je pus enfin voir ce qu’il y avait à l’intérieur, je retins un hoquet de stupéfaction. Ophélia faisait de même de son côté. Elle lâcha une injure très doucement, comprenant toute l’ampleur du plan diabolique. On s’était fait avoir depuis le départ. Et si mes soupçons se confirmaient, on allait encore se faire entuber très profondément dans les heures qui suivaient. Tous les massacres prenaient un sens maintenant. Mais la New Wave ne voulait pas que le beurre. Elle allait prendre le beurre, l’argent du beurre, la crémière, sa famille, leur propriété et toutes les actions s’ils étaient un tant soit peu joueurs. Ophélia jura une seconde fois, bien plus fort. Je sentais qu’elle allait criser. Je faillis la caresser pour la calmer mais je suspendis mon geste en trouvant que ça ferait sale. Au moins, avec toutes ses grossièretés, elle commençait vraiment à ressembler à Fino.

__

Les Claustrophobes s’étaient débarrassés de tout opposant. Presque tous les opposants. Sur la cinquantaine qui les avait assailli dans la cantine et qui avaient ruiné la salle en explosions diverses et variées, il n’en restait plus que cinq, dont deux Lieutenants à la prudence excessive. Alexander ne demandait pas la charge car ne connaissant pas leur pouvoir, il valait mieux rester sur ses gardes. Julianne et Robin avaient récupéré une arme et tiraient sur les soldats retranchés pour les empêcher de les canarder. Les Claustrophobes étaient cachés derrière des tables métalliques roussies, et Evan se trouvait à moitié dans un mur caché par un abcès en pierre de la pièce. Il lança à Julianne :

« Hey ! Comme au bon vieux temps !
_ J’étais pas nostalgique, ducon ! »
, l’engueula Julianne avec un grand sourire. Elle était épuisée mais elle tenait le choc. Sa balle érafla les côtes d’un soldat mal caché qui hurla par terre. Plus que quatre pensa-t-elle en rechargeant. Elle allait se mettre à tirer quand son arme s’enraya. Ou plus précisément, cessa de fonctionner par un pouvoir supérieur. Un anneau rouge clignotait sur l’écran tactile, et elle prévint ses camarades en pestant. Robin fit aussitôt tomber son arme. Elle espérait secrètement se réveiller bientôt. Elle n’en pouvait tout simplement plus, et elle n’était pas vétéran. Elle aurait dû refuser cette foutue mission, elle aurait dû rester au château, elle aurait dû…

Alexander comprenant que la situation allait se corser car on cherchait plus à les maintenir dans la salle qu’à les tuer, sortit de sa cachette et demanda à Julianne de le couvrir avec ces mur minuscules. Il sortit ses deux épées et fonça vers les derniers rescapés. Il fit apparaître un grand mur épais qui le protégea des tirs. Son épée droite s’abattit au hasard dans un très large mouvement. L’épée de la Claustrophobie permettait aux Voyageurs de ne jamais être inquiété par les surfaces : en effet, elle coupait tout sans qu’aucune arme ne puisse s’en défendre. Le mur fut tranché en deux sans opposer une quelconque résistance, en même temps que deux soldats qui perdirent la vie dans cette attaque surprise. Tommy Wiseau visa à peine avec son iGun et tira sur la silhouette qu’il entrevoyait : mais toutes ses balles furent parées par l’épée de la main gauche d’Alexander, qui assurait une défense aussi impénétrable que celle d’un mur d’acier, contrôlant le bras de son utilisateur pour stopper toute menace. Muni de ces deux armes, n’importe quel Voyageur devenait dangereux. Mais en plus, ce Voyageur était Alexander.

Les Claustrophobes sortirent de leur cachette quand Alexander envoya paître les deux Lieutenants avec un mur. Leur meneur sortit de la salle. Et un grondement sourd plus tard, il revint en s’envolant à travers la pièce, en sang. Un type taillé comme une épingle avec des lunettes rondes s’avança avec fierté :

« Mes amis, il est temps que je vous présente le projet iM. »

__

Quand Fino vit le véritable visage du meneur de la New Wave, il eut un moment d’hésitation. Mais son visage (celui d’Ed) s’éclaira quand il le reconnut. Fino ricana jaune, comme il était le seul à si bien le faire :

« Y a deux sortes de masqués. Les premiers sont des idiots qui portent un masque en pensant que ça fait classe. Les seconds en portent seulement pour ne pas se faire reconnaître. Tu m’étonnes… Non seulement t’es laid, mais un gosse de quatrième pourrait deviner ton plan diabolique rien qu’en voyant ta gueule.
_ Et tu le trouves comment, mon plan, au final ? Tes impressions à chaud ?
_ Beaucoup trop classique, pépé.
_ C’est parce que tu ne vois que la première partie. Imagine seulement…
_ Ah… ! Ouais, aussi. J’avoue. T’es une énorme pute. Niveau Germaine.
_ Je prends ça pour un compliment.
_ Tu connais pas Germaine alors. Ni de grosses putes. »


__

Une vingtaine de soldats arriva par-là d’où je venais, et une quinzaine de l’autre côté. J’étais pris aux pièges. Je pris Ophélia (ou Fino, comme vous vouliez), et je l’envoyais comme je savais si bien le faire par une des fenêtres. Le corps d’Ophélia était plus puissant que le mien, mais le phoque réussit à se réceptionner et à partir de la base en passant entre les barreaux. Les soldats me disaient qu’au moindre mouvement, on me descendait. Conscient que je tuerais Ophélia si je faisais le moindre geste, je devins immobile comme une statue. On me somma de mettre les bras en l’air, et je m’obtempérai immédiatement, doucement. Puis on me demanda de lâcher ce que j’avais dans la main. J’obéis. Comme au ralenti, je pouvais sentir l’objet récolté dans le carton glisser entre mes doigts et se cogner sur le sol. « Dreamland, Ma Nouvelle Bataille » de Bernard-Henry Levi reposait maintenant à deux centimètres de mon pied.
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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Ven 27 Juil 2012 - 18:22
« J’ai déjà écrit mon livre. Il explique à quel point tous les camps ont été barbares sauf les pauvres réfugiés, que le grand BHL a sauvé d’un génocide certain. En moins de cinq jours, j’aurais bouté hors du Royaume la New Wave, les Claustrophobes et cette armée d’Hollywood Dream Boulevard. Et je vais en profiter pour désinfecter la zone. Red Dread, je vais le faire emprisonner. Et la Mort Silencieuse aussi. Exécution sommaire, relayée par toutes les chaînes oniriques. Nous sommes à Dreamland, tout va aller très vite. Mon livre va se vendre à des millions d’exemplaires, sans compter le film documentaire dont je serais le héros. » Bernard éclata d’un rire maléfique, rapidement interrompu par une baffe d’Ed via un portail.
« Tout ça pour vendre des livres et amasser un peu de thunes…
_ Et la réputation aussi. On saura que je serais l’ange de la paix dans les deux mondes. Je le suis, c’est certain, mais tout le monde sera fixé
_ Yeah. Tu redéfinis le terme « Hypocrisie » avec un grand H, pauvre abruti.
_ Et toi, qu’est-ce que tu vas faire, Fino ? Le phoque le plus recherché de Dreamland n’a pas beaucoup de paroles contre l’ange de la paix. Même Ed, qui fait tout de même partie d’un des groupes qui détruit le Royaume. Et quant à Ophélia, on est en train de capturer son corps. L’Artefact sera bientôt à moi, en plus.
_ Mon cul.
_ Tu sais que les Royaumes voisins sont en pleine négociation pour aider le Royaume. J’ai décidé de leur dire que j’allais résoudre le conflit seul, comme à mes habitudes. Aidé de Moore, et de Gaga si elle avait eu l’intelligence de rester avec nous. Un boost, niveau réputation. Surtout qu’ils n’arrivent pas à se décider qui devrait obtenir l’Artefact : ils se méfient trop les uns des autres. Donc, ils vont me le confier gratuitement, moi, une force lumineuse. Comme ça, aucun Royaume ou groupe ne pourra me le reprendre puisque je deviendrais un des Voyageurs les plus puissants de Dreamland.
_ On va les empêcher d’accepter.
_ Ça, c’est trop tard. Ça fait cinq heures que BHL sauve le Royaume avec leur accord. Et la promesse de l’Artefact.
_ C’te pute.
_ Ah, et voilà déjà les Claustrophobes capturés. Le projet iM fonctionne donc.
_ C’est quoi ça ?
_ Surprise. Et tiens, ne serait-ce pas ton corps qui est en train de tomber dans un ravin après être passé par une fenêtre ?
_ Holy Shit ! »


Une paire de portails engloba le blond en caleçon pour le faire apparaître au-dehors, dans un précipice (suivant la trace jaune qu’émettait le corps de Fino qu’on pouvait apercevoir en train de chuter ; ce petit connard d’Ed s’était bien foutu de leur gueule en leur cachant le pouvoir de ses lunettes). Il se récupéra lui-même en plein vol et se téléporta une nouvelle fois loin de la base, caché. Il fallut quelques secondes à Ophélia pour qu’elle comprenne qu’elle était en fait la seule capturée dans l’affaire. Fino lui demanda si ça irait, mais il fut plutôt surpris quand elle ne répondit rien, qu’elle restait silencieuse, sans même avoir envie d’insulter Ed. Si elle avait été dans son corps, elle aurait certainement pâli. Fino lui demanda ce qu’elle avait, mais là non plus, aucune réponse. Choc ? Les filles étaient vraiment rien que des tapettes comme disait un de ses ennemis.

__

On m’avait assommé ? On me voulait vivant ? Cool, mon feuilleton allait reprendre. Celui avec le Type.
Le Type qui voyait maintenant Lemon Desperadoes à l’horizon. Il avait changé de monture pour aller plus vite, l’autre commençant à se vider de toute énergie et bavant à qui mieux mieux. Il demanda au cheval d’enclencher le cinquième galop si c’était possible. Il était maintenant à cinq minutes de la ville quand il vit une énorme explosion en son sein qui fit éclater une onde de choc jusqu’à lui. Ça n’était pas une explosion normale. Ou en tout cas, aucune flamme n’avait été générée. Mais quand il se rapprocha de Lemon, il vit que la moitié des maisons avait été emporté. Par contre, la bourgade n’était maintenant qu’un champ de ruines. Des tonnes de débris se mélangeaient, des dizaines de cadavre étaient couchés sous des gravats, et les survivants les recherchaient en pleurant ou en hurlant. C’était la dévastation totale. Personne ne restait immobile face à ce désastre. Deux personnes sortaient le corps du Maire à la gueule fracturée sous des décombres. Il ne respirait plus. Mathilda était en train de hurler comme une démente. Le Type était stupéfait de cette tragédie. Il descendit de son cheval, aida un homme à retirer sa femme aux côtes broyées de poutres détruites. Un grand-père frappait du sol avec son poing. Les familles comptaient leur perte en pleurant. Le Type eut un déclic émotionnel. Le shérif cognait contre son siège en gémissant. Il alla le voir :


« Où est-elle passée ?!
_ Qui êtes-vous ?
_ C’est moi !
_ Ah…
_ Où est la Mort Silencieuse ?! »


Il avait crié semblait-il, et répétait sa question de plus en plus fort. Le shérif lui indiqua une direction du doigt, et le Type arracha le fusil long du vieillard pour courir avec. Il n’eut pas de mal à trouver une silhouette qui s’éloignait de la ville, assez éloignée. La Mort Silencieuse avait détruit la ville avant de partir. Il allait la tuer. Dès qu’il la trouverait, il la tuerait. Le Type sprintait dans la lande désertique avec son canon. Il hurla. Voir Lemon détruite… Il n’en pouvait plus, c’était horrible. Il avait l’impression qu’il voulait se suicider, que rien ne serait pareil qu’avant. Il rejoignit la silhouette noire qu’il voyait. La Mort Silencieuse marchait bizarrement, comme un zombie. Le temps qu’il se rapproche d’elle, et il put voir le Voyageur tomber et continuer à avancer à quatre pattes, comme mort de fatigue. Le Type le rejoignit et lui envoya un violent coup dans les côtes en hurlant. La Mort Silencieuse tomba par terre en poussant un râle étrange. Le Type lui envoya un autre coup de pied pour la retourner sur le dos. Il avait poussé un hurlement sauvage. Il pointa son canon sur le visage de la Mort Silencieuse. Et il vit quelque chose qui le troubla. La Mort Silencieuse était en train de… Le Type tira trois fois vers sa tête.

Puis, il y eut une suite d’images confuses que je ne compris pas. Tout était expliqué, je le savais, mais je ne parvenais pas à identifier les scènes qui jouaient devant moi. Le Type devant le Conseil de Lemon, non ? Je tentais, je faisais des efforts, mais je ne voyais pas la suite. C’était quoi le fin mot de l’histoire ? Et pourquoi la Mort Silencieuse avait-elle survécu, parce qu’on disait qu’elle avait survécu ? C’était vraiment une personne en fait ? Pourquoi je faisais un lien avec Sail ?


__

Je me réveillai dans le monde réel avec une boule dans le ventre. J’étais dans mon lit. Il était treize heures du matin. Je fonçai aussi peu réveillé que j’étais dans la maison, mais il n’y avait plus personne. La voiture de Romero avait disparu. Je lâchai un merde du bout des lèvres en refermant la porte de l’entrée. J’étais tout seul dans la maison, et je venais de livrer Ophélia à la New Wave. On l’avait assommée, ce qui voulait dire qu’on n’allait pas la tuer tout de suite. J’avais une nuit pour la sauver. Ce n’était pas comme si je devais savoir si je pouvais le faire ou pas, j’étais moralement obligé de la sauver. Je fermai la maison à clef et chercha des médocs. On m’en avait donné y avait quelques jours, pour m’aider à m’endormir. Je cherchai dans la salle de bains et trouvai des somnifères. Je faillis les avaler de suite mais mon portable vibra. SMS d’Ophélia : « Ne viens pas me sauver. » Bien sûr. Va te faire, c’était pas à toi de te décider. J’avalai les comprimés directement sans verre d’eau. Ils ne firent pas effet malheureusement. Je me retrouvai comme un con sur mon lit sans avoir envie de dormir. Bah, ça prenait un peu de temps parfois.

En attendant que la fatigue ne me gagne, je décidai de me doucher, puis de déjeuner comme un porc en m’étalant sur toute la table comme me le permettait la solitude. Je savais que bouger était la meilleure solution pour que le médoc ne prenne pas mais attendre n’était pas mon activité favorite. Quelqu’un cogna à la porte. J’ouvris celle-ci avec un regard torve pour découvrir la silhouette toute belle d’Elly qui prenait de mes nouvelles dans la grande bâtisse. Ma paranoïa et la semi-torpeur dans laquelle j’étais plongé me soufflèrent de faire attention à de potentielles avances mais Elly passait juste. Elle se sentait coupable de m’obliger à rester ici, mais je lui dis que ce n’était pas sa faute, que ça me faisait des vacances à Roses. Je l’avertis que je partais dans deux jours, et elle ne s’en offusqua pas. J’avais déjà remarqué que les Voyageurs ne considéraient pas un départ d’un de leur proche aussi sérieusement que les Rêveurs normaux. Un type à trois mille kilomètres était toujours joignable par le biais de Dreamland. Après un moment, elle se lança. Ce fut le mot que je cherchais. Tous mes muscles se crispèrent mais heureusement, ça ne parlait pas d’elle et de moi.

« La Clef a été volé. Les pirates ont subi trois pertes.
_ Quoi ? »
J’étais estomaqué. On venait tout simplement de voler notre plus précieux atout. Si c’était la New Wave à l’origine du vol, on avait de sacrés soucis à se faire. Elly rajouta qu’on ne savait pas qui avait fait le coup, qu’il était encapuchonné. Ça ne ressemblait pas à la New Wave qui aimait se coller ses initiales sur toutes ses vestes. Tout ça pour montrer qu’ils étaient là et qu’ils étaient bien méchants. Putain de merde…
« De plus… L’armée des personnages de dessins animés est à nos portes. Ils seront là dans quelques heures. On a envoyé un émissaire mais il n’est jamais revenu.
_ Putain de merde…
_ Mais ! J’ai une bonne nouvelle ! On va enfin nous envoyer des renforts.
_ Ah bon ? » Regain d’espoir.
_ Ils vont envoyer BHL. Il est Voyageur aussi, et il dit qu’il va nous sauver en moins d’une semaine. »


Je ris jaune. Et j’expliquai toute la situation à Elly. Son plan diabolique, ses livres, l’opération commando qui avait terminé sur la capture d’Ophélia. Elle lâcha exactement le même juron que sa sœur, mais en espagnol. Et ouais, bienvenue dans la guerre contre les méchants diaboliques, où tous les dés étaient pipés dès le départ. Elle se rencogna dans le siège en se massant les sourcils. Je remarquai que les poches sous ses yeux rosissaient. Elle avait envie de pleurer, elle aussi. La New Wave allait vaincre, pas de nouvelle des Claustrophobes, sa sœur allait mourir, et les secours n’arriveraient certainement pas à temps pour empêcher les réfugiés de se faire massacrer. On était véritablement dans la merde, et je ne voyais aucune solution pour régler ça. Mon portable sonna en plein milieu de la discussion. Je décrochai et j’entendis la voix de Julianne, très sérieuse. La sentence tomba comme un couperet : les Claustrophobes s’étaient aussi fait capturer. Aucune perte, mais tous emprisonnés. On allait les emmener les quatre, plus Ophélia, à Alamo, une grande base de la New Wave, là où le gros des troupes était concentré. Localisation inconnue. Et ils y seraient exécutés le soir-même, dans le cadre de la purification du Royaume. En gros, ils allaient être les premiers « résultats » de BHL. Claustrophobes éliminés, plus une rebelle. Ça allait très mal. Julianne me rappellerait le lendemain pour me donner des infos au cas où je viendrais les sauver. Je lui promis de faire tout mon possible et elle coupa la communication. Peut-être que je pouvais prévenir Maze, mais ça aurait des répercussions sensibles. Elly me demanda si Ophélia m’avait appelé elle aussi. Je repensai à son SMS qu’elle m’avait envoyé et je soupirai :

« Elle me demande de ne pas venir la sauver.
_ Tu vas le faire quand même ?
_ Je crois bien, ouais. C’est ma faute.
_ N’y va pas.
_ Pardon ?
_ Si Ophélia te demande de pas le faire, ne va surtout pas risquer ta peau pour elle.
_ Pourquoi ?
_ Arrête de te foutre de sa gueule et respecte sa décision. C’est tout »
, termina-t-elle d’une voix sèche. Je ne comprenais pas la raison de sa colère, mais il ne fallait pas oublier qu’elle pouvait me voir comme le bourreau de sa sœur. Je ne fis aucun commentaire sinon de m’excuser. J’étais devenu très las. Quand Elly partit, je pris encore deux cachets. Je souhaitai bonjour à mon lit, et je m’enfonçai dedans comme une larve, écrasé par la chaleur.

__

Frollo faisait des progrès fulgurants avec l’aide de Dora. Ils révisaient même en pleine marche, lui sur son cheval noir et elle sur un des poneys prêtés par les mongols. Frollo s’occupait l’esprit, et son intelligence démoniaque faisait le reste à sa place. Il n’était pas bilingue, mais il aimait ponctuer ses phrases par des mots anglais, lui donnant l’air d’un cadre supérieur branché et ringard en même temps. Toute l’armée derrière lui voyait enfin Great Sleet se profiler à l’horizon. Shan-Yu sourit : un peu d’action allait requinquer les hommes. Et ils allaient devenir de vrais méchants en s’attaquant à des centaines de faibles. Il n’y avait rien de plus diabolique que d’écraser du talon l’homme qui venait de se faire piétiner. Il s’était personnellement occupé de l’estafette qu’on leur avait naïvement envoyé. La seule question qu’il se posait était s’ils allaient les exterminer comme les villages qu’ils avaient rencontré auparavant ou s’il y aurait un tant soit peu de défense pour une fois. Quant à Jafar, il jouait au solitaire dans sa lampe.

Frollo jeta un regard en arrière et put deviner l’excitation des Mongols. La charge allait être terrible. Il fallait juste savoir où se trouvait la base des réfugiés dans cette chaîne de montagnes mais ils se dévoileraient peut-être rien qu’en organisant les défenses. Les chevaux pourraient supporter les premiers mètres dans la caillasse mais ils ne résisteraient pas à des chemins trop escarpés pour leur sabot puissant. Shan-Yu lui dit de ne pas s’inquiéter, qu’en aucun cas la hauteur ne faisait peur aux Mongols, ni à leurs chevaux. Et contre une armée qui se retrancherait sans organiser de défenses particulières, alors ils les affameraient en restant autour. Mais ils allaient perdre beaucoup de temps ; en premier lieu, d’abord récupérer des informations sur l’endroit. S’ils étaient aussi maîtres du terrain que les défenseurs, ils les détruiraient à coup sûr. Aucune excitation. Mais le massacre sans résistance avait tout de même son charme. Le Juge serra le poing gaiement :


« Avec ça, je gagne une ou deux places dans le Top 11. C’est pas Tremaine qui massacre des innocents pour une raison stupide, is she ?
_ Notre montée dans le classement sera certain en ayant l’Artefact. N’est pas méchant celui qui échoue contre d’autres méchants. »
, répondit Shan-Yu, sa couronne de cheveux flottant au vent. Il huma le parfum de la victoire future, et ça sentait plutôt bon. Il reprit :
« Nous attaquons quand ?
_ On attendra a few moment. Ils vont maybe envoyer des ambassadeurs, et ça sera notre chance de know où ils passent. »


__

Je pensais à DSK, j’atterris tout proche du bonhomme, au milieu de la salle des Maires avec pour seule compagnie Monsieur Portal, et Fino qui avait dû se déposer lui-même la veille. Dom paraissait soucieux, plus soucieux que d’habitude. Son cigare ne fumait plus, son teint était morose et on sentait qu’il allait cracher une insulte dès qu’il en aurait l’occasion. N’en pouvant plus, il jeta son tabac sur la table où une carte était dressée avec des dizaines de traits rouges dessus. Il se rendit enfin compte de ma présence.

« Heureusement que t’es là, Ed. On a du souci à se faire. Enfin du souci, mais qu’est-ce que je raconte bon dieu… On est morts ! Foutus ! Y a plus rien à faire. » Il se rassied sur sa chaise en se couvrant le visage d’une paluche. Il continuait à parler mais je ne l’entendais pas. Il devait vraiment être furax pour oublier de s’excuser de sortir de la douche. Portal aussi avait la mine assombrie. Le phoque expliqua qu’il avait déjà parlé de leur découverte au Maire, et me dit que le but de BHL était de s’emparer de l’Artefact en même temps, exactement ce que je craignais. Mais qu’il y avait encore d’autres problèmes. Le Maire se leva :
« Les Indiens ont décampé quand ils ont vu l’armée des Mongols en 2D ! Ils acceptent de nous fournir en armes, mais aucune présence militaire !
_ Quelle bande de porcs.
_ Les bandits sont trop dispersés pour se sentir concernés. Grizelda est seule avec deux trois forbans qui lui vouent une confiance absolue. Mais ça fait pas une armée, ni un régiment, ni un bataillon, ni même une équipée ! Et dès que la nouvelle est arrivée que BHL va les sauver, les réfugiés ont décidé de le laisser faire sans s’impliquer. On a des armes, mais pas d’hommes. Aucun homme. Si je réunis toutes nos forces, on ne devrait pas dépasser la vingtaine. Au moins, on pourra les armer de cinquante Famas chacun, c’est-y pas génial ?!
_ N’oubliez pas les pirates.
_ Ouais… C’est vrai. Une bande de débiles avides de liberté. Ed, es-tu certain que si l’heure de la bataille sonnait, ils iraient se battre ? »


Je ne répondis rien car j’avais peur de la réponse : désolé mais nous sommes libres et on fera la guerre quand on le voudra et pas quand elle le voudra, elle. Il faudrait que je parle au Capitaine, pour être sûr. Mais pouvait-on être certain avec ces gus ? Il était parfaitement capable de partir quand il le voulait ; il y avait un partenariat entre eux et moi, pas une soumission. Et encore, quand je disais partenariat, c’était une alliance parfaitement libre qui n’engageait ni l’un ni l’autre des partis. Peut-être qu’une faveur en plus de l’attaque du train serait trop demandée. DSK se rassit encore une fois, incapable de garder une position plus de dix secondes. Et maintenant, il cherchait son cigare. Je posai mes deux bras sur la table et avouai enfin :

« Je vais partir à Alamo. Une base de la New Wave. Ils les emmènent là-bas.
_ Absolument hors de question ! »
aboya Dom. Tout le monde le regarda circonspects. Il continua à marteler : « Tu es un atout, Ed, un bon atout. On ne va pas te laisser crever là-bas alors qu’une armée surpuissante nous assiège ! Tu vas quoi ? Y aller tout seul ? Foncer écraser des Voyageurs plus puissants que toi, alors que BHL peut braquer sur toi les projecteurs de la justice de tout Dreamland en claquant des doigts ? Mais c’est pas possible !
_ Ils vont tuer Ophélia ! Et les Claustrophobes !
_ Bon débarras ! Ed, s’il y avait la moindre chance que tu puisses les sauver, je réfléchirais, et je serais très, très, très aimable. Mais là, c’est inutile. Tu vas te tuer, et nous tuer. Je ne parle pas que de toi, je parle de tout le monde ici, dans cette putain de montagnes ! »
Dominique faillit perdre l’équilibre. Quand il reparla, sa voix était très faible, aspirée de toute énergie : « Putain, mais qu’est-ce qu’on peut faire ? »

Il n’en pouvait plus, le pauvre. Ce fut précisément à ce moment que je me rendis compte à quel point sa fonction avait dû lui peser. Il avait perdu Lemon, et il devait gérer tout un rassemblement de réfugiés sur le point de se faire décimer. La cachette, le refuge devenait un piège. On ne pouvait pas sortir des montagnes sans le faire savoir… pas plusieurs centaines de personnes. Peut-être par un tunnel secret alors ? Dans ce cas, il faudrait interroger Sail, puisqu’il paraissait qu’il s’y connaissait en tunnels. C’était lui qui vivait à Great Sleet et lui qui s’y était infiltré sans que personne ne le sache. Je demandais rapidement si Sail s’était endormi à tout jamais dans son lit mortuaire. DSK me répondit que non car on tentait de le faire travailler pour les réfugiés mais il refusait et menaçait quiconque de lui donner une mission alors que son sarcophage n’était pas loin. Quel calvaire… Avant que je ne parte, Dom m’interdit de révéler aux habitants que BHL était le chef de la New Wave. Ils avaient besoin d’espoir, et de toute façon, c’était une histoire trop extravagante pour qu’ils la croient. Je haussai les épaules avant de sortir de la salle.

Je ne savais plus quoi penser, ni quoi faire. C’était désespéré. On perdait à tous les coups, et il n’y avait aucun moyen de sortir de cet étau composé de l’armée des personnages de dessins animés et de la New Wave. Si rien n’était fait, demain soir, c’était terminé. Mais là… si Ophélia n’était pas capturée, j’aurais tout simplement abandonné en me lamentant. Allez, Ed, réfléchis, il y avait bien un moyen de sortir de cette nasse, non ? Peut-être que je pouvais retarder l’attaque des Mongols, leur obliger à faire un siège, le temps que je sauve les captifs puis revenir enfin en demandant de l’aide à Alexander ? Mais est-ce que ça suffirait face à l’armée qu’on m’avait décrite ? Je craignais que non…

Je trouvai une dizaine de pirates en train de brailler autour d’un tonneau de rhum qu’ils avaient ouvert à la hache, et ils se servaient directement avec des coupoles en fer. Le capitaine me fit un salut excessif et me passa le bras (qui sentait la gnôle) derrière les épaules quand je posai mes fesses sur une pierre à-côté d’eux. Je leur expliquai la situation, sans leur demander leur aide, c’était très important. Les pirates faisaient des blagues pendant que je racontais les derniers événements, ce qui m’agaça légèrement. Ils firent tous des « Ooooooh » faussement dépités quand je leur expliquai qu’Ophélia avait été capturée par ces salauds. Je terminai sur une note d’espoir en disant que si je trouvais des alliés, on pourrait sauver tout le Royaume. Mon cœur pesa plusieurs livres quand le Capitaine me fit un grand sourire amical en brayant :


« Je lève mon verre à ta réussite ! Bonne chance pour chercher des alliés !
_ OUUUUAAAAIIIIS !!!
_ Ah… Je penserais que vous m’aideriez… un tout petit peu.
_ Un mort n’a pas de liberté, Ed. La liberté, c’est vivre, et choisir de ne pas mourir. Et j’ai comme l’impression que tu n’as très envie d’être libre. D’ailleurs, on va bientôt lever le camp. On ne va pas rester sinon, on se ferait piéger par les Mongols.
_ Mais…
_ Embarquez le tonneau les gars ! On va lever les voiles et lâcher l’ancre !
_ C’est l’inverse, Capitaine !
_ Qu’importe ! Que la tempête me noie si elle s’est sentie offusquée ! Partons ! Et n’oubliez pas notre tonneau ! »


Putain, non ! Je tentais de les retenir mais ils continuaient à marcher vers la sortie en chantant et attirant tous les regards. Je leur suppliais de m’aider mais le Capitaine me posa une main sur l’épaule d’un ton solennel et me dit qu’il prierait Davy Jones pour qu’il soit à mes côtés. J’emmerdais Davy Jones ! J’avais besoin des pirates et… et pute. Ils disparurent dans un tunnel sans se rendre compte de la merde dans laquelle ils me poussaient. Ou me laissaient… Et merde… J’avais envie de frapper quelqu’un méchamment et violemment. Tiens, voilà la cible parfaite. Sail se dirigeait à grands pas en pleines rues, faisant pleurer tous les bambins aux alentours. Le suivait un shérif qui lui lançait un regard noir et dont le fusil n’était pas très loin de sa main. Il avait donc été relâché… Je les suivis dans un boyau sombre, qui se terminait très vite dans une petite caverne où avait été entreposé le sarcophage du mort-vivant. Je créai un portail pour me retrouver devant lui et le bloquer. Le shérif se cogna aux tibias de Sail qui s’était arrêté. Dire qu’il puait était un euphémisme, mais ce n’était rien comparé à la trouille qu’il m’infligeait. Il me regarda d’un œil qui souhaitait m’atomiser. J’expliquai mon geste :

« On a besoin de toi, Sail.
_ Hin Hin. Et alors ?
_ Le Royaume va tomber si tu ne nous aides pas.
_ Il tombera de toute façon. Epargne-moi tes discours mélodramatiques, et accepte la défaite. Tu sauveras de nombreuses vies. »
Il me poussa sur le côté d’une frappe violente qui faillit me faire tomber, et mit un pied dans son tombeau. Il soupira d’aise.
« T’as pas d’honneur ou quoi ? », lui répliquais-je l’œil furieux.
« Comme tous les morts. » Il s’allongea dans son cercueil. J’avais envie de le tirer de là mais j’avais peur de le toucher. Puis, il avait son sabre, qu’il avait décroché de sa ceinture et posée à ses côtés. Putain de merde… Ça avait servi à quoi, que je me décarcasse ? Avant qu’il ne parte, je lui demandai soudainement :
« Sail, tu connaissais la Mort Silencieuse, non ? Qui c’était ? Ou quoi était-ce ? » Clint me jeta un œil très mauvais et se saisit très doucement de son fusil. Le mercenaire grogna :
« C’est la seule personne que j’ai envie de tuer, même maintenant. Mais le Maire m’a expliqué pas mal de choses. Je ne suis pas satisfait, mais j’abandonne la chasse. Je pars en paix. »

Bah pars en paix, connard. Je quittai la salle furieusement. Comment ça, Dom connaissait des trucs sur la Mort Silencieuse, jusqu’à réussir à faire oublier sa vengeance à Sail ? Le shérif grogna et me suivit. Il referma la caverne avec une grille en métal que je n’avais pas vu (au cas où ça serait une feinte, cette histoire de sommeil si je comprenais bien). Je me sentais essoufflé, au bout du rouleau. J’étais de plus en plus abandonné de tous les côtés. J’allais retrouver Portal grâce à mes lunettes de soleil et lui demander de me mener devant l’armée Mongole. Peut-être que je pourrais les persuader de tenir un siège plutôt que de s’attaquer à l’immense armée débordante de Voyageurs que nous avions. Yeah, un vieil ermite qui cherchait à comprendre le comportement des nuages roses dans Dreamland, plus moi. Ça allait effrayer des milliers de soldats bourrus, ça. Putain de bordel…

Un portail plus tard, après avoir localisé avec mon Artefact une masse de vies tellement immense que je ne pouvais l’embrasser d’un regard, on se trouva devant les Mongols. J’étais habitué à rencontrer des personnages de dessins animés, mais j’avais quand même mon petit choc. Je soufflai à Portal de nous faire fuir si la situation devenait un peu trop tendue, mais il était trop intéressé par les formes 2D qui s’étalaient devant lui pour saisir mon avertissement. Il m’envoya un coup dans les côtes en me disant que les guerriers venaient du dessin animé de Mulan. Sérieux ? Je lui demandai énervé, un peu stressé par tout ce qui se passai si le Juge Claude Frollo qui s’avançait sur son cheval noir, là, il sortirait pas du Bossu de Notre Dame par hasard ? Et Dora l’Exploratrice, elle sortait pas de Dora l’Exploratrice peut-être ? Je poursuivais énervé :


« Et Jafar, il sortirait d’où ?
_ De sa lampe, très précisément.
_ Vous êtes ici pour pourparlers, ou non ? »
demanda le Juge d’un ton inquisiteur. Malheureusement, ce fut Portal qui répondit avant que je n’ouvre la bouche :
« Oui, pour parler. Pourriez-vous attendre un peu avant de nous attaquer ? Un siège ? Sinon, question à part, pouvez-vous manger de la nourriture normale malgré votre organisme… euh, différent ?
_ Mais bon sang, que dit cet abruti ? »
interrogea au hasard un soldat anonyme. Je raclai la gorge afin que leur attention ne s’échappe pas vers des contrées lointaines :
« L’heure du combat, de la bataille. Nous vous proposons même heure, dans deux nuits.
_ Depuis quand la guerre est une affaire de rendez-vous ? »
, intervint le chef des Mongols dont la voix transformait tous les mâles aux alentours en gay. Il n’avait pas l’air très enjoué de tomber dans un piège.
« Quelques siècles après ton invasion de la Chine. » Puis ça avait été très vite arrêté. Plus simple de bombarder un adversaire quand il ne savait que vos avions survolaient ces contrées.
« Je veux ma revanche ! » hurla une voix grave sortant d’une lampe magique attachée à la selle du Juge Frollo. Les pectoraux schwarzeneggerien et carmins de Jafar apparurent dans un déluge de planètes et de satellites. Il me pointa d’un doigt accusateur, et ses boucles d’oreille sautillaient joyeusement. Je secouai la tête :
« Je vais bientôt me réveiller, Jafar, on serait interrompus. Mais demain, je suis tout à toi. Enfin, plutôt après-demain.
_ I think vous tentez de gagner du temps »
, répondit Jafar dont les yeux se plissèrent. Je tentai une stratégie inédite : la pure vérité.
« Ce soir, c’est trop tard pour la revanche de votre génie cosmique (Bon okay, pas vraiment pure vérité, je n’avais aucune idée de l’heure de mon réveil). Et demain, nous allons combattre la New Wave pour les enterrer une bonne fois pour toutes. Et le surlendemain, on pourra se faire massacrer par vos soins. Vous êtes gagnants, puisque vos concurrents principaux vont se faire écharper.
_ Nous ne sommes pas venus pour abattre la New Wave, mais pour être méchant. »
Je mis un petit temps de réflexion à ce qu’il venait de dire. J’eus une sorte de grognement interloqué. Il continua : « Nous ne sommes pas assez reconnus en niveau de vilenie. Nous sommes là pour montrer au monde que nous sommes de vrais méchants.
_ Et Dora là, elle fait partie du projet aussi ? »
Tout le monde regarda la petite fille et son grand sourire, assise sur son poney qui reniflait en cherchant de la végétation autour. Frollo répliqua de la même voix sordide qui ne bougeait pas d’un iota, sauf si on escomptait une certaine fierté :
« Elle m’apprend l’anglais. She teachs me the English Language. » Un Pedobear totalement aléatoire sortit de derrière du cheval :
« Ouais ! Et on va l’absoudre dès qu’il sera bilingue.
_ Félicitations. C’est une très bonne idée d’apprendre l’anglais, ça ouvre des portes. »
fit Monsieur Portal d’un ton approbateur. La discussion partait trop vite, ce n’était pas le moment.
« Oui, et le siège alors ? »

Frollo dit qu’il allait réfléchir, mais qu’il n’attendrait certainement pas une nuit de plus que celle-ci. Je lui dis qu’il faisait comme il voulait. J’avais peur qu’il nous trahisse pour faire vrai méchant, et je lui rajoutai que respecter des horaires pour écraser ses ennemis faisait très diabolique et très classieux. Il eut un geste de dédain avant de nous laisser partir.

