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Ed Free Versus The World

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MessageSujet: Ed Free Versus The World Mar 10 Juil 2012 - 1:56
PREMIÈRE PARTIE



CHAPITRE 1
WELCOME TO THE WONDERFUL PONEY'S WORLD






Vous saviez l’effet que ça faisait d’être menotté aux deux chevilles par une chaîne courte qui cliquetait à chaque fois que vous posiez un pas devant l’autre ? La première sensation à laquelle j’avais pensé, c’était un peu comme quand on avait le pantalon baissé jusqu’aux chevilles. On marchait à petit pas, honteux, de façon aussi gracile qu’un canard à qui on aurait coupé une patte. C’était pathétique, et les gardiens de prison faisaient tout pour qu’on accélère quand même le rythme. Habits de bagnard (polo blanc pourri qui n’avait jamais été lavé, large baggy dégueulasse infoutu de retenir l’eau et la crasse). Rien d’autre. Pas de chaussures, pas de caleçon, pas de survèt’. Pas de lunettes de soleil. Ils paieront pour ça. Et j’avais oublié de mentionner les deux mains menottées aussi, par une chaîne si courte qu’on aurait cru que les deux anneaux en métal cuivré étaient collés l’un à l’autre. Et je devais avoir la tête baissée, obligatoirement. Si je tentais ne serait-ce que de la remonter, un coup de matraque me redescendrait le regard.

« Poney’s World ». La légende voulait que directeur de la prison ait plus de trois cent balais, et que ça faisait plus de deux cent cinquante ans qu’il était à la tête de ce caillou taillé dont il avait construit une partie lui-même. Il l’avait surnommée « Poney’s World » parce qu’il avait un sens de l’humour tellement noir qu’il était capable d’assombrir les traits et objets les plus ridicules de notre planète. La prison était noire, entièrement noire. Elle avait été construite de briques noires qu’on ne trouvait qu’à deux mille mètres sous le sol du No Man’s Land. Le sol était noir, les murs étaient noirs. La lumière déployée par des dizaines d’ampoule ne rendait que plus obscurs les couloirs de cette bâtisse gigantesque. Les miliciens étaient eux aussi couverts d’habits sombres. La seule blancheur en eux était leur masque en métal clair qui était sanglé derrière le crâne, et qu’on ne pouvait pas détruire sans y mettre énormément du sien. Ils étaient tous grands, d’un mètre quatre-vingt-dix à deux mètres, toisant n’importe qui des deux fentes qui ressortaient du masque indestructible. Ils avaient une matraque à la main, et deux flingues dans la ceinture. Ils étaient entraînés, forts, et surtout, ils étaient légion. Je ne connaissais pas leur nombre exact, personne n’avait vécu assez longtemps dans cette prison, et de façon assez libre, pour dénombrer chaque gardien. Sauf peut-être le Directeur lui-même.

« Poney’s World » était une prison dans le « No Man’s Land » de Dreamland, dans la Zone 4. Une certaine façade de la bâtisse donnait justement sur l’étrange terreau de nuisance qu’était l’entrée vers les Enfers. La légende disait que les condamnés à mort étaient envoyés au fond, mais une autre rumeur infirmait la légende en disant justement que ce n’en n’était pas une. Cette prison n’était pas très connue ; seulement du milieu. Si vous cherchiez un détenu à Last Shadows, la prison principale de Dreamland, un gros gardien bouffi vous soufflerait au visage un immonde nuage de fumée verdâtre et vous sourirait avant d’avouer que, c’était trop tard, il avait été exporté dans le pays des rêves bleus. « Poney’s World », putain de réputation. Là-bas, on n’y envoyait que les vrais taulards, les durs de chez durs, les récidivistes qui avaient tant de fois récidivé qu’ils s’en étaient lassés. Ou alors ils capturaient directement ceux qui avaient foutu le grabuge dans leur zone d’influence. « Poney’s World » était une sorte de trou noir qui aspirait tout, même la lumière. Quand vous étiez là-bas, rien ne pouvait vous sauver. La peine minimale était établie à cinquante ans. Quant aux peines maximales, elles étaient multiples et de très mauvais goût. Pour vous dire le cursus, la chaise électrique était accordée aux prisonniers qui avaient eu une excellente conduite. Généralement, les seules personnes qui sortaient vivant de cette prison étaient les miliciens eux-mêmes, qui partaient au bout de cinq de métier, excédés par la folie environnante. Seul le Directeur restait jusqu’au bout, et il resterait là jusqu’à ce que son édifice tombe.

Les couloirs sombres étaient étroits et les cellules avaient dû être inventées par des Japonais pygmées pour des Japonais pygmées. Une bassine pour y faire ses besoins, une couchette plus dure que les briques et plus froide que la banquise. Et ça devait être à peu près tout. Cinq mètres carrés était un luxe. La prison était très fière de n’avoir aucune lumière du jour. Il n’y avait que trois portes de sortie, étroitement surveillées par des matons en chef. Pas d’autres échappatoire, ce qui servait d’égout et de poubelle ne communiquait qu’avec le centre de Dreamland, et rejoignaient les sous-sols infernaux du Royaume. « Poney’s World » était une construction qui avait dû avoir l’air d’une utopie quand elle fut née dans la tête de son créateur des siècles plus tôt. Je me demandais si cette idée avait varié avec le temps ou à cause de pressions extérieures. En tout cas, de façon objective, c’était une franche réussite. Je devais avouer que cette prison était très aboutie et que chaque détail était bien fignolé. Il y avait diverses ailes, majoritairement toutes consacrées aux délinquants et aux criminels. Une aile en particulière, était destinée aux malades mentaux. Le temps d’un couloir, la prison devenait asile.

Mais pour le moment, le cortège arrivait devant un bureau qui se trouvait en diagonale à un coin de couloir légèrement plus espacé que les autres. Il était fait de bois sombre, et il n’y avait aucune lampe de chevet qui pourrait aider l’homme derrière à mieux voir. Des papelards étaient effeuillés un peu partout sur le meuble épais. La personne qui se trouvait derrière, un capitaine quelconque à la barbiche mal rasée, aux traits du visage très prononcés si bien qu’on dirait que sa tronche était composée d’une partie arrière sur laquelle on avait collé un visage rectangulaire. Les rares cheveux noirs qu’il avait étaient plaqués contre sa nuque par quelque chose qui semblait être du gel naturel. Il darda la dizaine de personnes qui arrivaient devant lui d’un regard glaçant. La tête de file s’exprima ainsi :


« Chef 56, nous avons les trois prisonniers, capturés il y a quelques heures et amenés ici. » Il se mit au garde-à-vous. Son capitaine ne répondit pas de suite. Il ratura quelque chose sur une feuille, et releva son regard pour demander à la personne de s’éloigner du premier prisonnier. Un prisonnier plutôt beau gosse, d’ailleurs. Il dit :
« Votre patronyme est Ed Free. On vous a arrêté pour avoir tenté de poser une bombe sur une place principale de Carnaval Garbage. Heureusement, les autorités vous ont capturé à temps, ce qui a conduit votre misérable tentative à l’échec.
_ Un regrettable accident.
_ Ah bon ? Ils disent tous ça. La prison est remplie de pauvres gens capturés par malentendu.
_ Je voulais dire, c’était un accident que mon coup n’ait pas réussi. Je pense que j’aurais fait une belle centaine de morts.
_ Et vous avec ?
_ C’est une honte de créer une si belle œuvre d’art sans la signer.
_ Dommage effectivement, que cet accident ne vous ait pas empêché de franchir ses murs. Vous allez le regretter pour le restant de votre vie, cet accident. Vous me le collerez chez les fous, dans la même chambre que le dingue. Ça fait longtemps qu’il désirait de la compagnie. Suivant. »
Trois policiers s’écartèrent en m’emmenant sur le côté. L’officier pouvait maintenant voir ma partenaire Robin, qui n’avait jamais eu la mine aussi mauvaise. On aurait dit qu’elle voulait arracher l’oreille du maton en chef tant elle semblait rageuse. Ce dernier reprit justement :
« Et vous, vous êtes Robin Beulon. Même coup que votre collègue. Vous êtes son supérieur hiérarchique, et les policiers ont déduit selon votre attitude plus discrète que vous avez utilisé votre collègue à commettre son massacre, très porté sur les explosions en tout genre.
_ Si vous le dîtes.
_ J’ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer. Ici, il n’y a ni femmes, ni hommes. Juste des criminels. Vous devrez faire chambre à part avec des compagnons en rut.
_ Pauvre d’eux.
_ Effectivement, vous n’êtes pas de toute beauté. Vous me l’assignez là où y a plus de place, dans une grande cellule. Tant mieux si elle est la seule femme, je m’en fous. Suivant. »
Cinq autres gardes se retirèrent de la vision de l’officier pour laisser passer un dernier soldat qui tenait une cage à bout de bras. La cage était faite de barreaux noirs serrés, qui empêchaient de voir clairement à l’intérieur ce qu’il y avait. Mais il y avait peu de monde, même sur Dreamland, qui avait besoin d’être enfermé avec tant de précautions. L’officier sembla plus éveillé d’un coup et jeta un regard sinistre vers la cage qu’on posa durement sur le bois. Le gardien inspecta la minuscule prison pendant cinq secondes, puis se pencha sur le côté pour ouvrir un tiroir. Il en sortit un livre de la taille d’une encyclopédie d’un bon millier de pages. Il prit la parole juste après :
« Ce livre fait à peu près la taille du roman qui doit vous servir de casier judiciaire, dont j’ai inspecté la majeure partie avant de m’endormir. Est-ce que je me trompe ? Fino ?
_ Vous savez lire ?
_ Sans compter votre exploit raté et stupide de ce matin, j’ai compris que vous êtes passés par toutes les cases des délits possibles et inimaginables, de l’injure à inspecteur jusqu’à démolition de plusieurs Etats pour, je cite, « le fun ».
_ Je me fais une ville par petit-déjeuner. Ça entretient le karma.
_ Corruption, vol à main armée, vol tout court, prise d’otage, défection, menace sur la civilisation, comportement outrageux et…»
Le ton montait au fur et à mesure jusqu'à se stabiliser dans des octaves élevés dans l'énervement. « ...Et ça m’ennuie déjà. La seule raison pour laquelle vous n’avez pas été condamné pour crime contre l’Humanité, c’est que vous êtes déjà considérés, votre seule existence, comme un crime contre l’Humanité.
_ Ta gueule.
_ Et puis franchement, comportement outrageux… Un type tel que vous cherche à énerver les vieilles dames ? »


Pour seule réponse, il eut le droit à un rot tonitruant. L’officier frappa le bureau d’un poing rageur et se mit à couvrir froidement d’insultes le phoque avant de demander à ce qu’il soit enfermé dans l’aile des fous. Il reprit son calme la seconde d’après et reposa son honorable fessier sur sa chaise. Il conclut avec un magnifique « Et qu’il reste dans sa putain de cellule et dans sa putain de cage jusqu’à ce que Dieu décide au Jugement Dernier de considérer cet endroit comme son nouveau pot de chambre ». Les dix hommes furent congédiés. Le cortège reprit dans un silence rendu plus pesant par le bruit de la discussion terminée. A la prochaine intersection cependant, trois des hommes plus Robin partirent sur un couloir à la gauche. Dès qu’ils bifurquèrent, on pouvait entendre une tonne de hurlements se déchaîner rien qu’à la vision de gardiens patrouillant devant eux. On devait être dans une aile de prisonniers. La pauvre Robin avait intérêt à sacrément bien se défendre sur ce coup-là parce que les gardiens semblaient plus du genre à admirer les spectacles qu’à les empêcher. Mais Robin était une grande fille. Et puis, Dieu sait qu’elle le méritait un peu…

Nous continuâmes tous ensemble dans la prison. Nous montâmes docilement un étage en croisant une patrouille de soldats armés qui défilaient dans les prisons. Leur but était de circuler dans les couloirs pour dissuader toute tentative d’évasion qui pourrait conduire à une éventuelle rencontre avec ces patrouilles, formées pour dégainer, viser et décocher une balle au milieu du front en moins d’une seconde. Ils avaient pour ordre de tirer à vue s’ils voyaient un uniforme blanc dans les couloirs. Et comme tous les prisonniers portaient du blanc et que les miliciens du noir, l’erreur n’avait pas sa place ici. Et parions qu’elle n’était pas punie de toute façon. Ainsi, je disais, nous progressâmes dans les couloirs de « Poney’s World », traversant le bâtiment en longeant le mur donnant sur l’extérieur. Et enfin, après cinq minutes de marche monotone au rythme militaire des matons (et du mien, marchant à petits pas rapides), nous tombâmes sur une porte blindée qui s’était proprement échappée d’un sous-marin nucléaire. Des portes comme ça, je pouvais les traverser avec une paire de portails. Mais évidemment, mes pouvoirs avaient été bloqués par le biais de petits tatouages (six en tout. Un sur la nuque, trois dans le dos posées verticalement sur la colonne vertébrale, un au-dessus du fessier, et un dernier sous la langue). Il fallut le concert de deux gardes de chaque côté de la porte pour l’ouvrir. Elle pivota lentement sur ses gonds dans des grincements infernaux. Enfin, elle se tut et le cortège pénétra dans un couloir d’un blanc éclatant. Si éclatant que je dû fermer les yeux pendant quelques secondes pour les habituer. Un médecin en blouse (noire) s’approcha. Je disais médecin parce même s’il n’avait pas le profil-type du docteur qui travaillait dans un établissement pas réservé aux enfants, son petit sourire hypocrite témoignait parfaitement de sa profession : tout allait bien, mais ne bougez pas pendant que je coups votre bras s’il vous plaît. Il commença d’un ton très informel, d’une voix presque douce :


« Soldat, c’est qui ?
_ Nous avons Ed Free, ainsi que Fino, Monsieur Baptiste.
_ Oui, oui, je vois maintenant. Hey, on ouvre les yeux Eddy. C’est bien. Ça te plait ? Le couloir est blanc, ça apaise les malades. Tu en penses quoi ?
_ Je pense que ça doit être faux.
_ Ça l’est, évidemment. Vois ça comme une touche ironique. On a créé cette aile autant pour stigmatiser les dingos qui pourraient rendre fous les autres détenus que pour faire profiter le Directeur des différentes formes de déchéance humaine. Cette aile, c’est un peu sa collection de timbres.
_ J’aurais préféré qu’il en reste à une collection de timbres.
_ Peut-être, mais ça ne m’aurait pas donné de boulot. Soldat ! »
cria Doc en frappant dans ses mains comme s’il voulait répéter un truc important à un élève somnolent. « Ça se range où ? »
_ Le cinquante-sixième chef a dit qu’il fallait le mettre avec Jacky.
_ Notre seule chambre de libre quoi. Je vous en prie, sa porte est juste là. Et pour le phoque ?
_ Tu peux m’appeler Fino, tronche de guano.
_ C’est un nom trop ridicule pour que j’ose le prononcer. Mettez-le avec Harry la Hache. Il adore frapper sur des trucs, surtout quand ça ressemble à des godemichés.
_ ENFOIRE ! TU TE FOUS DE MON NOM ?!! T’AS OSE TE FOUTRE DE MON NOM ?!! QUAND JE SORTIRAI, T’AURAS INTERET A TE CASTRER AVANT SI TU VEUX PAS QUE JE TE PENDE PAR LES PARTIES !!! J’ESPERE QUE T’AS PAS DE FAMILLE, PARCE QUE J’ADORE… »


Même les coups de matraque sur la cage ne réussirent pas à faire taire Fino. Le soldat eut la décence de partir délivrer le paquet plus loin, éteignant peu à peu les cris d’un phoque plutôt énervé. J’avais oublié que même Fino avait ses points faibles. Je reportais mon regard sur Monsieur Baptiste qui émettait une expression du visage qui signifiait : « Dure, mais journée fructueuse ». On fit quelques pas ensemble, avec deux gardes derrière moi prêts à tuer dans l’œuf toute tentative de fuite. Le docteur s’arrêta devant une autre porte blindée (en fait, toutes les portes étaient blindées dans ce couloir). Il frappa dessus à trois reprises, et ouvrit une petite lucarne rectangulaire. Je tentais de voir ce qu’il y avait dedans mais je n’apercevais rien d’autre que deux couchettes. J’estimais que la pièce devait faire deux mètres de largeur sur six. La grande classe pour « Poney’s World ». Je ne parvenais pas à voir le fond de la salle. Mais je devinais aisément qu’un prénommé Jacky s’y trouverait. Le médecin ne semblait pas mieux voir que moi. Ce fut certainement pour ça qu’il fit avec un grand sourire :

« Jack-yyyyy ? » Le silence s’imposa. Personne ne répondit. Monsieur Baptiste continua : « Pas de Jacky ? Pas de problème. Je voulais te dire, Jacky, on te donne un nouveau camarade. Il s’appelle Ed Free. Je crois que vous allez bien vous entendre. Il a tenté de se faire exploser avec des dizaines de passants juste pour toi. » Etrangement, il y eut un rire qui s’éleva du fond de la salle. Un petit rire, un rire guttural, plus une sorte de ruban qui alternait une syllabe puis un silence d’une demi-seconde, avant de reprendre la même syllabe. Mais aussi faux que le résultat semblait être, le rire semblait sincère. En tout cas, le docteur eut un soupir de soulagement : leur détenu était bel et bien au fond de la pièce, et pas en train de patienter près de la porte pour tenter une évasion surprise. Quand le docteur sortit une grosse clef pour l’insérer dans divers verrous, je commençais à sentir un frisson glacé me parcourir l’échine en y laissant une sensation gluante. Je me rendais enfin compte que j’allais être enfermé avec un malade mental du genre violent, extrême. Je me surpris à avoir peur, quand deux soldats ouvrirent le battant avec difficulté. Ils me poussèrent violemment dans la cellule avant de refermer la porte lentement. Monsieur Baptiste me souhaita bon courage, je croyais, avant qu’un énorme Bong indique que j’étais maintenant pieds et poings liés (littéralement, j’avais toujours mes menottes) dans une petite chambre, avec le pire colocataire qu’on puisse imaginer.

La pièce était très sombre, plus encore depuis que la porte s’était refermée. Les seules sources de lumière venaient de la porte elle-même (l’interstice du dessous), ainsi que d’une sorte de conduit d’aération qui délivrait une sorte de lumière bleutée, comme si la cabine était ouverte sur une nuit de pleine lune. Mais il était bien trop petit pour que même Fino puisse s’y infiltrer. Je m’assieds sur une des deux couchettes et tentai d’apercevoir une forme quelconque au fond de la pièce. Ce fut après une minute de silence et d’intense concentration que je réussis à observer une silhouette. Cette même silhouette était lentement en train de se lever en s’aidant du mur et de ses jambes, sans aucun bruit. Puis elle s’approcha petit à petit de moi jusqu’à se poser sur la couchette en face. Je sursautai quand je le vis. Déjà, première chose frappante, il portait une camisole de force, blanche, sur laquelle était dessiné un très mignon petit poney. Seconde chose qui me fit peur… c’était son visage. C’était une Créature des Rêves, mais de forme humanoïde (c’était même un humain, avec des oreilles pointues). Sa peau était blanche, entièrement blanche, et entièrement lisse. Il avait des traces de maquillage noir sur le visage, effacées par le temps et les blessures. Il semblait avoir été coupé à différents endroits. Il n’avait que la moitié des cheveux, qui pendaient jusqu’à son cou quand ils n’étaient pas trop étiolés. Il ne semblait pas avoir pris de douche depuis plusieurs mois, et il sentait le médicament écrasé sur un plancher sale. C’était une sorte de monstre qui était devenu humain, ou un humain qui avait tenté de se transformer en monstre. Ses cheveux noirs crépus, semblaient n’avoir aucune contrainte. Ses yeux étaient enfoncés dans ses orbites, ce qui avec le manque de lumière, m’empêchait de les discerner. Il avait les mains croisées et me faisaient un sourire de circonstance. Je revins à l’image du Poney, dessiné avec des pastels. J’entendis une voix éraillée :


« Tu aimes ? » Je relevai le regard, honteux et surpris. On se regardait l’un l’autre, mais je ne voyais toujours pas à quoi ressemblaient ses yeux. Vu que je ne répondais pas, il continua : « C’est moi qui l’ait dessiné. Ils me l’avaient enfilé pour la première fois. Vice de procédure il semblerait : je me la suis enlevé, puis j’ai dessiné ce poney. Derrière, il y a le même poney qui sourit. Je te le montrerai quand il y aura un peu de lumière.
_ Charmant »
, je ne pus que lui répondre. Je ne savais pas si ce qu’il disait était vrai mais je ne savais pas comment lui parler, à ce type. Heureusement, il était du genre à jacasser :
« Tu sais, normalement, je suis pas du genre bavard. Mais j’ai tilté quand j’ai entendu ton nom. C’est une sacrée coïncidence ! Ed Free ! Le même qui a emprisonné mon ancien maître. D’ailleurs, il croupit toujours dans vos geôles ? Nan, quand j’ai entendu la nouvelle : « Le terroriste qui créait des monstres a enfin été arrêté par un Voyageur de Maze, Ed Free » ! J’ai halluciné, un peu. Je peux pas te dire jusqu’où, ça m’a fait tout drôle. Je m’attendais à ce qu’il se fasse avoir par une grosse ponte, mais assurément… j’ai bien fait de quitter ce nul. Et donc, presque un an après, alors que je suis enfermé ici, tu deviens mon compagnon de cellule ! C’est trop beau pour être vrai !
_ C’est ça. T’as tout pigé, Jacky. C’est effectivement trop beau pour être vrai. T’es bien Jacky, de Jackogulilal Suaraniméh ? Je suis ici parce que Maze a une question à te poser. »

Je préférais abréger, et passer directement à la douloureuse, en ce qui nous concernait tous les deux (ou tous les quatre). Ce type ne présentait aucun symptôme de folie évidente à déceler. Mais quelque chose dans sa voix sonnait faux. Pire, sonnait menaçant. Une façade qu’il s’amusait à arborer en tenant une pancarte « Factice » avec sa main, une flèche directionnelle à-côté. Il me regardait comme s’il allait me sauter à la gorge la seconde d’après. Je savais que j’avais souvent des délires paranoïaques, mais passer son temps avec un petit phoque (très mignon quand il la fermait), ça n’aidait pas à ne pas se méfier des sourires. Je me positionnai en avant, les mains croisées afin de capter toute son attention. Par amusement, et certainement pour se foutre de ma gueule, il se pencha lui aussi vers moi. Nos têtes se touchaient presque, à moins de dix centimètres l’une de l’autre. Je ne voyais toujours pas ses yeux. Il était devenu sacrément sérieux. Le petit sourire qu’il affichait avait disparu dans un mince fil noir qui découpait presque son visage en deux parties. Au moins, j’avais son attention. Après cinq secondes de silence, il me chuchota d’un ton acide, un peu furieux comme s’il était déçu que je le rejoigne dans sa cabine juste pour ça :

« Et… Que désire le grand Maze ? Ça a un rapport avec le lézard, non ? Laisse-moi réfléchir, pourquoi Maze enverrait un si bel homme dans ton genre pour me causer… Ah. Ah. Aaaaaaaaaah. Oui. Ah ah, oui. Le code. C’est ça, ça doit être le code. Du Bunker. Tous ses travaux. Le lézard a besoin de ses papiers pour vous fournir des créatures plus performantes, je vois le genre. Vous débusquiez son apprenti afin d’avoir accès à l’objet de ses recherches.
_ C’est bien tenté. Mais je dis oui seulement pour le code d’accès de son ascenseur. Mais je dis non pour la raison. On va faire exploser toute la baraque. Pour être certains que ses travaux ne soient jamais… communiqués. »
L’autre leva le regard comme si je venais de proférer une énormité. Trois secondes de silence, un gloussement, et il me répondit avec un grand rictus :
« Oh mon dieu que non ! Putain, tu as failli me faire rire… C’est Ed, c’est ça ? Ed, franchement… ça n’existe que dans les contes de fées de tels actes de négation. Qui a osé… sérieusement, qui a osé te dire un aussi vilain mensonge ? Tu crois vraiment… laisse-moi continuer ! Tu crois vraiment, qu’un Seigneur Cauchemar en guerre contre le puissant Royaume de l’Agoraphie va se priver d’une telle armée juste pour… ça ? Un message de paix en détruisant des travaux pareils ?
_ Je m’en fous de ce que tu penses. C’est le deal. Tu me donnes le code, et je te fais sortir.
_ Eh non, perdu ! Je ne veux pas sortir, Ed. Parce que sinon… mon dessin de poney n’aurait plus aucune signification. Porter un poney à « Poney’s World », c’est une blague de bon goût. Porter un poney dehors… c’est pour les gens… aussi crétins que quelqu’un comme toi.
_ Vois ça comme un souvenir.
_ Je peux sinon… te donner les codes maintenant.
_ Tu sais bien que c’est pas possible.
_ Vous n’auriez aucune garantie, hein ?
_ Si tu veux, si te faire sortir dehors n’est pas de ton goût, je peux très bien te remettre en taule, à la même cellule, dès que tu nous auras refilé le bon code. Ta blague sera sauve.
_ Je suis coincé, hein ? Je vais profiter de la liberté alors. »


C’était dans la poche. De toute façon, la chance nous avait souri dès le départ. L’opération était un franc succès pour le moment.

Tout avait commencé il y avait environ une semaine. Maze m’avait convoqué pour me dire qu’il aurait besoin de moi pendant quelques temps. Il n’avait pas précisé combien, même quand je lui avais posé la question. A ce que j’avais compris, on allait monter une grande opération quelconque. Et quatre jours plus tard alors que je m’entraînais au palais, Maze était venu me voir pour me dire que j’allais être sollicité pour une mission dangereuse. Celle où la survie ne comptait qu’à une seconde près de synchronisation entre soi et les autres personnes qui allaient participer à l’opération. Mon Seigneur Cauchemar me tendit les dossiers où tout était expliqué. Je grimaçai plusieurs fois.

La première, ce fut à cause des patronymes des autres participants : Fino et Robin. Le premier était une véritable tête de mule, un électron libre incontrôlable (et potentiellement inutile pour la bagarre) ; mais je serais hypocrite d’omettre les belles missions qu’on avait accompli ensemble avec succès. Juste qu’avoir Fino comme partenaire, c’était partir en mission avec une grenade dégoupillée dans la bouche ; le coup de génie, c’était de réussir à la lâcher près des ennemis. Robin par contre, je la haïssais sincèrement, et elle me le rendait très bien. On était incapables de rester ensemble sans s’engueuler. Franchement. Il fallait à tout prix qu’on se lance des piques acérées, qu’on monte le ton jusqu’à ce qu’une âme forte vienne nous séparer avant que les premiers gnons apparaissent. On était de très loin des histoires d’amour qui commençait par des disputes avant que les deux ne se rendent compte de leur attirance. Ici, l’autre était un ennemi qui travaillait sous la même bannière. Pire encore que savoir qu’on allait devoir coopérer, c’était qu’elle serait le leader de l’opération qui m’avait salement ennuyé. Avant, ça aurait été Fino qui se serait chargé du rôle de supérieur hiérarchique (il était un des cinq dirigeants du Labyrinthe). Mais depuis qu’il était passé sous mon Royaume en tant qu’Intendant, Maze l’avait… rétrogradé. Nous étions tous les deux sous les ordres de cette furie qui nous haïssait autant l’un que l’autre. Fino me détestait aussi, de façon plus amicale. Mais cracher sur la blondasse était un des rares exercices où l’on faisait front commun avec une facilité et une efficacité déconcertantes.

Mes autres coups-de-gueule à la lecture du fascicule étaient évidemment liés à la nature de la mission. Il fallait plonger dans la Quatrième Zone, dans un lieu où la prison et l’asile n’avaient jamais semblé si mêlés. Et c’était à moi qu’était revenue la tâche de parler à Jacky. Comme si j’avais de l’expérience dans le rabattage de tarés dans son genre, discussions avec Fino non comprises. Fallait aussi souiller ma réputation en me faisant passer pour un poseur de bombes ; j’avais émis une réserve de ce côté-ci, mais Maze m’avait affirmé qu’une affaire aussi mineure, dans un village aussi mineur, dans un Royaume aussi dangereux passerait totalement inaperçu, et dans le pire des cas, comme d’un acte vertueux. Je n’étais qu’à moitié convaincu mais je ne savais pas vraiment si j’avais le choix. Ce qui était amusant dans ce que je lisais, c’était que s’échapper, au vu des lignes écrites sur le papier, serait bien plus facile que de se faire capturer. Le dernier véritable obstacle que je devrais surmonter une fois à l’intérieur de « Poney’s World », ça serait la nature versatile et psychopathe de Jacky. Mais il semblerait que là aussi, ce fut du tout-cuit. Fino m’avait aidé à m’en sortir en me dictant les comportements qu’il devrait avoir à mon annonce. Il n’avait pas vraiment réagi ainsi, mais je devais avouer que ça m’avait aidé à appréhender un esprit complexe qui ne cherchait qu’une chose : me lancer des clous sous les pieds.

Pour les détails de l’opération, c’était très simple. Maze nous avait envoyés au village en question, dont le nom était totalement inconnu. Stique, je croyais, mais je n’étais sûr de rien. On avait fait les repérages pour être sûr de nous faire découvrir où que l’on soit planqués, avec un minimum de précaution pour que les autorités sur place ne prennent pas ça pour du flan. J’avais eu d’ailleurs une véritable bombe entre mes mains, planquée dans une mallette grise tellement suspecte qu’il manquait juste une étiquette « Attention, explosifs » dessus pour faire fuir toute une foule. On avait envoyé une missive de contestation et de vaste chantage aux gardes, en leur prévenant dès le départ qu’« on allait transformer la place principale en un festival de cris ». Le lendemain, on était au rendez-vous comme convenu et je pris le bagage dangereux. Je me mis à adopter le ton le plus louche possible, jetant des regards furtifs n’importe où. On m’avait arrêté en moins de cinquante-quatre secondes. Ils retracèrent mes compagnons depuis une oreillette par laquelle on pouvait croire qu’ils m’envoyaient des directives et nous trois fûmes placés en détention. Le capitaine de la garde nous félicita pour cet échec et nous annonça qu’on avait gagné des places dans un bagne cinq étoiles. Quand ce fut le moment des interrogatoires, ils se rendirent compte très vite que j’étais à moitié fou, que Robin semblait la chef de ce complot pourri, et que Fino… était Fino. On nous diagnostiqua tous les deux comme des tarés qu’il fallait installer à l’aile si spéciale du bagne, tandis que Robin devrait se contenter de cellules plus classiques. Coup réussi. Les indics de Maze l’avaient prévenu que la seule cellule de libre était la place manquante dans celle de Jacky, à cause de la mort inopinée de son compagnon (en fait, il semblerait qu’ils aient attendu que le meurtre, prévisible, eut lieu avant de lancer l’opération). On savait tous que Fino aurait été placé en cage, donc pouvait être installé dans n’importe quelle chambre blindée contenant déjà ses deux locataires. On avait attendu deux nuits dans le commissariat local avant que la fourgonnette n’arrive. Et après un trajet d’une bonne heure… nous revenions à ce que j’avais décrit plus tôt. Je ne vous cachais pas que je trouvais ce plan terriblement bancal, et je continuais à le penser même après que Jacky accepte de me suivre ; mais Maze voulait éviter tout incident diplomatique. Puis, je n’arrivais pas à admettre que le plan que Robin avait conçu ait fonctionné sans un bon kilo de chance.


Le timing avait été serré. Une demi-heure plus tard après notre discussion, je disparus dans un nuage de fumée qui signalait que je m’étais réveillé dans le monde réel, aussi gris que possible malgré le fait que ce fut l’été. Mon studio était toujours aussi dégueulasse que d’habitude (il n’y avait pas beaucoup de bordel, mais comme je vivais sur une petite surface, on pouvait considérer que la densité de saloperies rangées là où elles ne devraient pas l’être prenaient des proportions inquiétantes). Je fis un brin de toilette consistant à me nettoyer les dents après un petit-déjeuner tout sauf copieux. Je m’occupais du chat comme tous les matins et jetai un œil dans sa litière, comme tous les samedis pourris. Dès que je n’eus plus rien à faire relevant de l’habitude ou du nécessaire, j’ouvris mon téléphone portable posé sur le meuble du coin qui me servait de cuisine (je n’étais pas très rassuré des ondes que ces conneries émettaient, donc je l’éteignais chaque nuit et le plaçais le plus loin possible de mon lit). J’envoyais un SMS au contact « Robin Pute » pour lui signaler que le poisson était ferré. Elle me répondit « ok » et ce fut tout. Je rangeai le portable dans mon jean délavé et je fis le compte de tout ce que je devais faire dans cette journée. Une seconde et demie plus tard, j’allumai mon PC.

Je tins au courant Shana des avancées de l’opération en lui disant que tout allait bien, même si ce tout allait bien signifiait que j’étais enfermé dans une prison de psychopathes avec un fou furieux comme compagnon de cellule et que je devais maintenant m’évader avec Fino. Dis comme ça, je me faisais peur, et je me rendais une nouvelle fois compte de la dangerosité de la situation. Mais normalement, tout devrait être terminé cette nuit. Réussite ou pas, d’ailleurs. Mais comme il me semblait l’avoir déjà signalé, cette partie n’était pas la plus risquée. Il y aurait certes un peu d’action, mais le tout serait si bien contrôlé que je me sentirais comme un poisson dans l’eau, et sans les tempêtes qui allaient avec. Effectivement, si tout se passait bien. Mais je ne voyais pas comment ça pouvait rater. En tout cas, je dis juste à Shana que j’allais enfin pouvoir être au calme après cette nuit, et qu’elle n’avait pas de raisons de s’inquiéter (je ne lui fis pas part de tous les détails, pour qu’elle me croit). Je sortis la journée, mais ce n’était rien de très intéressant. Juste de quoi faire passer les heures, jusqu’à ce que je me rendorme cette nuit. Mon employeur me contacta pour me dire qu’il avait bien reçu mon dernier article et qu’il me félicitait pour mon « objectivité à toute épreuve ». Je le pris comme un compliment (et c’en était un, une private joke entre tous les salariés du journal) : en même temps, écrire des horreurs sur l’extrême-droite, ça faisait partie des dix Lois sacrées de la boîte gauchiste dans laquelle j’étais. Il m’indiqua qu’il me verserait la paie la semaine prochaine et que ça l’arrangerait bien que je finisse l’article sur la possibilité que la Mairie accepte de fleurir les différentes avenues les plus importantes de Montpellier. C’était un article passablement inintéressant, sur un débat qui n’allait jamais se terminer sur la positive, mais ça attirait les mémés, ce genre d’articles. Et je profitais bien de ces vacances pour le moment : les journalistes étaient de plus en plus absents à cause des vacances, ce qui laissait des articles aux différents pigistes de la boîte afin de les remplumer. J’allais pouvoir assurer mon loyer les mains dans les poches, et rembourser une grosse partie de ma dette à Cartel.

Quand le soleil se coucha, je me mis à vérifier toutes les minutes l’horloge intégrée dans le micro-ondes. Robin et moi devions nous coucher chacun à 23H, et attendre par la suite environ une heure sur Dreamland afin de lancer la manœuvre d’évasion. Pour être plus précis, c’était elle qui la lancerait. Et y avait intérêt à ce que je fus dans ma cabine pour en faire profiter Jacky. Et moi, occasionnellement. Mais de toute façon, puisque je devais attendre Robin, je préférais me coucher un peu plus tôt. Ça serait con de tout faire foirer parce que je ne parvenais pas à m’endormir. Je serais moins stressé aussi. Le dîner fut basique, mais mes talents de cuisinier ne s’amélioreraient pas si je ne savais pas faire plus que cuire une pizza. J’avais toujours du mal avec la notion de décongeler un aliment, et ça finissait sur la plaque tournante du micro-ondes jusqu’à ce que la glace fut partie. Je me drapais dans mon lit à 22H28 tapantes (vingt-sept secondes d’avance sur l’heure véritable mais je ne pensais pas sérieusement que ça aurait un impact quelconque). Comprenant que l’heure du sommeil avait été avancé (vu que je ne me couchais pas avant deux heures du matin dans les circonstances normales), mon chat s’adapta très vite et avec plaisir et venant se loger contre mon ventre, ronronna à qui mieux mieux. Je résistais à l’envie de sortir mon bras pour lui gratter derrière les oreilles de peur de provoquer des ronronnements plus bruyants. Je fermais ma lumière de chevet et tentais de ne penser à rien qui pourrait m’empêcher de dormir. Ce fut finalement après quarante-deux minutes que je perdis conscience dans les limbes de mon esprit qui se transforma en une nouvelle dimension majestueusement folklorique. Même si pour le moment, je ne pouvais voir que l’obscurité étriquée d’une cellule de fous.

Je reconnus directement Jacky, planté encore une fois au fond de sa salle. Il mit une dizaine de secondes avant de m’apercevoir, immobile dans l’obscurité. Je ne pouvais pas savoir, mais j’avais l’impression qu’il me faisait une sorte de rictus aimable. Il se mit à chantonner une espèce de berceuse qui paraissait sinistre entre ses dents, heureux qu’une présence fut là pour endurer ses hululements ignobles. Il balançait sa tête au rythme de sa chanson, d’une manière lente, rêvant de je-ne-savais-quoi-de-dangereux. Tout en lui évoquait l’innocence feinte, et je me rendis enfin compte que je le détestais, parce qu’il me semblait qu’il jouait le fou plutôt qu’il ne l’était réellement. Ou alors il en remettait une couche afin d’être impossible à diagnostiquer pour les psychiatres compétents. Je n’en savais strictement rien et m’en fichais un peu de toute manière. Il s’arrêta au beau milieu de sa chanson pour me demander quand est-ce qu’on s’en allait. Et enfin, il comprit. Il plissa les yeux et s’approcha de moi doucement pour bien confirmer ce qu’il voyait. Et quand je m’appuyai contre le mur, je compris directement que l’intuition de Robin était bonne. Jacky me dit :

« Tu n’avais pas de lunettes quand on était arrivé, non ?
_ Aucune. Et…
_ Pareil pour le panneau de signalisation. Tu t’es fait arrêter sans tes Artefacts afin qu’ils te reviennent la nuit suivante.
_ On n’est pas à Lost Shadows, le contrôle des Voyageurs n’est pas du tout le même. Si tout est bon, on va se rendre compte à quel point ce trou est un foutu gruyère. »


Pour plus de sûreté, je pris mes lunettes de soleil et les rangeai dans ma poche (j’avais toujours mes menottes aux mains et aux pieds). De même, j’utilisai les pouvoirs de mon panneau afin qu’il rentre dans le mur et s’y cache, et que seul un petit bout en sorte afin que je puisse le prendre quand viendrait le moment de s’évader. Jacky me demanda ce qu’on faisait maintenant, et je lui répondis d’une voix neutre qu’il fallait attendre, tout simplement. Attendre le chaos.

__

Robin se trouvait dans une salle large de dix mètres carrés, avec neuf autres prisonniers. Ils étaient tous des Créatures des Rêves mais semblaient adopter le même comportement que ceux du monde réel, niveau bagnard de plusieurs décennies redécouvrant la féminité, les pulsions qui l’accompagnaient, ainsi que les coups de pied aux couilles qu’elle était capable de semer sur son passage. Robin s’était défendue grâce à la surveillance active d’un maton et de ses poings, et fut très heureuse de se réveiller rapidement après être bouclée. La nuit prochaine, elle réapparut aussi menottée que la veille et que les autres prisonniers. Ceux-ci avaient parfaitement compris que si Robin s’était retrouvée face à eux en pleine possession de ses pouvoirs, elle les aurait tous écrasés en quelques secondes. Même menottée, elle avait parfaitement réussi à faire passer un message comme quoi le prochain qui essaierait de la frôler perdrait son onzième doigt. Les matons ne supportaient pas la violence et la restreignaient à coups de grenades à billes de métal sacrément dissuasives, et la nouvelle détenue les obligeait à utiliser une telle arme si ses codétenus voulaient l’approcher. Donc il s’était rapidement établi un consensus silencieux entre les neuf prisonniers et la Voyageuse, qui se mit à attendre dans un coin en espérant secrètement qu’Ed serait en position. Objectivement, avec la tête froide, elle savait parfaitement qu’il était là. Mais en pleine mission, dans un univers hostile, le manque d’informations devenait une mine de doutes assaillants impossible à repousser. En attendant que sonne l’heure, elle se mordait les lèvres en jetant un coup d’œil au reste de la cellule. Les prisonniers étaient plutôt inactifs. Elle devait bien imaginer que son apparition avait calmé les habitudes de chacun, et qu’ils redeviendraient bruyants et agités au bout de quelques jours, comme les autres cellules qu’elles pouvaient entrapercevoir entre ses barreaux. Robin attendit un moment, une très grosse demi-heure avant qu’un milicien ne patrouille dans un autre couloir. Elle se leva et vint au centre de la pièce. Les autres prisonniers se retournèrent petit à petit vers elle soit anxieux, soit intéressés par le châssis du véhicule en marche.


« Voulez-vous vous échapper ? » La question fut si soudaine que personne ne répondit. La blonde reprit très vite pour éviter les questions inutiles qui allaient invariablement venir après une affirmation ou des grossièretés : « Je peux vous faire sortir. Maintenant. Je n’ai pas d’autres plans que de défoncer la grille et de tenter ma chance à travers les couloirs. Je m’en vais. Si la bande de lâches que vous êtes préfère rester ici, il n’y a aucun problème. Ceux qui préfèrent vagabonder sur Dreamland plutôt que dans cette cage, vous savez ce qu’il vous reste à faire…
_ Mais comment ? Comment tu vas nous faire sortir de ce merdier ? »


Trois secondes après, l’énergie se concentra dans les mains de la Voyageuse. Elle ferma les yeux une seconde pour accroître sa concentration et activa sa capacité : un mur de cinq mètres sur cinq, composé de briques solidement fixées entres-elles apparut. Les bagnards n’eurent pas le temps d’inspirer de stupéfaction –normalement, les Voyageurs étaient maintenus sous tatouage, que le mur fonça à une vitesse ahurissante vers les barreaux qui furent emportés sur le choc. Il y eut un immense fracas qui résonna dans tout le couloir. Il y eut une alerte à vive voix, une alarme sonore, puis ce fut le chaos.

__

« Alors, Seigneurissime Fino, Prince des Banquises, y a une question que je me suis toujours posé.
_ Cela implicite le fait que tu es retenu quelque chose dans ton existence pitoyable »
, objecta froidement Fino d’une voix totalement neutre, le regard fixé devant lui.
« Nan, sérieux ! Je voulais savoir si t’étais gay ?
_ Je suis pas déçu par ta question de débile mental.
_ Nan, parce qu’on dit, pédé comme un phoque, alors puisque t’es un phoque…
_ Mec, je serais vraiment intéressé de savoir le nombre de neurones que t’as grillé pour me sortir ça. Mais je vais plutôt te souffler la réponse. Approche, j’ai pas envie que l’autre le sache.
_ Ferme-la, Fino »
répliqua une troisième personne dans son coin, les bras croisés, adossé contre le coin, le teint pâle et les cheveux bruns cascadant. Au loin, on entendait en fond un signal d’alarme et des bruits de gens qui courraient dans toutes les directions. Le phoque plissa les yeux. Le gros Black chauve avait un grand sourire qui présentait deux rangées jaunâtres de dents pourris. Il s’avança en direction de la cage posée tout au fond de la pièce et s’approcha le plus près possible des petits barreaux tout en gardant une certaine distance pour éviter une morsure. Dès qu’il se sentit assez en confidence, il sourit encore plus et souffla bêtement :
« Alors ?
_ Viens encore plus près. »
Le Black se tordit la nuque pour se rapprocher tout en faisant attention à ne pas se mettre trop près de la bestiole si c’était possible. Il répéta :
« Alors ?
_ Alors je t’emprunte un œil, pauvre con.


L’instant d’après, le prisonnier hurla de surprise et de douleur. Le troisième larron voulut beugler pour faire taire les deux autres mais il se rendit soudainement compte de la situation quand il vit son partenaire de chambrée se tenir le visage en gémissant du plus fort qu’il pouvait. Au lieu de chercher à savoir ce qu’il se passait, il lâcha un glapissement et se retourna en lâchant quelques prières à des dieux impies. Les hurlements se firent de plus en plus forts jusqu’à ce que l’autre prisonnier bute contre un des pieds de la couchette et s’écrase par terre en se tordant de douleur. Quand le troisième gars se retourna enfin, il vit Fino sortir de la cage, trois aiguilles de dix centimètres dans sa petite papatte blanche. Il se rendit soudainement compte que son compagnon avait le globe oculaire gauche percé de part en part par une autre aiguille, dont le métal argenté commençait à se faire enduire par ce qui suintait de l’œil. Le prisonnier émit un autre gémissement et se leva sur son lit en espérant que le phoque ne le touche pas. Le phoque en question avait tout bonnement crocheté sa serrure avec des aiguilles et vagabondait maintenant dans la salle librement, armé. Il s’approcha de la carcasse gémissante. Il lui demanda s’il pouvait s’excuser en reprenant son bien et s’ils pouvaient tous les deux oublier ce regrettable incident. Sans attendre de réponse, il se saisit de la quatrième aiguille gluante, provoquant une nouvelle batterie de hurlements tous plus bruyants les uns que les autres. La réaction ne se fit pas attendre. Un soldat en proie à la panique ouvrit la porte pour savoir ce qu’il se passait. Il vit l’immense prisonnier noir en train de se tordre de douleur sur le sol, retenant quelque abominable liquide poisseux de son crâne, il vit le prêtre fou en train de réaliser des signes cabalistiques avec ses mains, et il vit aussi la petit cage de Fino ouverte. Ce qu’il ne vit pas, c’était justement Fino qui passait entre ses pieds sans dire un mot. Pris par surprise, il n’eut aucune chance.
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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Mar 10 Juil 2012 - 3:34
Même si ce fut faible, je perçus tout de même le son de l’alarme, ainsi que les bottes des matons qui fondaient vers le nœud du problème. Si tout se passait bien, Robin venait de s’échapper et provoquer une révolte soudaine des prisonniers en en délivrant une bonne centaine d’entre-deux, tout un couloir de cellules pleines. Elle n’allait donc pas tarder à arriver dans le couloir fermé par la porte blindée de l’asile, qu’elle ne pourrait pas ouvrir facilement. Mais bon, ce n’était pas comme si Fino et moi n’étions pas derrière. Et Fino allait lui aussi sortir de sa chambre capitonnée. Par ses propres moyens qu’il avait refusé de mentionner. Même Robin ne réussit pas à lui arracher les vers du nez, et elle dû s’en remettre à lui aveuglément. Sa haine envers Fino n’en fut que plus grande, mais c’était comme agrandir l’univers d’un grain de sable : plutôt négligeable. Dès que Fino sortirait on ne savait comment de sa cellule, il trouverait les clés et me ferait sortir à mon tour avec le détenu. Tous les trois, nous ouvririons la porte blindée pour retrouver Robin. Et grâce à ses murs, elle nous ferait sortir d’ici sans aucun problème. Pour réussir ce coup magistral, chacun dû prendre quelques mesures nécessaires.

Par exemple, en ce qui me concernait, je m’étais débarrassé de mes objets juste avant de me faire arrêter, et avais réussi à les dissimuler dans les murs du commissariat pendant trois nuits. Ils y étaient restés quand on nous déporta tous les trois à « Poney’s World ». Et il fallut donc attendre la nuit suivante pour qu’ils soient présents avec moi, en plein dans cet asile de fous furieux.

En ce qui concernait Robin, elle s’était injecté des couches de graisse sous sa peau, aux endroits où on déposait les tatouages-tampons qui annihilaient les pouvoirs des Voyageurs soumis à leur influence. Ainsi, les effets du tatouage ne réussirent jamais à défaire le pouvoir de Robin. C’était un peu comme si les gardiens lui avaient tamponné les sceaux sur ses vêtements. Le résultat était peu ragoûtant pour celui qui savait, mais invisible pour les autres. Il fallait un examen attentif pour se rendre compte qu’on ne voyait plus les veines, cachées derrière la peau et de la graisse durcie. Les onguents qu’on avait déposé sur elle étaient parvenus à masquer les cicatrices d’une telle opération.

Quant à Fino, il avait aussi succombé à la mode de se rentrer des trucs sous la peau : quatre aiguilles dans la papatte gauche qui longeaient son os. Si on ne l’avait pas enfermé, on se serait rendu compte qu’il boitait et que sa patte était boursouflée. De plus, si on l’avait touché au bon endroit, on aurait senti une pointe d’une des quatre aiguilles qui ressortaient timidement de sa peau, masquée par ses poils ras et immaculés. Au moment M, il lui suffisait de tirer dessus avec ses canines pour sortir les quatre crochets de son corps, et ainsi de crocheter sa cage et je ne savais quoi d’autre derrière. On ne pouvait pas dire qu’on ne s’était pas préparés en tout cas. Mais comme nous l’avait dit Maze : bien impétueux étaient ceux qui osaient enfermer des Claustrophobes. Et il avait rajouté qu’au contraire d’ici, personne ne s’échappait des geôles de notre Royaume. En tout cas, tout cela montrait comme je l’avais fait remarquer, que la prison était un véritable gruyère. Elle suintait autant de rescapés que de folie douce.

Cela faisait deux minutes que l’alarme s’était déclenchée. Fino n’allait pas tarder à se manifester. Je hélai Jacky pour qu’il se mette debout vu que les secours allaient bientôt arriver. Il eut un petit sourire et se leva comme il le pouvait avec les bras bloqués par la camisole de force. Vingt secondes plus tard, on entendit une clé farfouiller la serrure et débloquer le lourd loquet de métal dans un grincement terrifiant. Devant moi, un homme avec les cheveux mi- longs et l’air passablement horrifié regardait Jacky près de moi comme s’il venait de comprendre qu’il avait ouvert la boîte de Pandore. Sur son épaule, un petit phoque à l’air satisfait. Il susurra doucement à l’oreille du prisonnier :


« Je te remercie, mon pote Io. Sache que je te termine pas comme ton collègue parce que tu m’as pas trop fait chier. Hésite pas à dire comment je me suis débarrassé de Harry à, allez, soyons fou, vingt-cinq personnes. Si tu ne le fais pas avant une semaine, je te jure que le borgne qu’il est deviendra ton roi. » Les yeux du pauvre prisonnier tournèrent dans leurs orbites comme s’ils cherchaient à fuir seuls en s’éjectant du corps, ciblés par la menace personnelle que le phoque avait mené à leur égard. Dès que Fino passa de son épaule à la mienne, le type s’enfuit en courant dans le mauvais sens, tout en lâchant des glapissements de bêtes terrifiées. Je préférais que Fino garde son passage en prison secret ; il avait des choses dont personne ne serait jamais assez mature pour les supporter sans sévices post-traumatiques. Je lui dis rapidement :
« Jacky accepte de nous suivre.
_ C’était pas gagné avec ton charisme d’huître. On se grouille, les matons sont concentrés sur Robin.
_ Tu t’inquiètes pour elle ?
_ Si elle meurt, c’est nous qui y passons. Pour la clé du couloir, je veux voir une vieille connaissance. »


Il me fit brusquement aller à l’opposé de notre direction, vers les bureaux des médecins et psychologues. Le couloir blanc laissa place à du béton peu aimable, gris, qui faisait tomber les yeux de dépression. Jacky sur mes talons, Fino sur les épaules, je progressai à grandes foulées malgré mes menottes jusqu’à tomber sur une porte de chêne où il y était marqué un petit écriteau : S. BAPTISTE. Je tentais d’ouvrir la porte mais elle était verrouillée. Soit notre homme était à l’intérieur et s’était protégé pour empêcher toute tentative d’assassinat sur sa personne, soit il n’était pas là pour un bon bout de temps et avait naturellement bloqué son bureaux à d’autres personnes. Je décidais de faire un pas en arrière, puis d’envoyer mon crâne de toutes mes forces sur la porte. Le choc fut terrible : la porte sortit de ses gonds et alla s’abattre presque coupée en deux au fond de la pièce, emportant un souffle de poussière dans son sillage. Dire que je faisais tout ça pour avoir les clés passe-partout du Doc, que les simples gardiens n’avaient pas (ils possédaient juste celles des cellules). Je tournais ma tête dans la pièce faiblement éclairée quand je vis Mr. Baptiste foncer vers moi avec un scalpel dans la main.

J’évitais sa première attaque en éloignant ma tête, et parai la seconde avec mon avant-bras avancé afin de le bloquer au niveau du poignet. Et mon second poing lui percuta l’arête du nez dans un craquement sinistre. Le choc fut tel que ses muscles se relâchèrent pendant une demi-seconde, juste ce qu’il me fallait pour lui envoyer deux autres patates en pleine gueule qui m’éclaboussèrent de sang et qui envoyèrent le corps paître au fond de la salle, percutant violemment un casier grisâtre dont la porte fut cabossée à son milieu. Je ramassai la loque que le brave docteur était devenu et plaquai sa tête contre son bureau violemment. Il hurla de douleur et son souffle devenu rapide faisait fuir les gouttes de sang qui lui traversaient la bouche. Je me mis à crier le plus doucement possible, pour éviter de faire rappliquer des gens qui n’auraient pas vu que la porte d’un des bureaux était proprement défoncée :


« Les clés ! » Je tirai sa tête en arrière pour mieux la lui faire cogner sur le meuble. « LES CLES, BORDEL !
_ Ed ? Elles sont sur le bureau. » Fino me fit un signe ostentatoire du visage pour me présenter un trousseau de grosses clés métalliques. Je fis au visage ensanglanté, d’une voix sincère :
« Oups, je m’excuse…
_ Ouais, pas moi par exemple. Alors, Doc, on a quelque chose à dire à Fino ? Il est rigolo ce nom, tu trouves pas ? Allez… Fino. Fino. Fino ! Rigole, crevure ! »
Le phoque tourna soudainement sa tête vers un placard qui laissait voir une bouteille de vodka onirique, environ cinq fois plus concentrée que les véritables. Seules quelques Créatures des Rêves pouvaient en boire sans mourir la seconde d’après dans des caniveaux (une règle universelle voulut qu’il n’y avait que les caniveaux qui réceptionnaient les épaves bouffies d’alcool, jamais les trottoirs). Fino eut une sorte de sourire étrange :
« Hey, Ed, je pense qu’il faut libérer Jacky. Il doit pouvoir profiter de ses petits bras aussi.
_ Personnellement, j’aime bien cette camisole.
_ Pas de bras, pas de chocolats, Jacky. Je veux que tu m’aides vu qu’Ed va cautionner.
_ Je préfère cautionner d’avance.
_ Pas de chichis, Ed. J’ai bien vu que tu n’y étais pas allé avec le dos de la cuillère sur ce pauvre bonhomme. »


Il avait raison. Je n’avais pas l’habitude de me combattre contre de simples civils, et ma force augmentait de plus en plus. Le fait qu’un coup de boule ait réussi à exploser une porte était la preuve de ce que j’avançais. J’étais content de devenir un peu plus fort et résistant, mais je trouvais ça effrayant quelque part. Je n’avais pas envie de savoir jusqu’où pouvaient aller les compétences physiques des trublions de la Ligue S. Je défis rapidement la camisole à Jacky, et lui m’enleva sympathiquement mes menottes avec une petite clé du trousseau. Dès que je fus enfin libre, je me mis à soulever la porte que j’avais détruite et la remis dans son encadrement, en restant derrière pour qu’elle ne s’effondre pas sur place. En soupirant mes initiatives, Fino demanda à Jacky de lui procurer la bouteille presque pleine d’alcool. Le fou sur les directives de Fino, installa à moitié la camisole blanche sur le docteur et mit le corps de ce dernier complètement sur la table, sur le ventre. Puis, Fino plaça avec un amour non feint la bouteille près de la colonne vertébrale. Il arracha avec ses dents une partie de la manche du Doc et l’enroula rapidement sur elle-même. Il prit le bouchon de la vodka et le cracha au loin. Puis il imbiba tout le chiffon qu’il avait d’un faible débit d’alcool. Il plaça enfin une des extrémités du bout de tissu dans la bouteille. Même moi qui n’étais pas un terroriste savait parfaitement que Fino était en train de se construire un cocktail Molotov artisanal. Puis Jacky referma le vêtement de façon si serrée que la bouteille fut collée contre le corps de Baptiste. Pendant ce temps, le docteur s’était remis de sa détrempée et commençait à gémir. Fino dit que c’était bon, et qu’on pouvait se casser.

Le retour fut un peu plus rapide que l’allée vu que je n’avais plus les menottes comme carcan. Seul Baptiste n’aidait pas à la bonne marche mais il avait des excuses. Je regrettais pas mal de l’avoir frappé, surtout que je n’avais jamais su s’il était vraiment aussi méchant que ça. Mes remous psychologiques auraient pu continuer ainsi longtemps si la porte blindée ne nous avait pas interrompus. Je me dépêchais de choisir une grosse clé qui semblait adapter, et m’y repris à deux fois avant de l’insérer correctement. Je me mis à pousser cette lourde porte seul, aidé du regard par les trois autres. Je sentis la résistance de la porte s’estomper complètement : une autre force extérieure la tirait de son côté. Dès que l’espace fut suffisant, je pus voir la silhouette de Robin. Intacte. Bien dommage. Elle me dit un truc, mais ça devait être si bateau que je prêtais aucune attention à ses paroles ; j’avais tout compris à sa mimique du menton qu’elle était satisfaite que tout se déroule comme prévu. Je remarquais ensuite que si la porte débouchait sur un couloir normal, deux murs le barraient pour créer une petite salle sombre. Robin avait créé deux murs en même temps pour empêcher que des gens ne viennent lui tirer dessus. C’était comme ça qu’on allait progresser jusqu’à la sortie : tout pépère, en déplaçant entre ses deux blocs afin de rejoindre la sortie et empêchant quiconque de rentrer nous chercher des crosses. On sortit tous les quatre du couloir, sous les cris pressés de la Voyageuse. Alors qu’elle allait se mettre à courir et emporter les murs avec elle, Fino lui dit :


« Hop Hop Hop, laisse-moi trois secondes. Baptiste, cher Baptiste, toi et ton nom si résolument banal à mes oreilles, je veux que tu écoutes ce que j’ai à te dire. Comme tu dois l’avoir deviné, t’as une bombe dans ton dos. Je vais t’allumer cette putain de bombe avec ton propre briquet, et je ne te laisse pas trente secondes avant de trouver des gens pour te sauver. » Baptiste vit avec des yeux révulsés Fino jouer avec son briquet métallique, affichant un visage narquois et plein de suffisance. Je ne savais pas si je devais arrêter la scène mais je pensais que le brave Doc pouvait s’en tirer seul. Il y avait pas mal de gardiens dans cette prison, et ils courraient dans tous les couloirs. Impossible d’en louper un. N’est-ce pas ? Je m’approchais du dos de Baptiste pour rapprocher Fino tandis que celui-ci garda la flamme du briquet allumée. Le prisonnier voulut se débattre et courir mais Jacky sembler trouver la scène très drôle et empêchait que le bonhomme s’enfuie quelque part dans cette petite pièce. Fino conclut : « J’espère pour toi que tes amis t’aiment autant que je te hais, enfoiré. »

Et il alluma la mèche. Aussitôt, Baptiste courut vers un des murs artificiels de Robin, qui pivota sur lui-même dans une parfaite réplique des passages secrets dans les vieux châteaux forts. Il retrouva sa place initiale une fois que Baptiste s’en fut allé. Robin demanda d’une voix âcre si on pouvait enfin y aller. Les quatre (ou plutôt non, les trois) personnes se mirent à progresser rapidement dans les couloirs de « Poney’s World ». Au loin, on entendait les hurlements de pauvres prisonniers rattrapés par le destin pour les chanceux, par la mort pour les autres. Les matons semblaient vouloir arrêter notre avancée mais ne parvenaient à rien malgré leur flingue : les cartouches n’arrivaient pas à laisser une trace quelconque. Ils reculaient effrayés que le mur de devant les écrase contre ceux de la prison et s’enfuyaient dans les couloirs adjacents. La vitesse à laquelle on allait empêchait toute personne désirant nous rejoindre par le flanc de le faire. Surtout que j’étais toujours là pour assurer les arrières. On entendait partout des tirs de fusil, des hurlements, des ordres, et d’autres hurlements. C’était la pagaille dans la prison, assurément. Pas une grosse révolte, mais elle permettait de disperser les nombreuses forces de la prison.

Après cinq minutes de courses ininterrompues, soudainement, il y eut un immense BBBHMMM ! Robin qui courait en tête faillit s’écraser sur son mur qui s’était brutalement arrêté. Elle posa une main rapide sur sa construction arrêtée net. Elle grimaça :


« Putain ! On tourne vite les gens ! Ils ont installé des poutres en bois pour nous bloquer !
_ Ces types sont vraiment doués, hein ?
_ Tu la fermes, Jacky »
, le coupa Fino. « Ça veut dire quoi, sale pute ?
_ Ils les ont placé horizontalement entre le mur en face et celui que je fais avancer !
_ Arrière tout, donc.
_ Vous m’entendez ??!! »
, hurla une nouvelle voix sortie de derrière nous. « Ne bougez plus ! Nous avons des canons et nous sommes une trentaine de soldats prêts à exploser vos défenses pathétiques !
_ Nous sommes aussi en place, Chef 3 ! »


On se retourna tous en arrière, vers le second mur. Robin approuva ce qu’il disait : il y avait bel et bien une trentaine de soldats derrière. Comprenant enfin qu’elle pouvait maintenant voir à travers ses propres murs, je n’osais pas lui répliquer quelque chose. Moi aussi je le pouvais, de toute façon, grâce à mes lunettes de soleil spéciales données par un certain Morpheus. Et la personne qui avait répondu avait une vingtaine de troupes de l’autre côté, prêt des poutres qui maintenaient l’ensemble. Encerclés par une cinquantaine d’hommes, et disposant seulement de deux murs qui n’allaient pas résister à des boulets de canon quasiment à bout portant... Et exactement comme un con, j’osais penser la chose suivante : ça ne pouvait pas être pire. Normalement, à l’extérieur, penser cette phrase était la meilleure solution pour faire apparaître la pluie, bien plus efficace qu’une danse indigène. Mais à l’intérieur, il ne pouvait pas pleuvoir sans une belle fuite d’eau. Alors la situation empirait comme elle le pouvait. Ici, elle prit la forme d’une prise d’otage : Jacky en un pas si souple qu’il en devint invisible, passa derrière Robin et lui appliqua le scalpel de Baptiste sous la gorge. Il avait maintenant un sourire si large qu’une part de pastèque pourrait s’y incruster. Bon, coincé entre deux barrières éphémères et une cinquantaine de soldats armés, alors que la seule personne puissante était menacée, on était bien dans la mouise. Je n’avais pas eu l’opération pour recevoir la graisse sous la peau, donc mon pouvoir était toujours entravé par les tatouages (on avait analysé la bâtisse et on s’était rendus compte qu’elle était plus ou moins immunisée à la magie, m’empêchant de faire une paire de portails qui compterait un mur entre eux deux). Ma seule arme était mon panneau de signalisation. Mais contre des armes, je pouvais de suite préparer mon testament et ma prière. Les capitaines des deux côtés tentèrent de nous parler, mais ce fut Fino qui commença :

« Okay ! Quel est le con qui pensait à l’instant que ça pouvait pas être pire ?
_ Tu es bien trop superstitieux… »
, répliquais-je entre mes dents. Je revins vers le dingue et sa prisonnière. « Jacky ! Tu veux quoi ?
_ Une garantie. Et attention, au moindre geste suspect de votre part, de n’importe qui, et je l’égorge.
_ Enlevez de suite vos défenses ou nous faisons feu !
_ FERME TA PUTAIN DE GUEULE !!!
_ Garantie de quoi ?
_ Je me demandais juste ce que vous feriez de moi après que je vous aurais donné le code.
_ On te libérerait. Enfin, je crois…
_ Moi, un dangereux psychopathe ? Vous allez provoquer des meurtres en série juste pour vos petites combines ? C’est cher payé, non ? Tu trouves pas, Ed ? T’es plus indépendant que les autres Voyageurs Claustrophobes à ce que j’aie compris. Donc si tu te mets à réfléchir, tu as le choix suivant : soit tu finis ce que tu as commencé et tu libères un fou furieux à Dreamland tout en fournissant à ton Seigneur Cauchemar de quoi faire des centaines, voire des milliers de dommages collatéraux… soit tu te rebelles et tu sauves une foule de personnes.
_ Tu fais tout pour aller en prison, dis-moi.
_ Nous allons tirer !
_ MAIS VA TE FAIRE FOUTRE PAUVRE GLAND !!!
_ Fino, je crois que tu les agaces un peu…
_ Mais si nous revenons à notre affaire… tout ce que je demande, c’est que vous me laissez partir devant. Je serais rapidement à Doppel City, dans la semaine. Je ne veux personne sur mes traces ! Sinon, je me suiciderai et vous pourrez dire adieu au bunker. Puis je me cacherais dans le Royaume et vous fournirai comme je l’entendrais le code. Vous pourrez rester tant que ça ne sera pas le bon et ferez des recherches pour me retrouver si vous n’êtes pas contents, tout en gardant une zone de surveillance pour ne pas que je m’enfuie. Dès que vous aurez eu ce que vous voudrez, vous quitterez la zone et me laisserez seul avec le monde. Comme ça, vous aurez votre code, et je serais sûr d’être libre juste après. Le deal vous convient ?
_ Comme une brique à un cul. On refuse ! »
persifla Fino.
« Au risque de tuer votre collègue ?
_ Mais bute-la !
_ Et de voir les murs qu’elle a érigé partir en fumée pour vous retrouver encerclés par cinquante détonations ? »


Je fus totalement perdu. On ne m’avait pas du tout indiqué comment réagir face à ce genre de situations, juste que je devais ramener impérativement Jacky à Doppel City sous une surveillance active. Mais là, avais-je vraiment le choix ? Jusqu’où comptait la vie de Robin dans cette mission ? Ne serait-ce pas un sacrifice trop important pour leur simple « message de paix » ? Je me retrouvais dos au mur, dans les différentes situations (pourquoi j’avais l’impression de sentir les bouts des canons me caresser maladroitement le bas de la colonne vertébrale ?). Jacky et Robin étaient tournés vers moi, et présentaient leur dos vers le mur de devant, stoppé. Et quelque chose me disait que celui contre lequel j’étais quasiment adossé était aussi maintenu à l’immobilisme. La situation devenait aussi serrée qu’un café de résistant. Et puis, en un sens, Jacky avait raison. J’étais tout bonnement en train de lâcher un fou furieux dans la nature si les Claustrophobes désiraient le laisser vagabonder par la suite. Et maintenant que j’y étais, c’était vrai que vouloir brûler tout ce que le lézard avait fait semblait un peu léger comme objectif. On aurait monté une super opération secrète pour brûler des papiers auxquels personne n’avait accès, sinon deux personnes enfermées ? Peut-être qu’il y avait d’autres gens qui pouvaient avoir accès à ces documents ultra-secrets… Je n’en avais aucune idée. Il remarqua bien vite mes cinq secondes d’hésitation :

« Alors, Ed… Est-ce que tu comprends enfin à quel point tu es manipulé ? Tu es pétri d’ordres, tel et si bien qu’une situation inconnue te plonge dans un abime d’effroi. Tu dois être en train…
_ Parez à faire feu ! Préparez les canons ! Tir dans dix secondes !
_ En train de te demander quelle serait la meilleure chose qu’on attend de toi, et pas la meilleure chose à faire tout court.
_ Tu vas la fermer ! »
, lui répondis-je, énervé qu’on tente encore de me faire la morale alors que ma vie allait peut-être s’éteindre rapidement.

Plus que six secondes… Je pouvais sentir le tic-tac d’une horloge invisible qui peu à peu s’écoulait. Fino se mit à agripper mon épaule en espérant que je fasse quelque chose de brusque, de soudain, et de salvateur. Mais j’allais le décevoir. Dans quatre secondes, les murs allaient s’écrouler sur nous et il n’y aurait aucune échappatoire. J’étais tout simplement paralysé ; c’était exactement pour ça que je détestais faire équipe avec des gens auxquels je n’avais pas grande confiance, même si j’étais plus à mettre en tort que Robin. Pourquoi fallait-il que ça soit l’étape la plus paradoxalement facile qui se transformait en enfer total, d’où j’étais le seul à pouvoir appliquer une décision que je ne parvenais pas à prendre ? Et si je ne disais pas okay à son marché de merde, c’était tout simplement que même si j’acceptais sa requête, on serait quand même réduit en confiture en poudre. Je devais faire quoi ? Et vous, qu’auriez-vous fait, tiraillé entre les responsabilités, le temps, cinquante soldats, la vie qui se muait en mort, et ce sourire figé ?

A trois secondes, alors que le chef allait faire feu, ce fut Robin qui agit de manière imperceptible. Le mur qui avait été devant nous, et qui maintenant était derrière elle et Jacky disparut dans un bruit par sa seule volonté. La vingtaine de soldats qui étaient derrière n’eurent même pas besoin d’un signal pour tirer une première salve quasiment à l’aveuglette. Je ne pris aucune balle, et je remerciais Dame Fortune. Robin non plus vu que Jacky était entre elle et les soldats. Sa face déroutée me fit rapidement comprendre qu’il s’en était pris au moins une. A plus d’une seconde et demie de l’échéance, je fonçai sur Robin, qui était occupée à foutre un coup de coude dans le menton de son agresseur. Et pendant que le capitaine criait à ses soldats de faire feu avec les canons, j’étais en train de projeter Robin et Jacky sur le mur du couloir latéral et les plaquer pour éviter les boulets. Robin annula tout bonnement son deuxième mur. Ce qui eut pour conséquence fâcheuse que les boulets continuèrent leur route au lieu de s’arrêter sur les murailles, et s’écrasèrent directement sur la vingtaine de soldats qui était prête à tirer une seconde salve, bien plus précise. Il y eut quatre détonations violentes quand les boules furent lâchées à pleine puissance, et quatre explosions accompagnées de hurlements quand elles atterrirent sur les positions alliées. Je me mis alors à courir avec les deux autres, transportant à moitié un Jacky qui se vidait de son sang, les yeux hagards. Aucune des deux troupes ne fut assez réactive pour comprendre qu’on s’enfuyait et prendre les décisions qui s’imposaient. Soit elles étaient totalement décimées et déstabilisées par ce qu’il venait de se produire, soit elles ne parvenaient pas à comprendre ce qui venait de se passer. Mais la conclusion était claire : on s’enfuyait toujours. Et puisque les boulets de canon avaient creusé un trou d’une taille suffisante dans le mur et qu’on était proprement au rez-de-chaussée, alors autant en profiter.

Nous fûmes enfin à l’extérieur, pouvant apercevoir le ciel et ses nuages marrons crémeux, ainsi que suffoquer sous les vapeurs puantes qui s’échappaient du sol. Robin forma un nouveau mur pour empêcher les gardiens de nous rejoindre, bouchant le trou qui venait d’être creusé par les canons et leur puissance destructrice. J’émis une grande expiration, soulagé de la tournure des événements. Un poids d’une lourdeur insupportable venait de disparaître de mon corps et j’avais l’impression que je renaissais. Cependant, nous nous trouvions encore dans la cour et nous savions parfaitement que des tireurs extérieurs n’allaient pas tarder à nous attaquer. Mais il y avait des camions verts pas loin, faisant la navette entre la prison et les villages aux alentours. Fino farfouilla dans le trousseau de Baptiste et me tendit une clé de voiture. J’ouvris la première fourgonnette et soupirai une nouvelle fois de contentement en découvrant que ça fonctionnait. J’entendis un, deux, trois tirs qui vinrent percuter le véhicule sans faire de dégâts apparents. Je me mis dans le siège conducteur, les autres s’installèrent rapidement à l’autre côté, et démarrai le véhicule. Puis j’actionnai les vitesses et fonçai vers la sortie le plus vite possible. Il devait y avoir d’autres tirs mais rien qui ne pouvait arrêter un tel mastodonte. Ils ne réussirent pas à fermer la grille d’entrée à temps : le camion fonçait déjà à cinquante kilomètre à l’heure et traversait sans peine le seuil de « Poney’s World ». Je tentais de suivre la route malgré la vitesse et fis mon ultime soupir de la soirée. Le plan d’évasion avait été mené à bien. Putain de merde, Alleluia…

Trente secondes après, Robin poussa la pauvre carcasse de Jacky à l’arrière du véhicule (le camion pouvait être divisé en trois parties : les trois sièges avant, un espace libre à l’arrière avec des bancs sur les côtés, puis des cages à échelle humaine au fond). Elle commença à le retourner, à enlever ses habits puis à tenter d’éponger le sang comme elle le pouvait. Fino et moi aurions bien émis une critique pour lui rappeler que nous n’avions rien à voir avec sa mort mais on savait parfaitement ce qu’elle pourrait nous répondre. Au moins s’empressait-elle de le sauver, c’était déjà ça. Elle ne parvenait pas à faire un diagnostic complet de son état mais il avait reçu deux balles dans le dos, une au-dessus de la cuisse et des éraflures. C’était d’ailleurs étonnant qu’il fut encore mais il semblait doué d’une constitution étonnante ainsi que d’une peau un peu plus épaisse que la nôtre. Je me demandais s’il y avait des Voyageurs chercheurs qui faisaient l’inventaire des différentes races de Dreamland. J’oubliai la question et me concentrai sur la route vide et rocailleuse qui me faisait face. Les roules de la bagnole semblaient assez solides pour résister aux différentes aspérités du terrain. Je constatais que personne ne nous poursuivait. Ils devaient avoir compris qu’ils n’arriveraient à rien avec tant de retard, et que les combattants que nous étions arriveraient sans peine à se débarrasser d’eux. En tout cas, ça m’évitait d’angoisser. Il me suffisait de tracer tout droit vers l’horizon jusqu’à ce que je me réveille. Je ne savais pas combien de temps ça allait durer exactement mais j’espérais que ça serait terminé rapidement. Normalement, on devrait enfermer Jacky dans une des cages et Fino s’occuperait de conduire le véhicule pour le mener à un des serviteurs de Maze, qui l’enverrait ensuite à Doppel City par des moyens dont on ne m’avait rien dit (transport, magie ? Aucune idée). Commençant à m’ennuyer de ne rien devoir faire que profiter des cahots de la route, je me retournais pour voir comment ça se passait. Je vis Robin tenter d’empêcher l’écoulement du sang comme elle le pouvait. La pauvre n’était pas habituée et ça se voyait. Mais ce n’était pas comme si j’avais fait boy-scout non plus. Heureusement que je savais conduire et pas elle, sinon, j’aurais pu me retrouver à l’aider à sauver une vie avec un paquet de mouchoirs.


« Alors ? Tu penses que ça va aller ?
_ Je pense rien du tout !
_ Comme d’hab, quoi. »
, ne put s’empêcher de répliquer le phoque dans un ricanement odieux.
_ Franchement, fermez-la vous deux ! Mais fermez-la !!!
_ Okay, okay, c’était pour savoir »
, terminais-je en remettant les yeux sur la route.

Elle était excédée, ce n’était pas vraiment bon signe. Cela faisait déjà plus d’une demi-heure que je conduisais et la plante de mes pieds commençait déjà à me faire mal (je n’avais pas de chaussures en même temps). Fino assis sur le siège passager commentait déjà l’opération comme un franc succès grâce à son courage incroyable, et il me décrivait déjà comment il avait réussi à stopper les boulets de canon pour les renvoyer à l’envahisseur, puis abattre les cent soldats qui nous faisaient face avant même qu’ils aient pu tirer une balle. Et l’état de Jacky ne devait qu’à ses aiguilles pour l’avoir puni de son chantage et non des billes de métal propulsées par de la poudre. Robin ne réagit même pas, preuve qu’elle était vraiment dans son trip d’infirmière. Amusé par les galimatias de Fino, je me joignis à lui en lui décrivant comment je l’avais sauvé d’une mort certaine parce qu’il n’avait pas vu un soldat qui voulait l’embrocher sabre au clair. Il m’engueula en me disant que j’étais hypocrite et que ça ne s’était pas du tout passé comme ça. On s’engueula pendant bien cinq minutes avant qu’un hurlement de Robin nous cloua le bec. On était des gamins, on assumait un peu, mais ce caractère insupportait Robin. Elle comprit vite que le rapport qu’elle allait devoir faire n’allait pas être très flatteur pour elle malgré le fait qu’elle ait sauvé la situation ; si le prisonnier meurt, Robin allait vraiment en prendre plein la gueule. Je continuais à rouler dans la lande désertique et rouge à cause de la couleur de la roche, et du ciel infernal toujours crépusculaire. J’aurais bien voulu abaisser ma vitre pour y poser mon coude et me tirer une petite bouffée de cigarettes. Vraiment dommage puisque je n’avais pas de paquet sur moi, et que l’air était presque irrespirable dehors. Je n’avais pas mis la clim pour éviter de vomir. Bref, ça sentait vraiment la merde dans la bagnole à cause des blessures de Jacky. Il saignait comme un porc et la pauvre blonde n’avait pas assez de compétences pour empêcher l’hémorragie. Je faillis lui conseiller de faire un garrot avant de me raviser à la dernière seconde. Je me mis soudainement à me rendre compte que je disparaissais. Je fus content dans un sens : imaginez que ce fut Robin qui disparut, ça aurait été un calvaire. J’espérais de tout mon cœur qu’il n’y aurait aucun problème pour le reste.

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En ce qui concernait Baptiste une heure plus tôt, le pauvre fonça dans les couloirs avec la peur au ventre, sentant l’étincelle s’approcher de plus en plus du goulot. Il dérapa dans un couloir sombre et faillit tomber. Il continua à foncer en tentant d’écouter des bruits de pas, et en criant à l’aide. Il tomba finalement sur une patrouille, à vingt mètres de distance, qui se retourna par ses cris. Mais rappelons-le, les patrouilles avaient reçu un entraînement spécial et des années d’expérience pour tirer sur tout ce qui ressemblait à du blanc (signe distinctif des prisonniers), et agité (autre signe distinctif). Or, Baptiste portait une camisole de force, gesticulait le visage empli de terreur. Il y eut des claquements secs venus des mains des matons. La bouteille finit par exploser dans le couloir dans un flamboiement délicieux, mais ce ne fut pas de ça qu’était mort le docteur Rence Baptiste ; plutôt des cinq balles qui lui avaient percuté le corps. Mort dans le douloureux exercice de ses fonctions.


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Quand je rouvris un œil, il me fallut environ trois secondes pour comprendre qu’il était six heures du matin et que mon chat m’avait réveillé en me léchant la joue. Comprenant que je ne parviendrais pas à me recoucher, et ayant peur de me retrouver à nouveau en pleine cavale dans un camion puant le sang et la sueur sur une route odieuse, je me dis que se rendormir ne serait pas très intéressant. J’imaginais déjà leur réaction sans ma présence : Fino allait certainement reprendre le volant je ne savais comment pendant que Robin allait continuer ses soins dans une des cages à l’arrière du véhicule. Comme ça, quand elle se réveillerait et qu’elle aura fait le maximum pour le fou, il serait déjà emprisonné et Fino pourrait conduire sans crainte de se faire attaquer par Jacky. C’était certainement comme ça qu’ils allaient procéder... ou alors leurs deux cerveaux allaient pouvoir se concerter pour trouver une solution plus efficace. En tout cas, je remerciais mon chat par quelques caresses sur son dos. Il me remercia en me miaulant dix fois le désespoir de son estomac vide. Je levai les yeux en l’air et allai directement répondre à sa commande puisque sa gourmandise m’avait sauvé des griffes de l’ennui et de la mauvaise atmosphère.

Moi, au début de cette opération, qui nous voyais échanger des bouteilles de bière en rigolant comme des malades et en faisant la fête dans le véhicule, j’étais plutôt loin du compte. L’adrénaline était rapidement tombée comme un mauvais soufflé au fromage à moitié déformé, et il ne restait que la pression revancharde de la prison, et la crainte extrême que Jacky ne fut pas sauvé et qu’il meure de ses blessures. Je ne voulais pas me mettre dans la peau de Robin : si la récupération était perdue à cause d’elle, avec toute la loyauté qu’elle portait pour notre Seigneur, elle allait se torturer psychologiquement. Ce n’était pas comme si j’en avais quelque chose à battre et j’aurais bien mieux relativisé qu’elle, mais tout de même, ça allait lui faire un choc. Normale qu’elle fut largement sur les nerfs. Comme je l’avais déjà dit, c’était son incroyable réponse à la situation qui nous avait tous sauvé, et certainement la meilleure solution à faire dans ce cas-là. Elle n’avait vraiment rien à regretter. Dommage que je fus tant un âne que je ne lui dirais rien. J’espérais juste que Fino ne lui demanderais pas un truc du genre si c’était elle qui allait payer l’enterrement.

Ma matinée fut tout à fait abordable, très agréable. Je n’avais rien à faire d’embêtant aujourd’hui, et m’étais décalé spécialement toutes ces choses que je devais faire habituellement. Mon article allait attendre plus tard, l’expiration de ma carte bancaire aussi. Je me demandais s’il n’était pas temps de profiter de tout l’été pour gagner un nouveau job qui me permettrait d’amasser suffisamment de pécule pour survivre de moi-même, sans l’aide financière de ma sœur. Je n’allais donc pas chercher du travail activement, non, non. Mettons plutôt que j’allais tranquillement me balader dans la rue et que si au passage, quelqu’un avait besoin de mes services, je serais prêt à lui disposer mon aide contre une rétribution monétaire liée par un contrat de travail. Je pris ma douche comme tous les matins, tentais de coiffer puis de décoiffer comme tous les matins (ce qui arrivait à un résultat tout juste entre les deux, ce que je détestais), regardais ma barbe de cinq jours en me demandant si je devais la raser ou pas (peine perdue, il me fallait au moins deux jours de préparation psychologique avant de me raser ; ça serait donc fait dans deux jours exactement sauf si entretien privé avant). Puis je sortais de la pièce pour arriver au coin cuisine et tentai de me préparer un petit-déjeuner cool, sans surprise. Tartine au beurre salé... Yeah... have fun... je me mis à bailler pendant dix secondes avant de réussir à papilloter les yeux vers le grille-pain tandis que le chat terminait en grandes pompes sa gamelle et se préparait déjà à me faire les yeux doux pour avoir du rab. Je savais pas si je le nourrissais trop, ou pas assez. En tout cas, je répondais systématiquement à tous ceux qui me posaient cette question : ça entretient son poil. Fallait dire que Bourritos avait le poil bien soyeux.

Je me mis à lire du Marivaux (la Double Inconstance) pour pallier à mon manque de sommeil ; même si techniquement, je n’étais pas en manque de sommeil vu l’heure à laquelle je m’étais honteusement couché. Mais comme je me réveillais d’habitude pour onze heures du mat’, je venais de gagner cinq heures de matin. Impressionnant comme se lever tôt pouvait changer une journée. Donc au lieu d’ouvrir le clapet de mon ordinateur comme à mon habitude, je préférais me plonger dans la pièce passionnante de Marivaux, tandis que mon chat semblait miauler à chaque fois qu’un personnage prenait la parole pour me rappeler qu’il existait toujours, que son estomac aussi, et qu’il était un syndicat qui ferait passer la CGT pour des extrémistes totalitaires ultra-libéraux. Quand Montpellier se leva petit à petit, je fermai mon bouquin et sortis dehors. Il était temps de feignanter en cherchant du travail. Je serpentai paresseusement au milieu des gens qui s’affairaient, profitant de ma sérénité alors que les autres piétons étaient toujours en train de courir pour rattraper leur tramway. Après une demi-heure seulement de marche au hasard dans les galeries marchandes où je préférais regarder si un petit papier indiquant que la boîte cherchait un jeune pour l’été plutôt que de poser directement la question aux caissiers, je tombais finalement sur le Macadam (dont le nom pouvait toujours être aussi mal interprété si seulement vous rajoutiez deux espaces aux bons endroits).

Le Macadam était un pub, fréquenté par toute la clientèle qu’on ne voyait pas fréquenter un pub dans les stéréotypes généraux. Dedans travaillait comme barman Simon, un Voyageur qui avait justement un travail à Discoland, en tant que barman aussi (j’avais pitié). C’était la seule personne que je connaissais à exercer le même métier aussi peu palpitant dans les deux mondes. Il avait du mérite, quelque part. Je pénétrai à l’intérieur. La chaleur qui y régnait était presque insupportable. Il devait facilement faire plus de trente degrés et les trois ventilateurs étaient paresseusement à l’arrêt. Voilà ce que j’allais faire : j’allais demander cash à Simon s’il pouvait me fournir du travail. Si oui, okay. Si non, je retournais chez moi et je ferais semblant de trouver du travail même si je n’avais aucune idée de comment on faisait. J’étais déjà inscrit à une agence d’intérim, mais elle avait le chic de me proposer du travail quand j’avais du taff à-côté comme mon école, et d’en chercher passivement quand j’avais tellement d’heures de libre que j’en ouvrirais bien un commerce. Les relations entre moi et l’agence étaient tendues : disons que je leur demandais tous les jours les fruits de leur recherche pour le travail, que je n’hésitais pas à venir les voir et les secouer gentiment pour rappeler à l’agente qu’elle avait autre chose à faire que de jouer au solitaire, et enfin dès qu’elle me trouvait un truc, c’était quand j’avais déjà trouvé un job à-côté. Je pouvais aussi parler des horaires contraignants dans lesquels l’agence ne devaiet pas taper, mais elle trouvait que c’était plus rigolo d’outrepasser ces derniers. Du coup, ce n’était pas possible non plus.

Donc, j’en revenais à mon bar. J’allais voir Simon, derrière son comptoir, j’allais lui proposer un travail cash, et je lui imprimerais mon CV, ma lettre de motivation, et toutes les photocopies de tous mes papiers d’identité. Je me préparerais à mon entretien d’embauche, je repasserais ma plus belle veste, j’apprendrais les formules pour bien le mener, les astuces à éviter. Bref, je m’y mettrais à fond. Je tentais de faire craquer mes doigts mais je n’y parvins pas.

« T’as mal aux doigts ? », s’enquit Simon en me jetant un œil neutre. Je m’approchais du comptoir avec une grimace et répondit :
« C’est rien, je crois que j’ai le petit doigt foulé... Ca va sinon ?
_ Comme un Lundi.
_ On est Lundi ? »
Simon leva subtilement ses yeux en l’air avant de lâcher un profond soupir. Il me prépara une pinte en choisissant le verre adapté et en y faisant couler la bière par le robinet spécial.
« Je sais que t’es en vacances, Ed, mais tente de conserver un minimum un pied dans la réalité. C’est ton vrai monde tu sais ?
_ Je viens de terminer une opération dangereuse. Tu devrais me féliciter, tu vas bientôt en entendre parler. Entre l’adrénaline ou les missions secrètes la nuit, et la farniente tout au long de la journée, il est normal que j’ai plus la tête à Dreamland.
_ Nan, mais je te comprends.
_ Sinon, je voulais savoir si tu cherchais quelqu’un.
_ Pour quoi ? Une opération secrète ?
_ Euh, non, pour le bar. Principalement. Le pub. Du travail pour moi.
_ Aaaah ! Faut que je demande au patron. J’ai un remplaçant normalement pour mes jours de congé mais comme il nous a pas donné de nouvelles, le patron s’inquiète. Je lui demande de suite. Tiens, ta bière.
_ Merci. Et merci. »
, lui dis-je avec un brin d’enthousiasme.

Je le remerciais et profitais de la mousse avant qu’elle ne disparaisse avec le temps. C’était triste une bière sans mousse, comme un gâteau sans chantilly. Constatant mon échelle de valeur mal placée, je piquais une dizaine de gorgées à la pinte tandis que Simon s’en alla au fond pour grimper son escalier. Y avait presque aucun client, il devait être ravi que je lui donne quelques trucs à faire dans son insipide journée. Je regardais l’horloge murale, qui affichait un seize heures trente-deux. Elle était détraquée il semblerait. Je profitais de ma pinte, et me rendis soudainement compte que j’allais peut-être trouver un travail. Mon ventre se serra, je commençais à être envahi par un petit stress, tout mignon et gentil, mais qui pesait tout de même sur mon estomac. J’entendis enfin deux paires de jambes descendre l’escalier en bois et pivoter vers moi. En plus de Simon, il y avait une quadragénaire au teint mat et aux cheveux bouclés. Je ne savais pas du tout comment elle était psychologiquement, et hésitais à me lever formellement avant de m’incliner et de lui faire le baisemain, ou juste de lever ma pinte à moitié consommée en disant « Ca biche ? ». Je réussis quand même à me lever et à lui serrer une main molle. Elle resta derrière le comptoir, s’accoudant même dessus et m’invita à me rasseoir. Elle pencha sa tête sur le côté gauche, et me dit d’une voix claire :

« Donc tu t’appelles Ed ?
_ Oui.
_ T’as déjà été barman ou pas ?
_ Euh, je crois pas. Jamais.
_ T’es sérieux comme gars ? »
Me disant que je n’avais rien à perdre avec un Oui, et tout risquer avec un Non, j’optai pour l’affirmative.
« Ça me va. Je te prends à l’essai. Tu viens demain, à 11heures tapantes. On te fournit le gilet, mais tu prends la chemise blanche. Tu remplaceras Simon qui prend sa pause dans une semaine. D’ici là, faut que tu sois formé.
_ Euh ? Pas de CV ?
_ Tu as dans ton CV une mention qui m’interdirait de t’embaucher ?
_ Je crois pas.
_ Donc ça sert à rien. Tu me fournis un RIB pour demain ? »


On se salua, je la remerciai, elle me souhaita bonne chance et elle retourna à son bureau d’un pas net. Ça, c’était fait… Simon me félicita, mais me condamna tout de même à payer ma consommation.

J’ouvris mon ordinateur et consultai ma boîte mail. Plusieurs mails non ouverts. Au moins 1407. Je chauffais mes épaules et commençai à lire celui de Robin qui avait été envoyé il y avait moins de trois heures. Elle me disait qu’elle ne savait toujours pas si Jacky allait s’en tirer ou pas. Venant de Robin, cela voulait plutôt dire qu’il allait clamser aussi sec. Je continuais à lire le message : « T’a le visage d’Evan en doc. joint. Couche toi à 23 ». Effectivement, j’avais un document à ouvrir, celui d’Evan. Je lui répondis si j’étais vraiment obligé de venir. Parce qu’être là pour exploser un bâtiment, ça me tentait pas. J’avais d’autres choses à foutre, moi ! Mais Robin ne répondit rien les heures plus tard, comme à son habitude. Putain, je détestais quand on me faisait le coup ! Je lui écrivis rapidement un autre message où je dénonçais toutes ses fautes d’orthographe, avant de foutre en veille mon ordinateur. Je préférais envoyer un SMS à Shana pour lui dire que tout s’était bien passé (dans le sens où j’avais survécu), et que j’avais même réussi à trouver du travail dans la journée. C’était vrai que le bilan de ces dernières vingt-quatre heures était plutôt bon. Et c’était limite si trouver un travail avait été plus réjouissant, au final, comparé à la réussite d’une opération spéciale. Cela prouvait bien que je savais où se trouvait mon véritable monde.

Je surfai sur Internet pour trouver des forums qui parlaient de Dreamland, où nombre d’infos intéressantes étaient échangées, ce qui plaçait la Toile comme site de pêche préféré des indics. Très difficile de se connecter à ces sites ; impossible pour un simple Rêveur en tout cas. Il fallait souvent utiliser son prénom comme connu dans le DreamMag, puis mettre son classement dans la Ligue comme mot de passe. Imparable. Pour les Voyageurs qui ne lisaient pas le journal onirique et donc ne connaissait pas leur position dans les différentes Ligues, ils pouvaient envoyer une « bouteille à la mer ». La nuit d’après, un des modérateurs des sites allaient voir le Voyageur en question pour lui demander si c’était bien lui qui avait tenté de se connecter il y avait tel nombre d’heures. Si ce n’était pas lui mais un plaisantin chanceux, alors le modérateur s’en allait tranquillement. Sinon, il sortait la dernière édition du DreamMag et lui indiquait sa position dans le classement qu’il avait intérêt à se rappeler pour la prochaine fois. Une fois ouvert, le site était parfait pour apprendre des dizaines de choses sur Dreamland et ces contrées. Le DreamMag donnait des informations générales essentielles, mais les sites Internet (les bons en tout cas) fournissaient des données bien plus détaillées, plus complètes et donc, plus intéressantes.

Le soir, je grognais encore de ne pouvoir me coucher à l’heure que je désirais. Ces missions commençaient sérieusement à me les briser. Je ne rêvais que d’une chose maintenant : rêver ce que je voulais. Et pas assister à des trucs inintéressants comme poser des bombes dans un bunker après avoir ouvert l’ascenseur. M’enfin bon… Burritos me fit la cour à dix-huit heures tapantes et je voulus lui envoyer un coup de pied dans l’arrière-train pour lui faire comprendre qu’il n’était pas le seul être intelligent dans cette maudite baraque. Je préparais le repas comme chaque soir, nourrissait le chat comme soir, et on finit tous deux notre assiette. Il ne me restait plus que deux heures à tuer, ce que je fis sans ménagement en ouvrant mon ordinateur. Toujours pas de réponse de Robin… c’était comme ça qu’elle répondait aux questions « évidentes » : par un silence condescendant. Mais faisons mauvaise fortune cœur de merde, et n’hésitons pas à la faire chier dès qu’on la verrait. J’entendis mon portable vibrer dans ma poche. Je l’ouvris : l’agence d’intérim voulait savoir si j’étais prêt demain pour un travail d’inventoriste à midi. Je les envoyais très gentiment se faire foutre en les remerciant tout de même. Il me suffisait donc de penser au visage d’Evan, un Voyageur Claustrophobe qui ne me disait rien (en même temps, je n’étais pas un habitué du Royaume). Je sentis le sommeil se pointer délicatement vers 22H45, tentant de faire ployer mes paupières en les caressant. J’acceptais silencieusement la fatigue me submerger, et me couchai dans mon lit sans trop de protestations. Mon chat comprit qu’il était temps de quitter le canapé confortable pour venir me rejoindre. Il me miaula trois fois avant de rouler en boule près de mon nombril. Je lui fis une ultime caresse mais il me mordit. Espèce de connard.
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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Mer 11 Juil 2012 - 1:15
CHAPITRE 2
BRAINSTORMING





Après plus d’une demi-heure à me ressasser dans le crâne la tête d’Evan que la blondasse m’avait envoyé par photo, je tombais enfin dans le sommeil et dans Dreamland. Plus précisément à Doppel City, l’endroit où j’avais défoncé du monstros avant d’arrêter moi-même l’agitateur. Ça me fit penser que c’était un peu grâce à moi qu’on en était arrivés là en fin de compte. Je pouvais facilement bomber le torse devant les intervenants et me la péter comme je savais si bien faire. Dreamland m’avait choisi une tenue simple, chemise noire et pantalon blanc, pour vagabonder dans les rues si « réelles » de Doppel City. Elle ressemblait toujours à un petit village italien. Mais malgré la vieillesse de mon séjour, je parvenais à m’y retrouver pour enfin déboucher sur une petite place de la ville qui donnait sur une colline, et la colline, sur le bunker tant convoité enterré à sa base. Je pouvais voir avec chance qu’il n’y avait qu’Evan, Fino, et Jacky. Aucune trace de Robin, ça allait me détendre un peu. C’était la première fois que je rencontrais Evan, posé sur une sorte d’immense sac de toile beige, regardant droit devant lui, le menton posé sur les coudes.

De ce que je savais et de ce que j’appris par la suite, Evan était un gars particulier aux pouvoirs particuliers. Il ne possédait pas non plus les pouvoirs des murs habituels aux Voyageurs de la Claustrophobie. On ne m’en avait pas dit plus, préférant qu’il m’en parle lui-même. C’était un homme de taille moyenne, le crâne chauve, le visage d’un vautour rassasié mais assez amical pour partager son repas avec d’autres. Ses pommettes osseuses ressortaient, ce qui durcissait son regard de glace. Evan était l’espion du Royaume, et disposait d’un caractère limite schizophrène. Quand il accomplissait une tâche quelconque requérant un peu de discrétion, il devenait une sorte de construction glacée professionnelle jusqu’à l’excès. Par contre, quand il était dans un climat plus relâché, c’était un doux dingue qui réussissait à parler avec Fino sans que celui-ci ne le rabroue méchamment. C’était un gars sans complexe, qui aimait ce qu’il faisait. Cool, oserais-je dire. Il avait un charisme particulier, aucunement autoritaire, mais très amical. C’était le genre de gars qu’on aimait citer parmi nos amis parce que ça faisait son petit effet positif, un peu comme dire qu’on avait soulevé deux fois son poids en muscu. Il devait être le genre d’adulte qui savait comment bien vivre sans argent, et qui profitait de la vie rien qu’en inspirant très fort un air de campagne. En gros, c’était le genre de partenaires avec lequel j’aimais être, à contrario de Robin. Il savait être hyper sérieux, et il savait parfaitement se lâcher. On me l’avait dit, et je l’apprendrais de toute façon. Je m’approchais du bonhomme à pas lents et le salua en levant ma main paume ouverte. Il sourit un instant avant de me répondre. Je me posais devant lui, sur un banc en pierre. Il avait un paquet de clopes qui ressortaient de sa veste, et il était en train de fumer une cigarette. Fino était assis à-côté de lui et Jacky était accroché à un arbre comme un vulgaire prisonnier.


« Il va bien ? », questionnai-je Evan en montrant Jacky d’un signe de tête.
« Je vois pas comment il pourrait l’être, mais il l’est assez pour nous donner le code.
_ C’est quoi ce grand sac ? Sur lequel vous êtes assis.
_ Ça ? C’est cinquante kilos d’explosifs prêt à pulvériser n’importe quelle matière se trouvant dans les environs.
_ C’est pas un peu excessif ?
_ Bien sûr que si. Mais pas plus que votre opération secrète. Tu pourrais me raconter ? »
fit-il aimablement en tirant une bouffée de sa cigarette.
« Fino l’a pas déjà fait ?
_ Si, il m’a dit qu’il avait défait une centaine de gars. Mais je serais curieux d’entendre la vraie version.
_ Va te faire foutre, Mr. Propre. »


Je me mis à raconter les nuits précédentes en essayant de garder un ton neutre. Ça allait être de bons souvenirs. D’ailleurs, je n’avais pas été blessé une fois de toute l’opération, ce qui constituait une nouveauté pour moi. Fino tenta d’intercaler quelques remarques sur sa prestigieuse personne mais Evan était bon public et ne se laissait pas détourner si facilement de la narration. J’entendis Jacky rire à quelques instants, mais rien de trop grave ne venait perturber l’aventure de nos mésaventures. Dès que j’eus terminé sans trop rentrer dans les détails, on continua un peu à discuter, et j’appris quelques trucs intéressant sur lui. Evan avait trente-deux ans, même s’il en paraissait quarante. C’était un sacré fumeur à ce qu’il me disait. Il était Suisse et vivait toujours dans son pays natal. Il allait bientôt avoir un gosse, mais il ne voulait pas se marier. Il avait honte de son boulot, alors il se tut avec un sourire pincé en fixant le sol quand j’abordai le sujet. Evan était vraiment sympa, et j’étais content qu’il y ait autre chose que des beuglantes sur pattes dans le Royaume de la Claustrophobie. Je lui parlais un peu de moi en retour, pour lui expliquer la situation plutôt précaire dans laquelle j’étais. Il me répondit que lui aussi avait eu cette période, mais qu’elle s’était stabilisée depuis qu’il avait rencontré sa fiancée. Fino avait depuis longtemps abandonné la discussion en disant qu’il allait chier de l’arc-en-ciel. Jacky quant à lui garda son impassibilité naturelle, son comportement de fou prêt à sortir de sa boîte si on s’approchait trop près.

Robin arriva soudainement, l’air pincé de celle qui savait qu’elle était en retard mais ne voulait pas du tout en parler comme un sujet honteux qui la mettrait directement sur les nerfs. Il y eut quelques salutations et Evan alla libérer Jacky avant de soulever l’énorme sac. Je passais derrière la file pour surveiller Jacky. On regarda avec appréhension l’énorme porte cylindrique nous barrer la route. Elle semblait être faite de pierre recouverte d’un peu de végétation mais n’importe quel quidam étant déjà rentré à l’intérieur savait parfaitement qu’elle était faite de fer. Evan me demanda en terminant sa cigarette si je pouvais créer un passage. Mes yeux devinrent noirs derrière les verres fumés, et je traversai ma paire de portails pour montrer à tous où elle se trouvait. Un à un, l’équipe rentra à l’intérieur du bâtiment. C’était grisâtre, moche. Le couloir principal donnait le ton : énormissime, il débouchait sur une série de cages dans lesquelles régnaient des cadavres de monstres aussi divers qu’affreux. La puanteur emplissait les airs. Enfin, puanteur restait une sorte d’euphémisme. La salle entière était un cloaque dégueulasse à l’odeur si virulente qu’elle en devenait solide. Je me bouchais directement le nez avec le col de ma chemise. Putain de merde… Tous les monstres que le reptile avait créé, et qui n’avait pas été nourri depuis son emprisonnement… Beaucoup d’entres-eux étaient couverts de mouches, de vers et de bactéries. Je refusais de regarder et continuais tout droit, repassant derrière pour surveiller Jacky. Dès qu’on sortit de cet avant-goût en la matière, ce fut Fino sur l’épaule du Voyageur qui se mit à indiquer à peu près le chemin. Le bunker était immense. Trop immense pour une seule personne, je venais de m’en rendre compte. Il avait certainement servi à quelque chose auparavant. Néanmoins, l’odeur ne quittait pas les salles, ayant envahi tout le bâtiment au fur et à mesure au hasard de la climatisation hasardeuse et crachotante. La lumière était par contre, parfaitement en état, permettant de ne pas tâtonner dans les ténèbres comme des aveugles, nous montrant les murs et sols bleus foncés.


« Et voilà qu’on y est ! » finit par dire Fino, après trois minutes de marche. On s’était arrêtés au milieu d’un couloir, devant une porte d’ascenseur parfaitement banale, sinon qu’il y avait un clavier à-côté. Evan reprit :
« Et voilà le fameux ascenseur. Tout ce chemin pour ce truc… Maze y va pas à la petite cuillère.
_ C’est parce que personne n’est capable de savoir jusqu’où descend l’ascenseur, à quelle profondeur, et si celui-ci fait bien un trajet vertical. On a tenté plusieurs fois d’y accéder par les portails de Maze, mais puisque ça prenait trop de temps, on a préféré chercher Jacky. Et la porte de l’ascenseur est totalement indestructible, ainsi que les murs autour. Et nous ne sa…
_ Je sais Robin, je sais… »
, soupira Evan sans même la regarder. On pouvait sentir qu’il était excédé des explications et de se faire rabrouer comme un môme. Après une petite pause, il se tourna vers notre prisonnier :
« Jacky ? C’est à toi.
_ Mais bien sûr. »


Le fou s’approcha du clavier ancré dans le bitume. Il tapa cinq mots de passe environ, d’une taille comprise entre 10 et 20 caractères. Puis cela finit par un scanner rétinien. Jacky se retira ensuite, et on entendit un grondement particulier. Une trentaine de secondes plus tard, les deux portes coulissèrent pour laisser un petit espace de cinq mètres carrés. Décidément, l’accès au sanctuaire privé du lézard n’était pas des plus aisés. A ce que je comprenais, tous les fruits de ses labeurs se trouvaient en bas, tandis que le haut n’était là que pour ses appartements privés, et de quoi loger ses petites bêtes. Evan rentra le premier dans l’ascenseur avec son sac beige. Il fit rapidement :

« Voilà comment on va procéder. Robin, tu viens avec moi pour m’aider à poser les charges, on va avoir du boulot. J’ai pas envie de faire descendre Jacky, on sait jamais ce qu’il pourrait faire là-bas. Donc, Ed, tu l’emmènes dehors, et tu peux lui rendre sa liberté. Allez le plus vite possible à l’extérieur, ça sera plus sain pour vous. Fino, tu restes avec Ed.
_ J’ai pas marqué « Bouffon de service » sur mon front, connard !
_ De un, tu vas nous servir à rien en bas, de deux, s’il te manque cette inscription pour obéir, je peux te faire le tatouage direct sur ta gueule.
_ Une aiguille de tatouage est certainement la chose la plus grande que tu pourras pointer sur moi, bouffeur de tongs.
_ On se retrouve dehors. Et ! Au fait Ed ! Je te le dis maintenant si tu te réveilles avant notre retour, faut que t’ailles au Palais la nuit prochaine.
_ J’ai vraiment pas envie, je croyais que je serais enfin libre après.
_ Oublie la liberté, Ed. On a eu un gros problème depuis quelques jours qui s’est confirmé récemment. On est convoqués pour une assemblée extraordinaire.
_ C’est si grave que ça ?
_ Grave n’est peut-être pas le mot, mais c’est important en tout cas. Et ça peut rapidement être grave. Extrêmement grave.
_ Jusqu’où ?
_ C’est long à expliquer, donc réponse au prochain épisode »
, me dit-il avant d’appuyer sur un bouton, qui eut pour effet la fermeture automatique des portes.

Qu’est-ce que je détestais les mystères qu’on me faisait… Le groupe de trois que nous étions retourna sur ses pas. Fino gueula encore un peu plus durant le trajet, mais il se tut bien vite quand on rentra dans le couloir de la mort. La puanteur étant bien trop puissante, personne ne parla jusqu’à ce que mes portails permettent de retourner à la terre ferme. Je respirais avec plaisir un air non pollué (qui semblait-il malheureusement, s’était imprégné sur mes habits) quand le soleil de carte postal de Doppel City nous illumina. Malgré la lumière artificielle du bunker, il faisait un peu sombre là-dedans. Et bah, mon boulot était terminé pour cette nuit-là. Putain, tout ça pour ça ! Maintenant, j’allais devoir attendre combien de temps avant de me réveiller et sortir de cette turpitude extrême ? Doppel City était un Royaume vide, totalement vide. Nous étions les seules présences à des kilomètres à la ronde, et la seule activité du coin était d’ouvrir les maisons pour découvrir une scène de son propre passé. C’était intéressant une fois, mas on s’ennuyait à la seconde (surtout quand elle vous montrait. Ah, attendez… Nop, je rectifiais sur ce que j’avais dit, on n’était pas les seules présences.


« Fino, y a quelqu’un qui nous observe. C’est une Créature des Rêves.
_ Elle nous observe ?
_ Elle est très éloignée mais sa position ne fait aucun doute. »


Mes lunettes de soleil me permettaient de détecter n’importe quelle présence à trois cent soixante degrés quel que fut l’obstacle. Elles étaient assez précises pour me montrer la position de l’individu que je réussissais à capter, ainsi que les flux magiques qui le parcouraient s’il en était disposé. Les Rêveurs devaient êtes les seules présences que je ne parvenais pas à deviner mais je n’avais jamais encore eu à me fâcher à propos de ce défaut. En tout cas, je voyais parfaitement une présence verte sur un des toits de bâtiment. Je ne pourrais pas le rejoindre en une paire de portails, c’était certain. Je pariais que tout mouvement de ma part allait en entraîner de la sienne, alors autant ne rien faire. Je préférais attendre sur le banc en pierre, en train de me dire que Robin et Evan devaient être en train de poser des charges partout. Je ne savais pas combien de temps ça allait prendre vu que je n’étais pas un expert, mais je ne me souvenais pas que la salle fut si imposante qu’elle demande autant d’explosifs. Je me tournais vers Jacky et levai les épaules pour lui dire que c’était bon, il pouvait y aller. Il amorça quelques pas tout sourire, avant de se retourner. Ses yeux semblaient plus méchants soudainement :

« Ed, tu sais que tu es en train de cautionner des dizaines de mort ?
_ Un marché est un marché.
_ Le marché de Maze n’est pas ton marché. Tu acceptes donc impunément que j’aille tuer des mômes, et je te promets que je le ferais. Tu vas peut-être te mettre à me courir derrière après le premier meurtre, mais cela serait stupide, hein ?
_ Peut-être que mon Seigneur a prévu de te capturer dès que tu tenterais de fuir, on sait jamais.
_ Ed, tu trouves pas que c’est pratique ? Que l’on te demande de ne rien faire, juste m’escorter pendant que tes collègues sont en train de « placer des charges » ? Ça me fait bien rire, tu sais. Tu crois vraiment qu’ils vont détruire la pièce ? Peut-être qu’ils le feront, mais peut-être qu’ils vont récupérer quelques papiers au passage, non ? Histoire d’avoir des plus grosses bébêtes... Ils te prennent vraiment pour un con. Heureusement que t’es du genre à jamais poser de questions. Je te parie combien qu’ils ne sortiront pas avant que tu ne sois réveillé ?
_ Tu te casses ? Ou tu préfères que je te pète la gueule avant ?
_ Tu es vraiment quelqu’un d’utile, Ed. Un véritable outil. J’espère qu’on se reverra, j’aurais peut-être besoin de toi pour bricoler ma maison un de ces quatre. »


L’envie de lui balancer un truc dans la gueule avait fait trembler mes doigts mais je parvins tout juste à me contenir. J’avais des ordres, et je les respectais. Si je ne le faisais pas, je serais bien incapable de savoir ce que Maze me ferait, mais je ne le voyais pas accepter la chose et me laisser vagabonder tranquillement dans Dreamland. Je vis Jacky disparaitre à un coin de rue, et mes lunettes de soleil m’approuvèrent qu’il s’en allait loin, en marchant doucement pour montrer qu’il n’était pas du tout inquiété par ma présence à proximité. L’autre Créature des Rêves qui nous observait n’avait pas bougé d’un pouce. J’avais vraiment envie de lui foutre une baffe pour lui poser quelques questions mais puisque je ne savais pas si elle était vraiment en train de nous espionner (le doute était toujours permis), je préférais ne rien savoir. Je demanderais quoi faire à Evan s’il revenait. Fino qui était sur mon épaule semblait marmonner un truc. Je tournais mon visage vers lui et lui demandais de répéter, ce qu’il fit volontiers :

« Tu te casses ? Ou tu préfères que je te pète la gueule avant ?
_ Quoi ?
_ C’est ce que t’a dit à ce crétin. Est-ce que t’as vraiment cru être menaçant ou mature quand tu lui as sorti ça ?
_ Le but était de lui faire comprendre…
_ … que t’avais autant de répliques qu’un Power Ranger ! Putain mais quel con ! C’est pour ça que je te déteste, Ed ! Tu as aucun charisme, aucun charme, aucune personnalité ! Je te jure que si je fais parti de la mission, je vais te transformer en héros classieux.
_ Euh… quoi ?
_ Mais il continue ! Tente d’avoir une putain de conception de la rhétorique ! Une once si tu veux, mais essaie de faire fonctionner ton bulbe rachidien correctement ! J’ai toujours pas digéré ta simili-victoire à Hollywood Dream Boulevard ! Putain, mais est-ce que t’imagines la honte que c’est de me dire que j’ai été battu par un naze dans ton genre ? Je raconte que j’ai été un agent double du début à la fin, parce que devoir avouer que mon plan diabolique parfait s’est fait mettre à mal par une serpillière, mon égo est en train de subir une cure pour oublier ! Donc il faut que je fasse de toi quelqu’un de convenable, qui aura une putain d’image classieuse à souhait, avant de ne pas ternir ma propre image à moi.
_ Et si je refuse ?
_ Je te propose de mettre mon intelligence au service de ta réputation ! Tu n’as rien à perdre, Ed, au contraire : tu vas gagner de la place dans le cœur des médias. Tu vas devenir badass ! Et les héros badass, ça fait tomber les filles ! Tiens, tu veux pas la séduire, elle, comment elle s’appelle déjà, Cartel ?
_ C’est ma sœur.
_ Admettons… N’empêche que si c’était pas ta sœur, elle penserait déjà au mariage si tu avais suivi les conseils que je peux te donner. Et tiens, Jacob, tu sais pourquoi il a un fan club ?
_ Je m’en fous.
_ C’est parce que Jacob n’ouvre pas sa gueule comme toi ! Il semble sûr de lui, et ça, c’est bon. Jacob a un côté badass quelque part, aussi insipide soit-il. Tu peux l’avoir aussi, ce côté, et largement.
_ On verra ça. »


J’étais intéressé, mais je ne pouvais pas lui montrer sous peine de le faire sentir important. Je me demandais même jusqu’où Fino pourrait aller pour transformer mon image, et ça me serait peut-être bénéfique à long terme, on ne savait jamais. Je lui dis que j’acceptais, et il me dit que c’était pas trop tôt. Je m’assieds sur un banc, et étrangement, je me réveillais de suite après. J’entendis Fino m’engueuler quand il tomba de mon épaule vaporeuse. C’était une courte nuit, elle n’avait pas duré plus d’une heure trente. J’avais subi plus court, mais ce n’était pas courant. Vous me direz, tant mieux, mon rôle était terminé.

__

Ils se trouvaient autour d’une table ronde. Mais loin d’être des chevaliers, les protagonistes qui étaient assis autour étaient les pires enfoirés que comptaient les deux mondes ; et pour ceux qui ne l’étaient pas encore parmi les participants, ils allaient assurément bientôt le devenir. La scène se déroulait dans une immense pièce en pierre, architecture travaillée, même si le chauffage n’aurait pas été de trop. Ça sentait comme un air de méchants diaboliques. Encore une fois. Il manquait certes les capes noires pour transformer cette session en secte terrible, mais les gens qui étaient autour n’étaient pas de simples méchants diaboliques. Ils se considéraient plus comme de la génération « New Wave ». En gros, ils gardaient les qualités des méchants diaboliques en oubliant les défauts (comme ne pas tuer le héros dès qu’ils l’avaient capturé d’une balle dans la tête). Ils étaient rationnels, c’était leur adjectif préféré. Et naturellement, ils étaient d’autant plus dangereux. Parce que chaque héros qui cherchait à les combattre se cassait les dents devant ces nouveaux principes. Eux qui croyaient qu’ils allaient pouvoir s’échapper à une exécution folklorique, ils voyaient la sentinelle la plus lambda cracher une question à ses supérieurs par un vieux talkie-walkie pourri, puis après approbation, sortir un flingue pour l’envoyer au paradis sans demander son reste. Les méchants diaboliques New Wave n’étaient pas nombreux, pour le moment. Mais même s’il y avait d’autres réunions de ce type, il était certain qu’aucune ne pouvait égaliser d’horreur avec celle qui s’était regroupée dans cette salle. Car autour de la table ronde se tenaient plusieurs individus de renommée mondiale. Rien que d’évoquer leur réunion, cela pouvait choquer les plus sensibles (les plus jeunes manquant de connaissance générale). Autre particularité : ils venaient tous du Monde Réel, le nid des pires horreurs de Dreamland. Celui qui semblait le chef frappa trois fois dans ses mains pour que chacun lui prête de l’attention. Il se leva du haut de son siège doré et carmin pour se faire bien voir, et dit d’une voix aussi forte que mielleuse :

« Mes amis ! Comme vous vous en doutez, le signal d’alarme a bel et bien été envoyé ! Nos espions, et les gens du Royaume ont décrété avoir vu une colonne de lumière blanche percer les cieux noirs d’encre ! Si chacun s’est bien demandé le pourquoi de cette étrange lueur, nous ! nous savons précisément ce que cela veut signifier ! La chasse… est ouverte… ». Il y eut une vague de murmures avant qu’un intervenant ne se manifeste :
« Cela veut-il dire que la position a déjà été déclaré ?
_ Malheureusement, non. C’est l’Artefact premier qui a été dévoilé, et récupéré de suite par les Claustrophobes par une magie ancestrale. Mais ils ne vont pas tarder à venir. Et ils vont l’amener, lui…
_ Lui ?
_ Oui, lui… Une partie de notre plan n’existe que pour lui. Je veux être sûr qu’il connaisse notre existence et notre machination diabolique New Wave. »
Un silence parfaitement théâtral. « Vous avez tous des raisons de m’avoir suivi, et j’espère de vous la plus grande fidélité. Parce que le jeu commence enfin. Si vous aimez manipuler tout le monde dans l’ombre jusqu’à une conclusion aussi évidente que jouissive, parions que les événements qui vont en découler sauront vous satisfaire. Commençons les préparatifs. Vous les connaissez tous, et au pire, il y a vos brochures.
_ Ça sera tout ?
_ Et bien… si quelqu’un veut bien lancer un rire diabolique pour clôturer la séance, je ne serais pas contre.