Portal nous téléporta dans le cratère des réfugiés, et on communiqua les nouvelles à Dom en lui disant de se préparer pour les défenses car rien n’était clair. Ils étaient capables de charger dans une seconde comme dans deux heures. Et leur armée était plus qu’impressionnante. Même avec une bonne stratégie, on allait se faire plier rapidement. Tandis que je réfléchissais à une solution, je me disais que l’Artefact était la bonne solution. Mais on avait perdu la Clef. Et nous n’avions pas les réponse à l’énigme. Sail m’avait dit d’accepter ma défaite. Il était peut-être temps. Qui avait la Clef ? Parce que si c’était la New Wave, alors ils avaient gagné. Si c’était quelqu’un d’autre, qui ? Nous n’avions rien, plus aucune carte. Fino vint me voir pour me persuader de ne pas abandonner. Quand je lui demandai les raisons de son optimisme, il me raconta que les héros normaux avaient une tendance à la déprime avant la scène de fin, mais pas les héros badass. Ils pouvaient être tristes, ils n’en demeuraient pas moins qu’ils restaient toujours à fond. Je ne répondis pas. Ce n’était même pas une raison pour continuer à me battre. J’envisageais une solution pour faire fuir tous les réfugiés avec les portails, trouver une autre cachette quelque part… Mais ça ne résolvait en rien le problème principal : BHL allait avoir l’Artefact par défaut si personne ne s’opposait à lui. Mais à part crever sur le palier d’Alamo, je ne voyais pas comment lui faire perdre du temps. Je pouvais envoyer Portal, mais je me demandais comment il se sentirait si je risquais sa vie pour sauver les Claustrophobes qui avaient abusé de sa confiance et l’avaient emprisonné de nombreuses années. Mes réflexions furent vaines. Ce qui était terrible, ça n’était pas cette période où rien ne semblait fonctionner que j’avais déjà ressenti il y avait un an. Non, pour une fois, c’était que je sentais directement les victimes qui allaient découler de ma nullité. Mais quelqu’un d’autre à ma place aurait-il fait mieux ? Je n’en avais aucune idée. Je me dis qu’il était temps d’abandonner, et de fuir avec les réfugiés. C’était terminé. Réfléchir plus longtemps risquerait de tuer de nombreuses personnes. Il était temps de passer la main.

DSK m’appela. Il me demanda ce qu’il fallait faire. J’étais dans la salle des Maires, il y avait Fino, Portal, Elly, et tous me regardaient très sérieusement. Ils attendaient tous que je formule un ordre. Que je leur donne une direction à prendre. Des idées, une stratégie. Il y eut vingt secondes de silence très angoissantes, et pas un ne fléchissait. J’abdiquai en baissant les bras :


« C’est fini. On ne peut rien faire. On va évacuer la population au plus vite avec le pouvoir de Portal. On ne peut pas lutter contre la New Wave, alors ils gagneront pour cette fois. Le plus important, c’est de leur sauver la peau, à tous les réfugiés. On va donner quelques cours, on va préparer la population à passer les portails de façon optimale, le plus rapidement possible.
_ Et pour Ophélia ? »
demanda d’une voix tragique Elly. Elle avait joué la dure en me disant de respecter les vœux de son SMS ce matin, mais au fond d’elle, elle était pétrifiée d’horreur. Sa sœur ne serait plus sa sœur ; toute la partie qu’elle avait développée dans Dreamland disparaîtrait. C’était horrible quelque part. Pas pire que la mort, plutôt comme une amnésie qui la transformerait en étrangère. DSK se sentit coupable, car il baissait les yeux. Je répondis d’une voix lasse :
« Ophélia et les Claustrophobes… On ne peut pas les sauver, nous, personnellement. On ne peut rien faire. Envoyer des gens serait du suicide. » La face d’Elly devint blême. J’aurais pu faire mon héros et dire qu’on y allait quand même, qu’on allait sacrifier nos vies pour eux. Fino m’attendait au tournant. Mais c’était effectivement stupide. Je secouai la tête.
« Je pensais les aider, mais on m’a demandé de rester ici. » DSK se leva ; il avait dû prendre ça comme une insulte personnelle. Il avait un peu raison de s’énerver, je l’accusai implicitement.
« On ne peut pas les aider ! Elly, je suis désolé, mais c’est trop tard. On ne sauvera pas les Claustrophobes.
_ Ni Ophélia.
_ Et on ne sauvera certainement pas Ophélia non plus ! »
Il avait frappé sur la table. Je ne comprenais pas vraiment sa colère.

Les Maires chuchotèrent entre eux, mais semblaient aller vers mon idée : fuir avec l’aide de Portal, laisser les ennemis s’entre-déchirer… Et laisser Ophélia derrière nous. Il n’y avait qu’Elly et moi que ça dérangeait. Les têtes pensantes ne connaissaient pas Ophélia, ils s’en fichaient bien. Je disparus dans un nuage de fumée, laissant les Maires à leur plan. Moi, j’avais perdu le goût de tout. Je venais de tuer Ophélia. Heureusement que Romero n’était pas là.

Conformément à la nuit précédente, je me sentais très mal. Le pain avait le goût de cendres, la température de l’eau était soit trop froide, trop chaude, aucun milieu tempéré, la serviette ne m’épongeait pas, et il n’y avait rien à faire dans cette baraque. Les somnifères consommés la veille m’avaient mis KO. Il était à peine neuf heures du matin, j’avais envie de gerber. Je n’étais pas fier de moi, et même si je n’arrêtais pas de me répéter tous les scénarios dans ma tête pour me prouver que j’avais fait le bon choix, j’étais en train de culpabiliser. Un général qui laissait un soldat au front… Il aurait fait quoi ? Il y serait allé, quitte à mourir ? Mais je n’étais pas un soldat, j’étais un pauvre glandu accroché à ses mails pour voir si je pouvais écrire un article sur les fleurs de la Mairie de Montpellier. Je n’étais rien d’autre. Un guerrier, d’accord, mais pas un héros, encore moins un super-héros. J’étais dégoûté. Comme pour accepter la pourriture que j’étais, je m’affalai sur le sofa, comateux, puis j’appelai le numéro d’Ophélia. J’allais lui dire que j’allais respecter son SMS, que j’allais la laisser crever. Puis ensuite, aussi compliqué, dire à Julianne de ne rien espérer, et que j’étais désolé. Coup dur pour le Royaume de la Claustrophobie, coup très dur. Si Maze avait vent de tout ce qui se passait ici, nul doute qu’il me tuerait sur place. Pas de fierté, pas d’honneur. Je me rendais compte que j’avais sciemment décidé, de sang-froid, de laisser mourir Ophélia et mes anciens alliés. Ouais, fallait que je vomisse mon incapacité à sauver tout le monde. Aurais-je pu faire mieux ? Là n’était pas la question. J’étais une sous-merde, et je le savais parce que je me sentais comme une sous-merde.

J’entendis cinq tonalités au bout du fil. Je pris une grande expiration ; je n’étais pas fier de moi. Allez, Ophélia, décroche s’il te plaît… Comble de malchance, ce fut Romero qui me répondit. Sa voix était grinçante. Il ne devait pas être content que sa dulcinée meure à Dreamland, et que le crétin qui l’avait mis dans la panade était en train de l’appeler. Il n’était pas aussi gentil que les autres jours. On sentait qu’il serrait les dents pour éviter qu’il ne m’insulte. Je méritais tout, il pouvait se lâcher. Je lui expliquai la décision des Maires, et je ne fis rien pour me défendre.


« Ils n’ont pas voulu sauver Ophélia ?
_ Ils s’en foutent, mec.
_ C’est très bien. »
Je m’étranglai. Ma tête était un baril de poudre qui venait d’exploser. J’étais en permanence en pétard contre Romero, mais maintenant, j’avais une bonne raison de l’engueuler. Je partis tout seul. Ma voix monta :
« Comment ça, c’est très bien ? Tu te fous de ma gueule ? Ophélia va crever ! Sa vie de Voyageuse va s’arrêter !
_ Ed, c’est ce qu’elle veut, arrête de m’engueuler.
_ Mais montre un peu de compassion, merde ! Ta petite amie va crever !
_ Franchement, je…
_ ELLE VA CREVER, ENFLURE ! TU COMPRENDS CA ?! ELLE VA…
_ ELLE VEUT QUITTER DREAMLAND ! »
Ma voix se perdit. Il répéta : « Elle ne veut pas rester sur Dreamland, elle n’aime pas ce monde. Laisse-la partir. Elle a eu une belle vie là-bas. Elle voulait mourir de toute façon, elle a été un peu prise de court, d’accord, mais c’est ce qu’elle veut. Laisse-la, Ed. Merci pour tout.
_ On ne laisse pas quelqu’un se suicider.
_ C’est ce qu’elle va faire. Elle pourrait peut-être s’enfuir, mais elle préfère rester. Et oublier Dreamland.
_ T’as un pouvoir ? Tu peux la sauver, non ?
_ Non. Je ne ferais rien, j’accepte sa décision. Il faut qu’elle meure pour qu’elle soit heureuse.
_ Mais elle mérite pas de mourir, bordel de merde !
_ TA GUEULE ! TU LA FERMES ! TU NE COMPRENDS RIEN ! »


Sa voix étourdit le peu de conscience que j’avais. On resta tous les deux silencieux, mais personne ne voulut raccrocher. Lui, il respirait fortement après avoir beuglé. Moi, mon cerveau eut un boost d’énergie. Les rêves que j’avais eu sur le Type, je pouvais les revoir comme s’ils s’affichaient sur la télé, en accéléré peut-être mais je comprenais tout.

J’en arrivais au passage où le Type attrapa la Mort Silencieuse. Il tira trois fois. Trois coups près de sa tête. La Mort Silencieuse, il ne la connaissait pas. Mais la Mort Silencieuse était en train de pleurer. Et c’était choquant de le voir pleurer, un tel meurtrier. Les larmes glissaient sur ses joues sales et rouges, tombaient sur le sol. Une avance rapide, je sautai quelques chapitres sur le DVD de ma conscience. Le Type parlait à un Conseil de représentants de Lemon, la Mort Silencieuse près de lui, la tête abattue. C’était deux mois plus tard. Ils parlaient, sauf la Mort qui était silencieuse, honteuse. Il y eut des engueulades. D’autres chapitres : la Mort et le Type parlaient, vagabondaient ensemble. Le Type enseignait quelque chose à la Mort, et cette leçon prenait plusieurs mois. Puis il lui présenta un tract, une idée nouvelle qu’il avait, un projet qu’il lui tenait à cœur et dont il avait eu l’idée. La Mort accepta, hocha la tête. Sur un papier vierge, un logo de paix, suivi de la mention « Paraiso ». Paradis en espagnol. Je repris subitement. Je venais de tout comprendre :


« Tu étais chasseur de primes, nan ? Y a trois ans ?
_ De quoi… ? Qui t’a dit ça ?
_ Rattaché à Lemon Desperadoes. Tu aimais la ville. Puis la Mort Silencieuse est arrivée.
_ Oui.
_ Et la Mort Silencieuse…
_ Oui… C’était Ophélia. Oui. »


Je coupai la communication d’un geste lent, puis je remis le téléphone dans ma poche, puis je comatai un très long moment. Je tentai de faire le point… J’avais entendu crier Mathilda dans ma tête que la Mort Silencieuse arrivait. En fait, elle avait crié lorsque Romero s’était fait sabrer par Sail, le jour de l’attaque du train. A partir de là, je me demandais pourquoi elle avait eu peur, mais les explications ne manquaient pas : Ophélia montrait-elle des signes de colère qui l’auraient rendu dingue, ou bien considérait-on Romero comme le barrage à la folie d’Ophélia ? Aucune idée. Si je comprenais bien, elle avait été une Voyageuse Killer, avait tué des Créatures des Rêves par dizaines. Puis elle s’était rendue compte de ce qu’elle faisait, une prise de conscience soudaine. Elle avait dû vaincre sa jumelle de minuit, cet être qui vous pourrissait lors de votre séjour à Dreamland et vous transformait en… quelqu’un d’autre. Lithium Elfensen aussi subissait les horreurs de sa jumelle, et si le mien était relativement calme, il me poussait à l’agressivité. Le Némésis d’Ophélia devait être particulièrement violent, mais elle avait réussi à s’en débarrasser. Pour se rendre compte de tout le sang qu’elle avait sur les mains. Etait-ce une faiblesse psychologique reconnue, ce truc ? Y avait pas dans les bouquins d’Elly un nom à cette maladie qui poussait les gens à devenir ignoble quand ils possédaient un pouvoir particulier ? Connue sous la Mort Silencieuse, elle avait commis des massacres… Et Romero l’avait retrouvée, et avait failli la tuer. Puis de fil en aiguille, il avait décidé de créer Paraiso pour pousser les gens au pacifisme. Et ils étaient sortis ensemble, malgré ce qu’elle avait fait. Dur de résister à un si joli minois, surtout si on considérait que ses actes barbares étaient le fait d’un double que tout le monde possédait au fond de son cœur. Et le temps qui passait.

J’étais toujours dans le sofa, et si j’avais chaud, je ne m’en plaignais pas. Une demi-heure que je ne faisais rien, que mes pensées tourbillonnaient sauvagement dans ma tête et refusaient de s’arrêter. Jusqu’où pouvait-on émotionnellement s’impliquer dans Dreamland ? Je réfléchissais à tout, mais n’aboutissais à rien. Je ne savais pas comment prendre le passé destructeur d’Ophélia. Elle s’était faite submerger, la pauvre… Mais avais-je le droit de dire la pauvre ? C’était une assassine. Repentie, peut-être, mais elle avait tué, tué, tué. De sang-froid. Un « désolé » ne suffisait pas… Je comprenais mieux beaucoup de choses maintenant… Pourquoi avait-elle été à Lemon Desperadoes ? Pour se racheter. Pourquoi les Maires avaient décidé sans trop de scrupules de la laisser mourir ? Parce qu’il la considérait toujours comme une meurtrière. Pourquoi avait-elle réussi à faire peur aux indiens la première fois qu’on les avait rencontrés ? Pour la même raison que précédemment. Le type qui la faisait chier dans l’auberge, le grand Gabriel… ouais, je comprenais mieux beaucoup de choses. Devais-je la laisser mourir ? Foutre non, criait une partie de mon esprit que je ne compris pas. Fino avait dit un jour que le type badass l’était pour ses actes, parce qu’il n’y avait que lui pouvait prendre une telle décision et qu’il prenait tout sur ses épaules. Je ne laisserais pas Ophélia crever pour satisfaire ce connard de BHL. Il avait la Mort Silencieuse, et quelque chose me disait qu’il le savait. Il faisait un gros coup dès le début. Il n’y avait qu’une façon de sauver Ophélia et les Claustrophobes. Le chef de la New Wave… il allait très certainement montrer ses exploits à tout Dreamland. Je pouvais passer devant les chaînes de télé oniriques, et faire passer un message. Annuler l’exécution d’une simple phrase en me foutant devant les caméras et beuglant la vérité, preuve en main. Il ne pourrait pas tuer ses prisonniers sans détruire sa réputation. Il y avait matière à faire là-dessus. Ou alors, je fonçais et les libérais. Si je parvenais à rendre aux Voyageurs leur pouvoir et que je les délivrais, on pourrait s’en sortir. Mais j’avais de grandes chances de mourir. Ou alors je faisais les deux plans en même temps. Ou en tout cas, je gardais l’idée de la seconde tout en jouant sur la première… Mais pour ça…

Je ne compris pas de suite que ma motivation était revenue, flamboyante. Des stratégies se mettaient en marche toutes seules dans ma tête, des plans fous s’étalaient devant moi. La dernière fois que j’avais eu des illuminations pareilles, j’avais fait venir Cartel sur Dreamland. Non, maintenant, celui dont j’avais besoin… Jacob. Je composai son numéro, tout excité. Dès que je l’eus, je lui expliquai très brièvement ce dont j’avais besoin et pourquoi. Je lui détaillai mon plan. Il l’écouta et accepta :


« C’est urgent ? En moins d’une semaine, ça sera fait. Cinq jours, quatre si je réussis bien mon coup.
_ Non Jacob… Je la veux pour aujourd’hui.
_ Impossible.
_ Mec, dis-moi que tu peux le faire. T’es le seul qui peut se targuer d’être un héros dans les deux mondes. Je te dis que tu peux le faire. Tu fais des trucs surréalistes sur Dreamland. Pourquoi pas ici ?
_ Je vais tenter, Ed.
_ Je te paie le cinéma pendant un an. »
Un silence de réflexion.
« Je te demanderais autre chose. Mais on en parlera une fois qu'on aura sauvé le monde.
_ Encore une fois… Bonne chance.
_ Bonne chance.
_ Ça sera facile.
_ Comme d’habitude. »


Fin de la conversation. Je passai toute l’après-midi à me donner un plan d’action malgré le fait que je ne connaissais pas l’endroit. Je partis du principe que je serais seul. Je dressai mes idées les unes après les autres. Ça pourrait aller très, très vite. J’envoyai un SMS à Julianne pour lui dire que j’arriverais les sauver. Je me tus sur le fait que je n’avais pas de grandes chances de réussir vu que je ne connaissais pas les forces en présence, ni les lieux. J’étais en mode baroud d’honneur. C’était Fino qui allait être content.

J’étais prêt à me coucher, même en plein milieu de l’après-midi. J’avais abaissé les stores de ma chambre qui se trouvait dans un noir presque complet, et la seule chose qui m’empêchait de m’endormir au pieu bourré de médocs était le coup de fil de Jacob que j’attendais. Je n’hésitai pas à voir sur Internet les avancées du plan que je lui avais demandé. Mais ce fut son SMS qui me dit que c’était bon, pour seize heures et demi. Il était quinze heures. Je pouvais tenter de plonger dans un sommeil profond et qui se révélerait très certainement fructueux. J’avais oublié qu’Ophélia était une ancienne assassine, et que les Claustrophobes s’étaient foutus de ma gueule avant de m’enfermer dans l’espoir de ne jamais me revoir (sans compter ma séquestration dans le monde réel). BHL voulait éradiquer du méchant, et bien j’allais lui en donner. Quitte à crever. Pendant mon sommeil très court de la matinée, je n’avais rien eu. Là, je n’avais pas plus, sinon une idée ténue, plus une motivation suicidaire. Mes pensées anticonformistes m’avaient fait me lever pour sauver Ophélia que tout le monde, même Romero, voulait morte. Ce fut ainsi que je m’endormis très tôt le soir (Elly n’était pas passée tiens), et que je m’aidai des somnifères pour entrer dans Dreamland. Dans la nuit où je mourus.
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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Sam 28 Juil 2012 - 18:29
CHAPITRE 13
THIS IS HOW WE DO TO KILL STARS




Frollo en avait plus qu’assez d’attendre. Il avait gracieusement accordé un délai, mais le tenir en entier aurait été une erreur stupide. Il échangea quelques mots avec Shan-Yu, et celui-ci hocha la tête vigoureusement. Il aboya des ordres, des cornes sonnèrent partout dans l’armée. Ils allaient attaquer avec les quelques informations qu’ils avaient récolté auprès d’éclaireurs qui avaient trouvé au bout de cinq heures de recherche l’endroit où se réfugiaient les rescapés des drames précédents. Des centaines et des centaines de têtes se relevèrent en poussant des hurlements terrifiants. Tout le monde se mit sur son cheval, tout le monde dégaina son arme ou encocha une flèche sur son arc. Puis ils avancèrent vers les chaînes de montagne pour détruire toute forme de vie humanoïde, et plus si non-affinités.

__

Les Maires discutaient très rapidement. Ils avaient très peu dormi, des cernes se dessinaient en poches violettes. Le seul qui semblait à peu près normal si on escomptait la nervosité était DSK qui avait la journée pour se reposer ; si on pouvait dire ça. Fino participait au débat mais restait peu loquace. Ses seules interventions demandaient une bombe nucléaire sur Alamo et qu’on n’en parlait plus. Quand un obèse agacé lui demanda ce qu’il comptait faire pour l’armée qui s’apprêtait à les assiéger, le phoque répondit juste que l’atome était trop violent, et qu’il valait mieux user de missiles de proximité. Il n’aidait pas vraiment à la bonne entente de l’assemblée, toujours prête à exploser quand Portal était dans le monde réel et qu’il n’y avait personne de puissant pour stopper l’avancée des Mongols. Dominique consacrait sa vie à Dreamland ces temps-ci vu que les journées du monde réel étaient plutôt peu reluisantes, mais il se disait qu’il était temps de changer d’avis. Le ton montait progressivement. Et une voix de type totalement dingue interrompit toute discussion :


« J’AI UN PLAN ! J’AI UNE IDEE !!! »

Tout le monde regarda la face de Ed qui venait de pénétrer dans la caverne, la poitrine se soulevant à cause de son cri violent. Le sourire qui accompagnait son visage était une preuve suffisante pour inculper quelqu’un d’un crime grave. Tout le monde le regarda pendant cinq secondes. Puis après, Fino éclata de rire.

__

Cinq minutes plus tard, je déboulai hors du camp, seul. L’armée était en branle et nous arrivait sur la gueule. Ils allaient passer par une large faille un peu rocailleuse mais ça n’arrêterait pas des méchants déterminés, surtout quand ils étaient plus d’un millier. Je sprintai parmi les rochers, faisant attention à ne pas me fouler une cheville, tomba dans la faille par le haut, me réceptionnai d’une roulade sur une pierre plate et continuai ma course. Il fallait absolument que j’arrête Frollo et ses Mongols. Je me dépêchai de bifurquer à un angle. A cause de la chaleur, je m’étais endormi à seize heures trente. Et mettons qu’il soit dix-sept heures à cet instant précis, alors que l’aube décorait le Royaume d’une teinte carmine effroyablement menaçante… ou pleine d’espoir. Je tombai enfin sur l’armée, en rang de vingt qui longeait les murs épais de la faille. Quand ils me virent arriver, il y eut des hennissements, des râles mais je m’agenouillai pour montrer que je ne représentais aucun danger. Shan-Yu allait abaisser son bras pour laisser des archers me transformer en hérisson mais Frollo arrêta son geste d’un sifflement. Il s’avança seul sur son cheval noir immense. Il me considéra pendant trois secondes d’un regard de mépris puis il me demanda :


« La raison de ta venue ? Si elle n’est pas interesting, je crains fort que tu ne meurs ce soir.
_ Vous n’avez plus besoin de vous battre !
_ Sorry ?
_ Vous n’avez plus besoin de nous attaquer. Votre popularité de méchants monte en flèche !
_ Dis-moi tout. »
Je lui obéis.

__

Ed en avait de bonnes. Jacob se sentit parfaitement idiot quand il demanda à la tête de l’association « Cessons ces enfantillages », dont le but était de sauver les enfants de parents violents ou dangereux, une manifestation de suite, aujourd’hui même, avec un nouveau slogan et de nouvelles affiches qu’il avait inventé. D’abord, il reçut un tollé. Impensable de réunir autant de monde en quelques heures. Jacob batailla dur pour expliquer qu’en attendant que les gens viennent, ils pouvaient créer les affiches, que ça serait très rapide à faire, surtout avec trois imprimantes d’entreprise. En privé, il vit deux des boss de l’association bénévole (également Voyageurs) pour leur expliquer la vérité, que c’était pour sauver un Royaume. En public, aux Rêveurs, il osa avouer que c’était pour tenir tête à « Enfance à sauver », un autre groupe caritatif bien plus étendu et dont la taille supérieure leur permettait de leur voler les meilleurs contrats avec certains bienfaiteurs anonymes. Une sorte de pari pris avec des connards de l’autre groupe. Il y eut discussion, et fort de l’appui des deux Voyageur qui comprenaient tout l’enjeu de la manifestation, il réussit à avoir l’accord plus ou moins forcé de tous.

L’instant d’après, il n’était pas onze heures, un graphiste sous les conseils de Jacob était en train de préparer les affiches. Un mail général était envoyé à tous les membres de « Cessons ces enfantillages », et des appels téléphoniques résonnèrent dans tout le bâtiment pour contacter les membres importants de l’association. La manifestation était prévue pour seize heures, il se dépêcha d’envoyer un SMS à Ed dès qu’il finit quelques travaux et qu’il achevait de convaincre les têtes les plus réticentes. Une centaine de membres était prévue. Mais le but n’était pas tant d’avoir des gens, mais de créer le buzz. Il s’assied lui-même sur une chaise, et avec les documents créés par le graphiste, il changea la mise en page du site. Il appela Cartel chez lui pour lui demander un peu de bras et elle accourut au plus vite. Toute la base de l’association devint un volcan d’activités avec ces membres qui se bousculaient en hurlant, chacun ayant une tâche précise qui l’occuperait pendant une ou deux heures. Les bureaux se remplirent de monde, et il devenait difficile de circuler dans les couloirs. Jacob enlaça Cartel dès qu’elle pénétra au QG, et ils virent ensemble les derniers préparatifs pour manifester. Jacob demandait de grandes bannières qu’ils pourraient installer sur la façade du bâtiment, voire déposer un peu partout dans la ville. Cartel se fit heurter par un type en furie qui sortait de la pièce. Elle demanda d’une voix forte pour couvrir les clameurs qui s’élevaient d’un peu partout :

« C’est vraiment le bordel ! Vous faîtes quoi ?
_ Un buzz. Du lobbying.
_ Jacob ! »
apostropha un type aux cheveux bouclés et aux lunettes en cul de bouteille. Il tendit trois affiches que le Voyageur prit. « C’est la version finale. Tu valides, hein ?
_ Je valide ! C’est parfait. Yann a envoyé…
_ Tout ! On a les potes de Paris, de Brest, de Toulouse, de Bordeaux, de Lyon, de Marseille, de Grenoble et de tout ça. Ils acceptent l’idée. Ils vont faire de même de leur côté.
_ Ils vont manifester aujourd’hui ?
_ Tu demandes la lune, là. Déjà que t’en a grappillé un bout en provoquant tout ce bazar… Ouais, contente-toi du croissant, c’est déjà pas mal. J’y retourne… HEY ! Laura ! J’ai besoin de toi ! Imprimantes ! Puis on s’occupe des petites affiches ! »
Cartel se retourna vers son petit ami en pinçant les lèvres ; on aurait dit une secrétaire qui cachait difficilement son exaspération, mais elle restait excitée par toute l’effervescence de la salle.
« C’est toi qui a demandé tout ça ?
_ C'était une idée que j'avais en tête depuis un certain pour donner un nouveau souffle à l'association. Une sorte de défi, on montre à tous qu'on est flexible »
, termina-t-il presque pour lui tandis qu’il feuilletait les affiches. Il releva la tête : « Parfois, il faut juste savoir franchir le pas. »

En gros, le slogan : « Laisserez-vous cet enfant aux mains de son père ? en blanc et en police stylisée pour donner de l’impact était affiché sur les posters, et en-dessous, il y avait la photo de Jafar, de Frollo ou de Shan-Yu qui tenait la main à un enfant. Ils sonnaient particulièrement diaboliques et l’effet recherché était efficace. En bas de l’affiche, les coordonnées de l’association et tout le bastringue. La manifestation allait commencer. Il était temps de créer le buzz. Il était temps de redorer un peu le blason de ces méchants, exactement comme le voulait Ed. Jacob n’avait pas cherché à en savoir plus, mais il allait avoir un long entretien avec son ami pour lui demander comment il en était arrivé à une telle situation.

__

Le visage de Frollo fut troublé. Il était resté aussi méprisant et pointilleux, mais la petite étincelle condescendante qui vous fixait cachée dans sa pupille s’était éteinte ; ses traits étaient vides de sentiment et le Juge tentait de répondre à une question. Pas celle qui demandait à savoir si malgré cet état de fait, il devait quand même donner l’assaut sur Great Sleet… Plutôt pourquoi. Pourquoi ce type les avait aidés à devenir méchants ? Qu’un membre du camp des gentils fut aussi généreux lui faisait mal, comme s’il avait loupé une case dans l’affrontement éternel de la lumière et des ténèbres. Que répondre à quelqu’un qui était gentil avec vous, aussi gratuitement ? Frollo tentait de trouver une réponse. Puis il sentit cette onde pure qui lui parcourut le corps, la preuve de ce que le blond avançait. Il ressentait dans tout son être une décharge de malfaisance bienfaitrice, et il sentait que ses deux compères la ressentaient aussi. On était en train de parler d’eux, en mal, on se souvenait d’eux. Le type aux lunettes de soleil reprit que plus le temps passerait et plus les gens parleraient d’eux comme des ordures. Intriguant. Oui… ça faisait du bien… Ils étaient retournés au temps où ils étaient de nouveau des salopards, quand tout le monde les craignait, quand ils pouvaient entendre les pleurs des enfants quand ils arrivaient sur l’écran par le biais d’une cassette vidéo… c’était la belle vie, et ils la retrouvaient. Jafar sorti de sa lampe pour l’occasion fixait les cieux comme s’il pleuvait de l’impureté. Shan-Yu abaissa doucement son bras. Il n’avait plus envie de se battre. Ils avaient atteint leur objectif… Peut-être que leur place dans le Top 11 serait revue à la hausse avec ces événements. Le seigneur de guerre descendit de son cheval pour mieux profiter de cette sensation. Il regarda ses mains en extase :

« Je suis méchant. On me haït comme au bon vieux temps… Je suis méchant !
_ Vous êtes tous méchants. Tout le monde vous prend à nouveau pour de belles ordures.
_ Ed… »
souffla Jafar. Il semblait las. Il posa sa main sur l’épaule du Voyageur d’un geste lent : « Je n’ai plus envie de prendre ma revanche. » Frollo n’eut pas d’autres choix que de lever les yeux en l’air. Il détestait ça. Qu’on soit gentil avec lui. Il fit demi-tour avec son cheval et leva une main :
« Nous abandonnons l’attaque. Nous repartons à Hollywood Dream Boulevard. »

__

J’étais de nouveau dans la chambre des Maires et je discutais de ce que j’allais faire : sauver Ophélia et les Claustrophobes. C’était le matin sur le Royaume. Un matin plein de promesses et de morts. Fino n’en pouvait plus du manque de détails :

« C’est quoi ton plan pour les sauver ?
_ Je n’ai pas de plan. J’ai juste trouvé le courage. Je n’abandonne pas des gens derrière moi.
_ FONCER DANS LE TAS !!! C’est ça que tu aurais dû répondre, couille molle.
_ Sur la carte, Alamo est ici, à trois heures en cheval »
, fit Dom en pointant du doigt un endroit de la carte. « Ce n’est pas un lieu secret, plus une sorte de ruine d’un vieux passé. Un vrai château fort. Des murailles de plus de dix mètres de haut, une très grande cour intérieure qui doit prendre quatre-vingt-dix pourcent du terrain. On peut penser que c’est là qu’ils ont mis la Porte de l’Artefact. Il faut s’attendre à du lourd, la base sera impossible à prendre.
_ Je peux utiliser des portails.
_ Sauf s’ils ont mis le même dispositif anti-pouvoir comme chez ce crétin d’Apple »
, cracha Fino. Il rajouta déçu : « Le Removinator a été désactivé à distance. Circuits grillés, irremplaçables. De toute façon, dès qu’un truc est pété dans ses produits, faut tout changer.
_ Comme vous pouvez le voir sur la carte, il y a des grandes falaises vers le Nord. Pas assez proches pour arriver par-dessus les remparts, mais assez proches tout de même pour s’y cacher derrière et se trouver à cinq minutes à pied de la muraille. Mais on n’en sait pas plus sur les défenses. Il faudra improviser sur place.
_ Vous parlez comme si vous viendrez avec nous.
_ C’est évident. Et je ne serais pas seul. On va pouvoir créer un véritable petit commando.
_ On se dépêche alors. On part tout de suite. Dès qu’il arrive. Et une dernière chose Dom. On n’a pas de plan, on est trop peu nombreux… on a de grandes chances de mourir.
_ La politique onirique, ça me barbe de toute façon. J’ai une grande expérience dans le défonçage, je serais utile. Tous ceux qui viendront seront au courant des risques. Il y aura des morts, Ed. On va peut-être tous tomber avant de s’approcher des murailles. Mais j’ai un peuple derrière moi. Ce n’est pas parce qu’une tâche semble impossible qu’on n’essaie pas.
_ Cette dernière phrase explique beaucoup de choses sur vous, Dom »
, sourit Fino en lui envoyant un sale regard.