__

Insipide nuit, me fis-je, subissant mon train-train quotidien, routinier, et monotone. Puisque j’allais commencer mon premier travail aujourd’hui, alors il fallait impérativement que je me rase. Je réussis l’exploit de me couper à de nouveaux endroits, et réussis à empêcher le saignement avec un mouchoir que je me collais contre le bas de la mâchoire. Je réussis à terminer mon petit-déjeuner à une main, l’autre tamponnant ma blessure continuellement, en espérant que la blessure cicatrise au plus vite. Je lorgnais l’horloge, prêt à partir. Plus que deux heures. Bientôt prêt à partir. J’attendis un peu afin de mettre ma chemise blanche qui pourrait être salie à la moindre goutte de sang trop lourde. Ce ne fut qu’une heure après mon réveil que je me souvins des phrases de Jacky. Mais comme j’étais de nature guillerette le matin, avec les promesses qu’apportaient un jour nouveau, je me dis qu’il était fou et que ses accusations n’avaient aucun sens. La nuit avait été courte, c’était cool, le monde pouvait brûler, rien à voir avec moi, Maze, et les grands secrets de la vie, de l’univers et du reste.

Je fus en avance de dix minutes, et ma formation commença. Pas la peine de vous raconter ma première journée de travail, malgré la motivation qui m’assaillit (fait très étrange). Donc vous n’aviez pas besoin d’apprendre que j’aie appris bon nombre des cocktails que le bar servait, ni mes frasques pour me servir correctement de la caisse et de la « machine du bonheur » associée (la machine pour payer par carte bancaire), ni les phrases-types à servir aux différents clients à différentes occasions, ni comment remplir mon bar après les heures de pointe aux différentes caves que comportaient le bâtiment, ni où aller chercher les différentes fruits frais, les vins, les sacs de cacahouète, pop-corns et autres dans l’arrière-salle qui faisait aussi cuisine, ni comment me comporter en cas de flux de clientèle, ni les gestes à avoir quand je n’avais aucune commande de faite, ni les astuces à faire pour garder un sourire permanent sur sa tête, ni laver mes verres quand la plonge était déjà pleine, ni comment servir les plats et les boissons commandés si aucun autre serveur n’était là, ni les privilèges accordés à certains bons clients, ni comment m’occuper des tickets-restaurants et des chèques-vacances, ni comment gérer les vins qui devaient rester au frais et ceux qui devaient être laissés à l’extérieur, ni comment éviter de placer telle bouteille à telle endroit pour éviter qu’elle n’explose à cause de la chaleur du bar et du soleil conjointement, ni comment s’occuper de la climatisation (et du chauffage en hiver), ni comment remplacer les futs de bière, ou les différentes réserves de boisson, ni comment remplir une pinte de bière (effectivement, il ne m’avait pas appris parce que c’était technique), ni comment laver mon bar aux moments stratégiques, ni comment j’appris le nom de tous les verres différents, leur place et leur utilité. Je pourrais vous dire à la place la quantité d’informations que j’aie dû ingérer.

Le retour chez moi fut pénible. Je n’étais pas très fatigué, mais je sentais l’alcool, le sucre et ma blessure sous la mâchoire me faisait mal (j’avais superbement réussi à mettre du citron dessus). J’avais eu une pause entre quinze heures et dix-neuf heures (que j’avais passé chez moi, vu que le Macadam était à deux pâtés de maison), et avais continué le boulot jusqu’à minuit. Je ne savais pas que la journée allait être aussi chargée, mais je n’étais pas si mécontent du résultat. Puis, il n’y avait pas de profession plus cool qu’être barman. C’était mieux de dire qu’on avait travaillé comme chargé d’accueil à la Société Générale du coin. Le repas du soir fut rapide : une pizza rapidement chauffée, anchois comprises, un chat nourri plutôt deux fois qu’une. Dès que ce fut fait, je me mis à inspecter mes mails sur l’ordinateur. J’en vis un nouveau de Robin qui me dit la chose suivante : « On a placé les charges, mais tu n’était plus là. Le bunker est explosé. Couche toi à 22H, réunion avec Maze. Mission très très urgente ». Voyons voir, me coucher à vingt-deux heures… je regardais l’horloge de mon portable qui m’indiquait minuit trente-cinq. Je revins au mail. C’était effectivement vingt-deux heures l’horaire butoir. Oh, bordel de merde…

__

A Hollywood Dream Boulevard, dans le quartier des personnages de dessins animés, tout le monde vaquait à ses occupations habituelles. Woody s’amusait à faire la statue en pleine rue, Sébastien le crabe faisait réviser la chorale sous-marine, Sacha cherchait encore le 1879ème Pokemon, Dora l’exploratrice sortait de son cours d’Anglais, et Frollo la suivait avidement du regard, des tonnes de pensées infidèles tournoyant dans sa tête. Depuis l’épisode avec Esméralda, âgée de pas seize ans, Frollo avait compris que la facilité résidait dans un âge plus bas. Parce que ce crétin de Phoebus avait tapé dans l’œil de la gitane, parce qu’elle était « à peu près vieille », le Juge comprit qu’il aurait forcément des rivaux à taper dans les femmes d’âge un peu mûr (et c’était triste à dire, dans les adolescentes). Par contre, personne ne lui volerait la chérie de son cœur si celle-ci se situait à un âge peu avancé. Donc son nouveau passe-temps était de contempler les entrées et les sorties des écoles primaires, contentant d’abord ses yeux de ses petits corps qui ne demandaient que d’être touchés par la grâce de Dieu, et de gagner en maturité beaucoup plus rapidement que leurs camarades de classe. Frollo en était donc là, surveillant les écoles de bambins, tapi dans un coin de rue, cherchant sa nouvelle âme sœur parmi ces enfants si innocents. Frollo adorait ça, l’innocence. Un peu trop peut-être, mais heureusement, personne ne l’avait encore coincé. Sauf peut-être cette rare fois où la grand-mère de Titi et Grosminet lui avait jeté un sale regard dédaigneux quand il cherchait juste à distribuer des bonbons à ces enfants qu’il aimait tant. La densité de la circulation ce jour-là, l’avait empêché d’emmener un de ses anges dans son église pour lui montrer les merveilles de Dieu.

« Juge Frollo ! Juge Frollo ! » Pedobear avait couru depuis plusieurs minutes dans les rues du quartier avant de tomber sur son maître (il connaissait à peu près son parcours à cette heure-ci). Le Juge prit peur et se tint une main sur le cœur, tournant sa tête vers le nouveau venu :
« Mais chuuuuut ! Ne vois-tu donc pas que je cherche quelque petit à évangéliser ?
_ Je le vois bien, Juge Frollo, je le vois bien !
_ Que cherches-tu à me dire, sinistre clown ?
_ C’est un bon cru ces petites cuisses-là. Cette Lilo, elle fait des cours de danses hawaïennes, je peux vous dire qu’on voit bien son déhanché
_ M’entends-tu ? »
répliqua méchamment Frollo, prêt à lever son bras pour envoyer une claque à son nouveau serviteur (Quasimodo s’était un peu rebellé. Et puis, il faisait peur aux petites filles).
« Juge Frollo, C’est apparu.
_ Quoi ça ?
_ C’est ! Avec un C majuscule si vous voyez ce que je veux dire.
_ Non, je ne vois pas du tout ce que tu veux… ! Attends… Ce C’est là ?
_ Assurément, Juge Frollo. Le signal a été émis.
_ Mais… comment ? Ça ne fait rien ! Dégage d’ici, idiot. Et prépare-toi, nous allons partir sur le champ. Laisse-moi le temps de contacter mes futurs alliés, et nous y allons.
_ Si vite, Monsieur ? »
s’enquit le Pedobear, avec une pointe de tristesse non feinte.
« Tu peux encore capturer Dora. On l’emmène avec nous. Pour l’absoudre. »

__

J’étais vraiment en retard et chaque seconde qui défilait me le rappelait. J’étais perdu dans les couloirs du Palais du Royaume, cherchant la salle du trône d’où Maze avait certainement invité tout le monde. Bon sang, j’étais persuadé que c’était par-là, non ? Je tentais de me guider plus ou moins grâce à mes lunettes de soleil, voyant parfaitement l’endroit où ils se trouvaient (la lumière ultra violente que produisait Maze à travers les filtres ne pouvait pas tromper) mais il ne restait plus qu’à trouver les bons couloirs. A bout de force, j’utilisais mon pouvoir pour me téléporter directement devant la porte de la réunion. Je remis mon col parfaitement droit, respirai un grand coup, et toqua à la porte avant de rentrer en poussant les deux lourds battants. Je vis exactement cinq paires d’yeux se tourner sur 180 degrés pour m’observer bien lentement. J’entendis soudainement une voix éraillée hurler :

« BRAVO !!! BRAVO !!! BEAU RETARD !!! FANTASTIQUE ED, C’EST FANTASTIQUE !!! »

Fino applaudissait avec ses ridicules papattes, tandis que je m’avançais pour me caser dans un grand siège noir au tissu vert. Je pouvais voir que Maze était debout devant son trône, les bras croisés derrière le dos. A côté de moi, il y avait la frêle stature de Robin, une jambe sur l’autre qui me fusillait du regard sans aucune surprise. Encore à-côté d’elle, une femme que je ne connaissais pas qui s’était vite désintéressé de moi pour regarder le Seigneur Cauchemar, et à l’extrémité, Evan en costard-cravate avec les bras soutenant son menton. Fino était sur son accoudoir gauche, qui me lança une ou deux dernières insultes avant que je ne dise en baissant la tête :

« Excusez-moi Seigneur, je suis en retard à cause de mon travail dans mon monde.
_ Il n’y a aucun problème Ed, je comprends que tu ais des obligations.
_ BUUUUUCHEEER !!!
_ Maintenant que le dernier membre est enfin là, je pense que je peux aller le chercher. Je reviens dans cinq minutes. Ed, profite-en pour faire connaissance avec Julianne, je ne pense pas que vous vous connaissiez. »


Il partit dans une autre pièce en faisant apparaître une paire de portails que je dû être le seul à voir pour s’éterniser quelque part je ne savais où. A la mention de Julianne, l’intéressée se tourna vers moi et me fixa du regard avec un petit sourire en coin. Et bien, on fit connaissance.

Julianne avait vingt-huit ans. Ses parents étaient portugais, et avaient rapidement déménagé en France quand le père avait été viré de son travail. Ils avaient eu leur bébé deux ans plus tard, et l’avaient appelé Julianne. Julianne était comme moi et Clem : phobique depuis sa naissance sans aucune raison particulière. Cependant, sa grande force de caractère lui avait permis de surmonter sa phobie à douze ans, et donc de découvrir Dreamland très jeune. Comprenant qu’elle n’était pas assez mature pour survivre dans ce milieu dangereux, Maze l’avait gardée dans le palais pour lui apprendre tout ce qu’elle avait besoin de savoir sur ce monde et sur son pouvoir. Elle était donc un vétéran de Dreamland par rapport à son jeune âge, et était le combattant préféré de Maze qui l’envoyait souvent à sa place en tant qu’émissaire. Cependant, quand il n’avait pas besoin d’elle, elle partait découvrir les terres de Dreamland et se laissait convoquer quand le Royaume avait besoin d’elle. Dans le Monde Réel, elle exerçait la profession de cadre (et plutôt bien placé s’il vous plaît) pour la Fnac.

Elle mesurait au moins un mètre soixante-quinze, pour un poids inconnu. Elle avait des dreadlocks qui lui tombaient jusqu’aux épaules, et aujourd’hui portait un foulard pour les envoyer en arrière derrière les oreilles. Son regard était chaud : on pouvait facilement deviner son caractère. Julianne avait un comportement affectif très poussé, hyperactive, protectrice même. Elle avait le sens des responsabilités, n’était pas née de la dernière pluie, et pouvait s’emporter pour un rien. Julianne était une sorte de mère-poule qui acceptait toutes les missions pour protéger le Royaume. De par son histoire, elle était de loin la Voyageuse la plus attachée au palais de la Claustrophobie. Elle adorait les chiens, le fast-food ainsi que les parcs publics. Elle avait déjà un enfant, mais préférait attendre pour le second. Son fiancé était aussi un Voyageur, mais de moins grande envergure. Ils se rencontraient souvent pour parler chiffons vu que leur boulot respectif les empêchait de beaucoup se parler. Contrairement à moi ou à Evan et à l’instar de nombreux Voyageurs Claustrophobes comme Robin, elle possédait le pouvoir de créer des murs, cependant à plus haut niveau que la consœur citée. Elle termina sur le fait qu’elle était une experte en arts martiaux, autant pour les combats que pour trouver l’équilibre parfait entre son corps et son esprit (elle avait ri quand elle m’avait dit ça : elle n’y croyait pas une seconde mais ça l’apaisait en tout cas). Elle était pleine d’énergie et ça se sentait : ça débordait de tous les côtés jusqu’à vous faire gagner de l’optimisme.

Voilà ce que je sus d’elle (et ce que je saurais, de sa bouche ou de celle d’autrui). En attendant Maze qui n’allait pas tarder si mes lunettes ne me trompaient pas, j’allai voir Fino et Evan en pleine discussion sur la proportion de tels ingrédients pour fabriquer de la bombe avec de la soude et de la graisse. Je ne cherchais pas vraiment à savoir pourquoi ils en parlaient et comment eux deux en savaient autant sur le sujet, mais ils terminèrent rapidement quand j’arrivais. Fino me rappela mon retard une nouvelle fois tandis qu’Evan afficha un grand sourire qui me promettait d’être intéressé par tout ce que je dirais :


« Quel travail t’a trouvé pour venir aussi tard ?
_ Je suis barman. On m’a engagé hier et j’ai commencé ma formation aujourd’hui.
_ Aïe.
_ Quoi ? C’est si grave ? »
, m’enquérais-je soudainement, étonné que le sourire pourtant si éloquent de mon interlocuteur se fut transformé en une grimace peinée.
« Je pense que tu peux tirer une croix dessus.
_ Pardon ?
_ Je suis désolé, Ed. Mais je crois que l’urgence dont je t’avais parlé hier est bien plus importante que ce qu’on m’avait laissé entendre.
_ Je crois pas, non. Y a un sens des priorités tout de même et jamais Dreamland prendra une place assez importante dans ma vie pour me faire quitter un travail aussi parfait. »


Je réussis à rester calme, mais plus je réfléchissais à l’idée et plus elle me semblait saugrenue, et plus je me fichais en rogne parce que je savais que j’allais causer beaucoup de complications qui ne déboucheraient que sur mon accord furieux. Mais putain de merde, c’était quoi ce foutu bordel ?! Depuis quand on pouvait me convoquer comme ça pour me dire que j’allais devoir arrêter mon travail ? Et ça voulait dire quoi tout ça ? Pourquoi je devrais arrêter de travailler ? On allait me demander de me coucher tous les jours à une putain d’heure de merde ? Ou bien pire, on allait me faire déménager je ne savais où ? Je tentais d’avoir des détails mais Evan comprit que j’étais vraiment sur les nerfs et que je n’allais pas abdiquer comme ça. Il me mentit certainement quand il me dit qu’il ne connaissait pas les détails, préférant se taire afin que je pose toutes mes questions à un Maze dont les réponses seraient forces de loi. Je respirai plus profondément pour tenter de me calmer, me disant peut-être que ça pouvait s’arranger. Fino prit enfin la parole :

« Ed, tu sais pourtant qu’on est en guerre, bordel !
_ Comment ça ? C’est plus une guerre froide qu’autre chose, non ? Plus pour signifier que les Royaumes sont ennemis et que les tensions sont très tendues.
_ Et on vit tous heureux avec les poneys aussi ?! On se réveille, Ed ! C’est pas parce que les batailles n’ont pas commencé qu’elles ne commenceront jamais ! Ça va indubitablement avoir lieu, ça a déjà eu lieu même, mais dans les autres fuseaux horaires, et l’Agoraphobie aurait fait quelques manœuvres étranges. Donc Maze veut bouger la première pièce pour frapper fort, et en premier.
_ Tout ce foin pour une guerre entre deux Royaumes, seulement ?
_ Tu appartiens à un des Royaumes, va falloir t’y faire.
_ Ed, c’est très simple »
, reprit Evan l’air ennuyé de quelqu’un qui avait pourtant quelque chose à dire sur la question, « Chez nous, un conflit entre le Malawi et la Tanzanie ne va pas faire couler beaucoup d’encre. Un peu peut-être, mais ça ne va intéresser personne d’autre que les ONG.
_ Quels pays t’a dit ?
_ Par contre, une guerre entre l’Agoraphobie et la Claustrophobie représenterait dans notre monde un conflit aussi important qu’une guerre entre les Etats-Unis et la Russie.
_ La main droite se porte bien ?
_ Pas besoin d’être aussi sarcastique, tu sais ? C’est vrai que les Royaumes n’ont pas vraiment pas le même poids proportionnellement mais l’importance du conflit sera égale. Est-ce que tu sais que l’Agoraphobie et la Claustrophobie sont les phobies les plus répandues dans le monde ?
_ Alors pourquoi le Royaume Obscur… ?
_ Parce que le Royaume Obscur représente la phobie ET la peur du noir en général, comme tous les Royaumes en général. Or, la claustrophobie ou l’agoraphobie sont généralement constituées uniquement de la phobie, et non de la peur. Tu vois ce que je veux dire ?
_ Est-ce que par exemple, ça veut dire qu’on a le plus de Voyageurs ?
_ Oui, c’est ça. L’Agoraphobie et la Claustrophobie sont les deux Royaumes qui comportent le plus de Voyageurs. Tu vois à peu près combien on est ?
_ Je crois qu’on est… six ou sept, non ? Les meilleurs Royaumes en face n’en comptent pas plus de cinq.
_ On en a sept exactement. Mais je vois que tu ne connais pas le nombre exact et total de Voyageurs Claustrophobes. Nous sommes environ soixante-huit. »
Si j’avais eu une gorgée dans la bouche à ce moment-ci, je l’aurais recraché aussi sec. En tout cas, je dû faire une grimace qui incita Evan à continuer pour s’expliquer :
« Il n’y a pas que ce fuseau horaire-ci qui va dans Dreamland. Les pays asiatiques, le continent Américain, etc. Tous les soixante-huit Voyageurs ne sont pas là en même temps. Et je peux te dire que ceux qui viennent de Chine et du Japon sont déjà sur le front. On a déploré deux pertes le mois dernier. Est-ce que tu comprends pourquoi tu es important et que tu ne pourras pas te défiler facilement ? Nous sommes un commando.
_ Y a pas plein de combattants chevronnés de l’autre côté du globe ?
_ Non. En rapport quantité qualité, nous sommes la meilleure équipe de Maze, et de loin. Il a pu nous chouchouter, si tu vois ce que je veux dire, sans compter que nous sommes tous plutôt doués. Et cet afflux de Voyageurs fait de Maze un des plus puissants Seigneurs de Dreamland – Rêves et Cauchemars compris, et le plus sérieux allié du Monde Obscur. Personne ne se met à dos Maze. Il peut anéantir des Royaumes à lui tout seul, et son armée peut réaliser le même exploit avec une efficacité consternante. Seule l’Agoraphobie peut rivaliser en alignant le même nombre de troupes. D’un accord commun, les deux Royaumes ont décidé de se faire le plus discret possible dans l’Histoire Onirique pour éviter de retourner tout Dreamland contre eux. Mais il semblerait que les traités de paix ne soient plus suffisants pour calmer les ardeurs et la rivalité...
_ Ouaouh… soixante-huit…
_ Avoue que tu sais pas compter jusque-là, crétin. »
termina Fino avant que Maze ne rentre dans la salle.
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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Jeu 12 Juil 2012 - 1:48
Je me rassieds sur mon siège à l’autre extrémité. Je comprenais mieux pourquoi on avait besoin de moi. L’importance de cette affaire envola pour un moment toutes mes appréhensions sur les implications que ça allait avoir dans mon autre vie. Je me sentis un peu plus patriote d’entendre de tels faits, soudé par la fierté à la nation dans laquelle j’appartenais. Fino m’avait rejoint à mon accoudoir et ne pipa plus mot depuis l’arrivée du Seigneur et son pas lourd. Quelqu’un d’autre entra lui aussi dans la pièce. Je fus soufflé par la présence titanesque de cet individu que je parvenais à percevoir malgré la proximité de Maze ; il était d’un tout autre niveau que les quatre Voyageurs que nous étions, même Julianne qui semblait pourtant une combattante experte contre qui je n’aurais pas pu rivaliser avec Robin à mes côtés. Les cheveux longs du Voyageur étaient attachés en une large tresse. Ses yeux étaient d’un gris plus glacé que le bleu, et sonnaient bien plus sévère. Sa démarche était celle d’un militaire : chronométré, millimétré, avec des mouvements rationnels qui ne tolèreraient pas l’échec. Il portait deux longues épées à sa ceinture. Il était impressionnant dans un sens, bluffant de charisme. Un leader-né. Je compris derechef qu’on avait notre chef d’expédition. Au vu de ses oreilles, c’était un Voyageur. Au vu de sa silhouette, c’était un Voyageur musclé qui ne faisait aucune concession. Ce genre de gars n’existait que dans les films, les romans, et les dessins animés. C’était un de ces personnages qui semblaient provenir d’une espèce supérieure de l’humanité. J’avais l’impression qu’il pourrait m’étrangler rien qu’en mimant le geste de loin. Je tentais de le détester. Maze et ce type s’arrêtèrent au milieu de la pièce, devant nous. Voir ces deux côte-à-côte était terrifiant ; j’en venais à me demander comment on pouvait perdre la guerre avec ces deux gaillards dans notre camp, tout en refusant la possible éventualité que les Agoraphobes avaient des soldats du même acabit dans le leur. Ce fut Maze qui prit la parole :

« Je présente à ceux qui ne le connaissent pas (pourquoi sentais-je que ce verbe sonnait plus au singulier qu’autre chose ?), voici Alexander Wayne, mon bras droit. Il sera votre chef d’escouade pour la durée de la mission, comme vous vous en doutez.
_ Je suis très fier d’être à la tête de cette équipe. Je pense que vu vos CV respectifs, on réussira la mission sans aucun problème. » Alexander alla continuer une phrase quand il fut coupé dans son élan par une main levée. Je me mis à regarder cette main levée comme tout le monde dans la salle, juste avant de me rendre compte que c’était la mienne. Je me mis à déglutir pour tenter de me souvenir de pourquoi ce geste inconscient. Je réussis à balbutier :
« Je suis désolé de mon intervention, que vous trouverez certainement stupide, mais…
_ Le ‘certainement’ est de trop, ne sois pas si modeste »
, intercala subtilement Fino.
« Mais… je ne connais rien aux nouvelles du jour. » Maze et Alexander se regardèrent en tentant de faire culpabiliser l’autre de cet état de fait. Ce fut Maze qui perdit :
« Très bien, Ed. Je vais en profiter pour donner des détails à chacun d’entre vous : nous sommes en guerre. Vraiment. Nos troupes du monde entier ont déjà essuyé des assauts et en ont organisé d’autres. Nous avons besoin de vous pour faire basculer le cours de la guerre. Et pour ça, nous avons réveillé un de nos Artefacts dans le Royaume des Cow-Boys. Un Artefact d’une puissance inimaginable, de catégorie Z. On a même du mal à appeler ça un Artefact. Cependant, on a perdu cette arme dans le désert voilà plus de trois siècles.
_ On ne perd pas une putain de relique ancestrale comme on perd ses clés de bagnole, merde.
_ Merci, Fino. La vérité est que nous l’avons enfoui là où on ne le trouvera jamais, comme nous l’avait demandé les puissances de Dreamland à cette époque, pour ne pas déséquilibrer les forces, si vous voyez ce que je veux dire. Un traité pour éviter que des Royaumes ne soient équipés d’armes mortelles ou trop puissantes. Mais comme la guerre éclate, il nous faut rassembler nos forces quitte à briser nos interdits.
_ Et quel est cet Artefact ? »
demanda Evan en croisant les doigts avec l’innocence d’un gars qui demandait une combinaison au Poker en ayant les cartes dans les mains. Nouveau regard gêné de Maze et d’Alexander. Ce fut Maze qui répondit :
« Aucune idée. » Un grand silence s’abattit sur toute la pièce. Je sentais Fino à-côté qui cherchait à savoir s’il devait éclater de rire ou bien hurler. Robin se leva de son siège avec une exaltation surjouée pour demander la raison de cette ignorance (Fino et moi roulâmes des yeux). Le Seigneur Cauchemar leva les épaules de façon nonchalante.
« Je n’étais pas Seigneur Cauchemar à cette époque. Je le suis devenu dix ans après. Mais aucun document sur la nature de l’Artefact ne fut dévoilé. Je sais juste qu’il était assez puissant pour qu’on demande à ce qu’il soit enterré, et que l’enfouissement s’est déroulé dans le très vaste Royaume Cow-Boy. Je n’en sais pas plus. » Il reprit d’une voix plus forte pour nous re-concentrer sur la mission en elle-même : « C’est pourquoi je veux vous envoyer là-bas ! Il faut à tout prix que vous retrouviez la trace de cet Artefact, et ce le plus vite possible ! La guerre se joue là-dessus, ne l’oubliez pas. Plus de soixante Voyageurs espèrent que vous le trouviez pour les sauver. Je joue la vie du Royaume avec vous, donc ne me décevez pas.
_ On envoie une équipe de cinq Voyageurs pour aller débusquer un Artefact on ne sait où ? Je suis désolé, mais je ne sais pas si nous sommes trop nombreux ou pas assez.
_ Bonne question Evan »
, reprit Alexander de sa voix forte, « Cette mission a un hic, outre le fait que nous n’ayons aucune information. Beaucoup d’individus savent parfaitement que nous cachons une arme, et s’y sont intéressés de plus près depuis que le conflit a commencé. Il y a une foule d’individus qui veulent absolument ce trésor, qu’ils soient sur place ou qu’ils viennent d’autres régions, sans compter les Agoraphobes qui risquent eux aussi d’être présent. Je n’ai pas pu calculer le phénomène mais notre Artefact est connu et ne demande qu’à être dépouillé depuis qu’il a été ouvert.
_ Ouvert ?
_ Oui, Julianne, ouvert. L’Artefact avait été scellé pour être sûr que personne ne le retrouve. Il n’était pas utilisable, il n’existait quasiment plus à vrai dire. Sauf si on détruisait le sceau. Et nous avons détruit ce sceau en faisant apparaître la Clef ici présente. »
Alexander désigna une clef accroché à un collier mis autour de son cou. Tout le monde la regarda avec appréhension et excitation mêlées. Elle ressemblait à une clé d’un portail de château fort, en un peu plus grosse, et plus étrange, comme si on avait épluché méthodiquement le devant pour qu’elle n’entre dans aucun verrou. Maintenant qu’il le disait, je sentais une faible aura pulser de l’objet, en plus de le voir en direct avec mes lunettes. « L’apparition de cette Clef a alerté tout le monde, et les plus instruits savent parfaitement ce que ça veut dire, à cause de vieilles légendes qui ont traîné çà et là. Sauf que juste après l’apparition de cette Clef, Maze l’a téléporté pour que nous l’ayons. Seuls les détenteurs de cet objet pourront avoir accès à l’Artefact. Ce qui nous donne une longueur d’avance certaine. Voilà pour la mission. Je vous donnerais tous les détails de l’opération par mail, ainsi que tous les efforts logistiques que nous allons faire dans le Monde Réel pour nous organiser.
_ Je te remercie Alexander. Je vais te donner le nom de tes partenaires pour que tout le monde soit au point là-dessus. D’abord, Julianne. Vous vous connaissez tous les deux, aucun problème. Elle te secondera dans toutes tes tâches, et prendra la direction des opérations en ton absence. Elle contrôle les murs comme la plupart d’entre vous, et est une experte au corps-à-corps. C’est elle qui connait le mieux les autres Royaumes. Compris chacun d’entre vous ? N’hésitez pas à vous référer à elle quand vous en aurez besoin.
_ Je ne vous décevrais pas, mon Seigneur, je ferais de mon mieux.
_ Là, c’est Robin. Je ne sais pas si tu la connais. Elle aussi contrôle les murs, de façon plus succincte certes. Mais sa motivation est sans faille. C’est sa première véritable mission en extérieur, je compte sur toi pour la former sur l’extérieur.
_ Je ne vous décevrais pas, Seigneur.
_ Ensuite, il y a Ed. C’est le plus indépendant des Voyageurs ici présents, et le seul qui possède le pouvoir des portails.
_ Le seul ?
_ Le seul. Ed a déjà travaillé en groupe donc je ne pense pas qu’il y ait des problèmes de ce côté. Il a le sens de la bagarre. Puis, ses capacités sont complémentaires avec les vôtres. »
Je ne savais pas quoi dire ; à la place, je fis une sorte de coucou avec un sourire pas motivé. Maze continua :
« Juste à-côté, voici Fino. La seule Créature des Rêves. Puisqu’il reste à Dreamland tout le temps, il vous sera indispensable comme transmetteur afin de vous coordonner selon tes plans. De plus, Fino est redoutable. Sur le plan général. Il te trouvera toujours des solutions à n’importe quel problème.
_ Pas la peine de me l’astiquer Big M, on verra ça quand ils seront tous partis.
_ Et le dernier et non des moindres, Evan. Bon, je ne fais pas les présentations, ça ira. C’est le seul qui possède les pouvoirs particuliers des murs dans ce fuseau horaire. De plus, ses exploits en tant qu’espion ne sont plus à faire.
_ Réputation très surfaite »
, sourit l’intéressé.
« Quelqu’un a-t-il des questions ?
_ Pas de problème. »


Maze et Alexander terminèrent les dernières politesses, on eut le droit à un minuscule discours patriote et moralisateur avant que les deux grosses pontes ne sortent de la salle en nous remerciant, et qu’on pouvait continuer la nuit sans autre obligations. On se leva tous pour partir de la salle. Je n’avais pas eu d’autres informations sur ce que voulait faire Alexander dans la vie réelle, mais il me suffirait d’attendre le mail pour le savoir.

__

Cette quatrième réunion se déroulait cette fois-ci dans le Royaume des Cow-Boys, à la mairie de la ville Lemon Desperadoes. Les rayons du soleil parvenaient à passer les volets cassés et faisaient luire une table de bois ciré rectangulaire, mais pas bien longue. Il y avait le Maire en bout de table, dont la tête était camouflée par l’ombre des murs. Il portait un gros cigare à la main et regardait chacun des quatre convives avec intérêt. Les cinq personnages faisaient partie du Conseil de Lemon, dont le Maire présidait. C’était une sorte de club pour débattre sur des idées et des situations. Aujourd’hui, il n’était question que d’une chose : le même sujet qui s’invitait dans toutes les réunions jusqu’à présent.


« Je pense vraiment qu’il faut aborder cet aspect dans le bon sens. C’est sensible, et il suffit d’une seule fausse manipulation pour tout foutre en l’air ». Une bonne femme moitié crapaud lui répondit :
« On les fout dehors ! Tous ceux qui vont venir ici sous peine que c’est la plus grosse ville près de ce soi-disant Artefact, on les fait dégager, on leur pourrit la vie.
_ La situation est au moins aussi grave que la venue de la Mort Silencieuse. En tout cas, les circonstances vont être largement plus dramatiques si nous nous comportons comme tel »
, répliqua le banquier, haut-de-forme sur la tête négligemment penché, et lorgnons pendant sur le nez. Il semblait vif d’esprit, ce qui était étonnant dans ce Royaume. Il était en train de bourrer une pipe.
« Suw Tewwe, il y a deux sohtes de pewsonnes. Celles qui savent diwe non, et celles qui sioubissent.
_ Je suis parfaitement d’accord avec le Shérif ! A mort les étrangers ! Ils n’obtiendront rien de nous, on ne les aidera jamais, et je veux être la première à leur divulguer de fausses informations ! Tous ces bouffons à la recherche du pouvoir et de la mort, je te les crache dessus, tiens !
_ Je ne pense pas que la question soit là. Je pense que le véritable débat devrait être… doit-on rechercher cet Artefact ou pas ? »
Tout le monde se tourna vers la voix douce qui avait dit ça. Elle aussi était dans l’ombre, mais on pouvait voir ses deux pieds posés négligemment sur la table. Le Maire inspira une grande bouffée et regarda dans les yeux la jeune femme qu’il ne parvenait pas à voir :
« Elly, tu serais en train de nous demander de braquer tous les projecteurs de Dreamland sur nous ? Je pense que c’est la meilleure façon de faire détruire la ville.
_ Au contraire, on sera débarrassés du problème en en sortant grandit. Il y a un temps avant l’hostilité, ce temps, c’est celui des échanges. On va d’abord nous lécher les pieds pour obtenir l’Artefact et on l’offrira au plus offrant avec la promesse de dégager d’ici. Pourquoi ne pas l’offrir au camp le moins hostile, pour être sûr ?
_ Pas bête Elly »
, commenta le banquier, « Mais t’oublies une chose : on va certainement avoir nos pionniers de fous furieux qui vont débarquer, et qui n’auront aucune ressource ou richesse à nous proposer. Et eux, ils ne vont pas chercher à dialoguer, ils vont nous attaquer de suite. Et je ne parle pas des Claustrophobes qui vont débarquer. Ils considèrent que l’Artefact leur appartient. Et pire que tout, mon petit doigt me dit qu’ils vont nous envoyer Alexander. » Un silence s’abattit sur la table. Pas par crainte, mais parce qu’ils ne connaissaient pas du tout cet Alexander. Et le petit doigt du banquier n'était un de ces petits doigts qu'on pouvait ignorer. Il tira une bouffée de fumée de sa pipe avant de continuer : « Alexander est le bras droit de Maze, le Seigneur Cauchemar des Claustrophobes. Il est sage, il ne nous attaquera pas et pourrait même nous défendre. Cependant, en faire notre ennemi est la pire des idées. Ce Voyageur ne fait pas dans la dentelle, il taille dans le vif quand il pense que c’est la meilleure solution. Pour les Claustrophobes, c’est un garant du succès d’une mission. Il n’a jamais échoué. S’il le faut, il brûlera ce village de ses mains pour que nous ne soyons plus un obstacle. Il est redoutable, et je veux être sûr que tout le monde sache les adversaires qu’on devra affronter si on prend le parti de la jouer solo.
_ On pourra lui envoyer la Mort Silencieuse.
_ On sait bien que la Mort ne voudra pas. De plus, il faut la retrouver. Et je crois que même elle perdrait contre cet Alexander. »
Un nouveau silence s’abattit sur la salle. La femme-crapaud continuait à dire qu’il fallait les envoyer promener pour ne pas qu’ils mêlent la ville à toutes ces guerres stupides. Ce fut finalement le Maire qui eut le dernier mot :
« Voilà ce que nous allons faire. Nous sommes tous conscients du danger, mais nous ne parvenons pas à le mesurer. Je pense tout simplement que tant que nous n’aurons pas plus d’informations en notre possession, nous ne pourrons pas passer à l’acte. Nous allons attendre quelques jours afin de savoir qui participe à cette chasse au trésor, les évaluer, et répondre en conséquence. On sera ainsi bien plus souple, et chacun en tirera son contentement. Je déclare la séance levée. Merci d’avoir participé, et dîtes-en le moins possible aux citoyens, ils sont déjà assez effrayés comme ça. »

__

Ceci se déroule quelques minutes avant le briefing au Royaume. Maze et Alexander étaient l’un devant l’autre et conversaient rapidement autour d’un bureau sombre. Seul le Seigneur était assis, tandis que le Voyageur faisait les cent pas dans la pièce en écoutant les instructions de son maître. Maze donnait des détails sur l’opération qu’ils allaient devoir effectuer, et son subordonné faisait tout pour enregistrer les différentes informations sans feuille de papier. Ils arrivèrent finalement au point culminant de cette discussion :

« Parlons de tes coéquipiers maintenant. Je te rappelle que tu as deux nouveaux sous ton aile. Ils n’ont jamais eu de formation pour travailler en équipe pour le Royaume. Ils sont habitués au duo, je les ai souvent envoyés en mission ensemble, avec plus ou moins de casse.
_Quel est le problème ?
_ Robin est loyale, il n’y a aucun problème dessus, et sera prête à accepter n’importe quelle mission. Il faut y aller fort pour la surprendre. Je pense qu’elle sera la plus facile à gérer. Par contre…
_ Le problème Free, non ?
_ Ed est une sorte d’idéaliste par défaut, un naïf, en effet. Tant qu’on maquille l’affaire, il ne pose pas trop de questions. Mais en ce qui concerne d’achever ses ennemis, de commettre des actes répréhensibles, il freine des quatre sabots et s’enfuit en arrière. Il pourra à tout moment s’emballer, et il faudra le surveiller de très près.
_ Aucun problème au niveau de Fino ?
_ Je lui ai promis de belles récompenses. Il l’ouvrira beaucoup mais il suffit de persévérer pour qu’il coopère. N’hésite pas à le menacer de retirer ou d’enlever une partie du montant de l’argent. Je pense que tu devrais réussir à le gérer. Ne prends pas garde à ses insultes, c’est son mode de fonctionnement. »
Alexander fit un hochement de tête pour faire comprendre qu’il n’y a aucun problème. Il alla se retirer pour se rendre à la réunion avec Maze quand celui-ci resta assis. Il avait encore un truc à dire mais se retenait. Alexander savait parfaitement ce que ce silence voulait dire et attendit juste que Maze accepte de parler dès qu’il aurait surmonté quelques secrets :
« Et surtout… tu me protèges Ed. Par tous les moyens. Ta mission sera autant de superviser les recherches de l’Artefact que de le protéger. Je sais que ça va être dur vu que c’est une tête brûlée et qu’il pourrait ne pas obéir aux ordres s’il les juge contraires à sa nature mais il faut qu’il vive.
_ Par tous les moyens, est-ce que vous entendez… ?
_ Exactement. En dernier recours mais s’il le faut, tu n’hésites pas… On fera même d’une pierre deux coups oserais-je dire… »


Ce fut la fin de la discussion. Les deux protagonistes sortirent de la pièce à pas rapides pour rejoindre la salle du trône. Ils ne prononcèrent pas un mot jusqu’à ce qu’ils soient arrivés à destination. Maze espérait de tout cœur que la mission allait réussir. Même si au fond de lui, il savait pertinemment que les problèmes seraient légions, et que ça serait à Alexander de les gérer. Et malgré sa réputation et toutes les missions qu’il avait accompli avec succès, il ne pouvait s’empêcher de craindre le pire.

__

Frollo se trouvait dans sa bâtisse et lisait des livres d’alchimie. Assis dans un large fauteuil rouge carmin, il feuilletait les pages comme un enfant regarderait avec fascination un livre d’animaux. Le feu dans sa cheminée était allumé et grésillait maladroitement, malgré le fait que le soleil fut au zénith à l’extérieur. Il ne faisait pas si chaud que ça dans la bâtisse, connerie de pierre et connerie de fenêtres mal orientées. Frollo adorait cette salle, aussi peu meublée fut-elle : il y avait tourné sa meilleure chanson d’où il avait tiré ses titres de noblesse. Etrangement, ce souvenir funeste lui fit du mal. Il entendit arriver le long du couloir qui longeait la salle et referma son livre brusquement (avec le magasine Sergent Major à l’intérieur). Il se mit à regarder droit devant lui comme une gargouille quand arriva soudain Pedobear qui passa sa tête et son bras par la porte comme il savait si bien le faire. Il avertit son maître de l’arrivée de son invité, et disparut aussi rapidement qu’il était apparu. Le Juge le remercia vaguement, et prit une pose en penchant légèrement sa tête en avant pour que son couvre-chef ridicule lui cache le haut du visage, et posa ses dernières phalanges les unes contre les autres pour se donner un air diabolique. Et il vit enfin arriver le terrible Shan-Yu. C’était le chef des Huns qui avait attaqué la Chine dans le dessin animé Mulan, et il n’avait pas du tout changé. Même crâne dégarni, même stature imposante et mêmes sourcils aussi bizarres. Ses habits en peau de bête bougeaient en même temps que lui. Le chef de guerre le vit enfin et s’approcha de lui avec son visage perpétuellement en quête de gloire, de trésors, de femmes et d’avoine. Arrivé à un mètre, il s’arrêta et fixa le Juge qui fut obligé de lever le regard pour suivre le sien. Shan-Yu se mit à parler de sa voix grave :


« Il paraît que tu recherches une armée… pour trouver le plus fabuleux des trésors.
_ Je dirais même mieux : je recherche le grand Shan-Yu afin de réaliser son rêve le plus cher, et trouver la plus fabuleuse des armes.
_ C’est très intéressant. Et pourquoi moi en particulier ?
_ Nous recherchons le même objectif. Et lui aussi. »


Frollo posa son livre sur la bibliothèque à-côté et sortit de sa poche une lampe à huile noire. Il la frotta avec sa manche tandis que Shan-Yu leva un œil en se demandant ce qu’il était en train de faire. Mais quelques secondes plus tard, la lampe se mit à étinceler de toutes parts et cracha des vapeurs magiques. Et enfin, une forme en sortit ; un immense génie aux pectoraux surdimensionnés, rouge comme le soleil du crépuscule. Des anneaux d’or le liaient à sa lampe, et il avait une barbichette ainsi qu’une mèche de cheveux. Il hurla d’un rire démoniaque en volant jusqu’au plafond, faisant apparaître des planètes à ses côtés et tout un tas de trucs cosmiques. Quand il se rendit compte que les deux seuls spectateurs n’étaient pas vraiment effrayés par son apparition, le génie s’arrêta bien vite, toussa deux trois fois avant de redescendre sur le sol en faisant la moue. Frollo lui avait déjà parlé de ses projets il y avait deux jours, et expliquer ce qu’il attendait de lui. Le Juge avait eu un mal fou à le retrouver mais il avait suffit d’interroger Iago à sa manière pour obtenir toutes les informations qu’il voulait. Quand les trois protagonistes furent enfin tous debout et prêts à la parlotte, ce fut Frollo qui commença :

« Vous connaissez tous notre projet, ainsi que notre objectif final. Mais si je m’adresse à vous, c’est avant tout parce que vous avez tous un désir sacré qu’on peut facilement accomplir ensemble. Rien ne sera plus facile avec Jafar le plus puissant génie de l’univers, et Shan-Yu le plus glorieux des chefs de guerre.
_ Et toi ? Tu es qui ?
_ Et bien, euh… J’ai sacrément bien chanté Infernal.
_ Mouaif…
_ Je suis l’instigateur de cette campagne, je vous ai réunis ! Tous ensemble, nous allons pouvoir devenir les maîtres de ce monde !!! »
Quand Frollo dit ça, hurlant les bras en Y, les poings serrés et un sourire sinistre sur le visage, le ciel s’assombrit soudainement et une musique se mit en place silencieusement, crescendo. Frollo se mit alors devant sa cheminée et d’une voix grave se mit à chanter sur le thème de [url="Au plus noir de la nuit" :

« Voilà mon objectif,
Que je vous dévoile là.
Un critique en casquette
Avait perdu la tête.
Dans son top onze des méchants,
Je ne suis que quatre seulement !
La colère s’est soudain
Emparée de… Moi !
J’avais pourtant la meilleure
Chanson de tous les temps.
J’étais la pire ordure
Qui soit sortie d’une tête.
Mais, devancé par qui diable ?
Lady Tremaine, cette incapable !
Pauvre fous que vous êtes,
Je reviens à la chaaaaarge ! »

Pour que le refrain ait plus d’ampleurs, Pedobear accompagné de vingt gardes pontificaux arrivèrent soudainement dans la salle pour s’occuper des cœurs et la chorégraphie, tandis que Frollo prenait la pose avec sa cape comme un véritable méchant diabolique. Les nouveaux arrivés prirent le relais :

« Voilà mon objectif :
La place un du Tooop !
[OOOOOhOOOhOOOOO !]
Voilà mon objectif :
Devenir le pire !
[OOOOOhOOOhOOOOO !]
Battuuuu par une femmme
Qui n’est qu’à peine méprisable !
Voilà mon objectif !
JE L’AURAI !!! »

Il y eut une danse compliquée digne des numéros du Moulin Rouge, tandis que ce fut Shan-Yu qui prit la parole avec sa voix de baryton :

« Ma si grande cohorte défaite
Par une fille travestie !
Qui cherchait à me viser,
Elle l’a avoué tout haut !
Ma gloire, je dois retrouver
Avec ma toute ! nouvelle armée !
Attention au Top,
Je vais y entreeeer !!!

« Voilà mon objectif :
Êtreuh dans le Tooop !
[Mort aux tirs perdus !]
Voilà mon objectif :
Devenir le pire !
OOOOOhOOOhOOOOO !
Jeeee vais enfin,
Avoir ce qu’iiiil m‘appartient !
Voilà mon objectif !
Voilà mon objectif !!!

Voilà mon objectif :
Êtreuh dans le Tooop !
OOOOOhOOOhOOOOO !
Voilà mon objectif :
Que j’atteindrais !
OOOOOhOOOhOOOOO !
Peeeerdre d’un coup raté,
Ça ne pouvaiiiit pas s’arrêter !

Voilà mon objectiiiiif !
Voilà mon objectiiiiif !

Ce fut Jafar qui se mit à briller et à grandir tout en balançant des décharges d’énergie autour de lui comme une guirlande animée :

Mon cœur est pétri
Par l’envie de vengeance !
Ed, si on se trouuuuuve
[Voilà mon objectif ! Voilà mon objectif !]
Je te détruiraiiis
Saaans l’oooombre d’un doute !

Voilà mon objectif !
Voilà mon objectif !
Voilà mon objectif !

LE PODIIIUUUUUUUUUM !!!!!!!! »
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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Jeu 12 Juil 2012 - 14:44
Chapitre 3
LA RUEE VERS L'OR





La gare de Montpellier n’était pas la plus mal fréquentée. Malgré sa taille plutôt modeste, elle réussissait à contenir un nombre impressionnant de personnes. Je regardais les horaires affichés sur la grande console noire qui m’indiquait que mon TER allait partir dans moins de dix minutes. Je soulevais un sac de taille moyenne, de couleur bordeaux avec des palmiers dessus dessinés en blanc. Il y avait à l’intérieur pas mal de mes vêtements. De plus, j’avais ma besace dans laquelle traînaient toutes les affaires accessoires que pouvait embarquer une besace (à commencer par mon ordinateur portable). Je regardais vite fait le quai de la gare sur lequel je devais me rendre. Par chance, il y avait déjà le TER qui m’attendait patiemment, faisant quelques cracher des jets de vapeur invisibles. Je rentrai dans la cabine, évitai les gens qui étaient agglutinés dans le couloir, posai mes affaires difficilement, enlevai mon pull parce qu’il faisait une chaleur étouffante, m’assieds bien confortablement dans mon fauteuil, me rendis compte que je n’avais pas mon billet sur moi, me levai de mon siège, repassai dans le couloir envahi de monde pour d’étranges raisons, revins à mon sac, l’ouvris, cherchai dedans pour savoir où était le billet, y passai dix minutes pour se rendre compte qu’il était dans la besace restée sur le siège, revins à ma place en bousculant les gens qui continuaient à traîner dans ce putain de passage, m’assis de nouveau confortablement, cherchai le billet, ne le trouvai pas, le recherchai, le trouvai, me rendis alors compte qu’il n’était pas composté, le fourrai dans ma poche, repassai par ce putain de couloir de merde, sortis du train, me grouillais parce que je me rendis compte qu’il allait partir dans deux minutes, cherchai une borne en courant, en trouvai une mais occupée, continuai vite à chercher, en trouvai une, insérai mon ticket à l’intérieur, ça marchait pas, ça marchait pas, ça marchait pas, ça marchait toujours pas, CA MARCHE !, retournai vite fait dans le TER, repassai par ce putain de couloir de merde de mes couilles, et m’assis enfin à ma place, confortablement installé. Bordel de merde, je détestais le train. Le TER démarra trois minutes plus tard dans un grincement qui indiquait qu’investir dans les transports ne serait pas du luxe. Je vis la gare depuis ma fenêtre se transformer en pâtés de maisons, puis enfin en paysage. Puisque je n’avais rien à faire pendant le trajet sinon sortir un livre (merde, il se trouvait pas dans l’autre bagage ?), je pouvais vous faire subir un flash-back à même de vous faire comprendre la situation.
C’est une histoire de merde.

J’avais effectivement reçu le mail d’un inconnu dont j’étais parvenu à deviner l’identité : alexandercarvahlo@gmail.com. C’était étrange ça… c’était pas Wayne son nom de famille ? En tout cas, il y avait dedans tout ce que je voulais savoir, même si la réponse me déplut fortement. Je lus le mail deux ou trois fois pour être sûr de comprendre ce qu’il était en train de nous demander, et s’il était vraiment sérieux. Les paroles d’Evan me revinrent en tête. Ce n’était certainement pas la première fois qu’Alexander devait agir comme ça. Il y était marqué très clairement, avec un langage limite soutenu et sans aucune faute d’orthographe, que tous les Voyageurs Claustrophobes que nous étions devaient se réunir chez lui. La première impression que j’eus en lisant ce truc, outre le goût de bile qui s’empêtra dans mon œsophage, ce fut qu’il était hors de questions que je bouge de chez moi pour accomplir une mission pareille. Certes elle était très importante, j’admettais et j’étais d’accord de m’y investir à fond . Mais jusque-là, non merci. Qu’ils aillent se faire foutre. Je relus une seconde fois le mail et je sentis mon estomac se serrer. J’imaginais juste la scène si j’y allais : être avec Robin serait limite dangereux, et je n’avais pas envie de rester avec trois adultes (même si Julianne n’avait que cinq ou six ans de plus que moi). Sans compter que j’allais devoir expliquer à Simon que j’allais me retirer du job à la place parce que mon Seigneur me l’avait ordonné. Heureusement que c’était un Voyageur, il comprendrait quelque part. J’osais imaginer le mensonge que j’aurais dû sortir si je ne l’avais pas été. J’aurais pu sortir l’excuse évidente du travail dont je rêvais qui venait de s’ouvrir à moi, mais on aurait pu penser que j’avais peur de ce travail-ci.

Mais accepter les choses n’étaient souvent qu’une histoire de temps. Pour tout le reste de la journée, ma colère et mon refus se transformèrent en quasi-accord dépité. Quand je me levais le lendemain matin, autant dire que je ne cherchais plus à savoir comment je pouvais répondre au mail, mais comment j’allais pouvoir supporter ces vacances de merde. Le mail avait indiqué qu’on devait se retrouver dans les trois jours ; il était sympa le coco, mais y avait des gens qui bossaient peut-être comme moi, et dont les jours de congé seraient plus durs à placer. M’enfin merde. Heureusement, c’était lui qui remboursait les billets. Mon chat me miaula entre les pattes pour attirer mon attention ; je me mis à le regarder et compris un autre problème : je pouvais pas l’emmener là-bas. Il fallait absolument que quelqu’un le garde. J’eus une illumination soudaine. Cartel m’avait dit qu’elle serait d’accord pour venir chez moi pendant l’été, non ? Je composais son numéro et l’appelai. Ce fut malheureusement son répondeur qui décrocha, et je fus condamné à attendre qu’elle me rappelle. Je me mis plutôt sur Internet afin de décrocher des billets. Je ne m’achetais qu’un billet d’aller, vu qu’Alexander m’avait dit que la mission pouvait prendre un temps indéterminé, d’une semaine à un mois entier (et si on dépassait l’échéance, on aviserait par la suite). Il devait considérer que si en un mois, on ne trouvait pas l’Artefact, alors au moins, personne d’autre ne le trouverait.

Je sortis l’après-midi, et me baladai avec Jacob jusqu’au cinéma tout en lui expliquant la mouise dans laquelle j’étais. Il me haussa les épaules et me dit que de toute façon, c’était à moi de voir si je voulais être subordonné ou si je préférais ne pas avoir de maître. C’était pas aussi simple pauvre con, mais il continuait à le penser. Je lui parlais de mon nouveau travail, il me renchérit sur ses activités bénévoles, pour le moment faisant campagne contre les parents qui ne s’occupaient pas de leur enfant. Après le visionnage, je me mis à rentrer chez moi. Je sentis mon téléphone portable vibrer trois fois dans ma poche. Je le sortis à toute vitesse et vis que c’était Cartel qui m’appelait enfin. J’étais dans un parc à cet instant-là, seul face à la pelouse verdoyante et le soleil commençait à tomber.

« Allo ?
_ Allo, Ed, j’ai eu ton message.
_ Ah, très bien ! J’ai une demande à te faire, plutôt importante.
_ De quoi s’agit-il ?
_ Je dois partir précipitamment chez des amis, ils ont loué une maison à Perpignan mais, bravo l’organisation, j’ai été averti que très tard. Je voulais savoir si tu pouvais bien squatter chez moi pour t’occuper de Burritos ?
_ C’est tentant, très tentant, surtout que je suis descendue de Paris, donc je pense pas avoir trop de chemins à faire. Ça me plairait vachement, ça sera toujours mieux que là où je suis. Mais le problème, c’est que je cherche du travail pour gagner un peu d’argent et que ça m’ennuierait de laisser tomber les recherches alors qu’elles étaient sur le point d’aboutir.
_ Aucun problème pour ça. Tu as déjà été barman, non ? »


Le soir même, tous mes problèmes d’ordre logistique seraient réglés : j’allais confier mon appartement à la personne la plus respectueuse des autres que je connaisse, Burritos aurait de quoi survivre (et en plus, il préférait ma sœur à moi-même ce petit enculé). Je pouvais partir tranquillement en voyages sans me soucier du reste. Je partais après-demain, j’avais le temps avant de m’occuper de mon sac. Là, je n’avais plus qu’à glandouiller. Le lendemain (puisqu’on était dimanche aujourd’hui et que le Macadam était fermé), j’irais voir Simon pour lui expliquer la situation tout en lui disant que j’avais une remplaçante qui le remplacerait en même temps, qu’elle était très compétente et qu’elle serait en mesure de remplacer la directrice de l’établissement aussi si elle venait à quitter son poste. Le pire, c’était que ça devait être vrai. Quand je m’endormis à Dreamland, je pus prévenir les autres membres des Private Jokes que je ne pourrais pas rester pendant quelques temps. J’expliquais plus la situation en détail à Shana vu que je lui rapportais les complications qui allaient survenir pour moi dans le Monde Réel. Je sentis qu’elle montrait une certaine réticence à mon départ, même si je lui avais dit que la mission en elle-même ne courrait aucun risque (un autre bobard).

Le lendemain à midi, je m’occupais de mon job en avouant à Simon la véritable raison de mon départ. Il semblait très ennuyé, même quand je lui dis que j’avais une autre employée sous le coude qui était déjà formée. Il accepta à contrecœur en disant qu’il faudrait voir avec la patronne. J’étais quasiment autonome en tant que barman, il était vrai que c’était dommage de quitter le boulot aussi parfait juste après trois quatre jours de travail. Mais je ne parvenais plus à me mettre en colère. C’était comme les pleurs : ça passait après coup. Je m’occupais de la plonge le soir quand Simon me dit que la boss était d’accord de changer (elle savait qu’elle n’avait pas vraiment le choix). J’espérais de tout cœur que Cartel était aussi douée qu’elle ne le disait. C’était étrange que je me mis à douter d’elle maintenant, mais je compris bien vite dans mes moments de calme et de méditation que j’étais en stress. Crevé par mon travail, anticipant le jour fatiguant que demain serait, je me couchais derechef sans m’occuper de mes affaires.