__

Alamo était en effet un château fort, pondu du Far-West. Enfin, un petit château fort, avec des murailles dont la consistance faisait penser à de la pierre grisâtre ou juste du sable condensé. Les remparts faisaient le tour de la propriété, sauf au niveau du bâtiment principal qui faisait penser à une prison aménagée. C’était ça… Alamo ressemblait à une prison, une grosse prison surveillée de tous les côtés par des mitrailleuses, des meurtrières, des canons et des longues vues. Les soldats avaient enlevé les costumes de la New Wave pour des habits sable et des foulards noués autour la tête pour éviter l’implacable lourdeur du soleil. Des exercices avaient lieu dans la cour principale grande d’un hectare environ, et entre deux groupes qui faisaient le tour de l’extérieur en levant les jambes, d’autres soldats montaient cinq poteaux qui seraient destinés à maintenir en place les Voyageurs qui seraient alors fusillés devant cinq grosses caméras dont les rails étaient installés à l’instant. Les pouvoirs des Voyageurs, sous formes de boule cristallisées, reposaient dans un petit coffre étroitement surveillé. On avait retiré leur don avec les instruments adéquats, et on les avait menottés avec des chaînes d’une résistance incroyable pour éviter qu’ils ne s’échappent facilement en détruisant les murs. Le chef de la New Wave était en peignoir de chambre, un verre de vin rouge à la main, sans masque. Il contemplait le spectacle du haut de sa fenêtre. Il sortit dans le couloir où l’attendait Moore qui boutonnait sa chemise. Un documentaire de Moore plus ses livres et ses films… voilà qui allait leur assurer de gros millions de bénéfice sur Dreamland. Et pourquoi pas, sur le monde réel…

Il demanda à ce que les prisonniers soient amenés et ligotés aux poteaux. Et que les maquilleurs n’oublient pas de les rendre sales et méprisables afin que les spectateurs aient envie de cracher sur leur écran en les voyant. Ils devaient sonner barbares. On le maquilla aussi pour que sa peau luise un peu plus au soleil et lui donne un visage d’ange. Il était un ange d’ailleurs, se disait-il en se regardant dans l’immense miroir de cinq mètres de haut. Il mit une tenue correcte, un peu débrouillarde, passe-partout, sans oublier une gourmette en or pour qu’on n’oublie pas qu’entre ses multiples talents, il était aussi très riche. Il était le leader de la partie d’échecs qui se déroulaient au Royaume des Cowboys, et il allait évidemment en sortir vainqueur. La totalité de son armée était cachée dans les profondeurs du sol pour éviter qu’ils ne bousillent sa scène par leur surnombre. Sans oublier tous les Lieutenants qui étaient restés, si témoins il y avait eu pour les voir, des méchants aux yeux des autres. Tommy Wiseau, Sarah Palin et Steve Jobs (non, lui était dans son laboratoire). Il descendit dans la cour et tous les soldats s’arrêtèrent pour le saluer. Il avait failli mettre une cape afin qu’elle claque derrière lui mais ça sonnait trop maléfique. Il demanda à tous les soldats de rompre les rangs et alla voir les maquilleuses qui s’affairaient à barbouiller de crasse le visage de la petite blonde Claustrophobe qui mordit au sang une dame à pinceaux. Elle hurla en se tenant le doigt, et BHL fut dessus très vite et fit des signes à un caméraman qui faisait des tests :


« Ton doigt saigne ? Parfait, qu’on prenne un plan de sa main ! On rajoutera en post-production une voix off pour lui expliquer comment c’est arrivé. Maintenant, à nous, très chers », dit BHL en se retournant vers les cinq captifs. Il sortit de son manteau plusieurs feuilles. « Voici le script. Est-ce que ça serait trop demandé que vous reteniez quelques lignes à crier avant votre exécution ? Ca rendrait très bien, le monde n’en sera que plus choqué. Par exemple, toi, le chauve, j’arriverais vers vous alors que les fusils seraient braqués sur vous, je te dirais de ma voix impérieuse si tu as un dernier mot à dire et tu répondrais…
_ Sans chips.
_ Et tu répondrais : Je ne regrette rien ! Et toi, Julianne, non ? Tu nous dirais de crever. Ca donnerait super, une grande scène. Puis gros zoom sur mon visage. On entend les fusils tirer. Puis même plan qu’avant, vous êtes morts. Fantastique. Oh, et avant ça… La Mort Silencieuse… »
continua BHL en s’avançant à pas de loups vers une Ophélia couverte de boue, de sang, et de tristesse en entendant le passé lui remuer les entrailles. « Toi, tu vas nous donner du texte à dire. On va un peu retracer ton histoire, ton parcours, les morts que tu as semé. Interview des familles des victimes qui seront heureuses comme tout de te voir mourir. Ton déguisement pathétique de pacifiste de ces dernières années ne trompera personne. Tu étais là lors de l’assassinat d’un des grands du Royaume des Chevaliers de la Table Pentagonale ? Tu étais là lorsqu’il y a eu cette pandémie dans les Îles Paradisiaques, en prétendant sauver le peuple ? Tu étais là lorsqu’un certain McKanth a détruit le bal des Personnages de Dessins Animés ? Tu étais avec une Vampire récemment, un être de l’ombre maudit ? Coïncidences, coïncidences. Non, j’ai bien peur que personne ne te défendra quand tu seras morte. C’est pour ça, juste avant l’exécution, avant que je ne vienne voir le chauve, je te demanderais ce que tu leur dirais si tu avais tous les morts en face de toi. Et tu répondras : Si je le pouvais, je les tuerais encore. Ça sera parfait et… Oh, tu ne vas pas te mettre à pleurer ? Caméra, faîtes passer sa tristesse pour une crise de folie passagère, une détraquée mentale. Ne te retiens pas, Mort Silencieuse, pleure de tout ton saoul, tu n’en seras que plus pitoyable. Parfait, belles images, on se contentera de ça. Et bien ma foi, on va bientôt commencer ? Vous voulez que je vous rappelle votre texte ?
_ J’ai tout fait pour réparer mes fautes ! »
se défendit Ophélia agonisante.
« Je n’aime pas l’ambiguïté. D’un côté, il y a la lumière, de l’autre, le mal. D’un côté, il y a toi. De l’autre, il y a tes victimes. La vérité des gens est plus vraie que la vérité tout court. Si je leurs dis que tu es un monstre, ils me croiront, quoique tu ais fait. Retiens bien cette chose : les assassins sont des assassins et restent des assassins. Il y aura toujours quelqu’un pour se souvenir de tes actes. Si tu es repentante seulement maintenant, c’est comme le gamin qui se fait tout sage le jour de Noël pour avoir ses cadeaux : c’est trop facile. Maintenant, on se tait, on va commencer dans deux minutes ! Deux minutes, soyez prêts pour la première prise de la trentième scène ! N’hésitez pas à prendre mon visage en gros zoom. Il est temps d’exécuter de la vermine. »

__

Les soldats sur les remparts étaient impeccables. On ne savait jamais, ils pourraient rentrer dans le cadre d’une caméra. Bien droits, bien fiers, ils faisaient néanmoins leur tour de garde avec le sérieux d’un pape dans une campagne contre le préservatif. Mais quelque chose titilla le regard d’un des gardes. Il plissa les yeux. Un animal. Un gros animal. Peut-être un gros chacal mais… Il prit une paire de jumelles accrochée à son coup par une ficelle et aperçut quelque chose d’étrange. Il appela dans son talkie-walkie le centre de contrôle. Des soldats dégarnirent les autres murailles pour aller voir cet étrange phénomène. Un opérateur lui demanda de lui décrire ce qu’il voyait, tandis que les autres soldats armés de leur iGun s’approchaient.

« Et bien mon Adjudant, c’est un vieux. Chauve, sur un fauteuil roulant, armé. Il… il a l’air de se balader tranquillement sans faire attention à nous. C’est suspect.
_ Un vieux en fauteuil roulant loin de toute civilisation, et armé d’un fusil ? Y a-t-il quelque chose de moins suspect que ça ? »


Bah justement, se disait le garde en coupant la communication. C’était trop suspect. Et de plus, le vieux se trouvait à l’opposé des falaises, là où des gens pouvaient facilement se cacher. Mais il réfléchit trop tard. Un cri d’alerte balaya la zone. Un véhicule non identifié sa rapprochait à grande vitesse, sorti des rochers tous proches, à l’opposé de la majorité des gardes.

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La New Wave avait mis le paquet niveau défense. On les avait épiés discrètement, cachés derrière des pierres. Déjà, on avait pu voir une antenne radio sur le bâtiment. Fino nous dit qu’en plus de faire son rôle habituel de tour radio, ça brouillait les ondes. Son téléphone grésillait, et ça n’allait pas en s’améliorant. Plus on s’approchait et plus la friteuse était bruyante. Au bout d’un moment, on ne pourrait plus lancer d’appels. Autre chose : les murs disposaient effectivement d’une protection anti-magique. La vision de mes verres teintés ne pouvait pas dépasser les murs. Bon, ça allait être très emmerdant. Après s’être informé sur le journal TV, on avait compris comment ça allait marcher. Ils allaient tourner la scène de l’exécution, puis diffuser la vidéo dans le journal ; cette scène serait ensuite réutilisée dans le montage pour faire le film. Fino captait la télé sur son petit téléphone, et le journal lui disait que l’exécution allait bientôt être commencée et que chacun pourrait profiter des résultats impressionnants de BHL dans moins d’une demi-heure. En comptant le montage, ça nous laissait pas beaucoup de temps. Il fallait retarder la scène à tout prix. Et pour ça, couper l’électricité serait une bonne idée. Ou gâcher la scène aussi. Cette idée avait un côté puéril intéressant.

Le shérif allait tranquillement passer de l’autre côté avec son fauteuil roulant et attirer les regards vers lui. Dès que les gardes faisaient signe de reporter leur attention sur le rempart opposé, je surgirais des cailloux et je pénétrerais dans le petit carré de terre indépendant de la grande cour d’où je pourrais lever la porte blindée à toute magie de Voyageurs. Et je ferais entrer tout le commando. Enfin, le terme « commando » sous-entendait une certaine discrétion. Là, on allait foncer dans la base à toute berzingue et ne jamais s’arrêter. On avait réussi à s’approcher d’Alamo en se cachant derrière les falaises. Personne ne pouvait se douter de notre présence jusqu’à ce que le shérif se fasse voir. Derrière moi, tout le commando était là : Fino, DSK, Caporal Kelly (demandée par Fino himself) et les deux Mismatched. Pas Portal car les réfugiés pouvaient avoir besoin de défense sérieuse, sans compter que je n’allais pas l’envoyer au casse-pipes pour secourir les gens qui l’avaient enfermé. Et quant à Elly, elle ne s’était pas encore couchée. Romero avait été là mais on était un peu en froid depuis la conversation téléphonique de ce matin. Mais en tout cas, le casting envoyé du pâté comme on disait. Ah, et j’oubliais la guest star. On avait monté l’opération commando avec la participation exceptionnelle de Matthieu Furt que j’avais spécialement appelé avant de me coucher. D’ailleurs, il était pensif. Je m’approchai de lui et lui dit en espérant le rassurer :


« Tu verras, ça va être fun.
_ Ah, ça pour être fun, ça va l’être ! »
gueula Fino. « C’est un euphémisme, je dirais plutôt que vous allez vous éclater, exploser même ! Ouah, je ne peux contenir le niveau de fun-attitude que cette opération fait monter en moi. »

Je lui intimai de se taire. Ah, les gardes étaient distraits et quelques-uns partaient. C’était le signal. Je lançai un Go derrière moi très américain et je me retournai pour sauter sur le gastéropode de Matt. L’Invocateur fit démarrer le véhicule et je sentis une odeur d’asphalte venue de nulle part qui me colla aux narines quand on accéléra hors de rochers pour foncer vers la base à toute vitesse. Une ligne de poussière s’éleva derrière nous et les gardes hurlèrent quelque chose. Je sortis les deux flingues fabriqués sur mesure pour moi. J’allais enfin les utiliser dans une situation sérieuse, c’était un comble. Un revolver dans chaque main, deux soldats nous visaient déjà avec leur arme. En même temps que le gastéropode grimpa à vive allure sur le mur comme s’il continuait à ramper sur le sol, je vidai mes deux chargeurs sur les gardes. Quand on n’était pas précis, on faisait comme on pouvait. Les deux s’écroulèrent en arrière dans des hurlements ignobles. On était enfin sur les remparts et on redescendait sur le petit carré de terre mentionné.

Matt désinvoqua son véhicule et appela son chiton. La bête défonça une porte et une partie du mur. On pénétra dans l’ouverture surprise : il y avait deux gardes qui venaient de se retourner. Je les neutralisai en un éclair, avec l’aide de mon genou, du mur, et de la carapace du mollusque. J’activai un levier sur un tableau de bord. Une machine se mit en branle dans un grondement discret. A l’autre bout de la pièce, un escalier menait au chemin de ronde. Sous mon ordre, Matt s’y engouffra et se retrouva à l’air libre. Il renvoya son chiton dans une dimension inconnue pour le rappeler sur le rempart. Puis il l’envoya foncer sur le chemin de ronde en mode boule, percutant tous les soldats aux alentours qui tentaient de revenir. C’était comme une bille dans un chemin en Kapla et ça marchait drôlement bien. Les tirs de iGun étaient déviés par la force de rotation et la solidité de la carapace de l’invocation. Cette attaque permit aux autres membres du commando de s’approcher rapidement sans se faire canarder de tous les côtés par la porte que je venais d’ouvrir. On avait quatre missions en tout : annuler les barrières anti-magie (elles n’étaient pas là sur le site d’origine, donc elles avaient été rajoutées par la New Wave ; si c’était le même système que celui de Steve Jobs, alors elles pouvaient être actionnées et annulées), annuler les brouilleurs voire l’électricité, récupérer les Artefacts des Voyageurs et l’objet qui permettrait de leur faire utiliser leur pouvoir de nouveau (bâton, effaceur de tatouage, boules de pouvoir, etc.), puis enfin, sauver les cibles. Chacun partit dans une direction différente avec un coéquipier. Quant à moi, mes seuls partenaires étaient mes précieux flingues anonymes.

__

Des énormes poutres en acier était montées dans l’immense cour intérieure. On y installait des caméras discrètes pour supporter la charge de travail de celles sur rails, et surtout des projecteurs pour aider la lumière à converger vers le clou du spectacle. Des dizaines de techniciens s’affairaient autour de la scène tandis que BHL travaillait ses vocalises et répétait ses répliques qu’il allait envoyer. Il fallut un peu plus de deux minutes pour que tout le monde réussisse à s’organiser et à quitter les devants des caméras. Dès que tout le monde fut prêt, BHL fit un petit signe à Moore derrière une caméra qui lui renvoya un signal. Le silence se fit pendant cinq secondes, puis le barbu hurla en frappant dans ses mains :


« Moteur… Action !
_ Et enfin »
, gesticula BHL dans un surjeu venu du théâtre de boulevard, « terminés vos actes maudits qui…
_ Alerte ! On s’introduit dans la base !
_ Et merde… Bah, on continue à jouer quand même. Soldat, faîtes tout pour capturer les dissidents. Demandez de l’aide aux autres Lieutenants si vous voulez, mais qu’ils ne viennent pas dehors EEEET ne venez pas avec votre iGun ici ! On va croire que vous êtes de la New Wave !
_ Mais, je suis de la…
_ ROMPEZ !!! Bon, on reprend »
, souffla le chef en lissant ses cheveux gras en arrière. Il murmura sa réplique dans sa tête, agita la main vers Moore. Action, moteur, ça tourne, et tout ça.
« Et enfin ! Terrrminés vos actes maudits qui ont ravagé la région d’un génocide inhumain et…
_ Sans chips », intervint Evan assez fort pour qu’on l’entende.
_ Quoi ?
_ Rien, je dis ma réplique.
_ ON COUPE ! Maintenant, Evan, peux-tu te taire ? Et ce n’est pas ta réplique d’ailleurs. Ta réplique est que tu ne regrettes rien.
_ Okay.
_ Ça tourne maintenant ? Troisième prise ?
_ Troisième prise ! Maquilleur, déguerpissez ! Plus de vent s’il vous plaît, qu’on voie le sable, parfait. Moteur… Action !
_ ET ENFIN ! Terrrrrminés vos actes MAUDITS qui ont ravagé la région d’un génocide inhumain et gratuit. Vous SEMEZ la guerre pour en provoquer une autre…
_ Nooooon, rien de rieeeeeen »
, chanta Evan en levant les yeux au ciel, « Noon, je ne regrrrette rieeeeen !
_ COUPEZ ! COUPEZ-MOI CA !!! »
, hurla BHL en s’arrachant les cheveux. Il s’approcha d’Evan et lui envoya un coup dans l’estomac et lui beugla de dire sa bonne réplique au bon moment sur le bon ton. Evan s’excusa en évitant de rire. Moore s’approcha des poteaux et leva sa casquette d’un doigt :
« On pourrait peut-être les tuer maintenant, non ? Une balle dans la tête, nous sommes la New Wave.
_ Nous ne sommes pas la New Wave ! Nous sommes des réalisateurs de documentaires et nous sommes tout ce qu’il y a de plus pacifique ! PACIFIQUE ! Le chauve, encore une fausse prise de ta part et je tire dans la jambe de la blondasse. Plan à l’américaine, on verra rien. Est-ce que c’est clair ? Ouais ? OUAIS ? Parfait, on reprend ! Maquilleuse ! Refaites-moi mes joues ! Allez, moteur action !
_ Moteur, action !
_ ET ENFIN ! Terrrrminés vos actes MAUDITS qui ont RAVAGE la région d’un GENOCIDE INHUMAIN et gratuit. Vous SEMEZ la guerre pour en PROVOQUER une autre, de plus grande ampleur encore ! Encore que dis-je !
_ Je veux pas qu’on me tire une balle dans la jambe ! »
, éclata en faux sanglot Robin tandis que Julianne la consolait en lui lâchant quelques mots doux. BHL leva les yeux en l’air et hurla une injure très, très, grossière.

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Les Mismatched courraient dans les couloirs comme des dingues, poursuivis par cinq hommes qui visaient comme ils pouvaient tout en courant. Mais c’était presque impossible de toucher quelqu’un hormis au hasard. Ce qui était une chance pour eux. Ils fonçaient en criant comme des dingues, attirant toutes les autres patrouilles aux alentours. A défaut d’être efficaces et de garder la tête froide, il fallait avouer qu’ils étaient une bonne diversion. Mais il était vrai qu’il leur manquait un certain professionnalisme. Les couloirs sombres en pierre jaune subissaient les quelques tirs perdus qui naissaient du canon des iGun. Mais soudain, ils entendirent une voix dans leur tête, et ils la reconnurent. C’était Maman. Big Mama pour les non intimes.


« Tournez à gauche, grimpez l’escalier, troisième porte à droite. Tout de suite !
_ Maman ? Tu fais quoieuh ?
_ Anéfé quoi ?
_ Discutez pas ! Quand ce phoque, Fino, m’a dit que vous faisiez parti d’un commando suicide, j’ai de suite accouru avec mes troupes ! Je vous aide, allez-vous cacher maintenant ! J’ai récolté l’info dans la tête des personnes environnantes, c’est fiable.
_ Toutes tes troupeuh ?
_ On peut dire ça comme ça, oui. »


__

Un chariot fonçait, mais il était encore à quelques minutes d’Alamo. Dedans, il y avait Grizelda qui se rongeait les sangs sans le montrer, et toutes ses troupes. Toutes ses troupes était Felen Ankou, son meilleur client qu’elle avait rameuté en lui promettant toutes ses filles gratuites pour une durée indéterminée. Felen avait été assez fou pour accepter. Prise par surprise, elle n’avait pas pris son temps pour partir. Elle avait foncé dans les escaliers, promis n’importe quoi à Felen qui était un Voyageur et un Voyageur, ça ne se refusait pas, et était à peine entrée dans le bar de Wallace Valley pour demander des volontaires et des réductions qu’elle était déjà partie en constatant rapidement le manque de motivation général. Un gros bison tirait le chariot, et un conducteur aussi gras que sa bestiole avec une paille dans la bouche mâchonnait son brin en fouettant l’animal à chaque fois qu’il faisait mine de ralentir. Pendant le trajet, elle avait séparé l’esprit de son corps pour glaner des informations et aider ses chéris en train de se faire poursuivre comme des daims dans la forêt. Elle avait trouvé l’armurerie où étaient entreposés toutes les armes et tous les Artefacts. En espérant qu’ils en fassent un bon usage.

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Les Mismatched firent sauter le verrou de la porte avec le pouvoir de Six qui « arracha » la poignée et le verrou de leur fonction en laissant un faux inutile, et pénétrèrent dans la salle. C’était une petite pièce avec plusieurs râteliers d’armes d’époque, des costumes, et même un canon. Mais aucun iGun. Les deux se lamentèrent et bloquèrent la porte avec un énorme coffre (au trésor, qui savait ?) et se dépêchèrent de trouver quelque chose d’utile tandis que les hommes tiraient sur la porte pour la faire céder et l’enfonçaient à coup de pieds terribles qui résonnaient dans toute la pièce. Three ne put s’empêcher de prendre un képi bleu de général et de voir si ça lui allait bien avant de trouver un petit coffre, exactement comme celui qu’ils avaient utilisé pour les protéger. Six le prit dans ses mains et réussit à le dupliquer. Le faux contenait maintenant les biens tant protégés sauf que sa serrure n’était pas activée. Le leader l’ouvrit et découvrit de petites perles, au nombre de cinq, dans un couffin carmin. Il s’en saisit d’une mais elle lui fit mal (un mal magique) et il la laissa tomber par terre dans un râle de douleur. Les autres étaient différentes, d’une couleur sombre et d’une texture pierreuse, mais elle ne faisait pas mal au toucher. Une petite, une moins petite, une moyenne, et une grosse.


« On a trouvé de très jolies perleuh », commenta Three en tenant la plus grosse perle entre ses doigts. Pour faire simple, il tenait la boule de pouvoir d’Alexander, et celle qui lui avait fait mal était celle d’Ophélia. Il les mit toutes dans sa poche en prenant un bout de tissu pour ne pas se voir infliger une autre blessure par la boule de la Douleur.
« Anéfé. Et moi, j’ai trouvé de grosses épées » fit Six en tenant un sabre à bout de bras. Sa réplique jumelle était posée contre le mur. Pour faire simple, il avait récupéré une des armes d’Alexander, celle qui pouvait bloquer toutes les attaques de son propre chef. L’autre compère se dépêcha d’aller prendre la seconde qui était au mur. Il y avait d’autres épées dans la pièce, mais la puissance que recelaient celles-ci les avait immédiatement attirés, provoquant leur subconscient. A moins que ce ne fut leur bonne facture qui leur promettait une belle somme d’argent. En les revendant, ils pourraient en tirer deux briques de lait. Chacun, peut-être, même, mais ils n’osaient pas s’avancer.

La porte explosa enfin, désassemblée de toutes parts pour finir détruite par une bombe. L’épée de Six bougea toute seule et trancha les restes de la porte qui volaient vers eux. Il tomba sous la puissance et pensa un instant que c’était une épée hantée. L’instant d’après, les soldats arrivèrent et sans prévenir, tirèrent quelques rafales. Ils n’eurent aucune chance. Les soldats.

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Dom et Matt courraient dans les couloirs en ayant vu aucun garde. Sous les conseils d’un certain phoque, ils cherchaient à descendre le plus bas possible pour détruire le générateur d’électricité. Il n’y avait pas de câbles qui reliaient Alamo à une centrale, et de toute façon, quand les méchants pouvaient mettre de gros trucs importants dans une cave, ils ne s’en privaient jamais. Ils rencontrèrent si peu de gardes qu’il avaient arrêtés de courir pour prendre une démarche plus souple. Ils descendirent dans un escalier qui sentait l’humidité et tombèrent dans une cave à vins remplis de tonneaux gigantesques, renvoyant à un des lieux les plus célèbres de Tintin. Un soldat les vit accourir. Il hurla, il tira, ses balles perfusèrent des tonneaux qui laissèrent couler un liquide crémeux, puis il s'enfuit dans l'espoir de donner l'alerte. Mais avant que l'Invocateur ne puisse appeler à lui un chiton bien placé, DSK leva la main. Le soldat ralentit alors de lui-même comme s'il avait oublié pourquoi il criait. Il se fit rattraper et assommer par Dom et son implacable maîtrise du poignet. Matt trouva que le pouvoir était cool et qu'il en voulait en savoir plus tandis que les deux parcouraient la cave dans l'espoir de rechercher quelque chose d'intéressant.


« Tu lui as fait quoi ? C’est trop génial !
_ Je lui ai enlevé ses sentiments d’alerte, de stress, de peur. Il s’est soudainement senti à l’aise, et ça a suffi pour le rattraper.
_ Mais quelle peur donne ce pouvoir ?
_ Alors ça, mon gars, tu le sauras quand tu auras tout terminé avant d’avoir eu le temps de baisser ton caleçon. »


__

Le Caporal Kelly courrait dans les couloirs sous les encouragements féroces de Fino sur ses épaules. Le pinnipède regardait en l’air pour observer où allaient les gros tuyaux collés contre le plafond. Mais finalement, il voyait à peu près où est-ce qu’ils devaient se diriger : tout en haut. Des câbles électriques n’étaient jamais installés par hasard, surtout dans une base militaire comme celle-ci. Si les câbles avaient besoin d’aller vers le haut, ça n’était pas pour rien et on pouvait penser qu’on arriverait à la salle de contrôle si on les suivait, ou toute autre installation électronique intéressante. Fino voyait bien une salle pleine d’écrans dans cette base pour permettre à BHL de se téléporter à n’importe quel endroit de la station sans difficultés. Alors ils montaient les escaliers (enfin, Kelly montait aux escaliers et Fino s’agrippait à son débardeur vert). Ils jouaient la discrétion dès que des gardes faisaient mine de s’approcher en courant. Et quand malgré toute la prudence du monde ils croisaient une patrouille de trois personnes, Kelly sortait son paquet de cartes et jouait, dissipant toute méfiance chez les gardes comme s’il était tout à fait normal de croiser une fille jouée au solitaire dans une base d’une des plus maléfiques organisations. De toute façon, ils n’allèrent pas bien loin parce que Fino les canardait en beuglant et s’envolant brusquement à travers le couloir en le couvrant d’insultes. Kelly attendit qu’il revienne en soufflant comme un phoque pour lâcher :

« C’est la première fois qu’une opération se passe bien grâce à mes cartes.
_ Ah bon ? Parce que ça se passe comment sinon ?
_ A la Major.
_ Très mal pour les deux camps alors. Allez, accélère, on va pas massacrer la New Wave à coups de tarot. »


Un encadrement étrange plus tard, ils se retrouvèrent dans une salle bardée de technologies, tranchant net avec la décoration d’Alamo. La salle était plongée dans de douces ténèbres comme d’habitude, à croire que les machines ne supportaient pas la lumière émise par des ampoules. Les deux s’avancèrent vers un écran gigantesque ponctué d’autres écrans plus petits. Mais ça ne donnait pas les écrans des caméras. Les ordinateurs étaient en veille, et une pomme croquée blanche flottait à l’écran dans un grésillement. Fino s’approcha d’un immense clavier tactile et se posa dessus. Les ordinateurs devinrent noirs, puis délivrèrent un écran demandant un mot de passe. Il ne se creusa pas les méninges trop longtemps pour taper « SteveJobs », « Apple », ou « Moi ». Au cinquième essai, après qu’il ait tapé le mot « Révolution », une étincelle sur l’écran, puis un bureau épuré lui éblouissait la vue. Il commença à fouiller dans les dossiers tandis que Kelly regardait un peu la salle en touchant les objets certainement très modernes de la pièce.

Ce fut après deux minutes de recherche que Kelly poussa une exclamation et présenta un levier ainsi que deux boutons sur lequel un post-it Apple (le iPost-it) expliquait « Manettes du champ électromagnétiques anti-Voyageurs ».


« Tente tout. Abaisse la manette. Aaah… et voilà ! C’est parfait, Caporal, touche plus à rien. Les autres vont pouvoir se battre à fond. Je vais… Voilà un dossier intéressant ! Putain, il était aussi bien caché qu’un porno. Voyons voir ce qui se cache sous le projet iM.
_ Le projet iM est une… révolution. »
fit quelqu’un dans leur dos. Pas besoin d’être Steve Jobs pour savoir que c’était lui. Fino se retourna. Le scientifique était armé et il avait hâte de présenter son bijou de technologie de façon plus percutante qu’un simple PowerPoint.
« Steve… J’adore ton mot de passe. Je pensais que tu aurais mis un contrôle digital ou visuel, mais un mot que tu répètes tout le temps comme un débile, ça vaut son pesant d’or de fiabilité.
_ Tout ça, ça sera dans la deuxième version. »


__

Si les Mismatched retenaient l’attention d’une partie des soldats, je devais avouer que moi aussi, je me débrouillais pas trop mal. Je m’étais dirigé vers la grande cour intérieure mais une quinzaine de soldats postés un peu partout dans un large couloir m’empêchaient d’y accéder. J’étais caché à l’intersection entre mon couloir et le leur et les impacts de balle crépitaient n’importe où. Je ne parvenais pas du tout à utiliser mes pouvoirs dans le bâtiment même, et je me battais à coups de pistolets qui auraient fait passer une artillerie pour un cousin germain un peu timide. Niveau destruction du décor, ce petit bijou n’avait pas d’égal, alors que ses balles avaient été bridées pour ne pas tuer des êtres humains. Je me demandais comment des cartouches faisant des trous d’obus dans les murs pouvaient ne pas tuer un être vivant ; Fino avait été capable de me mentir pour ne pas m’inquiéter là-dessus. Mais il fallait que je pense à ce que je trouverais au bout de ce couloir pour me redonner la motivation, à comprendre par-là, me faire oublier ce qu’il se passerait si une de mes cartouches frappaient le front d’un de ses gars.

Ils tentèrent pendant un moment de venir me déloger de la place, mais je n’attendais que le corps-à-corps pour leur montrer ce dont j’étais capable. J’en étalais un par terre en le frappant de toutes mes forces dans l’estomac. Le second, je le pris par son arme, il tenta de se dégager, je le soulevai comme bouclier pour que le troisième gars lui tire dessus, puis je l’écrasai contre le mur, me retrouvai derrière le dernier de la bande d’un bond rapide et lui fis sa fête. Je repartis derrière ma cachette habituelle sous les applaudissements des balles qui ravagèrent le mur derrière moi. Un coup d’œil dans le couloir, et je pouvais voir qu’au fond, un soldat tenait un iRocket sur l’épaule. Il appuya sur la détente, et je sautai en arrière. Une explosion frappa le mur en face et je fus projeté sur le sol. Réflexe de survie tiré des films américains : je me protégeai la tête des éclats et des briques divers qui surgissaient. J’étais méchamment secoué et mon dos reçu quelques débris de pierre. Je me relevai en m'ébrouant de la poussière et je me retournai en grinçant des dents :


« Ca me gonfle. »

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« Vingt-et-unième prise, on se dépêche ! », ordonna HBL en sifflant. Il avait dépassé le stade de la colère. Il avait bâillonné les cinq barbares de son documentaire. Moore lui avait dit que des voix playback et quelques effets spéciaux feraient l’affaire. Il avait accepté à contrecœur, mais s’il avait réussi à supporter les compliments de Julianne de son jeu, en plein jeu, il avait dû céder quand Alexander lui-même, pourtant loquace comme une huître a demandé s’il serait payé pour jouer cette mascarade. Seule Ophélia gardait son mutisme, et aucun espoir ne brillait en elle. Qu’elle vive ou qu’elle meure, elle s’en fichait totalement. Elle savait juste que la seconde solution serait la plus reposante et l’empêcherait de se poser la question. Elle était totalement indifférente aux tentatives fructueuses des Claustrophobes pour gagner du temps. La nuit l’ennuyait, et elle voulait en terminer rapidement. Etait-elle la Mort Silencieuse ou pas ? Elle s’en fichait bien. Elle n’avait même pas mal réagi quand Ed avait su qui elle était véritablement. Enterrer un secret était inutile, il y avait toujours une carte avec une croix pour indiquer son emplacement. C’était vrai pour elle comme pour l’Artefact. Tout ce que les générations précédentes cachaient, les nouvelles se faisaient un devoir de les retrouver. Elle fut réveillée de sa torpeur par la voix tonitruante de Moore, puis la réplique de BHL :

« ET ENFIN ! Terrrrrminés vos ACtes MAUDITS qui ont raVAgé la région d’un génocide INHUMAIN ET GRATUIT !
COUPEZ ! Parfait, cette phrase est dans la boîte ! Passons à la suivante ! Nous allons procéder par étapes ! Vous me preniez pour un imbécile, hein ? Vous en dîtes quoi ? »
Les Claustrophobes auraient bien répliqué que les bâillons étaient largement suffisants pour les empêcher de parler mais les bâillons les empêchaient de parler. Moore demanda à la caméra 3 de se préparer, puis il demanda l’autre scène.
« Vous SEmez la guerre pour en PROVOQUER une autre, de PLUS grande amp…
_ Stop ! On n’a plus d’électricité !
_ Quoi ??!! Mais… Mais quoi bordel de merde ??!! On tourne un documentaire, pas Star Wars ! Bon… Okay… Branchez les dispositifs au système auxiliaire dans le labo de Jobs. C’est une panne ou ce sont ces cafards ?
_ Monsieur, il semble que ça soit les ennemis qui ont réussi à désactiver la…
_ MAIS VOUS ÊTES INFOUTUS DE LES ARRETER OU QUOI ??!! ON NE PEUT PAS TOURNER UN DOCUMENTAIRE DE PAIX SANS QUE CA SOIT LE VIETNAM ??!! »


__

Les Mismatched avaient survécu à la dizaine de soldats qui les avaient assiégés dans leur petite salle. Le bras de Six bougeait tout seul, entraînant le corps mou de son possesseur actuel dans son sillage. L’impact des balles se répercutaient dans tout son bras dans des cliquetis remplis d’étincelles. De l’autre côté, à cause d’un mouvement maladroit, Three découpa le mur et trois soldats dans l’encadrement de la porte. Il y eut trois râles, il s’excusa, et les renforts purent arriver. Et de fil en aiguille, avec l’aide de Grizelda qui surprit les tireurs d’une onde mentale cinglante, tous les soldats furent défaits de façon plus ou moins maladroite. Les deux se regardèrent essoufflés et ils se sourirent. Six posa son épée défensive qui l’avait totalement esquinté en soufflant comme un boeuf. Jusqu’à ce qu’un autre garde apparaisse et les vise de son pistolet. Il hurla quelque chose, son doigt s’approcha de la détente, puis il eut un visage surpris, et il tomba, assommé. Derrière, le Maire avec son peignoir léopard et son tranchant de la main leur firent un signe.

« C’est ce qu’on appelle un Deus Sex Machina.
_ Anéfé. »


Matt apparut derrière, hors d’haleine. Ils expliquèrent qu’ils avaient trouvé la petite centrale personnelle d’Alamo qui alimentait tout le terrain. Et qu’ils l’avaient désactivée. Trop résistante et trop enfoncée sous terre pour être abattue aussi facilement par un chiton ou une Germaine corrosive. Donc ils avaient trifouillé les boutons jusqu’à trouver celui qui endormait le tout, sur un mur, derrière une petite vitre. Ça leur ferait gagner un peu de temps et ils avaient pu éteindre tous les appareils de la base dépendant de l’électricité, comme le brouilleur par exemple. Dom sortit son téléphone de son slip et l’essaya. Ça marchait, pas de fritures sur la ligne. Il se demandait s’il devait appeler Fino mais il vit Three sortir des boules de pouvoir de sa poche. Matt s’agenouilla pour sous-peser une épée. Les épées d’Alexander. Dom réfléchit très peu de temps avant de demander à tous de ramener ses Artefacts vers la cour principale. Où Ed devait être maintenant qu’il pouvait utiliser ses pouvoirs.

__

Fino tenait en joue Steve Jobs, et Steve Jobs le pointait de son iGun. Les deux se regardaient en chien de faïence mais aucun n’osait dire un mot de peur que l’autre le canarde. Le Caporal Kelly était contre le mur et se déplaçait très lentement vers une fenêtre, assez lentement pour que personne ne la remarque bouger. Les deux armes semblaient prêtes à tirer sans l’accord de leur propriétaire. Il y avait un silence de mort. Lentement, on entendait le chien de Fino claquer. Steve Jobs approcha son œil de la lunette pour être sûr de bien viser. Dans un souffle, il dit :


« On va rester longtemps comme ça.
_ C’est bien que tu t’approches pas de moi. Haleine au café, ça me fait pas bander.
_ Pose ton arme et je te dirais tout sur le projet iM.
_ Si t’es si content de ton machin, tu peux me le dire sans hésiter. Hey ! Ed ! Par ici ! »


Une seconde d’hésitation, vingt fois le temps qu’il fallait à Fino pour tirer. La détonation retentit dans toute la salle et le scientifique tomba en arrière contre le mur dans un râle tandis que trois balles de son iGun arrosèrent le plafond avant de s’éteindre. Fino s’était cogné contre l’écran derrière lui à cause du recul. Il souffla sur son arme en lâchant quelques éclats de rire. Puis il se tut quand le scientifique se releva comme si de rien n’était. Son pull à col roulé était déchiré au niveau du nombril, et la peau éraflée du savant laissait apercevoir une coque métallique. C’était un putain de cyborg, évidemment. Steve ramassa son arme posée au sol mais Fino lui lâcha sa deuxième cartouche et s’envola en arrière selon un angle calculé dans les bras de Kelly. La Caporale réceptionna le projectile et sauta par la fenêtre qui donnait hors du camp. Elle brisa le verre et commença à tomber dans une chute de quelques mètres vers un sol de plus en plus proche… qui se termina sur et dans un chariot. Ils traversèrent la toile et percutèrent durement le parquet du véhicule. Quand ils se remirent de leur chute, ils entendirent une voix grave dire :

« Pile à temps. Je te l’avais dit, Felen. » C’était une femme-crapaud, et elle était incroyablement moche.
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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Lun 30 Juil 2012 - 0:47
« C’est bon ! Je suis prêt pour la prise. Allez, une deux une deux, en piste BHL, et que ça saute, ouahoh, j’ai le moral ! »

Le méchant sautillait en pensant que ça lui donnerait du courage. Il était un peu abattu. Il ne savait pas si le fait qu’il ait un rapport ou pas sur le commando ennemi était un bon présage. Mais il fallait absolument qu’il tourne la scène. D’ailleurs, ils en étaient à la fin. Il disait sa réplique, puis on les exécutait l’instant d’après. Il frappa de ses mains de satisfaction puis ordonna à tout le monde de se retirer. Moore donna quelques ordres aux caméramans et fit des signes avec son doigt. Trois cent soldats étaient montés par une trappe et ils envahissaient la cour comme une invasion de fourmis. Ils étaient encore nombreux dans les sous-sols à se terrer dans les cavernes qui minaient les fondations d’Alamo, mais à cause de certains envahisseurs, ils se retrouvaient dehors à surveiller la scène et empêcher des désagrément supplémentaires. Sarah Palin mâchait un chewing-gum et était tournée vers le bâtiment en espérant que des ennemis en sortent, qu’elle en finisse une bonne fois pour toutes. Personne ne pourrait traverser un corps de plus de trois cent soldats, même s’ils étaient absents à quelques endroits pour éviter qu’ils apparaissent dans le cadre. L’endroit semblait aussi désert qu’avant selon l’œil des caméras. BHL se posa sur une croix en adhésifs à moitié cachée par le sable. Il racla sa gorge. Ils patientèrent une dizaine de secondes qu’un vent un peu violent passe. BHL jeta un œil au bâtiment, mais il n’y avait pas une explosion. Si on ne l’avait pas prévenu, il ne se serait jamais douté de la présence d’ennemis désireux de… il ne savait pas vraiment. Ils pensaient faire quoi exactement ? Il haussa les épaules.


Avec cinq cent hommes dans le fort et des renforts qui arrivaient, il n’avait vraiment pas à s’inquiéter. Il regarda les cinq prisonniers qui faisaient face à une vingtaine hommes armés de fusils d’époque, dont une dizaine était agenouillée, comme une formation de l’époque bonapartiste. Ils furent filmés pendant cinq secondes, il savait qu’une voix off commenterait le détachement. Il repassa aux prisonniers. La Mort Silencieuse était plus qu’abattue. Elle semblait sur le point de se mordre la langue pour en finir plus vite. Aucune trace de larme sur la poussière, elle avait tenu, mais il avait failli la pousser à la crise. A côté, Alexander restait un bloc de marbre. Il en était impressionnant et s’il ne rendait pas bien sur les images, il faudrait ajouter quelques effets spéciaux pour rendre la scène, paradoxalement, plus authentique. Après, Julianne qui était sous le stress. Elle jetait des coups d’œil à droite et à gauche, et sa jambe gauche n’arrêtait pas de trembler. La pauvre. Même les paroles d’Evan attaché sur le poteau voisin ne parvenaient pas à la calmer. Lui avait la voix qui sautait un peu, on sentait sa peur viscérale. Et la dernière, la blonde, là, Robin, elle allait aussi se mettre à pleurer. Elle semblait presque innocente, même si elle avait un caractère. Moore lui fit un signe. Il se prépara. Il dirait sa réplique, il ne devrait pas se louper, puis après, deux secondes plus tard, les soldats feraient feu. Il se racla encore une fois la gorge, il se lissa les cheveux. Et dit enfin après « Action » :


« PERRRsonne ne peut être assez MISERIcordieux pour vos actes BARbares. C’est POURquoi je suis obligé de sauver Dreamland tout en vous sauvant, VOUS. Je ne peux qu’espérer que votre vie de Rêveurs sera plus calme que CELLE qui se termine aujourd’hui, et que vous en TIREREZ des leçons dans la vie réelle que l’amnésie n’effacera pas. Adieu. »

Parfait. Les vingt fusils crachèrent leur poudre en même temps juste après son signal d’un bras fantastique. Les cinq Voyageurs moururent dans des râles. C’était terminé.

Mais attendez… BHL regarda mieux. Non, c’étaient les tireurs qui étaient couverts de sang. Et les prisonniers n’avaient rien. Sa perception lui fit voir un immense portail qui avait encadré toutes les balles et les avait renvoyées dans les jambes des soldats. Ed Free en sortit une seconde après et avec un immense revolver à la main, il mit hors-jeu quatre gardes en deux secondes. Puis il annonça tout fort :


« Coupé, elle est parfaite !
_ FEU A VOLONTE !!! »


Avant que les soldats les plus proches ne puissent réagir, Ed les assomma avec la crosse de ses armes, fit une pirouette en l’air pour éviter des coups de fusils proches et tira encore deux fois pour faire tomber deux soldats. Il esquiva une lame qui lui passa au ras du nez, remercia son propriétaire d’un coup de boule. Un soldat alla lui coller une balle dans le ventre mais le Voyageur se saisit du canon de l’arme, la tira vers lui pour faire trébucher le porteur et lui asséner un violent coup de genou. Il sauta une nouvelle fois et disparut dans le même portail que tout à l’heure, hormis qu’il réapparut sur les énormes poutres en métal suspendus qui permettaient de soulever les projecteurs. Une salve de balles perdues abattit dix hommes sur le coup, et une seconde ne parvint pas à toucher le blond en hauteur. BHL se télé-transporta à sa hauteur derrière lui, mais son poing fut paré par le coude du Voyageur blond. Il sentit les os de ses doigts gémir et se transporta une nouvelle fois derrière Ed qui s’était retourné, mais son coup fut encore paré, et même contrattaqué. Son adversaire enchaîna sur cette victoire et Bernard réussit à peine à parer ses offensives. Les deux combattants faisaient attention à ne pas marcher dans le vide qui les entouraient et luttaient comme des diables. BHL du se téléporter derrière Ed pour éviter un tir d’un de ses revolvers mais le blond se retourna en un éclair et lui envoya son pied dans la gueule. Le leader tomba de la poutre mais disparut et réapparut à trois mètres devant son adversaire. Les tirs avaient cessé pour éviter de le toucher.

__

Les tirs avaient cessé pour éviter de toucher le leader qui se frittait contre moi. Posé sur une poutre en acier de pas trente centimètres de large, je n’avais eu aucun mal à anticiper ses coups. S’il n’était pas devant, il était donc logiquement derrière. Un jeu d’enfants. Maintenant qu’il se calmait, je savais qu’il réfléchissait vite et qu’il tenterait de passer par le haut ou les côtés (en se téléportant après pour éviter la chute). J’avais pas l’intention de me battre en duel. Le portable de Fino grésilla dans ma poche, ce qui voulait dire qu’ils avaient tout ce dont on avait besoin pour libérer les prisonniers. J’avisai un grand cordon à mes pieds. Avant que le chef de la New Wave puisse faire quoique ce soit, je m’emparai du gros câble et sautai dans le vide. Dire que je détestais être suspendu par une liane dans le monde réel… Je tombai de quatre mètres avant que le fil ne me retienne et que je me mette à me balancer par de grands arcs. Le chef gueula un ordre. Avant de me faire canarder, profitant du mouvement de balancier qui m’entraînait vers les prisonniers, je tirai comme un bœuf sur la structure métallique. Je sautai en même temps que la construction, vite montée, qui fut déstabilisée par ma force et se mettait lentement à descendre vers les soldats. BHL se volatilisa vite fait pour éviter de suivre la même trajectoire que les projos. Dans un grincement assourdissant, plusieurs tonnes d’acier écrasèrent le sol que les soldats avaient déserté dans une grande confusion.

Je fis une roulade pour amortir le choc et me relevai entre Julianne et Alexander saucissonnés. Je rechargeai rapidement mes armes tandis que la foule armée se remettait encore du choc. Ils avaient pris position partout autour de moi, encerclant les cinq poteaux et grimpant sur la structure métallique maintenant au sol, me braquant de plusieurs dizaines de fusils. Je désactivai le chien de mes deux armes d’un mouvement de doigt. Ils allèrent faire feu mais mon sauveur sous les traits de BHL leva la main et beugla comme un dément :


« NE TIREZ PAS !!! Vous allez tuer les condamnés à mort ! »

Moi par contre, je ne m’en privai pas. Une dizaine d’hommes furent à terre avant que les autres aient le temps de sortir des sabres de leur ceinture quand ils en avaient. Ils se jetèrent sur moi et les premiers reçurent un pruneau en pleine gueule. Et dès qu’ils le cherchaient, j’envoyai les poings, les crosses, les coups de boule dans une mêlée qui ne cessait de se refermer sur ma personne tandis que je luttai contre acharnement. Ils étaient bien trop nombreux mais j’espérais que des renforts se pointeraient bientôt. Pour le moment, je ne faisais qu’attaquer, attaquer et attaquer tout en tourbillonnant entre les poteaux comme un derviche ivre. Je me baissai pour éviter un sabre qui se planta près des côtes d’Evan. J’envoyai un coup de pied à son détenteur tout en gardant le sabre pour moi. D’un coup d’épée, je détachai rapidement le Claustrophobe, Julianne, et après quatre attaques bien senties qui firent voler mes adversaires, le terrifiant Alexander. Les quatre n’avaient pas leur pouvoir mais ils se battaient quand même avec une puissance incontrôlable. Je vis un soldat s’envoler dans les airs après avoir reçu un coup de poing du leader. Ce n’était pas suffisant pour leur résister plus de deux minutes mais les soldats avaient un peu reculé devant cette nouvelle force de frappe. En deux tours de main, je délivrai de mon arme blanche Robin et Ophélia. BHL au loin hésitait entre réfléchir ou s’abandonner à la rage. Il décida de faire les deux en même temps. Il demanda à ce qu’on nous fusille maintenant et que si une caméra pouvait nous prendre, ça serait pas mal aussi. Cinquante hommes reprirent leur fusil. Ils nous encerclaient et ça serait impossible de s’en débarrasser avec deux paires de portail. Ophélia ne semblait pas avoir remarqué qu’on l’avait sauvé. Je lui touchai la joue de la crosse et ça la fit sursauter. Le canon devait être brûlant. Elle plaqua rapidement ses mains sur la partie du visage touchée.

« Putain, Ed, ça fait mal.
_ Ceux qui ont la force de se plaindre ont la force de vivre. Tu peux me remercier sinon.
_ Je t’ai dit de pas venir me sauver. »
Son ton était presque plaintif. Je désignai les autres d’un revers de pistolet.
« C’est eux que je suis venu sauver. La New Wave serait trop contente de te voir morte, alors je me suis dit que je les empêcherais de danser autour de ton cadavre, et que tu te couperais les veines dès qu’on en aurait fini avec cette histoire, hein ? »

Les soldats allaient tirer mais une nouvelle diversion les empêcha d’achever leur œuvre. Si le réalisateur avait eu un chapeau, il l’aurait bouffé depuis longtemps. Un énorme chariot tiré par un énorme animal débarqua dans la place dans un boucan de tous les diables. Les soldats s’écartèrent rapidement sur leur passage dans des hurlements et il fallut un poteau pour arrêter l’animal qui s’effondra sur le sol dans un mugissement de douleur. Sortit de la bâche tout le commando plus deux extras : une femme-crapaud que je ne connaissais pas ainsi que Felen. Je lui demanderais plus tard ce qu’il faisait ici ; pour le moment, j’étais trop nerveux par le danger pour me soucier de son apparition surprise. Quand j’avais été entouré par les centaines de soldats, je m’étais dit comme un con que tout irait bien parce qu’il y avait des renforts. Mais maintenant qu’ils étaient là, je me demandais quand même comment on allait faire. Je tentai de créer un portail au-dehors de la cité pour qu’on s’enfuie mais la barrière anti-magie avait été réactivée. J’avais auparavant utilisé mes pouvoirs pour arriver directement dans la cour en évitant les dizaines de soldats qui m’avaient barré la route mais maintenant, je ne pouvais plus dépasser les murs, et l’enceinte du fort de façon générale comme avant.

Tous les protagonistes se mirent en cercle autour des cinq poteaux. Les Mismatched, la femme-crapaud, Felen, Dom, Matt, Kelly avec Fino sur l’épaule, Ophélia, les Claustrophobes et moi. Belle image, mais les ennemis étaient plus nombreux chaque seconde. Des dizaines de soldats sortaient du bâtiment, des trappes sous le sol et des tours de garde qui parsemaient la muraille. Ils n’eurent pas le temps de tous sortir à l’extérieur que BHL gueula de tirer sur nous tous une nouvelle fois. Avant que les premières détonations ne retentissent, je pus voir que Dom avait donné les lames à Alexander ainsi que les boules de pouvoir à chaque Voyageur. Ophélia n’avait pas eu le courage de refuser la sienne. Je pouvais aussi remarquer qu’Evan avait son panneau de signalisation. Enfin, MON panneau de signalisation. Tous les fusils tirèrent mais c’était trop tard. Dans un grondement terrifiant, quatre murs gigantesques sortirent du sol et se dressèrent entre nous et les balles. Le pouvoir d’Alexander était flamboyant. On entendit tous les impacts mais personne ne fut blessé. Il prit rapidement le commandement :


« Ed, tu peux nous faire sortir d’ici ?
_ Nop capitaine.
_ Evan, ils étaient cachés sous terre. Reconnaissance, on va s’infiltrer par le bas.
_ Je ne peux pas utiliser mon pouvoir sur le sol, il est aussi piégé.
_ Génial. Fino ?
_ Maître Fino, oui, c’est moi.
_ Sors-nous de cette situation.
_ Mais ouais, laisse-moi juste claquer des doigts, imbécile.
_ Robin, tu avais demandé pourquoi Fino venait au début de la mission. Voici une des raisons. Fino, trouve une solution.
_ Impossible. C’est déjà fait. »


Malgré les murs qui nous entouraient, on put distinctement entendre une immense explosion balayée le haut du Fort. Fino avait un détonateur rouge. C’était vrai qu’il se baladait toujours avec du C4 sur lui, même si personne ne pouvait voir où il le cachait. Il expliqua que Steve Jobs verrouillait tous les iGun à distance depuis une base de données (à laquelle il accédait depuis l’ordinateur qu’ils avaient retrouvé Kelly et lui). Enfin, il les déverrouillait. Tout iGun ne recevant pas le signal de l’ordinateur devenait inutilisable. Il avait suffi de détruire l’ordinateur pour empêcher les armes de tirer. Un système de débiles créé par un débile, qu’il fit. Au loin, on pouvait entendre les plaintes des soldats qui ne pouvaient plus arroser de balles nos protections ; ils étaient obligés de s’en remettre aux armes d’époque, moins efficaces. En plus de cette bonne nouvelle, je voyais avec mes lunettes que les barrières anti-magie avaient été désactivées. Je prévins mon ex-boss que je pouvais à nouveau utiliser mes pouvoirs pour qu’on puisse sortir d’ici, mais qu’il faudrait d’abord s’approcher d’une muraille car elle était au-delà de mon champ d’action. Le leader des Claustrophobes acquiesça mais signala qu’il ne pouvait pas déplacer les murs vu leur taille. Ouais, seul Maze pourrait réaliser cet exploit. On se tint tous prêt à se frayer un chemin dans la nasse ennemie.

Robin cria quelque chose : BHL était apparu à trois mètres au-dessus de nous et lança un paquet de grenades sur notre tête. La blonde réagit vite (j’étais impressionné d’ailleurs par sa vitesse de réaction de façon générale) et un plafond compléta la maison. Il fut réduit en miettes et il plut de la poussière sur nous mais il n’y eut pas de blessés. La seconde d’après, Alexander fit abattre ses murs selon les quatre points cardinaux. Et l’instant d’après, ce fut la débandade.

On suivit tous Alexander dans la mêlée en respectant un schéma défensif. Le chef était devant et écrabouillait tous les ennemis en face. Dom, Matt et Felen étaient sur un côté et se battaient (ou esquivaient) comme ils le pouvaient d’un côté tandis qu’Evan et Robin protégeaient l’autre. Julianne et moi fermions la marche. Elle n’hésitait pas à créer un mur pour éviter les balles des fusils d’époque non concernés par les technologies Apple tandis que j’évitais les débordements. Les autres du commando se trouvaient au milieu, plutôt bien protégés par les Voyageurs. Le combat était du grand foutoir. C’était plus du corps-à-corps qu’autre chose avec des détonations bloquées par des murs. J’envoyai un coup de pied à quelqu’un et tirai plusieurs fois pour assommer ceux qui semblaient trop dangereux. On était maintenant à cinquante mètres d’un rempart et Alexander me gueula de nous transporter loin de là. Mes yeux se remplirent d’encre, prêt à créer un portail pour nous englober et nous faire disparaître de ce foutoir monstre.Ce que je ne réussis pas. Je me sentis très très con.

La barrière avait été réactivée je-ne-savais-comment. On tenait bien pour le moment mais dans une minute, on allait se faire submerger. Fino tira à cause d’une brèche laissée par Alexander qui se défendait contre une Sarah Palin qui lui envoyait rafales sur rafales, accaparant toute son attention. Le phoque me heurta le dos alors que j’étais en plein combat contre trois gars, dont un se fit assommer par une Julianne en furie. Felen usait de ses talents pour échapper aux lames ennemies et réussissait même à contrattaquer tandis que Dom devait reculer, blessé au torse. Le chiton de Matt renversa une vingtaine de soldats mais fut arrêté, puis égorgé. L’invocation disparut dans un nuage de fumée. Le panneau de signalisation faisait très mal manié par Evan, mais il ne parvenait pas à renvoyer les vagues d’adversaires successives même avec le renfort des murs de Robin. On allait crever si on ne faisait rien d’intelligent.

__

Le camp des réfugiés à Great Sleet était en effervescence. Ils savaient qu’un commando était parti « affronter » la New Wave mais ils n’avaient jamais compris le principe même de la mission. C’était pareil pour Monsieur Portal ; il était certes un peu déconnecté de la réalité pour excuse. Mais ça ne l’empêchait de vouloir se rendre à Alamo, et chaque seconde qui passait se faisait plus insistante. Il tournait en rond dans la place principale, sa main sur le menton. Il ne pouvait certainement pas laisser les citoyens de Great Sleet sans protections, partir comme un voleur en faisant prendre aux autres des risques inconsidérés. Il réfléchit sérieusement tandis que le soleil cognait contre son front. Ce fut une simple annonce qui lui permit de tout déclencher : des renforts de la New Wave (et plus particulièrement, les bateaux-dirigeables) étaient partis pour Fort Alamo et allaient bientôt y arriver. Si le commando n’était pas parti du fort avant que les troupes ne soient là, ils étaient perdus. Monsieur Portal demanda une réunion extraordinaire avec les Maires pour lui faire part de son plan d’intervention. Mais il fut totalement refusé, repoussé net et en bloc. Il apprit au moins sur une carte l’emplacement d’Alamo. Monsieur Portal ne perdit pas de temps pour récupérer une boussole et déterminer la direction à prendre. D’accord… Il estima à peu près le temps qu’il fallait mettre pour y aller à cheval, ce qui lui indiqua la distance à parcourir. Perdu dans son ancienne cabane, il n’avait jamais vraiment cherché à se mettre à fond dans une paire de portails. Jusqu’où pourrait-il aller s’il le désirait ?

L’ermite descendit des roches tranquillement. Il avait pris sa décision. Il fallait venir en aide au commando, absolument. Il grimpa maintenant sur le promontoire où il avait siégé quelques jours plus tôt avec Ed et Fino. Il hurla bien fort sa main en porte-voix pour attirer le plus de monde possible. Les Maires ne voulaient pas l’aider ? Et bien il réunirait une armée seul. Il voyait là l’occasion de battre la New Wave : frapper en plein cœur. Pour le moment, Ed et Fino avaient réfléchi en termes défensifs en s’attaquant gentiment aux bases aux alentours. Et ils avaient pris énormément de risques. Mais une attaque traître, un poignard dans le cœur de la New Wave avant qu’elle ne puisse rassembler ses forces… Oui, ça le faisait. Une foule compacte se massa à ses pieds. Les citoyens n’oubliaient pas qu’il les avait sauvés de la mort en un claquement de doigt. Il parla alors assez fort pour que tout le monde puisse l’entendre :


« Comme vous le savez, nos alliés sont en train de se battre pour vous ! Mais moi, je ne veux pas attendre ici qu’on me protège, surtout que je sais que les gens qui sont actuellement en train de se combattre la New Wave vont mourir ! Et ils vont mourir parce que nous n’avons rien fait ! Et il se trouve que si je vais là-bas, je vais mourir aussi. Et que si nous partons à dix, nous mourrons aussi. Pareil pour une quinzaine ou une vingtaine. Mais peut-être avez-vous vu de vieilles personnes sacrifiées leur vie sans raison parce qu’ils jugeaient que la somme à gagner n’était pas si dérisoire que ça comparée au tapis qu’il devait faire, tapis que l’on peut considérer comme le restant de sa vie, et… » Il eut un petit silence. « Est-ce que vous avez bien compris ma métaphore ? Non, c’est important pour continuer, peut-être que je pourrais changer si vous avez du…
_ Il n’est pas question de se frotter à la New Wave alors que le commando est justement parti pour éviter que l’on ne meure à cause d’eux. »
Romero était comme de bien entendu intervenu. Sa voix était puissante pour compenser le manque d’énergie de ses paroles, comme un vieux qui n’avait plus de peps. Ses bras étaient levés comme pour calmer les ardeurs que réveillaient doucement Portal. Ce dernier fronça les sourcils comme s’il trouvait son interruption totalement absurde, comme s’il était venu pour faire un exposé sur les manchots sur la banquise et leur vie difficile. L’ermite lui demanda :
« Euh… tu es une huître en fait.
_ Quoi ?
_ T’as le cerveau d’une huître : qu’une seule idée en tête, et t’as du mal à en changer.
_ Ce n’est pas le su… Ecoutez-moi ! Ne partez pas en guerre alors que les secours sont si proches !
_ Les secours ? Ahah, la blague ! Mais je te remercie pour ta transition, parlons-en des secours ! »


Portal dévoila sans aucun problème le complot de la New Wave, preuve à l’appui devant une foule médusée qui ne pouvait que croire son sauveur. L’ermite savait que Romero avait dit cela pour les faire rester même en sachant pertinemment qu’ils ne viendraient pas. Les renforts ? C’est ça, ouais… Tout le monde se mit à parler à son voisin en voulant lui demander son avis ou critiquer ou non BHL. Fallait-il vraiment croire ce que disait ce doux dingue ? Le doux dingue les avait quand même sauvés. Le doux dingue parla :

« De toute façon, on s’en fiche bien de savoir si j’ai raison ou tort. Je vous parle de camarades. Et la vérité, vous l’aurez là-bas.
_ Au casse-pipes ? Génial.
_ Ah, parfait, Romero, je peux te poser une question ? Bien sûr. Réussirais-tu à avoir la mort d’Ophélia sur la conscience ? Aimes-tu Ophélia ?
_ Je ne veux pas sacrifier d’autres personnes. Elle m’a dit elle-même de ne rien tenter pour la sauver.
_ Oui, bien sûr, et si dans le monde réel, elle voulait sauter d’une falaise, tu la pousserais avec plaisir au nom de l’amour ?
_ On est sur Dreamland ! Ca n’a rien à…
_ Dreamland fait partie du monde réel, idiot, pourquoi tu ne le comprends pas ? »[/b], répliqua durement Monsieur Portal en se grattant un sourcil, agacé de tant d’étroitesse d’esprit selon sa vision du monde. [b]« Un enfoiré sur Dreamland reste un enfoiré. Et je ne te parle pas que d’Ophélia. Je te parle de tous ceux qui sont partis, et à terme, de toutes les vies que tu veux confiner ici à attendre qu’on nous tue pour faire le documentaire le plus dramatique possible. Et leur mort à eux, tu pourras encaisser ? Et oui, mes amis, l’alternative que je vous offre est d’avoir une chance de survivre là-bas et de garder votre fierté ou de mourir ici, dans quelques jours, demain peut-être, dans la honte. Moi, j’ai choisi. Et je demande maintenant qui veut m’accompagner !
_ Ophélia est la Mort Silencieuse ! »
avait crié Romero. Un autre mouvement de foule mais moins important. Pas mal de monde le savaient déjà, mais leur raviver ce douloureux souvenir ne les aidait pas à accepter. Une femme cria que la Mort Silencieuse n’avait pas à être sauvé, surtout si c’était le châtiment qu’elle se réservait. Monsieur Portal ne savait pas jusqu’où cette simple phrase rebattait les cartes. Il y avait trop de remous dans la foule pour qu’il sache si le dernier argument de Romero prendrait effet.
Mais un autre retournement de situation eut lieu. Un cri survint derrière la foule et tout le monde se calma comme si c’était la mère de tout un chacun qui avait hurlé. Un petit couloir laissa passer la forme traînante de Mathilda appuyée sur une canne. Elle se plaça au milieu de la foule et même si sa condition physique ne lui permettait pas de courir, elle savait beugler comme personne :

« J’en ai marre de cette bande de lâches ! Je pars aussi ! Je vais me battre ! La Mort Silencieuse a tué bon nombre des nôtres, mais Ophélia nous a toujours aidés et a toujours été soucieuse de nous. Elle a failli se suicider un bon nombre de fois quand elle a pris conscience de ses énormes erreurs. Et c’est grâce à toi, Romero, si elle est heureuse maintenant ! Si elle cherche encore à se tuer, c’est que tu n’as pas terminé ton travail. Alors tu devrais être le premier à bouger ton cul, parce qu’il y a déjà une dizaine de personnes qui vont risquer le leur pour TA petite amie. Trouve toutes les excuses que tu voudras, tu n’es qu’un lâche. Va te battre avec les autres comme tout le monde !
« Nous avons fait un serment ! Paraiso ! Nous ne nous battons pas pou…
_ Si ton minable petit projet qui ne sera même pas ébranlé de ta gloire prochaine est plus important qu’Ophélia, reste ici. Moi, je hais autant que vous Ophélia pour ce qu’elle a fait, mais il se trouve que Romero lui a laissé une chance et nous avons abdiqué. Ce n’est pas pour avaler notre serment juste après. Monsieur Portal, c’est ça ? Vous avez un guerrier avec vous.
_ Et ce n’est pas le moindre. Alors voulez-vous vous battre pour votre survie ? Ou rester ici en attendant que d’autres vous pomponnent ? Voulez-vous être des doudous ? Si vous ne voulez pas être des doudous, alors prenez une arme et mettez-vous en rang devant moi ! »


Une énorme effervescence agita tout le monde. Il fallut moins de cinq minutes pour que les citoyens prennent une arme dans des énormes stocks posés dans des cartons et rejoignent le promontoire dans des bousculades franches, nombreuses, mais motivées. D’énormes clameurs s’élevaient de toutes parts, certains se mettaient à chanter des hymnes patriotiques, d’autres hurlaient, d’autres pleuraient ou sous le coup de la nervosité, éclataient de rire. La nouvelle foule qui prit place devant Monsieur Portal était étrange, hétéroclite, mais avait le mérite d’être prête à se battre. Ils avaient récupéré les armes indiennes que Dom avait réussi à négocier, et des dizaines de AK-47, de Famas et autres armes tirées du monde réel s’étalaient devant lui. Il compta brièvement et en arriva à presque trois cent soldats prêts à aller au combat. Parmi eux, beaucoup d’hommes, pas mal d’enfants presque adultes et quelques femmes en robe qui avaient du courage à revendre. Il fallait vite les transporter en portail avant que certains ne changent d’avis. Il se concentra en leur priant d’attendre une minute s’il vous plaît.

Cette minute put voir Romero qui descendait le promontoire totalement abattu. Les bras ballants, il faillit trébucher contre une pierre et il voyait Mathilda marcher vers lui, sortant de son rang le temps que Portal les transporte directement chez l’ennemi. Il ne savait pas quoi dire, mais il réussit à bafouiller qu’il allait y aller aussi. Mathilda lui tendit son arme et il rechigna à la prendre. Elle soupira et lui dit que près de Great Sleet, il y avait une toute petite armée alliée prête à se battre et qu’il devrait en prendre le commandement et qu’avec son pouvoir, il pourrait peut-être changer le cours de la bataille. Romero savait que Mathilda connaissait son pouvoir et il se demandait comment celui-ci pourrait être si important. Elle lui dit que ça serait surtout une tâche logistique si ça pouvait l’aider. Il accepta, elle lui dit de se dépêcher, et le jeune homme lui promit d’y aller si et seulement si elle ne partait pas au combat. Elle refusa mais il argumenta qu’elle était faible et qu’elle se ferait tuer à coups sûrs. Et que personne ne s’occuperait de son dernier petit fils. Elle abandonna, et Romero s’enfuit là où on lui avait dit d’aller.

Monsieur Portal acheva de créer un immense portail horizontal juste au-dessus de la tête des soldats. Il voyait à travers lui, debout sur le promontoire, le fort d’Alamo. Il approcha son second portail d’un geste télépathique mais il n’arrivait pas à entrer dans le fort lui-même. Des barrières magiques, encore une fois. Et il pouvait voir le commando se faire encercler de toutes parts. Il prévint les soldats et tourna sa porte pour… oui, voilà, il venait de trouver la herse d’entrée. Nul doute qu’elle n’allait pas longtemps rester à sa place. Il se mit avec l’armée, sous son portail et dit qu’ils allaient apparaître devant la porte d’entrée. Elly lui dit qu’elle pourrait peut-être la faire sauter s’il le fallait. Il acquiesça la tête puis il lança :


« Armée des non-doudous, z’êtes prêts ? On va les exploser. » Puis le portail tomba sur le sol et engouffra trois cent soldats vers la bataille.

__

Le commando était maintenant replié sur lui-même, écrasé de toutes parts par des dizaines de soldats. Il n’y avait pas eu plus de quarante tués pour le moment, mais BHL estimait que c’était largement acceptable pour abattre des grandes pontes comme Julianne et Alexander. Un soldat essoufflé apparut à sa droite :


« La herse a été arraché !
_ Quoi ? Comment ça, arrachée ? »


Pour lui répondre, l’ombre de la grande herse de deux mètres de large et cinq de long balaya le champ de bataille avant de s’écraser sur trois soldats qui hurlèrent. BHL se dit qu’il y en avait marre de ces interruptions permanentes. On lui annonça que plusieurs centaines de soldats adverses armés s’amenaient dans la cour. Bon dieu, les ennuis étaient de plus en plus importants et gênants. Il demanda une stratégie défensive dans le grand bâtiment et sur les murailles. Qu’on les encercle si possible mais qu’au moins, on se rétracte de la grande cour, qu’on prenne le plus d’armes qui ne venaient pas d’Apple et qu’on tienne. Les renforts devraient arriver dans quelques minutes.

__

Mon bras gauche saignait, mais je ne savais pas par qui, pour quoi et depuis quand. Mes flingues étaient dans leur holster et c’était mon poing et le sabre que j’avais trouvé qui me permettaient de survivre. On n’avait plus de marges de manœuvre et Alexander ne parvenait plus à refaire les mêmes mus défensifs qu’avant. Mais peu à peu, les ennemis refluaient en arrière. Et derrière ce tas de corps, on pouvait voir une armée totalement débraillée, Monsieur Portal à sa tête et Elly proche de lui qui hurlaient comme des dingues tandis que d’innombrables soldats tiraient sur nos agresseurs. Bon sang, Monsieur Portal était vraiment un foutu héros. Sur les réfugiés dont j’en reconnus quelques-uns, très peu furent tués sur le coup. Ils avaient séparé l’armée ennemie en deux camps et le plus gros rejoignait le bâtiment immense en reculant et en se couvrant avec des fusils d’époque qui crachaient de la fumée à tout-va. La minorité se planqua dans les murailles et ressortaient dessus, ouvrant un feu mortel qui nous assiégeait de toutes parts. Plusieurs des réfugiés tombèrent sur le coup, transpercés de balles et de plomb. Heureusement, des dizaines de rafales de mitrailleuses indiennes leur répondirent et des soldats de la New Wave tombèrent en arrière dans des gémissements douloureux. Le reste des ennemis se planqua soit dans les petits tours, soit rejoignaient le grand bâtiment. Une partie de notre armée se planqua dans la muraille par les tours arrière qui faisaient face à la partie principale du fort, tandis que l’autre restait dans la cour à se planquer derrière divers éléments comme les poteaux ou la roulotte de la femme-crapaud. Des tirs s’échangeaient de tous les côtés comme des dingues et quelques fois, entre les détonations intempestives et les hurlements des officiers, on entendait des soldats tomber par terre, couverts de sang.