Et le lendemain matin, j’en arrivais à l’avant-départ. Il était temps de m’occuper en quatrième vitesse de mes bagages. Je fis l’inventaire de tous ce que je devais prendre avec moi, rajoutai le plus d’habits que je pouvais et le tour était joué. J’avais donc ma besace, mon sac rouge habituel quand je partais en voyage, et je n’avais plus qu’à quitter le seuil de ma porte. Je rangeais aussi mon studio pour qu’il soit abordable sur un critère objectif. Voilà, il était presque tout beau, tout propre. Je m’occupais de la litière de Burritos, vérifiais que Cartel puisse se faire quelque chose à dîner quand elle entrerait, lui laissais quelques instructions sur le frigo avec des post-il (par exemple, l’adresse du Macadam où elle était nouvellement embauchée), etc. Ce fut quand j’allais partir de mon appartement que je me rendis compte à quel point il ferait vide. Burritos me regarda en miaulant sans comprendre ce qu’il se passait, et je ne pus que lui répondre du regard. Tout mon studio rangé semblait me crier que j’étais en train de faire une grosse connerie. Je réentendis Jacky dire que je n’étais qu’un outil. Je bousillais mon été pour fournir une arme destructrice à un des Royaumes les plus puissants afin qu’il fasse la guerre. Je me demandais soudainement si je ne devais pas rester ici, leur dire que je les emmerdais finalement et que je ne soutiendrais pas leur guerre. Malheureusement, quand vous étiez nés à Dreamland par le biais d’un Royaume, vous adoptiez vis-à-vis de lui une sorte de patriotisme. Je ne pouvais pas laisser tomber le Royaume qui m’avait permis de devenir quelqu’un. Ce n’était pas une sorte de dette que je devais rembourser du mieux que je pouvais ; juste que le Royaume était mon deuxième pays et que je ne pouvais pas laisser mon deuxième pays parce que j’avais envie de m’éreinter le soir derrière le comptoir du Macadam. Je tournais la clef de mon appartement, donnais le trousseau à la vieille ménagère qui s’en occuperait jusqu’à l’arrivée de ma sœur le soir (elle la reconnaîtra facilement, j’en étais persuadé), et pris enfin le tramway jusqu’à la gare. Les Voyageurs étaient informés de mon arrivée et seraient à la gare en même temps que moi. Par contre, je ne savais pas exactement qui était venu et qui serait là lors de mon arrivée chez Alexander.

Donc j’étais dans le train maintenant, et je ruminais la longueur du trajet (même si elle n’excédait pas deux heures). Cela faisait longtemps que j’avais sorti mon ordinateur portable pour rapidement terminer d’écrire mon article que j’enverrais à la maison de production dès que je serais arrivé chez Alexander. Je trouvais que ça me donnait un air particulièrement cool de dire ça. Le point final écrit et un semblant de mise en forme installé, il ne me restait plus qu’un quart d’heure à tuer, que je passais à regarder le trajet. Je pouvais avoir de la chance de ne pas avoir eu problèmes, comme la dernière fois où j’étais monté sur Paris, enfermé dans un wagon avec des dizaines d’enfants turbulents tandis que la compagnie annonçait un incendie près des voies provoquant un arrêt indéterminé du train. J’avais le coude posé sur ma rambarde côté fenêtre et je regardais le paysage ensoleillé me narguer gentiment.

L’arrivée fut fastidieuse. Le couloir du train était toujours aussi minuscule, et je dû attendre quelques minutes avant de pouvoir m’y engager sans risques de piétinement. Je récupérai mon sac et sortis du train pour rencontrer une nouvelle garde bondée. Celle de Perpignan était en plein travaux, et c’était un calvaire de s’y retrouver avec tous ces gens qui sortaient de tous les coins. Je réussis cependant à vite remarquer la tête de Julianne devant l’entrée qui me cherchait du regard. Je lui fis un petit signe qu’elle ne vit pas, m’approchai plus près et enfin, il y eut la connexion de regards/pensées quand deux personnes se cherchaient dans une gare. On se salua (on se fit la bise, moins formelle qu’une poignée de main, mais dérangeant quand même). Je supposais que c’était une technique particulière pour me mettre en confiance. Je préférais que ça fut elle plutôt qu’Alexander qui m’attende à la gare (il semblait tellement dur que tout ce qui ne relevait pas de la mission devrait être un dérangement pour lui). Mais je regrettais tout de même Evan et son air sympathique. On s’échangea les débuts de discussion habituelle quand on sortit du bâtiment pour rejoindre une voiture (une Lexus IS 250, enfoirée). Je me mis au siège passager tandis que la voiture démarra. La vie devait être belle pour elle. Et oui, j’avais fait un bon voyage. Parce que je ne pouvais pas laisser la discussion s’éteindre ainsi, j’embrayai sur un autre sujet :

« Il y a qui déjà ?
_ Tu es presque le dernier. Il ne manque plus que Cohen. Il devrait venir demain.
_ Ah. »
Je sentis la boule dans mon ventre se serrer encore un peu plus. Mon seul soutien était absent jusqu’à demain. Je me rendis compte à quel point Fino me manquait ; j’avais l’impression d’être encore plus vulnérable sans lui. D’ailleurs, Julianne pendant un feu rouge tourna la tête vers moi. Je lui demandais ce qu’il y avait et si j’avais une tâche quelconque sur le visage. Elle eut un petit rire avant de me dire :
« Ça fait bizarre de me dire que c’est toi qui a le panneau de signalisation maintenant.
_ Pourquoi ?
_ Il était à Evan avant.
_ Ah bon ? Il l’a retiré ?
_ Il a fait une connerie y a deux ans, et Maze a dû le punir pour la forme. Il lui a retiré son Artefact et l’a jeté dans le Labyrinthe. Et ensuite, y a plus d’un an, il a décidé de voir si des nouveaux pouvaient l’avoir. Tu sais que j’ai hâte de bosser avec toi ? J’ai suivi tes exploits par le DreamMag.
_ Tu as réussi ? Une fois sur deux, ils se trompent de prénom… En tout cas, merci.
_ C’est toujours intéressant de travailler avec de nouvelles personnes. Tu verras, Alexander a toujours un visage sévère mais il a toujours de très bonnes idées et sait manager une équipe comme personne. Je peux te dire que c’est très agréable d’être sous les ordres de quelqu’un d’aussi efficace. On sait où on va. Evan aussi, il est bien. Il fait le boute-en-train pour détendre l’atmosphère et hésite pas à se mettre en avant quand il le faut.
_ Okay. Je vais tenter de faire de mon mieux. »
, dis-je avec une voix un peu coincée. Elle me fit un grand sourire pour me dire que tout allait bien se passer, et m’encouragea une nouvelle fois. Julianne aussi était très gentille, mais je ne pouvais pas m’empêcher de me dire que tout serait mieux quand Evan serait là. Et que ses remarques trop guillerettes me faisaient penser à des techniques managériales pour m’intégrer.

Les rues de Perpignan étaient plutôt petites, et les maisons plutôt blanches. Je trouvais la ville plutôt jolie, mais de toute façon, il suffisait d’un rayon de soleil pour embellir toutes les rues. Je trouvais toutes les villes et villages très sympas quand il y avait du soleil, je leur trouvais un charme unique et niais. Par contre, il suffisait que les nuages fassent obstruction pour que ce joli bout de terrain devienne une suite de bâtiments vides et sans aucune âme. C’était pour ça que j’avais toujours préféré vivre dans le sud où le soleil était moins timide. On traversa un fleuve dont je ne connaissais pas le nom, le temps de laisser la place à une artère principale de la ville, constituée de plusieurs ponts suspendus. On déambula encore un peu dans la ville avant que Julianne indique qu’on allait bientôt arriver. Elle ralentit la voiture doucement avant d’avertir les autres conducteurs de son débranchement. Elle rentra à travers un portail rose délavé, grinçant sur un petit parterre de graviers sur laquelle une Clio blanche était déjà garée. Au moins, elle se la pétait pas avec sa bagnole. Putain, j’adorais les Lexus. Je le lui dis avant de sortir de la voiture.

La maison était beaucoup plus petite que ce à quoi je m’attendais. Elle se situait sur deux étages : le premier était composé d’un immense garage, la seconde était la maison avec les salles habituelles. On monta donc les escaliers blancs extérieurs qui menaient au premier étage. Julianne entra dans la maison sans autre forme de procès, et cria un « Je suis de retour ! ». Donc, si je comprenais bien, il y avait déjà Alexander et Robin dans la maison. J’étais quand même un peu anxieux de la tournure des événements, et en pénétrant dans la pièce, j’étais en train de me dire que j’avais fait une belle bourde. Je gardais mes affaires en main, et je vis Alexander sortir d’une autre salle sans porte (le salon à ce que je voyais). Il était en polo noir correct qui dévoilait ses muscles. Il avait effectivement un visage sévère (à cause de ses sourcils, non ?). Il m’accueillit cependant avec le sourire, et oui j’avais fait bon voyage.

Il me fit une présentation rapide de la maison. Il y avait déjà le couloir dans lequel on débouchait qui découpait l’appartement en deux. A droite se trouvait le salon (plutôt bien décoré, avec une table ronde tout au fond, deux canapés gris éléphant en cuir, un miroir et quelques meubles), et à gauche se trouvait la cuisine, des WC, un placard à balais. Si on progressait une dizaine de mètres, il y avait une chambre à gauche et une jambe à droite. Ainsi qu’une salle de bains (avec toilette aussi). Un petit escalier en bois menait vers le grenier mais Alexander me fit comprendre qu’il ne valait mieux pas monter là-haut. Par la cuisine, on pouvait descendre à la cave qui était encombrée d’objets en tout genre. Je remarquais tout de même que le tout sentait cheap. Cheap de bonne qualité, mais cheap quand même. Je voyais Alexander comme un cadre supérieur dynamique, qui avait cinq Ferraris dans son garage et qui les nettoyait tous les jours sans les utiliser. Je compris bien vite qu’il n’était rien de cela :

« Je suis garde-forestier. Le chef de l’équipe certes, mais juste garde forestier. J’adore la forêt, et je me suis dit que ça serait un boulot qui me conviendrait. J’avais largement raison et je ne regrette pas mon choix.
_ Vous gardez quelle forêt ?
_ Tutoie-moi s’il te plaît, on est compagnons. »
Tu étais plutôt mon chef d’expédition de réputation tyrannique à souhait, mais passons.[/i]
« Je vis près de Barcelone, c’est là que je travaille. Je suis remonté en France dans une maison de mes parents pour le besoin de la mission. Donc, ne détruis pas trop de trucs.
_ Et sinon, je parle à Mr. Wayne ou à Mr. Carvalho ?
_ Mon véritable nom de famille est Carvalho »
, me sourit-il. Il se dirigea vers le salon d’où je le rejoignis. Il reprit : « Tu verras Ed, quand tu te deviendras très connu à Dreamland, tu vas être heureux d’avoir un patronyme. On ne peut pas te retrouver dans la vraie vie comme ça. Tu veux à boire ? » Je lui dis que je serais pas contre un Coca, vu que je carburais majoritairement à ça. Il me lança une cannette qu’il avait trouvé dans un mini-frigo dans un coin de la pièce, et je m’assieds sur un canapé. Je lui fis :
« Merci. Mais ça veut dire quoi tout ça ?
_ Y a eu des meurtres, tu sais ? Des Voyageurs célèbres qui se font tuer dans le Monde Réel pour éviter qu’on les ait sur le chemin. Donc au moins, je suis largement tranquille en me faisant passer pour Wayne. Et puis, des fois, ce n’est pas un meurtrier qui vient te voir, mais une cohorte de fans. Ça ne m’arriverait pas à moi, mais j’en connais qui ont été dérangé. »
, m’avoua-t-il.

J’ouvris ma cannette de Coca-cola quand la porte de la cave claqua dans la maison. La seconde d’après, Robin, la véritable Robin, était dans le salon et on se regardait dans les yeux. On dû s’échanger de brefs salutations avant de passer sa concentration sur un autre point très intéressant de la pièce. Okay, le courant n’allait certainement pas passé dans ce monde ci non plus. Mais nos relations allaient être différentes, c’était certain. En pire, en mieux, je m’en foutais. Sur Dreamland, je n’hésitais pas à la faire chier parce que je savais pertinemment qu’elle n’était pas une fille sans défense, et donc que je n’étais pas obligé d’avoir des réserves vis-à-vis d’elles sans avoir l’air hypocrite. Mais ici, à Perpignan, c’était juste une fille normale, et j’étais juste un gars normal. Je pensais qu’on allait s’ignorer pour le moment, et avec un peu de chance, à terme, on allait rester dans cette indifférence. Elle s’assied sur un tabouret de velours plutôt loin de moi tandis que je sentais que les regards que Julianne et Alexander étaient plutôt éloquents. Ils s’échangèrent quelques paroles par la pensée et Alexander s’assied en disant à voix forte :

« C’est compris les enfants, vous ne vous aimez pas. Et on va pas vous forcer à vous mettre main dans la main. Cependant, je ne veux aucune insulte l’un envers l’autre, est-ce que c’est clair ? Vous allez pas pourrir l’ambiance de la mission. Elle va être difficile, on pourra être sur les nerfs, alors on veut pas que votre haine réciproque aggrave le tout. Je me suis bien fait comprendre ? »
Il eut comme réponse des hochements de tête, à défaut d’entendre les oui qu’on prononça du bout des lèvres sans se regarder. Il fit alors :
« Bon, je considère que vous avez compris et que vous mériterez votre jugement. Continuez l’ignorance, ça a le mérite de ne pas nous déranger. Je vous parlerais de comment on va s’organiser pour la mission dès qu’il y aura Evan. Pour le reste, on va se coucher à 23H. Pas de problèmes ? Evan va se coucher à peu près en même temps donc on va se retrouver. On va devoir faire du chemin mais je pense qu’on sera à Lemon Desperadoes dans moins de trois jours. Nous n’aurons pas d’autres étapes. Je suis la tête d’aiguillage. En clair pour les nouveaux, c’est à moi que vous penserez avant de vous endormir. On va se retrouver aux frontières du Royaume Cow-Boy. De là, on va chercher des chevaux et se diriger vers la ville.
_ Pourquoi cette ville en particulier ?
_ Nous savons que l’Artefact a été enfoui dans une zone très peu peuplée du Royaume. Et pour celui-ci, ça veut dire vraiment qu’il n’y a personne. On sait environ où chercher, même si la surface reste démesurément grande. Lemon Desperadoes doit être la seule véritable ville du coin. Alors faîtes attention ! Parce que s’il y a des gens qui recherchent l’Artefact, ils seront certainement dans cette ville. Evan m’a affirmé que Lemon ne sait pas encore comment réagir face à l’invasion d’étrangers à laquelle elle s’attend. Soyez le plus pacifiste possible, ça ira mieux, et ça pourrait largement nous aider par la suite.
_ J’ai une autre question existentielle !
_ Oui, Julianne ?
_ T’as fait les courses ? »


Oui, il avait fait les courses, mais seulement pour ce soir et demain midi. Le reste, on l’achèterait le lendemain après-midi. Evan arrivait par le train vers le début de la soirée. Ça serait à Julianne d’aller le chercher. Pour la disposition des lits, elle était très simple. Alexander allait dormir dans sa chambre normale qui comportait un lit double. Il laissait les filles dans l’autre chambre qui dormiraient chacune dans leur lit. Et en ce qui me concernait, j’aurais l’immense privilège de dormir dans le salon, sur un canapé. Notre hôte me passerait un sac de couchage que je n’avais évidemment pas prévu et je prendrais les coussins comme oreiller. Et quand Evan viendrait à son tour, il dormirait sur l’autre canapé. Alexander rajouta que c’était la disposition normale des lits, et qu’il nous dirait comment ça allait se passer quand on serait enfin à Lemon Desperadoes. Quand je demandais à Julianne pourquoi on nous avait appelés quand un Skype aurait très bien pu faire l’affaire, elle me répondit tout d’abord qu’elle ne connaissait pas ce jeu. Puis après explications, qu’on allait dormir par tranches horaires. Je voyais à peu près ce qu’elle voulait dire, mais préférais arrêter de réfléchir pour me laisser la surprise.

Cette première après-midi me mettait très mal à l’aise. Seul avec divers inconnus, je bougeais le moins possible pour qu’on fut tenté de m’oublier, confondu avec le mobilier. Il y avait un peu d’agitation dans la maison, des vas-et-viens, mais je ne me sentais pas très concerné. J’avais peur, on pouvait dire ça. D’un côté, j’avais Robin avec qui j’avais dressé une trêve silencieuse, mais que je savais fragile. Puisqu’on ne pouvait plus se plaindre de l’autre tout haut, nos regards qu’on s’envoyait n’étaient qu’au mieux, un mépris affiché. Et encore, on tentait de ne pas faire attention à l’autre. Quant à Alexander, il était beaucoup moins social qu’il n’avait paru l’être le soir de la conférence extraordinaire. Il n’était pas très loquace ; ses phrases étaient courtes, ponctuées, mais il ne donnait pas l’impression d’aimer parler. Il ne faisait vraiment rien pour mettre à l’aise ses invités, devant partir du principe que des Voyageurs qui risquaient leur vie toutes les nuits étaient de grands gaillards qui se remettraient d’un manque de paroles chaleureuses. Au moins, il ne semblait pas gêné de nous avoir chez lui, ce qui était déjà ça. Il n’était pas forcément amical mais certainement pas méchant. Julianne était plus que gentille, mais j’avais peur de paraître inintéressant si je rentrais dans ces discussions et préférais donc ne pas trop me mouiller en répondant par monosyllabes. Je lui ferais un peu honte de discuter avec elle sans afficher le même enthousiasme.

Nan, je me sentais pas vraiment bien ici, oppressé de tant d’inconnus dont au moins une qui m’aurait viré à coups de cul si elle en avait eu le pouvoir. Je tentai de m’intégrer en sachant parfaitement que je n’y arriverais pas. Seule Julianne serait prête à répondre à mes attentes, mais je supposais qu’il fallait plus de temps pour Alexander afin d’accéder à son amitié. Je me demandais franchement ce que j’allais faire entre des gars aussi puissants. Forte de son expérience en ressources humaines, Julianne tenta d’ouvrir des discussions sur Dreamland ; un sujet en commun permettait rapidement de lier plusieurs personnes entre-elles. Elle nous raconta ses aventures, raconta des anecdotes sur celles des autres, en particulier les déboires d’Evan. En retour, Julianne lui racontait un peu ce qu’elle faisait près de Maze tandis que je lui parlais des Privat Jokes. Alexander commentait un peu ce qu’on disait mais n’osa pas raconter ses aventures à lui. Julianne nous dit que c’était par modestie, vu le travail incroyable qu’il était capable d’abattre quand on le mettait en face. En effet, une puissance comme Alexander devait secouer des plaques terrestres à chaque fois qu’il avançait. Je me rendis rapidement compte que Julianne et Evan avaient fait beaucoup de missions ensemble. Alexander travaillait souvent seul (même si ça lui était arrivé de collaborer avec Julianne comme porte-parole auprès du Royaume Obscur dans lequel ils avaient eu quelques combats plutôt serrés). C’était très intéressant. Mais une fois la conversation achevée, je me remis à me sentir à l’écart, et ce d’autant plus que je savais que chacun avait la même impression.

Quand le jour se mit à décliner vers vingt heures du soir, Julianne se mit à préparer les pâtes qu’Alexander avaient conservées en vue du dîner. Elle fit remarquer qu’il y en avait trois fois trop mais lui rétorqua qu’il mangeait beaucoup, et que c’était sans doute vrai pour moi aussi. Et puis, il aimait toujours laisser des restes qu’il pouvait grignoter le lendemain midi. Alexander avait des habitudes plutôt relâchées, il m’étonnait quelque part. Il gardait toujours son visage un peu serré mais il avait un humour particulier très difficile à percer. C’était le summum du pince-sans-rire et je mettais toujours une vingtaine de secondes avant de me rendre compte qu’il venait de faire une blague. Même s’il n’en faisait pas souvent. Le dîner se passa dehors, sur une terrasse qui surplombait le jardin, aménagée derrière la baie vitrée de la cuisine. Le dîner fut plutôt calme. Trop peut-être mais au moins, le regard glacé d’Alexander empêchait toute dispute entre Robin et moi. Il y avait un saladier de pâtes en trop, mais puisque c’était assumé… Il était amusant de constater que j’étais parti de chez moi pour boulotter les mêmes plats. Après le fromage, on n’avait plus qu’à flâner le soir jusqu’à vingt-trois heures. On partit chacun de notre côté quand vint le grand moment. On me sortit un sac de couchage dans lequel je me plongeai tout habillé, alors que je voyais chacun se préparer lentement au sommeil. Julianne abaissa les stores des fenêtres du salon pour me permettre de ne pas être réveillé par les rayons du soleil. Il ne me restait plus qu’à tenter de m’endormir en fermant doucement les yeux tandis que les bruits de la maison commençaient à s’estomper. Je mis très longtemps à m’endormir vu que j’étais sur un canapé et chez autrui. Cependant, après avoir passé quarante minutes à me faire tourner l’image d’Alexander dans la tête, Dreamland accepta enfin que je rejoigne ses terres en m’emprisonnant dans mon esprit pour transcender les frontières du réel (ça ne voulait strictement rien dire cette phrase).

Le village dans lequel on était ressemblait beaucoup à celui dans lequel j’étais allé la première fois avec Shana : une ville dans le thème des Cow Boys plutôt simple. A ce que je comprenais, c’était une ville frontalière, un peu pour mettre l’eau à la bouche à tous ceux qui voulaient s’aventurer plus loin. Les maisons étaient blanches, il y avait même une gare. L’endroit sonnait chic pour le cadre spatio-temporel. J’imaginais déjà l’état des lieux quand on approcherait du cœur du Royaume. J’étais habillé cette nuit-là d’une chemise de bûcheron canadien, d’une ceinture en cuir de vache, un jean serré qui descendait jusqu’à des santiags. J’avais même un chapeau texan, qui contrastait avec mes lunettes de soleil et mon panneau de signalisation qui prévenait des animaux sauvages (en fait, mon panneau contrastait avec n’importe quel style vestimentaire). Je sentis une voix m’appeler. Je me retournais pouvoir voir déjà toute la troupe des trois Voyageurs me rejoindre, plus un Evan habillé un peu comme moi. Il n’y avait qu’Alexander qui avait une tenue un peu plus précieuse que les nôtres avec un haut-de-forme et un semblant de costard. Julianne adoptait un look cow-girl intéressant tandis que Robin était fourré dans une robe d’époque blanche ridicule. Je voulus lui railler qu’il ne lui manquait plus que l’ombrelle mais Alexander sur les côtés me fit comprendre que ça ne serait pas uns très bonne idée. Je ne le vis qu’après, mais Fino se trouvait sur l’épaule gauche d’Evan et semblait me fixer comme un chat qui venait de trouver sa nouvelle peluche préférée. Alexander prit la parole :

« Maintenant qu’on est tous ensemble, voici ce que je vous propose. Nous allons faire le tour de la ville pour acheter des chevaux. Les calèches sont moins rapides et moins sûres. Quant au train, il ne passe tout simplement pas à Lemon. Donc je pense que des chevaux oniriques seront le meilleur moyen. Robin et Ed, on y arrivera tout seul, vagabondez dans la ville. Fino, tu les suis et on vous préviendra quand on aura trouvé ce qu’il nous faudra. »

J’acceptais dignement mon sort tandis que le phoque changea d’épaule en rechignant. Il y avait trois écuries dans ce bourg, donc les trois auraient chacun le sien tandis que les autres pouvaient aller se faire foutre. Putain, j’étais pas un stagiaire de merde à qui on demandait des photocopies ! Je ne me plaignis pas ouvertement parce que Robin, la loyale Robin, était à-côté et serait parfaitement capable de faire part de mon insolence déplacée au chef d’équipe. Fino m’apprit qu’il avait eu un appareil pour téléphoner à Alexander. Je l’en félicitais en maugréant. Je dis à Robin que j’allais bouffer au prochain restaurant venu. Je n’avais nulle intention d’y prendre un repas mais c’était une excuse pour la quitter. Elle le prit plutôt bien, surtout que je savais qu’elle avait décelé mes véritables intentions. J’étais certain qu’il aurait suffi que j’attende dix secondes pour qu’elle me sorte la même excuse. Je pénétrais alors dans un Buffalo Grill. Fino perçut l’ironie facile et eut un ricanement très flippant quand on passa les deux battants très typiques. L’endroit semblait plutôt cossu (toute relativité s’appliquant). Un Chat des Rêves (qui étaient les chats typiques de Dreamland, à ne pas confondre avec les Chats Cauchemars qui n’étaient pas des brigands ; s’ils cessaient d’être des brigands, ce n’étaient plus des Chats Cauchemars mais je ne savais pas si ce genre de reconversion était possible) s’avança vers nous et nous demanda si on désirait dîner. La réponse à la question était plutôt évidente, mais elle était plus une marque de politesse qu’autre chose, comme un « Bonjour, comment vas-tu ? » qu’on lâchait à quelqu’un quand on le voyait pour la première fois de la journée. De plus, presque personne ne posait cette question dans un restaurant, c’était un cliché qu’on se mettait dans la tête qui n’opérait nullement dans le monde réel. Ça ressemblait plus à une blague qu’autre chose, mais ça restait sympathique. Le placeur nous installa à une table à deux. Fino se dépêcha de s’installer en face de moi tout en restant sur la table.

« Messieurs voudraient consommer ?
_ Vodka. Diluée dans du Jack »
, commença Fino.
_ L’inverse.
_ Très bien, Messieurs. »
finit de noter le Chat avant de partir vers le bar pour commander les boissons. Je me mis à regarder par la fenêtre quand Fino se rabroua la gorge :
« Pas mal ta réplique. Plutôt badass.
_ Merci.
_ On va travailler ensemble à ta Badass-attitude. On va commencer de suite par la stature, la position. Déjà, ne souris jamais sauf si c’est pour frapper, achever quelqu’un, ou bien encore sortir une phrase badass. Ça ne sera que des sourires jaunes. Sinon, tire la gueule. De façon pas trop caricaturale, mais assez pour qu’on sache que t’es un dur. Tire pas autant la gueule ! J’ai l’impression que tu retiens ton vomi ! Voilà, c’est mieux. Un air sombre. Cool. N’hésite pas à avoir une bouteille d’alcool près de toi, c’est un bon accessoire. Travaille ta voix !
_ Hein ?
_ JAMAIS DE HEIN !!! Bannis les formes d’incertitude de ton expression. Sois toujours sûr de toi. Si tu dois exprimer ta non-compréhension, tu tires encore plus la gueule et tu fais « Pardon ? » ou « Quoi ? ». Mais le must reste de trouver une phrase classe adaptée à la situation. Retiens bien une des dix règles de la Badass-attitude : Chaque situation, dangereuse ou banale, est une opportunité nouvelle de sortir une réplique culte. Ne dis pas merci, sauf si c’est pour remercier un autre gars badass de t’avoir sauvé la vie. N’hésite pas à hocher la tête, grogne, etc.
_ Voilà vos commandes, Messieurs. »
arriva le serveur en déposant deux petits verres devant nous remplis d’un liquide jaune-pâle. Il avait amené en plus un bol à popcorns, qui était une des spécialités de ses magasins sous franchise. Je notais tout de même un petit détail :
« Je vois des cacahouètes sur le bar. C’est au choix ?
_ Non, ça, ce sont pour nos pires clients »
, me répondit le serveur avec un sourire sadique qui dévoila des crocs luisants. Je vis en effet qu’il y avait plusieurs tableaux posés contre le mur dont le meilleur employé du mois, ainsi que le pire client de l’année dont le cadre représentait un Voyageur aux cheveux verts qui méprisait de façon ridicule le reste de la salle.
« C’est qui cette tronche de salade ? »

Fino me demanda de ne pas boire mon verre en plusieurs gorgées mais de le consommer en une traite puis d’en commander un autre direct. Je lui dis que je le ferais volontiers si seulement je n’avais pas mon équipe derrière prête à me sanctionner si je faisais la moindre dépense inutile. Il me répondit alors que ça servait à rien ce que je disais, que de toute façon, j’étais tellement inutile qu’ils ne voulaient même pas de moi pour acheter des chevaux stupides. Je m’en fichais de ce qu’il disait et bus mon verre comme je l’entendais tandis que Fino n’arrêtait pas de commenter chacune de mes phrases pour en faire un examen rapide sur la forme et le fond, partant dans des délires totalement inutiles. Il s’interrompit soudainement et sortit de nulle part une sorte de clips rouge pas plus gros qu’une clef USB. Il la porta comme il le pouvait à sa bouche, acquiesça plusieurs fois, voulut cracher une insulte avant que la discussion ne coupe net. Il pesta en rangeant son appareil électronique étrange et déclara :

« Ils font partie de l’élite du Royaume et ils sont pas foutus de trouver un putain de cheval ! Le voyage va commencer en calèche. On va partir sur une ville plus grosse et trouver des bestioles là-bas. On se retrouve au point de départ, et on s’en va dans une heure.
_ J’aime pas les calèches.
_ NAN ! Tu dois dire : Je dégueule cette ville de merde.
_ Comment on va faire pour retrouver la pute ?
_ S’il y a bien une chose dont je m’en fous dans ce monde de merde, c’est l’endroit où elle se trouve. On va au point de départ et on dira qu’elle a décidé de partir toute seule dans son coin. C’est elle qui est minoritaire. »


On paya l’addition plus un pourboire avant de quitter le restaurant d’un pas rapide. Puisque la ville était très petite, ce fut un jeu d’enfant de retrouver l’endroit où je m’étais réveillé. Il y avait déjà le groupe de Voyageurs qui attendaient patiemment que les newbies se ramènent. J’arrivais et Alexander me demanda où était passée Robin. Fino expliqua très patiemment le fait qu’elle était partie, oubliant les directives qu’on lui avait annoncé. Mais finalement, elle se ramena trois minutes plus tard, consciente qu’elle devait checker l’endroit régulièrement pour savoir où en étaient les recherches. On eut le droit à un topo comme quoi la ville n’avait que très peu de chevaux, et qu’elle se les réservait pour les nombreuses fonctions qu’ils devaient endosser : courrier, expéditions, voyages, etc. La seule solution était de partir pour une autre ville voisine et d’y trouver notre bonheur là-bas. Et encore une fois, il fallait attendre patiemment les cinquante minutes qui restaient avant le voyage en calèche qui durerait plus de trois heures. Julianne émit alors la chose suivante :

« Alexander ? Il est peut-être temps de...
_ Oui, j’y ai pensé. J’ai vu un ranch abandonné derrière nous. »
Sans plus d’explications, les deux vétérans s’approchèrent d’une maison en bois pourri en peu en-dehors de la ville, abandonnée depuis des années. L’obscurité régnait en elle, et la seule chose intéressante à voir était cette immense barrière circulaire en bois qui avait dû contenir son troupeau de bêtes dans les temps anciens. On passa par-dessus ladite barrière. Je ne voyais pas ce qu’on pouvait faire à l’intérieur, mais puisque je me doutais qu’on n’allait pas jouer à l’épervier, je commençais à appréhender la suite.
« Robin, Ed, il est temps de montrer ce que vous savez faire. On va faire deux petits combats rapides pour voir comment vous vous débrouillez. Pour travailler avec des Voyageurs, il est indispensable de savoir comment ils se battent et ce qu'ils peuvent faire concrètement. On va commencer par toi, Robin. Tu vas affronter Julianne. Evan, tu te chargeras de Ed. N’hésitez pas à vous mettre à fond, sinon, ça ne servira à rien. Je veux que le combat soit arrêté avant qu’il y ait des blessés sérieux. Allez-y. »

Robin et Julianne se mirent alors au centre du cercle d’un pas lourd. Je pouvais sentir la tension que devait supporter la blondasse qui allait se battre contre plus forte qu’elle. Je m’assieds sur la barrière en bois déglinguée en évitant les clous qui dépassaient et tentais de m’installer plus ou moins confortablement dessus. Evan fit pareil que moi en observant les deux femmes se faire face, tandis qu’Alexander s’y adossa simplement en croisant les bras. Dès qu’elles furent en position, que Julianne lâcha quelques encouragements à Robin, le combat commença juste après le cri de départ du leader.

Je devais avouer que le combat était très intéressant parce que cela faisait très longtemps que je n’avais pas affronté Robin, ou au moins juste la voir en pleine action. Peut-être depuis le Labyrinthe maintenant que j’y pensais. Les deux filles avaient le même pouvoir : faire apparaître des murs pour les envoyer sur la gueule de l’adversaire. Ça pouvait sembler très basique comme ça, et je devais avouer que c’était même simpliste, voire très contraignant (comparé à mes superbes dons). Les Voyageurs Claustrophobes étaient généralement plus dangereux dans les bâtiments, ou au moins encerclés par des murs quelconques. Cependant, Alexander et Evan me parlaient des fois pour commenter un peu ce qui se passait devant moi. Déjà, ils me dirent que Julianne était redoutable au corps-à-corps. Et qu’elle maîtrisait son pouvoir de façon bien plus subtile que la moyenne. Je pouvais le voir en direct, confirmant les commentaires ainsi que la dangerosité de la Voyageuse. Robin savait de suite que le combat rapproché était fortement à exclure. Elle devait savoir bien plus de choses que moi sur nos partenaires. Elle avait donc commencé par envoyer un mur de somation pour tester Julianne. Cette dernière répondit par un mur de même ampleur et étrangement, elle ne parvint pas à réduire en miettes celui de la blonde. Les deux constructions en brique sombres s’écrasèrent l’un contre l’autre en se détruisant mutuellement avant de disparaître. Abasourdie par cette égalité facile, Robin envoya trois autres murs sur Julianne qui décida de devenir beaucoup plus agressive : elle courut en direction de son adversaire en évitant les attaques, slalomant d’insolente façon pour se rapprocher d’une pauvre blonde surprise qui recula certes, mais pas assez pour déjouer l’offensive. Elle se protégea alors par un mur immobile. Pourtant, le poing de Julianne détruisit à moitié la construction, sans la traverser cependant. Robin se dépêcha de construire cinq murs pour l’emprisonner sur place dans un cube maintenant qu’elle était ralentie par sa défense mais Julianne riposta avec un mur qui en balaya un autre pour pouvoir s’échapper de ce cube infernal. Evan siffla de surprise en me disant que c’était rare qu’une novice comme elle pouvait déployer autant de murs aussi grands en même temps. C’était peut-être une spécialiste de ce côté.

Le combat continua pendant plus d’une minute, où l’on voyait Julianne attaquer sauvagement Robin qui tentait de se défendre comme elle le pouvait, en plaçant quelques contre-attaques qui firent chou blanc. Il n’y avait pas photo entre les combattantes, Robin se faisait largement dominer. Alexander garda un visage de plomb en observant les mouvements de chacune des demoiselles. Il ne tiqua pas d’un sourcil quand Fino dit soudainement que le combat aurait été plus intéressant dans de la boue. Il fallut attendre trente secondes plus tard quand Julianne arrêta d’attaquer comme une dingue et que de l’énergie magique circulait en elle de façon plus puissante que d’habitude. Robin était déjà épuisée et sa poitrine s’avançait et se reculait de façon trop insistante. Des gouttes de sueur tombaient de sa nuque à cause des mouvements très violents et de son pouvoir tiré au maximum. Quant à Julianne, elle avait à peine le front qui luisait. Elle ne s’y mettait pas à fond. Au moins, je n’avais aucun problème au niveau de la puissance de mes partenaires. Entre elle et Alexander, je n’aimerais pas être un de nos ennemis qui nous barrerait la route. Je revins donc à Julianne qui se fit plus calme. Soudain apparut devant elle des dizaines et des dizaines de fragments de mur, comme des morceaux de grumeaux solides. Je comprenais mieux pourquoi on disait qu’elle pouvait se servir subtilement de son pouvoir : elle arrivait à créer de légères portions de mur qu’elle pouvait déplacer selon son bon vouloir. La suite du combat fut une image plus forte que mille mots : les gravillons s’envolèrent vers les défenses de Robin et les explosèrent en quelques secondes, avant de s’arrêter net devant les yeux de son adversaire. Alexander décréta que le combat était terminé, il remerciait les deux combattantes et dit à Robin qu’elle avait de bonnes bases et que ça se voyait qu’elle avait été entraîné par Maze (par exemple, la technique du cube qui était une de ses spécialités). Evan me souffla à l’oreille :


« Et c’est rien comparé à ce que Julianne peut faire. Je l’ai vu se créer une armure de pierre autour d’elle, c’était plutôt impressionnant. Et quand elle maintient ses gravillons en l’air, juste les maintenir, essaie de t’approcher. Totalement impossible, et le contorsionniste qui s’y risquerait serait entouré de dizaines de pierres prêt à lui exploser la gueule.
_ Ed et Evan, c’est à vous !
_ Et c’est parti pour le show. »
fit-il en descendant de sa barrière.

Je l’imitais et on se dirigea vers le centre du cercle alors que les filles plus ou moins essoufflées revinrent vers les bordures extérieures. Evan railla Julianne en disant qu’elle aurait pu terminer le combat plus vite, mais Julianne prit le parti de son adversaire en souriant que Robin était vachement costaude. Il n’y avait quasiment eu aucun coup échangé entre elles. Mis à part Robin qui avait enduré un ou deux coups de poing brillamment esquivé en partie, l’attaque finale de la brune était la seule attaque qui aurait vraiment pu faire mal. Je me demandais comment j’aurais pu gérer un tel monstre à la place de la blonde, mais j’avais un problème plus préoccupant en face de moi : Evan. Je ne connaissais rien de ses caractéristiques alors qu’il devait certainement connaître les miennes. Je m’échauffai rapidement jusqu’à m’arrêter au centre du cercle. A ce qu’il semblait, je n’avais pas plus de chances de le battre que Robin en avait eu pour remporter la victoire face à la porte-parole de Maze. Mais savait-on jamais, il y avait bien une chose qu’on avait dit à propos de moi, c’était le sens du combat. Fino aurait largement pu me répliquer que si on me congratulait sur ma force, c’était parce que mon intellect ne suivait pas. Je sortis le panneau de signalisation de mon dos et me mis en position de trois-quarts comme j’avais coutume de faire. Fino m’avait entraîné à utiliser cette arme, et j’allais bien voir ce que son entraînement valait face à l’ancien détenteur de l’Artefact. Evan en face se craqua la nuque des deux côtés avant de se mettre en position avec un grand sourire. Je ressentis enfin toute la puissante et l’expérience dont il disposait : son énergie circulait de manière fluide et il disposait d’une assurance certaine. Je compris un peu tard qu’Evan réussissait à masquer sa présence, et que la pleine-mesure de son aura me sautait à la gueule. Le soleil luisait sur son crâne chauve, et je sentais une goutte de sueur descendre de sous mon épaule pour glisser le long des côtes. Je ressentis le départ d’Alexander avant de l’entendre.

Mes pieds foncèrent tous seuls rencontrer Evan et ses techniques. Il était certainement plus puissant physiquement que moi au corps-à-corps mais j’étais armé. En deux foulées rapides et puissantes, j’étais déjà à portée de mon adversaire et lui envoyais trois attaques enchaînées par leur propre élan en faisant glisser mes poignets. Je ne quittais pas mon adversaire des yeux. Il avait esquissé un pas en arrière pour rester en sécurité et conserva habilement la distance malgré mon avancée. J’arrêtais mon enchaînement pour préserver mes forces : je ne pouvais pas aller plus vite que lui. Et soudain, je vis un truc très étrange. Derrière mes lunettes de soleil, je voyais une énergie se déplacer dans le sol, de même couleur violette que les Voyageurs. Elle s’avança rapidement vers moi, très rapidement. Je fis un pas de côté quand la chose sortit du sol près de ma cheville. Je faillis lâcher un cri d’effroi et de surprise quand je vis ce qu’était la chose : la main gauche d’Evan. Je me reportais vers le personnage et vis effectivement le Voyageur à qui il manquait une main. C’était quoi cette capacité ? Je supposais que si elle m’avait attrapé, elle m’aurait faite tomber par terre et Evan m’aurait achevé avant que je ne comprenne quelque chose. D’ailleurs, il semblait plutôt surpris lui aussi que je réussis à déjouer son attaque. Je remerciais mes lunettes de soleil magiques. Mes portails se créèrent, dont un près devant moi sur le côté, et l’autre près du visage d’Evan. Je lançai une attaque transversale à travers le premier portail mais mon adversaire était plus intelligent que la moyenne : il réussit à comprendre que je ne m’agitais pas pour rien et avait amorcé un saut d’esquive en arrière encore. Mon arme ne le chatouilla même pas. Nous avions chacun neutralisé la première technique de l’autre en quelque sorte mais de son point de vue, j’avais eu le plus de mérite.

Je fis déplacer mon portail pour qu’il m’englobe et que je rejoigne Evan afin de lui décocher un coup de panneau. Il ne put que se défendre et fut soulevé sur quelques mètres avant de s’arrêter sur le sol. Il était costaud. Et ce n’était que l’espion du Royaume. J’annulai mon pouvoir et me concentrai sur mon adversaire. Il envoya par le biais de son pouvoir deux mains dans le sol. Pas de problème : j’allais en profiter pour l’attaquer. Je sautai par-dessus ses mimines souterraines et vins directement à sa rencontre. Il fit un magnifique saut en hauteur en se contorsionnant pour esquiver mon attaque et me renvoya un coup de pied dans l’estomac. Très puissant mais pas assez pour me faire basculer en arrière. Il profita de mon étourdissement éphémère pour se rapprocher de moi afin de profiter de la faiblesse de mon panneau (le corps-à-corps pur). Je me rendis compte à quel point il était devenu sérieux : il ressemblait à un putain de tueur qui voulait me décapiter d’un tranchant de la main. Ses mimines étaient justement revenues mais sans que je ne me rende compte, Evan avait posé son pied sur le mien, et par des arts obscurs qui relevaient de sa phobie, il était parvenu à me l’enfoncer à vingt centimètres sous terre et me la coincer totalement. Il m’envoya trois coups spécialisés qui me firent tomber à la renverse en me tordant la cheville tout en faisant sauter mon panneau des mains. Je ne parvenais plus à bouger à cause de mon pied coincé. Et mon adversaire récupéra mon panneau, et exactement dans le même mouvement fluide, chercha à m’assommer avec un swing terrible. Je créé deux autres portails afin que le panneau change de trajectoire et lui arrive dans les côtes. Le timing fut parfait, et le choc, violent : Evan s’envola une nouvelle fois dans les airs et retomba sur le sol à trois mètres de moi. Le panneau se trouvait entre nous deux.

Evan se leva, je me dégageai de mon trou en arrachant la terre solide du ranch et nous fonçâmes tous les deux à la recherche de la seule arme disponible. Il avait un cran d’avance, il était plus rapide mais j’utilisai le pouvoir propre à l’Artefact pour bloquer ce dernier au sol. Le temps qu’Evan s’en rendit compte, je le percutais dans une charge sommaire. Il fut bousculé mais revint à ma suite en cherchant à m’attaquer à la gorge. Je parais le coup avec la paume de ma main et lui envoyais une droite dans le menton qui lui fit soulever sa tête en arrière. Il m’envoya à son tour deux coups qui me firent reculer et je ripostais avec un coup de pied qu’il se mangea en plein bide. Les attaques étaient puissantes mais nous étions dans notre mode « mâle indestructible ». Le combat à mains nues s’enchaîna pendant vingt secondes terriblement longues où on reçut des coups, des coups, et des coups. Nous avions tous deux le visage en sang (je pratiquais des rudiments du close-combat qui consistait principalement à viser sa tête, et Evan semblait lui aussi pratiquer un art semblable). On était collés l’un contre l’autre à cause de nos styles offensifs et on réussissait à chaque fois à éviter les coups dangereux qui suivaient généralement le premier poing. J’avais failli lui péter le genou avec mon pied, et lui avait cherché à me tordre le bras plusieurs fois. Par un miracle, je réussis à opérer un délicat pas de côté vers lui pendant que son poing allait s’abattre sur moi. Je le lui pris et le mis au tapis en lui tordant le bras. Evidemment, c’était sans compter son pouvoir que je compris beaucoup mieux : il pouvait s’incarner dans les surfaces et les sols, tout simplement. Je le plaquais contre son élément favori : autant envoyer un Contrôleur de feu dans une cheminée. Evan rentra tout bêtement dans le sol silencieusement et en un coup. Une demi-seconde plus tard, une jambe me balaya de nulle part et je fus envoyé au tapis sur le dos. L’instant d’après, Evan était dans le sol, sous moi, et m’étranglait avec ses deux bras en clé puissante.

La force de sa strangulation combinée à la chaleur ambiante me fit rapidement perdre tous moyens. Je voulus lui envoyer un coup de boule arrière mais il esquiva en rentrant son visage dans le sol. Je me sentis atrocement mal quand mon dernier geste désespéré avait abouti à une automutilation. Je ne pouvais pas me relever : on sentait qu’Evan utilisait tous ses muscles et son pouvoir pour me maintenir à terre. Je n’avais qu’une solution : je créai un portail en l’air, et un portail à cinq mètres au-dessous de nous, que je fis de suite remonter à une vitesse effarante. J’aurais pu l’envoyer seulement lui dans le portail en me laissant sur le sol mais il se serait agrippé à moi. En moins d’une seconde, nos deux corps se retrouvèrent à trente mètres de hauteur. J’utilisais mes portails pour me réceptionner en douceur, quand Evan plongea littéralement dans le sol comme un athlète de haut niveau. Il avait de nouveau disparu, il était à nouveau invincible. Je pris rapidement mon panneau et me mis à scruter le sol pour le voir venir. Grâce à mon Artefact, je n’en perdis pas une miette. Dès qu’Evan faisait mine de passer trop près, j’envoyais mon panneau dans le sol comme si je draguais un lac de vase pour le faire fuir. En désespoir de cause, il se matérialisa en face de moi.

Nous allions tous les deux repartir quand Alexander nous demanda d’arrêter d’une voix puissante. Nos gestes d’approche furent tous deux stoppés en une seconde. Nos pieds redevinrent enfin calmes et l’adrénaline réclama son dû : je me mis à respirer en gonflant le ventre tandis que des gouttes de sueur trempaient mes habits. Je compris à la fin du combat que je m’étais bien mieux battu que ce qu’ils espéraient et que même Evan n’était pas parvenu à me surmonter. Nous revînmes aux barrières, d’où je pus voir l’air effronté habituel de Robin que j’avais encore supplanté de façon claire, Julianne tout sourire comme à son habitude ; seul le visage impénétrable d’Alexander m’empêchait de savoir ce qu’il pensait mais je préférais continuer à faire bonne figure. Evan s’approcha de moi en me disant que j’étais un champion, Fino clamait à tue-tête que je n’avais été qu’une larve inutile jusqu’à ce qu’il m’apprit tous les rudiments du combat et Julianne me félicita (elle avait aussi félicité Robin, ses paroles ne devaient pas être prises au premier degré mais elle était suffisamment convaincante pour que je me laisse porter par ses compliments). Dès que je passais à-côté de lui, Alexander me dit typiquement ce qu’on pouvait attendre de lui :


« Je comprends mieux pourquoi Maze a voulu insister sur tes dons au combat. »

Objectif, presque froid. Ça devait être considéré comme un compliment mais j’étais trop crevé pour le remercier. On se mit à faire l’inventaire de nos blessures et je constatais que si mon visage ruisselait de sang, je n’avais pas le crâne en lui-même défoncé. Pas d’explosion interne de quelconque organe. Ma cheville agrippée par le sol était toujours sous le choc mais elle réussissait à tenir. Par contre, j’en boitais presque de cette blessure. Evan avait aussi la gueule en sang. Son costume était sali de poussière, déchiré à plusieurs endroits mais sinon, il avait l’air de bien se porter. Il n’y eut pas grand-chose à faire, juste à éponger un peu le sang et à tenter d’éviter que les blessures ne se rouvrent. Il ne nous restait plus qu’à tuer les quarante prochaines minutes comme on pouvait.
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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Jeu 12 Juil 2012 - 23:40
Ils n’étaient pas plus de trois à parcourir les falaises du Royaume Cow-Boy. Ils avaient laissé le véhicule plus loin car il n’avait pas réussi à traverser les effroyables épreuves qu’infligeaient les aspérités du terrain ainsi que ses inclinaisons fourbes. Parmi la petite troupe, il y avait le chef de la New Wave, un des généraux qui faisait partie du conseil des Lieutenants (ils étaient sept en tout), plus huit soldats pour assurer leur sécurité. Ils avaient compris qu’un affrontement direct entre les différents protagonistes de ce chassé-croisé géant (à commencer par cet Alexander) ne pourrait ne pas être à leur avantage. Ils avaient besoin d’une main d’œuvre chère peut-être, mais efficace et radicale. Et le grand chef savait parfaitement où ils pouvaient trouver cela. Ils passèrent un autre petit col de roche rouge et progressèrent lentement dans les falaises, n’hésitant pas à escalader quand il le fallait. Ils trouvèrent alors ce qu’ils cherchaient : perdus là, au milieu de rochers gigantesques qui s’étaient écrasés les uns contre les autres dans une sorte de lapidation de géant, résidait une des pires crapules du Royaume, même si ne le traiter que de crapule serait d’une vision condescendante. Ils trouvèrent le logis de leur recherché, un trou de deux mètres sur deux qui détruisaient toute lumière cherchant à y pénétrer. Le grand chef remercia alors le guide qui les avait menés jusqu’ici. Puis il sortit un revolver d’époque. Le guide comprenant soudain l’affaire se mit à paniquer et balbutia :

« Non ! S’il vous plaît ! Pourquoi ?
_ Parce que. »
Et le supérieur logea trois balles dans le torse du guide. Le corps tomba en arrière dans un gouffre, sans un cri. Le tueur souffla sur le bout chaud du revolver avant de le ranger dans son fourreau. Il reprit :
« … C’est diabolique. »

Quand on cherchait un mercenaire dans le Royaume des Cow-Boys, on n’avait pas besoin de faire autant de grabuges normalement. Ils avaient limite leur propre bottin qu’on pouvait consulter avec la tête de chaque chasseur et ses compétences dessus, ainsi que leurs prix affichés. Les gangs de voleurs, mercenaires, chasseurs de prime, étaient les équipes de Voyageurs du Royaume Cow-Boy. Si vous cherchiez quelqu’un pour faire le boulot à votre place, vous n’aviez aucun problème. Certains mercenaires n’hésitaient pas à se faire payer comme jardinier ou garde d’enfants tant que les coûts étaient réglés. On retrouvait même les plus démunis à mendier un travail à accomplir. Cependant, beaucoup de ces mercenaires n’étaient que des amateurs totalement incapables. Quelques-uns étaient de bonne facture certes, mais il fallait avant tout être renseigné pour dénicher la perle rare. Mais en recherche de mercenaire comme en recherche de n’importe quoi, il fallait toujours se démener pour trouver les meilleurs d’entres-eux. Évitant les simples bandits malgré leur réputation, la New Wave avait préféré employer les services d’un mercenaire en particulier, qui était une légende sur de nombreux points, à commencer par la simple rumeur. De psychopathe à ermite, sa réputation était établie, même si elle ne restait pas très claire. Seuls les mieux informés savaient qui se trouvait tapi dans la roche comme un grizzli en hiver. A ne jamais réveiller sous aucun prétexte car si on pouvait blouser un plantigrade tiré du sommeil, on avait bien plus de mal avec cet énergumène.

Les deux individus progressèrent lentement dans le tunnel sombre en faisant miroiter les murs de leurs torches. Ils durent éviter des stalagmites, des stalactites, et toutes sortes de problèmes liés aux cavernes étroites. Ils perçurent soudainement une présence en face d’eux. Puissante, tranchante. Immortalisée et immortelle. Comme dans les plus effrayants films d’horreur, deux points rouges diffus représentant ses yeux apparurent devant eux, à la hauteur de leur bassin ; il était assis. Sa voix résonna alors dans le boyau ; une gorge de plusieurs siècles ; une voix éreintée par le temps, la lassitude et l’obscurité :


« Qui ose troubler mon domaine ?
_ Votre futur employeur »
, répondit derechef le leader de l’organisation qui ne se laissa pas démonter par l’apparition, contrairement à son collègue qui avait sursauté plusieurs fois d’affilée et qui ne se sentait pas très à l’aise. « Je suis venu…
_ Je ne me déplace pas pour n’importe quoi. D’ailleurs, peut-être que je ne veux plus me déplacer.
_ Je suis puissant, je peux vous fournir tout ce que voulez.
_ Aaah aaah aaaah aaahhhhaaahhhh. »
C’était un rire étrange, une belle imitation poussiéreuse et inquiétante. « Tout ce que je veux ? Sais-tu seulement ce que je veux ?
_ Bien sûr que je le sais »
, l’interrompit brusquement le leader. Il sourit car le poisson venait d’être ferré :
« Vous recherchez votre lieu. Vous recherchez votre mort, le repos éternel. Vous l’avez perdu, c’est ça ? Et bien je l’ai retrouvé : l’endroit où vous pourrez dormir. Mais pour ça...
_ Dîtes-moi tout. »
l’interrompit le mercenaire aussi surpris qu’intéressé. « Je ferais ce que vous voudrez tant que cela reste dans la norme du possible et de mes valeurs. !
_ Un groupe de Voyageurs Claustrophobes va entrer à Lemon Desperadoes. Je veux que vous les tuiez tous.
_ Je ne tue pas n’importe qui. S’ils n’ont pas de mise à prix, je préfère encore rester ici et attendre... J’ai fait cela si bien.
_ Vos valeurs, hein ? Vos valeurs sont si importantes que ça ?
_ Avez-vous vu mon corps décharné ? Mon corps qui n’est que pourri suintant maintenu par la force des choses ? Et mon esprit a déjà été déchiré dans tous les sens. Les valeurs sont bien la seule chose qui me reste.
_ Alors ce n’est pas grave, je pense que je me contenterais de ça. Un des leurs a une récompense au-dessus de sa tête établie à mille EV. Il s’appelle Ed Free. L’autre est Fino. Personne n’a osé mettre un prix sur sa tête mais sa réputation est telle que même vous avez certainement entendu ses méfaits.
_ Je m’occuperais du Voyageur, je vois qui il est. Mais je ne tuerais pas le phoque. Que les gens soient punis pour leur lâcheté. Par contre... si je trouve la Mort Silencieuse…
_ Vous en faîtes ce que vous voulez, tant que ça ne vous détourne pas de votre objectif. Vous tuez Free, nous vous offrons votre repos éternel. »


__

La calèche était inconfortable. Pas de dossier, juste deux bancs posés l’un contre l’autre avec un peu de velours pour faire chic. Le tout sentait le renfermé, le désert, le bois pourri. L’espace était minuscule et les jambes se cognaient les unes aux autres. Vouloir les déplacer, c’était prendre le risque de gêner la toile d’araignées créée par chacun. J’étais coincé entre Julianne et Robin tandis qu’Alexander et Evan se partageaient la banquette avant, en face de nous. J’avais laissé le panneau en haut de la calèche, bien accrochée par une ficelle qui faisait le tour du véhicule. Le bruit était monotone : les galops de quatre chevaux tirant deux roues qui n’hésitaient pas à accentuer chaque aspérité de la route ridiculement pas entretenue. On avançait à deux à l’heure comme on le craignait tous, et les rares fenêtres qui laissaient passer le soleil ne dévoilaient qu’un paysage jaune mais fade. La seule attraction était de compter les cactus qui dansaient, ou voir le vent balayer la poussière dans de minuscules tornades communes aux landes désertiques. Personne ne pipa mot, et je me demandais pourquoi. Peut-être parce qu’Alexander était incapable de ne dire autre chose que des ordres, tandis qu’Evan et Julianne somnolaient à moitié. Fino qui se faisait plus que chier selon son expression commença à roter pour qu’on fasse attention à lui. Comprenant que personne ne releva sa vulgarité (même si je dû avouer que je me retins de rire), il grinça les dents et patienta quelques minutes. Et enfin, je sentis Fino bouger sur moi et il y eut un claquement de dents. Robin hurla soudainement et je pus la voir qui se tenait l’oreille en serrant les dents, les joues rouges. Il y eut plusieurs questions qui se succédèrent les unes aux autres jusqu’à ce qu’elle réponde en criant, furieuse comme rarement elle ne l’avait été :

« CE PETIT CON M’A MORDU L’OREILLE !
_ Fino, on t’a jamais dit qu’on ne faisait pas de mal aux filles ? »
, répondit Julianne d’un air si menaçant qu’elle me mit les jetons. J’avais l’impression qu’elle allait le pulvériser et j’eus presque peur pour lui. Il répondit nonchalamment, du sang sur sa petite mimine :
« C’est pas une fille, c’est une pute. »

Robin voulut gueuler encore plus fort, il y eut une dispute entre Fino et les deux autres Voyageurs. Je sentis Alexander qui allait péter les plombs. Ça ne manqua pas. Il hurla une syllabe, et tout le monde se calma. Son aura avait jailli pour que les discussions s’arrêtent instantanément. Son visage était neutre mais ses sourcils ne trompaient personne. Robin à-côté retenait le sang de son oreille mais je compris qu’il ne lui avait pas mordu très fort. Juste de quoi faire goutter la plaie. N’empêche, Fino était allé trop loin quelque part. Alexander fit :

« Fino. La prochaine fois que tu commettras un acte aussi crétin, je te promets que je te retire de la mission. Et ta récompense te sera sucrée. Et on t’enfermera dans le palais jusqu’à ce que la mission soit un succès, est-ce que c’est clair ? On va être sur la corde raide pendant de nombreux jours, voire des semaines. Ça va être délicat, on va avoir besoin de toute l’attention de tout le monde, tout le temps. Alors ce comportement que je refuserais de qualifier, tu le bannis. Et maintenant, tu sors.
_ Ouais, ouais ou… qwa ? »


Trois minutes plus tard, Fino était tranquillement accroché au côté de la calèche par la même ficelle qui maintenait nos affaires contre le véhicule. Et tandis qu’elle fonçait à travers la plaine, on pouvait entendre Fino gueuler en avalant tout le sable qui passait. L’atmosphère était tout de même plus détendue quelque part même s’il régnait une ambiance un peu merdique. Robin insulta le phoque, autant pour elle-même que pour les autres. Julianne fut la seule à soulever un commentaire qui montrait qu’elle aussi était exaspérée par l’attitude de Fino. Même moi je devais avouer que ça faisait du bien de l’entendre au loin, hurlant comme un âne en lançant des dizaines et des dizaines d’insultes indéchiffrables. Alexander maugréa, ce qui conclut le sujet. Et la discussion démarra doucement. Evan et Julianne parlèrent des combats précédents pour nous encenser une seconde fois, et se demandèrent qui auraient gagné si le combat entre moi et l’espion avait continué. Sans fausse modestie, je pensais que ça aurait pu être moi si on partait du principe qu’Evan n’avait aucune autre technique qui aurait pu servir en poche. Les deux autres conclurent à ma victoire, tout en disant que le résultat aurait été différent dans un espace clos. Ce à quoi je voulais bien l’admettre. Je n’imaginais pas toutes les possibilités qu’il aurait eu si on avait été entouré entre un plafond et quatre murs en plus du seul sol. Robin qui n’aimait pas changer de sujet tant qu’elle n’avait pas craché toute sa verve revint sur Fino en parlant à notre chef :

« Pourquoi Maze a demandé à Fino de venir ? C’est un enfoiré qui ne pense qu’à saboter l’équipe dans laquelle il est ! Il serait capable de retourner sa veste sans une once d’hésitation ! Il l’a déjà fait, demandez à Ed.
_ Maze lui fait confiance, Robin. Moi non plus, je ne le supporte pas. Mais nous allons dans une terre de brigands, et Fino est le spécialiste de ces gens-là. Il pourra nous aider à sa façon, mais je te promets qu’il sera sage. Je ne pense pas qu’il prendra le risque de perdre une récompense. Par contre… Evan et Ed, vous êtes les seules personnes à qui il s’adresse normalement. Tentez s’il vous plaît, de le calmer. »


Il reçut deux gestes d’approbation, mais rien de plus. On ne pouvait rien promettre concernant Fino, et je ne me voyais pas lui faire un sermon. Quoique si je lui le disais en langage badass, il accepterait peut-être pour me récompenser de m’être soumis à lui. Je voulus dire que je ferais de mon mieux (tandis que Fino ne se lassait pas de hurler comme un dément en nous maudissant jusqu’à la « putaintième génération ») mais le chauffeur ouvrit une petite fenêtre en bois (une espèce d’imitation des vitres de limousine). Il semblait paniquer et n’arrêtait pas de se retourner pour mieux apercevoir ce qu’il voyait, avant de continuer à nous beugler des postillons avec sa moustache de morse jaune poivré :

« On nous attaque ! Une embuscade ! Ils sont… ils sont un ! Ça doit être un foutu spécialiste. » Il se retourna une nouvelle fois tandis qu’on pouvait maintenant entendre le galop d’un cheval s’approchant, des coups de feu étant tirés. Le conducteur fit alors : « NON ! Ils sont deux sur le cheval ! Un célèbre duo ! On va tous crever ! Ils ne font pas dans la dentelle et nous n’avons pas de richesses ! Ils vont nous plomber comme… Putain de merde ! Ils s’approchent ! Vous êtes forts ? Dîtes-moi que vous l’êtes, j’ai une longue et grande famille et… ils s’approchent ! Attenti… » Un silence plus calme. Un soupir de soulagement et il se reprit : « Ah, ce ne sont que Three and Six. Merde, j’ai paniqué pour rien, moi. »

On regarda à travers les fenêtres et la calèche s’arrêta, les quatre chevaux calmant doucement l’allure tandis que les bandits s’approchèrent en continuant à tirer (même quand il n’y avait plus de cartouches dans le flingue). On les vit s’arrêter près de la calèche en tirant sur les rênes grossièrement. Trente seconde plus tard de maladresse évidente, les deux bandits en tenue orange fluo de le cheval vieillot descendirent et ouvrirent la porte de notre bâtiment violemment (de façon un peu pathétique tout de même) qui se rabattit brusquement sur Fino, qui, surpris, se mit à les insulter. Ils braquaient leur flingue sur n’importe qui sans viser quelqu’un en particulier. Le premier semblait sûr de lui bien que ses yeux étaient aussi menaçants qu’une écrevisse morte, et l’autre semblait être là pour être là, afin de compléter le duo. La voix du premier sonnait comme les intonations d’un enfant avec une voix mûre. Une voix de débile profond serti par un accent indéfinissable, indubitablement de quelque part (peut-être parisien) :

« Saaalut, mes petits poteuh ! Je suis Three, et voici Six ! Nous sommes les plus célèbres bandits du Royaumeuh des Cow-Boys ! Les Mismatcheeeedeuh !
_ Anéfé. »
Il suffisait de se visualiser la scène pour se rendre compte à quel point ceux qui avaient une arme étaient en danger. Cinq paires d’yeux de combattants d’élite étaient braqués sur eux, mais ils étaient trop stupides pour se rendre compte de la dangerosité de la situation dans laquelle ils étaient. Le premier des deux reprit :
« Alleeeez, on me file tout le pognoneuh ! Tout ce que vous avez, c’est pour bibi.
_ Anéfé. »
, acquiesça l’autre d’un signe de tête en répétant ces trois syllabes qu’il disait sur un ton différent à chaque fois. Evan recadra ses lunettes sur son visage et leur posa une simple question :
« Vous avez tiré combien de cartouches avant de venir nous emmerder ?
_ Et bien euuuh, je ne sais pas ! Mais nous avons toujours les revolvers !
_ C’est bien ce qu’il me semblait. »
Des craquements de doigt résonnèrent dans toute la calèche. Je n’allais pas bouger, on n’avait aucunement besoin de moi.