J’étais planqué derrière le poteau qui avait maintenu Alexander prisonnier, maintenant criblé de balles, et on m’avait donné un fusil qui me permettait de participer à la bataille à longue distance. Mes revolvers énormes, je les avais rechargés mais ils ne me servaient à rien de si loin. Constatant que je n’arrivais à rien de cette façon et que je visais mal, je donnai mon arme à un soldat et me retranchai à toute vitesse dans les escaliers de la muraille. Un mur de Claustrophobes me couvrit tandis que j’étais à découvert et je l’entendis se faire cribler de balles. Je rejoignis le haut des murailles en montant quatre par quatre les marches de l’escalier en colimaçon et me baissai pour que le muret des remparts me protègent assez pour que je ne fusse plus inquiété par les tirs ennemis. Je longeai ainsi le chemin en pierre et rejoignis la position de Portal qui donna quelques ordres. Je lui mis la main sur l’épaule :


« Vous êtes un sacré taré, Monsieur Portal. Vous nous avez sauvés la vie.
_ Oui. C’est plutôt épique pour un prof d’éducation physique et sportive. Quand cette chieuse de D’Arcy saura ça… »
Matt apparut derrière lui, un œil en larme à cause de la suie qui lui noircissait la moitié du visage. Il était presque hilare.
« C’est comme le Seigneur des Anneaux ! Sauf qu’on est l’armée des Rondoudous !
_ Des non-doudous »
, rectifia Portal tandis qu’une balle passa au ras de ses cheveux. Il releva le menton intéressé : « C’est quoi un Rondoudou ? »

Je demandai la stratégie. On allait avoir du mal à passer les murailles jusqu’au bâtiment principal, et progresser dans la cour était du suicide. Les balles allaient nous manquer si on ne faisait rien, ils avaient ramené des cartouches de munitions mais pas assez pour tenir un siège pareil. Les Claustrophobes allaient donc créer des murs protecteurs et on allait avancer sur les deux fronts à la fois. Je hochai la tête. Près de moi, je pouvais voir Elly dont le pouvoir était activé : à la place de son bras droit, un énorme membre fait d’obscurité, long de trois mètres qu’elle était obligée de replier au-dessus de sa tête pour ne pas être gênée se battait de loin comme elle le pouvait. Sa main démoniaque se saisit d’une gros pierre grande comme un être humain, et l’envoya sans effort jusqu’au bâtiment où il s’écrasa contre le mur jusqu’à le défoncer.


Robin hurla fort pour que des gens l’entendent. Elle pointa une direction sur notre droite. Je sentis mon cœur se serrer : les renforts de la New Wave. Avec une longue-vue, on pouvait voir que plus de mille soldats armés, une dizaine de tanks et une vingtaine de navires volants plus un ou deux quads sur lesquelles étaient montées des mitrailleuses nous tombaient dessus. Ils commençaient même à nous contourner pour qu’on soit pris entre deux feux. Oh mon dieu, la position serait intenable. Mille soldats dans le dos, cinq cent en face dans le bâtiment et c’était sans compter les bateaux qui allaient nous bombarder sans problème. Il suffirait d’un passage pour tous nous tuer. Je dis à Portal de faire attention et de s’occuper des bombes qui allaient arriver mais il me dit qu’il n’avait quasiment plus de paires de portails : il les avait utilisés dans son immense paire qui avait engouffré les kilomètres pour apporter les réfugiés ici. Alexander réfléchissait, ça se sentait, mais rien ne lui venait en tête. Fino cracha. Peut-être qu’il faudrait charger tout de suite vers le bâtiment pour s’y réfugier ? Mais ça ne changerait pas grand-chose au final. Ce fut sur une terrible mélodie de balles et de visions funestes que j’en conclus qu’on n’était pas tirés d’affaire pour autant.

Les premières balles des quads arrosèrent notre position dans des sifflements meurtriers, obligeant tous nos tireurs à se baisser. Le gros des troupes serait là dans moins de cinq minutes et il n’aurait aucun mal à nous déloger avant que les bateaux ne le fassent. Les premiers hommes à pied, en arrière vers la droite, commençaient déjà à tirer. Je fis le tour pour me mettre de leur côté et observer l’armée mais ça serait terrible. Les ombres des navires-dirigeables s’approchaient en silence. Dans un encadrement de la porte d’un escalier, je vis Ophélia dont le cœur battait la chamade, sa poitrine se soulevant et se rabaissant comme si elle courrait le marathon. Sa peau était blafarde si on parvenait à voir sous la saleté grossière des maquilleurs de BHL. Elle voulait pleurer mais n’y arrivait pas. Je voulus lui dire quelque chose mais… je ne trouvais pas les mots. De son point de vue, on allait mourir pour elle, pour rien. Je ne pouvais pas lui dire qu’on allait survivre, ça serait un énorme mensonge. Je repartis au combat. Je me rongeai les sangs en revoyant l’armée adverse qui s’étalait sur une surface tellement grande. On allait crever.


__

Sur une colline de sable et de poussière, à un kilomètre de Fort Alamo et permettant d’avoir une vision incroyable sur l’armée de la New Wave qui allait prendre les rebelles par l’arrière, se tenaient deux cavaliers. Le premier était reconnaissable de loin car son immense cheval noir était aussi identifiable que son maître. Il regarda son partenaire et hocha la tête. Shan-Yu répondit du visage à Frollo qui acceptait qu’on charge. Le chef des Mongols se retourna pour voir son immense armée de soldats, tous montés, prêts à la charge. Shan-Yu descendit de quelques mètres pour que tout le monde puisse le voir. Il tira son sabre au clair et le soleil se reflétait sur ses rayons. Puis il hurla :

« Nous sommes venus pour semer le massacre et le chaos ! Et nous avons répandu assez de sang pour y noyer le ciel ! Donc pourquoi sommes-nous ici à délivrer un ami ? Parce que cet ami nous a aidés. Nous ne sommes pas dans le camp de la gentillesse ! Certainement pas ! A ce que je sache, ceux que nous allons attaquer ne sont rien d’autre que les renforts des autres pays venus secourir nos victimes ! Et nous allons aider les camps rebelles qui auraient saccagé le pays ! Nous allons renvoyer à la Lumière la tête de Bernard-Henri Lévy et nous leur dirons que nous sommes les auteurs de ce carnage ! Et s’il s’avère qu’il était lui aussi un suppôt de Satan, nous resterons des barbares maléfiques qui n’obéissent à aucune balance manichéenne. Oui mes frères, sachez que ce que nous allons commettre ici résonnera encore comme un acte purement maléfique dans les siècles à venir et qu’il n’y a rien de plus noir et sombre que des armées du mal qui s’affrontent ! Sachez aussi que rien dans ces terres troublées ne justifient de ne pas sauver un ami aussi généreux qu’Ed Free ! Même pas une considération bénéfique qui nuirait à notre image ! Soyez prêts à combattre ! Nous chargeons maintenant ! Je veux que chacun se batte de façon tellement cruelle que vous mériteriez tous de rentrer dans le Top 11 des pires méchants de Disney ! »

Un hurlement typiquement Mongol, Shan-Yu se retourna et remonta sur la colline en fonçant pour la redescendre. A ses côtés, Frollo et son épée, avec Dora et Pedobear à l’arrière. Derrière lui, plus d’un millier d’hommes hurlants à la mort et dont les chevaux martelaient le sol comme des tambours fous. La cavalerie couvrait toute la lande d'un vacarme assourdissant. Toutes les armes étaient levées, pointant les ennemis qu'elles allaient bientôt découper.

« En avant ! Ne craignez aucune obscurité ! Debout ! Debout ! Cavaliers de la Guerre ! Les lances seront secouées ! Les boucliers voleront à l'éclat ! Une journée de l'épée ! Une journée rouge !! Avant que le soleil ne tombe ! A l’attaque ! Et n’oubliez pas qu’il n’y a qu’une chose qui nous fasse peur : qu’une avalanche nous tombe sur la tête ! Et j’ai bien peur pour eux qu’il n’y ait pas beaucoup de neige à proximité ! A L’ATTAAAAQUE !!! »

__

« Alors matelot, c’est incroyable ce que tu peux faire ! Incroyable ! Deviendrais-tu pirate après cette bataille ?
_ J’aurais d’autres projets, Capitaine !
_ Au diable cet avenir ! Mais profitons au moins de l’instant présent, ce jour où les Professionnal Pirates se sont désenclavés de la terre ! »


Juste derrière l’armée des Mongols qui fonçait vers les renforts de la New Wave, un énorme vaisseau pirate voguait à pleines voiles dans les airs. Les courants d’air, immenses en altitude, poussaient le bateau comme jamais auparavant. Cet exploit, les pirates le devaient à un Voyageur de la Gravité qui pouvait annuler celle-ci ou l’augmenter dans une large zone, Romero lui-même. Le Voyageur se concentrait pour maintenir une telle masse en l’air. Il avait rejoint les pirates qui traînaient près de Great Sleet à l’opposé de l’endroit où les Mongols étaient arrivés la veille. Ils avaient émis leurs vœux de rejoindre la bataille vu que personne ne les y obligeait, et l’arrivée de Romero ainsi que ses compétences plurent immédiatement aux forbans. La New Wave avait aussi des navires volants, mais ils étaient plus fragiles à cause de leur ballon et surtout, ils n’étaient pas du tout préparés à affronter des adversaires en plein ciel. Alors un seul navire pirate avait de grandes chances d’en descendre plusieurs sans difficultés. Ils n’étaient pas arrivés par le portail du Claustrophobe, mais leur vitesse les avait permis de rejoindre la base en moins de vingt minutes.

Le Capitaine était à la barre et ses cheveux volaient en arrière sous la vitesse. Le sol était si loin de lui qu’il avait l’impression que lui-même pouvait voler. Jamais il n’avait été aussi heureux de sa vie. Romero était prêt du mât principal du navire et s’y cramponnait pour éviter de se faire arracher du bâtiment. Les autres pirates étaient tous accrochés à des cordes, aux bastingages, mais aucun ne se trouvaient dans les cabines. Le ciel était fantastique, le soleil ne gênait pas leur vision, et tandis qu’il pouvait observer les armées de fourmis en bas qui allaient se rentrer dedans, une vingtaine de bateaux soulevée par des énormes ballons leur faisait face. La bataille allait être serrée. Surtout qu’un navire plus gros que les autres et visiblement armés de canons lui aussi se trainait paresseusement avec Lord Buckingham à son bord. Un mousse était proche, Tim en profita pour hurler ses ordres :


« Ralentissez l’allure ! Canonniers, aux canons, et ne comptez pas vos tirs ! Tous les autres, soyez prêts à aborder et saborder tout ce qui se passerait à portée ! Si on coule chez Davy Jones, je veux que ça soit accompagné de tous ces bâtiments ! »

Le vaisseau ralentit, son axe pivota rapidement et les canons se tinrent prêts. Dès que le bateau était parallèle au plus broche bâtiment de la New Wave, ils firent feu sur le ballon qui s’enflamma instantanément et explosa le navire et ses marins. Une gerbe de feu colossale inonda le ciel de flammes et de cris de brûlés. Les autres navires ne pouvaient pas riposter directement. Les hommes à bord par contre, sortirent des fusils et tirèrent sur les pirates. Le bateau pirate encaissa plutôt bien tous les chocs tandis qu’il se promenait facilement vers sa prochaine victime. Romero se baissa, conscient que sa mort entraînerait celle de tout l’équipage. Etrangement, il se sentait vivant. Fier de lui et de ce qu’il entreprenait. Et il se dit, tandis que le premier navire de la New Wave abattu tomba dans la lande, qu’il allait mériter Ophélia. Il sortit un sabre incurvé de sa ceinture que lui avait donné les pirates. Peut-être qu’il serait honteux de lui à la fin. Mais au moins, Ophélia serait là.
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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Lun 30 Juil 2012 - 1:32
L’attaque commando s’était transformée, en quelques minutes, en une bataille effroyable. Devant moi, les réfugiés se battaient comme des diables avec les armes indiennes, se baissant, tirant, ajustant leur coup pour abattre quelqu’un. Il y avait relativement peu de morts car les deux camps étaient très loin les uns des autres. Pourtant, il y avait déjà du sang partout. Je me couchai à terre quand je vis qu’on me visait. Mais la balle fut pour mon voisin qui n’eut même pas le temps de hurler à la mort que celle-ci venait de le cueillir. Elly envoyait tous les débris qu’elle trouvait, faisant mouche de rares fois mais avait le mérite de faire peur aux tireurs qui se cachaient derrière leur protection pour éviter de se faire arracher le corps. Quelques fois, à notre grande déconvenue, BHL apparaissait dans notre camp une seconde, le temps d’égorger un de nos soldats (pas les Voyageurs, il savait qu’approcher Portal ou Alexander lui serait fatal) avant de disparaître comme il était venu, un véritable mirage qui était une sacrée plaie. Après qu’il se soit enfui une quatrième fois, Sarah Palin dont on distinguait la silhouette, mauvais reboot des films Lara Croft, nous envoya une roquette sur la gueule. Robin réussit à la faire exploser sur un de ces murs. Et notre bataille continuait ainsi, ponctuée de gueulantes, d’ordres, de coups de feu qui mettaient à bas tous les tympans de l’armée et des déflagrations qui se déclenchaient au hasard.

Derrière moi, la charge Mongole était tout simplement impressionnante. Cachée derrière les larges collines de poussière du Royaume, la dune semblait cracher sans interruption de nouveaux cavaliers qui hurlaient comme des dingues, soulevant du sable à chaque piétinement. Ils étaient innombrables, d’énormes insectes qui cavalaient dans la lande vers les renforts de la New Wave qui furent obligés de se retourner pour affronter cette nouvelle menace. Shan-Yu en tête, l’épée à la main, fut le premier à défoncer les lignes ennemies avec l’aide de Jafar qui le protégeait d’un bouclier astral. La New Wave riposta comme des dingues à coups d’armes à feu, de tanks et d’explosifs, mais les quelques éclaircissements dans les chevaliers ne suffisaient pas à diminuer leur dangerosité. Une explosion dans la lande, cinq cavaliers qui tombaient enveloppés de flammes, puis dix autres surgissaient de la fumée encore plus énervés. Les tanks faisaient un carnage mais ils étaient trop peu nombreux. Et bientôt, juste derrière Shan-Yu, des centaines de Mongols écrasèrent les ennemis sous leur élan et leur puissance. Ils découpèrent l’énorme masse armée comme un cimeterre découpait du beurre fondu. Sauf qu’après cette estocade en plein cœur, les cavaliers à l’arrière qui n’avaient pas encore approché l’ennemi prenaient celui-ci par les deux flancs. Les épées volèrent et envoyèrent des membres dans les cieux, les hommes tombaient, avalés par un monstre boulimique qui vomissait leur sang et leur cadavre blanc.

La New Wave cherchait à se replier à l’intérieur mais elle n’était pas du tout du côté de la porte brisée par le bras sombre d’Elly. Alors ils s’en créèrent une : un tank se tourna vers notre muraille et cracha un obus, puis un second afin de se créer une ouverture. Toute notre armée fut secouée, et cinq réfugiés tombèrent en hurlant quand les pierres que lesquelles ils étaient posées s’effondrèrent sous les assauts des chars. Une fissure apparut et la New Wave s’infiltra dedans comme de l’eau s’échappe d’une tuyauterie percée. Les hommes s’engouffrèrent dans la cour, obligeant nos attaquants postée dans cette dernière à se replier vers les remparts précipitamment. Dom qui était en bas, sur le trajet de centaines de bonhommes, activa son pouvoir (mes lunettes me le disaient) et un des premiers à pénétrer dans la fissure prit cinq secondes avant de lui tirer dessus, hésitant ; largement le temps qu’il fallait au Maire pour s’échapper le plus vite possible malgré son peignoir léopard dans les tours et les escaliers. Si les quads restaient dehors à mitrailler les chevaux en se mettant hors de portée, quelques chars blindés entrèrent dans la cour intérieure par le chemin qu’ils s’étaient créés. Alexander sauta sur l’un d’entre eux, et le découpa proprement en deux par une diagonale fantastique. La machine s’écroula et laissa voir le conducteur dont la tête était sectionnée en deux parties. Un cri de Julianne, et le leader revint sur les murailles d’un bond fantastique tandis que des balles sifflaient autour de lui. Je n’entendais pas distinctement ce qu’ils se disaient mais je compris que c’était urgent.

Au-dessus de moi, le vaisseau pirate semait la zizanie parmi les bombardiers. Il n’avait qu’à tirer un coup de canon bien placé pour les faire exploser dans des geysers de flammes incandescentes. Et il était bien plus rapide. Il négociait mal les virages mais sinon, il se promenait parmi les navires et s’en débarrassait sans difficulté. Chacun de ses passages près d’un bâtiment ennemi transformait celui-ci en boules de feu qui s’écrasait lentement sur les landes, frôlant le fort de moins d’une centaine de mètres. Notre droite commençait franchement à devenir un cimetière d’épaves. Cependant, le navire se prenait de nombreux coups à cause de gatling et de fusils ennemis Rien de très important mais si ça continuait, le navire ou ses hommes ne tiendraient pas. D’ailleurs, par quel miracle le bateau des pirates tenait dans les airs ? Il fallut que je plisse les yeux pour reconnaître l’énergie habituellement passive de Romero qui se déchaînait à maintenir les pirates dans les cieux. Il avait finalement décidé à devenir utile, lui.

Alexander vint me voir, son bras arrêta une balle en la découpant en deux (elles étaient vraiment cools, ces épées) et m’annonça qu’on manquait cruellement de munitions et qu’en plus, notre position serait trop dur à tenir si on restait sur les remparts. Il n’était cependant pas question de battre en retraite. Ce qu’on pouvait faire, c’était foncer vers le bâtiment à l’autre bout des remparts des deux côtés et accaparer toute l’attention des soldats à l’intérieur afin de permettre la charge des Mongols à l’intérieur du fort sans trop les sacrifier. Effectivement, s’ils fonçaient dans la cour avec des centaines de tireurs si bien placés, ils allaient crever rapidement. Je fis un balayage visuel avec mes lunettes de soleil pour être sûr qu’on n’ait pas de pièges. Je fus surpris de découvrir que je pouvais voir à travers les murs des remparts alors que j’en avais été incapable auparavant. Julianne qui se trouvait près de moi, presque allongée par terre, me dit que le barrage anti-magie avait été sectionné sur les remparts. Ils avaient trouvé une centrale qui relayait les ondes. Mais ça ne suffirait pas pour dire coucou aux gens dans le bâtiment principal avec mes portails. C’était quand même parfait ; je pouvais utiliser mon pouvoir n’importe où sauf vers le fort en lui-même, et mes lunettes fonctionnaient aussi. Je voyais à chaque rempart deux équipes de trois hommes installant un Artefact qui dégageait une source magique confinée. Des bombes certainement. Ils s’attendaient à notre stratégie et allaient détruire les remparts avant qu’on passe, ou pire, pendant qu’on passe. J’en fis rapidement part à Alexander. Il hurla ses commandements :


« EVAN ! Ed dit qu’il a vu des hommes installés des bombes sous le sol. Va les désactiver sur les deux flancs tout de suite ! Tu devrais pouvoir t’y infiltrer maintenant ! ED ! Derrière moi ! Je vais passer en force, je veux que tu assures l’offense pendant que je me chargerai de parer leurs attaques. JULIANNE ! ROBIN ! Vous faîtes de même de l’autre côté ! LA FILLE !
_ Elle s’appelle Elly »
, lui dis-je. Je savais que les gens étaient bien plus attentifs quand on prononçait leur nom.
« ELLY !!! Couvre les filles de l’autre côté !
_ Je viens avec vous »
, annonça Dom d’un ton sérieux.

Alexander accepta et demanda à tout le monde de faire relayer l’information : on ne restait pas ici, on se dirigeait vers le bâtiment sur les deux côtés. Les hommes acquiesçaient la tête et passaient le message aux voisins. Portal resta ici pour assurer la communication et les ordres. Je lui demandai de prendre soin d’Ophélia et de la prendre avec lui s’il le fallait. Choquée comme elle l’était, elle serait capable de rester dans les escaliers sans comprendre qu’on avait déserté les environs. Il hocha la tête et sauta par-dessus la fissure d’un bond calculé. Dès que ses pieds ré atterrirent sur la muraille, un bruit terrifiant couvrit le ciel : un autre navire tombait en proie à un incendie inextinguible. Alexander se retourna vers moi et me dit qu’il fallait absolument battre les Lieutenants de la New Wave le plus vite possible parce qu’ils étaient très dangereux au corps-à-corps pour les simples soldats. Je lui fis part de tous ceux que je connaissais. Nos informations complétées et mises en parallèle en dénoncèrent six à vaincre. Lord Buckingham, le soi-disant chef de la New Wave (officiellement) qui se trouvait sur un des bateaux volants ; Sarah Palin qui était une plaie de loin et une très bonne combattante, Steve Jobs (Fino arriva sur mon épaule pour expliquer que le type était un cyborg ; Alexander rajouta qu’il avait le projet iM sous le bras mais à part dire que c’était dangereux, il n’avait pas d’autres informations), Moore dont le pouvoir était encore inconnu, le chef de la New Wave himself, et enfin… un dernier type qu’Alexander avait vu il y avait deux nuits. Okay, on allait les écraser. Un ordre à Evan, une indication, puis ce dernier disparut dans les pierres avec mon panneau de signalisation. Fino comptait les balles qui lui restaient. Il était maintenant sur mon épaule. Son sombrero ridicule était troué à un endroit. Il lâcha un ultime :


« Vous savez ce qu’on dit au Maître du Monde avant qu’il ne vous tue ?
_ Ta gueule, Fino.
_ Exactement. »


__

En quelques secondes, Evan se retrouva dans des cavernes moitié naturelles, moitié creusées par l’homme. Des galeries sombres qu’éclairaient des néons, tapissés de ciment durci et de plaques de métal en bas pour masquer des irrégularités gênantes. A sa gauche, trois hommes accrochaient une grosse bombe de plastique sur le mur. Evan disparut dans le mur derrière la bombe et la décolla en la poussant des mains en surprenant les trois hommes. Les quatre tombèrent à terre et Evan réussit à se relever et à en assommer un avec le panneau qui traversait les murs comme s’il était intangible. Il disparut dans le sol comme un nageur dans une piscine pour éviter une salve rapide de mitraillette et atterrit sur la tête du combattant. Puis il termina le dernier sans difficulté d’un revers. Il prit la sacoche d’explosifs et perdit cinq secondes à la cacher dans le sol à deux cent mètres de là. Il ramassa finalement une arme, la soupesa. Pas beaucoup de munitions et son panneau pouvait se dématérialiser sans perte d’énergie de sa part. Peut-être que la New Wave manquait de munitions. Evan récupéra quand même deux grenades sur les corps endormis de douleur. Allez, au prochain groupe maintenant.

Même topo pour l’autre équipe qui n’avait pas terminé de poser le plastique et de l’activer. Les trois opposèrent une résistance plus ardue mais rien d’insurmontable pour le Claustrophobe qui était ravi de se battre dans un couloir aussi étriqué. Il fit exactement la même opération pour cacher l’autre plastique loin d’ici afin d’être sûr qu’il n’explose qu’à distance. On ne savait jamais. Il décida de progresser dans les couloirs par les murs et d’abattre le plus de soldats possibles. Cette bataille était épuisante mais il semblait qu’au bout, la victoire finale serait la leur et que l’Artefact était à portée de main… D’ailleurs, en parlant de l’Artefact… Evan sortit du mur avec son panneau à la main. Il se trouvait dans une large salle aux murs non polis, et contemplait une large porte ronde posée contre un mur. Il reconnaissait sans peine la Porte qui menait directement au Coffre au Trésor qui menait donc à l’Artefact. Le Coffre se trouvait dans le ciel à ce qu’il paraissait, perturbant les courants d’air. Mais pourquoi personne ne l’avait jamais vu ? Peut-être que le Coffre était invisible. Il fallait juste insérer la Clef, trouver la réponse à l’énigme, et ça serait bon. Puis derrière lui, il entendit une voix :


« The Artefact is a lie. C’est ce qu’il y a d’inscrit sur la porte. »

Evan se retourna et reconnut Michael Moore et son doigt boudiné qui montra une inscription. Evan la lut très rapidement avant de revenir vers son adversaire. Il y avait eu un semblant d’égalité entre les deux lors de l’épisode du train. Mais maintenant, ils étaient dans un couloir plus ou moins étroit et ça faisait toute la différence. D’abord, pas de risque. Evan dégoupilla une grenade qu’il avait récupéré e sa ceinture et la lança vers son adversaire. Moore ne fit pas un geste pour esquiver ou la renvoyer. La grenade percuta le sol à dix centimètres près de son pied mais elle n’explosa pas. Evan la surprit à s’être… re-goupillée. Ouais, c’était ça qui clochait chez Moore. Il avait d’abord cru qu’il avait la phobie du temps. Mais en fait, ça serait plutôt la phobie du changement. Il choisissait quelqu’un ou une chose, puis dès qu’il activait son pouvoir, ce quelqu’un ou cette chose se retrouvait dans le même état qu’au moment choisi. La grenade dégoupillée ne l’était plus, et le flingue sans munitions gagnait un chargeur plein rempli. De plus, Moore pouvait se régénérer. Mais comme il usait de son pouvoir avec parcimonie, on pouvait penser qu’il en avait un usage limité. Evan se prépara au combat. Le second round, enfin.

__

Alexander se mit à charger sur le rempart droit comme un dingue. J’avais du mal à le suivre mais je mettais toute ma puissance disponible dans mes jambes pour ne pas me faire distancer. Derrière moi, Dom, Fino (sur mes épaules) et Kelly plus une trentaine de soldats armés. Une rafale de balles nous arriva sur la gueule mais le meneur fit apparaître un large mur qui encaissa tous les impacts et bloquait le champ de vision de la dizaine de réfugiés derrière. Enfin, sauf le mien. Je prévins mon ancien chef qu’il n’y avait personne dans la cour qui tentait de nous volatiliser à coups de roquettes mais que des tireurs dans le centre du bâtiment allaient tenter de nous prendre sur les côtés. Il changea ses épées de main. Dans notre course très rapide, des dizaines de balles mitraillaient la muraille sans discontinuité, et nos pieds n’étaient sauvés que par l’angle mort important du mur magique devant nous. Des étincelles et des cailloux nous chatouillaient les pieds à cause des cartouches qui s’écrasaient contre le rempart mais il n’y avait pas grand-chose d’autre à craindre. Dès qu’on fut à portée, une machine gun tourna doucement d’abord, puis rapidement ensuite avant de nous tirer dessus sans ménagement. Le bras d’Alexander devint flou. Une barrière d’acier omniprésente bloqua toutes les balles comme par enchantement. On arriva enfin près de la grande porte donnant sur le bâtiment, surveillée par cinq gugusses puissamment armés. Eux aussi avaient une grande mitrailleuse, planquée dans le bâtiment pour éviter qu’elle ne soit écrasée par le mur Claustrophobe, qui serait arrêté par l’encadrement de la porte. Exactement comme tous les défenseurs de la porte qui s’étaient repliés aussi derrière les briques pour ne pas subir un sort funeste. Dom derrière moi utilisa son pouvoir pour qu’un tank ne nous tire pas un obus dessus. Le conducteur hésita quelques instants, surpris de sa propre platitude, et il trouva que le groupe était maintenant trop proche du bâtiment pour pouvoir les canarder d’un obus explosif sans dégâts collatéraux importants sur ses alliés.

En un geste, le mur d’Alexander s’était tourné vers une seconde machine gun qui nous tirait dessus sur la gauche : le Claustrophobe s’était décalé de l’axe de tir des ennemis. Et juste derrière, il y avait moi, puis mon gros flingue, puis mon autre gros flingue. Trois personnes tombèrent, dont le type à la mitrailleuse et je me cachai près de l’encadrement de la porte. Les hommes derrière moi terminèrent les deux autres et on put entrer dans le bâtiment sombre. Allez, il était temps de semer le chaos. Fino s’agita sur mon épaule. Il me dit qu’il fallait absolument qu’il fasse un truc. Il sauta sur les épaules de Kelly derrière moi et la fit grimper à des escaliers, vers les étages supérieurs. C’était étrange comme la fille semblait à la fois dans son élément, et à la fois totalement absente. Elle se déplaçait à la militaire, mais semblait s’en foutre un peu, comme si elle était amatrice de théâtre mais que la pièce actuelle l’ennuyait. Peut-être qu’elle ne se rendait pas compte qu’autour d’elle, c’était la guerre.

__

Monsieur Portal vit le succès des opérations sur les deux remparts. D’un côté, Alexander et Ed qui perçaient à gauche et les deux filles Claustrophobes à droite. Ils ne ressentaient pas grand-chose de les voir, ces types qui l’avaient emprisonné. Ils se préoccupaient plutôt de ses soldats, réfugiés qu’il avait mené en guerre avec l’aide de Mathilda qui n’était étrangement pas venue. Il contempla Julianne qui avait aussi construit un mur pour protéger l’avant de l’équipe, et que Robin avait complété par d’autres parois en pierre sur les côtés pour éviter de se faire prendre à revers. Quant à la brave Elly, elle bombarda les défenseurs de la porte pour les obliger à reculer et à ne pas attaquer. Le second groupe franchit les défenses. Maintenant qu’ils allaient foutre un peu le bazar à l’intérieur, tous les réfugiés s’activèrent. Il y avait trois sortes de mouvement : le groupe de ceux qui prenaient place sur les remparts en s’étalant un peu afin de mieux encercler les hommes de la New Wave dans la cour, ceux qui descendaient pour affronter les soldats au corps-à-corps avec des sabres en se pressant sur les côtés pour éviter la charge mongole qui reprenait en plein milieu (après signe de Portal) et enfin ceux qui progressaient rapidement vers le fort depuis les murailles maintenant qu’ils ne courraient plus de danger de la part de celui-ci (ou peu s’en fallait).

La bataille se jouait partout. D’une lutte à distance, elle s’était transformée en corps-à-corps massif dans la cour intérieure avec des soutiens à distance provenant des murailles pour les réfugiés et du bâtiment pour la New Wave. Bâtiment qui devait devenir le théâtre de nombreux affrontements à distance ou de près, transformant certains couloirs en zones explosives. Il pouvait voir les Mongols chargés dans la faille et venir écraser les renforts de la New Wave qui se massaient de plus en plus dans le bâtiment. Des corps tombaient sans arrêt mais Portal aurait été bien incapable de les dénombrer. Il sauta à son tour dans la bataille, prêts des chevaux qui renâclaient. Dès que des cavaliers étaient stoppés après avoir repoussés la New Wave dans la partie arrière de la cour, les Mongols descendaient de leur cheval et continuaient le combat à pied. Portal se pressa contre un mur devant la sauvagerie de la scène et se demandait maintenant ce qu’il devrait faire. Un guerrier de la New Wave le vit et le chargea. Oh non, Portal n’aimait vraiment pas frapper quelqu’un. Pas un affrontement aussi direct. Mais heureusement, un Voyageur-Félin sauta sur son agresseur et le fit tomber dans le sable. Ouf… Est-ce que ce Voyageur ressentait une profonde envie d’extase quand il sniffait de l’herbe à chat ?

Matthieu ne savait pas s’il adorait ce moment ou s’il le redoutait. Il restait un peu en arrière pour éviter que des soldats ne le prennent dans le dos, et il se cacha derrière un monceau de tank préalablement découpé par Alexander tandis que des balles ricochaient dessus. On se serait cru dans le Soldat Ryan, même s’il cherchait encore quelle scène du film accueillait autant de chevaux et de fous furieux. Une énorme explosion le fit s’étaler par terre, dans la poussière. Il se releva les oreilles sifflantes et enleva un peu de sable en faisant attention. Les tanks de la New Wave prenaient leur temps pour trouver des endroits où ils ne tueraient pas des leurs, mais leurs obus étaient meurtriers. Il y en avait plus de cinq dans la cour et ils permettaient au moins de bonnes cachettes pour des tireurs embusqués. Matt se demanda s’il pouvait invoquer un de ses mollusques dans un tank. Il essaya. Il réussit.

Le canonnier étriqué dans le véhicule cherchait des zones inoffensives pour ses alliés. Il était peut-être dans le camp des méchants diaboliques, mais tuer ses semblables n’était pas bien vu au mess. Il avait un casque sur les oreilles pour se protéger des bruits du canon qui tirait. Le conducteur près de lui ne touchait pas aux commandes mais était prêt à manœuvrer si la situation devenait dangereuse. Près d’eux, un char explosa sous deux tirs de roquette. L’armée d’en face s’emparait de leurs armes, décidément… Les deux soldats prirent peur quand une voix aussi monocorde que menaçante retentit dans leur dos, sortie de nulle part :


« Monsieur Rasowsky, vos rapports n’ont toujours pas été signés. L’embarras que cause l’absence de votre dossier sera évidemment rapporté à la hiérarchie sur huit formulaires dont l’envoi sera espacé de vingt-sept jours chacun. »

Les soldats hurlèrent. Ils firent bien.

__

Dans le ciel, une terrible bataille s’engageait. Les navires volants se mettaient en position autour des pirates mais ceux-ci parvenaient à modifier leur hauteur sans aucun problème grâce à l’aide de Romero. Il faisait froid dans le ciel, mais les pirates n’avaient pas le temps de se les geler. Les flammes qui parsemaient l’air étaient suffisantes tant qu’on tendait un peu les bras. Après une manœuvre compliquée, les pirates réussirent à détruire un septième navire. Tim tourna la barre pour se mettre en position et une salve de canons explosa un autre dirigeable. Parfait. Il eut un immense sourire sur lequel une dent en or répondit. Il remarqua aussi que les dirigeables, peu à peu, se dispersaient. Et que le bâtiment principal se détachait vers eux. Tim demanda à tous ses hommes de se préparer car le navire amiral avait aussi des canons. Pourquoi diable les constructeurs avaient-ils eu l’idée de poser des canons sur un seul véhicule ? Ils préféraient ne pas savoir, même s’il suffisait de remarquer que le Lieutenant de la New Wave était un homme précieux aux multiples caprices qui voulait se faire croire maître des cieux pour répondre à la question. Il avait d’ailleurs absolument raison mais il n’en savait rien.

Le Capitaine prévint ses hommes que les canons allaient parler et ce des deux côtés. Et que tout le monde devait être prêt pour l’abordage parce que ça allait chauffer, mille sabords. Ces pirates de l’air ne savaient certainement pas comment se battre. Il vira de bord. Les deux navires allaient bientôt être parallèles. Des grincements se firent entendre, venant de poutres en bois malmenés et des cordes grinçantes. Puis enfin, les deux navires furent à portée l’un de l’autre. Dans un concert de tonnerres, des dizaines de canon mitraillèrent la cible en face. Les poutres en bois explosèrent dans de grands fracas, des hommes furent projetés au loin, voire tombaient du ciel en hurlant. A chaque boulet tiré, les canons reculaient d’un mètre avant que les hommes ne le remettent dans l’écoutille. Les voiles des pirates reçurent des énormes échardes à cause des rambardes en bois malmenées. Il voyait en face le gros navire dont quelques canons étaient maintenant hors d’usage et qui souffraient d’énormes trous à divers endroits. Mais les dégâts qu’ils avaient reçus, eux, étaient plus importants. Tim sentit que ce n’était pas bon : le vaisseau ennemi était trois fois plus gros qu’eux. Il n’avait pas vraiment plus de canons mais les dommages qu’il infligeait à son navire étaient très dangereux puisqu’ils étaient plus concentrés. Heureusement que Romero tenait le choc et qu’il permettrait à son vaisseau de voler dans les airs même s’il se transformait en épave. Le Capitaine hurla au Voyageur de lever le vaisseau pour qu’ils puissent lui tirer en plein dans le ballon. Romero s’exécuta mais la New Wave avait deviné leurs intentions : le dirigeable accéléra la cadence, empêchant que les canons des pirates ne soient à portée de son point faible. Tim jura dans ses dents avant de faire demi-tour en faisant tourner la barre avec de grands gestes. On le prévint qu’il restait très peu de boulets. Nouvelle mauvaise nouvelle. Il dit alors qu’ils allaient aborder le navire ennemi. Beaucoup de pirates remontèrent sur le pont en se dépêchant dès que l’ordre fut relayé jusqu’à eux. Ils grimpèrent aux cordages, un sabre dans les dents, afin de se préparer au grand saut.

Les deux vaisseaux terminèrent leur demi-tour et repartaient assaillir l’adversaire. Le Capitaine fit tout pour garder une allure normale en respectant les trente mètres qui avaient séparé les deux vaisseaux comme à la première passe. Et au dernier moment, il bifurqua vers le bateau ennemi et réduisit la distance qui les séparait de trente à cinq mètres. Au même moment, tous les pirates hurlèrent avant de se jeter à coups de lianes et à coups de grappins vers les ennemis abasourdis. Ils réussirent à en éliminer une vingtaine rien qu’avec les premiers coups de feu. Tim demanda à Romero de prendre la barre, car il allait rejoindre ses compagnons. Le Voyageur se dépêcha de partir prendre l’énorme roue. Il faillit trébucher à cause des coups de canon que recevaient le navire alors que celui-ci ne pouvait plus riposter faute d’hommes. Il tint fermement la barre qui cherchait absolument à tourner à gauche à cause des courants célestes. Il n’entendait pas les bruits de la bataille à cause du vent, mais il suffisait de bifurquer son regard pour voir l’énorme mêlée, pareille aux illustrations d’histoires dans les livres pour enfants, le sang en plus. Quand il tint fermement la barre, Tim s’en alla rapidement. Il vit le Capitaine se saisir d’une corde près d’une cabine, et de s’y cramponner tandis qu’il fit un bond gigantesque au-dessus du vide.

Silver fit un roulé-boulé dans la bataille qui s’engageait. Il sortit un revolver, tua quelqu’un d’une balle dans la tête, sortit une seconde arme, et tua une autre personne. Il tourna sur lui-même et il arracha la trachée à un soldat de la New Wave en dégainant son sabre. Il savait que ces compagnons étaient des guerriers sanguinaires qui ne craignaient rien. Au corps-à-corps, peu de monde pouvaient les battre. Mais il n’était pas venu pour les épauler malheureusement. Il vit rapidement sur le pont supérieur Lord Buckingham les observer tranquillement, les deux mains posées contre son ventre. En quelques bonds dans les escaliers, il rejoignit le Lieutenant qui l’observa tranquillement. Orlando Bloom dégaina une rapière précieuse. Les deux épées se croisèrent dans un tintement et les deux duellistes reculèrent d’un pas.


« Est-ce donc vous qui empêchez mon armée de balayer la leur ? Je ne renoncerai pas à une telle heure de gloire.
_ Hey ! Tu es précieux !
_ NON ! NON, je ne suis pas précieux !
_ Alors évite de lever le petit doigt quand tu tiens ton arme, camarade. »(/b] Orlando obtempéra machinalement. Tim sourit :[b] « Voilà, peut-être que maintenant, on peut se battre comme deux hommes virils ? »


Orlando ne répondit pas mais avança rapidement vers son adversaire et lui envoya une série de coups que le Capitaine réussit à parer. Un son de clochette accompagnait chaque choc entre les lames tandis que les combattants virevoltaient l’un autour de l’autre à toute vitesse, chaque attaque étant suivie d’une parade et d’une contrattaque rapide.

__

Dans les couloirs de l’énorme bloc de pierre qu’était Alamo, Robin avait été séparé de Julianne qui avait pris l’étage supérieur tandis qu’elle avait pour mission de soutenir les hommes au premier. Elle se cala contre un mur rapidement et sa performance fut saluée d’une ovation de rafales qui faucha deux réfugiés derrière elle. Elle créa un mur devant elle et l’envoya balayer tout le couloir d’une pichenette mentale. Trois hommes de la New Wave furent percutés mais le mur n’arriva pas au bout du couloir à cause de divers caisses posées sur le sol qui l’empêchaient d’avancer. La blonde grogna et demanda aux hommes derrière elle de gagner du terrain. Elle les rejoignit en baissant le dos. Des impacts de balle naissaient dans les murs et le plafond sans discontinuité. Ses hommes s’arrêtèrent derrière la première caisse, se couvraient mutuellement, faisaient feu. Robin sauta au sol quand elle vit que des canons la visaient. Bon sang, à la dernière seconde. Des traits de lumière traversèrent le couloir et la position de sa tête la seconde d’avant. Elle grimaça et rampa dans cette zone d’engorgement massif. Les pertes seraient lourdes des deux côtés si le combat traînait. Un réfugié avait mis la main sur un lance-roquette qu’il déchargea au bout du couloir. Une explosion qui fit s’écrouler le mur en face. Cinq New Wave en moins.

Au milieu du couloir, les hommes en face réinstallaient une gatling qui était originellement utilisée pour canarder la cour. Robin ne leur laissa pas le temps de tirer qu’un mur apparut à leur gauche et emporta trois hommes, la machine gun et une portion de la paroi donnant sur la cour intérieure où une bataille sauvage brûlait et explosait. Ça faisait aussi un peu de lumière, dont les raies permettaient de voir toute la poussière. Allez ma fille, on continue à avancer. Heureusement, les renforts ennemis étaient peu nombreux. Robin n’avait pas d’armes, mais elle jaugeait la situation et utilisait ses pouvoirs quand elle serait assurée que ça ne serait pas une perte d’énergie vaine. Elle n’aurait pas craché sur une ou deux grenades. Elle demanda en arrière si des réfugiés en avaient. Ils secouèrent la tête, mais ils apportèrent des explosifs à activer à distance via un fil. Pour le travail aux mines, génial. Robin demanda à ce qu’on apporte la TNT. Dès qu’elle eut les « saucisses rouges » en face d’elle, enveloppées dans le même système que de la nitroglycérine, elle créa un mur horizontal sur laquelle elle posa les explosifs. Puis elle le vit voler chez les ennemis en faisant attention à ce que des nœuds n’apparaissent pas lors du transport. Puis dès qu’elle jugea la distance adéquate, on lui apporta la petite boîte avec la manette à abaisser dessus. Elle posa ses mains sur la barre. Elle se dit que tous les enfants du monde devaient vouloir être à sa place, et que c’était un de ses rêves de gosse qui se réalisaient. Ce fut plus dur qu’elle ne l’eut cru mais sa force de Voyageuse acheva la besogne. Une seconde plus tard, une immense déflagration balaya la zone ennemie et des kilos de poussière envahirent tout le couloir. Les soldats les plus proches furent soufflés par l’onde de choc. Une petite partie du bâtiment s’effondra à l’extérieur. Robin se releva mais les rares survivants s’enfuyaient. Sauf une personne. Un Lieutenant de la New Wave, Sarah Palin. Elle se retourna vers ses hommes :


« Le couloir est sécurisé, partez en haut les aider. Trop dangereux pour vous. »

Les réfugiés acquiescèrent et partirent en arrière. Robin se retourna vers Sarah qui désactiva les chiens de deux flingues. La Voyageuse plongea derrière une caisse tandis que les tirs la frôlèrent. Elle attendit trois secondes où elle se calma. Elle jura entre ses dents et jeta un œil par-dessus son abri. Une balle faillit lui arracher un œil. Très bien, si elle le prenait comme ça. Robin créa une énorme brique pour faucher la Voyageuse et l’écraser contre le mur donnant sur la cour intérieure tandis qu’elle en fit une autre pour se cacher derrière. Elle put voir distinctement la silhouette de Sarah Palin esquiver son attaque d’une roulade en arrière. Robin lui envoya alors son deuxième mur frontal. Elle avait cru qu’elle l’aurait, mais elle vit la Voyageuse sauter en toupie entre le haut de son mur et le plafond dans un interstice de moins de soixante centimètres. Sarah Palin se reçut souplement sur le sol, se releva en évitant l’attaque de Robin et lui envoya sa crosse dans le menton. Les deux Voyageuses entamèrent un combat au corps-à-corps largement dominé par le Lieutenant qui parvenait à contrer les attaques imprécises de Robin pour lui asséner des coups violents à la tête. Sous la douleur et le sang qui lui sortait de la bouche, la blonde fit un mouvement du bras trop long. Sarah s’en saisit, tourna autour d’elle en gardant sa prise et finit dans le dos de la blonde, prête à lui casser le bras et lui écrasant sa tête sur le mur côté cour. Il s’en fallut de peu pour que Robin perde sa vie ou son bras. Mais l’instant plus tard, un nouveau mur apparut derrière les deux Voyageuses et les écrasa toutes les deux si violemment qu’elles traversèrent le mur et tombèrent en plein dans la terrible mêlée de dehors.

__

Alexander me dit que c’était bon et qu’il allait couvrir les couloirs à lui tout seul, et avec un peu de chance, écrasé les adversaires avec les réfugiés de l’autre côté. Il me conseilla de ne pas descendre au rez-de-chaussée où se tenaient des places blindées de monde et d’armes. Je sautai par la première fenêtre trouvée pour me retrouver directement dans le camp de la New Wave refoulée par les Mongols. Je saccageai un peu leur position avant de regagner mon camp. Un guerrier en 2D faillit m’arracher la tête au passage. Je vis même BHL qui se battait comme un diable, utilisant des escarmouches instantanées avant de se remettre à couvert. Mais le chef de la New Wave arrêta bien vite ses attaques de lâche car il du éviter au tout dernier moment un éclair rouge qui pulvérisa le sol sous ses pieds. Il disparut l’instant d’après, surpris de cette menace étrange, mais l’auteur du sort de destruction, Jafar, le prit en charge en suivant son énergie magique. Il pulvérisa une portion de rempart avec ses mains tandis que BHL se téléportait une nouvelle fois.


« C’est toi qui m’a attaqué sur le train avec la dingue ! Je vais prendre ma revanche ! »

Nouveau sort qui fit s’affaisser une partie des remparts et qui submergea de débris des tireurs ennemis. Je secouai la tête pour me concentrer sur la bataille. Je voyais Dom et Frollo se battre dos à dos avec des épées tandis que Shan-Yu faisait voler ses adversaires comme s’ils n’étaient pas plus lourds qu’une feuille. Felen survivait comme il pouvait, les Mismatched étaient très loin derrière la bataille et insultaient tous les ennemis sans se mouiller. Une rafale à cinq mètres d’eux et ils se réfugièrent derrière le premier abri venu en glapissant.

Je me retournai pour me rendre compte que des soldats de la New Wave arrivaient de derrière nous. Il me fallut trois secondes pour comprendre cette diablerie : les galeries souterraines. Il y avait des trappes qui menaient aux cavernes qui longeaient le fort, non ? Les soldats massés dans le bâtiment avaient décidé de nous prendre à revers pour nous encercler. Génial, enfin une bonne nouvelle. Les Mongols se retournèrent pour faire face à deux fronts en même temps mais ça n’entama aucunement leur combativité. J’envoyai une, deux, trois décharges de mes revolvers sur les soldats les plus dangereux : ceux qui portaient une arme à feu sur eux. Et ce fut de nouveau une bataille rangée, sabre contre sabre ou sabre contre sang, le tout dans une violence totalement impossible à prévoir. Des soldats n’arrêtaient pas de tomber, de gagner et de tomber contre un autre adversaire. J’abattis une de mes armes sur un des soldats les plus proches avant de reculer sous trois adversaires qui me cherchaient des noises.

A moins de vingt mètres de moi, Robin et Sarah traversèrent le mur du bâtiment et s’écrasèrent en plein dans le champ de bataille. Sarah se releva plus vite que la blonde, totalement ensanglantée. De quelques bonds, je réussis à dévier son poignet de ma crosse pour que le coup de feu ne tue pas Robin instantanément. Je n’avais plus de munitions dans mes tambours (euh, je voulais dire mes chargeurs ; la confusion était simple), ce qui expliquait mon corps-à-corps. La blonde se releva et me poussa du bras pour me faire comprendre que c’était elle qui s’en chargeait. Je me serais contenté d’un simple remerciement. Me retournant, j’affrontai alors deux ennemis que mes capacités de Voyageur me permirent de battre facilement avant d’enchaîner sur un tireur dont la balle me frôla la chemise. Il tomba en arrière sous mon poids et je l’assommai d’un coup de talon. Six et Three se jetèrent sur un soldat en le prenant dans le dos sans rien lui faire, sinon l’obliger à gesticuler. Je leur donnai un coup de main avant qu’ils ne se fassent buter comme des ploucs inutiles. Je leur demandai où était Ophélia. Ils me répondirent qu’elle était toujours dans la tour et que leur mère tentait de la calmer à coups d’ondes mentales (putain, mais que foutait Portal exactement ?). Elles ne risquaient pas grand-chose mais un obus perdu était toujours un tout petit peu agaçant. Je me retournai et vis Robin se faire molester. Sarah ne devait plus avoir de balles pour l’attaquer au corps-à-corps mais elle la dominait largement. Je m’approchai, esquivai un sabre, punis son propriétaire et continuai vers le duel. Robin ne voulait pas que je l’aide physiquement, mais un petit conseil ne lui ferait pas de mal :


« Déshabille-la ! C’est son point faible ! »

C’était faux mais ça empêcherait les discussions inutiles. Robin fit mine de ne pas m’avoir entendu mais elle réussit à agripper la veste noire de la Voyageuse (du bras gauche alors qu’elle était droitière ; elle devait avoir un problème au bras). Elle tira dessus comme une dingue et la veste se déchira sous sa force, laissant voir son buste, son soutien-gorge et son nombril. La blonde ne comprenait pas pourquoi je lui avais demandé de faire ça mais la réponse allait bientôt lui apparaître. Je sentis trois visages se tourner vers Sarah Palin. Frollo se retourna et avança vers le Lieutenant avec une lueur malsaine dans les yeux et un sourire terrifiant. Il laissait Pedobear se débrouiller (non, fuir) contre un soldat de la New Wave furieux. Dom eut un claquement de langue de satisfaction tandis qu’il réajustait son peignoir. Et Portal collé contre le mur réussit à prendre du courage et à marcher vers le Lieutenant. Elle voulut s’enfuir mais elle resta sur place sous le pouvoir de Dom. Je dis à Robin que c’était terminé et qu’il n’y avait pas besoin de regarder.

« Excusez ma tenue, je sors de la douche. »
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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Lun 30 Juil 2012 - 2:38
Kelly grimpa les marches une à une et tomba sur la salle qu’elle avait quitté avec Fino par la fenêtre. Sauf qu’à la place des machines et du toit, il ne subsistait que des traces de brûlés et des restes de matériaux composites et d’électroniques, suite à la bombe qu’avait placée le psychopathe des banquises. Enfin… le plafond, il en restait seulement une petite partie. Elle marchait. L’odeur était bizarre mais reconnaissable. Le phoque sur son épaule appela Steve Jobs. Aucune réponse. Mais derrière eux, il y eut un frottement d’air. Le Caporal se retourna prestement (Fino faillit voler) et trouva le Lieutenant, moitié-humain moitié-robot dont la peau comme les vêtements tombaient en lambeaux. Seule sa paire de lunettes semblait à peu près intact si on fermait les yeux sur une petite fissure. Le Lieutenant les observait avec un grand sourire. Un sourire carnassier. Fino ne se laissa pas intimider et braqua son arme sur le savant fou en visant la tête.

« Troisième round, non ? Enfin, je dis ça, je suis venu vérifier que t’étais bien mort. Et dans le meilleur des cas, t’achever comme tu le mérites.
_ Je préparais le projet iM, excusez-moi d’avoir pris du temps. Je vais pouvoir le jeter dans la cour pour en terminer avec cette bataille.
_ Putain, t’es aussi terrifiant que le canard en plastique d’Ed. Dis adieu à… Oh merde… »


Le sourire s’étira encore. On entendait dans le couloir des gros pas s’avancer. Un robot terrifiant portant le sigle « iM » sur le plastron se baissa pour traverser l’encadrement de la porte en détruisant la moitié du mur par son simple toucher. Il devait faire plus de trois mètres. Il était impeccable, tout blanc et semblait d’autant plus meurtrier. Il s’arrêta au niveau de son créateur.

« C’est Sarah qui a eu l’idée. Une très bonne idée, même si elle n’a fait que piquer les tiennes, Fino. Ou celle d’Al. Dans le compost qu’était votre idée diabolique, on peut toujours y dénicher de belles trouvailles. » Steve se racla la gorge et annonça de sa voix lente avec un léger accent américain : « Cependant, ceci est une… révolution. Je vous présente le iM, qui signifie iMajor. Il est plus grand que l’ancien, plus puissant, plus fin, plus rapide, mieux équipé, plus lourdement armé et plus obéissant, sans compter qu’il peut aussi vous permettre de jouer à de nombreux jeux avec son dos à écran tactile et d’accéder à de nombreuses applications. C’est la seconde version.
_ On peut aussi jouer à Angry Birds sur le Major »
, répliqua Kelly d’une moue boudeuse. Elle n’aimait pas qu’on dise qu’il y avait plus fort que le Major.

La tête du robot se tourna vers eux. Il ressemblait plus à un Transformer que le Major, à cause de traits trop lisses. La pupille de ses yeux était une pomme croquée. Fino, appuyé sur l’épaule de Kelly par cette dernière pour éviter qu’il ne vole, tira deux cartouches pleines de plomb sur le robot. Les balles ricochèrent sans causer le moindre impact. Enervé, le pinnipède sortit alors une médaille de nulle part. Une médaille culinaire. Et il appuya dessus. Rien ne se passa. Steve secoua la tête très lentement :


« J’ai réactivé moi-même le brouilleur. Et puis, je t’ai viré de la ligne quand j’ai vu que tu connectais un engin dessus. Tu appelais qui avec cette médaille ? Bah, aucune importance. Les machines sont impitoyables, hein ? D’une efficacité hors-norme d’un côté, mais il suffit d’appuyer sur le bouton Off d’un robot pour le désactiver.
_ Ça, tu le diras à lui ! »


Puis Fino mordit l’oreille du Caporal. Kelly poussa un cri strident de surprise. Son oreille saignait un tout petit peu. Steve Jobs se demanda quel manège il jouait, et son œil cybernétique lui apprit l’identité de la fille. Il espéra qu’il avait encore un peu de temps mais comme par magie, une sorte d’avion à réaction à plusieurs kilomètres de là, apercevable depuis l’absence de mur, s’approchait à toute vitesse. Ils avaient encore une bonne minute avant que le pire n’arrive. Il demanda au iMajor de les tuer au plus vite avant de s’occuper de la menace terrifiante qui approchait. Mais il avait mésestimé la vitesse du véhicule. Le iMajor visa les deux intrus avec son doigt qui se transforma en pistolet, mais avant qu’il ne tire, un bolide presque invisible à l’œil nu le percuta à une vitesse dingue. Les deux Majors traversèrent plusieurs murs sans que la vitesse ne ralentisse avant de ressortir à l’air libre de l’autre côté du bâtiment. Ils se séparèrent en l’air en crachant de la fumée et se tirèrent dessus à coups de cinq mitrailleuses chacun sortant des mains, du ventre et des épaules. Le Major McKanth atterrit près du Caporal avec du plâtre plein sa veste. Il beugla :

« CAPORAL KELLY ! Où se trouve le Sergent Johnny alors qu’il devait vous escorter ?!
_ Vous lui avez collé une corvée de patates pour m’avoir suivi alors qu’il avait des corvées de patates à faire.
_ Il en récoltera une nouvelle ! Qui sont ces incrus ?
_ On dit ‘intrus’ »
, corrigea Kelly. Fino répondit à toute vitesse :
« Des nazis, Major ! Des salopards nazis ! Ils ont tenté de copier votre silhouette guerrière pour vous battre ! Dégommez-les !
_ Foutu nazi ! Je pensais tous vous avoir tués en descendant Hemingway !
_ Major McKanth, laissez-moi vous présentez le iMajor, car ceci est une… révolu…
_ C’EST LA GUERRE !!! »


Le choc qui s’en suivit entre les deux robots aplatit tous les autres protagonistes contre le sol. De toute façon, se baisser était la première des solutions de survie face à un combat d’une intensité pareille. Les murs de la salle se couchèrent à leur tour sous les projectiles envoyés (qui des fois se révélaient être les deux robots). La bataille était apocalyptique. Le vacarme créé était assourdissant, imprévisible. Les deux combattants changeaient de forme sans arrêt pour s’adapter à l’autre. Dans un nuage de fumée soulevé par le combat, les deux cyborgs partirent dans d’autres salles qui se faisaient détruire en quelques secondes à chaque fois. Impossible de savoir qui gagnait entre les deux, et même de déterminer qui avait l’avantage. Il fallut trente secondes pour que le Major McKanth fut troué d’une épée dans le ventre et envoyé aux pieds de Kelly. Il se releva en grognant qu’il n’avait pas eu de combat aussi dur depuis Staline dans la steppe russe. Steve Jobs toujours au sol répéta lentement sa litanie marketing :

« Le iM est une révolution. Il est plus grand, plus puissant. » Le robot frappa le Major qui s’envola à travers un mur. Il le poursuivit dans les airs et un combat aérien commença, rempli de grosses mandales dont une seule pourrait exploser un building. Les deux se tournaient autour dans un ballet de fumée et de torgnoles métalliques dont l’iMajor semblait en sortir vainqueur. « Il est plus fin, plus rapide. » Le iM percuta le militaire d’un coup de boule après une parade de l’avant-bras, avant de l’envoyer au loin d’une attaque dans le pied. Le Major tira une dizaine de balles de type Casull vers son adversaire nazi mais ce dernier esquiva le tout d’une roulade dans les airs. « Il est aussi mieux équipé et plus lourdement armé. » Le Major sortit la mitrailleuse lourde qui déchaîna un concert bruyant de gros éclairs qui s’écrasèrent contre un bouclier sorti du poignet du Major deuxième version. Le tout ne fit qu’érafler la protection. Agacé, le Major envoya un missile balistique sorti de son dos pour détruire son ennemi mais un laser surgit du iM pour frapper l’engin en plein ciel et faire échouer l’attaque. Il continua en envoyant trois missiles sur le Major qui touchèrent leur cible. Un coup de poing plus tard, et le Major s’écrasa contre le parquet de l’étage en creusant un nouveau trou dans le plafond. Le iM se posa à-côté de son maître en entendant le discours qui était censé le présenter. Steve Jobs eut un sourire satisfait. Fino répliqua :
« T’oublies un truc, trouduc’. Le Major a un avantage. » Ce dernier se releva rapidement. Il semblait un peu défoncé mais rien de grave. Il pétait la forme malgré quelques circuits électriques qui grésillaient. Il se jeta sur l’iM et après une parade, il lui bourra le crâne de coups de poings qui devaient s’entendre dans tout l’étage. Fino accompagna l’exécution : « Il est beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup plus résistant. » La tête de l’iM ne fut bientôt plus qu’une sorte de bouillie métallique. Steve Jobs allait s’arracher les cheveux.
« Oh non ! La tête ! Il va falloir tout changer !
« Ah, j’oubliais. Il est aussi beaucoup plus méchant. »
Le Major prit le cadavre du iM (qui allait de toute façon tomber en rade de batterie dans moins de deux minutes) au-dessus de sa tête et regarda l’ingénieur d’un œil très, très mauvais. Celui-ci déglutit et tenta :
« Paix ?
_ Quoi ? »
Puis McKanth lui envoya le cadavre du robot en plein dans la tronche avec assez de force pour défoncer un char blindé. Le corps de Steve Jobs ressemblait maintenant à… et bien, disons qu’il résumait bien la salle, voire l’étage dans son ensemble.

Fino tenta maintenant de se débarrasser du Major qui ne le reconnaissait plus en l’envoyant en mission contre des dirigeables nazis qui ne devaient pas se trouver loin. Le Major se connecta rapidement à tous les appareils électroniques de la salle et reconnut les dossiers militaires. Soixante navires dirigeables dont vingt se trouvaient à quelques dizaines de mètres. Fino lui expliqua que d’autres soldats américains étaient en train de s’en occuper, et que les quarante autres allaient bombarder Manhattan en respectant la pure tradition des films américains. Le Major localisa leur base. Il prit Kelly sous le bras et commença à s’envoler grâce à des fusées dans les pieds. Et tandis qu’il s’éloignait de la bataille (qu’il n’avait pas remarqué) et qu’il serait bientôt sur les prochains navires-dirigeables situés à cinquante kilomètres, il demanda :


« CAPORAL KELLY ! Où se trouve le Sergent Johnny alors qu’il devait vous escorter ?! »

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Le combat d’Evan tourna court. D’abord, il était très fatigué parce que l’affrontement contre Moore durait maintenant plus de dix minutes. Dix minutes d’effort violent à manipuler le panneau contre un gars qui, à un certain seuil de blessure et d’épuisement dépassé, se revigorait instantanément comme au tout début du combat. Evan usait de toutes les stratégies possibles et de toutes les attaques mais son adversaire était une vraie plaie qui avait décidé de jouer le combat sur la durée. Et même quand il avait réussi à l’étrangler par derrière en laissant son panneau sur le sol, Moore s’était évaporé et fait réapparaître à son emplacement au début du combat. Ainsi, il était capable d’agir sur les distances ? Normalement, il ne faisait que rendre l’état originel d’un objet ou d’une personne. S’il pouvait aussi reprendre la position qu’il prenait, ça serait de plus en plus complexe…

Moore était fort. Autant qu’Evan en oubliant le panneau de signalisation. Sauf qu’il était presque invincible (si son pouvoir n’était pas limité) et qu’il était aussi énergique qu’en début de rencontre. Le Claustrophobe souffrait par contre de nombreux coups reçus au visage et dans l’estomac, que toutes les peines et tous les mouvements du monde n’avaient pas réussi à lui éviter. Evan agita son panneau que Moore esquiva. Le premier recula, le second s’avança. Nouvelle attaque, nouvelle parade. Evan se projeta derrière son adversaire en un clin d’œil en passant par le sol mais le Lieutenant commençait à être habitué à ce manège. Il y eut deux autres minutes de combat où Michael dû utiliser son pouvoir une fois tandis qu’il avait réussi à corps perdu à infliger plusieurs dommages à Evan qui utilisait maintenant le panneau comme canne. Il respira un grand coup, et repartit à l’attaque. Et de nouveau une minute de corps-à-corps entre les deux combattants. Moore fut projeté contre un mur mais repartit à l’assaut d’un bond et envoya un uppercut dans le menton d’Evan. Le chauve tomba en arrière et laissa son panneau s’échapper de ses mains. Dès que son adversaire s’approcha, il lui envoya un croche-pattes vigoureux en crabe (une jambe contre sa cheville et l’autre derrière le genou). Michael tomba sur les mains qui s’enfoncèrent dans le sol et y restèrent bloquées par les capacités du chauve. Et c’était pareil pour les genoux et pour les pieds. Le Lieutenant tenta de se dégager mais il n’arrivait pas à mettre assez de puissance pour réaliser cet exploit. Evan se redressa lentement et dit :


« Dire que j’aimais bien vos documentaires.
_ Celui-là aurait été fantastique ! Un chef-d’œuvre ! Le premier long-métrage documentaire de Dreamland !
_ Ouais. Dommage, j’aimais pas mon rôle. »


Evan allait envoyer un terrible coup de pied dans le ventre du prisonnier mais celui-ci disparut. En un éclair qui aurait impressionné Julianne, le Claustrophobe sortit sa dernière grenade et l’envoya là où réapparaissait le réalisateur d’habitude : à sa position au début du combat. La bombe eut une petite trajectoire en cloche et atterrit juste devant les pieds de Moore qui fut pris de panique. Mais il eut assez de réflexe pour la goupiller mentalement avant qu’elle n’explose. La bombe resta inoffensive.

Il donna un petit coup de pied dedans avec un petit rire nerveux. Il s’avança vers Evan et se gratta la barbe et s’épongeant le front. Il avait eu chaud. Il s’arrêta car Evan lança une troisième grenade. Bon sang, il tentait d’épuiser son pouvoir jusqu’à la fin ou pas ? Il réutilisa son pouvoir pour éloigner la menace. Hors de danger. N’est-ce pas ? Non, il s’était trompé. Evan avait eu deux grenades depuis le début. C’était juste que la seconde, il l’avait envoyée deux fois. La première dégoupillée que Moore avait rendu goupillée, inoffensive, puis le Claustrophobe avait récupéré la grenade en utilisant son pouvoir et l’avait relancée. Moore venait de transformer une grenade dégoupillée en grenade goupillée et prête à exploser. Sous ses pieds. Evan haussa les épaules pour s’excuser. Puis Michael Moore explosa. Le souffle de l’impact enflammé balaya Evan contre un mur. Ses jambes le lâchaient progressivement et il fut cul à terre. Il reçut un bout de Moore sur lui et il l’enleva d’un geste effrayé. Il remit ses lunettes en position normale d’un doigt. Quand il raconterait ça à son môme quand il serait né…

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Alexander s’était occupé de la majorité des tireurs dans le bâtiment avec l’aide des troupes de réfugiés qui arrivaient régulièrement en renforts sous les ordres de Dom. Maintenant, il était de nouveau dans la cour et avait distribué certains points à défendre dans le bâtiment à quelques personnes qui furent ravis de rester ici. Leur empressement retomba quand le leader leur demanda quand même de se mouiller en arrosant les ennemis dehors. En ce qui nous concernait, on avait réussi à repousser un peu les envahisseurs vers l’arrière et à défaut de pouvoir boucher les trappes, on les empêchait d’y accéder avec des tireurs qui trouaient les premiers qui voulaient avancer. Malheureusement, ils mourraient vite et devaient rapidement se faire remplacer. Les adversaires avaient été repoussés dans le rez-de-chaussée du bâtiment qui n’avait presque plus de portion de mur intact. Cependant, ils étaient encore très nombreux et avaient si bien fortifié leur place qu’il était difficile d’y accéder sans sacrifier de nombreuses vies. Les deux tanks restants n’étaient pas en reste et s’étaient avancés dans le rez-de-chaussée afin de pouvoir être mieux couverts. On avait toujours le risque de se prendre des balles de derrière soi alors on faisait attention, tout en évitant de charger devant les mitrailleuses installées derrière des monceaux de briques. Je vis Portal sur la muraille rejoindre le bâtiment. Il semblait plutôt pressé. Je le hélai assez fort pour couvrir le vacarme du mini-siège qui avait lieu, forçant notre armée à se cacher comme elle le pouvait dans la cour ou dans les murailles ou encore derrière les parois qui n’étaient pas encore tombés :


« Vous allez où ?!
_ J’ai vu un Lieutenant de la New Wave sur un balcon ! Je vais m’en occuper ! »


Je lui fis un pouce levé dans la main pour approuver son action et lui souhaiter bonne chance. Je ne savais pas qui était le pauvre homme qui allait se recevoir Portal en pleine gueule, mais même s’il avait gaspillé presque toutes ses portes, on pouvait lui faire confiance pour sa force physique impressionnante et son détachement qui ferait, je l’espérai, des miracles.

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BHL n’en pouvait plus d’éviter les attaques du génie rouge qui tentait de le transformer en cendres. Il avait récupéré des lance-roquettes et en avait envoyé une sur le géant après une téléportation mais Jafar parvenait à réduire à néant ses essais. Il était plus que contrarié qu’on abatte son armée mais il savait qu’il lui restait cinq-cents hommes dans des camps divers dans le Royaume, bien assez pour faire illusion d’une bataille épique dans le documentaire qu’il prévoyait toujours de tourner. Et au pire, il pourrait les envoyer en renforts maintenant. Ça ne serait pas une mauvaise idée. Mais pour ça, il fallait d’abord écraser toute cette merde ! Putain, Ed allait le payer. Tout était de sa faute ! BHL se téléporta avant qu’un rocher magique ne lui tombe sur le coin de la tête pour lui briser le crâne. Il commençait à appeler les renforts des autres bases qui devaient venir aussi vite que possible en véhicule.

Bon sang, il n’allait pas tenir longtemps comme ça. Il pourrait tenter de s’échapper mais il n’imaginait pas les ravages que ferait le génie si on lui en laissait l’opportunité. Alors, il se battait et il gagnait du temps en espérant que des renforts arrivent. Tiens, que foutait ce bon à rien de TommyWiseau, hein ? Mais BHL vit justement que son Lieutenant, dans l’étage réservé aux chambres de qualité, était en train de se confronter à un des Voyageurs ennemis. C’était parfait ! Il n’avait jamais pu compter sur Tommy en combat, mais il savait qu’il était le membre de la New Wave le plus puissant quand il se mettait dans un combat. Impossible de battre quelqu’un qui était tellement détaché de ce monde qu’il contrôlait à merveille le bras du Dragon qu’une écaille lui avait conférée. Il l’avait déjà vu exploser un mur en s’appuyant dessus seulement. Sincèrement, si le Voyageur à la coupe au bol était aussi puissant que le lui avait dit Orlando, alors le combat allait être aussi énorme que celui du Major et de l’iM. Il avait hâte que chacun prenne peur de la puissance terrifiante de la New Wave.

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Portal ne monta pas les marches pour arriver à son adversaire qu’il avait surpris sur un petit balcon au troisième étage. Non, dans son manque de lucidité, il rejoignit son adversaire de sa dernière paire de portails. Il avait hâte de s’y mettre aussi, et rien qu’en voyant les petits bonhommes qui se défonçaient pour leur liberté, il ne pouvait décemment pas rester les bras croisés. Il fallait frapper. C’était simple de frapper, non ? Le poing devait rejoindre une position B depuis une position A très rapidement pour occasionner des dommages à l’adversaire. Rien de plus, se raccrocher à la théorie, se calmer. Il devait se dire qu’il allait sauver tous les peuples libres du Royaume, qu’il allait juste donner coup après coup qui lui permettraient d’affronter un terrible adversaire, c’était tout. Il allait l’empêcher de se battre en cumulant les attaques et les blessures, il allait le mettre KO, hors de combat, inapte à l’action. Le tuer ? Il pourrait le faire… C’était quoi, après tout, tuer quelqu’un sur Dreamland ? Juste le renvoyer dans le monde réel, d’après ce que lui avait expliqué Fino. Une hypothèse qui manquait de morale mais il ne fallait pas se dire qu’il allait priver Dreamland d’un de ses êtres de façon non arbitraire, empêchant tous ses amis de le recroiser à nouveau alors qu’ils ne pouvaient plus le voir autrement qu’oniriquement, qu’il avait peut-être fait du bien et qu’il ne devrait pas être puni aussi durement… Oui, très mauvaise idée de se dire ça.

Il était maintenant devant son adversaire en plein air. Le balcon était peu espacé, ce qui poussa le Lieutenant à entrer dans un large corridor au tapis rouge en passant par une baie vitrée. Il se retourna maintenant vers Monsieur Portal dans une position de combat. Enfin, position de combat… Disons plutôt qu’il tentait d’imiter une position de combat tout en n’oubliant pas son petit côté bobo. Tommy Wiseau avait le visage buriné par une tempête ivre. Ses longs cheveux noirs cascadaient sur ses épaules et il semblait que les toucher les collerait aux doigts. Il ne semblait même pas apercevoir Portal qui se mettait lui aussi en simili-pose de combat en mettant grossièrement une main devant son visage et l’autre quelque part en-dessous, et il changeait de position quand celle-ci lui paraissait un peu obsolète. Il déglutit et dit :


« Bon bah… On va devoir se… se faire mal. Vous m’excuserez d’avance ?
_ Ca dépend si ça me fait très mal ou pas. Au fait, je m’appelle Tommy Wiseau, hah.
_ Je vais tenter. Mais bon, faut se battre, quand on est a des buts antagonistes l’un à l’autre, quand ils sont divergents.
_ Moi, je pense que si plus de gens s’aimaient, le monde serait un endroit plus agréable à vivre.
_ C’est fou… »
répondit un Portal interloqué. Il baissa sa garde et reprit : « Je pense exactement la même chose. » Ce fut au tour de Tommy de baisser sa garde en prenant un air surpris. Il dit :
« C’est super.
_ Je n’arrête pas de l’enseigner aux élèves de ma classe, mais ils me prennent pour un pervers.
_ What funny story, Marc.
_ Tu as un accent très ésotérique, non ?
_ Hah ? »
Les deux se mirent alors à refaire le monde en oubliant totalement les enjeux de la bataille qui se déroulait une quinzaine de mètres plus bas.