Dix seconde de violence quasi-gratuite et les deux bonhommes étaient maîtrisés sans aucune difficulté. Evan s’était occupé du meneur tandis qu’Alexander avait bousillé le pauvre Anéfé et le maintenait le bras tordu contre terre. Fino hurla de sa position qu’il fallait les abattre comme des chiens. Heureusement, on avait de la pitié pour les faibles et ceux-ci ne faisaient pas exception. Ils n’étaient pas de véritables dangers, il suffirait juste de les foutre en taule le plus vite possible. Le caravanier rajouta :


« Ce sont les bandits les plus incompétents et les plus malchanceux de tout le Royaume. Ils ont dû se faire capturer des centaines de fois mais on les a souvent relâchés au bout d’un jour pour qu’ils mettent un peu d’action aux alentours. Ils ne doivent même pas avoir de mise à prix, sinon, ils auraient ruiné les bureaux de shérif. Ah au fait, les mains en l’air, et donnez-moi toutes vos richesses. »

Par la fenêtre par laquelle s’adressait le conducteur pointa un autre revolver métallique qui nous visait tour à tour pour qu’on ne fasse pas de grabuges. Je ne comprenais vraiment pas, mais vraiment pas pourquoi il avait retourné sa veste. C’était un bandit lui aussi ? Il semblait très sérieux et il semblait aussi avoir beaucoup d’espoir. Il ne semblait pas vraiment de mèche avec le duo de bandits que les autres maîtrisaient. Sans plus chercher à comprendre, un caillou minuscule apparut par la volonté de Julianne, et après une pichenette télépathique, boucha totalement le canon qui nous menaçait. Le type comprit trop tard qu’il n’avait que trop de peu de chances d’arriver à quelque chose. J’utilisais mon pouvoir pour tomber derrière lui et plaqua sa tronche contre les lattes en bois. Je refis la manœuvre dans un craquement irrésistible et balançai le corps hors du véhicule. Après avoir demandé, Evan m’envoya un bout de corde pour que je ficelle mon propre prisonnier. Avec autant d’alliés surentraînés, on ne pouvait plus considérer des pièges et des bandits comme des dangers, mais limite comme des amusements. Je n’avais ressenti aucune forme de stress tandis que le soleil s’était reflété vaguement sur le pistolet de notre ex-conducteur. Pour le moment, la mission super dangereuse et super importante n’avait pas donné assez de fil à retordre au commando que nous étions. Le pauvre pesta dans la poussière tandis qu’Alexander me donna un coup de main pour le nœud. On en était à se dire comment on allait faire pour rejoindre la ville quand Fino réussit à beugler assez fort pour qu’on l’entende :

« HEY ! Pourquoi on continue à se trimballer la calèche ? On détache les quatre chevaux, on récupère celui des deux dégénérés, et ça nous en fait un chacun. »

Ce qui faisait peur dans cette proposition, loin de la conséquence qui serait de laisser ces trois hommes avec pas grand-chose pour survivre, c’était qu’elle était plutôt bonne. Je savais que Fino n’en était pas à ça des bonnes idées, mais qu’elle fut simple, et sans causer la perte de personne (ou provoquer des traumatismes quelconques), avait un décalage agréablement surprenant. Alexander approuva l’idée ainsi que Julianne. La cause était alors entendue. Alexander nous guiderait le chemin et on partirait avec les quatre chevaux oniriques, sachant qu’on avait deux-trois étapes relais avant. Je n’avais pratiquement jamais monté à cheval de ma vie, et ça n’était pas arrivé depuis un temps inéluctable, pendant ma tendre jeunesse. Mais ça ne devait pas être trop compliqué. Evan m’avoua qu’il était un grand fan d’équitation, Robin avait eu sa période « poney » (même si ce n’était pas vraiment comme ça qu’elle l’avait dit), et Julianne était aussi novice que moi. Elle répliqua que quand on roulait en Lexus, les chevaux étaient à renvoyer au treizième siècle. Evan lui envoya un coup moqueur sur l’épaule. Quant à Alexander, il était bon en tout, donc pas la peine de s’inquiéter pour lui. On enleva aux chevaux tout leur attirail pour leur garder l’essentiel (à savoir, les rênes, la selle, etc.) et chacun prit le sien. Evan eut l’honneur de monter sur le tout-pourri du duo qui semblait prêt à claquer après chaque mouvement. Et puis, on galopa. Des claquements de rênes plus tard (personne ne cria « YAAH ! ce qui me déçut), et les chevaux foncèrent vers l’horizon.

« Et c’est parti pour Lemon Desperadoes ! », cria Julianne, avant qu’elle ne commence les premiers pas d’une longue chevauchée de plusieurs heures.

En l’entendant, je sentis une véritable excitation me prendre. Comme apprendre le journalisme se révélait moins passionnant qu’on ne voulait le croire à cause de nombreux cours annexes inutiles et des études se prolongeant sur plusieurs années, cette aventure s’avérait moins reluisante quand on se trouvait dans ma position, posé sur un cheval sans connaître l’équitation prêt à traverser des heures de galop dans un pays inhospitalier. Pourtant, la tirade de Julianne avait éveillé le vieux brisquard en moi qui se rendait compte que l’aventure, celle avec A majuscule, allait commencer maintenant. J’avais une grande mission importante, plusieurs alliés très compétents, et Dreamland m’ouvrait ses bras pour m’offrir de l’adrénaline à souhait. Je venais de retrouver une motivation dingue. Tandis que je tentais de garder l’équilibre sur mon cheval, je me baissai en avant, signe de ma concentration et de mon envie de connaître la suite de nos péripéties.


Ce fut moi qui me réveillai en premier à cause des minces rayons du soleil qui se déclinaient le long du salon, et dont une barre de lumière vint réveiller mes paupières embrumées. Je n’avais plus qu’à attendre tranquillement que les autres se remettent, et parce que j’étais quelqu’un de prévoyant et que dormir dans un canapé ne me rendait pas frais, je me mis à préparer du café. L’horloge posée dans la cuisine indiqua six heures et demie. J’avais encore un peu de temps tout seul. Je farfouillais dans mon sac sans faire de bruit et en extirpai un livre rapidement que je me mis à lire. Je n’attendis que vingt minutes avant que Robin et Julianne ne sortent de leur chambre en baillant comme si elles allaient se recoucher. Julianne m’interdit de sortir du salon tant qu’elles ne se seraient pas préparées à ne plus ressembler à des monstres ; je les entendis prendre leur petit-déjeuner dans la cuisine, me remercier à travers le salon pour le café et repartir vers la chambre et la salle de bain. Je ne savais pas qu’elles avaient un côté coquette, surtout Robin. J’occupai ensuite la cuisine plus lumineuse que le salon et réussis à me faire griller deux tartines sur du pain de campagne. Une demi-heure plus tard, Alexander se réveilla et ouvrit toutes les fenêtres du salon. Un flot incandescent de soleil nous brûla tous les deux les yeux.

Je pouvais maintenant passer en mode accéléré, parce que dieu savait qu’on ne pouvait pas faire suivre une narration intéressante sur des heures d’équitation qui transformèrent mes fesses en crêpe. En tout cas, le lendemain après mon arrivée, on édicta quelques règles plus ou moins implicites afin qu’on prenne nos marques. Les douches se prendraient toutes le matin (aucun problème de ce côté-là). L’ordre serait Robin, Julianne, moi puis enfin Alexander. Quant au tour d’Evan à partir de demain, il serait juste derrière moi et devant le boss. Je demandais s’il y avait une clé Wep afin de me connecter sur Internet et envoyer mes différents articles de pigiste (un argument cheval de Troie pour pouvoir utiliser mon ordinateur en cas de manque d’activités). Après la première nuit à Dreamland, je devais avouer que nos rapports s’étaient déjà détendus. On parla plus pendant le repas, on se ressassa la nuit en émettant quelques blagues (dont certaines devinrent fleuves). Pendant un instant, je crus sérieusement que les vacances ne seraient pas si mauvaises. Que je pourrais supporter la présence nauséabonde de Robin en m’appliquant une pince à linge mentale sur mon nez. Que tout cela ne pourrait pas être désagréable et que j’en sortirais grandi. Et encore, Evan n’était même pas là.

L’après-midi, je dû faire les courses avec Alexander, Robin s’occuperait de la maison en sortant les draps pour Evan puisque celui-ci avait indiqué qu’il n’aurait pas de sacs de couchage. On alla dans un super U où l’on dévalisa les rayons de nourriture. Notre hôte m’avoua qu’il détestait faire les courses, et donc qu’il allait prévoir pour plusieurs semaines afin d’être sûr d’en avoir fini avec cette corvée. Il m’indiqua qu’une contribution financière de tous les membres serait demandée vu qu’il ne roulait pas sur l’or. En émettant l’hypothèse que Julianne prenne tout à sa charge (ou une belle partie), vu qu’elle avait une situation plus que confortable. Les pâtes allaient bon train dans notre chariot, les ingrédients pour les sauces aussi, mais il ne se priva pas de prendre des ingrédients pour des repas plus atypiques que les autres. Il me dit qu’on allait peut-être faire un roulement au niveau de la préparation des repas. Craignant pour ma nullité culinaire, je mis des burritos dans le cadis. Au final, on gava celui-ci jusqu’à ce qu’il déborde et que la mise en chariot du moindre ingrédient en plus relevait d’une énigme à la Tetris. Autre que la nourriture, on avait acheté des petites bagatelles comme des brosses à dent pour ceux qui n’en avaient pas, ainsi qu’un saladier supplémentaire.

On rentra plutôt tard même si le soleil avait décidé de rester dans le ciel comme tous les soirs d’été. Evan était déjà à la maison et nous salua avec entrain. Je reçus une bouffée de chaleur dans le haut du ventre, comme libéré d’un poids, comme si je n’étais soudainement plus tout seul. Je ne lui avais presque pas parlé auparavant mais le courant était tout de même bien passé entre nous. Dans l’océan de la solitude, je me raccrochais à n’importe quoi, et si la bouée n’était pas de toute qualité, elle valait mieux la pierre Alexander, le caïman Robin ainsi que le paquebot Julianne trop gentil pour qu’on ne puisse pas culpabiliser en montant à son bord. Evan me serra la main et me demandai si j’allais bien. Il e fit aussi remarquer que je semblais plus grand sur Dreamland, et je ne sus que lui répondre. Il était déjà en train de se plaindre du voyage. En même temps, il partait du plus profond de la Suisse, avait fait une escale dans une ville chez un pote, et était reparti aussitôt le matin pour débarquer à Perpignan. Julianne se remit aux fourneaux pour préparer une salade composée et des steaks avec l’aide de Robin. Pendant ce temps, on eut le droit à tout le voyage d’Evan, rempli de poupons braillards, ainsi que des sandwichs de milliardaire (il préférait que son estomac fut vide plutôt que son portefeuille). Je lui conseillais la prochaine fois de prendre les wagons Zen pour éviter les mômes. Il me demanda ce que c’étaient que les wagons Zen.

« A TABLE ! »

Le repas était excellent (une aubaine), Evan faisait effectivement tourner la discussion comme personne et l’ambiance en était d’autant plus bonne. Il avait ramené en remerciement une bouteille de champagne et en servait à tout le monde comme si son but était de la vider le soir-même. Il voulut un toast à la réussite de la mission et tout le monde fit trinquer son verre sur celui des voisins.

Après un dîner bien plus chaleureux que celui d’hier, comme convenu, Evan dormit sur l’autre canapé tandis que je me rangeais dans le mien. Nous n’avions pas fait grand-chose de la soirée même si j’avais personnellement ouvert mon ordi pour envoyer des mails et vérifier que j’avais bien gagné ma paie. Mon collègue de chambrée me questionna pour savoir si les journalistes étaient tous des gauchistes ou des extrémistes de droite. Je lui dis que ça dépendait des points et de vue, et devant cette réponse facile surenchérit en me demandant la vérité. Je lui dis qu’ils étaient tous gauchistes. Satisfait devant cette réponse peu hypocrite, il se leva pour fermer lui-même les volets (signe qui montrait qu’il était déjà venu ici). Extinction des feux à vingt-trois heures, comme d’habitude. J’eus une nouvelle fois du mal à m’endormir, me demandant toutes les dix secondes si Evan avait réussi à rejoindre le monde du sommeil en me laissant sur le carreau.

Le détail amusant était que limite, le monde réel était plus amusant que Dreamland. Parce que si cette journée-là, on s’était tous un peu découverts, on avait goûté à la sensation de partager sa vie avec des gens nouveaux, dès qu’on se couchait, c’était pour... cavaler toute la nuit. On était perdus au milieu des plaines désertiques du Royaume, qui oscillait entre le jaune sablé et l’orange vif. On s’arrêta très vite à un village pour s’occuper des chevaux. Je me mis à me malaxer les fesses ; Julianne m’imita rapidement dès qu’elle descendit de sa monture, les jambes transies. Je lui fis remarquer que sa Lexus me manquait. On n’avait pas trop de détails techniques sur l’équitation pour nous aider à ne pas nous ruiner le dos sur un long trajet, sinon que les équidés puaient l’équidé. On savait à peu près les contrôler et Evan nous donnait juste quelques conseils si le cheval commençait à s’emballer. Dès que nous fûmes bien reposés, nous repartîmes à l’aventure, vers l’horizon qui présentait inlassablement le même paysage. A ce que je comprenais, on n’aurait que deux nuits, ou deux nuits et demi si celles si se révélaient être courtes, avant d’atteindre notre destination. Je grimaçai rien qu’en imaginant les heures qu’on allait passer sur le croupion de cette pauvre bête. De par l’inconscient collectif des films de Cow-boy où on ne voyait jamais ceux-ci ménager leur monture sauf lorsqu’ils atteignaient leur destination, les chevaux que nous avions étaient endurants jusqu’à ce qu’on rejoigne les villes. Les seuls signes de fatigue qu’ils présentaient étaient proches des points de civilisation. Mais s’il le fallait, ils pouvaient courir pendant cinquante heures dans le désert jusqu’à arriver à destination d’une écurie.

Comme prévu, ce fûmes moi et Evan qui nous réveillâmes en premier à cause des canapés moins confortables que les lits, et une étanchéité de la pièce à la lumière moins efficace que les chambres. On prépara encore du café, on prit notre petit-déjeuner mais on ne fit pas plus car la canalisation pouvait réveiller les trois autres si on douchait. Ce furent encore les deux filles qui sortirent juste après et refusèrent qu’on les regarde tant qu’elles n’étaient pas maquillées (c’était Julianne qui exprimait ce souhait tandis que Robin acceptait cette condition). On attendit que les filles daignent arrêter d’occuper la salle de bain pour qu’on y aille à notre tour. Je fis rapidement ma toilette et commençai à me raser. J’avais emmené mes propres affaires, ce qui me servit grandement. Evan m’avoua qu’il était imberbe et qu’il n’avait qu’à se raser toutes les deux semaines sans que personne ne voie la différence. Je me mis à le maudire quand je me coupai au-dessus de la lèvre supérieure.

Alexander était un gros dormeur, mais ça avait ses avantages : il restait plus longtemps dans Dreamland et nous faisait ainsi gagner des kilomètres quand il chevauchait seul. Je remarquais aussi d’un coup d’œil dans l’embrasure de la porte menant à sa chambre qu’il avait un flacon de somnifères posé sur sa table de chevet. Je compris qu’il s’en servait pour s’endormir plus vite afin d’être sûr de tomber dans les limbes du monde onirique avant tout le monde. Effectivement, si on se mettait tous à penser à lui alors qu’il veillait tranquillement dans son lit sans parvenir à s’enfoncer dans le sommeil, on allait apparaître de façon aléatoire sur Dreamland, ce qui nous ferait perdre une nuit précieuse. Alexander se réveilla en tout cas avant dix heures du matin, deux heures après tout le monde et prépara derechef le déjeuner (une autre salade composée avec les vagues restes qu’on avait laissé la veille). Le temps qu’on sorte du coaltar et midi était déjà passé. J’avais demandé par mail à mes supérieurs au journal de ne pas hésiter à me donner des articles tant qu’ils ne demandaient pas d’interview sur les gens de Montpellier. Au pire, je demanderais à ma sœur de questionner les autochtones pour moi (on l’avait déjà fait). Les passants n’étaient pas du genre à demander la licence de journaliste, alors ils s’arrêtaient sans poser de questions et répondaient à celle de Cartel tant que celle-ci avait un micro à la main et était suivi par un quidam quelconque avec un caméscope (c’était souvent Jacob d’ailleurs. Parce que c’était lui qui avait le caméscope...).

L’après-midi, tout se passa bien dans le meilleur des mondes. Quelques-uns somnolèrent parce que la chaleur était étouffante et les autres les regardaient somnoler. La maison avait beau être climatisé, on élevait toujours un parasol pour le déjeuner. Juste à-côté, une villa plus grande avait une piscine gigantesque dans laquelle des enfants se baignaient sans honte, s’éclaboussant, se noyant, plongeant dans l’eau fraîche tandis que nous autres étions en train de comater sous la chaleur brûlante et étouffante dans le salon, avec un ventilateur qui tentait d’aérer la pièce sans parvenir à un résultat probant. Je crus qu’Evan selon ses dires, allait soudainement se lever, escalader la barricade en pierre qui nous séparait de nos voisins pour aller étrangler les gosses et s’allonger sur leur bouée. Robin sur le siège, en train de fondre littéralement et regardant le plafond, lui dit qu’elle partirait avec lui volontiers si on l’aidait à se lever. C’était un temple de larves, ce salon. J’avais peur d’allumer mon ordinateur qui ne supportait pas les grosses chaleurs, mais je voulais vérifier mes mails pour voir si mon patron avait du boulot pas pressé à me donner.

Quand la phase de digestion fut passée, Julianne proposa un poker rapide qui nous occupa un bon temps de l’après-midi, même si le jeu en lui-même ne comporta pas beaucoup de parties. Ce fut Alexander qui fut viré en premier, en manque de jetons, et Evan lui demanda s’il pouvait lui permettre de le refaire tant qu’il ne lui donnait pas d’ordres pendant trois jours. Robin fut la seconde à partir de la table (elle n’aimait pas beaucoup le jeu, ça se sentait vu son implication). Étrangement, malgré mon bon niveau, je fus le prochain à quitter la partie en laissant Julianne et Evan se battre dans un duel farouche. Je partis de la maison pour faire quelques courses supplémentaires en empruntant la voiture d’Alexander et ne revins qu’une heure après, juste avant qu’Evan ne conclue la partie. Vu le temps que j’avais mis pour acheter du surgelé, on m’avait demandé si je m’étais perdu. Oui, j’avais réussi à me perdre malgré le GPS de Julianne. Heureusement, les GPS, c’était comme les chiens : on réussissait toujours à les accuser de quelque chose sans qu’ils ne puissent se défendre.

La nuit sur Dreamland fut encore pire que la précédente, parce que si la dernière fois, j’avais appréhendé peu à peu chaque minute qui passait et qui me rendait le cul plus douloureux en espérant qu’elle diminue magiquement ou qu’elle se stabilise jusqu’à mon réveil, je savais maintenant dès mon arrivée sur Dreamland que j’allais douiller sévère. Je me mis à espérer que tout irait bien, que mon fessier supporterait le choc. Mais en fait, non. Heureusement que Fino était là pour m’accompagner devant moi, accroché à la selle en tentant de me donner quelques leçons de badass-attitude dont je n’entendais qu’un mot sur deux. Je préférais ne rien lui dire, pour qu’ils ne hurlent pas encore plus fort que le vent qui sifflait dans la plaine déserte et qui nous obligeait à ne pas aller à la vitesse maximum. Après quelques passages montagneux, on était de retour dans le sable, d’où les fougères jaunes étaient les maîtresses incontestées. Aucun arbre ne survivait assez longtemps. On n’avait pas croisé de la végétation verte depuis le début du voyage, sauf dans ce village où on avait pris la calèche. Ici, c’était mort. Malgré l’absence totale d’animaux, la seule chose qui restait aux vautours et qui le maintenaient ici était leur propre décrépitude. Dès que l’un n’avait plus la force, les autres se servaient de son cadavre comme énergie supplémentaire jusqu’au prochain abandon. Un lieu charmant et enchanteur. En passant, on croisa une calèche de paysans, qui habitaient près de Lemon et qui préféraient s’installer ailleurs en attendant que l’Artefact soit retrouvé, pour être certain que les étrangers en manque de place ne viennent pas leur piquer leurs produits d’heures harassantes. Dès qu’ils furent passés, je demandais alors à Fino pourquoi tout ce ramdam pour un Artefact secret.

« T’es con ? Quand on parle de trésor, je peux te dire qu’aucun secret ne tient très longtemps ! Pas mal de monde sont au courant, ce qui fait qu’encore plus de monde l’est, et maintenant, c’est la débandade. C’est un peu comme si un connard de crieur public hurlait sur la place principale du Royaume des Chats : je lance une clef des songes en l’air, le premier qui l’attrape la gagne. C’est la guerre. »

Je comprenais effectivement. La chevauchée continua pendant quelques heures avec une courte étape de vingt minutes à un village, le temps que les équidés oniriques reprennent du poil de la bête. Quand à un moment, le soleil se coucha, transformant son corps fluet et jaune en masse incandescente embrasant tout le ciel d’un ton orange tirant sur le rouge, je pouvais m’imaginer la scène à la troisième personne : cinq cavaliers dans le désert qui chevauchaient à toute vitesse les uns à-côté des autres, pour une aventure épique, le tout souligné par les martèlements incessants des chevaux sur la terre dure, avec les ombres qui s’étiraient en arrière par la magie du crépuscule. Belle image, mais en tout cas, j’avais les jambes en compote. Evan me donna deux ou trois nouveaux conseils pour éviter les muscles douloureux, comme garder mon dos bien droit. Plus facile à dire qu’à faire, j’avais surtout l’impression de tirer encore plus sur ma colonne vertébrale. Je serrais les dents pendant cette épreuve que m’infligeait cette nuit. On aurait peut-être eu mieux fait de garder la calèche finalement. On aurait mis une dizaine de jours, certes, mais pour le moment, je ne pensais à rien d’autre que cet horizon qui défilait à perte de vue sans présenter le moindre changement intéressant, et qui me promettait des courbatures mentales au réveil.

La prochaine heure fut la plus intéressante de tout ce fatras faussement épique. Déjà, parce que Robin se réveilla. Et que Julianne ne mit pas plus de deux minutes avant de la rejoindre (vu que la seconde avait le sommeil très très léger, Robin ne pouvait pas ne pas la réveiller dès qu’elle l’était elle-même). Ce qui voulait dire normalement que mon tour n’allait pas tarder, ainsi que celui d’Evan. Leurs deux chevaux libres du poids de leur cavalière continuèrent à galoper avec nous comme si elles avaient une fonction GPS intégrée. C’était ça, l’aventure facile. Dreamland nous épargnait les détails logistiques qu’on pensait régler en voyant les films d’aventure. Inconscient collectif modifié, phénomène très intéressant. Je notais cela comme un détail amusant, parce que le voyage était si chiant qu’un peu de changement ne pouvait que me faire du bien. Je maudis quand même Julianne d’avoir disparu si rapidement, me laissant moi et mes cuisses dans cette torture abominable ; je savais qu’elle pensait à moi.

Quelques minutes plus tard, un immense fossé presque similaire à la Grande Faille près de Las Vegas nous barrait la route. Vu la taille du trou gargantuesque, je ne pouvais lier les deux côtés avec ma paire de portails. Y avait bien soixante-dix mètres entre les deux côtés, et l’obscurité de la faille empêchait de déterminer la profondeur exacte. Ce fut l’occasion de voir pour la première fois Alexander à l’œuvre. Le leader n’eut qu’à regarder. Et soudainement, un mur gigantesque, comparable à ceux que créaient Maze nous boucha toute la vue. Une ombre gigantesque s’étendit sur toute la plaine. Le mur était fait de pierres rouges comme le sol. Et soudain, cet immense mur qui aurait pu facilement accueillir la Tour Eiffel s’abattit très doucement pour créer un pont suspendu. La quantité énergétique déployée avait été impressionnante, et pourtant, Alexander n’avait pas failli ou bronché. Je commençais à cerner l’étendue de sa puissance même si on sentait qu’il savait faire bien d’autres choses que de créer des morceaux de paysage. Surtout ces deux épées, qui émettaient un éclat magique particulier. A coup sûr des Artefacts. Ils avaient donc un pouvoir, autre que celui de trancher des têtes en un tour de poignet. On traversa l’énorme plaque quasiment tectonique, puis on continua le voyage comme si de rien ne s’était passé.


Je remerciais tous les saints des saints quand je sentis mon épaule bouger. Je rouvris les yeux ; j’étais allongé sur le canapé et Julianne me réveilla doucement avec un café dans l’autre main. Elle me dit qu’elle compatissait avec moi pour le cheval. Je lui fis un sourire complice et m’extirpai de la pièce sur la pointe des pieds pour laisser Evan dans ses songes. Je repris mon petit-déjeuner comme d’habitude en pestant contre la sonnerie du grille-pain. Robin me salua vaguement en mâchant sa tartine. Elle n’avait pas de maquillage non plus. Elle semblait possédée. Je n’osais pas lui dire, conscient que Julianne était elle aussi prête à réprimander des brimades entre nous. On profita tous du froid (relatif) qui régnait dans la maisonnée, avant que la chaleur ne revienne à la charge. Il faisait bon dehors, le matin était accueillant et les voitures ne passaient pas trop vites.

Toujours dans la matinée, Evan et Alexander allumèrent la télé dans le salon. Julianne partit de la pièce en rabaissant la gente masculine. Après la période de la digestion (et oui, c’était une période importante à elle toute seule), le chauve nous fit visiter à moi et à Robin la ville tandis que les deux boss parlaient des prochaines opérations qui allaient avoir lieu. En attendant, on eut le droit à une promenade sympa autour du Têt (le fleuve qui coupait la ville en deux) où se concentraient de nombreuses activités de la ville. Evan nous avoua qu’il était déjà allé plusieurs fois chez Alexander pour ce genre d’opérations, et aussi parce qu’ils étaient bons amis. Il connaissait la ville par cœur. Il nous dit aussi que c’était la première fois qu’on réunissait plus de trois personnes pour une mission du Royaume Claustrophobe. C’était intéressant ses histoires ; on en apprenait pas mal sur nos supérieurs. Evan s’accorda d’ailleurs une pause pour téléphoner à sa femme et lui demander comment elle allait, comment se portait son ventre, et toutes ces questions attendrissantes et naïves. Je le charriai avec un grand sourire quand il referma la discussion.

C’était une bonne idée, tiens. J’appelais Cartel pour savoir comment ça allait chez moi. Elle me répondit que tout allait bien, que son job était super, qu’il n’y avait assez d’affluence pour ne pas s’ennuyer et pas assez pour être débordée. Elle voulut me rembourser le loyer de l’appartement qu’elle avait utilisé mais je lui dis que ça allait. On raccrocha (je savais qu’elle le ferait quand même indirectement, en effaçant une partie de mon ardoise), et vis que Robin et Evan discutaient tous deux au bord du pont, sur la rambarde, les deux fumant au vent (mes années clopes me demandèrent d’en partager une avec eux). Je décidais de prendre aussi des nouvelles de Jacob. On échangea les modalités évidentes, de base, s’il allait bien, si j’allais bien, etc. Il était une des rares personnes qui savaient ce que je foutais véritablement à Perpignan. Jacob m’expliqua qu’il avait pas mal de travail vu qu’il profitait de l’été pour s’impliquer à fond dans ces associations. Par exemple, il avait deux trois parades à faire dans le mois, le basique « Animaux retrouvés au bord de la route », ou des pubs à trouver pour les enfants délaissés par leur parent, voire encore pour aider les vieux à je savais plus quoi. C’était bien beau mais c’était mon crédit limité qu’il bouffait avec ces conneries.

« Je te laisse Jacob, on m’appelle. », scrutant mes deux partenaires qui n’avaient rien à foutre de moi et qui continuaient à fumer leur cigarette tranquillement.
« Allez, réussis ta mission de merde et rentre vite. Salut Ed.
_ Salut Jacob.
_ Miaou ?
_ C’est quoi ça ?
_ Salut Ed. »
répéta Jacob avant de fermer le mobile. Que Jacob ait un chat ou pas ne m’étonnait pas. Ce qui était plus intriguant, c’était que…
« C’était qui au téléphone, Ed ?
_ Ben… c’était Burritos. »
répondis-je d’une voix vague, les yeux droit devant eux, comme si je cherchais encore le pourquoi de la question.
_ Pardon ?
_ Bourritos, mon chat. Pourquoi Jacob garde Bourritos ?
_ T’as appelé ton chat Bourritos ?
_ Il était au téléphone…
_ L’insolation, certainement. Venez les mômes, on va se prendre un milk-shake avant de rentrer »
, termina Evan avec de sages paroles. Nous le suivîmes dans un petit restaurant qui vendait n’importe quel type de rafraichissement, à-côté d’un Quick. On prit tous un milk-shake à la fraise taille maxi. Et on s’assied à une petite table métallique, qui disposait de deux tabourets ainsi qu’une banquette rouge bordeaux. Je me mis à attraper les premières gorgées avec ma paille dans un discret bruit de succion.

Quand le soir vint, apportant une bouffée de fraîcheur bienvenue, on avait eu droit au déjeuner d’Evan et de ses connaissances maladroites en la matière (Julianne avait dû retourner à la cuisine pour l’aider à découper tous les légumes). Dès que le repas fut terminé, que la table fut rangée et que la vaisselle eut le droit à un petit coup de procrastination, Alexander nous invita dans un salon dont les volets avaient été tirés pour éviter que la pièce ne soit plus chaude qu’elle ne pouvait l’être. On s’assied sur les canapés en face de lui et il nous dit le dos bien droit :

« Maintenant que nous sommes tout proches de Lemon Desperadoes, nous allons commencer à dormir par tranches horaires afin de s’assurer d’avoir toujours une présence dans la ville et de ne pas se faire piéger facilement. De plus, si des combats se font sentir, on pourra toujours venir en renforts avec un peu de chance. Puisque nous sommes cinq, nous avons vu avec Julianne de se diviser en trois groupes, qui dormiront chacun huit heures. Le premier, ça sera Robin et Ed, qui dormirez de minuit jusqu’à huit heures du matin. Puisque c’est une première pour vous, on vous laisse les horaires les plus acceptables. Puis ça sera à mon tour de dormir de huit à seize heures, puisque je vais travailler en tant que veilleur de nuit à partir de la soirée prochaine. Et puis toi et Evan, vous dormirez de seize heures à minuit. Vous vous sentez d’attaque pour commencer dans une heure ?
_ Avec un bon somnifère, y aura aucun problème »
, certifia Julianne, rejointe par Evan déjà plus soucieux de se ‘droguer’.

Alexander continua son exposé. La disposition des lits se ferait de la façon suivante : le premier couple irait dans le lit d’Alexander. Dès que leur temps de sommeil serait passé, moi et Robin iraient dans la chambre des invités et nous endormiraient pendant qu’Alexander réveillerait les deux autres. Puis ensuite, ça serait à lui de rejoindre son lit tandis qu’on nous réveillerait le matin, etc. J’appréhendais déjà de devoir dormir dans le même lit que Robin, mais tant que je parvenais à me dire que c’était de l’ordre strictement professionnel, je parvenais à apaiser mon esprit quelques temps. Il était quinze heures passé, et Alexander prépara de nouveaux draps. Il dit qu’Evan et Robin allaient devoir s’occuper d’arriver à Lemon Desperadoes et de commencer à avertir le Maire de leur arrivée, qu’il soit prévenu de façon officielle pour qu’on sache qu’on n’arrivait pas comme des voleurs, et donc, qu’on se démarquerait de ces éventuels derniers. Et s’ils n’y arrivaient pas faute de temps, ça serait à moi et à Robin de nous en occuper. Et ensuite, l’enquête se poursuivrait au fur et à mesure des renseignements qu’on glanerait sur nos nuits. Le but serait donc d’interroger le plus de mondes possibles, et de trouver des bouquins qui retraceraient un peu l’histoire de la ville et de ses environs.

De plus, Alexander ouvrit un large ordinateur portable qu’il déposa dans le salon. Il brancha la machine et l’alluma. Il présenta alors un document Word où on devrait chacun faire l’inventaire de nos nuits afin de garder une sorte de compte-rendu. On devrait y marquer tout ce qui s’était passé, tant que ça avait à peu près l’air digne d’importance. Il fallait que chacun sache précisément l’avancée, les forces en puissance, la tête des gens, etc. Alexander nous dévoila son mot de passe pour allumer son ordinateur. Au vu de la nouvelle organisation des lits, Robin et Julianne rapatrièrent leurs affaires dans le salon. On changea les draps par principe, et il n’y avait plus qu’à attendre seize heures. Dix minutes plus tard, on donna un médicament au premier groupe afin qu’ils puissent dormir plus facilement. Et les voilà qui s’envolaient vers la chambre, la mine plus sérieuse que d’habitude. La mission commençait maintenant, qu’elle disait Julianne. Parler à des gens, ça allait peut-être être encore plus ennuyant que de se pavaner à cheval dans des paysages aussi intéressants que les synapses d’un cadavre. Mais bon, puisque tout le monde sentait la tension monter, il faudrait agir en conséquence et appréhender les nuits qui allaient venir.

Quand les deux furent endormis dans la chambre d’Alexander, ce dernier nous dit qu’il savait qu’on ne s’aimait pas Robin et moi, mais qu’il pensait tout de même qu’on aurait une meilleure synergie qu’avec un nouveau partenaire à nos côtés (sans compter qu’on allait casser le duo entre les deux autres aussi). Il nous rappela aussi notre objectif : d’abord se rapprocher de la ville, puis avertir le Maire, puis poser des questions, si possible aux autres personnes. Récoler des informations sur les alentours ne serait pas de trop, histoire de savoir s’il y avait d’autres intéressés dans les environs. Je voyais à peu près comment ça allait se dérouler, mais je me demandais si la prise d’informations serait aisée ou pas. La réponse dans huit heures environ.

Le temps que notre tour vienne, Alexander nous demanda si on avait des antécédents médicaux. Robin souffrait d’un peu d’asthme, mais sinon, rien du tout. Il nous fit quand même une prise de sang afin de vérifier si on pourrait absorber des médicaments, si nécessaire, afin de nous aider à nous endormir rapidement. Je lui dis qu’il en savait des choses pour un simple bûcheron, mais il me rétorqua qu’il avait beaucoup d’amis Voyageurs qui l’avaient beaucoup aidé à apprendre quelques trucs (c’était d’ailleurs un ces mêmes amis qui lui avaient donné le job de veilleur de nuit dans les environs). Après qu’Alexander m’ait prélevé une petite partie de mon sang et qu’il place le flacon dans une petite sacoche, j’ouvris mon propre ordinateur pour consulter mes mails. Aucune réponse de mon employeur, malheureusement. Je commençais à ressentir un petit pincement au cœur quand arriva le soir, puis la nuit. Je pus oublier la mission le temps de préparer des burritos, ainsi que du chili con-carne. Conformément aux habitudes (et à la situation dorénavant), j’en fis bien plus que nécessaire afin que Julianne et Evan puissent en avoir par la suite. Ce fut au moment du repas que notre chef nous rappela que Fino était utile aussi en tant que Créature des Rêves, et donc qu’il servirait d’intermédiaire entre nous pendant la nuit. J’en vins à me demander si Fino ne dormait jamais, mais Alexander me répondit qu’il le faisait évidemment, et qu’il le ferait une grosse partie pendant le tour de Julianne et d’Evan, histoire qu’il puisse lui assurer à lui un soutien non négligeable vu qu’il faisait partie d’un groupe de un.

Après le dîner, les heures filèrent comme des flèches et j’eus sacrément envie de pisser. A vingt-trois heures trente, Alexander nous pria d’aller nous coucher, histoire qu’on entre dans Dreamland vers l’heure exacte. J’enlevais mon pantalon et me glissai sous le matelas de gauche (ouf, les lits de la chambre des invités étaient séparés l’un de l’autre). Robin prit celui de droite. Alexander nous souhaita bon courage vu qu’on était l’équipe la plus relativement « faible » des trois, mais il pensait que tout irait bien pour le moment. Il alla sortir de la chambre, quand il nous expliqua une toute dernière chose (putain de merde, quand est-ce qu’on allait pouvoir partir en mission ?) : Robin serait la chef de l’opération. Ma plainte fut étouffée par l’oreiller. Je sentis sans les voir les deux regards que Robin et d’Alexander devaient me lancer, avant que ce dernier ne ferme la porte une bonne fois pour toutes en fermant la lumière d’un doigt. Je fis alors de mon mieux pour m’endormir le plus rapidement possible, mais il y avait trop de sentiments qui tourbillonnaient de mon ventre à la tête pour que je parvienne à compter les moutons. En fait, j’avais une forme d’appréhension. Je trouvais que s’endormir à Dreamland de cette façon n’était pas très saine. Le monde onirique était un terrain de liberté, une récompense après une dure journée de farnien… de travail reposant. Et tout ça pour en arriver à un sommeil en tranches horaires afin de mieux contrôler le territoire… je savais pas, je trouvais ça malsain quelque part. Et sur ces pensées étranges, après trente minutes de calme plat, mes yeux se fermèrent pour de bon, et je fus propulsé dans ce que je pouvais appeler, avec un euphémisme grandiose, le début des emmerdes.
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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Dim 15 Juil 2012 - 11:30
CHAPITRE 4
LEMON DESPERADOES




Le véhicule se stationna dans un hangar de méchants diaboliques grand ouvert sur le désert. Il était ainsi plus éclairé que la plupart des autres hangars de méchant diaboliques. Le chef de la New Wave sortit de la jeep et s’enfuit dans ses bureaux pour s’occuper des choses importantes, comme la paperasse, la comptabilité des frais, ainsi que l’exécution d’otages ennuyants et surtout, innocents. Il ne resta plus qu’un des six autres Lieutenants sur le siège passager qui enleva doucement sa ceinture. Quelques soldats en tenue grise de militaires d’époque le saluèrent rapidement avant de continuer leur patrouille inutile. Le Lieutenant emprunta une porte dans le fond du hangar, traversa un couloir et déboucha alors sur un autre hangar, fermé celui-ci, et dix fois plus gigantesque. Et rempli. Plus d’une centaine d’ouvriers travaillaient sur d’énormes engins à la structure métallique impressionnante. Il voyait plus ou moins ce à quoi allaient ressembler ces machines dans un futur proche, mais il préféra continuer son chemin en montant des escaliers qui longeaient les énormes murs de ciment armé pour se retrouver dans un poste de vigie. Les deux officiers qui surveillaient activement les travaux en jouant aux mots-croisés le saluèrent vaguement.

Sans trop leur en vouloir (il n’était pas le plus simplet des sept pour rien ; tellement qu’il ne savait pas qu’il était simplet. Disons qu’il était… absent, un individu dont le comportement aurait été en veille), le Lieutenant franchit une autre porte marron et atterrit déjà dans un autre décor. Le couloir avait quitté son ton simple et brutal pour se teinter de moquette rouge carmin à symboles royaux dorés ; le sol était de même facture. Il retraversa une porte vernie vingt fois par jour et tomba sur la personne qu’il recherchait : un autre Lieutenant, précieux quelque part. Précieux jusqu’à en devenir fragile. Il se prenait pour un lord, un duc, il ne savait plus trop quoi et il s’en fichait. Un domestique à perruque était en train de lui lisser sa majestueuse cape, et voyant qu’un autre Lieutenant approchait, fit une révérence, complimenta Monsieur et sa belle cape bleu avant de se retirer dans le coin sombre d’une pièce que seuls les domestiques connaissaient quand ils avaient besoin de se retirer dans un coin sombre d’une pièce. Le nouvel entrant eut un tic de la mâchoire (qu’il avait plutôt large) qui lui donnait l’air de mâcher un chewing-gum dans la bouche. Puis il héla de l’élan accent le plus incompréhensible possible :


« Haï Mark.
_ Combien de fois faudra-t-il que je te le dise ? Je ne suis pas Mark, mais LORD Buckingham »
, répondit le précieux d’un ton irrité, en lissant sa moustache et sa petite barbe en trident. L’autre garda son ton flegmatique et son accent venu de tous les pays du monde à la fois :
« Tu n’étais pas Orlando ?
_ NON ! Je ne suis pas Orlando ! Je suis Lord Buckingham, je l’étais et je le resterais ! Je ne suis pas le capitaine de nos armées pour rien.
_ Okaÿ. Pour te dire qu’on a réussi à avoir notre mercenaire. Et sinon, comment avancent tes machines ?
_ Elles seront prêtes bientôt. Dans une semaine, les premières construites subiront des tests. Et toi, tu recrutes du monde ?
_ On a un arrivage de cent soldats supplémentaire ce jour-ci. La brochure est très explicite.
_ C’est parfait. Nous dominerons bientôt… Le Royaume Cow-Boy aujourd’hui. Et demain, le monde !
_ Très bien. Sinon, comment va ta vie sexuelle ? »


Si le Lord avait été en train de boire, nul doute qu’il aurait tout recraché sur le miroir doré qui le reflétait bien majestueusement. On ne choisissait pas sa famille, et quand on entrait dans un groupe, on ne choisissait pas ses alliés. N’empêche, quel drôle d’oiseau que ce Tommy Wiseau… Il le congédia gentiment de la pièce d’un mouvement du poignet et demanda à son domestique de sortir de son coin d’ombre pour lui demander de parfaite sa tenue, ses favoris ainsi que sa coiffure. Son but était de paraître parfait tous les jours, même si ces séances lui prenaient quelques heures par nuit, et qu’il ne les quittait que pour assister aux réunions de groupe où ils n’oubliaient pas de bailler systématiquement pour se montrer supérieur. Il aimait à se dire qu’il était le troisième membre le plus important de la New Wave. Il y avait évidemment le chef qui les avait tous rassemblés, il y avait lui-même, si magnifique et si puissant qu’il ne pouvait être que le troisième de l’armée. Et entre eux, il y avait évidemment l’autre gars. Cet autre gars avait un statut et une position hiérarchiques si incontestables que même lui ne pouvait s’imaginer à sa place. Y avait peut-être le bras droit aussi, ais il était plus anecdotique. D’un point de vue condescendant, évidemment. Mais il s’en fichait bien d’être à la première, la seconde ou cinquante-huitième place. Et même, il s’en fichait de retrouver cet Artefact étrange ; il était même persuadé que jamais ils ne le retrouveraient, ou bien qu’il n’existait tout simplement pas. Lord Buckingham avait son propre objectif. Et rejoindre la New Wave avait été sa meilleure idée depuis longtemps pour l’atteindre.

__

En tout cas, l’idée de dormir en groupe était efficace : je m’étais réveillé en plein désert, et maintenant je m’endormais aux frontières de Lemon Desperadoes, comme l’indiquait ce panneau en bois : « On adore les étrangers. Saignant. ». Perdu au milieu de nulle part, le village n’avait certainement pas encore appris la tolérance envers les étrangers. Ou bien l’avait trop bien connu, au choix. Robin était déjà là, et gardait les montures qui étaient accrochées à un cactus bien vert. Fino se trouvait sur une selle et se mit à m’insulter pour me souhaiter le bonjour. J’arrivais près d’eux et leur demandais les nouvelles du jour. Fino cracha par terre et me dit :

« Vous venez juste de louper les deux autres bouffons, les tourtereaux. Alors de deux choses… la première, c’est qu’on va avoir un rendez-vous avec le Maire dans une petite heure. Evan et Julianne ont tout juste réussi à leur arracher ça avant de se réveiller dans votre monde tout pourri. Ensuite, enfin une mauvaise nouvelle. En arrivant à disons, moins de cinq kilomètres de la ville, on a été attaqués.
_ Par quoi ?
_ Par des robots. Ils faisaient pas plus de deux mètres, ils étaient plutôt fin, gris bleu. En tout cas, ils sont sortis de sous terre. Puis y en a quatre autres qui sont arrivés. Le combat a été court, mais l’attaque a été sacrément violente. Les deux crétins ont failli y clamser.
_ Tant que ça ?
_ Ouais. Heureusement, j’étais là. »


Le mystère des robots était intact, mais ce n’était pas comme si j’avais eu envie de les défoncer. J’avais du mal à me rendre compte de la bizarrerie de la situation tant Fino l’avait annoncé comme un rien. Chouette, y avait des machines qui sortaient du sol et qui nous attaquaient, pas de problème. Mais fallait savoir qui les avait placés là, et pourquoi. Les habitants de Lemon peut-être ?

Je me demandais alors pourquoi les montures étaient toujours là s’ils avaient eu le temps de rentrer en ville, mais Fino m’avait dit que le patron de la seule écurie les avait envoyés chier dès qu’ils avaient tenté de trouver une place dans son étable. Alors on les avait laissés là en espérant que leur condition onirique ne les fasse pas crever de faim. Quand viendrait le tour d’Alexander, il déciderait lui-même du sort de ces pauvres bêtes attachées à leur cactus pourri. Bon, il ne nous restait plus qu’à nous diriger vers Lemon Desperadoes tous ensembles, et patienter gaiement jusqu’à ce que l’heure du rendez-vous fût arrivée. Le soleil était haut dans le ciel et venait tout juste d’amorcer sa descente vers les horizons. On marcha pendant une centaine de mètres pour arriver enfin dans la ville.

Lemon Desperadoes avait tout de la bourgade typique du Far-West comme on pouvait se l’imaginer. Elle était découpée en deux par une artère principale large de plusieurs dizaines de mètres, plus sûrement qu’une ville était tranchée par un fleuve. Les principaux bâtiments donnaient vue sur cette artère, déposés les uns contre les autres de façon ordonnée. Puis il y avait environ quatre à cinq couches de bâtiment derrière qui donnaient un peu d’épaisseur à la ville, auxquels on pouvait accéder par des ruelles. J’estimais qu’il devait pas y avoir plus de trois cent habitants là-dedans. Le style architectural était très simple : soit c’était du bois pourri, soit c’était du bois propre. Ensuite, le tout était souvent laissé comme tel, rarement peint. Ça ressemblait plus à d’énormes cabanes en bois que de véritables maisonnées. Elles étaient souvent hautes d’un seul étage supplémentaire. En plus des traditionnels marchands de nourriture, je voyais le saloon de la ville se profiler à ma droite, presque en face de la Mairie, blanche, de loin le plus gros bâtiment de la ville (même si ça ne voulait pas dire grand-chose dans ce patelin paumé). Il y avait aussi un carré qui faisait penser à un coffre-fort : la banque. C’étaient environ les seules choses à voir de tout ce petit monde perdu dans un étrange univers de lande désertique. Coin du monde replié sur lui-même. J’en serais presque triste si je n’avais pas eu des tonnes de préoccupations. Un estropié qui ressemblait à un vieux bouc noir était en train de chanter du blues assis dans la rue. Je vis rapidement que les personnes qui passaient dehors faire leur course, ou juste passer comme des figurants de premier ordre, avaient deux réactions bien distinctes amenant à la même conclusion : certains nous ignoraient tellement qu’ils tournaient la tête, d’autres nous fixaient du regard jusqu’à nous mettre mal à l’aise. Fino insulta un crapaud qui tournait littéralement son regard en nous dépassant ; aux salutations imagées du phoque, il marcha d’autant plus vite en regardant droit devant lui. Perdus au milieu de cet endroit encore plus inhospitalier que le désert, je ne savais pas vraiment comment on allait dépenser une heure notre temps sans que quelqu’un ne vienne nous chercher des noises. Il faisait grand silence autour de nous, je me retournai donc vers Robin.


« On fait quoi patronne ?
_ QUOI ?! C’est encore cette incapable le boss ? Nan, laisse tomber, je vais pas l’écouter. De toute façon, je suis trop universel dans cette histoire. T’es son seul larbin.
_ Je préfère qu’on évite de se disperser en tout cas.
_ Tu fais dans ta culotte ?
_ Je propose qu’on aille au Saloon »
, intervins-je alors. « Quand un peuple ou une population est sévère avec les étrangers, c’est par ici qu’il faut commencer. »

Fino me demanda de sortir mon Guide du Routard, voir s’il y avait d’autres infos aussi inutiles dans ce genre. Je lui demandais de la fermer, puis on entra dans le bâtiment appelé « Campari’s », le second plus imposant de la ville. Je passais en premier les portes à double-battant qui grincèrent juste assez fort pour que TOUS les individus à l’intérieur se retournent et nous dévisagent pendant les dix secondes les plus gênantes de toute ma vie. Je sentis le phoque qui allait faire une remarque mais il réussit à se contenir, comprenant qu’un geste déplacé de notre part pourrait anéantir la mission dans l’œuf. On attendit que tout le monde se retourne uniformément vers son activité pour enfin se permettre de bouger. Pour décrire rapidement l’intérieur du bar, il y avait : un comptoir juste à droite qui longeait la moitié du mur, quelques tables rondes et chaises en bois à gauche qui comblaient la majorité de l’espace jusqu’à une estrade et des rideaux bleu au fond à droite (donc en face du bar). Et au fond, on pouvait apercevoir un escalier menant à des chambres, ainsi qu’une table à moquette verte spécialement destinée aux jeux de cartes, tenue par un croupier (ah non, une « croupière »). Il devait y avoir pas moins d’une quinzaine de clients dans le bar qui nous ignoraient superbement. Les seules lumières du bâtiment tenaient aux fenêtres grandes ouvertes qui laissaient couler les rayons du soleil à l’intérieur de la bâtisse. Baissant ma tête et mon chapeau pour qu’on évite de croiser mon regard, je m’assieds alors sur une chaise haute frôlant le comptoir. Le barman avait un œil en verre, de l’embonpoint et était doué pour se concentrer sur tout sauf ma présence. Robin s’assied à-côté de moi mais ne paraissait pas s’être assise pour commander quelque chose, juste pour ne pas « se disperser ». Désireux de me faire intégrer le plus rapidement possible, je me raclai la gorge pour attirer l’attention du barman. Il se retourna vers moi et fit :

« On ne sert pas les étrangers ici.
_ Oh. »
Fatale erreur que cette réponse simple. Outre le fait que je me faisais passer pour une tapette, Fino y vit le moment parfait pour pouvoir continuer une leçon de badass-attitude en prenant la parole à ma place et se faisant passer pour un simple animal de compagnie non doué de parole :
« Je m’appelle Ed Free. Maintenant, si tu désires que mon poing n soit pas étranger à ta gueule, tu vas te contenter de mon nom et me servir une double ration d’alcool. » Je sentis tous les regards revenir sur nous, avec une expression de haine latente au travers. Quelques-uns se levèrent doucement en tirant une arme quelconque de leur ceinture. Le barman plaqua ses deux lourdes paumes de mains sur le comptoir et répliqua très sagement :
« Je pense que les étrangers ne comprennent pas à quel point on les aime ici. Le désert est plus amical que Lemon Desperados, étranger.
_ Je m’excuse ! C’est pas moi.
_ Nan ! tu dois répondre : après que j’aurais retourné ton gros colon hors de ton cul, tu vas effectivement trouvé le désert amical, hombre.
_ MAIS TA GUEULE !!!
_ Qu’on les exécute ! De façon sommaire !
_ J’offre une bière au premier qui tire !
_ Personne ne va tuer personne ! »
, hurla une jeune voix féminine. Tout le monde arrêta son geste, et la tension disparut comme un soufflé au fromage. Une fille à visage autoritaire passa au travers du cercle de clients nouvellement formé pour se mettre à-côté de nous trois. Elle avait un visage charmant, des cheveux verts et courts et une mine qui ne laissait pas de place à la négociation. Vu sa tenue, et selon ce que je me souvenais de ma vision fugitive, c’était la croupière. Elle continua :
« On laisse tomber, on va pas plomber tous les salauds qui viennent, sinon, ça sera la guerre. Ce sont les Claustrophobes, ils ne nous veulent pas de mal et seront bien les seuls à ne jamais se retourner contre nous s’ils trouvent leur arme puisqu’ils ont d’autres préoccupations.
_ Elly, tu sais qu’on t’aime bien. Mais pour être sûr de pas avoir d’emmerdes avec les étrangers, faut s’en débarrasser… »
, tenta le barman dans un dernier espoir de nous crever.
« Ce que je sais aussi, c’est que s’il y a une bagarre, vous allez perdre, bande de crétins ! Ce sont deux Voyageurs puissants, ils pourraient détruire le bar. Vous laissez tomber vos pulsions meurtrières. Et s’ils font le moindre écart dans notre ville, je serais la première à leur botter le cul. Okay ? »

Il n’y eut pas d’approbation mais tout le monde eut le mérite de se rasseoir dans des gargouillements étranglés, et des murmures qui ne sentaient pas bons à l’oreille. Elly poussa un soupir et nous invita à sa table de jeu. On s’assied devant elle (Fino se posa sur la table, entre moi et Robin). Il y avait une autre fille aux longs cheveux châtains qui était endormie la tête reposant sur la table. Je regardais un peu mieux le croupier qui nous faisait face. Elle me disait un truc, même si je n’arrivais pas à mettre le doigt dessus. Elle croisa les jambes sous la table, et après un bref examen, reprit la parole, doucement :

« Vous n’êtes pas très discret », commenta-t-elle, presque méprisante. Une remarque qui cinglait comme si ça lui avait coûté une jambe de venir nous aider. Evidemment, Fino se sentit visé et répliqua instantanément :
« Si j’étais à la place d’un de ces trous du cul, ça ferait longtemps que je t’aurais remercié pour m’avoir sauvé la vie.
_ J’ai seulement dit ça pour les calmer. Vous ne semblez pas aussi puissants que les deux Claustrophobes qui étaient là y a une demi-heure. »
Robin arrêta de ronger son frein et se mit à la questionner d’une façon virulente :
« Y a marqué Claustrophobe sur notre front ?
_ J’ai déjà entendu parler des exploits de ton collègue, blondasse, c’est tout. Ed Free, si je ne m’abuse ? J’ai été très contente de savoir que tu avais démoli un Colysée à Carnaval Garbage, ils le méritaient (faux, c’était Fino). Pareil pour l’assassin (ça, c’était bien moi).
_ Serafino si je ne m’abuse. », répondis-je les yeux un peu en l’air pour me donner de la prestance en négligeant la scène. Si les exploits qu’elle connaissait de moi étaient les moins connues, couplé au fait qu’il me semblait l’avoir déjà rencontré, j’avais rapidement émis une hypothèse viable. Elle parut interloquée et se ressaisit avec un sourire :
« Effectivement, je suis la sœur d’Ophélia.
_ Elle va bien ?
_ Elle va bien… Mais à part ça, vous êtes venus pour rechercher l’Artefact ?
_ A ton avis ? »
reprit Fino. Je répliquai plus sagement :
« On cherche toutes les informations qui seraient susceptibles de nous intéresser.
_ J’imagine, mais vous ne saurez pas grand-chose ici, que les habitants vous aiment ou pas. Vous me promettez que vous ne ferez aucun grabuge ?
_ Tout dépend.
_ Ça ne dépend de rien du tout. Vous êtes et continuerez à être mal accueillis. Toute la ville vous haïssait avant même que vous ne posiez les pieds sur nos terres.
_ Charmant endroit »
, railla Fino. Etrangement, la prénommée Elly se mit légèrement à rougir. Elle répliqua de façon un peu maladroite, les dents serrées, comme si elle cachait quelque chose et cherchait à le montrer :
« Nous avons nos raisons. Je vous en dirais plus après que le Maire m’aura certifié que vous n’êtes pas dangereux. » Ça sonnait comme un point final.

Elle nous proposa rapidement si nous voulions faire une partie de Blackjack. Robin se désintéressa rapidement de la table et partit au comptoir dans un coin où personne n’irait la déranger. Elly secoua la fille qui était endormie. Un filet de bave coula le long de sa joue quand elle papillota des yeux. Elle se redressa vivement sur sa chaise en nous souhaitant le bonjour sans même nous connaître malgré la xénophobie ambiante. En même temps, je pouvais voir facilement qu’elle était une Voyageuse (et donc qu’elle ne devait pas forcément faire partie des citoyens de cette charmante bourgade) : son aura violette ne me trompait pas, ni ses oreilles arrondies. Elle semblait aussi fraîche que n’importe qui, voire plus, juste après son réveil. Impressionnant. Quelque part, c’était impressionnant. Elle nous fit un grand sourire, se frotta les yeux avec ses poings et accepta de jouer avec nous. Mais soudainement, un gros type s’assied à l’ancienne place de Robin. Il ressemblait à un hippopotame avec des costumes, avec un nez plus petit et une peau plus pâle et rocailleuse. Les flingues qu’il avait à la main, ses manières rustres, tout disait que c’était une petite frappe des environs qui avait pris plus de verres dans ce bar qu’il n’avait frappé quelqu’un. On tolérait sa présence en quelque sorte. D’ailleurs, je ne voyais pas les simples citoyens venir se frayer à nous, sauf pour nous montrer qu’ils en avaient une sacré paire dans le pantalon. Par contre, le bandit nous insulta, nous menaça de façon tellement pas voilée que c’en était choquant. Il n’hésitait à poser son immense bras juste à-côté de Fino pour l’impressionner. Ce dernier ne le regarda même pas et sortit un paquet d’EV qu’il partagea en deux, cadeau de Maze au cas où les langues de plomb ne se dévoilaient qu’avec une petite aide pécuniaire. La partie commença juste après qu’on ait chacun échangé notre argent par des jetons.

Je n’allais pas faire le descriptif détaillé de la partie de Blackjack, mais je pouvais au moins vous faire part de mon ressenti général : déjà, je n’étais pas le gagnant. La Voyageuse inconnue était celle qui réussissait à remporter le plus de jetons et à limiter les pertes. Fino la secondait de très près, avec des résultats un peu plus en dents de scie. Il n’hésitait pas à avancer beaucoup de jetons sur la table, quitte à perdre plus pour gagner plus par la suite. J’étais plutôt doué au Blackjack mais je me confrontais à des adversaires plus compétents que mes potes de d’habitude. Le bandit qui s’était invité à notre table pour nous plumer était aussi nul que moi. La Voyageuse semblait jouer inconsciemment, sans plus s’impliquer que ça qu’une partie de Monopoly. Fino avait le cul bordé de nouilles, et hurlait à la victoire dès qu’il dépassait le score du croupier. Quant à celui-ci, il se débrouillait plutôt bien : Elly prenait son rôle très au sérieux et proposait un challenge certain. Il n’y avait donc que le bandit et moi qui nous trouvâmes un peu dans la panade. J’avais toujours l’impression que les cartes qu’on me donnait étaient toutes nulles, et je ne savais pas quoi faire de ces sept qui venaient en pagaille (sept étant le plus mauvais démarrage qu’on puisse faire, statistiquement parlant). Je tentais de suivre la partie comme je pouvais mais il n’y avait rien de plus compliqué que de se concentrer tout en écoutant Fino jurer sur ses cartes et aboyer ses ordres au croupier. Seule la Voyageuse inconnue semblait insensible à cette décharge sonore, et jouait également toute la partie. J’eus un regain d’intérêt pour le jeu quand j’obtins un As dès le départ. Je ne pouvais pas doubler malheureusement, mais je priais ma bonne étoile pour qu’une carte de valeur dix sortes afin de compléter mon jeu. Et fébrilement, je demandais ma prochaine carte. BlackJack ! Man, une des rares fois où je parvenais à remporter des jetons !

Puisque j’avais mis pas mal d’argent, je revins rapidement dans la course. Je me remis à penser au système Hi-low du jeu : il fallait compter toutes les cartes à qui on distribuait un chiffre (As, Roi, Dame, Valet, Dix valaient un point ; sept, huit, neuf en valaient zéro, et les restantes en valaient -1). On faisait le total à chaque fois de toutes les cartes qui passaient. Si la somme était négative, alors on jouait un max. Et si elle était positive, on se réservait. Il semblait que la demoiselle inconnue jouait ainsi, même si elle semblait plongée dans la dimension des probabilités, le niveau supérieur. Fino lui, fonçait juste comme un taré et suivait son intelligence démoniaque qui le caractérisait. Et le bandit, qui ne devait pas connaître ces règles mathématiques, se terrait dans son expérience. La partie prit rapidement une autre tournure : je revins presque à égaliser Fino qui se faisait larguer par la première. Mais l’hippopotame perdait encore et se mit à pester contre la Voyageuse. Elly demanda le calme, mais on sentait qu’elle avait plus de problèmes à se faire respecter des gens du voyage comme lui. L’autre se calma pour cinq parties avant de se remettre à brailler contre l’inconnue. Elle garda son calme enfantin et se mit à lui sourire qu’il aurait plus de chances à la prochaine partie. Aussi naïve que mauvais voyante, elle, et Fino, se remirent à empocher du gain. Moi et l’autre gagnâmes quelques jetons à la prochaine partie de justesse avec des vingt-et-un, avant qu’Elly se mette à nous fracasser pendant trois jeux. Et quand la joueuse réussit deux vingt-et-un de suite, plus un Blacjack tandis que son voisin de table excédé ne perde ses jetons par la valeur du croupier, il péta son câble et se leva en faisant tomber sa chaise. Une nouvelle fois, tous les regards se tournèrent dans notre coin mais heureusement, nous n’étions plus les centres d’attention.


« Tu triches !
_ Non, je joue bien.
_ Elle ne triche pas, Killian, je fais gaffe à son jeu.
_ Je te dis que cette connasse triche !
_ Nan, je triche pas. T’as qu’à gagner.
_ PUTAIN DE… Toi, sors dehors ! »


Il avait sorti un flingue et le pointait sous le nez de la Voyageuse d’un ton menaçant, lui mimant plusieurs fois et de façon saccadée le geste de sortir à l’extérieur pour régler les comptes. J’allais frapper le gars pour éviter qu’il ne provoque en duel une fille pour une raison aussi burlesque que sa nullité mais Elly retint ma main posée contre la table, et son regard était éloquent : on n’arrêtait pas un duel. La loi était la loi, et si les citoyens ne devaient pas s’y souscrire, les étrangers le pouvaient encore moins. Je vis donc les deux protagonistes sortirent de la salle. Le Killian passa devant, le flingue prêt à mitrailler. Tout le monde se fit silence au passage de la gamine qui ne devait pas avoir plus de vingt ans. Un type sympa lui prêta son flingue. Mais le silence dont je venais de parler était en fait bien plus inquiétant que je ne le pensais.

Quand nous sortîmes tous dans la rue principale pour apprécier le spectacle, je vis que tout le monde s’était tut, même les simples passants. Il suffisait de voir ceux qui allaient se battre en duel pour que chacun reparte chez soi en trottant, que les femmes demandent à leurs enfants de revenir jouer à la maison, en sécurité. Les plus courageux allaient se placer le long de la rue pour observer le spectacle, se tenant bien à distance de la rue. Les volets et les portes se fermèrent, même le vent se calma pour laisser passer les deux duellistes. Ils s’avancèrent calmement dans la rue. Peut-être trop calmement pour la Voyageuse justement, qui avait l’air de n’en avoir strictement rien à foutre de ce qui se passait sous son nez. Totalement déconnectée de la réalité, elle gambadait au lieu de marcher. Le pire, c’est que son aura de Voyageuse n’était pas spécialement forte. Certainement pas assez pour pouvoir partir aussi rêveuse sur le champ de bataille.

Pourtant, les chuchotements que les habitants faisaient me firent penser le contraire. J’entendais les spectateurs se retourner pour parler doucement à leur voisin qu’il y avait « Kelly » qui allait se battre. Les murmures prirent de l’ampleur. Même le bandit ne pouvait pas ignorer la foule qui n’arrêtait pas de chuchoter avec crainte le nom de son adversaire. Je m’adossais contre un pilier en bois qui soutenait le balcon du bar, et je vis le type doucement en train de perdre la raison tandis que son adversaire le regardait, regardait son arme et montra des signes d’impatience enfantins. Le bandit voulut dire quelque chose, mais il se rendait compte un peu trop tard qu’il venait peut-être de se frotter à un trop gros morceau. Le nom de « Kelly » était soufflé par toutes les lèvres, et on avait hâte de savoir comment la petite allait massacrer son adversaire. Et la dénommée Kelly, montrant toujours des signes d’assurance que je prenais pour de la négligence, se mit à véritablement s’impatienter. Elle posa son flingue et s’assied en tailleur par terre. Puis elle sortit un paquet de cartes et se mit à jouer au solitaire. Le surréaliste de la scène en était choquant. Tellement que tout le monde se tut pour assister à cet étrange spectacle qui secouait les nerfs de Killian. Il avait le flingue dans sa main, pas son adversaire. Il était concentré sur le duel, pas elle. Et c’était justement pour ça qu’il sentait que quelque chose n’allait pas, que s’il donnait le coup d’envoi du combat, il allait se planter dans les grandes largeurs et n’aurait aucune chance de revenir en arrière, une balle dans la tête. On attendit une minute de silence hyper calme, où le climax était à son comble. Toutes les émotions passèrent dans la tête de Killian, jusqu’à ce que ce fut la crainte de voir sa vie entière traverser son esprit grossier s’il osait lancer le duel officiellement, voire seulement s’il touchait à la gâchette.


« Alors ? Tu y vas ou pas ? »

Ce fut la phrase de trop. Et l’esprit du bandit s’effrita en même temps que sa fierté. Il rangea son flingue dans sa ceinture, baissa son regard de honte et s’en alla loin de la ville. Pour faire une bonne impression, il lança tout de même cinq dollars sur les cartes de la demoiselle avant de disparaître dans les nuages de la honte, réservés aux survivants seulement. Le monde entier respira un grand coup en même temps. Eleonor s’avança vers Kelly et lui dit qu’elle pourrait continuer sa partie à l’intérieur au lieu de prendre de le risque de se chopper une insolation onirique (le soleil frappait fort, et c’était littéralement des fois. On avait un bleu à la place d’une brûlure rouge). Kelly la suivit gentiment en tentant de se souvenir de l’ordre de ses cartes (qui émettaient une faible pulsation jaune, signe que le paquet était un tant soit peu magique). Je les vis passer devant moi, et regardais Elly avec un air d’incompréhension. Je lui dis rapidement :

« Elle est si forte que ça ?
_ Si l’autre avait voulu la descendre, il l’aurait fait. C’est presque un miracle qu’il n’ait pas tiré.
_ Pourquoi vous aviez peur alors ?
_ Elle fait partie de la Compagnie Panda. C’est le Caporal Kelly. »


Je compris soudainement pourquoi tous les habitants avaient eu peur. La Compagnie Panda était un des groupes de Dreamland le plus redoutable, et un seul de ses membres justifiait la réputation de l’équipe : le Major McKanth, le neuvième de la Ligue S, même si nombre d’experts estiment qu’il pourrait largement être dans le Top 5 s’il s’amusait à trouver ses rivaux. Ce n’était que pure spéculation de leur part mais je pouvais largement comprendre pourquoi sa position dans la ligue ne faisait pas honneur à sa puissance véritable. Je ne connaissais pas trop ses partenaires, mais je n’avais jamais entendu parler de Kelly, caporal de l’unité. Mais d’après ce que j’avais compris, ce n’était pas le membre le plus emblématique de la Compagnie. Il faudrait que je me renseigne d’avantage sur eux, juste parce que ce groupe m’intéressait fortement.

Robin vint me retrouver pour me dire qu’on pouvait se diriger vers le Maire maintenant. Je regardais une grande horloge vers le fond de la ville, qui m’indiqua effectivement que c’était l’heure d’y aller. Fino sortit alors du saloon, et je lui demandai ce qu’il avait foutu pendant que tout le monde regardait. Quand j’entendis quelqu’un gueuler à l’intérieur pour savoir où était passée sa bière, je trouvai finalement la réponse à ma question. Il revint sur mes épaules et on alla tranquillement en face, chez le Maire, tandis que le monde entier reprit ses activités d’avant en oubliant totalement que leur avenir s’était joué sur une nonchalance extrême. J’imaginais bien le Major arriver dans ce trou perdu et pour venger son Caporal, exploser tout ce qui ressemblait à de la civilisation. Je me rendis compte que la mission aussi s’était jouée là-dessus, d’ailleurs. Sans les recoupages d’informations qu’on pourrait retirer des habitants, on partirait avec presque rien (en partant du principe qu’on survivrait).

La maison était richement décorée, si bien qu’on n’avait plus l’impression de se retrouver dans un village miteux. Le sol ressemblait à du marbre, il y avait des colonnes en pierre, et de multiples portraits des anciens maires. Une employée de la maison vint nous accueillir, et après lui avoir expliqué la raison de notre venue, nous lâcha dans une antichambre rouge carmin avec des chaises pour patienter à l’étage. L’attente dura plus d’un quart d’heure, et je discutai peu avec Robin. Maintenant qu’on était lancés dans la mission, je sentais qu’on était devenus plus sérieux chacun et qu’on était prêts à oublier nos antécédents et nos façons différentes de voir les choses pour coopérer un minimum. Ce n’était pas très agréable mais nous n’avions pas d’autres solutions. Ce fut pour ça qu’on réussit un peu à parler de la mission sans réussir à s’insulter ou à se lancer de méchantes piques. L’éclairage de la salle était mauvais : juste une petite ampoule grillant au plafond, grésillant faiblement, mais rendant le silence pénible. Au bout d’un temps infini, quand l’air commençait à devenir irrespirable, quelqu’un vint nous inviter à rejoindre la pièce suivante.

On arriva dans le bureau. Le bureau était plutôt spacieux, mais là aussi les seuls éclairages provenaient de la fenêtre, rehaussant le caractère austère du mobilier. Il y avait quelques bibliothèques ainsi que des plantes vertes posées dans les coins. Il y avait un large meuble dans le fond de la pièce, qui servait de bureau. Derrière se trouvait un grand siège qui ne devait pas venir du Royaume. Je voyais le maire perdu dans l’ombre, un cigare rougeoyant dans la bouche. Derrière lui encore était épinglée une carte de la région avec diverses punaises dessus. Au plafond, il y avait des pales (?) qui tournaient lentement pour apporter un peu de fraicheur dans cette salle étouffante. Le domestique partit de la salle, et nous étions tous les trois avec le Maire. Il y eut un silence pendant lesquelles les pales furent maîtresses, puis le Maire nous pria de nous avancer. Son bureau était propre et rangé au milieu, mais devait supporter nombre de documents sur les côtés, comme des affiches, des livres, et plein de feuilles de papier jaunâtres. Ce fut quand on s’approcha vers trois chaises en bois qui nous attendaient qu’on put mieux apercevoir la personne qui se tenait derrière. Robin eut un haussement de sourcils révélateur ainsi qu’une moue unique ; moi, comprenant que jamais Dreamland ne me laisserait tranquille me frappa le front avec la paume de ma main en tentant de conjurer cette malédiction. Fino avait abaissé ses sourcils pour être sûr d’avoir bien vu. Le Maire se releva avec un immense sourire. Il était en peignoir léopard.


« Excusez ma tenue : je sors de la douche. » nous dit-il sans être pour le moins embarrassé. Il avait retiré son cigare de sa bouche pour parler, et nous pria de nous asseoir en face. On le salua vaguement en faisant attention à ne pas lui faire remarquer qu’on le connaissait bien, quelque part. Sa coupe de cheveux camouflait le haut de ses oreilles, si bien que je ne pouvais pas savoir si c’était une Créature des Rêves qui avait l’apparence de DSK par intentions inconscientes et collectives, ou bien si c’était effectivement l’ancien patron du FMI qui était un Voyageur. La ressemblance restait frappante.
« Vous êtes donc les combattants d’élite du Royaume ? Vous êtes bien jeunes pourtant », continua-t-il en lançant un petit regard libidineux sous le visage de Robin. « Pourquoi avez-vous besoin de moi ? Votre présence n’est-elle pas claire ?
_ En fait, nous vous envahissons. »
répliqua Robin un peu éberluée du regard de son interlocuteur. Tout le monde la regarda avec un air étrange, pendant un long moment. Le Maire se défit un moment de son sourire en remâchant son cigare avant d’applaudir doucement cette réponse. Il reprit juste derrière :
« Bien sûr, bien sûr. Je vois le genre. Sans blessé, sans tué. Vous êtes justes là, et cette ville est à vous ? On y gagne quoi en échange ?
_ On s’engage à vous débarrasser de tous les cloportes étrangers qui polluent vos terres, ainsi qu’à vous accorder quelques dons en échange d’informations.
_ Et qui nous dit que nous avons des informations sur un Artefact vieux de plusieurs siècles, de la propriété de Royaumes dont Lemon n’a rien à faire ? »
, fit-il d’un ton langoureux, en sortant du vin rouge de son tiroir ainsi que quatre verres. Il nous versa du liquide dans chacun et trinqua seul avant d’en prendre une gorgée. Robin eut un ton acide :
« Vous trouverez bien.
_ Admettons que nous ayons quelques documents qui pourraient donner quelques indices. Ainsi que des vieux racontars. Je reste intéressé par votre proposition. En effet, nous avons quelques petits problèmes dont nous avons du mal à nous extraire, et une aide serait bienvenue pour débloquer la situation. Par contre, nous débarrasser des autres chasseurs de trésor sur place, ça va être très dur : vous êtes les premiers à arriver, ou peu s’en faut.
_ Pardon ?
_ Et oui ! Très étrange n’est-ce pas ? Vous pensiez certainement qu’il y avait eu plus de monde qui seraient installés ici ? Je le comprends parfaitement, mais malheureusement, vous êtes les premiers, et je doute que d’autres arrivent après vous.
_ Mais pourquoi ?
_ Aucune idée. Je ne cherche pas à approfondir la question : quand la situation est bonne, je prends.
_ Vous-mêmes aviez eu des informations sur les pouvoirs de l’Artefact ? »
Il y eut un silence profond pendant lequel le pervers nous regarda silencieusement. Il était en train de réfléchir à la meilleure réponse à apporter, donc de nous mentir. Il tira une bouffée de son cigare :
« Si vous ne le savez pas, je me demande ce que vous faîtes ici. Cela veut dire que l’Artefact est de très mauvais augures. Et qu’elle peut être dangereuse pour nous.
_ Jamais on ne s’amuserait à détruire Lemon avec l’Artefact.
_ Certes.
_ Il vaut mieux que nous trouvions l’Artefact plutôt que des bandits qui vous voudraient du mal. Plus vite on l’aura trouvé, plus vite cette vague d’immigration aura disparue.
_ Je comprends tout à fait votre point de vue, même si elle me met dans une position inconfortable. Je préfère dominer, vous voyez ?
_ On voit parfaitement. Vous pourrez parler à notre chef qui viendra dans quelques heures. Vous discuterez des modalités avec lui.
_ Il est vrai que je préfère m’entretenir avec des adultes. J’ai toujours l’impression de culpabiliser quand je le fais avec des enfants.
_ Pourra-t-il venir sans rendez-vous, histoire que vous ne vous réveillez pas avant ? »


DSK répondit d’un signe de tête avant de nous remercier. Nous prîmes congé de façon un peu abrupte mais je supposais que Robin savait ce qu’elle faisait. Je remerciais Mr. Peignoir pour le verre. Il était vrai qu’il valait mieux laisser Alexander s’occuper des négociations. Autant profiter de ce temps libre pour obtenir des informations. Le Maire nous souhaita bonne chance avant que nous quittions la porte, tout en rajoutant d’aller voir le banquier. Nous sortîmes de l’antichambre, puis de la Mairie. Je me retournais pour apercevoir le Maire qui nous regardait malicieusement depuis sa fenêtre (c’était moi où il observait le cul de Robin ?) avant de retourner à ses activités de Maire. Quand on fut sorti, Fino prit la parole en gueulant à qui mieux-mieux :

« Putain de merde ! Quel connard !
_ Un problème Fino ?
_ Ce gros porc dégueulasse n’a pas arrêté de nous mentir du début à la fin ! Il n’a jamais dit qu’il nous aiderait ! En clair, soit il travaille pour quelqu’un d’autre, soit Lemon compte obtenir l’Artefact.
_ Pourquoi il le voudrait ? C’est un trou paumé.
_ Imaginer les dégâts de folie qu’ils pourront faire avec. Ils veulent dominer le voisinage, comme tout le monde. C’est parfaitement normal.
_ D’autres personnes que les Claustrophobes peuvent utiliser l’Artefact ?
_ J’espère pas. Comme ça, on aura le droit à la plus grosse ruée Epic Fail de tous les temps. »

Pour terminer la nuit, on passa chez le banquier qui était une Créature des Rêves élégante et avant tout scientifique. Il était médecin, banquier et comptable, un homme important de la ville. Il ne nous voulait aucun mal, ça se sentait dans sa voix. Peut-être normal que DSK nous ait demandé de venir le voir, lui. Un homme intelligent, respectueux, connaisseur, et en plus qui ne nous cherchait pas des noises ; jamais je pensais qu’on aurait pu trouver un tel homme dans la ville. Il avait un haut-de-forme, des lorgnons, une belle veste qui ne le rendait pas pompeux et nous parlait d’un ton chaleureux. Plus que l’Artefact, c’était l’archéologie autour qui le fascinait. Il nous invita dans sa petite bibliothèque pour nous donner quelques livres sur l’histoire de la ville et nous fit un thé. Il s’appelait Norbert, Norbert Almost. Il était certainement l’homme le plus civilisé dans cette ville, et celui à qui on pouvait faire confiance facilement. Il était l’homme qui exerçait les professions permettant à Lemon de ne pas retourner à l’âge de pierre. Il était très content de ce qu’il faisait ici et ne voulait quitter la ville pour rien au monde. Il disait que c’était ce qui se rapprochait le plus du paradis, parce que les hommes ici avaient nombre de défauts, mais ils respectaient tous les autres avant tout. Il était un des rares à vouloir réellement nous aider, sachant parfaitement que plus vite on trouverait ce qu’on cherchait, plus vite on serait partis. Il ne voulait pas forcément notre départ, mais la ville l’attendait impatiemment. On s’était installés dans des fauteuils et on lisait sous le feu d’une lampe à huile les origines de la ville par de nombreux écrits. Je remarquais que selon les dates, la ville s’était formée juste après l’enfouissement de l’Artefact. Je notais ce détail à voix haute, et Norbert répondit :

« Je pense personnellement que la ville a été construite par des pionniers qui recherchaient votre Artefact. Ne trouvant rien, ou ayant été interdit de le rechercher à cause de forces supérieures, ils abandonnèrent les fouilles et se concentrèrent sur leur village. Ou alors ils pensaient trouver de l’or dans la région.
_ L’Artefact ne pourrait-il pas être sous Lemon ? »
, brailla Fino qu’une activité aussi face que la lecture rendait encore plus irritable que d’habitude.
« Pas possible », lui répondis-je en tournant une page. Je m’arrêtais là, sans vouloir dire à Robin que je possédais des lunettes me permettant de voir précisément les énergies magiques. Et sous la terre, il n’y avait rien. Rien de rien. Ou alors on avait posé des barrières autour pour empêcher ce genre d’artefacts de les détecter. Je levais les yeux d’une illustration dessinée avec les pieds :
« Pourquoi le Maire ne souhaite-il pas nous aider ?
_ Le Maire a peur. Vous n’êtes pas les seuls à rechercher votre Artefact. On pense qu’il y a un autre camp qui les recherche aussi. Très puissant. Et prendre parti dans une telle bagarre, ça peut conduire à l’anéantissement de notre village. Alors il fait attention.
_ On peut le protéger, votre village pourri. »


Norbert ne répondit pas à cette remarque de Fino. Il haussa les épaules. On pouvait facilement en conclure qu’il ne savait pas du tout si on était capables de protéger le village. Et donc lui aussi nous cachait des informations importantes. Je tentais de lui tirer les vers du nez mais il me répondit juste que c’était étrange que personne d’autre que nous ne fut venu au village. Et qu’il y avait beaucoup d’activités dans le nord, à quelques jours de cheval. Beaucoup trop suspectes. Très intéressantes informations. Je le remerciais et lui promettais que si le temps nous le permettrait, on irait jeter un œil.

__

Jacky marchait dans le désert. Il n’avait pas de cheval. Le soleil qui tapait, à son zénith, ne lui faisait aucun autre mal qu’un chatouillis. Jacky avait la tête ailleurs, perpétuellement ailleurs. Il s’enfonçait dans un monde étrange quand il n’avait rien d’autre à faire que de marcher. Le monde devant lui se transformait en enfer et en ténèbres rouge, et il vit dans le ciel, tagué par sa folie, le prénom d’Ed et de Fino. Il sourit quand les lettres disparurent pour laisser place à des dessins cabalistiques. Quand Jacky s’était enfui vers Dreamland, il s’était soudainement rendu compte que celui-ci n’était plus du tout amusant. Il avait voulu alors retourner au labo où il travaillait avant, avec ce lézard stupide. Mais tout avait été explosé. Le bunker n’avait pas trop souffert, mais l’ascenseur était détruit. Comme promis, les Claustrophobes avaient pulvérisé le laboratoire secret. Jacky s’était senti alors perdu, se rendant compte qu’Ed aurait pu ne pas mentir ou être trompé ; il espérait au moins que les Claustrophobes avaient récupéré quelques dossiers. Il avait réussi à descendre dans les boyaux de terre mais n’était pas parvenu à la salle en question. Il remonta alors difficilement dans les tunnels creusés par l’explosion, et rentra dans les salles où avait habité son ancien maître, qui l’avait rejeté parce que les créations de Jacky ne cherchaient qu’à être les plus détestables possibles. Le lézard voulait créer des monstres, son élève voulait dessiner des tableaux hideux. Qu’ils soient vivants ou morts. Jouer avec la chair d’autrui, et son propre esprit pour représenter ce qu’il avait en tête, c’était une activité fantastique. Il fouillait maintenant dans les dossiers de son ancien mentor pour en apprendre plus sur lui depuis son départ du bunker. Et enfin, il tomba sur ce qu’il recherchait depuis le début. Une note qui rendait claire les ambitions des Claustrophobes. Sur un papier, écrit avec de l’encre, il y avait les détails d’un monstre (inintéressants au possible soit-il en passant). Mais plus que ces phrases, il vit enfin ce qu’il cherchait : un « 99 » était marqué en haut à gauche, entouré. De suite, il était retourné sur la terre ferme et avait reniflé le sol comme un chien. Il vit alors une tâche de graisse sur une dalle, ainsi que diverses éraflures çà et là. Les Claustrophobes n’étaient jamais venus ici pour faire exploser la bâtisse. Enfin, ce n’avait pas été leur but premier. Ils y étaient certainement allés pour… Jacky jubila. Et il savait quelque part, que son maître, emprisonné dans les cachots du Royaume de la Claustrophobie, jubilait aussi. Prochaine direction : Lemon Desperadoes. Mais il fallait faire un petit détour auparavant.

Et donc Jacky avait marché nuit et jour, empruntant calèche, cheval, tout ce qui lui était passé sous la main. Il ne s’était pas reposé une seule fois, mais il n’en avait pas besoin. Ses cheveux noirs et sales retombaient devant ses yeux alors qu’il marchait sur la terre dure et inhospitalière. Il arriverait bientôt à destination, et de là, il pourrait apprécier le superbe spectacle qui allait immanquablement se produire. Et il pourrait revoir Ed et Fino, ceux qui avaient réussi à braver « Poney’s World » pour le récupérer. Il se fichait de la fille, elle n’était pas intéressante. Mais Fino avait l’esprit malsain. Pas fou, mais malsain. Quant à Ed, il allait devoir faire un terrible choix dans pas longtemps. Jacky espérait juste qu’il ne garderait pas son esprit bête qu’il lui avait dévoilé à Doppel City. Mais pour le moment, il voyait le monde se transformer devant ses yeux, les couleur se modifiaient sans vergogne et lui promettaient les plus belles choses créées par l’homme. Jacky ne pouvait pas résister aux merveilles du psychisme humain et des créations qui en découlaient. Le sien générait tellement de choses qu’il en était devenu gaga. Et comme une sorte d’observateur, il voulait savoir ce qu’étaient capables de faire les autres, jusqu’où ils transformeraient le monde avec leurs idées rationnelles. Jacky adorait les chantiers fous. Et la promesse de voir une arme quasi-antique sortir de sous terre, ainsi de voir que ce que prévoyaient ces monstres de Claustrophobes… Tout cela lui promettait un film passionnant dont il ne voulait rater aucun épisode.

Mais soudainement, toutes les couleurs, les paysages et les spirales qu’ils s’inventaient disparurent d’un coup pour laisser place au Dreamland réel, avec ses teintes fades. Et trois robots recouverts de coques en plastique qui le regardaient. Ils voulaient le tuer, ça se voyait à leur mouvement. Ils s’approchèrent d’un pas souple et lourd à la fois, soulevant une fine couche de poussière derrière eux. Ils ne faisaient presque aucun bruit, c’en était terrifiant. Jacky, comme si ce fut une évidence, ricana :


« Je viens en paix. » Les machines s’arrêtèrent docilement. Celle du milieu fut la seule à avancer d’un pas plus doux. Son masque représentait un visage humain extrêmement lissé, en plastique blanc presque transparent. Ses yeux s’illuminèrent alors, et un film holographique naquit devant Jacky. Il y voyait un homme entamé par la vieillesse. Il avait le sommet crâne chauve et une couronne de cheveux gris. Il avait des lunettes rondes, un pull à col roulé noir. Il était assis, certainement face à un écran d’ordinateur et l’observait, son menton posé contre ses deux mains. Il semblait dans une salle sombre et futuriste dans laquelle les seules lumières provenaient d’écrans d’ordinateur. Il se mit à parler avec un accent américain, lentement :
« Bonjour. Il paraît que tu viens en paix.
_ Je ne souhaite pas retrouver votre Artefact. Je veux juste une place aux premières loges. Je ne suis pas un danger.
_ Cela ne sera pas suffisant, je le crains. Je vous laisse faire demi-tour, et demanderais à mes iRobot de ne vous attaquer que si vous progressez encore.
_ Je dois avouer que je suis stupéfait. Vous avez dû placer des robots partout autour de Lemon Desperadoes pour empêcher la venue des gêneurs. Et si des gens sont assez forts pour percer votre ceinture, vous devez le savoir immédiatement et pouvez prendre les dispositions nécessaires.
_ Effectivement, c’est bien vu. Mais ce ne sont pas n’importe quels robots »
, fit alors l’inconnu au col roulé, qui ne devait attendre que ça, « Ce sont mes iRobot. Ils sont plus forts que les autres robots, plus résistants, plus rapides et plus agiles. Ils sont discrets, ont beaucoup d’autonomie, et peuvent vous dire l’heure. Ils font partie de la version deux, donc ils ne sont pas aussi lourds que la première version. Ils peuvent aussi télécharger bon nombre d’applications, même si je dois avouer que le réseau par ici n’est pas terrible. Ceci est une… révolution.
_ Ils sont rigolos. Mais je veux passer quand même.
_ Ça ne sera pas possible.
_ Laissez-moi rejoindre votre organisation. Je vous promets que je me ferais tranquille. Je pourrais vous aider.
_ Toi tout seul ?
_ Presque tout seul. »


Jacky siffla tout en continuant à regarder son interlocuteur. Alors apparut au sommet de la dune une armée d’une centaine de personnes, tous en tenues de bagnards de « Poney’s World », provenant de la section des fous et des pires criminels. Jacky, en tant que véritable directeur de la prison, aurait pu demander aux soldats de venir à la place de simples prisonniers. Mais quand on avait un style, on le gardait jusqu’au bout. L’espèce de scientifique regarda alors tout l’attroupement des soldats. Il se redressa sur sa chaise, et leur souhaita la bienvenue dans l’organisation.
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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Dim 15 Juil 2012 - 18:29
Ce fut Julianne qui nous réveilla en même temps que l’horloge. Je bâillai comme un morse avant de me relever doucement. Dormir huit heures n’était pas une mince affaire quand vous étiez en vacances, prêt à sacrifier votre matinée. Je pris exceptionnellement du café pour m’aider à me réveiller tandis que Robin partit les yeux dans le vague vers la salle de bain. Je résumais rapidement à la fille ce qu’on avait fait, les personnes qu’on avait rencontré et les situations qui en avaient découlé autour d’une tartine à moitié beurrée, faute de provisions (on avait oublié le beurre). Ils m’invitèrent à noter tout ça sur l’ordinateur d’Alexander, Alexander qui dormait tranquillement dans sa chambre et qui devait se diriger à cet instant précis vers la maison du Maire pour négocier avec lui leur alliance passive. Les habitants devaient lui jeter un sale regard tandis que Fino lui résumait la situation de façon plutôt claire (tant qu’il enlevait les faux moments de bravoure dedans). Je m’invitais ensuite sous la douche dès que ma coéquipière en sortit. Un peu plus réveillé, il ne me restait plus qu’à aller acheter d’autres briques de beurre pour le petit-déjeuner suivant.

Avant le repas, je me mis à lire ce qu’avait écrit Julianne sur l’ordinateur. Ils avaient effectivement marché jusqu’à rencontrer des robots qu’ils avaient détruit. C’était très étrange comme découverte, et on pouvait facilement se demander qui les avait placés là. En tout cas, cette personne devait savoir qu’on venait d’arriver à Lemon Desperadoes. Plutôt ingénieux quand on y pensait, mais le pire n’était pas là. Le pire, c’était se dire que si la ville était défendue dans toute sa périphérie, alors on avait un adversaire qui disposait de moyens colossaux. Très mauvaise nouvelle. J’en fis part à Evan qui confirma mes hypothèses. On déjeuna tous ensemble, un peu dans le coaltar, je devais l’avouer. Le couple de Voyageurs nous raconta oralement leur arrivée qui ne s’était pas faite facilement : les villageois restaient très antipathiques. La seule solution était de leur débarrasser d’un immense problème, et c’était de ça que devait parler le leader à DSK. D’un moyen de les amadouer pour les empêcher de fomenter un plan contre nous. Je leur demandais aussi pourquoi tout le monde cherchait à l’Artefact alors qu’avec une telle puissance, ils ne devraient pas pouvoir être utilisé par n’importe qui. Pour Evan et Julianne, il était normal que tous les Artefacts fussent utilisables par tous, même s’il y avait un semblant de vérité dans ce que je disais. C’était comme créer un missile nucléaire, et permettre à tout le monde de l’utiliser. En tout cas, ils étaient moins sceptiques que Fino sur la question. Ce qui n’était pas forcément une bonne nouvelle quelque part. On aurait pu espérer que nos adversaires la découvrent, nous menacent avec, juste avant de se demander où était la gâchette.

L’après-midi, je dû rédiger notre nuit sur l’ordi d’Alexander. J’empruntai le style d’écriture de Julianne afin de garder un peu de régularité, et écrivis tout ce qui nous était arrivé. Je n’omis aucun détail, et remplis quelques fiches pour présenter le Maire, Elly, ainsi que Norbert. Evan qui lut par-dessus mon épaule m’expliqua que ces trois-là faisaient partie du conseil de la ville. Il y avait en plus une vieille femme, la doyenne qui se prénommait Mathilda et qui les avait proprement insultés quand ils étaient passés devant elle. Le dernier membre du conseil n’était que le shérif du coin, Clint. Il ne semblait pas non près à nous aider, mais il restait dans la surveillance. Tapi dans son bureau, cherchant toujours à savoir où nous étions, et s’attendant à ce qu’on produise un acte terroriste. Une fine gâchette qui empêchait les bandits trop entreprenants de s’y aventurer sans être très sage. Je terminais le compte-rendu et me rendis compte qu’il y avait bien trop de questions. A quel jeu jouait le maire, et chaque habitant de la ville ? Quels sont nos ennemis ? Quel est l’Artefact ? Quand Evan me relut, il me dit qu’il fallait que je fasse gaffe à Norbert. Je lui demandais pourquoi mais Evan haussa les épaules. Il me dit qu’il ne savait pas trop, mais que donner un livre à quelqu’un pour qu’il tente de s’informer lui-même, ça l’empêchait de répondre directement et à la personne de chercher ailleurs. En gros, de la poudre aux yeux. Ce fut à mon tour de hausser les épaules avant de mettre l’ordi en veille et le poser sur la table basse près des canapés. Il était plus de quinze heures et ça serait bientôt à Evan et Julianne de reprendre le relais. Celui-ci ouvrit les infos avec la télécommande, et Julianne s’empressa de baisser le son pour éviter de réveiller le boss. N’ayant rien d’autre à faire, je me mis à regarder la télé avec le chauve. Rien d’intéressant ne se passait, les faits les plus catastrophiques passaient devant moi et je n’avais qu’une envie, me chopper un cookie pour voir si j’arriverais à l’avaler en une bouchée. Julianne passa la tête depuis le couloir et s’exclama :

« Quoi ? Bob Peterson s’est fait enlever ?
_ C’est qui ce gars ?
_ C’est une ponte de Pixar.
_ T’en sais des choses.
_ Mais vous foutez quoi devant la télé ? Ils viennent de le dire. »


Ah oui, aussi. L’impact que ce dialogue eut sur moi me fit craindre le pire. Déjà, on ne kidnappait pas un homme dans son type, ça servait à rien. Et puis surtout, pourquoi s’en prendre à un gars comme lui ? Mais en fait, si on psychotait autant sur le cas de ce pauvre, si on s’était soudain intéressé à son cas autre que la mention de Julianne, et qu’on regardait la télé avec un accroissement croissant, c’était que dans les traces de son appartement que la caméra filmait, on pouvait distinctement apercevoir « IDL NW » marqué par des dizaines de photos punaisée sur le mur. Un observateur lambda ne remarquerait même pas les initiales formées par ces clichés de vacance. Mais IDL signifiait InDreamLand, dans le même style qu’IRL (In Real Life) ou IRP. Il était utilisé dans différents forums entre les geeks, etc. Il était évidemment moins courant que les deux autres précités, cependant, il suffisait d’être un Voyageur pour comprendre le sens de ces trois initiales. Le type n’avait pas été capturé par hasard, et ça concernait Dreamland. Et cette abréviation NW, je ne voyais vraiment pas ce que ça voulait dire…

« New Wave.
_ Pardon Evan ?
_ Il y avait aussi ces initiales sur les robots qu’on a affronté. Ainsi que la signification près de la cheville droite. Ça doit être le nom de l’organisation. »

Julianne en déduit alors :
« Bob savait donc qu’il allait se faire capturer à cause de Dreamland. Il a disposé les photos de telle façon que n’importe quel Voyageur puisse le voir quand la télé présenterait les News.
_ Les questions qui nous restent à déterminer sont si le kidnapping a un rapport avec notre affaire.
_ Et ça nous confirme quelque part la chose suivante : la New Wave a d’importants moyens dans les deux mondes. »


Okay, on cernait à peu près le problème. Une organisation baptisée la New Wave venait tout simplement de faire son apparition. Et ce, certainement pour conquérir l’Artefact vu les moyens qu’ils mettaient pour protéger Lemon Desperadoes. Julianne décida qu’on n’allait pas réveiller Alexander pour ça et qu’elle nous chargeait de lui expliquer la situation. Je rajoutai sous l’impulsion du chauve de marquer cela sur le compte-rendu aussi, en italique. Ils allèrent ensuite se coucher sous cet étrange mystère. Ce qui était énervant, c’était que Bob Peterson n’était pas un nom connu au niveau de Dreamland. Ils avaient donc besoin de lui pour un projet bien particulier. Robin qui avait fait le même cheminement que moi déclara qu’il y avait alors de grandes chances que ces types aient une longueur d’avance sur nous. Et qu’ils n’allaient certainement pas agir amicalement si on leur demandait leur résultat des recherches. Maze savait-il que des ennemis si organisés n’avaient attendu que le réveil de notre Artefact pour se réveiller ? Alexander avait intérêt à lui faire un rapport de toute urgence parce qu’on allait sérieusement manquer de moyens. Je m’étais déjà frotté à des organisations. Sauf que la dernière fois, ce n’était que des minuscules personnages de dessins animés perdus dans une cave. Et ils avaient failli détruire un Royaume avec leur connerie. Alors si en plus, ils étaient sérieux… Certes, il y avait Fino de mon côté plutôt que dans le camp adverse, mais en même temps, je ne pouvais m’empêcher de constater avec désarroi l’impact qu’avait Dreamland sur le monde réel. C’en était terrifiant. Il y avait de la marge entre le petit Voyageur lambda qui fumait des joints à Champiland pour oublier ses interros, et le gars qui se faisait capturer dans la vie réelle à cause de ce monde onirique. En passant par nous autres, qui étions à dormir par tranches horaires et qui nous étions réunis spécialement pour l’occasion. Ouais, y avait de la marge.

Robin donna une tasse de café à un Alexander qui venait de se réveiller. La suite de l’après-midi ne fut qu’une succession de résumés où l’on expliqua ce qu’on avait fait et trouvé sur le monde, tandis que lui nous apprit la suite des événements. Il avait conversé avec le Maire, et lui avait promis bien plus que ce que celui-ci lui avait demandé afin de le mettre en confiance. Comme ça, on n’était plus dans l’échange, mais dans le don, et c’était une situation avantageuse pour tous les partis. Alexander s’était engagé à repousser toutes les menaces à l’avenir, et à aider à approvisionner le village. On lui parla alors de la New Wave, ce à quoi il méditait longuement. Je suggérais de demander des renforts à Maze mais Alexander refusa en bloc : des mouvements allaient dévoiler notre stratégie à l’Agoraphobie, qui se presserait d’arriver en masse pour nous bloquer, voire posséder notre relique. Il fallait rester dans cette situation, même si elle n’était pas très confortable. Il en avait aussi profité pour faire des recherches à son tour, à commencer par des rumeurs comme quoi l’Artefact serait gardé par une énigme d’une complexité absolue. Assez difficile pour bloquer de grands experts pas mal de temps. N’ayant pas l’énigme sous les yeux et aucun autre indice sur la réponse, on ne pouvait pas faire grand-chose sinon espérer que notre statut de Voyageur Claustrophobe nous permettrait de la résoudre plus aisément que les autres gens. Et surtout, le boss avait rencontré cette phrase plusieurs fois sur des documents très anciens qu’il avait trouvé dans une sorte de déchetterie de la ville, ainsi que des papelards qu’il avait réussi à subtiliser dans la Mairie : « Ut deos dimitte nobis », ou « Dimitte nobis », ou encore « Dimitte ». C’était du latin. Je me demandais pourquoi on se sentait obligé de mettre des titres en latin pour que celui-ci gagne en classe. Un petit tour rapide nous apprit que la traduction exacte était « Que les Dieux nous pardonnent ». Ouah, ça sonnait vraiment comme un nom de missile nucléaire. On sentait presque le regret de ceux qui avaient conçu une telle arme. Ou bien alors, c’étaient des enfoirés notoires avec un sens de l’humour digne de celui des nazis quand ils avaient érigé l’entrée d’Auschwitz.

Minuit allait arriver et il nous fallut retourner à Dreamland. Par contre, on devrait s’endormir dans le lit d’Alexander au lieu des deux lits comme avant. Robin et moi réussîmes à nous caser chacun à l’extrémité de la couette en tentant de tirer la couverture vers soi. Et tandis qu’on essayait de s’endormir, on entendit le réveil d’Evan et de Julianne à-côté. Et c’était parti pour le reste de la mission… Ça allait fortement m’agacer cette connerie.

La première partie de la nuit ne fut pas très intéressante. On était retournés dans la bibliothèque de Norbert, on s’était assis sur des chaises, puis on avait fait nos rats. L’histoire de colons venus s’installer ici et développer des tours de garde pour éloigner les bêtes féroces et tout le tintouin m’était aussi utile qu’une brosse à chiottes dans cette situation. Je passais trois heures à lire dans les bouquins le moindre petit indice dans la bibliothèque de Norbert, cherchant la petite bête et appuyant chaque détail intéressant à voix haute avant que Fino ne m’insulte pour que je la ferme. Robin lisait scrupuleusement les pages mais semblait aussi s’ennuyer lourdement. Comprenant que l’ambiance devenait trop intellectuelle et que rien de bon ne se passerait si je ne m’aérais pas le cerveau, je sortis de la maison du banquier (situé au premier étage au-dessus de sa banque) pour aller prendre un coup au saloon. On verrait bien si le barman allait se montrer plus conciliant. Les gens me jetaient toujours des regards étranges mais je n’en avais strictement rien à foutre. J’avais laissé mon panneau de signalisation près d’une Robin en transe douloureuse, et je pouvais enfin goûter à la joie de ne plus avoir d’autres poids sur les épaules que Fino qui avait décidé de m’accompagner pour éviter de brûler les ouvrages de Norbert. Je passais les battants du saloon comme un véritable habitué. Aucun des clients ne se retourna pour moi ; ils avaient décidé de jouer la carte de l’ignorance affichée. Si le barman me jouait le même coup, je lui rentrerais la gueule dans son fut. Fino me dit que je devais être badass pour me tirer de cette situation. Je n’allais pas le décevoir. Je vins m’accouder sur le comptoir et demanda deux whiskey. Fino réclama la même chose ; la sempiternelle blague de comptoir ne fit cependant pas rire grand monde. Et le barman refusa de me servir, préférant continuer à parler avec d’autres clients accoudés au bar. Je repassai ma commande plus fortement mais il ne m’adressa qu’un sourire condescendant avant de reprendre sa discussion. Fino me souffla d’être badass. Je pris alors mon courage à deux mains et me retournai pour englober tous les clients de la salle, prenant la pose avec les deux coudes et le dos contre le bar, les jambes relâchées et la gueule de truand :


« OKAY !!! Qui se sent les couilles plus remplies que moi dans cette salle de danseuse ?! » Tout le monde se retourna pour m’apercevoir mais je me laissais pas démonter. Mon dieu, mais je venais de dire quoi, là ? En fait, si, je me laissais démonter. Surtout quand je vis qu’Eleonor ne serait pas là pour me tirer d’affaire. Il ne fallut pas plus de trois secondes pour qu’un gars aussi baraqué qu’un routard pouvant porter son camion sur les épaules se leva. Il était presque aussi large que haut, avait un chapeau noir, de grosses joues et une barbe mal rasée dessus, ainsi qu’une large chemise jaune délavée. Je m’avançai vers lui et m’assieds à une petite table vide et ronde. Je l’invitais à s’asseoir, je déglutis très discrètement, claquai trois fois mes mains en l’air pour continuer à garder l’attention :
« Vous m’aimez pas ? Je vous propose que ce type me décalque la gueule ! On joue à la baffe irlandaise. »

La baffe irlandaise était un des plus beaux jeux du monde : un duel entre deux bourrus. L’un prenait un petit verre cul sec de whiskey et l’avalait one-shot, puis envoyait la plus grosse claque qu’il pouvait à son adversaire quitte à le faire tomber de sa chaise. Puis ensuite, c’était à l’autre de boire et de renvoyer une claque au premier. Et ainsi de suite jusqu’à ce qu’une des deux personnes n’en puisse plus. Je demandais les verres, j’expliquais les règles et, comble de chance, il accepta tant qu’il distribuait la première baffe. Et dernière règle, le perdant remboursait l’alcool. Il y eut rapidement un cercle autour de nous, mais je sentais de l’hostilité dans leur regard. Ils voulaient juste me voir me faire défoncer. Mais ce n’était pas grave, ça allait changer normalement, selon les conventions des scènes comme ça. Fino tentait de s’approcher le plus près possible pour voir l’affrontement malgré sa taille. Le combat put alors commencer : mon nouvel ami prit son verre, le but en deux gorgées puis m’envoya la baffe la plus monumentale que je reçus de toute ma vie. Je décollai de ma chaise pour m’assommer contre l’autre table. Je sentais du sang ruisseler à l’endroit où j’avais frappé le meuble. J’entendis toute la ceinture de spectateurs s’écrouler de rire. Je me relevais difficilement et réussis à me rasseoir sur ma chaise. Il y avait un verre devant moi. Je l’engloutis en deux secondes, puis je foutus la claque de ma vie au pauvre gars, avec toute ma force de Voyageur. Je sentis ma main rougir de la puissance du coup, et je vis avec délectation mon adversaire quitter à son tour sa chaise brusquement. Les rires se remirent à valdinguer dans la salle. Le gars se remit sur sa chaise, avec un air sérieux et déterminé tandis les vivats ou les huées allaient bon train, emplissant la pièce d’une ambiance certaine, presque chaleureuse, unie contre l’étranger que j’étais. Et le climax créé enchanta tout le public hilare. Je reçus la troisième baffe magistrale de la soirée.

Je pouvais parfaitement imaginer la scène, une demi-heure plus tard environ, quand Elly était enfin arrivée à Dreamland et passait par les battants du saloon pour voir une dizaine de personnes la gueule en sang, affalées sur les tables et les chaises (pour les plus chanceux). Le barman ramassait des petits verres partout, ainsi que des choppes que Fino avait commandé pour la tournée du jour. La seule personne qui était assommée sur le bar était ma propre carcasse. Je n’étais pas beau à voir, pas beau du tout. Je pissais du sang partout, et une petite flaque de sang maintenant séché s’était répandue sur le comptoir. Mes cheveux étaient trempés d’hémoglobine et mes lunettes avaient été détruites sans ménagement. Je ne me souvenais même plus si j’avais gagné la partie. Tout ce dont je parvenais à me remémorer, c’était qu’on s’était poutrés la gueule pendant plus de cinq minutes, et que quand nous fûmes tous les deux inertes sur la table, des concerts de critiques s’étaient élevés pour savoir s’ils auraient mieux fait ou pas, déclenchant quatre autres parties entres eux. J’avais réussi à me traîner misérablement jusqu’au comptoir mais ma tête était tellement détruite par les coups et l’alcool que je n’avais pas réussi à commander quoique ce soit. En tout cas, j’avais foutu un beau bordel et je ne savais si ça suffirait à me faire accepter.

Elly se plaça à-côté de moi et me parla d’un truc que je ne parvins pas à entendre, à comprendre ou à retenir. Il lui fallut quelques instants pour qu’elle se rende compte que je n’étais pas du tout en état de la recevoir, à cause de ma tête qui était devenue une cloche de Notre Dame de Paris à midi. Seul le verre d’eau qu’elle demanda au barman pour me le lancer en pleine figure réussit à me tiquer le doigt avant que ma conscience reprenne ses morceaux dispersés un peu partout. Je réussis même l’exploit de me relever difficilement sur ma chaise, et après quelques minutes de conversation, réussis à y participer sans seulement le faire croire. Les clients derrière moi tentaient plus ou moins de se remettre comme avant quand ils n’étaient pas torchés, position d’abord, conscience ensuite. Je m’étais enfilé combien de verres déjà ? Et l’autre, mon adversaire, où était-il ? Aucune idée. Je me souvins dans un éclair de lucidité qu’Elly nous avait dit de venir la revoir dès qu’on serait allés parler au Maire. Elle me demanda alors ce qu’on avait prévu de faire pour récolter des informations. Je lui dis qu’en ce moment-même, Robin devait être en train de s’exploser les yeux sur des bouquins d’histoire. La Voyageuse me fit signifier que c’était inutile parce que ça ferait longtemps que les villageois sauraient où trouver l’Artefact dans ce cas. Je lui répondis sans la regarder que c’était facile de dire ça pour nous tromper. Elle ne répliqua pas et me laissa boire un verre d’eau glacée qu’elle avait demandé je ne savais quand. La confiance ne passait pas, hein ? Et c’était un sentiment réciproque. Sauf que je n’avais rien à lui cacher, et elle, je n’osais pas imaginer. Un petit temps coula sous les grognements des clients. Elly reprit la discussion changeant totalement de sujet. Elle m’avoua qu’elle venait du Royaume Obscur. Et puis qu’elle était une spécialiste en théories psychologiques et sociales des Voyageurs en lisant d’immenses compte-rendu reconnus, qu’avaient écrit quelques gars, plus pour s’amuser à spéculer sur la psyché des gens quand ils se rendaient compte que Dreamland était réel que pour l’argent véritable (en même temps, les lecteurs de ce genre d’ouvrages devaient être réduits). Ils étaient souvent parus dans les deux mondes.


« Mon préféré, c’est ‘Dreamland, ce purgatoire’, d’Elio Bovias, un rital. Il a écrit une théorie très intéressante selon laquelle le comportement de chaque Voyageur dévoilait un des sept péchés capitaux. La paresse pour les Voyageurs qui ne veulent pas profiter de Dreamland et s’acharne à vouloir rester à un point précis par peur de l’inconnu ; la gourmandise de ceux qui au contraire, cherchent trop à en faire pour rattraper leur vie monotone du monde réel ; l’orgueil pour ceux qui s’acharnent à vouloir devenir numéro 1 ou prendre une place particulière dans Dreamland comme s’ils en étaient intimement persuadés ; la luxure qui concerne les gens qui ne cherchent qu’à profiter des plaisirs qu’offrent les différents mondes ; la colère pour les Voyageurs qui se permettent de devenir violents parce qu’ils en ont le pouvoir, prenant ce monde pour un punching-ball géant ; l’avarice pour ceux qui veulent absolument créer des Royaumes ou des territoires à leur nom et amasser des artefacts ; et enfin l’envie qui caractérise les Voyageurs qui n’en font qu’à leur tête et agissent par pure impulsion. » Plutôt vrai dans le fond. Je répondis de ma voix défoncée :
« Je crois que je suis orgueil. Et gourmandise.
_ Tu peux pas être les deux. Tu es largement de la gourmandise. Faut pas confondre l’ambition et les rêves avec l’orgueil. Je te parle des gens qui sont persuadés qui vont devenir numéro 1 et qui ne pensent qu’à devenir une légende du soir au matin. Par contre, à ce que j’ai compris, toi, tu es plus dans l’action, à rechercher sans cesse de nouvelles péripéties. Cherche pas, tu es gourmandise.
_ Cool. Et toi ?
_ Essaie de deviner »
, me fit-elle avec un grand sourire, posant son coude sur le bar pour pouvoir placer son visage dans la paume de sa main, en me dévorant des yeux. Une partie de mon esprit commanda un dixième de seconde aux yeux un ordre très simple : décolleté. Elle était vraiment jolie. Je vis ça comme un indice.
« Luxure ?
_ Ça se voit pas, hein ?
_ J’ai jamais pensé un jour qu’un croupier était un sex-symbol.
_ Je suis plutôt calme ces temps-ci.
_ Je veux même pas savoir ce que tu faisais avant.
_ Je suis pas fière de moi, c’est vrai. Surtout depuis que j’ai lu ce livre. Mais bon, je sais que je recommencerais.
_ Tu dois bien t’entendre avec le Maire. »
Elle m’envoya une taloche.