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Ils étaient plus d’une cinquantaine à défendre le rez-de-chaussée avec toutes les armes qui leur restaient. Mais on apprit qu’il y en avait encore quatre cent qui attendaient leur tour dans les sous-sols et qu’il faudrait s’y battre pour les défaire quitte à sacrifier des dizaines de vie. Sur les trois cent réfugiés qui avaient combattu, cent dix avaient perdu la vie pour le moment. Et les Mongols avaient perdu la moitié de leur effectif. Si on combattait de front dans des tunnels alors qu’on était moins bien équipés qu’eux (on en était à récupérer les armes adverses car les nôtres manquaient de munition), des vies allaient disparaître rapidement. Julianne avait appelé Alexander sur son portable onirique (qu’ils avaient tous sauf moi ; même Fino avait le sien) pour lui dire qu’elle restait en haut s’occuper des troupes de la New Wave qui tentaient de reprendre les différents couloirs. Alexander la prévint que Robin était dans les murailles à se faire soigner de ses nombreuses blessures face à Sarah mais que ses nuits n’étaient pas en danger. Cependant, Julianne n’avait plus de nouvelles d’Evan. Alexander fronça les sourcils et me demanda si je pouvais le voir. Un obus passa près de notre cachette et s’explosa au bas des remparts en face. La poussière projetée par l’onde de choc me chatouilla le dos. Je lui dis, avec l’aide de mes lunettes, que je voyais une silhouette au loin dans le sol mais que je n’arrivais pas à savoir si c’était Evan ou pas. En tout cas, elle était mal en point parce que bien que visible, elle ne bougeait plus. Alexander voulait en savoir plus. Ce fut là qu’un nouvel arrivant intervint. Pas besoin de se retourner pour que tous mes poils dansent la bamboula, et que mon nez soit agressé. Sail. Le mercenaire était bien là, un sabre à la main et son ton n’accepterait aucun commentaire de sa volte-face. Dommage pour lui, je n’en étais plus à ça près. Ce qui ne m’empêchait d’être très content de le revoir : un guerrier aussi puissant et qui ne craignait pas la mort était une recrue sur laquelle on ne pouvait pas cracher.


« Alors Sail, le sommeil ne vient pas ?
_ J’avais du mal à dormir, oui. »
Sa voix était toujours aussi grinçante et désagréable à entendre. On avait l’impression qu’il avait une momie coincée dans la gorge. Il dit rapidement :
« Je vais récupérer votre gars s’il se trouve au sous-sol. Dîtes-moi la direction. » Je lui indiquai une trappe par laquelle on pourrait longer les fondations des remparts pour arriver à sa position. Il hocha la tête et se dépêcha de s’y joindre. Je le prévins au tout dernier moment qu’il y aurait des ennemis sur le chemin. Il ne m’accorda même pas un regard mais me dit :
« Ils sont immortels ?
_ Non.
_ Alors je m’en remettrai. »


Puis il disparut dans la très grande trappe en bois. Je rassurai Alexander sur l’intégrité de Sail. Il n’allait pas buter Evan dès qu’il le verrait.

Depuis quelques minutes, on ne progressait plus dans le rez-de-chaussée. On faisait une sorte de siège ; l’ennemi gaspillait ses munitions, on faisait de même de notre côté mais les morts étaient peu nombreux. Le Claustrophobe me dit que des Mongols étaient partis dans le bâtiment par les remparts afin d’encercler le rez-de-chaussée par les étages. Donc l’assaut allait bientôt être donné.

Trente seconde après un signal (un appel de Julianne), tous nos hommes chargèrent sur la partie gauche en prenant des cadavres comme boucliers improvisés. C’était dégueulasse mais on n’avait pas grand-chose d’autre : Robin n’était pas là et même s’il le camouflait très bien, Alexander avait tout donné dans cette bataille. Ses bras étaient presque bleu de fatigue d’avoir bougé, en particulier le gauche qui avait encaissé toutes les attaques. Mais Alexander était quand même devant et désarçonna le tireur d’une machine gun avec un mur minuscule, faute de puissance magique. On pouvait apercevoir des troupes descendre des escaliers en bousculant les membres de la New Wave qui s’y trouvaient, les écrasant sous le surnombre. Je faillis partir à mon tour m’engouffrer dans la bataille intérieure mais une ombre se détacha sur la cour. Les vaisseaux dirigeables étaient libres de leur mouvement maintenant que les pirates s’attaquaient au gros bâtiment, et ils larguaient leurs bombes. Je créai un gigantesque portail qui consomma la moitié de mes ressources pour jeter hors du fort tous les explosifs qui nous arrivaient dessus. Je faillis tomber sous l’effort titanesque et surtout brusque que j’avais demandé. Des sortes d’obus noirs chutaient vers le sol et se faisaient engloutir par mon portail pour atomiser les environs. J’en réceptionnai une vingtaine comme ça, couvrant d’un toit invisible toute notre armée qui s’efforçait de se cacher dans le bâtiment. Sauf que maintenir ce portail en l’air me demandait une concentration dingue et une consommation d’énergie importante. Je devais même le déplacer pour couvrir tous les coins que sa taille empêchait de réceptionner, quitte à me fatiguer encore plus vite. Si une bombe nous tombait sur le coin de la gueule, notre armée était terminée : la grande majorité était dehors. Putain de merde de merde…

__

Fino descendait seul les étages en maudissant ce crétin de Major à avoir pris Kelly sous son bras. Maintenant, il devait se taper des escaliers à n’en plus finir, traîné par le poids de son arme. Il n’avait plus trop de balles. C’était dommage. Heureusement, il retrouva vite Julianne qui donnait des ordres aux troupes qui descendaient dans les rez-de-chaussée. Il y avait encore deux tanks impossibles à arrêter qui les empêchaient de garder une position stable. Le phoque râla : fallait tout faire soi-même aujourd’hui. Il sauta sur les épaules de Dom au même étage et lui dit de se magner le train parce qu’il avait pas que ça à foutre. DSK abdiqua, et traversa le couloir du premier étage pour descendre à un autre escalier bien défendu par les réfugiés et les Mongols. Mais ils ne pouvaient pas s’aventurer plus loin à cause des tanks à une dizaine de mètres, dans une autre pièce (à comprendre qu’ils se trouvaient dans un espace qui avait été séparé du leur quand les murs avaient été encore intacts). Le phoque regarda la bataille qui se jouait. Et dès qu’il sentit le bon timing, juste après que le char ait vidé son canon, il dit à DSK que c’était le moment.

Le Maire en peignoir de chambre se laissa tomber au bas des escaliers et commença à sprinter en longeant le mur. Des balles s’écrasèrent derrière lui en traçant dans le mur une ligne d’impacts. Ne jamais sous-estimer la vitesse de quelqu’un en robe de chambre. DSK se cacha derrière un pilier à moitié effondré. Le tank n’était plus qu’à trois mètres. Fino lui dit d’attendre une nouvelle fois. Dix secondes plus tard, alors que le canon cracha un obus, le phoque lui dit de foncer près du char et de neutraliser le canonnier de son pouvoir pour qu’il ne remette pas de projectile dans le canon. DSK localisa un sentiment de stress et de peur qu’il annula pour ralentir les mouvements du soldat. Puis Fino s’introduit dans le canon du char et réussit à y progresser, son arme devant lui en commençant à ricaner très férocement. Les deux pilotes dans le véhicule se demandèrent d’où venait cet étrange rire, ce qui poussa le canonnier à jeter un coup d’œil dans le tube de son véhicule. Bien mal lui en prit car sa tête fut arrachée par un tir de plomb.

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Depuis trois minutes, je maintenais mon immense portail pour éviter les bombardements monstrueux tandis que la guerre faisait rage à l’intérieur du rez-de-chaussée qui se transformait en prise de pièces détruites les unes après les autres jusqu’à des escaliers descendants. Les gens prenaient le moins de risques possibles mais les réfugiés et les Mongols continuaient quand même à prendre du terrain. C’était génial. C’était une bonne nouvelle. Sauf que la stratégie de la New Wave était évidente : si tous leurs soldats se trouvaient dans des caveaux ou des cavernes au sous-sol, alors leurs troupes ne seraient plus inquiétées par les bombardements qui pourraient ravager toute la zone. On allait quand même perdre si personne n’arrêtait les bombardiers… Mais que foutaient ces maudits pirates ? J’attendis patiemment, subissant chaque seconde qui passait comme un coup de fouet sur mon esprit qui n’en pouvait plus de garder une telle porte ouverte, et en plus, de la déplacer quand il le fallait. Une bombe vola vers les remparts où étaient cachés Ophélia. Je reconnaissais son aura. Je vidai mes dernières forces pour sauver deux vies, la sienne plus une autre que je ne parvenais pas à identifier, une Créature des Rêves, la mère adoptive des Mismatched. Une déflagration naquit derrière les murailles.

Heureusement, comme par miracle, les bateaux n’avaient maintenant plus de bombes à larguer. Je pouvais voir tout au loin dans le ciel les soldats qui avaient arrêté de s’agiter. Les quelques dirigeables restants n’avaient plus de quoi nous bombarder. Mon portail disparut seul tandis que je tombais au sol totalement effondré de fatigue. Oh putain, oh putain, oh putain, c’était passé près. Je réussis à me relever doucement et me cacher derrière un abri car les balles perdues aimaient arroser la cour quand elles le pouvaient. Mes jambes me lâchèrent une nouvelle fois et mon cul tomba sur la poussière. Je respirais à fond comme un dingue derrière les structures métalliques qui avaient maintenu des projecteurs en l'air il y avait pas une heure. Je vis les bottes d’Alexander traverser mon champ de vision. Je lui fis un signe de la main pour lui dire que tout allait bien, que je n’avais pas été touché. Lui aussi n’en pouvait plus. Ses épées devaient demander une consommation d’énergie fantastique. Il me dit qu’il allait continuer à se battre et que je devais être de retour sur le champ de bataille dans une minute. Je levai les yeux au ciel en lui disant que j’y serais. Et je vis en l’air que des silhouettes de Créature des Rêves s’agitaient comme avant. Ils avaient encore une bombe ou quoi ? Et oui, ils avaient encore une bombe. Je ne savais pas si d’autres suivraient derrière mais ils avaient dû en trouver une. Je hélai Alexander en lui disant qu’on allait nous bombarder. Si elle était bien visée, elle pourrait souffler plus de la moitié de nos troupes facile.


« T’as encore des portails ?
_ C’est mort. Un mur ?
_ Impossible. Je ne peux plus utiliser mon pouvoir.
_ Où est Jafar ? Il pourrait s’en occuper, non ?
_ Je sais pas qui c’est mais tu peux l’appeler maintenant ? »
La bombe fut lancée. Un point noir dans le ciel siffla très fort et s’approchait dangereusement. Je lui fis signe que non, on ne pouvait pas appeler Jafar. Bien trop tard. Le génie rouge ne semblait pas avoir vu la bombe. Il avait dû être entraîné par les téléportations de BHL ailleurs, peut-être dans le bâtiment et ses couloirs qui gêneraient ses magies. BHL était un crétin, mais il était loin d’être débile. La bombe était de plus en plus proche. Alexander soupira et déposa ses épées sur le sol.
« Quand faut y aller, faut y aller, hein ?
_ Tu vas faire quoi ?
_ Je voulais te dire que je m’excusais. Je ne dis pas que j’ai mal agi, mais les ordres de Maze sont des ordres que je ne peux pas ignorer.
_ Tiens donc…
_ C’est Maze qui t’a fait Voyageur, et qui m’a fait Voyageur. Moi, je ne l’ai jamais oublié et je lui en serais éternellement reconnaissant. C’est Julianne qui me remplacera. Tu lui diras ?
_ Tu vas faire quoi ?
_ Je m’excuse encore. Adieu, Ed. »


Je voulus me lever mais Alexander me maintint au sol avec sa jambe pour réduire à néant mes efforts. Puis d’un bond leste, il sauta sur la muraille. Et de l’autre, il sauta sur la bombe. Une explosion se déclencha à vingt mètres du sol et coucha toutes les herbes grises des environs. Je mis ma main pour me protéger de la lumière incandescente qui naquit avant de disparaître et de laisser un très ténu nuage de poussière qui se dispersa sous le vent.

Il me fallut plusieurs secondes pour comprendre ce qu’il venait de se passer. Alexander, mort ? C’était totalement impossible. Inconcevable. Pas de manière aussi stupide. Même si je le haïssais, je ne pouvais pas imaginer un seul instant le voir redevenir un simple Rêveur : il était Voyageur depuis sa naissance ce gars-là, c’était inscrit dans ses gênes. Sa perte me fit extrêmement mal au cœur et je ne comprenais pas pourquoi. Peut-être parce qu’il avait sacrifié sa vie pour des dizaines d’inconnus sans sourciller. Peut-être parce qu’il était un de mes camarades, sous la même bannière de la Claustrophobie. On appartenait au même Royaume, et mourir comme ça, c’était extrêmement… je n’avais pas de mots. Je le détestais mais je n’avais jamais voulu qu’il crève.

Les débris de la bombe ainsi que des restes de corps calcinés tombèrent sur le sol. Alexander venait de perdre sa vie de Voyageurs. Un immense vide me comprima la poitrine. C’était la guerre et j’avais failli mourir une bonne vingtaine de fois. Quelqu’un venait de se sacrifier pour nous, et maintenant que j’y pensais, pour moi aussi. Je n’avais plus envie d’y retourner. J’avais le téléphone d’Alexander sur les genoux. Il fallait que je prévienne Julianne. Je n’en eus pas la force. Je le rangeai dans ma poche pour ne pas qu’il traîne par terre et je l’oubliai. Il fallait que je retourne sur le champ de bataille maintenant. Je me levai. Ses deux épées étaient tombées sur le sol et attendaient patiemment que leur maître revienne. Avec l’énergie qu’elles dégageaient, je n’aurais aucun mal à les retrouver une fois la bataille terminée. Alexander était mort. Je ne m’en rendais toujours pas compte.

__

Le duel entre Lord Buckingham et Tim Silver était acharné. Tim était plus technique mais Orlando profitait de sa force de Voyageur pour compenser. Puis il n’était pas néophyte à l’escrime. Les deux se battaient comme des diables, enchaînant les coups, les parades, les ripostes et les sauts de côtés. Tim fit une roulade pour passer sous une attaque horizontale, évita un coup, se releva et frappa. Près d’eux sur le pont inférieur, les pirates étaient submergés mais résistaient plus que vaillamment. Les membres de la New Wave tombaient comme des mouches, et malgré leur surnombre évident, ils avaient l’impression de se faire encercler par la violence de la défense. Les cris volaient dans les airs, les sabres s’entrechoquaient dans tous les sens et certains hommes tombaient par-dessus bord en agitant les bras. Le chaos était total.

Tim reculait sous la vigueur de son adversaire, défendant son corps d’une lame virevoltante. Mais à force de céder du terrain, il frôlait du dos le bastingage du navire. Il fit un saut de côté pour éviter une estocade et se posa sur la rambarde du navire tout en continuant la joute. De haut, il avait un équilibre un peu réduit mais il pouvait menacer la tête et la gorge d’Orlando. Il sauta pour éviter que la rapière de son adversaire ne lui tranche les mollets et continua l’offensive. Orlando vira l’épée de son adversaire qui le menaçait et se mit lui aussi sur le bastingage en continuant d’attaquer. Les deux se livraient à un duel en plein ciel sur la barrière en bois du navire, avançant et reculant en attaquant et défendant sans arrêt. Tim bloqua une attaque virulente, se ressaisit et se baissa pour éviter l’autre. Il contrattaqua dans un petit cri d’un coup d’estoc qui fut balayé par la rapière. Il refit sa garde, relança une attaque impeccable encore parée. Il encouragea son adversaire :


« Mon garçon, tu as mis du parfum ? » Trois parades et hop, on faisait reculer l’adversaire et on le suivait pour gagner un peu de terrain et continuer la pression. Orlando Bloom se défit d’une attaque et riposta sérieusement :
« L’odeur corporelle n’est pas saine. » Il se dégagea d’un affrontement entre les deux lames et piqua d’un pas en avant. Tim recula et se redressa pour parer les coups.
« C’est une bataille, un accostage ! Pas un rendez-vous ! Je ne suis pas une donzelle que tu conquiers ! » Tim s’accrocha à une échelle de cordes derrière lui et passa derrière dans une belle acrobatie. Son adversaire découpa l’obstacle pour reprendre le duel sauvagement.
« Un barbare comme toi ne peut pas comprendre ! » Orlando s’acharna sur son ennemi mais ce dernier descendit du bastingage devenu trop dangereux. Il visa les pieds mais Orlando avait un bon jeu de jambes.
« Certainement. Je ne m’habille pas comme une première gagnante. » Orlando fit un énorme bond, para un coup et se retrouva derrière lui. Tim se retourna, para un coup, un autre, mais au troisième, son épée s’envola dans les airs et se planta dans le bois. La pointe de la rapière d’Orlando lui chatouillait la gorge et seul le parapet l’empêchait de tomber, appuyé comme il l’était.
« Un dernier mot, pirate ?
_ Oui ! Tu sais voler ?
_ Non, pourquoi ?
_ Tu me rassures. »


Soudainement, Romero percuta violemment Orlando par l’arrière qui lâcha son arme sous la surprise et les trois tombèrent hors du vaisseau. Pendant la chute, Tim envoya un coup de poing au Lieutenant de la New Wave pour qu’il le lâche et il sentit que les bras de Romero le ceinturaient. Puis il cessa de tomber puisqu’il ne pesait plus rien. Romero récupéra une corde qui traînait (un grappin d’un pirate), s’en saisit et commença à monter. Il avait annulé le poids de Tim et du sien pour que la tâche soit facile. Tandis qu’il regagnait le pont, Silver fulminait :

« Mon vaisseau, petit ! Je t’avais dit de défendre mon vaisseau !
_ Il était en miettes, Capitaine.
_ Les miettes se réparent.
_ On n’avait plus de boulets.
_ On aurait fait sans.
_ Et personne ne nous interdit de prendre celui-ci, en bon état, et avec des munitions suffisantes pour massacrer les autres navires.
_ Et personne ne nous le demande non plus. D’accord… Voyons voir l’état du rafiot. Tu t’en tires à bon compte, matelot. »


Quand ils revinrent sur le pont, les soldats de la New Wave restants avaient été faits capturés. Le dirigeable était à eux. Tim demanda à ce qu’on ne retire pas les cordes reliant le navire au ballon inflammable car ce navire n’avait pas de voile. Il était heureusement plus rapide que les autres dirigeables. Il fallait juste faire attention à ce qu’on ne leur explose pas le ballon. Son vaisseau à lui avait disparu. Il jeta un coup d’œil dans le vide. Il soupira et se consola en disant que celui-ci était plus grand. Et de bonne qualité malgré les quelques dorures qui parsemaient le navire. Il demanda la chasse aux navires restants, et exécution matelots.

__

Le rez-de-chaussée était quasiment à nous. Il ne manquait plus que des tireurs qui étaient postés dans les caves donnant sur les cavernes et qui canardaient tous ceux qui s’approchaient. Tous les tanks avaient été défaits, ainsi que tous les véhicules restés à l’extérieur du fort. Je rejoignis bien vite Elly tandis qu’on matait les dernières poches de résistance de l’étage avant d’oser descendre. Quelques-fois, des soldats débarquaient de nulle part, soit cachés derrière les décombres, soit utilisant des tunnels connus d’eux seuls pour se retrouver derrières nos lignes et abattre quelques personnes par surprise. Je demandai quelques détails à Elly sur les résultats de la mission et elle me dit que tout allait bien. Que la menace serait presque terminée. Que peut-être, tout ça allait se finir sur une bonne note. Puis Dame Fortune m’envoya chier. BHL réapparut juste derrière moi à cause de sa phobie du Voyage et m’étrangla :


« Personne ne bouge ! Ou je lui pète la nuque ! » Je tentais de me débattre mais j’étais trop fatigué et il me faisait sacrément mal à chaque geste rebelle. Tout le monde s’était retourné vers lui et ne bougeait plus comme demandé. Il recula tandis qu’un demi-cercle éloigné le couvrit. Il aboya de nouveau son ordre et je sentis mes vertèbre du haut commencer à craquer.
« Je vais vous massacrer ! J’ai appelé d’autres renforts ! Vous allez tous mourir ! Un millier d’hommes qui vont vous exterminer ! Vous allez payer ! Mon documentaire ! Je suis l’ange de la paix ! »

Le putain d’ange de la paix hurla alors de douleur. Profitant de l’occasion, je lui envoyai mon coude en pleine gueule et il lâcha prise. Je l’envoyai contre le sol et le calmai d’un coup de talon dans le nez. Il n’était pas mort, juste assommé. Je demandai à ce qu’on lui retire son pouvoir et qu’on l’empêche d’agir s’il venait à se réveiller. Et un petit tatouage sur la gueule pour qu’il ne nous fausse pas compagnie dans le monde réel. Je vis derrière lui que c’étaient les Mismatched qui lui avaient tiré dessus, et ils étaient en train de se demander qui avait battu le grand méchant. J’avais envie de leur offrir un pack de lait pour les remercier de leur intervention. Elly s’approcha de moi et me demanda si tout allait bien. Je lui dis que oui. La pauvre était exténuée. Mais elle possédait un charme certain, comme sa sœur. Je voulus la remercier, puis une balle lui traversa le haut du ventre, près du cœur.

Une balle perdue ? Un tireur isolé ? Aucune idée de le savoir. Je lui demandai si elle allait bien mais elle tomba sur le sol, les yeux dans la vague. Elle respirait encore. Devais-je la transporter, la laisser là ? L’indécision me vrilla le crâne. Sur le monde réel, je l’aurais laissé là et appelé les secours. Mais je ne devais pas être spectateur. Je la pris sur mes épaule à toute vitesse et demandai un médecin en posant la question à tous les soldats aux alentours. On me répondit que les docteurs étaient débordés, dans les tours des murailles. On me dit finalement que Grizelda en était un, et on m’apprit que c’était la sœur de Mathilda. Et qu’elle était à l’arrière dans les remparts. Je la localisai, elle était toujours là où se trouvait Ophélia.

Je me mis à courir vers sa position, avec mon paquetage derrière la nuque. Mais au même moment, un cordon d’ennemis sortit du sol par les deux trappes après un assaut massif. Ils étaient plus d’une trentaine et s’attaquaient à tout ce qu’ils voyaient, comme des bêtes féroces acculés. Ils avaient tué ceux qui défendaient les trappes et donnaient un assaut derrière le front. Je fonçai vers eux. Ils n’avaient pas d’armes à feu, juste des sabres. Il fallait que je les traverse pour sauver Elly. C’était comme ça que je voyais les choses. Ils n’étaient pas trente sur moi mais il y avait bien trois personnes que je devrais passer si je voulais traverser la file d’hommes. Heureusement, les renforts arrivèrent très vite. Le shérif les attaqua par l’arrière (il venait d’arriver ? Sérieusement ? Il avait dû se coincer une roue dans les pierres). Deux hommes tombèrent à terre et raclèrent la terre de leurs ongles sous le coup de la douleur. Je poussai de mon épaule un soldat, et mes lunettes tombèrent Je les écrasai comme un con en évitant un sabre ennemi, et la lame m’érafla le bras. Je me retins de ne pas glapir de douleur. Des tirs m’entourèrent pour tuer les bloqueurs et me permettre de passer. Des Mongols arrivaient au corps-à-corps. Felen se jeta sur un type voisin de celui que je venais de pousser. Il y eut des hurlements pour se donner du courage. Je faillis passer mais un connard me bloqua la route et allait me liquider. Puis un énorme coup de feu troua son ventre. Dom tenait Fino à deux bras qui tenait son canon scié à deux pattes. Je le remerciai vaguement, presque dans un chuchotement tant j’étais épuisé. Il me répondit :


« Si tu veux vraiment me remercier, prépare un paquet de chips pour la prochaine fois que je te sauverai la vie. » Quoi ? Pourquoi cette phrase sonna étrangement dans ma tête ? Non, j’avais autre chose sur quoi m’attarder pour le moment.

Je grimpai des escaliers trois par trois, et arrivé à destination près d’une femme-crapaud, posai délicatement Elly sur les pavés. Grizelda considéra d’un reniflement la fille blanche comme un linge. Près de moi, Ophélia surgit et se précipita sur sa sœur pour demander si c’était grave. Elle était totalement apeurée et parlait pour elle seule. La femme-crapaud lui posa une main sur l’épaule et Ophélia se calma. Elle semblait sur le point de paniquer à chaque instant. Grizelda commença rapidement à chercher la balle dans la blessure avec des instruments archaïques. Après quinze secondes, elle tenait à la main une cartouche sale de sang. Je demandais :


« Elle va s’en tirer ?
_ Je n’en ai aucune idée, Ed. Dégagez les deux, vous m’empêchez de me concentrer. »


On respecta sa demande et on partit à quelques mètres. Je m’inquiétais de l’état d’Ophélia mais elle allait bien. La voix tremblante ne rendait pas sa réplique très crédible mais je préférais lui faire croire que je le pensais. Elle sortit de sa poche une cassette de caméra. Elle m’expliqua que dedans, il y avait toutes les scènes ratées et plus encore du documentaire dans laquelle elle aurait assez de preuves pour justifier la bataille contre les « secours ». Je lui dis que c’était très bien. Je n’avais plus envie de me battre même si la motivation d’en terminer une bonne fois pour toute avec cette connerie était encore brûlante. Je dis à la Voyageuse que j’étais désolé pour tout ça. Elle me dit que ce n’était pas grave, que ce n’était pas de ma faute. Elle semblait sincère. Tellement sincère qu’elle m’enlaça et posa sa tête contre sous mon coup. Je ne lui rendis pas son étreinte, trop occupé à profiter de l’instant présent. Elle allait pleurer ou pas ? Je ne savais pas. Je n’avais pas envie qu’elle pleure alors je m’excusai de nouveau, puis elle me remercia. Et me remercia encore. Je sentais sa tête et reniflai le parfum de ses cheveux. Ce fut Grizelda qui nous sépara d’une voix affolée. Elle me fit sursauter :

« Hey, le blond ! Quelqu’un va activer l’Artefact pour détruire toute la zone !
_ Quoi ? »
Et hop, nouveau rebondissement extrêmement agaçant.
« Je viens de sentir une onde ! Quelqu’un va nous exterminer avec l’Artefact !
_ La Porte est ici ? Qui est ce connard ?!
_ Je ne sais pas ! Mais elle était affreusement en colère. Une colère terrible. Il marche vers l’Artefact maintenant ! Il est devant la porte ! Il a la Clef.
_ Une colère terrible ? Oh non. »
Sail. C’était Sail… Depuis le début. Il s’était foutu de nous. Voulait-il vraiment nous tuer ou cherchait-il à assassiner une bonne fois pour toutes la Mort Silencieuse ? Ou pire encore ? Dire qu’il se lamentait sur son sarcophage pour crever. Tu parles ! Il voulait juste se préparer pour la bataille, arriver comme une fleur et s’emparer de l’Artefact ! Je me précipitai vers la zone où Evan était mais une main m’agrippa au poignet assez fermement pour me faire trébucher. Ophélia me regardait profondément.
« Tu me promets que tu vas l’en empêcher.
_ Je promets.
_ Attends un instant. »
Elle me serra encore plus fort le poignet jusqu’à me faire mal. Un de ses ongles se planta dans ma chair et je supportai la douleur comme je le pouvais. Elle me lâcha soudainement : « Je t’ai « béni » de mon pouvoir. Les impacts que tu causeras seront deux ou trois fois plus puissants maintenant. Mais évidemment, je ne t’ai jamais aidé, d’accord ?
_ De quoi tu parles ? Vous inquiétez pas, je vais enterrer ce connard de Sail sous le point final de cette affaire. Je reviendrais. »


Mais si c’était Sail, je ne pourrais jamais le battre. J’avais eu du mal à égaliser alors que j’avais été dans une forme olympique. Mais épuisé comme je l‘étais, privé de mes armes et sans pouvoirs, je n’avais pas plus de chances de le vaincre que d’assommer le Major. La « bénédiction » d’Ophélia serait suffisante pour que je survive un peu en attendant les renforts. Je fonçai tout de même vers le point où se situait Evan en espérant récolter des indices. Je sautai sur le sol brûlant de sang, je passai par une trappe et me retrouvai sous terre. J’expirai, j’inspirai, j’expirai, je me remis à courir. Le couloir souterrain était gorgé de cadavres décapités ou entaillés profondément. Sail ne faisait pas du tout dans la dentelle. Il me fallut une minute de course entière pour arriver à une grande caverne dans laquelle il y avait Evan allongé par terre. Etait-il mort ? Je m’approchais de lui. Non, seulement assommé. Le panneau de signalisation gisait près de ses jambes. Je le récupérai en lâchant un « Sans rancune » avant de me retourner. Une grande porte ronde et grise était ouverte. Je sortis le téléphone d’Alexander et vis des dizaines de visages défiler devant moi. Je saisis celui de Julianne et l’appareil me mit directement en contact avec elle. Je ne cherchais pas à lui demander plus d’explications :

« Je veux le plus de renforts possibles sur ma position ! Dans les couloirs à droite, descend par la trappe de la cour et continuer jusqu’à une grande caverne! Quelqu’un va activer l’Artefact, et ce quelqu’un est actuellement dans le Coffre ! Trouve Portal ! Qu’il me rejoigne dès qu’il peut ! L’Artefact va être activé pour nous tuer si on ne fait rien ! Je répète ! Trappe de droite dans la cour, et récupère Portal en priorité pour m’aider ! »

Puis je coupai la communication. Mais petit à petit, les battants étaient en train de se refermer. Je ne cherchai même plus à réfléchir. Je sprintai puis passai la porte avant qu’elle ne se referme. J’étais dans le Coffre au Trésor. Et l’Artefact ne devait pas être loin, ainsi que Sail.
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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Jeu 2 Aoû 2012 - 0:17
CHAPITRE 14
UT DEOS DIMITTE NOBIS



Julianne ferma le clapet du portable. Elle avait beaucoup de questions à poser mais elle resta rationnelle : d’abord sauver sa peau pour poser des questions ensuite. Elle envoya une dizaine d’hommes fouiller les environs pour retrouver Monsieur Portal. Peut-être qu’il refuserait de la suivre mais si elle lui disait que c’était pour Ed qui était en danger, il accepterait de bouger. On l’avait vu dans les étages en train de chercher le dernier Lieutenant de la New Wave. Qu’on fouille toute la bâtisse, alors. Elle, elle allait rejoindre la position d’Ed. Elle nota le lieu sur son portable. Comment il fallait y aller ? Trappe de droite dans la cour. Elle demanda le plus d’hommes possibles sans dégarnir les fronts dans les autres tunnels. On l’interpella. Un dessin animé (Frollo, non ? Du Bossu de Notre Dame) regardait par une fenêtre avec une paire de jumelles. Il la prévint que des renforts arrivaient effectivement de toutes parts. Ils seraient là dans longtemps, certes, plus d’une vingtaine de minutes, mais la menace restait bien réelle. Et les éclaireurs Mongols disaient qu’ils allaient arriver de toutes parts. Impossibilité de s’échapper sans avertir toutes les troupes. On ne pouvait pas délaisser le fort. Et les tunnels pour s’échapper étaient pris par la New Wave. Bon sang ! Pourquoi tous les problèmes ne semblaient jamais se résoudre !

Sans même attendre que ses hommes ne retrouvent Monsieur Portal, elle descendit elle-même dans les sous-sols comme l’avait indiqué Ed. Elle s’occuperait de la défense des remparts après, elle avait largement le temps. Dire qu’il y avait encore la New Wave sous leurs pattes et qu’elle récidivait avec des renforts sortis de nulle part. Julianne était essoufflée. Ce qui la gênait plus encore, c’était de ne pas trouver Alexander. Elle se dit qu’il était peut-être avec Ed, puisque c’était lui qui avait son portable et qu’il demandait de l’aide à Portal et non au leader. Ou alors il ne leur faisait toujours pas confiance, ce qui était plus que légitime. Avec dix hommes derrière, elle trouva rapidement la salle dont voulait parler Ed. La grotte semblait naturelle, éclairée par des lanternes électriques. Et sur le côté, il y avait Evan qui dormait (n’est-ce pas ?) et qui avait été dépouillé de son panneau. Ou alors on le lui avait volé quand il était encore conscient. Les monceaux de cadavre peu ragoûtants qui tapissaient le sol et les murs lui firent comprendre que son partenaire n’était pas resté là les bras croisés. Puis il y avait la Porte, fermée. La Clef n’était plus là et la réponse à l’énigme non plus. On avait dû les emporter ailleurs, dedans certainement. Comment allaient-ils faire pour entrer ? Ed et peut-être Alexander devaient déjà se trouver à l’intérieur. Allez, courage ma fille, on n’abandonne pas. Il y avait peu de chances que le connard en face réussisse à récupérer l’Artefact avec de tels monstres sur son dos. Mais on n’était jamais sûrs de rien. Julianne saisissait parfaitement la situation et ne savait pas si elle devait s’en réjouir ou pas. Si eux parvenaient à remporter l’Artefact, ils pourraient se débarrasser des ennemis qui arrivaient ou au moins les faire abdiquer. Mais s’ils n’y parvenaient pas, ils étaient morts à défaut de trouver une solution potable.

Un des hommes l’avertit du réveil d’Evan. Elle se retourna et faillit l’enlacer contre lui. Mais elle devait rester… professionnelle. Ne pas s’émouvoir. Il n’était pas encore remis de son combat. Il saignait à la tête, tiens. Un coup plutôt récent. Il parlait lentement et par saccades comme s’il allait mourir dans la seconde qui suivait :


« Ca… ça biche ?
_ Tu as vu qui avait passé la porte ?
_ Oui… Sail… Le Mercenaire qui a failli tuer Ed…
_ Et Ed ?
_ Et Ed.
_ Tout seul ?
_ Tout seul. Enfin… non… Y avait quelqu’un d’autre… Le type, là. Comment il s’appelle déjà ? »


__


L’intérieur du Coffre au Trésor ne donnait pas du tout l’impression d’être en plein ciel. En fait, on avait l’impression que c’était d’immenses ruines contenues dans un dôme sombre, un immense dôme qui pouvait se trouver dans les nuages comme enterré à mille lieux sous le niveau de la mer. La lumière était très diffuse et semblait sortir de nulle part. Elle permettait de voir un plafond immense, comme un stade olympique recouvert (cependant, en deux fois plus énorme). Le reste, comme je disais, le mot « Ruines » correspondait totalement. Des colonnes à moitié tombées, des sortes de… salles éventrées par une force inconnue. Autre fait marquant : tout était soit noir, soit bleu marine très très foncé. Puis, il n’y avait aucune forme de vie. Aucun bruit. Le silence. Je m’arrêtai dans cette sorte de hall étrange. Mais aucun son, aussi ténu soit-il, ne me répondit. Pas un bruit de pas… Je passai dans la pièce suivante, une sorte de large couloir au plafond rabaissé, comme un intérieur dans un intérieur. C’était quoi ce Coffre ? Mais où qu’était la lumière, je voyais. Il n’y avait rien sur les murs, pas de graffitis.