Cinq minutes plus tard de discussions intéressantes, je la remerciai et partis du bar. Ma tête était toujours aussi lourde à cause de l’alcool. Quand je revins à la maison de Norbert dans un état pitoyable, avec Fino ivre sur l’épaule (étrangement, l’alcool le faisait taire, parce qu’hurler lui donnait envie de dégueuler. Très intéressant). Je remontai au premier étage après avoir salué Norbert (trois fois), où je me fis furieusement engueuler par Robin qui avait été persuadé que je n’allais que me dégourdir les jambes trois minutes. Effectivement, de son point de vue, j’avais pris un peu de liberté. Du mien, c’était une connasse. Je tentais de revenir dans les livres mais les pages auraient pu être vierges que j’aurais mieux compris. Dire que je m’étais pété le cul à venir à cheval dans cette ville de merde, juste pour me poser sur un siège et lire des livres bourrés de fautes d’orthographe, aussi intéressants à lire qu’une notice de micro-ondes… Je commençais sérieusement à baliser au bout d’un moment, et je vis que Robin aussi commençait à avoir une commotion cérébrale.

A part l’histoire en général, je lus quelques passages récents de Lemon Desperadoes qui étaient plus intéressants déjà. Il y avait trois légendes qui avaient bousculé à jamais l’histoire insipide de ce village autiste. D’abord, il y avait Dread Green Gatling. Un bandit légendaire qui avait une réputation de dingue, et qui était encore présent dans les environs. C’était un serpent géant avec un chapeau sur la tête. Il faisait la loi dans les alentours, mais il n’avait pas explicitement attaqué le village. Ils étaient en tension avec lui, mais jamais il n’y avait eu bataille entre les deux camps. Il les protégeait même, comme un vieux pote qu’on avait envie de bourrer de coups de poings. Sa réputation dépassait largement les alentours de Lemon. C’était un des bandits les plus connus du Royaume en général, et dieu sait jusqu’où sa réputation serait allée s’il avait décidé de bouger de chez lui. Son charisme, son caractère anticonformiste, tout renforçait la légende autour du personnage. Il savait manier une arme (?) comme personne. Il avait défait de nombreux adversaires et les bandits lui obéissaient quand il leur demandait quelques faveurs. Il agissait souvent seul.

Le second, c’était Sail. Un mercenaire qui avait souvent roulé sa bosse ici. Le plus grand mercenaire de son temps quand il exerçait encore. Tous les bandits le craignaient, et Dread Green avait commencé son époque dès que Sail fut parti. Il n’avait jamais porté de revolver de sa vie : il se battait au katana. Il avait effrayé toute une génération rien qu’en étant présent sur un lieu. Ses employeurs avaient peur de lui, ceux qu’il pourchassait aussi (plus normal déjà). Tout le monde l’obéissait à cause de la crainte que son aura inspirait. A ce qu’on pouvait croire, ça devait être un mort-vivant quelconque qui avait été un mercenaire assez doué pour se permettre d’avoir quelques principes. Moralité : zéro. Mais les citoyens n’avaient pas de véritables raisons que de le craindre sinon sa stature effrayante. Il aurait arrêté d’être chasseur de primes. De là, plusieurs rumeurs apparaissaient : soit il était véritablement mort, soit il s’était retiré quelque part, pour arrêter de subir le monde et sa vie d’immortel.

Quant au dernier, c’était de loin le plus mystérieux. La Mort Silencieuse. On n’avait aucune donnée sur la Mort. Sinon qu’elle s’était installée dans le village pendant quelques temps et avait obligé les citoyens à céder au moindre de ses désirs. Ce type avait terrorisé toute la population. Il semblait que c’était les habitants eux-mêmes (ou peut-être le voisinage aussi) qui avaient donné le surnom à la Mort, ce qui empêchait de recouper le récit avec d’autres histoires de Créature des Rêves ou Voyageurs dans d’autres Royaumes qui nous auraient permis de découvrir son identité. Sa réputation ne semblait pas avoir frappé autre chose que la pauvre bourgade de Lemon (un tyran qui avait dû chercher le village le plus paumé pour assouvir ses besoins de dominer, peut-être). Donc le gars avait eu moins de réputation que les deux autres cités précédemment, sauf dans la ville en question. Mais il n’y avait aucun nom de donné, rien du tout qui nous permettrait d’en faire un portrait-robot, pas un début d’indice. La Mort Silencieuse aurait été baptisée ainsi parce qu’avant de tuer quelqu’un, elle ne disait plus un mot. Puis couic. Elle avait été d’une puissance terrifiante, quasiment invincible, qui empêchait les villageois de s’en débarrasser. Même Sail aurait quitté la ville le temps que la Mort en disparaisse. Autre que le règne de terreur qu’elle avait instauré, il était marqué qu’à la fin, la Mort Silencieuse aurait pété les plombs, ou quelque chose dans ce goût-là, et aurait détruit la moitié du village en commettant un massacre ignoble de plus de cent habitants. Depuis, plus aucune trace de la Mort Silencieuse. Et Lemon Desperadoes avait changé. Certainement à jamais.

Je refermais le bouquin d’une main, sceptique. Le comportement de la Mort Silencieuse semblait étrange et pourrait bien nous être utile. Mais Norbert me dit qu’il n’y avait aucun lien entre la Mort et l’Artefact, vu que le massacre commis la Mort s’était déroulée bien deux ans avant notre arrivée. Mouaif, dommage, ça ressemblait à une piste. Robin ne trouva rien de plus intéressant à se mettre sous la dent. Et beh, on allait rapidement se faire chier s’il ne se passait rien d’autre. On faisait chou blanc. C’était cool. Et maintenant ? C’était quoi la suite du programme ? On allait prendre une carte, prendre un coin au hasard et creuser comme des dingues ? Super intéressant cette mission ultrasecrète. Y avait peut-être la NW qui semblait être un adversaire redoutable. Je relevais doucement ma tête quand quelqu’un frappa à la porte de Norbert. Celui-ci alla ouvrir. Il y eut un semblant de discussion entre les deux personnages, un remerciement. Et le médecin remonta avec un paquet sous la main, une chose marron d’enveloppe kraft. Il la montra bien en évidence :


« C’est l’adjointe du shérif qui me l’a donné. Elle dit qu’elle l’a reçue devant leur bureau. C’est pour Fino.
_ Quoi ? »
fit l’intéressé. Norbert lui tendit le paquet que Fino ouvrit avec ses petites papattes. Il en ressortit une sorte de gros carnet bleu. Je ne voyais pas le cadeau en question, mais je vis parfaitement Fino lire le titre, puis l’intérieur, puis exploser de colère. Tout l’alcool qu’il avait ingurgité venait de se faire évaporer et c’était une boule de poils en furie qui nous gueula :
« CES ENFOIRES !!! ILS ONT OSE !!!
_ Qui ?
_ NW !!! NEW WAVE !!! LIS CETTE CONNERIE !!! »
Je récupérai le livre où il y avait marqué en titre, et attention, je ne plaisantais pas : « Les 107 erreurs de ton plan diabolique ». Je le feuilletai et compris rapidement que ce document faisait directement référence au plan que Fino avait monté avec d’autres personnages machiavéliques de dessins animés à Hollywood Dream Boulevard. Il y avait une introduction pour se foutre de sa gueule poliment, ainsi qu’une page pour chaque erreur, dont la moitié évoquait tout ce qu’il aurait pu faire pour me tuer ou comment il aurait pu mieux faire afin d’être sûr de s’assurer la totalité de la victoire. Je comprenais à quel point Fino pouvait se sentir insulté. Il avait toujours cru que son plan avait été parfait et que je l’avais déjoué seulement parce qu’il m’avait laissé en vie et avait retourné sa veste. Il se calma un peu, me reprit des mains son livre et grognai, sur le point d’exploser à nouveau en faisant les cent pas dans la pièce :
« Gnyah Gnyah Gnyah. Erreur 54 : ne pas avoir réduit en miettes l’Agence secrète. Bande de connards ! On la joue réglo, on s’attaque qu’à l’agent qu’on nous envoie ! Erreur 76 : Ne pas avoir connu Perry l’Ornithorynque qui était l’agent secret le plus connu du. Je t’emmerde ! On s’en foutait d’où il venait ! Erreur 13 : ne pas avoir tué Ed Free alors qu’il était emprisonné dans votre cave. PUTAIN DE MERDE, JE SAVAIS QUE J’AURAIS DU TE TUER QUAND J’EN AVAIS EU L’OCCASION !!!
_ Calme-toi Fino, ils cherchent juste à te provoquer.
_ PUTAIN, C’EST REUSSI !!! LA NEW WAVE, J’EN FAIS UNE AFFAIRE PERSONNELLE !!! C’EST UN ACTE DE GUERRE !!! LA PROCHAINE FOIS QU’ON ENTENDRA PARLER D’EUX, CA SERA POUR EMBAUCHER DES GENS QUI DEVRONT RAMASSER LEURS MORCEAUX ETALES PARTOUT DANS CE ROYAUME DE MERDE AVEC UN PUTAIN DE POT DE CONFITURES DE MERDE !!!!! »


On dû le foutre dehors pour qu’il arrête de brailler, et on l’entendait encore hurler dans la rue comme un dément pendant dix minutes.

__


Si Dread Green Gatling pouvait être considéré comme la figure emblématique actuelle des bandits, il n’y avait qu’une bande sur laquelle il n’avait aucune emprise. Parce que les bandits en question cherchaient avant tout à être libre, autant que torturer et piller des gens. Cette bande était la plus spéciale du Royaume, justement parce qu’elle semblait s’être trompée de Royaume. Par exemple, si vous imaginiez dans vos têtes une image du désert de l’Arizona, plat, dur, avec des monts en pierre, et qu’un type vous braillait que les truands arrivaient, la dernière chose qui devrait vous passer par la tête certainement, serait un immense navire de pirate surmonté de roulettes qui se déplaçait grâce au vent, portant sur lui un équipage atypique composés de jambes de bois, d’écorchés, de tonneaux de rhum et compagnie. Il y avait des pirates dans le Royaume des Cowboys. Leur capitaine s’appelait Tim Silver. Il avait tout l’attirail du pirate en lui : la jambe-de-bois remontant jusqu’aux genoux, le tricorne qui allait si bien aux voyous de l’époque, la tenue de pirate rouge avec quelques accessoires, la barbe et la moustache qui allaient avec. Il parlait pirate, et surtout il chantait pirate.

Un galion traversait le désert sans aucune honte, roulant grâce à des roues en bois parfaites, faisant passer le tout pour un char des sables sur vitaminé. Et tandis qu’il traversait le paysage à une vitesse plus que convenable, les pirates faisaient tout ce qu’il y avait de plus pirates. Ils chantaient tout en lavant le pont, grimpaient sur les échelles, les cordages, la vigie veillait avec une longue-vue. Trois prisonniers étaient attachés au mât et contribuaient à rendre le navire typique des tropiques. Un marin s’amusait à tenir la barre afin de maintenir le cap droit. Il y avait de l’activité sur le bateau, et si le capitaine n’était pas présent pour profiter de la chaleur et du vent, c’était qu’il comptait le butin qu’ils avaient récolté la dernière fois. Voilà comment vivaient les pirates de Silver : comme des pirates. Sans océan, ni mouettes. Mais ils avaient réussi à s’adapter à leur nouveau terrain de jeu. La légende voulait qu’ils naviguaient dans les îles tropicales de Dreamland auparavant, jusqu’à ce qu’ils se rendent compte que s’ils n’arrêtaient pas de vanter leur désir de liberté, ils restaient coincé en mer, dépendants d’elle. Le capitaine avait alors déclaré qu’il était intolérable que de fieffés brigands de leur trempe ne parviennent pas à s’évader de cette prison aqueuse. Et après quelques travaux, leur navire était prêt à embarquer sur la terre. Après un voyage de plusieurs semaines, ils étaient atterris dans ce Royaume et décidèrent que ces espaces ouverts étaient parfaits pour naviguer sur terre sans devoir éviter de nombreux obstacles.

Et aujourd’hui, tout allait bien, jusqu’à ce que la vigie hurle quelque chose. Un convoi arrivait ! Leur richesse était à eux ! Un marin torse nu alla vite frapper à la cabine de leur chef. Tout le monde se calma et s’arrêta de bouger pour attendre l’arrivée du capitaine. On entendit pendant quelques secondes les pas sur l’escalier. Puis enfin, la porte s’ouvrit dans un fracas épouvantable pour voir le grand flibustier entrer sur le pont :


« Qui ose troubler son capitaine, nom d’un sabre de bois ?
_ Un convoi sur la route, Capitaine ! A cinquante degrés est !
_ Un convoi ? Quelle épreuve Davy Jones veut-il nous imposer en plaçant là un chariot ? »


Il s’approcha du pont, sortit une longue-vue noire de sa poche et se mit à scruter l’horizon jusqu’à voir au loin une calèche tirée par des petits chevaux. Le capitaine se gratta la barbe. Puis deux secondes après, il hurla à l’attaque. Tous les marins crièrent et se mirent en position, on modifia la trajectoire du bâtiment, et il fonça alors toute voile dehors vers sa cible. Tous les matelots qui n’avaient rien à faire se mirent à hurler sur la proue, avec un pistolet ou un sabre dans la main, tandis que le capitaine les encourageait en tirant en l’air et hurlant des ordres. Ils se rapprochèrent à grande vitesse de la petite escouade qui dut les voir venir maintenant. Mais c’était trop tard : bien lancé, aucun cheval ne pouvait rivaliser avec le superbe navire de Silver. Les vents se faisaient capturer par les immenses voiles et tiraient le bateau avec une force implacable. Tim sourit de toutes ses dents en or quand il voyait sa cible qui comprenait maintenant le sort qu’il allait bientôt leur réserver. Et enfin, il tiqua du sourcil. Il sortit une grimace éloquente, et sortit à nouveau sa longue-vue. La calèche noire n’était pas seule : derrière elle, sortant de derrière une dune avançait une armée de plusieurs milliers de bonhommes, tous montés sur des petits chevaux. Ce n’était pas bon du tout. Silver hurla d’arrêter le navire mais il était lancé à pleine vitesse, et l’armée se dirigea vers eux sans se soucier de l’incongruité de la scène. Il demanda à ces vaillants matelots de faire demi-tour mais il savait que ça serait trop juste. Des cavaliers montèrent à leur hauteur et les menaçaient de leur tirer dessus avec des flèches enflammées. Le capitaine demanda l’arrêt complet du véhicule en lançant l’ancre qui s’écrasa sur les terres. Le vaisseau la traîna sur plusieurs mètres avant de ralentir et s’arrêter totalement

La calèche vint à leur hauteur, et le juge Frollo sortit. Shan-Yu descendit de son propre cheval et ils se retrouvèrent à lever le visage pour demander le capitaine du vaisseau. Silver savait qu’un coup de feu allait avoir des répercussions malheureuses. Il interdit à ses hommes de faire un truc de stupide. Il descendit avec des cordages pendant du navire et posa les pieds sur terre. Il salua les deux hommes avec un immense sourire, et un air de fourbe impossible à laver. Des personnages de dessins animés. Aucun doute sur leur venue ici : l’Artefact qui secouait toute la basse-cour. Il suffisait de voir leur gueule pour comprendre qu’ils n’étaient pas venus faire des échanges commerciaux. Ou alors, ils s’étaient vraiment perdus.


« Salutations voyageurs ! Je suis le capitaine de ce magnifique vaisseau ! Que nous voulez-vous ?
_ Ne vous apprêtiez-vous pas à nous charger afin de dérober tous nos biens ?
_ Vous croyez vraiment que mon équipage serait aussi stupide pour affronter une telle armée ? Ça fait longtemps qu’on erre dans ces terres et on n’hésite jamais à donner un petit coup de main de temps en temps aux gens du voyage. PAS VRAI LES GARS ?!
_ OUAAAIIIS !
_ Parfait. Nous cherchons la route de Lemon Desperadoes.
_ Avec plaisir messeigneurs ! Suivez le guide ! »


__

Si je sautais la journée inintéressante qui s’était déroulée sinon qu’Alexander était parti en quête de disperser des bandes de pistoleros qui ne siégeaient qu’autour de la ville pour éviter de se faire abattre par des robots, qu’Evan et Julianne étaient en plein décodage de la carte des environs, nous revenions ainsi à une nouvelle nuit, où Robin et moi étions perdus dans nos bouquins habituels. Mais puisque la bibliothèque était minuscule et que les livres traitant sur le sujet n’étaient pas légions, on en arrivait presque au bout. Mais évidemment, il n’y avait aucun détail qui nous permettrait de localiser notre Artefact. Fino avait quitté la pièce depuis notre arrivée et se mit à partager une bouteille avec Norbert (si dans le terme partager, on comprenait que Norbert avait juste le droit de voir la bouteille). Je commençais à perdre patience, et malgré la loyauté et la sincérité de Robin vis-à-vis de Maze, elle aussi commençait à s’y perdre et à gagner en mauvaise humeur. Mais en fait, ce qui me dérangeait quelque part, c’était qu’il y avait un détail qui clochait. J’avais lu une dizaine de fois l’histoire de ce trou paumé et il y avait un truc qui me piquait la langue, qui me disait : attention, y a un truc qui ne colle pas mais tu ne le trouveras jamais si tu te concentres dessus. Il me fallait une nouvelle pause au bar.

J’embarquai Fino avec moi, et on pénétra dans le Campari’s. Elly n’était toujours pas arrivée, les clients continuaient de nous ignorer totalement, mais de façon moins froide. Je commandais une bière au barman qui me dévisagea longuement. Je le menaçais de provoquer une autre partie de baffe irlandaise s’il ne me donnait pas ce que je voulais. Négligemment, sans me regarder, il distribua deux verres en me demandant le double de leur prix. En l’ignorant, je décidais de verser la somme exacte en avançant l’EV sur le comptoir, gélatine sans aucune forme. Fino se mit alors à vouloir continuer à me donner des leçons de badass-attitude, parce que ce qu’il me manquait furieusement, c’était le long terme. Je pouvais, éventuellement, avoir de bonnes idées, mais puisque je ne tenais pas long feu dans mon comportement, autant dire que je brûlais cinq brins de paille pour me réchauffer les miches en plein hiver. Il n’y avait pas beaucoup de monde aujourd’hui, constatais-je en me retournant. Je revins à mon verre et aspirai la mousse en plusieurs gorgées. Mais quelque chose retint l’attention de Fino parce que celui-ci avait arrêté de me parler. Je fis de même pour me concentrer sur rien en particulier, mais pour me concentrer sur quelque chose vers lequel me concentrer. Sans entendre les paroles, on entendait un mec aborder une fille, celle-ci refuser abruptement et celui-ci continuer. Le dialogue monta d’un cran en respectant toutefois les autres clients (vous saviez, cet espèce de cri chuchoté ?). Je préférais les laisser continuer mais compris vite que le type n’arrêtait pas de la faire chier. J’étais du péché gourmandise, donc autant y aller jusqu’au bout et me mêler ce qui ne me regardait absolument pas. J’allais me lever quand Fino me mordit la main. Je jappai et allai lui en coller une quand il me siffla :


« Un héros réagit immédiatement, un chevalier doit être en retard, et un type badass doit attendre un peu. Coupe-les au point culminant de leur discussion en braillant plus fort qu’eux. La phrase d’introduction doit être primordiale : ne t’intéresse pas à eux directement. Plains-toi d’un truc qui te rende badass, comme le goût de la bière, ajoute une insulte devant un mot comme si c’était un adjectif. Sois sûr de bien te faire comprendre. Puis ensuite, avance-toi vers eux, fais le type qui ne met pas les pieds dans le plat, mais celui qui le balance au loin d’un coup de pied. Ne regarde pas la fille, garde un ton dur, sûr de toi. Et s’il y a une bagarre pour je ne sais quelle raison, balance ce type par la fenêtre.
_ Hein ? Mais pourquoi ?
_ A Rome, on fait comme les romains. Et dans un saloon, si une bagarre ne provoque pas une projection par une fenêtre, ce n’est pas une bagarre. S’il te frappe, agis comme s’il ne t’avait rien fait. T’es pas obligé de garder la douleur enfouie en toi tant que tu lui fais un grand sourire en montrant que t’as subi, mais que t’adores ça.
_ Mais j’aime pas ça.
_ Ed, si t’existais pas, faudrait pas t’inventer. Oublie pas les insultes. N’en invente pas, sauf si t’es un marin. Attends trente secondes, puis tu fais ton show. »
J’attendis les trente secondes en les comptant minutieusement. Puis quand la Seconde S arriva, je me mis à frapper le comptoir de ma choppe suffisamment fort pour que tout le monde se taise. De la mousse coula sur mes doigts mais je m’en foutais. Rien d’autre ne comptait cet instant présent où tout le monde me fixa en se demandant si j’allais provoquer une nouvelle baffe irlandaise, même mes deux cibles que je ne regardais pas. Je fis alors d’une voix plus sombre que la normale :
« Je dégueule cette bière de merde. » Je fis cul sec, descendis de mon tabouret et m’avançai vers mes deux tourtereaux. Le barman se plaignit de ma méchanceté vis-à-vis de sa boisson.
« Je dégueule cette mission de merde. » J’étais maintenant à hauteur des deux individus que je toisais sans vraiment regarder. Je repris une dernière fois en fixant le mec du regard :
« Mais ce que je dégueule plus encore, c’est de voir ta tronche de débile dans ce saloon en train de faire chier une miss.
_ Mais t’es qui, toi ? »


Ce fut à ce moment précis que je me sentis bien seul. Parce que je compris que le gars à qui je parlais faisais plus de deux mètres de haut, paraissait plus dur que le roc et possédait une aura extrêmement puissante qui aurait pu faire plier un bambou. Quant à la demoiselle qui me regardait avec des yeux en soucoupe, c’était Ophélia, juste la fille qui faisait exploser mon cœur rien qu’en me regardant. Par un miracle inconcevable de la nature, je réussis à garder mon expression badass, mais à l’intérieur, je n’étais plus qu’une gelée inconsistante qui désirait fuir dans toutes les directions en même temps. Je répondis un truc au mec, je ne savais plus trop quoi. L’instant d’après, je traversais la fenêtre du saloon pour m’écraser sur un mur de l’autre côté de la rue, filant comme un bolide à pleine vitesse. La puissance du coup me fit perdre conscience quelques instants, alors que je roulais sur le sol totalement désarticulé. Je crus qu’Ophélia criait, mais je n’en étais pas sûr, parce que dans mon état, je pouvais confondre ma droite avec ma droite. Il avait dit quoi Fino ? Faire comme si j’adorais ça ? Ouais bien sûr, c’était mon kiff de tous les jours. Je me relevais cependant, affichai un sourire couvert de sang et revins vers le saloon. Je passai à travers la vitre que j’avais brisée et toisais mon adversaire en restant immobile. Je voulus lui sortir un truc classe mais il m’attaqua à nouveau. Je pouvais voir son poing empli d’énergie. En gros, il pouvait accentuer ses coups. Je créais un portail qui encaissa son attaque afin de la rediriger de façon précise dans son dos, de façon à ce qu’il traverse une autre fenêtre. Je réussis, étonnamment. Le corps pourtant balèze du gars se mit à décoller à toute vitesse pour aller fracasser une fenêtre et se retrouver à son tour dans la rue devant des habitants médusés. Derrière le comptoir, je pouvais entendre :

« PUTAIN DE MERDE, ARRETEZ AVEC MES CARREAUX !!!
_ Si tu voulais pas de bagarre badass, fallait pas ouvrir un saloon, pauvre con ! »


L’autre se releva à son tour, furieux par la douleur et la surprise. Je n’avais pas mon panneau avec moi, et c’était bien dommage. Je fis craquer mes épaules sans regarder la réaction d’Ophélia. Le type rentra à son tour dans le bar. Troisième et dernier round. On allait se mettre à bouger après un regard haineux, quand Ophélia se mit entre nous deux en nous criant d’arrêter nos conneries. Ouah, elle était vraiment en pétard. Ce fut l’autre qui secoua la tête en disant d’une voix morne :

« J’ai compris Ophélia, tu veux pas. Mais la proposition tient et tiendra toujours.
_ Va te faire foutre ! Je préfère quitter Dreamland plutôt que de revenir à sa botte !
_ T’étais la meilleure, bordel ! Tu serais dans la Ligue S si tu le souhaitais.
_ Je ne le souhaite pas ! Je ne veux rien, rien de vous ! Dégage maintenant.
_ Tu…
_ Dégage !
_ Okay, je pars ! Tu sais où me trouver. »
Il partit (par la porte cette fois-ci), et chacun suivit sa course jusqu’à ce qu’il disparaisse. Ophélia retourna à sa chaise et frappa la table de ses deux poings, véritablement excédée.
« Putain de merde ! Putain… » finit-elle sur un ton dépité, presque larmoyant. Je crus qu’elle allait se mettre à pleurer, car son visage était rouge et ses yeux embués. Elle essuya des larmes mortes-nées de sa manche avant de me dire bonjour. Je me demandais quelle était cette étrange sensation qui me poussait à vouloir retrouver ce type, le tabasser jusqu’à ce qu’il meurt et offrir sa tête à Ophélia. Je me rendis compte une dernière fois que oui, c’était bien elle. Toujours aussi belle, toujours avec assez de prestance pour me sentir flasque… Magnifique. Bon dieu. Par contre, les événements m’avaient un peu turlupiné la tête. C’était qui ce gars ? Que faisait Ophélia ici ? J’étais plus que ravi de la revoir, mais je n’étais pas certain qu’elle soit là au bon moment. La mission me prenait assez de sentiments, pas besoin d’en rajouter encore comme ça. Fino arriva près de nous avec nos deux bières et je l’aidais à grimper sur la table.
« Un peu trop plat Ed, mais tu as à peu près compris ce que je te demandais.
_ Je vois que Fino est toujours là.
_ On est en mission, poulette. Je te rassure, si je pouvais éviter de traîner avec cette guimauve, je le ferais.
_ Je sais que vous êtes en mission… »
. Les trois points représentaient un soupir que je ne comprenais que trop bien. Elle avait arrêté d’utiliser son pouvoir depuis je ne savais combien d’années pour éviter de blesser les autres. Il était normal que voir deux connaissances en train de chercher un Artefact à puissance démentielle ne devait pas la ravir, surtout après une discussion avec ce… ce gars.
« C’était qui ce gars ?
_ Un con. Il veut absolument que je revienne sous l’égide du Royaume de la Douleur.
_ Ouais, je comprends que tu sois énervée »
, lui répondis-je compatissant. Je savais que la seule fois où Ophélia utiliserait son pouvoir serait pour affronter son Seigneur Cauchemar. Ce n’était pas vraiment son objectif mais elle perdait véritablement les pédales quand elle le voyait. Je le savais à juste titre, elle avait failli m’arracher la tête quand des illusions m’avaient donné sa gueule. En tout cas, ça ne devait pas être la première fois qu’il venait quémander son retour. Et la pauvre ne pouvait même pas le baffer avec son pouvoir pour qu’il se calme. L’autre type avait donc le même pouvoir qu’Ophélia, ça expliquerait pourquoi il cognait aussi violemment. Elle reprit :
« Ed, pourquoi tu acceptes d’intensifier la guerre ? Dans le monde réel, tu parcourrais les rues avec une pancarte demandant d’exploser l’Afghanistan ?
_ C’est pas la même chose. De toute façon, si les Claustrophobes ne le récupèrent pas, l’Artefact sera quand même retrouvé par d’autres, qui préféreront écraser tous les villages à proximité ou bien pour arriver à des fins pas très drôles pour tous.
_ Ne te dédouane pas.
_ Je ne me dédouane pas. Je te dis juste que l’Artefact va être utilisé de toute façon. Vois ça comme une compensation. »


Je savais qu’elle avait plein de choses à dire, notamment sur le fait que le désensablement de l’Artefact ne justifiait pas ma participation, mais elle était trop lasse pour continuer à défendre son point de vue. La fraîcheur de vivre qui la caractérisait avait disparu pour laisser un teint pâle et désarmant. J’avais envie de me désengager de la mission rien que parce qu’elle était triste que j’y fus, mais bon. J’étais tiraillé, mais c’était normal de l’être. Je savais qu’à un moment, il y aurait un débat intérieur entre la morale et l’obéissance, je savais que je conservais le choix. Mais je ne pouvais pas laisser tomber des camarades. C’était d’autres ou nous, et je préférais avoir ce choix-là qu’autre chose. Je pouvais pas continuer à lui parler de ça sous peine de l’énerver davantage qu’elle ne l‘était. A court d’idées, trop gêné pour prendre le verre que Fino m’avait ramené, je fus bon pour attendre un peu que les idées noires d’Ophélia soient chassées par le temps.

Et pour combattre l’ennui, rien ne valait l’arrivée du shérif. Clint Westwood était vieux. Plus vieux que ce à quoi je m’imaginais, voire plus vieux encore que ce à quoi je me serais imaginé si on m’avait prévenu de sa décrépitude. Déjà, il était en chaise roulante rustique, faite en bois et quelques plaques de métal censés consolider le tout. Il avait un fusil de chasseur sur les genoux, un cigare dans la bouche ainsi qu’une étoile de shérif épinglé sur sa vieille chemise beige. Il n’avait plus de rides, mais des crevasses arides dessinées par un marteau-piqueur. Il avait en plus des lunettes de soleil. Il mâchait son cigare et réussit à parler avec son accent américain venu du tréfonds des âges et des guerres :


« Bowdel ! Qui ose twoubler l’o’dwe public ?
_ C’est lui ! »
, dénonça le barman soulagé que l’autorité de la ville soit enfin là. Il avait un chiffon dans la main et tentait désespérément de me pointer avec.

Sans prononcer un mot de plus, il prit son fusil dans les mains, me visa rapidement et fit feu. Une détonation assourdissante explosa dans le bar quand ma choppe se brisa entre mes mains, éclaboussant tout le monde au passage. Il y eut un bruit de rechargement, une douille rouge fut éjectée de la culasse et je me projetais à terre pour éviter l’autre détonation qui termina dans le mur. Ophélia se leva et hurla qu’il n’y avait eu que des fenêtres brisées et rien d’autre, n’hésitant pas à attirer l’attention du gars avec des moulinets de ses bras. Le shérif releva son flingue et beugla :

« Qwa ?
_ Il n’y a eu que des fenêtres brisées !
_ Shit ! J’avais espéwé qu’il y avait eu un mort. »
La seconde douille partit et tomba sur le sol, fumante. Je me relevai de ma chaise, effrayé de cette attaque surprise qui avait failli me coûter la vie. Quand je compris cela, loin d’en vouloir au vieux, je me mis à espérer qu’il ne se remettrait pas à tirer. Heureusement, une autre agression semblait avoir lieu au-dehors car on pouvait entendre distinctement dehors :

« Au voleur ! Au voleur ! »

Trois coups de feu de dehors appuyèrent ce cri soudain. Papy Clint fut le premier à sortir, demi-tour avec son fauteuil, fusil à la main. On lui emboîta le pas à l’extérieur, et il tira deux coups au hasard dans la rue sans savoir ce qu’il fallait viser. Un type avec une grande moustache et le pistolet fumant courrait dans l’artère principale mais s’arrêta bien vite. Je regardais au loin mais ne vis qu’une ombre quitter la ville, sur un cheval. Trop loin pour que je le récupère avec des portails facilement malheureusement. La silhouette disparut rapidement, hors de portée de tous les fusils de la terre. Le moustachu qui avait tiré se dépêcha de revenir dans notre direction pour dire à Clint qu’on lui avait volé son cheval.

« Qui donc, putain de bowdel ?
_ Votre adjointe ! Elle a libéré le prisonnier et s’est enfuie de suite après ! Je les ai vus ! Elle m’a piquée mon cheval !
_ Sawah ne fewait pas une telle chose sans waison. »


On se dirigea tous en direction du bureau du shérif. La chose avait été trop soudaine pour que nous parvenions à comprendre l’ensemble des conséquences. Arrivé devant la porte, le shérif s’avança à l’intérieur en faisant rouler son engin, mais refusa qu’on entre derrière lui. Le moustachu seul fut permis d’entrer comme pour étayer ses propos. Ophélia me laissa sur le seuil de la porte en me disant qu’elle devait aller voir quelqu’un et que je pourrais la retrouver au saloon dans une demi-heure. Elle avait l’air fatiguée, mais fatiguée… Je lui fis un signe de la main en lui souhaitant bonne chance (même si je ne savais pas pourquoi je lui dis ça), avant d’attendre que les deux hommes ressortent. Fino me dit aussi de décamper parce qu’il en avait rien à foutre des affaires dans cette ville de merde, mais je restais persuadé qu’un événement aussi étrange que celui-ci avait un lien direct avec notre affaire. On aurait certainement droit à une flopée d’indices. Même le shérif semblait surpris de la tournure des événements, alors j’osais croire qu’il allait se passer quelque chose d’intéressant pour nous. Le moustachu partit en insultant l’adjointe enfuie et le shérif lui promit que si elle revenait, il lui offrirait une belle balle dans la tête avant de lui poser des questions. J’interpellai Clint :

« Hey ! Je pense que je peux vous aider.
_ Les étwangers n’ont ‘ien à voiw avec cette affaiwe.
_ Je pense que votre xénophobie vous dit au contraire que tout est lié. Laissez-moi rentrer et je vous promets du résultat.
_ Je pwéfèwe justement éviter tout jiougement de la pawt d’un étwanger.
_ Vous n’aurez qu’à pas m’écouter. »


Le shérif continua de refuser mais je pris les devants et pénétrai à mon tour dans le bâtiment. Je le sentis saisir son fusil et me viser. Une paire de portails me permit de dévier la balle au plafond, crevant un abcès dans le plâtre (la maison n’était pas faite en bois). Je lui indiquais que c’était inutile, que je ne lui ferais pas de mal et qu’une autre personne tentait de rentrer et requérait sa vigilance. Il se retourna pour pointer Robin de son arme et la stopper net, Robin qui était sortie de son trou pour constater les événements qui avaient mérité des coups de feu. J’en profitais pour observer la salle principale de la petite maison. Elle se composait d’une première pièce dans laquelle était entassé tout ce que pouvait contenir une habitation en général, dans le désordre. En guise de bureau, il n’y avait qu’une petite table ronde sur laquelle une bouteille reposait sur des papelards. Il y avait une guitare posée dans un coin de la pièce, plusieurs armes mortelles déposées contre les murs. Les trois fenêtres carrées étaient hérissées de barreaux en métal. Une porte métallique donnait sur une autre pièce à l’arrière. Elle pouvait être fermée à clef mais elle ne l’était pas. Je me dirigeai donc vers cette arrière-salle pour découvrir cinq cellules dans des murs en pierre, dont une seule était ouverte. Le vieux me suivait pas, autant en profiter. J’inspectais la pièce. Il y avait une couchette avec de la paille qui en sortait, un sceau, un banc en bois minuscule et c’était tout. Rien d’autre. Le vieux arriva finalement avec son fusil mais il n’avait aucune intention de me tirer dessus. Je le questionnais de façon professionnelle comme on le faisait dans les films américains, tout en farfouillant sans savoir quoi chercher.

« Elle s’appelait comment votre adjointe ?
_ Sawah. Pallin. »
, okay, ne pas chercher plus loin.
« Et le prisonnier ?
_ Bob.
_ Me dîtes pas que c’était Bob Peterson tout de même ?
_ Si, je cwois que c’est ça. Petewson.
_ Et merde. »
Je retins un véritable juron. Donc oui, tout était lié. Dire que le gars kidnappé aux infos était dans les prisons de Lemon. On était vraiment des tâches.

Je heurtai mon pied contre un gros caillou gris à pointe blanche. On avait écrit avec. Je relevais mon nez pour voir qu’effectivement il y avait des inscriptions sur le mur. Et effectivement, ce n’était pas très beau à voir. Et les mystères s’épaissirent d’un coup, comme si de l’eau se transformait en beurre de cacahuètes. Parce qu’il y avait marqué en petit, sur les pierres que formaient le sol : « IDL », « NW », mais surtout « 02242012.122012 » ainsi que « The Artefact is a lie ». Yeah, ça sonnait pas terrible cette situation. Fino lut à voix haute les différentes inscriptions. Moi qui détestais les mystères…
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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Mer 18 Juil 2012 - 1:29
CHAPITRE 5
LEMON DESPERADOES, ENCORE UNE FOIS





Je me réveillais deux heures plus tard, sur le lit, prêt à tomber. Je fis mine de tirer la couette et je sentis ce simple geste réveiller Robin aussi. Je regardais l’horloge : 7H35. Vingt-cinq minutes environ avant que le réveil ne s’occupe de notre cas. Je préférais rester veillé ces minutes-ci. Je n’étais pas très en forme, mais je pouvais encore me poser des questions existentielles. Bob Peterson avait l’air d’en savoir un rayon sur notre Artefact. Et du coup, nos ennemis les plus importants aussi. J’espérais que la Sarah Pallin n’était pas la Sarah Pallin à laquelle je pensais, mais on pouvait en tirer deux hypothèses : soit elle faisait effectivement partie de la New Wave, soit elle le mettait au contraire à l’abri d’un danger quelconque. Cependant, j’imaginais bien un scénario où l’organisation se serait occupée de capturer Bob dans le monde réel et dans Dreamland. Décidément, il n’avait pas beaucoup de chances le pauvre. Ça ressemblait à de l’acharnement. Et puis, ça voulait dire quoi ces inscriptions sur le mur ? La série de chiffres (putain, je m’en rappelais plus) ainsi que cette mention qui sous-entendrait méchamment que l’Artefact n’existerait pas ? Me dîtes pas qu’on était en train de casser le cul pour rien ? J’avais des choses à dire pour le petit-déjeuner, et j’espérais que Fino raconterait le tout à Alexander.

La journée d’après fut cependant tout à fait normale. Julianne me proposa du café dès notre sortie du lit, et Evan se traînait en peignoir de bain dans la maison en prétextant que ça lui donnait l’air cool et beauf. Il ne lui manquait plus que la pipe, mais je faillis m’étrangler avec ma tartine de beurre quand j’en vis justement une dans sa poche. Il me faisait penser à DSK, et je le lui fis remarquer. Evan me dit qu’effectivement, cette nouvelle passion devait être inspirée de lui. J’expliquais aux deux autres Voyageurs ce qui s’était passé pendant la nuit, et ils dirent qu’on était vraiment chanceux d’avoir un peu d’agitation. Mais ça ne les empêchait pas de rester très sceptiques vis-à-vis de ces nouvelles données. Ils ne doutaient pas de la mission en elle-même, mais les inscriptions étaient étranges et donnaient à réfléchir. Je dû écrire les événements de la nuit sur l’ordinateur, en essayant de choisir les détails les plus intéressants en évitant de marquer les rencontres personnelles que j’avais faites. Je notais quelques détails sur Clint et sa gâchette facile en rajoutant de faire attention. Il avait l’air antipathique, voir fortement antipathique. Gâchette facile, n’oublions vraiment pas, alors attention. Il n’avait plus toute sa tête et souhaitait se venger sur ceux qui en disposaient encore d’une.

Pour l’après-midi, Evan et moi partîmes boire un verre dans un coin où il m’expliqua quelques missions qu’il avait faites seul, ou avec Julianne. Je lui racontais sur un ton de plaisanterie que j’avais du mal à m’habituer sur ces sommeils par tranches horaires. Il me répondit que c’était une idée d’Alexander, très impliqué dans le Royaume de la Claustrophobie. Il me dit aussi qu’il était devenu Voyageur un an après notre boss et qu’il l’avait détesté cordialement. Julianne était la plus ancienne des Voyageuses vu l’âge effarant à laquelle elle avait réussi à combattre sa phobie. Mais voilà, malgré l’expérience de cette dernière, Alexander était trop talentueux et l’avait surpassé au bout de deux ans. Il était toujours à fond dans tout ce qu’il faisait sur Dreamland, sans jamais prendre la grosse tête, sans jamais laisser tomber ses coéquipiers. Il avait un don, une motivation. D’ailleurs, Evan m’avoua qu’il n’arrêtait pas de le comparer avec Robin. Il ajouta qu’elle ressemblait beaucoup à ce qu’il avait été quelques années plus tôt. Je lui dis que j’espérais ne jamais voir ce jour arriver, où Robin me serait tellement supérieure hiérarchiquement que je ne pourrais lui désobéir sans être jeté aux cachots. Il rigola en disant qu’elle allait se décoincer le cul au fur et à mesure qu’elle se sera familiarisée avec Dreamland. On termina notre deuxième choppe chacun en trinquant pour la réussite de la mission, encore une fois.

Le soir venu, alors que ce furent Julianne et Evan qui durent se coucher dans le lit d’Alexander, ce dernier se réveilla pas frais et mit longtemps à désembuer son esprit. Il fallut attendre vingt heures tapantes pour qu’on se remette à parler de la mission. Notre chef était aussi allé voir en prison et avait vu de lui-même les traces qu’avait laissé notre Bobby sur le mur. Sans compter qu’il avait retenu la suite de nombre disposé sur le mur et qu’il édita mon message personnel en rajoutant cette information. On discuta beaucoup à propos de ces étranges inscriptions sur le mur, mais personne ne réussit à savoir ce que c’était précisément. Il y avait une signification derrière, mais qui nous était totalement inconnue. Certainement un message codé que Bobby avait inventé pour que nos ennemis ne sachent pas ce qu’il savait. Robin nous dit que ça ressemblait à une date. Mais si c’était une date, le mystère était entier vu que ça ne voulait strictement rien dire. Pendant le repas, elle annonça à Alexander que nous avions terminé notre recherche sur les livres la nuit dernière et que nous avions fait chou blanc. Je tiquai mentalement ; une partie bien chiante de mon esprit me soufflait qu’on n’avait pas fait chou blanc. Mais restait à savoir pourquoi elle disait ça, et quand est-ce qu’elle serait prête à me donner ces informations. Alexander nous décrivit rapidement ce que l’équipe allait faire : lui, allait déjà voir au nord pour se renseigner sur la New Wave. Vu comme il était puissant, il ne risquait pas grand-chose. Evan et Julianne allaient tenter de faire des recherches directement sur le terrain selon les sites qu’ils leur semblaient les plus louches (crevasses, trous d’obus géants, etc.). Quant à nous, il ne savait pas encore ce que nous pourrions faire hormis la nuit qu’on allait passer : la troupe d’indiens locale allait certainement débarquer (peut-être même que ça serait à Evan et Julianne de s’en occuper et qu’ils discutaient avec eux actuellement). Il semblait que les Indiens avaient une certaine influence dans le milieu, et qu’ils étaient puissants et bien armés. Et qu’eux aussi recherchaient l’Artefact. A nous de voir s’ils voulaient bien coopérer, ou bien s’ils allaient devenir des ennemis supplémentaires.

__

Ils étaient tous les deux dans une calèche tirée par deux cheveux à robe grise, fatigués de la vie. Le premier était Steve Jobs, qui était le scientifique fou de la bande. Il profitait de Dreamland et de ses règles scientifiques improbables TGCD pour construire des machines qui feraient passer l’Ipad pour un parapluie. Il avait déjà créé une armée de robots avec une bonne centaine de scientifiques sous ses ordres, et avait expérimenté de nouvelles théories et de nouvelles applications qui auraient fait dresser les cheveux d’Einstein sur leur tête. Le second personnage à bord du véhicule était une femme : Sarah Palin. Leur prisonnier ne s’était pas encore endormi mais nulle doute que lui aussi irait les rejoindre dans la calèche, au pire directement dans la base, dans un cachot sombre si possible. Les deux Lieutenants ne s’aimaient pas beaucoup, et pour cause : ils avaient une vision légèrement différente de la vie. C’était pour ça qu’ils ne se parlaient pas, et appréciaient le silence qui en découlait. Steve Jobs s’était déplacé de son laboratoire pour aller explorer un peu le terrain, ramasser des échantillons de roche ou encore rencontrer Jacky qu’il avait recruté unilatéralement. Jamais il ne lui dirait où se trouvait leur base, mais ça ne dérangea pas le dérangé qui était maintenant installé dans un avant-poste avec ses camarades timbrés. Quant à Sarah Palin, elle avait été l’adjointe du shérif pendant plusieurs années. Mais au vu de son profil intéressant, elle avait été approchée par l’organisation pour savoir si elle voulait bien rejoindre leur petite combine. Elle avait accepté l’offre, et elle travaillait pour eux depuis six mois maintenant.

Le voyage n’était pas interminable, mais il était suffoquant. Et ce prisonnier qui refusait d’arriver… Sarah Palin secoua sa main en éventail pour se rafraîchir mais n’arriva à rien d’autre que de chauffer son poignet. Jobs lui, remarqua qu’ils étaient bientôt arrivés. Dès que les deux chevaux furent arrêtés, les deux Lieutenants sortirent du véhicule. Le chauffeur crasseux, les cheveux en paille et le teint sombre de charbon mal lavé leur demanda une pièce. Steve Jobs fouilla dans sa poche et en sortit un petit fusil lisse, blanc, avec le logo de la marque de la pomme dessus.


« Wouhohohohoh ! Faut pas se fâcher pour ça, j’ai compris, je me casse. Pas la peine de pointer votre pistolet sur moi !
_ Ceci n’est pas un pistolet. Ceci est une… révolution. Je vous présente le iGun. Il permet avec un ingénieux dispositif de projeter à grande vitesse des iBullets qui leur confèrent ainsi une force de pénétration suffisamment importante pour percer n’importe quel obstacle, que ça soit des murs ou des crânes. Il est léger, facile d’utilisation – même un enfant pourrait le prendre et tirer avec. Il faut cependant le recharger de nombreuses fois, comme mes autres produits.
_ Mais c’est un flingue normal, non ? »
tenta le chauffeur, essayant de montrer un intérêt salutaire pour le iJoujou de l’autre. Steve Jobs en réponse lui tira en plein dans la tête (un tir silencieux et parfaitement calibré). Il souffla sur le bout du canon avant de dire :
« Non. Car le iGun existe en sept coloris différents. »

Malheureusement pour le pauvre chauffeur, avant d’être un nouveau fan incontesté et hypocrite, il était un type qui avait été dépêché en vitesse et qui n’avait rien à voir avec les machinations en cours. Donc un pion qu’il fallait sacrifier parce qu’il savait où se trouvaient leur base. Pas de pitié pour les personnages secondaires quand ils servaient la cause, sans le savoir, de génies du mal. Sarah Palin ne pouvant plus se retenir fit alors :

« Je ne sais pas si Dieu tolère cela.
_ Je parie que si Dieu descendait sur terre, il m’achèterait une caisse de iGun »
, répliqua Jobs, agacé de la remarque religieuse (ahah, religieuse, quelle idée) de son interlocutrice.
« Blasphémateur. Dieu ne se déplacerait pas pour tes stupides jouets.
_ Et mes iRockets ? »
Un silence.
« Hum… Peut-être qu’il serait d’accord. Avec un rabais », répondit-elle avant d’embrasser sa croix.

Elle se considérait comme le bras droit de Dieu. Celui qui tenait l’arme. Et malgré le fait qu’elle ait dû se coltiner un Smith & Wesson pendant plusieurs années oniriques, elle n’était pas fâchée de revenir à un fusil à canon scié dans chaque main. Elle était actuellement le Lieutenant le plus porté sur les armes à feu, et certainement un des trois membres les plus puissants de l’organisation, chef compris. Elle avait trop rongé son frein depuis des années, et maintenant, elle souriait de savoir qu’on pourrait enfin faire appel à ses services musclés.


__

C’était la quatrième nuit, et elle commençait fort : nous étions tous les trois désœuvrés au milieu de la rue. Il fallait chercher des informations, okay. Il fallait négocier avec les indiens, pas de problème. Mais si on nous donnait une marge de liberté totale pour les premières jusqu’à nous perdre, et si on ne nous donnait pas un apache pour les seconds, alors on restait au milieu de la ville tout juste bon à compter les mouches. Ce fut avec force soupir que Robin accepta ma proposition de commencer par le bar. Et comble de miracle, Elly était ici tôt, presque en même temps que nous. En me souhaitant le bonjour et en lui demandant le pourquoi elle s’était couchée si tôt, elle me dit qu’elle avait enchaîné deux soirées de suite dans le monde réel et qu’elle était plus sage maintenant. Je m’assieds au comptoir tandis que Robin préféra se poser à une table en me laissant le soin de chercher des infos par moi-même. Mais je n’avais pas vraiment envie de glaner quelques trucs pour le moment, tout simplement parce que je savais que les villageois ignoraient pour la plupart d’entre eux ce qu’on recherchait, et même s’ils le savaient, ils ne nous le feraient pas savoir. Autant jouer à colin-maillard avec des gens qui étaient partis depuis longtemps du terrain de jeu. Seule Elly pouvait me donner quelques informations mais comme elle semblait être trop proche du Maire et des hautes instances en général, elle se taisait, consciente qu’elle savait que je savais qu’elle savait. Puis, pourquoi travailler alors que j’avais vu Ophélia dans les parages ? Mon cœur battait déjà plus vite de partir à sa recherche. Avait-elle été ici pour une nuit (par exemple, en pensant à sa sœur inconsciemment avant de se coucher) ou était-elle ici pour plus de temps ? Je ne poussais pas la réflexion plus loin parce que juste après, une fille totalement inconnue vint s’installer au comptoir à mes côtés, me montrant qu’elle était ici pour me parler. Je la dévisageai rapidement, revins à mon verre, puis revins en tout dernier lieu à son visage. Elle était plutôt pâle, portait une longue veste de cuir beige comme son chapeau ainsi qu’une cartouchière et l’énorme calibre qui allait avec, planqué dans le dos. Je fis en souriant, revenant finalement à mon verre :

« Hello, Calamity Jane.
_ Tu sais que tu fais peur à Ophélia, enfoiré ? »
, trancha-t-elle dans le vif. Je la regardais les yeux, médusé. Je ne m’attendais pas à ce qu’une inconnue me fasse un sermon aussi violemment, surtout sur ce sujet qu’Ophélia et moi avions déjà évoqués (ou au moins, qui ne regardait que nous. N’est-ce pas ?). Voyant que je ne reprenais pas derrière et puisqu’apparemment, elle avait plein de choses à dire, ce fut elle qui reprit :
« Ecoute, franchement, abandonne ta mission là, laisse tes compagnons. Je sais que je fais pompeuse en disant ça, mais le but originel de la puissance, c’est d’infliger à autrui, c’est d’avoir un pouvoir de coercition. Et sois certain que la puissance a un coût. Tu le paieras un jour.
_ Ouais, je sais, je suis méchant.
_ Je ne suis pas comme Ophélia, je ne suis pas pacifiste et je me fiche de cette histoire. Mais on subit tous des revers sur Dreamland et il semble que tu n’aies jamais eu de trop mauvais souvenirs de ta vie de Voyageur. Mais cette histoire d’Artefact, ça va te rebondir dans la gueule. Arrête, tu vas le regretter et tu le sais. Fais ça pour elle, au moins.
_ Ouahoh. T’en mets de l’entrain. Cette histoire d’Artefact t’intéresse ? »
. La fille se fit plus attristée déjà, et me répondit, un peu comme sourde :
« On a tous eu des problèmes dans le passé. Ophélia, moi, on a eu notre lot d’emmerdes. Elle ne veut pas que tu souffres ici à cause de saloperies que tu vas faire sans t’en rendre compte.
_ Franchement, les filles, je suis ravi que vous vous souciez de moi. Je vous promets de faire un effort si je me rends compte qu’on va trop loin.
_ Okay. T’as rien compris. C’est pas grave, Ophélia se débrouillera seule. Elle était inquiète à ton sujet donc j’ai tenté de me mêler ce qui ne me regarde pas mais bon... Tu vas le regretter, mec. D’une manière ou d’une autre, tu vas le regretter. »


Un peu furieuse, elle se leva du tabouret pour monter à l’étage. Attendez, c’était qui cette folle ? Je me retournais pour la suivre monter les marches. Fino me dit que les deux filles (je mis un moment pour comprendre que l’autre fille était Ophélia) voyageaient ensemble et qu’elles avaient fait un détour à Lemon Desperadoes. Je dû reconnaître qu’au moins, il ne se faisait pas chier quand on n’était pas là ; toujours à récolter des informations. Le petit phoque haussa le sourcil qu’il n’avait pas et me questionna d’une voix acide :

« En tout cas, écoute pas cette connasse. Un badass pacifique, c’est à peu près aussi réaliste qu’une statue en coureur de fond. » Sa phrase passa par une oreille pour ressortir par l’autre. Comprenant parfaitement que je ne prêtais pas beaucoup d’attention à ce qu’il disait, il me cracha littéralement dans l’oreille.

Une demi-heure plus tard, un type passa en hurlant dans le bar pour prévenir de l’arrivée des indiens. Et merde, c’était à nous de jouer. J’échangeais un regard avec Robin. J’espérais qu’elle comprenait ce que je disais : à toi de jouer, j’avais assez travaillé comme ça. Puis, qui était la leader ici, hein ? Qui était la porte-parole ? Je ne comprends rien à ce qu’il se passe, ça se joue entre toi et Fino. Et puisque Fino était à peu près aussi fin diplomate qu’un routard alcoolique, il n’y avait que toi. Comprenant parfaitement ce que je voulais dire (ce n’était pas à cause du regard insistant, mais parce que je restais le cul vissé sur ma chaise en signifiant que ça serait elle de se lever en première, signe que je resterais derrière pendant les négociations). Comme pour le duel de la dernière fois entre Kelly et Killian, pas mal de monde (plus même) vinrent s’installer sur les terrasses des maisons pour observer la scène. Nous les imitâmes pour voir les indiens. Ils étaient plus d’une centaine, à vue d’œil. Ils avaient la peau rouge, chacun était monté sur un cheval magnifique venu tout droit du Royaume des Plaines de la Zone 1. Ils restaient en frontière des bâtiments, formant un cordon inquiétant. Ils étaient exactement comme les indiens qu’on pouvait rencontrer en bande-dessinée : le torse nu, les peintures de différente forme et couleur, des plumes, pas mal de plumes.

Deux membres se distinguaient de ce fatras : un tout petit indien portant la couronne de plumes qui siégeait toujours la tête des chefs. Il ne devait pas faire plus d’un mètre trente de haut, mais on sentait son assurance. Il avait des lunettes de soleil aussi. Un autre indien descendit à son tour, et je constatais que c’était une panthère noire montée sur pattes, avec une tonne de muscles. Son regard était très instructif : tous ceux qui tenteraient quelque chose de stupide allaient pouvoir bouffer leur bras au dîner, en barbecue. Je remarquais vite que les indiens étaient plus armés d’Uzi et d’AK47 que des arcs et des flèches. D’accord, ça voulait dire ça, être bien armé pour Alexander ? Un pas de travers et ils nous trouaient le bide. Robin ne s’avança pas tout de suite parce que DSK sortit de son bureau, avec sa tenue habituelle (ou sa non-tenue habituelle justement) et son éternel cigare toujours rougeoyant. Il s’avançait avec la face radieuse comme s’il retrouvait un vieil ami qui passait chez lui à l’improviste. Ses deux bras étaient levés en Y pour montrer qu’il allait faire l’accolade mais il s’arrêta et leva une paume tournée vers le chef :


« Hugh grand chef. Excusez ma tenue, je sors de la douche.
_ Hugh, homme à longué canné. »
répondit le grand chef avec un accent italien à couper au couteau.
_ Ça fait longtemps qu’on s’est pas vus, dis-moi.
_ Cé tout à fait normâl. Jé t’auré tué si j’avé été obligé dé té soupporté plous dé temps.
_ Quel bon vent t’amène dans nos contrées ?
_ Ma qué ! Tou té fous dé moi ? Tou ignores qué la régionnée é sour lé point d’exploser ?
_ C’est-à-dire ?
_ La guerre civilé, idiot ! Lé villagios lé plous prochés dé vous sont en train dé sé préparer à la guerre !
_ Tant que ça ? Contre qui ?
_ Contré tout lé monde ! Pas bon pour lé commerce ! Ils savent qué l’Artéfact é difficile à trouver. Donc ils veulent ténter leur chance ! Chacun sé méfie dé chacun ! Y a même ou dés atténtas politicos ! Vous en particulié, allez cérténément vous en prendré plein la gueule ! Et toi ! Tou sors avec ton peignoir ! »
Les habituels chuchotis inquiets ne manquèrent pas au rendez-vous. Je savais pas du tout que les environs allaient basculer vers la guerre civile. Ça allait sentir mauvais tout ça. DSK avait déjà la mine déconfite mais tentait de calmer tout le monde en levant les bras pour demander le silence. Il fallut qu’il hurle pour que tout le monde lui obéisse. Le silence s’abattit sur la ville. Le Maire mâchonna son cigare et continua :
« Merci de nous prévenir en tout cas. On va prendre les dispositions nécessaires.
_ Ma ma ma ma… Ca né va pas sé passer commé ça. Nous sommé pacifiqués. Pour lé moment. Et si vous voulez qu’on lé resté dans la minoute qui souit, jé vous conseille déjà dé né pas rechercher l’Artefact. Il é à nous.
_ Ça n’a jamais été dans nos plans. Nous courbons l’échine sans rechigner.
_ Ta langue é aussi fourbe qué ton troisième pied.
_ Peut-être pas à ce point-là non plus.
_ Ma yé m’en fous. On vérra bien. Mé abandonnez l’idée. De plous ! Livrez-nous lé Voyageurs !
_ Pardon ?
_ Lé Clostrophobéééés, idiot ! On né vé pas dé ces pourritoures ici. Et vous non plus, vous né lé voulez pas ! Donnez-les nous, on va en faire du tapioca.
_ TAPIOCA ! »
rugirent les guerriers derrière.