Je terminai dans une nouvelle pièce qui semblait « ouverte », d’où on pouvait voir le plafond du Coffre culminant à plus de deux cent mètres du sol. Il y avait une allée de colonnes à la grecque dont la moitié s’était écrasée par terre. Il y avait d’autres couloirs sur les côtés, ainsi que des escaliers qui permettaient d’atteindre un large promontoire d’où on pouvait emprunter d’autres… tunnels. Le tout donnait un ensemble de chaos organisé. Un architecte fou qui avait des visions de grandeur tout en voulant que malgré les dimensions du Coffre, on ait cette impression permanente de menace et de… claustrophobie. En fait, cet endroit commençait à me foutre les pétoches. Rien sinon l’obscurité et d’immenses murs sortis de nulle part, encadrant des pièces sombres et des couloirs. Il faisait un peu froid. Je me rendis compte que je contemplais trois siècles de Dreamland. Je marchais et tout semblait vouloir m’attaquer en feignant une immobilité parfaite. Dire que tout ça se trouvait en plein ciel. Comment pouvait-on rater un bidule pareil ? Ce n’était pas possible. Son ombre aurait dû être projeté, forcément. Même invisible, il y aurait dû avoir des traces. Je me posai soudainement la question : mais où étais-je ?

Rien ne semblait vivre dans ce blaid paumé. J’étais seul. Terriblement seul. Savoir qu’un mort-vivant hantait les coins à rechercher l’Artefact ne me donnait aucunement envie de rester. Par contre, ma fatigue s’amenuisait un peu. J’avais arrêté de courir dans tous les coins et risqué ma peau toutes les dix secondes en faisant quelque chose d’incroyablement stupide. Je pris un peu de hauteur en grimpant des escaliers qui fleuraient bon « L’Etrange Noël de Mr. Jack ». Le panorama était impressionnant : des murs sombres gigantesques nous entouraient, un plafond gargantuesque, et autour de moi, des dizaines de chemins à emprunter menant à des monticules creusés. Mais il y en avait un plus grand que les autres. Une sorte d’énorme boule de terre noire qui semblait être au centre du Coffre. Il suffisait d’emprunter un couloir pour aller dedans. Ce que je fis de suite. Mais le silence était toujours là et je sentais quelqu’un fixer ma nuque. Je me retournai. Personne. Aucun bruit. Pourquoi j’avais peur alors ? Je me rendis compte que je n’avais pas mes lunettes de soleil. Oui, effectivement, je les avais perdues quand j’étais parti déposer Elly. Voilà qui allait me faire chier. Mon ventre commençait à se tordre tandis que j’avançai dans le boyau sombre dans le centre du bâtiment principal. Mon panneau était derrière mon dos et même sa présence ne parvenait pas à me rassurer. C’était plus qu’un labyrinthe… Vous m’étonniez qu’on ne puisse pas y trouver l’Artefact. Mais si vraiment, il n’y en avait pas ? Que la Porte ne menait nulle part sinon dans cette sorte de village étrange, abandonné, construit uniquement pour n’abriter rien d’autre que du vide ? Mais selon Fino, on avait abattu celui qui avait fait la moindre remarque : « L’Artefact n’est pas là. » Les mystères d’avant revenaient m’oppresser.

Je sortis mon panneau de signalisation et m’avançai encore plus prudemment. Je ressentais une envie de vomir tant les lieux étaient angoissants. Je reconnaissais bien là les architectures démentes du Royaume de la Claustrophobie. Le Labyrinthe Cauchemar en était un parfait exemple. Maintenant que je débouchai sur une salle, je me rendis compte qu’elle était censée accueillir du monde. Des bancs étaient collés contre les murs, par exemple. Hormis ces meubles, rien d’autre que des couloirs impersonnel et enveloppés de ténèbres solitaires. Je débouchai sur une immense allée traversant la Boule où je me trouvais, et au bout de cette grande rue, une énorme porte d’ébène. L’allée d’une vingtaine de mètres de large était aussi couverte de colonnes à ses côtés. Il y avait une autre allée de même dimension qui croisait celle-ci perpendiculairement. Je l’ignorai, je continuais au bout. Dès que je fus arrivé à la porte en faisant le moins de bruits possible (je me retournai encore… Non, toujours personne), je constatai que je ne pouvais pas l’ouvrir. J’avisai : il y avait deux portes qui y menaient trois mètres plus haut. Je pris un escalier discret et arrivai devant une des ouvertures. Ce que j’y trouvai derrière m’éblouit si bien que je dû protéger mes yeux avec mon coude. Il faisait toujours aussi sombre, mais au centre de la pièce faisant penser à un laboratoire chimique, il y avait une énorme boule bleue en fusion. Large de vingt mètres de diamètre, elle était en perpétuelle surchauffe. Sa surface n’arrêtait pas de changer comme un soleil en miniature. Cette boule de lave colorée illuminait la pièce d’une lueur plutôt pâle qui ressemblait à celle qui éclairait le reste du Coffre. Je préférais quitter la pièce et revenir sur mes pas : il n’y avait rien d’intéressant à voir là-dedans. Je n’avais pas le temps de faire des expérimentations et si Sail n’était pas ici, alors je devais aller autre part.

La porte se referma doucement et je revins sur la grande allée. Plus exactement, j’allai à l’embranchement de l’autre rue. Au centre du croisement, les colonnes étaient plus épaisses et formaient un Stonehenge des plus inquiétants. Puis je sursautai, j’entendis quelque chose, un vacarme au lointain. Je me retournai et mes yeux farfouillèrent dans l’obscurité. Je m’avançai en direction du bruit sur la pointe des pieds. J’avais l’impression qu’on tapait sur une poupée de chiffon. Le bruit s’arrêta subitement, une vingtaine de secondes avant que je n’arrive sur les lieux. Je déglutis et vis un cadavre sur le sol. Découpé en plusieurs morceaux de façon très nette. Ce n’était pas le sabre de Sail. Le travail était beaucoup trop propre. D’ailleurs, aucun sang ne coulait du corps. Peut-être parce que, maintenant que je le reconnaissais, c’était celui de Sail en question. Il y avait son bras putréfié ici. Puis le haut de son corps-là. Qui pouvait faire ça ? Sa tête avait disparu. Puis une voix sortie d’outre-tombe mais qui n’était pas celle du mercenaire sonna dans toute la salle. Elle était si déformée par l’espace que je ne la reconnus pas.


« Ed… Tu es là. Je suis… heureux. Je crois.
_ T’ES QUI ?! MONTRE-TOI !
_ Toi plus qu’un autre. Même si tu as des comptes à rendre.
_ MONTRE-TOI !!! »
Je hurlai. Peut-être de peur parce qu’une puissance terrifiante sortait de nulle part et picotait chaque parcelle de ma peau. La voix résonnait dans toutes les directions à la fois, et je tournais sans arrêt sur moi-même pour apercevoir ne serait-ce qu’une partie de cet étrange type et savoir d’où il allait frapper. Tout ce que je savais, c’était qu’IL s’approchait. Lentement. Mais sûrement.
« Ed, connais-tu ce sentiment de trahison et d’incompréhension qui te lacère chacune de tes pensées jusqu’à t’en rendre dingue ? Ce sentiment d’être rejeté par tous et d’être profité par tous ? Qu’on t’arrache ton libre-arbitre ? Qu’on te prive de toute liberté pour des raisons inconnues ? Et que la vérité que tu découvres enfin t’explose dans la tête avant que le cauchemar recommence, et recommence, sans personne pour t’aider, et la première main qui te saisit le poignet te le brise dans une guerre stupide ? Tu connais ce sentiment de vie gâchée, de torture permanente, de solitude extrême puis d’une descente aux Enfers ? Parce que moi, Ed… »
Deux jambes apparurent soudainement dans un escalier collé contre un mur. Elles descendirent et la lumière éclaboussait de plus en plus le corps de la personne qui parlait d’une voix rageuse et dépitée, crachant sa verve comme on cracherait du sang d’une vieille blessure interne. La voix se faisait plus identifiable. Le buste aussi. Puis la tête. Et je sus que j’étais condamné. Et qu’on s’était fait avoir depuis le début. Comme d’habitude. Comme à chaque fois. Il s’était foutu de nous. Et maintenant il détenait la vengeance parfaite, d’une ironie ignoble. La personne qui me parlait et qui avait défaite Sail, c’était Christian Portal, dit Monsieur Portal.
« Parce que moi, Ed, ce sentiment, je l’ai ressenti pendant des années. »

Je lui envoyai un regard assassin, chargé de colère mais aussi de dépit. Lui me renvoyait une expression totalement neutre comme s’il m’invitait à prendre un café. Il sauta les dernières marches de l’escalier et se réceptionna gentiment sur le sol. Il s’approcha de moi, je levai mon panneau, et il me dépassa sans faire attention. Je me retournai, il avait l’air surpris que je ne l’aie pas suivi. Il me fit un signe de la main pour m’inviter à marcher avec lui. Il avait l’air toujours le même, le même ermite un peu imbécile. Par contre, nulle trace de la Clef ou de feuilles de papier sur lesquelles seraient écrites la si longue réponse à l’énigme. Je préférai ne pas bouger et mon immobilisme le força à s’arrêter. Je ne le voyais guère dans la pénombre mais lui semblait me voir comme en plein jour. Il était toujours doué de cette assurance ignorante, comme si le meilleur moyen de transporter le monde sur ses épaules était d’oublier sa charge. Je sifflai entre mes dents :

« Pourquoi ?
_ Je viens de te le dire. Enfermé par les Claustrophobes, trompé par eux, et ce pendant de longues, longues années. Deux ans ils disent ? Les nuits me rendaient dingue, Ed. Puis dès qu’ils me firent sortir, c’était pour se servir de moi comme d’une arme.
_ Donc vous vous êtes enfuis avec Fino.
_ … pour en redevenir une, dans le camp opposé. Tu ne m’as jamais demandé si cela me plaisait, d’être avec vous et de me battre. Je t’aurais certainement dit la vérité si tu m’avais posé la question. Mais puisque tu ne t’intéressais pas à moi, je me suis dit que j’allais profiter de ma nouvelle position pour obtenir l’Artefact. Et me débarrasser de tous mes geôliers. Dommage que l’Artefact soit si puissant, je ne sais pas si je réussirais à éviter les dommages collatéraux.
_ Vous êtes un malade.
_ J’en suis vraiment désolé. Je ne voulais pas terminer comme ça. Faire mal aux autres me répugne. Chaque seconde me donne envie d’arrêter mais je repense à la tête de Maze et ma motivation repart. Où se trouverait la justice si je ne pouvais pas riposter, si j’abandonnais maintenant ? Suis-moi.
_ Je n’ai pas envie.
_ Ed, si je ne tue pas maintenant, c’est parce que je me suis dit que si tu avais combattu ta phobie avant moi, ou si j’avais réussi à devenir Voyageur après toi, nos positions auraient été échangées. Je ne sais pas si je dois t’en vouloir, mais je me vois en toi. On est dans le même camp. Suis-moi maintenant. »


Je le suivis, toujours prêt à bondir sur lui. Mais mon instinct pourtant brutal me soufflait que je n’avais rien à craindre de lui. Il ne m’attaquerait jamais en premier. Quelque part, il devait être aussi désemparé que moi, mais il le cachait derrière un terrible masque d’indifférence. Quand il racontait ses états d’âme, à quel point il ne voulait pas être méchant et qu’il s’en excusait, son ton n’était pas plus sérieux que s’il me racontait la pluie et le beau temps. Portal n’était pas méchant. Ou alors, au moins, il avait le droit de l’être. J’étais sur ses talons tandis qu’on remontait l’allée et qu’on tournait à droite, vers la salle au soleil bleu. Tandis qu’on marchait dans les grandes allées, il me racontait :

« Magnifique, hein ? Le Coffre au Trésor est un endroit parfaitement glauque. Je l’ai perçu, mais toi, est-ce que tu l’as remarqué ? Cette… énergie qui se dégage de l’ensemble du Coffre, quelque chose qui te fait dresser les poils ? C’est parfaitement normal, vu que l’Artefact brise une des règles de l’Humanité.
_ Comment vous en savez autant ?
_ J’ai le reste des papiers écrits par l’Agoraphobe assassiné. Et par ses supérieurs. Ils étaient incroyablement instructifs.
_ Vous les avez où ?
_ Secret. Mais dis-moi plutôt si cet endroit ne révulse pas ta condition d’être humain ? Exactement comme Sail. Un être vivant doit être vivant. Un être vivant doit se sustenter pour vivre. Un être vivant doit avoir un cerveau. Ce sont quelques exemples des règles les plus connues, et donc des plus importantes. Un homme sans vie fait peur, non ? Sail révulse tous ses voisins. Si je te disais qu’une petite fille sans cerveau te regardait, tu ne serais pas confiant de rester à ses côtés. Tu vois, c’est très simple. Ceux qui enfreignent ces règles deviennent autre chose.
_ Qu’est-ce que ça veut dire, The Artefact is a lie ? »
On était maintenant devant la grande porte. Monsieur Portal posa sa main sur un cadre. Toute la porte grésilla d’une lumière bleu et s’ouvrit comme par miracle. Il me répondit :
« Ça veut dire que l’Artefact n’existe pas. Tout simplement. »
La lumière de la boule bleu en fusion nous illumina et étira nos ombres dans l’allée. Le Voyageur s’avança devant la lumière. Il ne me regardait plus mais semblait fasciné parce qu’il voyait.
« J’ai une question pour toi, Ed. Où crois-tu que nous sommes ?
_ En plein ciel ?
_ Exact. Et inexact à la fois. Mais pour en revenir à l’Artefact, il n’existe pas. Pas en tant que tel. Nous avons la Porte, le Clef, et le Coffre. C’est ça l’Artefact. C’est le principe même. La Porte permet de rentrer dans l’Artefact, la Clef permet d’ouvrir la Porte et de contrôler le Coffre, et le Coffre est le corps principal de l’Artefact. Il n’y a pas d’Artefact à rechercher dans le Coffre, tout simplement. C’est pour ça que dire qu’il n’y a pas d’Artefact dedans est un indice quant à sa véritable signification. C’est pour ça que le rapport de l’Agoraphobe est dérangeant. Les mystères sont des coffres très efficaces et ses écrits pointaient une serrure du doigt, même s’il ne le savait pas.
_ Il sert à quoi, ce foutu Artefact ?
_ Très dur à dire, Ed. Ce n’est pas dire la vérité que c’est un vaisseau. Mais il a les mêmes principes. Ce n’est pas complet de dire que c’est un bouclier, pourtant, c’est sa fonction. Et ce n’est pas vraiment un gigantesque portail non plus. C’est plus que ça.
_ Vous retombez dans vos travers flous, Portal…
_ Excuse-moi. » Il prit une grande inspiration et se tourna vers moi. Ut deos dimitte nobis. Je vais te dire la règle qu’il brise : ‘L’Humanité vivra dans trois dimensions.’
_ Pardon ?
_ L’Artefact permet de pénétrer dans la quatrième dimension. Je ne te parle pas de la ligne du temps, comme le disait le cousin Albert. Je te parle plutôt de… d’une dimension supérieure. L’Artefact entre dans cette quatrième dimension et tous les hommes à son bord. »
J’entrevoyais toutes les possibilités désastreuses qui pouvaient découler d’une mauvaise utilisation. Portal me les expliqua pourtant avec un flegme plus qu’impressionnant : « Ton armée est défaite et doit fuir ? Personne ne peut te suivre dans la quatrième dimension. Il suffit d’avancer « d’un mètre quadra » pour te trouver dans divers endroits à la fois sans que tu ne sois visible par qui que ce soit. Aucune barrière ne l’arrête, indétectable. C’est comme un sous-marin en fait. Un super sous-marin.
_ Une quatrième dimension…
_ Exactement la signification des chiffres qui devaient être inscrits dans la cellule de Bob, à Lemon, sous ‘The Artefact is a lie’. Fino m’avait raconté. Je pense que les chiffres correspondaient à la date d’une entrée de la Terre dans la quatrième dimension, en fin Février, qui n’a évidemment pas eu lieu donc qui a été reporté en fin 2012. Une quatrième dimension… Difficile à s’imaginer, hein ? Imagine-toi Super Mario, les tous premiers. Imagine qu’il ne peut aller que de droite à gauche sans pouvoir sauter, sans notion de hauteur et profondeur. Juste devant lui… »
Portal fit un trait avec son index. « Et derrière. C’est une seule dimension, c’est la ligne. Maintenant, son premier jeu. Mario peut sauter et tomber. Deux dimensions, donc, il est sur une feuille de papier. Par contre, l’épaisseur n’existe pas. Le monde de Mario a cependant été multiplié par l’infini. Maintenant, ses derniers jeux : trois dimensions. Mario peut aller comme avant tout droit, en arrière à droite et à gauche, et dans tous les points entre ces quatre axes, plus la hauteur et la profondeur. Trois dimensions, c’est le cube. Mais maintenant, quatre dimensions. Le monde est multiplié une nouvelle fois par l’infini, mais un infini encore plus immense qu’entre la première et la seconde dimension, et entre la seconde et la troisième. Une… nouvelle diagonale qui offre des possibilités infinies. Autant en termes d’espace que de temps. On peut ainsi être à plusieurs endroits à la fois dans les trois premières dimensions. C’est dur, hein ? Ne surchauffe pas tes neurones, je t’explique. Imagine un Mario géant en trois dimensions dans le monde de Mario en deux dimensions. Le petit Mario va se dire qu’il ne comprend pas comment le géant malgré sa taille peut avoir son pied ici et son pied à la fin du niveau. Même s’il est gigantesque le grand Mario, il ne peut pas être assez grand pour poser ses deux pieds sur ce qui paraît au petit plusieurs kilomètres. Ce que le petit Mario ne sait pas, c’est que son monde est incurvé, imagine ça comme ça, il est incurvé. Le petit Mario en 2D fait une énorme boucle pour rejoindre son château sans le savoir puisqu’il ne perçoit que devant lui, et derrière. Et que le grand Mario a conscience de cette boucle et donc, il peut avoir les deux pieds à dix mètres d’écart (deux points proches finalement proches) alors que l’autre plombier le voit très loin. » Les explications étaient claires, même si elles devaient l’être un peu plus dans le cerveau de Portal que dans le mien. Je tranchai dans le vif :
« Et ça va vous servir à quoi ? Fuir dans la quatrième dimension, et super, monde parfait ?
_ Les dimensions sont supérieures les unes aux autres. La seconde dimension est plus puissante que la première, comme elle est plus faible que la seconde. Sais-tu ce qui va se passer si je place l’Artefact en plein dans une ville ? « Ecrasée » par le vaisseau dans la troisième dimension, elle va tout simplement disparaître dans la quatrième dimension. On ne peut pas survivre dans cette dimension, tout est bien trop… hostile, fragmenté. Un Mario de la seconde dimension ne pourra pas survivre dans notre monde en 3D, juste à cause des différentes pressions qui secoueront son organisme. Un homme, dans la quatrième dimension, meurt. Instantanément. Ou peu s’en faut.
_ Vous voulez écraser Fort Alamo ? C’est ça votre plan ?
_ Je sens que ça te gêne. Je te comprends. Je ne le veux pas non plus, j’ai des amis. Mais je ne veux pas que les Claustrophobes pensent se servir d’eux comme boucliers ; je veux faire le moins de dégâts collatéraux possibles mais je ne sais pas si je parviendrais à être aussi précis. Alors je te propose le choix suivant : pars de l’Artefact et tente de séparer les Claustrophobes des autres pour que je puisse les détruire. Si tu ne le fais pas, tu ratifies leur mort à tous.
_ Mais ouais, c’est ma faute. Et après ?
_ Par contre, je ne serais pas aussi clément pour le palais de la Claustrophobie…
_ Vous voulez tuer Maze.
_ Oui. Ça sera une superbe leçon. Là, je ne ferais pas de dégâts, n’est-ce pas ? Enfin, pas trop. Il le mérite. Nous ne sommes pas des armes, Ed. Nous sommes des êtres humains. »


Pourquoi je me sentais si mal qu’on s’attaque à Maze ? Pourquoi je ne voulais pas qu’il y aille ? Parce que le Royaume était ma patrie ? Ouais… Alexander m’avait dit qu’il était éternellement reconnaissant à Maze de l’avoir permis de rejoindre Dreamland. Juste ça… Juste ça, c’était une idée qui valait le coup. Je ne pouvais pas l’affronter face à face. On l’avait tous compris, il était plus fort que moi, bien plus fort. C’était inutile de chercher à l’affronter à la régulière. Il fallait plutôt en savoir le plus possible pour détraquer l’appareil. Pour retarder la question de mon attachement à ses idées, je lui posai des questions.

« C’est quoi cette boule ?
_ Le cœur du vaisseau selon mes estimations. Son moteur magique. Qui permet à l’Artefact de se déplacer dans la quatrième dimension. Il s’autoalimente. Ça demande une quantité d’énergie folle.
_ Il n’y a qu’une seule sortie au vaisseau ?
_ Oui, toujours la Porte. Il est plus facile d’en sortir que d’y entrer. Mais je te le déconseille. Depuis sa fermeture, je nous ai emmenés dans la quatrième dimension. S’y aventurer est très risqué.
_ Risqué ? T’avais pas dit qu’on crevait ?
_ On peut retomber dans la troisième dimension avec de la chance.
_ Combien de chance ?
_ Imagine-toi dans l’espace. Tu lances un caillou au hasard sur la Terre –tu ne connais pas du tout ta position par rapport à la planète. Est-ce que tu réussis à visualiser la chance que tu as que ce caillou tombe pile, je dis bien, pile, sur l’équateur ?
_ Ouais…
_ Divise-la par dix mille puisqu’on parle de la quatrième dimension. Et voilà, ça doit faire ça, à peu près. »


En bref, aucune chance. Je ne pourrais pas m’enfuir s’il le fallait. Et putain de merde de chiasse. Portal se demanda tout haut en fronçant les sourcils si avoir un aimant mental personnel pourrait aider le suicidaire qui se risquerait à sauter dans la quatrième dimension. Yeah, super ces délires. Monsieur Portal quitta la pièce, il voulait me faire voir le panneau de commande où la Clef était insérée. Elle n’obéissait qu’à lui vu qu’il était le « Conducteur ». Donc je ne pourrais pas m’en saisir et l’utiliser à mon avantage. Sauf si je parvenais à le battre, évidemment, comme tout Artefact qui se respectait. C’était vraiment génial. Pendant qu’on marchait dans les couloirs sombres, il m’expliqua pas mal de trucs sur l’Artefact, et ça m’inquiétait de le voir si bien informé.

Déjà, le manque de lumière et la dégradation terrible des environ tenaient certainement lieu à l’enfouissement de plusieurs siècles. Le manque d’énergie provenant de la Clef avait dégradé le vaisseau plus vite que prévu. Il me demanda si je me sentais bien malgré la bataille. Je lui dis que oui. Effectivement, j’étais en super forme. J’avais récupéré trop vite. Il m’informa que l’intérieur du vaisseau avait des vertus relaxantes et de guérison sur les Claustrophobes. Plus il m’en parlait et plus je me rendais compte que tout le vaisseau avait été construit pour être imprenable par les ennemis : auras de soutien sur les Claustrophobes, Clef impossible à voler… Cet Artefact était décidément impressionnant. Je comprenais pourquoi on l’avait enterré. Il n’y avait pas de guerre contre ça : des milliers de soldats pouvaient apparaître en un clin d’œil sans que personne ne le sache, tout en dévastant la zone où l’Artefact se posait. Sans compter que les soldats auraient pu se trouver à cent mille kilomètres de là la seconde d’avant. Et j’étais persuadé que les Agoraphobes avaient un Artefact aussi puissant dans leur camp, voire plusieurs. Et que Maze avait d’autres cartes comme ça dans sa manche dont il refusait d’avouer l’existence. Ils étaient tous emmerdants. J’en avais ma claque de ces guerres débiles. Je me rendis soudainement compte que si Portal s’approchait trop près de la Clef, il pourrait rapidement ordonner le vaisseau de détruire ses ennemis en emportant tous les réfugiés avec. Le scénario que j’entrevoyais dans ma tête : je l’attaquais, il me baffait, je m’envolais, et le temps que je revienne, il mettait à exécution la manœuvre. Nan, je pouvais pas le laisser faire. Il ne restait qu’une solution. Lui contre moi et maintenant. J’étais en pleines formes, et puisque Portal avait découpé Sail à coups de portes, alors c’était qu’elles lui étaient revenues. Donc les miennes aussi en toute logique. J’avais mon arme fétiche, et la « bénédiction » d’Ophélia. Je pouvais résister. Je m’arrêtai dans la grande allée. Il s’arrêta à son tour.


« Je ne veux pas tuer Maze, ni les Voyageurs à son service, ni nos propres alliés.
_ Ed, j’accepte de laisser les autres en vie. Mais eux, ils doivent périr. Tu peux sauver les gentils de l’affaire si tu pars maintenant.
_ Pourquoi tuer ?
_ J’ai le droit de me battre. J’ai le droit de prendre ma revanche.
_ Non.
_ JE VEUX CETTE VENGEANCE, JE TE DIS !!! »
, rugit Portal. Il avait l’air de perdre son flegme et une aura terrifiante me saisit à la gorge. Il se calma mais sa colère était toujours présente. Il respirait fort comme s’il hésitait à gueuler encore ou à parler plus doucement. Il adopta un compromis. « Je te l’ai dit, ma vie est devenue un enfer à cause de ça. Plus que tu ne peux l’imaginer ! Je suis devenu insomniaque. Je me suis fait virer de mon boulot à l’école parce que je pétais les plombs. Et tout ça pour quoi ? Tout ça pour rien. Absolument rien ! Parce que j’étais une arme. J’ai pas mérité ce qu’on m‘a fait, Ed, j’ai rien fait de mal. C’était injuste. Et personne ne veut rien faire pour m’aider. Je suis seul contre un des Royaumes les plus puissants de Dreamland, et même toi qui devrais avoir de la rancune contre eux, tu veux m’en empêcher. Je suis tout seul.
_ Je sais. Je suis désolé.
_ L’excuse d’une des victimes du Royaume, c’est insuffisant. Je veux tenter, au moins, juste tenter de me venger. Je ne peux pas pardonner pour des raisons aussi absurdes. T’as rien à voir avec ça, Ed. Je veux pas t’affronter. Je peux te faire descendre maintenant si tu veux pour que tu sauves plein de vie. Un affrontement entre toi et moi serait vide de sens. Je te félicite de ton boulot contre la New Wave, t’es un type admirable. Mais là, ça ne te concerne plus. »


Je ne dis plus rien parce qu’il avait raison. Si on avait foutu mes journées et mes nuits en l’air sans autres explications que de me protéger pour que Maze garde ses pouvoirs, et ce pendant des années, je voudrais aussi me battre contre ces types avec tous les moyens à disposition. Et l’Artefact était la meilleure chance de pouvoir battre Maze et ses serviteurs. Je devais faire quoi ? Portal attendait ma réponse. Partir maintenant et fermer les yeux en se félicitant d’avoir défait la New Wave ? Ça serait si simple. Tout serait terminé maintenant. Ou alors je risquais ma vie pour que Portal n’obtienne pas justice. Dit comme ça, ça sonnait dégueulasse. Mais je trahissais ma patrie onirique. Jusqu’où je me sentais responsable vis-à-vis de supérieurs qui m’avaient enfermé à la première occasion ? Je détestais Alexander et sa clique, mais de là à vouloir les tuer. Ils m’avaient trahi, j’avais eu mal, ils m’avaient forcé à fuir en Espagne. Mais je ne voulais pas sérieusement les assassiner, si ? Alexander, je le haïssais plus que tout, mais il s’était quand même sacrifié pour nous sauver. Julianne suivait les ordres, mais elle avait un bon fond, et un long passé avec Maze. Evan était un gars super qui était juste dans le mauvais camp. Et si je me chamaillais avec Robin, je ne voulais pas sa mort. Je les trouvais détestables et sans excuses ; cependant… merde quoi, ils méritaient pas un tel sort. Puis soudain, j’eus la réponse. C’était la réponse de Romero et d’Ophélia face à la verve assassine de Fino. Pourquoi il ne fallait pas partir en guerre, déjà ? Parce qu’on ne devait tuer personne. Et c’était tout. Le phoque n’avait pas compris. Maintenant, je comprenais vraiment ces propos. La morale de l’histoire. Pourquoi la peine de la mort avait disparu. Je pouvais m’y accrocher. Je répondis :

« On ne tue personne.
_ Quoi ?
_ On ne tue personne. C’est tout, Monsieur Portal. Pas de mort. Je suis dans le camp de ceux qui ne tuent pas.
_ Un peu tard, mon garçon.
_ Je n’ai jamais voulu de tués sur les bras. Et dans le pire des cas, dîtes-vous que je viens juste de changer de camp.
_ Tu cherches juste une excuse pour défendre ton Seigneur.
_ Monsieur Portal, tuer dans Dreamland est aussi malsain que de tuer dans le monde réel. Vous ne tuerez personne dans votre véritable vie, pourquoi vous feriez de même ici ? Je pense quand même que vous êtes dingue. Et héroïque. Mais vous n’êtes pas un meurtrier. Alors, je sais pas… On fait quoi, on se bat ?
_ Ed, je veux pas.
_ Moi non plus. Mais vous ne me laissez pas le choix. On ne tue personne. »


Monsieur Portal avait l’air abasourdi. Pas parce qu’il ne comprenait pas mon raisonnement, mais plutôt parce qu’il savait qu’il ne pourrait pas s’y ranger et oublier sa vendetta. Et donc qu’on allait devoir s’affronter. Il était beaucoup plus puissant que moi, maniait son pouvoir à un niveau inatteignable. Même Fino qui avait pris possession de mon corps ne pouvait pas rivaliser contre ses compétences. Sauf que dans ma tête, j’étais prêt à mourir. Je venais de sauver le Royaume, non ? Je ne savais pas si je ne laissais rien derrière moi, ou bien si j’en laissais mais que je n’en avais rien à foutre. J’étais déterminé à me battre pour des convictions justes qui allaient s’attaquer à d’autres convictions aussi justes. Mais voilà, je ne pensais plus aux Private Jokes, je ne pensais plus au Royaume, je ne pensais plus à tous ces gens qui me connaissaient, des Créatures des Rêves. Je voyais Ophélia et Romero ensemble et ça me suffisait amplement pour combattre. Toujours cette envie de paraître misérable. J’eus un sourire, parce que je me trouvais pitoyable. Et surtout, je me trouvais complètement dingue. Et je commençais à être fier de cette dinguerie. Finalement, qu’ils aillent tous brûler en enfer, et ce couple maudit en premier. J’allais juste défoncer ce naze parce que je me sentais dans une forme plus qu’olympique. Est-ce que c’était ça qu’on appelait le mode Barroud ?

« Vous êtes prêts, Monsieur Portal ?
_ Oui. Mais fais attention à toi. »
Son expression se rembrunit. Il était prêt aussi. « Je t’explose.
_ Ramène plutôt ta tro… »


Un portail créé à la vitesse de la lumière et son poing me traversa le bide malgré la distance. Je m’envolai comme un ballon shooté, traversai le mur d’une salle et m’écrasai contre celui d’en-face. J’étais maintenant dans un large couloir à la Prométheus et des cailloux me tombaient sur la tête tandis que mon corps avait cessé de bouger, sur le sol. Mais la douleur était atténuée par ma soif de vaincre. Je lui crachai à la gueule à la douleur.

« Putain, ça me gonfle. »

__

Julianne voulait rassembler toutes les forces possibles, mais elle ne devait pas toucher aux défenseurs qui empêchaient la New Wave dans les tunnels de remonter à la surface pour les liquider. C’était une terrible équation à plusieurs inconnues et elle n’était pas sûre qu’il y ait une réponse potable. Des officiers (disons plutôt des personnes qui se considéraient comme telles) lui furent utiles pour concentrer ses forces dans la cour tout en gardant quelques soldats maintenir les troupes souterraines de leurs ennemis hors de la surface. Plus de dix minutes que Ed l’avait appelée et il n’était toujours pas là. Elle n’avait pas le luxe de compter sur lui et de l’attendre comme une cruche. Elle tint une réunion extraordinaire avec les autres Voyageurs mais la solution qui revenait trop souvent était de se battre comme on pouvait en utilisant les défenses du fort à leur avantage. Personne ne voyait comment fuir, ce qui enragea la Claustrophobe qui ne souhaitait que ça. Il y avait eu trop de morts à cause d’eux. Ils avaient tous suivis Ed qui avait voulu les délivrer. C’était leur faute. Elle voudrait tellement les remercier mais il serait hypocrite de leur faire un câlin alors que les balles allaient encore pleuvoir.

Deux minutes en moins sur le compte-à-rebours, et la terre tonnait de centaines de pas qui la martelaient sans aucune pitié. Et enfin, leur sauveur apparut : c’était un pirate qui descendait vers eux à bord d’un navire gigantesque. Tim Silver invita tous les survivants à grimper sur l’immense bâtiment de feu Orlando Bloom / Lord Buckingham. Si de la surface manquait cependant, de nombreux Mongols cédèrent leur place, prirent leurs chevaux et galopèrent très vite hors d’Alamo pour ne pas se retrouver encerclés. Rendez-vous à Great Sleet avec leur général Shan-Yu. Cependant, le vaisseau était maintenant trop lourd pour pouvoir grimper dans les cieux. Plus de trois cent personnes sur le pont se bousculaient. Romero suait à grosses gouttes et ne parvenait pas à utiliser son pouvoir sur une surface aussi grande. Frollo aida la petite Dora à grimper par-dessus le bastingage. Il chercha Jafar des yeux et l’invoqua avec la Lampe.


« Tu penses pouvoir nous téléporter ?
_ Je n’ai plus trop de puissance magique. Même si tu sacrifiais un vœu, je n’y parviendrais pas.
_ Très bien. Alors, Génie, je t’ordonne de faire léviter ce vaisseau.
_ Ça »
, sourit Jafar en sentant la puissance de la demande inonder ses bras, « Je peux le faire. »

Le dirigeable fut secoué d’éclairs rouges qui circulaient sur la coque dans des grondements cosmiques et le navire s’éleva doucement avec tous ses occupants à son bord. Les troupes de la New Wave dans les tunnels remontaient en tirant comme des dingues mais les balles ne parvenaient plus à percer l’épais ballon d’hélium, et rapidement, celui-ci fut hors d’atteinte. Tim Silver jouait avec la barre et donnait ses ordres à son équipage pour réussir à partir de la fournaise le plus vite possible. Des réfugiés s’étaient emparés de fusils et clairsemaient le rang de la New Wave tandis que de la fumée s’élevait des chiens. Tim se lécha le doigt, sentit un courant aérien et fit tourner la barre d’autant pour se faire emporter par le vent. Il eut un immense sourire de pirate.
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