Je sentis les poils de ma nuque se hérisser. L’affaire commençait à tourner au vinaigre. Et devenait même carrément dangereuse, bien trop dangereuse. Ils n’étaient franchement pas prêts pour la coopération. Il y eut un nouveau silence, et tous les visages se tournèrent vers nous. Puis il y eut une vieille voix sèche qui pointa sa canne vers nous et cria qu’on était ici. Le grand chef nous demanda d’approcher. Enfin, nous ordonna d’approcher avec son ton hautain. Et beh putain, les villageois n’avaient pas levé le petit doigt pour nous cacher ou tout autre acte stylé dans le genre. La prochaine baffe irlandaise que j’organiserais, je castrerais mon adversaire. Fino lâcha un juron qui traduisait parfaitement ma pensée. Un gros lard derrière moi me poussa en avant pour que je bouge mon cul. Je faillis m’éclater sur le sol mais réussis à me reprendre au dernier moment. Je tournais ma tête pour me souvenir de sa gueule de gros porc. Et ce gros porc riait discrètement. Je remis mon col et me mis à m’avancer avec Robin sur les talons et Fino sur l’épaule. On allait à l’abattoir. Il fallait que je me prépare à toute éventualité, à commencer par la baston générale. Fino me soufflait d’être badass, mais j’avais l’impression que leur tenir tête allait rapidement terminer la conversation. Je priais juste pour que Robin ait une idée derrière la tête, ou quelque chose s’en approchant. On se positionna un peu en retrait de DSK qui s’était retourné pour nous regarder d’une façon totalement neutre. Impossible de savoir s’il était content, dépité, ou s’il en avait rien à foutre de nous. Le chef indien levait son menton pour tenter de nous prendre de haut. Mais bon, il était si petit que sa toque touchait le sol, et je n’étais même pas sûr que même cette position lui permette de bien voir nos visages derrière ses lunettes de soleil. Il commença alors, de sa voix ferme et sans s’inquiéter outre mesure de nous :

« Jé pense qué vous vous étes trompés dé Royaumé. Commençons diréctément les négociationnes. Vous nous donnez la Clef dé l’Artéfact, on vous lésse partir.
_ On n’a pas la Clef »
, répondit Robin très rapidement, espérant passer cette épreuve au plus vite. Cette réponse ne satisfit pas du tout le chef indien qui fit claquer sa langue plusieurs fois.
« Vous avez la Clef, méme si vous né l’avez pas sur vous. Jé bien peur qu’il va falloir vous prendre en otage lé temps qué vos collègues nous la fournissent. » Ce fut à moi de parler :
« Vous savez qu’on va se débattre.
_ Vous savez qué si vous tentez dé résister, vous étes morts. Nous sommes une centaine.
_ Je dirais plutôt que vous n’êtes qu’une centaine.
_ Réplique intéressante. Sept sur dix.
_ Merci Fino.
_ Cé bien beau d’arriver en fleurs faire chier les gens, mes amis. Mé jé connés plein d’autres pérsonnes mieux préparées qué vous. Méttez-vous dans lé crâne qué vous n’aurez pas l’Artéfact. Mainténant, donnéz-nous la clé. Nous connaissons l’endroit.
_ Vous connaissez le lieu de l’Artefact ?
_ On peut connaître l’endroit ploutot. Mé né cherchez pas à nous attaquer pour lé savoir. Vous n’imaginez pas toutes cé dont on dispose. Mé révénons à notre affère : coopérationne. Ou tapioca.
_ TAPIOCA ! »


Je regardais Robin. Elle respirait profondément, signe de stress. Je respirais aussi profondément certainement mais je ne m’en rendais pas compte. J’attendais une réaction de ma coéquipière. Fino ne disait rien. Il savait que les indiens tireraient franchement si on commettait un pas de travers. Je ne pouvais pas me défendre contre autant d’armes à la fois. Leur angle de tir était trop vaste pour tout couvrir. Le chef indien nous aida à nous dépêcher quand il demanda à ses fidèles de préparer les cartouches. Tous les habitants se mirent à se reculer, voire se réfugier dans les bâtiments les plus proches. DSK recula lentement pour ne pas être transformé en victime collatérale, rejoignant donc le mur le plus proche et considérant libidineusement le décolleté de sa voisine, trop horrifiée pour le remarquer. Le corniaud répéta sa question très lentement, comme pour nous qu’il y avait un compte-à-rebours avant que notre réveil final ne sonne. Fallait-il attaquer ? Robin ne pouvait-elle pas se concentrer très fortement pour faire apparaître un putain de mur et les déstabiliser tous d’un coup ? Les indiens restaient dispersés tout de même, et ils se mirent même à s’avancer vers nous pour se rapprocher et nous encercler dans un arc de cercle menaçant. Le moindre petit geste serait fatal. Le suspense était véritablement à son comble. Le menton de l’indien se mit à doucement pencher vers le sol. Et soudain, il y eut des murmures au fond de l’assistance. On se retourna pour voir Ophélia sortir de la foule et se placer devant nous. L’autre fille qui m’avait sermonné y a quelques dizaines de minute la rejoignit bien vite. Quand elles les virent, le chef indien leva une main pour arrêter ses hommes.

« S’il vous plaît ! Pas de morts !
_ T’as rien à foutre ici, Ophélia ! Tout é terminé.
_ Même si vous parvenez à les vaincre, leurs amis les vengeront !
_ Nous sommes puissants ! Dégagé, nous né té dévons rien. Ca séré méme ploutôt l’invérse ! »


Ophélia ne trembla pas d’un pouce. La fille que j’avais vue dans le bar lui chuchota quelques trucs à l’oreille mais la Voyageuse ne répondit rien. Elle continuait à fixer le chef indien. Je sentais que lui et elle étaient en train de communiquer avec leur visage mais ne pouvant pas voir celui d’Ophélia, je ne comprenais rien à ce qu’ils s’exprimaient. Pendant ce temps, Robin s’était approchée de moi et me soufflait qu’on pouvait peut-être leur faire miroiter la Clef en échange de l’emplacement de l’Artefact. Mais nan, ce n’était certainement pas possible. Ils se méfieraient, et connaissant Alexander, même vaguement, ils auraient largement raison de se méfier. Je me mis à espérer qu’elle ne tenterait rien de stupide. Parce que je vis que le match se terminait. Le chef indien abaissa la tête, la remua en tout sens avant que l’immense panthère ne vienne l’aider à se remettre sur le grand cheval.

« Vous gagnez cette fois-là ! Mé Ophélia, cé bien la dérnière fois qué jé t’obéis. J’ordonnéré à mes hommes dé t’abattre s’ils vénaient à té croiser, comme on auré dû lé faire la prémière fois qu’on t’a vu ! »

Il lui cracha au visage. Je sentis mes ongles rentrer dans ma chair de colère, mais je réussis à me contenir et à ne pas bondir sur ce sale petit enfoiré. L’immense panthère retourna à sa propre monture, et jeta à la fille un regard impossible à identifier, même si je crus y voir de la compassion, de la tristesse. Décidément, Ophélia était déjà venue ici. Et d’après ce que m’avait dit Fino, c’était elle qui avait demandé de faire un détour à ce village avec la miss. Je l’interrogerais plus tard. Toute la troupe de cavaliers s’en allèrent dans des galops martelant la terre. Tout Lemon Desperadoes respira.

Je remerciais la fille, mais Ophélia m’ignora totalement. Le vent qu’elle me jeta me glaça les jambes. Elle se débarrassa du glaviot qu’elle avait sur le visage, puis elle et sa camarade revinrent à l’auberge. Elle fit un signe de tête à sa sœur cadette qui se trouvait devant. Robin ne savait pas si les événements s’étaient bien passés ou pas, et préféra partir aux frontières de la ville pour se calmer. Elle ne supportait pas Lemon, elle avait vraiment l’impression qu’on allait lui tirer dans le dos. J’aurais bien voulu revenir au Campari’s, mais le froid glacial que j’avais subi m’empêchait d’y aller. J’étais honteux, même si je ne savais pas de quoi. Fino susurra pour lui que cette mission comportait trop de femelles. Il alla cependant au bar seul. A court d’idées, je décidais de rentrer chez Norbert, qui était tranquillement en train de chauffer du café. Il me demanda si je voulais en prendre une tasse mais je rejetai sa proposition d’un signe de la main en prétextant que j’en prenais déjà trop dans le monde réel. Il souleva ses épaules et me dit alors que je faisais comme je voulais. Le Maire arriva soudainement dans la bâtisse après avoir toqué à la porte avec sa main qui tenait son cigare :


« Excusez ma tenue, je sors de la douche.
_ C’est pour quoi, Monsieur le Maire ?
_ Norbert, on va faire une assemblée extraordinaire. Les paroles d’Antonio sont à prendre en compte. S’il y a une guerre civile découlant de l’Artefact, on va certainement venir nous chercher. On est rapidement hors-jeu quand on ne s’est pas bien préparés et si on n’est pas concentrés. Ça peut partir très vite et très loin cette affaire.
_ Maintenant ?
_ Elly va peut-être bientôt se réveiller. Dès qu’elle reviendra.
_ Parfait.
_ Je préviens les autres.
_ Très bien. A bientôt Monsieur le Maire. »


DSK referma la porte sans oublier de me faire un signe de tête au passage pour me saluer. Je le lui retournai et revins à Norbert, soucieux. On parla un peu de tout ça, et je compris qu’il était très, très inquiet au sujet de la guerre civile. La région était devenue une véritable poudrière, mais personne ne savait si l’étincelle avait déjà été allumée. Et si non, personne n’ignorait qu’elle allait bientôt apparaître. De la main de qui, alors ? Je lui demandais alors d’où venait le Maire, histoire de savoir si c’était un Voyageur ou pas. Le banquier me sourit et en buvant une gorgée, m’expliqua que le Maire travaillait au tout départ à Relouland. Mais après un scandale plus ou moins sexuel, on l’avait muté dans une région très tranquille. En gros, on l’avait congédié avec des formes. Ça faisait plus d’un an qu’il était à la tête de Lemon Desperadoes, mais pas grand monde le regrettait. Il était tout ce qu’on pouvait attendre d’un Maire : qu’il ne se mêle pas trop de la population locale et qu’il se charge des affaires les plus pointilleuses. Comme il avait été banni des hautes instances en quelque sorte, et parce qu’il n’était pas un homme politique pour rien, il s’était rapidement fait accepter par la population (rapidement signifiant, entre cinq et six mois).

Mais soudain, je compris. Je compris le petit indice que j’avais cru remarquer dans les livres sans comprendre à quel point il était capital. Préférant garder le plus d’informations possibles, je demandais à Norbert où était la doyenne du village. Il m’indiqua rapidement sa maison, mais me déconseilla franchement d’y aller. C’était de loin la plus xénophobe de tout Lemon, et ma simple présence provoquerait de l’hostilité ouverte. J’avais saisi le principe, on ne m’aimait pas, j’avais eu quatre nuits pour m’en rendre compte. Elle faisait partie elle aussi du conseil du village, peut-être que je pourrais argumenter que plus vite elle m’aiderait et plus vite elle sortirait Desperadoes de la mouise dans laquelle la ville était plongée. Je remerciai le banquier et me mis à suivre les indications qu’il m’avait donné. Il me fallut, malgré la construction simple de la ville, huit secondes pour me perdre. Je ne connaissais pas du tout les couches arrières qui formaient le périmètre de la ville, et en plus, je n’arrêtais pas de prendre à l’envers les indications qu’on me donnait. Je ne savais pas si le « à gauche » de Norbert voulait dire après sa porte, ou après que je fus rentré dans la rue adjacente. Ce fut un petit gamin avec une grosse tête violette qui jouait par là avec un bâton et un tonneau comme forteresse, m’indiqua le chemin après que je lui aie expliqué mon problème. Il quitta sa bande de potes, et me dit qu’il était justement le petit-fils de Mathilda. Il faisait des bruits de train à vapeur tandis qu’il me montrait le chemin. Il s’arrêta devant une vieille porte en bois défoncée et tambourina celle-ci avec son poing :


« Maaaamiiiiie ! Y a quelqu’un qui veut te parler !
_ J’arrive, j’arrive Jojo »
, fit une voix aigre venant de la bâtisse, « Laisse ta mamie terminer sa cuis… Voilà. » Trois secondes plus tard, et la porte s’ouvrit. Je vis l’hideuse femme-crapaud qui avait des plis fantastiques à certain niveau. Ses cheveux blancs étaient jetés en arrière, et étaient sales. Son expression du visage changea du tout au tout quand elle comprit que c’était un étranger qui voulait la parler. Elle referma la porte sans ménagement. Je soupirais ; d’accord, ça allait être très compliqué.
« Maaaamiiiiiieeuuuuh ! » couina le petit qui n’avait pas compris ce retournement de situation, commençant à pleurer et à frapper la porte de ses deux poings.
_ Y a un type louche derrière toi ! Débarrasse-t-en, et je te ferais rentrer.
_ Maiiiiieeeeuuuuh !
_ BON !!! CA VA CA VA !!! Rentre, tête de linotte ! »
La porte s’ouvrit un instant et le gamin se faufila à l’intérieur. Ainsi que mon pied qui bloqua la fermeture immédiate de la porte en bois. La femme-crapaud m’écrasa sans ménagement le pied avec une poêle, ce qui eut pour effet de me faire sautiller à une jambe en retenant des jappements, exactement comme dans les bande-dessinées. Je repris mon calme, m’empêchais mentalement d’utiliser mon portail pour rentrer à l’intérieur. Je frappai fermement à la porte :
« J’ai juste une question à vous poser ! Je m’en vais rapidement après !
_ Y A PERSONNE !!!
_ Si vous êtes si vindicative, c’est que vous ne savez pas le temps qu’on peut rester ici en attendant de trouver l’Artefact ! »
Il y eut un silence. Mais personne ne reprit. Je tentais d’ouvrir la porte mais elle était verrouillée. Soudainement.
« Madame, je vous prie de me croire que si on sait où se trouve l’Artefact, on repartira aussitôt.
_ Pas envie de vous aider.
_ Vous avez envie qu’on reste.
_ J’ai pas envie de vous aider, crénom ! Dégagez de mon seuil, ou j’appelle le shérif ! Ou alors je redescends mon vieux tromblon, il a toujours fait des miracles contre les gros parasites.
_ Madame ! Croyez-moi, mais je pense que l’Artefact a déjà fait d’immenses dégâts dans votre contrée avant même que nous venions ! »
Etrangement, j’eus l’effet escompté depuis le début. Il y eut un nouveau silence, mais plus silencieux encore, comme un temps de réflexion. La serrure se déverrouilla et je pouvais voir Mathilda me lorgner d’un œil sévère. Elle n’était pas contente mais je savais que j’avais peut-être fait mouche quelque part. Et quand on parlait d’un crapaud, ça voulait dire qu’on l’avait vraiment intéressé. Elle me dévisagea avant de m’interroger du regard. Je repris après avoir toussé :
« J’ai lu dans les livres de Norbert que c’étaient des pionniers qui avaient construit Lemon Desperadoes. Mais j’ai une question : comment l’avaient-ils construit ? Dans ces cas-là, on ne va jamais importer ce dont on a besoin, on prend sur place. J’en conclus qu’il y a plus de trois siècles, le paysage était un peu verdoyant. Et pas désertique comme c’est le cas maintenant.
_ C’est tout à fait exact.
_ C’était la réponse que j’attendais. Depuis quand le paysage s’est-il transformé ?
_ Dès que Lemon a été créé. C’est ce que me disait ma mère. J’ai qu’à peine deux cent cinquante ans, je peux pas tout savoir sur c’te ville »


Bingo ! Une nappe phréatique. Ça devait être ça. Une nappe phréatique ne disparaissait pas comme ça. A mon avis, l’Artefact était placé quelque part dans des grottes, bloquant l’eau comme un barrage, ou alors s’entretenait avec. Enfin, un truc dans le genre. L’Artefact devait être dans ces régions-là. Il avait été enterré en même temps que la ville avait été bâtie. Donc il y avait de fortes chances qu’il empêche l’eau de passer et d’irriguer la région. Il faudrait que je fasse part de mes découvertes avec le monde. Je remerciais chaleureusement la dame (?) avant de repartir. Elle me cracha sur les pieds. Je me retournais avant qu’elle ne ferme la porte, soucieux du regard qu’on m’apportait.

« Je ne suis pas comme eux, vous savez. Cette mission ne m’intéresse pas.
_ Un fusil qui tire avec un drapeau blanc reste un fusil qui tire. Dégagez, que je ne vous revoie jamais. »


Je revins au bar, fier d’avoir trouvé un véritable indice depuis le début. J’en parlais à Robin ainsi qu’à Fino. Derrière nous, je voyais une table où conversaient la fille pâle et Ophélia. Je ne voulais pas les déranger, je ne savais pas encore ce que les deux pensaient de moi, surtout si je venais me vanter que j’avais peut-être trouvé l’Artefact. On resta ainsi, les trois Claustrophobes d’un côté, et le reste des clients de l’autre. Quand une demi-heure se passa, je décidais d’aller voir Elly sans l’avertir de mes avancées. Elle m’accueillit chaleureusement, et me proposa une autre partie de Black Jack. Voyant Kelly qui était présente, et qui dormait encore sur la moquette verte, ronflant très discrètement, je refusais la partie. J’allais me faire plumer si un tel adversaire était contre moi. Elly me demanda alors si je préférais un Poker, version Texas hold’em, évidemment. Je ne pus refuser. Fino se joignit à nous, Kelly se réveilla et Elly dit qu’elle ne jouerait pas en tant que croupier. Quatre joueurs. C’était peut-être le moment où je me disais qu’il valait mieux quitter la table tout de suite. Entre le croupier en personne qui devait être un expert à tous les jeux de carte, la championne de la ville Kelly, le démoniaque Fino et enfin ma misérable personne, je ne partais pas favori.
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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Mer 18 Juil 2012 - 1:35
On en était à la première heure quand l’amie d’Ophélia se réveilla et disparut de la salle. La fille balaya alors la salle d’un regard, y vit trop de combattants certainement, et décidais de partir du saloon. Mon cœur se serra, mais je continuais tout de même. En fait, on était tous à peu près à égalité. J’étais un bon joueur et la partie que j’avais faite dans le monde réel récemment m’avait appris beaucoup de choses (genre, ne pas suivre constamment parce qu’on avait une chance d’avoir une paire de neufs). Quant à Fino, il avait toujours des résultats en dents de scie, perdant la moitié de sa cave en un coup avant de la regagner la partie suivante en gueulant comme un dément. Il n’arrêtait pas de me persécuter en surenchérissant tout ce que je faisais (il était à ma gauche), ce qui m’obligeait à souvent me coucher. Mais j’avais remporté deux parties d’affilée en le suivant sans véritable jeu, ce qui lui fit très peur vu qu’il croyait que si je surenchérissais ainsi, ce n’était pas pour rien, et ainsi le força à se calmer à son tour. Kelly semblait subir le jeu mais s’en sortait pas trop mal. Elle ne semblait pas du tout intéressée par nous mais son « poker face » était indestructible. Elly au contraire, lisait sur tous les visages comme des livres ouverts. Elle pouvait deviner nos jeux entre les insultes que crachaient Fino, ainsi que sur mon visage qui l’intéressait beaucoup comme si j’étais plus simple à briser que les autres. Je tentais de conserver une expression neutre, mais comment vouliez-vous quand une si jolie fille vous fixait pendant trente secondes sans ciller pour déterminer ce qu’elle allait faire selon ce qu’elle allait y trouver ? Le mieux, c’était de ne pas la regarder, mais c’était lui donner une indication, tout en se privant de lui en fournir de fausses. Mais je n’étais pas assez doué pour ça.

La partie se termina une heure plus tard, quand on décida tous ensemble de s’arrêter ici. Fino et moi avions perdus un peu de jetons sur le long terme, mais j’avais bien tenu. J’allais me relever quand une grosse main m’attrapa l’épaule tandis que l’autre plaqua un pistolet sur la table. Je me retournais vers la personne : c’était mon gros lard que j’avais combattu à la baffe irlandaise. Il semblait déterminé, mais je ne savais pas de quoi. Il me fit avec sa grande gueule d’un ton un peu haineux :


« On s’est bien amusés avec ton jeu, pied-tendre. Mais voyons voir si tu serais d’accord de jouer à mon péché mignon à moi.
_ Je te défie à tout ce que tu veux »
Ouais, ça manquait un peu de répartie, on aurait cru que je venais d’accepter de jouer à la belotte.
« C’est parfait, c’est parfait. VENEZ TOUS !!! VENEZ ASSISTER A LA ROULETTE RUSSE QUE JE VAIS FAIRE AVEC L’ETRANGER !!! »

Et merde. Comme pour la baffe irlandaise, mais avec plus de conviction, les clients vinrent s’installer en cercle autour d’une autre table ronde (pour ne pas éventuellement tâcher la moquette verte de la table d’Elly). Quelques personnes attirées par les invitations lancées à grands cris, rentrèrent dans le bar. Dehors, la lumière du jour s’affaiblissait et un crépuscule rouge commençait à luire. J’allais bientôt me réveiller ça voulait dire. Mais j’espérais que la teinte carmine que prenait le ciel ne faisait pas référence à ce à quoi j’allais ressembler dans les prochaines minutes (Légolas disait beaucoup de conneries de toute façon). Je déglutis fortement. Parce que niveau jeu badass, la roulette russe était pas le plus mal classée. La plus dangereuse aussi puisque généralement, elle se finissait par la mort d’un des participants. C’était lui ou moi. Ce gars voulait sa revanche, même si je n’étais pas sûr qu’il ait perdu à la baffe irlandaise. Il voulait juste imposer ses règles aux étrangers, plutôt que l’inverse. Il me semblait totalement antipathique envers moi. Pas une once d’amitié n’était née entre nous deux alors qu’on avait bu ensemble et qu’on s’était baffés l’un l’autre jusqu’à ce que nous fûmes tous les deux à terre. Connard.

La roulette russe, pour tous ceux qui ne connaîtraient pas ce jeu fantastique consistait en un jeu de chance qui était aussi tendu que court. Deux participants (généralement), plus un flingue avec un chargeur de six munitions, et une cartouche. On disposait la cartouche au hasard dans le chargeur, on faisait tourner la roulette. Et ensuite, les deux joueurs devaient viser leur tête respective et tirer, en espérant que la balle ne fut pas dans la chambre cette fois-ci. Normalement, après de savants calculs, ça ne durait pas plus de six tours. Je demandais à mon adversaire que cette fois-ci, c’était à moi de commencer. Il sourit nerveusement et accepta ma requête : il m’avait bien baffé en premier. Quelqu’un s’occupa de l’arme. Ce quelqu’un sortit un bel outil argenté, enleva toutes les balles d’un coup de poignet avant d’en mettre une dans le chargeur. Il referma l’arme, puis fit tourner le chargeur qui produisit un cliquetis particulier, presque aussi connu que celui de la pièce de monnaie qui tombait sur du carrelage. Dès que le chargeur eut finit de tourner sur son axe, le si gentil monsieur anonyme plaça l’arme sur la table en bois en nous souhaitant bonne chance d’un vieux sourire édenté. Le public se mit alors à hurler. Les paris furent déchaînés, les gens avaient des billets au bout des doigts et ne semblaient pas vraiment savoir quoi en faire sinon de l’agiter. Plusieurs bookers en profitèrent pour tenir les comptes rapidement et j’attendis docilement qu’ils aient tous terminés avant de saisir le flingue et de le pointer sur ma joue. Le canon était froid comme un morceau de glace, et me promettait de devenir aussi gelé que lui.

Je connaissais quelques trucs sur ce jeu. Commençons par les statistiques : j’avais une chance sur six de me prendre le premier pruneau. Par contre, mon adversaire devra tenter son coup avec une chance sur cinq. Et moi, une chance sur quatre. Etc. Déjà, on pouvait considérer que je partais perdant (en ne comptant pas l’option qui voudrait que la balle se trouve dans la toute dernière chambre). Mais quelques petits principes de physique faisaient que je ne partais pas forcément perdant. Déjà, il était très rare que la première balle fut la bonne. J’avais bien regardé comment le type avait lancé le chargeur : en pointant le flingue à l’horizontale (normalement quoi). Le poids de la balle avait donc son mot à dire, et était plus entraîné vers le bas. Donc, le premier coup et le dernier coup (les chambres les plus hautes) avaient peu de chance d’être remplies. Les probabilités passaient à « moyenne » pour le second et cinquième coup, quant au troisième et au quatrième… attention à la casse. Eleonor réussit à franchir la barrière de la foule et voulut m’empêcher de jouer avec des supplications lancinantes. Je regardais le type en face de moi qui avait un large sourire bouffi, me défiant de tout son corps. Je repoussais les demandes de la fille, et elle fut avalée par un public qui voulait du spectacle. Avalant ma respiration, faisant monter un peu le suspense, j’attendis, puis j’appuyais sur la gâchette. Un minuscule « clic » se fit entendre sous les dires des gens. Ceux qui avaient parié pour un one shot venaient d’être très déçu. Il y eut des applaudissements.

Je posai le flingue devant moi et invitai mon adversaire à s’en saisir avec un geste de la main. Il gardait l’air confiant, mais était surtout un bon acteur. Il attendit aussi longtemps que moi, mais il devait savoir comme moi que la cartouche n’était certainement pas arrivée. Silence. Il tira. Pas un bruit plus fort que celui du flingue déçu. Il y eut des applaudissements, plus forts cette fois-ci, parce que les statistiques de recevoir une balle grimpait elles aussi. Le revolver était à nouveau posé au milieu. Je m’en saisis d’une main ferme, et d’un geste très théâtral, la posai à nouveau contre ma trempe. J’avais de fortes chances de recevoir une balle, mais si la balle n’y était pas, alors le gars pouvait remplir son testament. Je réalisais soudainement que ce type devait être un connard fini pour vouloir se débarrasser de moi comme ça, et que la foule n’était qu’une bande de barbares avides de sang. Mais ses pensées à la Ophélia furent chassés de mon esprit et je pressais la détente en fermant les yeux. Rien. Je me remis à respirer lentement pendant qu’il y eut des vivats. Les yeux du type n’étaient plus que des fentes désespérées. Il savait qu’il avait très peu de chances de survivre sur ce coup-là. Genre, je dirais, soixante-quinze pour cent en grossissant. Par contre, si la balle n’était toujours pas là, j’étais forcé de me la prendre. Mais même cette consolation ne parvint pas à calmer la main de mon adversaire. Le gras type saisit entre ses gros doigts l’appareil, puis le pointai vers sa tête. Il claquait presque des dents, et les gens à-côté étaient bien gentils de se taire. Ils réagissaient comme s’ils étaient dans la tête de ce type. Il regrettait soudainement d’avoir lancé la partie. Il s’avança, voulut me dire un truc avec une goutte de sueur tombant de son front mais se ravisa au dernier moment avant de se laisser tomber sur sa chaise, comme déjà mort. Et il pressa la détente en fermant les yeux. Il y eut une violente détonation. Et son chapeau tomba en arrière, troué d’une balle. Mais lui était encore en vie, et était véritablement stupéfait de l’être encore. Il regarda le flingue, son chapeau. Je me saisis d’un verre à proximité, le bus et le posai sur la table avant de dire à toute l’assistance qui ne comprenait pas pourquoi la roulette russe n’avait pas été assez létale :


« De la magie de Voyageur, mes amis. Je me suis dit que ça serait dommage qu’un type qui a les couilles aussi pleines que lui crève pour un jeu aussi débile. Allez, tournée générale ! »

Et voilà, même si j’avais vraiment eu l’air con quand j’avais dit ça, j’avais réussi mon coup. Il y eut de nouveaux applaudissements pour la partie, et il y eut une agitation pas possible. Ceux qui aidaient l’autre à s’en remettre, tout en ramassant son chapeau, ceux qui venaient prendre leur pari en trichant sur leurs anciennes opinions et ceux qui demandaient à boire. Tout alla bon train, et seul Fino, qui avait parié sur ma mort, était déçu de voir que ses pronostics avaient été déjoués. Je me balançais sur ma chaise, satisfait de me rendre compte que les gens semblaient plus chaleureux. Ils m’invitaient à boire, et je trinquais avec eux avec plaisir. Je pensais que j’avais enfin réussi à me faire une place à Lemon Desperadoes, malgré la réticence de quelques-uns que je ne nommerais pas. Le public avait été enchanté, et que demandait-il d’autre ? Pour le tour de magie, je pouvais préciser. J’avais tout simplement enrobé l’intérieur du canon avec un portail, et le second était enrobé sur le chapeau du monsieur. Si bien que la balle n’avait même pas traversé le canon qu’elle avait déjà percé le couvre-chef noir de mon gars avant de se ficher dans le mur. Je l’avais placé dès le début de la partie, et avais secrètement espéré que ce ne fut pas moi qui perdis : là, j’aurais été accusé de tricherie et je n’aurais jamais réussi à me faire accepter par la foule.

Le matin était toujours aussi douloureux. Nous prîmes le petit-déjeuner habituel, des tartines ainsi que du café. Je ne sentais pas le goût du café, mais c’était peut-être parce que j’y mettais trop de sucre à l’intérieur… Aucune idée. Evan m’avoua qu’il s’en fichait comme de l’an quarante. Robin me dit que ça dépendait du café. Je haussai les épaules avant de partir sous la douche. Comme d’habitude, je fis un résumé oral et écrit de la nuit sur Dreamland, étant obligé de mettre que les boissons que je prenais sur le compte de Maze me permettaient de m’intégrer à la ville, et ce avec succès en plus. Je leur fis part aussi de mes résultats d’enquête et Julianne me promit de vérifier les nappes phréatiques sur les différentes cartes. Je leur fis aussi part du contexte actuel qui se déroulait, et que la guerre civile allait bientôt démarrer. Robin quant à elle, parla des indiens qui pouvaient potentiellement savoir où se situait l’Artefact. Julianne hocha la tête et apporta quelques explications supplémentaires :

« Il paraît qu’ils sont protégés par leurs esprits, des trucs dans le genre. Ils peuvent certainement communiquer avec leurs ancêtres, et en plus les utiliser pour se défendre. J’en ai entendu parler quand je suis arrivé dans la ville voisine. Des légendes. Là, dans notre monde, je me serais foutu de leur gueule, mais sur Dreamland, c’est certainement vrai. Je pense pas qu’Alexander demande à ce qu’on les attaque. »

Ouah, c’était possible ? On aurait vraiment pu les attaquer s’ils avaient été un peu plus faibles ? Je ravalais mes paroles mais mon expression se changea en révulsion quelques secondes ; Evan ne dit rien mais il sembla percer mes pensées. Je lus leur propre journal de bord pour me tenir un peu au courant de ce qu’il se passait quand j’étais réveillé. Alexander avait éloigné pas mal de bandits des environs et était allé chercher des provisions que Maze lui envoyait, afin de respecter les accords qu’il avait pris avec la ville. Quant à Evan et Julianne, ils faisaient des petits voyages pour inspecter des lieux aux alentours qui ressemblaient à des sites de fouille. Pas très passionnant, quoi. Le reste de la matinée, je ne savais pas du tout quoi faire et me plaçai devant la télé avec Evan. Nous nous partageâmes un bol de Knackies, tandis que les filles discutaient sur la table derrière des histoires oniriques qu’elles avaient à se raconter. Je me levais bien vite devant l’écran (je détestais regarder la télé), et allais checker mes mails. Rien à signaler. Je fis un petit tour dans la maison, comme on pouvait concevoir de faire quand on n’avait rien à faire. Je voulus aller dans la cave mais Julianne m’interrompit depuis le salon, en me disant qu’Alexander ne voulait pas qu’on y aille. Il avait entassé tous ses objets personnels là-dedans, et ne voulais donc pas qu’on pénètre dans son intimité. Je me mis à penser qu’il y avait caché des revues cochonnes dessous, mais refermai tout de même la porte. Je me demandais quand même pourquoi Robin était sorti de la cave quand j’y étais arrivé.

Ce fut à Alexander de se réveiller et aux deux autres d’aller se coucher. Je me rendis compte que ça faisait bien une semaine qu’on était ici. Il y eut un nouveau résumé des faits, et ce fut à son tour de nous raconter d’une voix grave tout ce qui s’était passé, ou tout du moins pour être exact, tout ce qu’il avait appris : un village des environs venait tout simplement d’esclavager un de ses voisins, plus petit. Donc la guerre civile avait commencé si on pouvait dire. La course à l’Artefact avait d’abord gagné les petits groupes, et maintenant, les communautés entières se lançaient. Lemon Desperadoes allait devoir s’armer si elle voulait survivre, parce que j’imaginais bien qu’elle était à la tête de toutes les listes noires de ses voisines. Mais Alexander avait autre chose à nous raconter : une armée de personnages de dessins animés venait de dévaster une autre ville. Sans ménagement. Tous les habitants avaient été massacrés sans vergogne, et plus aucune maison ne tenait debout. Il y aurait plusieurs milliers de guerriers montés qui seraient en train de vagabonder dans ces terres en direction de Lemon Desperadoes. Putain de merde, on commençait sérieusement à être minoritaire. Alexander nous avoua que nous n’étions pas les principales forces en présence. Je remarquais la chose suivante, et me doutais que ça devait être passé dans la tête de tous mes alliés, mais… ça voulait dire que beaucoup de monde s’étaient attendus à ce que l’Artefact se réveille. Ne me dîtes pas que les villages avaient attendu trois cent ans que le signal fut lancé avant de se mettre à se quereller les uns avec les autres ! En tout cas, Alexander nous dit que nous allions bientôt faire des nuits tous ensemble afin d’être regroupés quand viendraient les assauts. Après cela, ruminant mes pensées, j’expliquais mes théories de l’emplacement de l’Artefact au leader de la petite troupe. Il acquiesça, mais il n’avait pas la tête à la remplir de bonnes nouvelles.

Il y eut un tableau récapitulatif des camps en présence. Il y avait nous tout d’abord, qui avions pour avantage principal de posséder la Clef permettant d’accéder à l’Artefact. Il y avait Lemon Desperadoes qui n’avait pas grand-chose à offrir comme puissance de feu, et dont personne ne connaissait pour le moment la politique. Ils allaient certainement s’écraser à cause des derniers événements. Les indiens étaient dangereux dans le sens où ils disposaient de capacités imprévisibles, et qu’ils avaient une petite armée bien équipée. Il y avait les autres villages aussi qu’il ne fallait pas oublier, les bandits qui s’agitaient dans tous les sens, des personnages de dessins animés qui avaient organisé une véritable croisade, ainsi que la NW. New Wave, qui semblait être bien en avance comparé aux autres. Selon ce qu’avait glané Alexander (il n’avait pas trouvé leur base), la NW était équipée de pas mal de véhicules, et disposaient d’une armée non négligeable. Dans le meilleur des cas. Sauf qu’en plus, elle était informée comme pas permis. L’enlèvement de Bobby dans les deux mondes était un exemple frappant. Ils savaient des choses que nous ignorions. Sauf que pour eux, il était tout simplement impossible de venir frapper à leur porte pour les massacrer. Trop de soldats, trop bien équipés. C’était plus qu’un bastion, mais une forteresse dont ils disposaient, avec des moyens colossaux. Ce n’était vraiment pas bon signe.

Robin et moi revînmes sur Dreamland après une soirée vite expédiée, où j’avais sorti mon ordi et geeké discrètement pendant qu’Alexander partait pour son travail. Mon panneau de signalisation toujours dans mon dos, je traversais rapidement la grande artère et déplaçai les battants du saloon. Robin partit dans son coin et je me sentis plus calme de ne plus la voir. Je souhaitais le salut à tout le monde et pas mal de clients me répondirent. Je m’installais tout de suite à la table du croupier, qui était en train de sortir un paquet de cartes de sa petite boîte en carton pour le mélanger. Elly m’avoua qu’elle s’était couchée tôt vu qu’il y aurait bientôt une réunion extraordinaire du conseil de Lemon pour savoir quoi faire suite au contexte général. Ah aussi, que je devrais partir de la ville avec mon amie (je grimaçais quand j’entendis ça ; Robin, mon « amie ») le temps que la réunion se tienne. Je comprenais parfaitement : je ne voulais pas jouer aux connards, mais s’ils ne m’envoyaient pas loin de la ville, j’allais pouvoir suivre toute la réunion grâce à mes portes dimensionnelles. Tu m’étonnais qu’ils nous demandent de partir au loin. Bon, je décidais de prendre sur moi et de ne rien dire.

On partit tous les deux au comptoir où le barman, malgré sa réticence qu’on lisait dans sa paupière plissée, me servit une bonne cinquante. Je décidais de poser quelques questions à Elly afin de lui tirer les vers du nez sur la politique de Lemon, et ce de façon si grossière qu’on pouvait douter de mon intérêt. Elle rit un peu, avant de me dire que ça ne servait à rien puisqu’elle ne la connaissait pas vraiment. Déjà, la réunion était justement là pour la définir. Puis, personne ne savait ce que DSK avait en tête, autre que des poitrines et des fesses dénudées. Je l’imaginais bien dans son bureau avec ses pantoufles et son peignoir feuilleter des magazines hors-propos, prêt en un clin d’œil à ranger ses journaux en s’excusant de sa tenue si quelqu’un arrivait. Le croupier m’avoua qu’il était plutôt du genre à garder le magasine avec lui et à te demander si tu n’en avais pas d’autres. Histoire vraie, de sa propre expérience. Il avait même tenté un jour de lancer un journal à Lemon avec des posters de villageoises en bikini, mais à cause des coûts et de la crainte que Mathilda fut la première à passer sous les clichés, il avait abandonné. Mon esprit voulut se représenter la chose, mais j’étais déjà dégoûté rien qu’à imaginer la femme crapaud vêtue.

J’entendis Fino descendre les escaliers en baillant comme un porc. Il venait de se réveiller à ce qu’il semblait. Il nous rejoignit dans la discussion en demandant un bourbon au serveur qui faillit répliquer avant qu’un œil mécontent d’Elly le lui demande moins poliment. Certes, la mission était particulièrement chiante. Mais être avec Elly, avec Fino, ça me semblait déjà plus facile à supporter. Ainsi jusqu’à la fin de la nuit. Je me désintéressais de plus en plus de l’Artefact, et priais gentiment pour qu’Evan et Julianne le trouvent genre dans huit heures, et qu’on en termine avec cette histoire de merde. J’avais un peu envie de rentrer chez moi, et le pacte tacite qu’il y avait entre Robin et nous commençait à s’étioler. On ne se parlait plus, on se grinçait des dents l’un à l’autre. Je n’avais vraiment pas envie d’aller chercher bagarre avec la ville entière qui ne nous supportait pas. J’espérais juste qu’on parte le plus vite possible pour ne pas les déranger. Je me tournais et vis Elly qui me regardait, la tête posée sur sa main, qui me fixait de l’œil. Elle semblait vouloir me dire un truc. Elle se lança quand elle comprit après trois secondes que je la regardais me regarder.


« Ed ?
_ Oui ?
_ On monte ?
_ Oui, si tu veux. Pourquoi faire ? »


Fino recracha tout le bourbon qu’il avait dans sa bouche pour asperger le comptoir. Quant à Elly, ses yeux s’agrandirent comme si je venais de lui avouer que j’étais un sadomasochiste végétarien qui se mettait des bananes dans le cul afin de se sentir en emphase avec la nature. Les joues de la fille rosirent légèrement, puis elle s’excusa, se leva en prétextant que j’avais raison, qu’il y avait la réunion, et alors que je me demandais d’où j’avais raison dans ma question, elle était partie du bar à pas rapides. Je n’avais pas bougé depuis qu’elle m’avait posé la question, contrairement à Fino qui était en train de tousser pour évacuer tout l’alcool brûlant de son gosier. Je me visualisais la scène précédente pour comprendre le problème, et je comprenais enfin ce qu’elle voulait me dire par là. Ce fut à mon tour de tousser, de poser ma chope sur le comptoir (en manquant d’écraser la queue du phoque avec). Il me regarda d’un air blasé, et applaudit de ses petites papattes comme il savait si bien faire quand il voulait m’humilier :

« Bravo, Ed, bravo !
_ C’était soudain !
_ L’amour de la vie réelle, c’est autre chose que Youporn, mon gars !
_ C’était pas de l’amour qu’elle me proposait !
_ Elle a été maladroite, c’est tout ! Pour elle, baiser sur Dreamland est quasiment un comportement normal. C’est le genre de filles à commencer avec le prince charmant par un plan cul. Elle avait juste cru que tu saisirais ce que ça voulait dire ! »
Beaucoup de têtes convergeaient vers nous. J’espérais qu’Ophélia n’était pas là. Je glapis désireux d’arrêter et de poursuivre la conversation en même temps :
« Mais attends, comment voulais-tu que je réagisse ?
_ Déjà, par une phrase badass, mec ! Même si tu voulais pas, tu aurais pu lui répondre un truc du genre : « Je baise pas les jolies filles », ou alors même ici, t’aurais pu rester conventionnel, normal. Putain de merde, je peux pas piffer cette fille, mais je peux pas m’empêcher d’avoir de la peine pour elle.
_ C’est bon, c’est bon, j’irais la voir après.
_ Pour lui dire quoi ?
_ Je sais pas ! »


Ca mit fin à la discussion. Il fallut attendre une heure avant qu’un gars ne vienne nous demander de sortir de la ville parce que la réunion allait commencer. J’avais été tout tremblant malgré la chaleur, tandis que Fino réussit à ne pas revenir sur la discussion. Il savait que ça me gênait, donc il cherchait à tout prix à m’embarrasser encore plus, mais il se retint quand même comme il pouvait se retenir (en lâchant quelques jurons). Je partis vite fait du bar en remerciant le barman et lui laissant la note par EV. Avec mes lunettes je dû localiser Robin afin de lui dire qu’on devait s’en aller de la ville pour un moment. Trois villageois nous escortèrent, dont le type que j’avais défié à la baffe irlandaise et qui me l’avait rendu avec une roulette russe. Ils avaient chacun deux revolvers dans leur attirail mais semblaient ne pas vouloir s’en servir sauf si geste déplacé il y avait. On s’éloigna de bien cent mètres de la ville, près de cactus mexicains (leur sombrero voulait tout dire), ainsi que les maracas qui pendaient à leurs extrémités immobiles. Malgré le caractère solennel de la scène (on était un peu prisonniers quelque part), je ne pouvais pas m’empêcher de penser à ce que je devrais dire à Elly quand on se reverrait. Fino brailla à Robin que j’avais un ticket avec le croupier du village, mais je le fis tomber de mon épaule sans ménagement tandis que Robin eut la gentillesse de ne pas relever. Fino revint finalement à la discussion sans aucune discrétion en m’expliquant qu’Elly avait des mœurs plus libérées ici que sur le monde réel, comme moi j’avais un semblant de couilles ici alors que j’étais une loque la journée. Je lui dis que j’avais compris, que ça allait, qu’il n’était pas obligé de me faire chier maintenant. Fino termina en se disant que si je la jouais fine, je pourrais me taper les deux sœurs en même temps. Pour éviter de subir le phoque et ses théories sociologiques (et de le jeter par terre pour le piétiner), je me mis à discuter avec mes nouveaux anges gardiens, pour faire passer le temps plus vite. Malheureusement, à cause de ça, je mis longtemps à comprendre qu’il y avait un problème quelque part. Je me mis à observer la ville à l’horizon, et remarquais qu’il y avait trop de monde dans la mairie, pour une assemblée ne concernant que cinq personnes.

__

La réunion allait bon train. Une autre façon de dire que chacun des membres avait son mot à dire, et n’hésitait pas à crier plus haut que son voisin. DSK réussit à calmer tout le monde en menaçant d’ouvrir son peignoir. Et enfin, chacun put exprimer son opinion posément. Il y eut un tour de table en commençant à droite du Maire. Mathilda fut la première à parler et prôna une vie normale : on ne se mêlait pas des affaires des autres. On virait les Claustrophobes, et on se laissait envahir par les voisins tant qu’ils ne faisaient pas chier et qu’ils ne détruisaient pas des trucs. On ne recherchait pas l’Artefact parce que ça allait attirer bien trop d’emmerdes. Elle marqua un point en disant que pas mal de monde avaient été préparés à cette situation, sauf Lemon, et donc qu’il était inutile de tenir tête à des organisations armées. Elles pouvaient se battre tant qu’elles ne le faisaient pas devant chez elle. Le shérif était un peu du même avis qu’elle, mais il disait qu’il préférait tirer sur tous ceux qui venaient. Et que les Claustrophobes devaient être chassés à coups de plomb, dès que la réunion serait terminée. Si on s’impliquait dans des affaires trop importantes, on allait tous y passer. On faisait le dos rond, tout en sortant les griffes. Ce fut à Norbert de parler. Il rajusta son chapeau et était étrangement de l’avis des deux autres. Par contre, ne pas chasser les Claustrophobes, car ils étaient des alliés. Ils se fichaient du village, mais seraient quand même prêts à le défendre si d’autres personnes voulaient les attaquer. Non, il ne fallait pas rechercher l’Artefact, mais laisser les Claustrophobes ici. Ils ne faisaient pas de mal, et ne feraient que du bien si la situation dégénérait. Elly déglutit quand elle se rendit compte qu’elle était la seule à opter pour rechercher l’Artefact afin d’en terminer avec le climax actuel, et d’en tirer profit d’une quelconque manière. Mais si sa position avait été défendable quand personne ne savait qui jouait à ce jeu, il fallait maintenant avouer que les circonstances actuelles ne permettraient pas de tirer son épingle aussi facilement. Les habitants de Lemon étaient peu nombreux, ils n’étaient pas préparés, et tout le monde était prêt à les écraser s’ils faisaient le moindre mouvement.

Quant à DSK, il était tout à fait d’accord avec Norbert. Ne pas s’impliquer plus que ça, mais laisser les Claustrophobes en ville. Il fut même un ardent défenseur de leur cause, ce qui lui valut des moqueries méchantes de Mathilda. Il disait toutefois qu’il était dommage de ne pouvoir s’emparer de l’Artefact. Mais il ne serait pas contre d’établir des traités de paix avec quelques camps pour pouvoir l’utiliser ou faire croire de l’utiliser, le brandir comme une épée de Damoclès afin d’en tirer quelques profits. Le Maire demandait même à ce qu’un accord avec la NW puisse être conclu. Le shérif et la doyenne faillirent se lever de leur chaise (ils ne le firent pas parce que le premier était en fauteuil roulant, et que la seconde était coincée entre sa chaise et le meuble), mais DSK tenta de les calmer en leur expliquant que même si c’était mal, la seule façon de ne pas se becqueter par le requin était de nager derrière lui. Mathilda répliqua qu’on ne pouvait pas nager derrière deux requins à la fois. Norbert et Elly restèrent silencieux, le premier parce qu’il ne savait pas si contacter la NW était une bonne idée, la seconde, parce qu’elle avait quand même la tête un peu ailleurs, et qu’elle préférait laisser le Maire défendre sa cause.


La discussion devenait virulente, une véritable guerre de tranchées, mais heureusement, il y eut un intervenant qui arriva à point nommé pour éviter que la situation ne dégénère plus que maintenant. Enfin, disons qu’il y avait plutôt une vingtaine d’intervenants, tous habillés de noir. Ils avaient un smiley jaune, chaque fois différent, sur leur veste. Ils avaient des armes aussi rustiques que des battes de base-ball, des visages pâles et fous, ainsi que des poings américains. Ils avaient commencé par défoncer la porte de la Mairie d’un coup de savate. Puis étaient entrés, avaient assommé la secrétaire qui les avaient reçus avec une pointe d’indignation et s’étaient amusés à détruire l’accueil à coups de battes. Personne ne les avait entendus en haut parce que voilà, ils étaient en train de débattre. Puis ils étaient montés docilement avec l’envie de tuer dans leur regard et leur démarche. Ils arrivèrent au boudoir qu’ils traversèrent en défonçant les portes, puis enfin, ils pénétrèrent dans le bureau du Maire. Ce furent pour ça que les cinq conseillers de la ville purent voir un certain Jacky, à la tête d’un groupe d’une vingtaine de personnes. Il leur souhaita le bonjour tandis que ses hommes affluaient dans la pièce comme une fuite d’eau au fond d’une bouteille. Il prit une chaise et s’installa en face du Maire, tandis que ses partenaires encerclèrent le comité. Mathilda commença à les insulter et leur demander de déguerpir, mais Jacky savait comment faire taire ces genres de personne-là. Il prit alors la tête de son voisin (qui n’était autre que Norbert), et l’écrasa contre la table de façon si violente que celui-ci rebondit hors de sa chaise. Un échappé de prison costaud comme un camion replaça le bonhomme sur sa chaise, le nez brisé, le chapeau tombé et se retenant pour ne pas gémir. Du sang était étalé sur tout son visage, ainsi que sa veste. Jacky édicta les règles de bonne conduite :


« Si vous voulez parler, je veux que vous leviez le doigt et attendiez que je vous donne la permission. Sinon, je punirais votre petit camarade exactement de la même manière. Bien, maintenant que tout le monde est calmé, nous allons pouvoir discuter. Oui, Monsieur le Maire ? C’est très bien, vous avez vite compris, et vous ne vous êtes pas trompés de doigt.
_ J’avoue que j’ai failli me tromper. Que faîtes-vous ici ?
_ Merci Monsieur le Maire, pour votre comportement sensé et cette question qui va faire avancer notre réunion de manière moins pédagogique. Moi et mes amis sommes ici pour faire passer des messages. D’abord à vous. Aujourd’hui, je vous annonce que Little Rock, votre cher voisin, vous déclare la guerre. Nous sommes ici en tant qu’ambassadeur. »

Il y eut un blanc encore plus silencieux qu’avant. Les conseillers se dévisagèrent : ils étaient tous en danger, et même quand ces énergumènes seraient partis, ils devraient se défendre face à une invasion. Le village allait en pâtir, forcément. C’était de ça dont ils avaient peur. Cependant, ils gardaient un comportement calme, même si les respirations étaient profondes. Et ils s’esquintaient à ne pas regarder les bulles de sang apparaitre sur le visage de Norbert, qui faisait tout pour supporter la douleur. Pour le moment, leur attention était reportée sur Jacky, coincé entre Clint et le banquier. Il avait une canne noire qu’il tenait entre ses deux mains. D’ailleurs, le roi des fous reprit après avoir laissé le silence faire son œuvre :
« Donc, vous êtes en guerre. Et votre village devra se protéger. Mais je pense que tout ira bien, n’est-ce pas ? Vous avez de quoi vous défendre. Et en attendant de continuer la discussion, je voudrais transmettre un second message. Allez me chercher Ed Free. Tout de suite. »

Jacky demanda un volontaire pour aller chercher le Voyageur, mais heureusement, si la cavalerie arrivait toujours en retard, il fallait avouer qu’au moins, elle arrivait.

__

Malheureusement pour mon entrée en scène, la porte avait déjà été défoncée et ne tenait plus que sur un malheureux gond en métal rouillé. Je compris très vite l’horreur de la situation : les cinq conseillers entourés d’une vingtaine de gars mastocs, avec à leur tête un Jacky sur le retour, les pieds posés sur la table et qui était en train de m’applaudir. J’avais fait vite, je devais l’avouer. J’avais utilisé deux paires de portail pour arriver pile devant la Mairie, et avais traversé le reste à pied. Fino n’était pas venu parce que j’avais autre chose à faire que de le prendre avec moi, mais j’avais pris le bras de Robin pour l’attirer dans la ville en tentant de lui expliquer la situation. Par contre, pour la suite des événements, je lui avais demandé de rester cachée quelque part près de l’entrée du bâtiment pour les prendre à surprise « ocazou ». Pas besoin de s’entasser à deux dans la salle, j’étais déjà assez menaçant comme ça. Je n’avais pas besoin de connaître le pourquoi de la situation : Jacky était un méchant et n’allait certainement pas se taire sur la question.


« Un de vous pour expliquer la règle que j’ai édicté ? » Ce fut Elly qui me répondit d’une voix un peu tremblante :
« Ce malade veut qu’on lève la... » Elle ne finit pas sa phrase parce que Jacky s’empara de l’arrière du crâne de Norbert pour le fracasser contre la table en bois. Il y eut un gémissement, du sang, un craquement. Putain de merde.
« On lève la main quand on veut parler, c’est ce qu’elle voulait dire, et elle a parfaitement illustré l’exemple d’un refus de s’attacher aux règles que j’édicte et des conséquences que ça suppose pour ce pauvre monsieur. On va faire une exception pour toi, parce que je t’aime bien et parce qu’on doit discuter. Mais sinon, salut, Ed. Ça va depuis le temps ? J’avais vraiment envie de te revoir.
_ Le sentiment est réciproque, Jacky. Je t’avais pas frappé la dernière fois, je le regrette. Tu viens d’où comme ça ?
_ Little Rock. La guerre est déclarée entre les deux bourgades. Mais je leur disais qu’ils n’avaient rien à craindre vu que les Claustrophobes étaient là pour les protéger.
_ On les défendra s’ils attaquent, oui. »


Et soudainement, dès que je finis ma phrase, tous les types présents ainsi que mon Jacky se mirent à rire comme des déments, comme si je venais de leur annoncer la blague la plus drôle du monde. Ce connard profitait à fond de sa situation. Il surjouait depuis le début, et avait préparé tous les dialogues selon mes réactions. Et je vis qu’il avait même demandé à ses camarades d’agir en concert. Ils sortaient tous d’une prison, ça se sentait. La façon de se tenir, les gueules de dur avec des cicatrices. Et certains, sur leur nouvelle veste qui faisaient penser à une tenue de zombies bikers, il y avait leur ancien habit blanc sale de bagnard enroulé autour d’un bras. Jacky n’avait pas mis longtemps à faire parler de lui, ni à revenir à « Poney’s World ». Mon silence éloquent et mon sérieux face à la question les fit taire au bout d’un moment pour qu’il puisse m’expliquer l’humour :

« Mon petit Ed, tu es toujours naïf. Heureusement, c’est ce qui te sauve, je n’ose même pas imaginer t’attaquer, ça serait cruel. Je ne pense pas que les Claustrophobes défendent le village s’il y a attaque. Monsieur le Maire ! Je pense que vous pouvez lui expliquer pourquoi. » Tout le monde se tourna vers DSK qui semblait un peu gêné. Il agita son cigare, roula les yeux et fit une grimace. Il leva la main comme l’avait demandé le dingue, ce qui provoqua les rires du public. Jacky le félicita pour ne pas tomber dans ses pièges. Dès qu’il eut la véritable autorisation, il dit :
« Je pensais que tu étais au courant. Quand j’ai négocié notre alliance plus ou moins passive avec Alexander, il y avait d’autres clauses dans notre contrat que s’occuper des bandits et de nous fournir quelques provisions.
_ Il y a eu quoi exactement ? »
Ma voix était plus sèche. Mon esprit me souffla alors la pire hypothèse possible. Et quand j’en arrivais à une telle conclusion dans le feu de l’action, c’était que je touchais dans le mille. Et le pire effectivement, s’était produit quand DSK, après avoir levé la main une nouvelle fois, et que Jacky le félicita une nouvelle fois pour sa vivacité d’esprit me dit d’une voix stricte, comme un expert-comptable :
« Les Claustrophobes doivent nous débarrasser de la menace que pèseraient éventuellement les villages voisins. Une expédition punitive. En gros, personne ne peut attaquer Lemon...
_ Parce que mes potes détruisent les autres villages avant... »
finis-je avec une voix en colère.

Jacky me balança un iPhone (nan nan, c’était bien un iPhone noir) que je rattrapais de mes deux mains. Il n’avait pas l’air triomphant, mais l’air du type qui ne voulait pas prendre l’air triomphant alors qu’il le pourrait. Il me dit que c’était à moi de faire mon choix, et que je pourrais consulter toutes les preuves là-dedans. Je le fourrais dans la poche rageusement, même si ça pouvait être un piège. Alors les villages ne faisaient rien, et on les détruisait impunément parce qu’ils gâchaient le paysage de Lemon ? Et en plus, ils avaient eu la délicatesse de ne pas me le dire. Mais ma colère n’avait pas le temps de monter car Jacky se leva soudainement pour me faire face et me demander mes impressions. Évidemment, je ne savais pas quoi lui répondre et préférais ne rien faire. Jacky me fit un clin d’œil et décida alors qu’il fallait passer à autre chose. Son visage s’éclaira soudainement, il tourna sur cent quatre-vingt degrés comme un danseur étoile, et commença à sortir d’une voix très théâtrale avec les poses qui allaient avec :


« Le message est transmis. Je viens donc de rayer Little Rock de la carte, et je viens d’instiller le doute dans Ed Free le fantastique. Je suis le seul à ne pas te trouver lent d’esprit, tout le monde se joue de toi et je trouve ça franchement injuste. Je suis pas contre toi, parce que tu me fais de la peine. N’hésite pas à venir me voir si tu te sens seul, parce que je comprends parfaitement la rage que tu dois ressentir. Et tiens, si tu veux une autre preuve de l’implication de tes potes, n’oublie pas la chose suivante : dans moins de trois jours, ils te demanderont de quitter la ville, en prétextant n’importe quoi, je sais pas, ils trouveront bien, mais ils te le diront à ce moment-là ; quand tu quitteras Lemon, retourne-toi parce que c’est la dernière fois que tu verras cette bourgade. Avant qu’Alexander Wayne ne la détruise. » Mon ventre implosa de colère. Contre qui, je ne savais pas exactement. « Mais passons à autre chose, nous verrons plus tard pour les sentiments. Sachant cela, j’aimerais savoir si je peux sortir d’ici tranquillement, moi et mes potes. On ne veut pas d’embrouilles. Pas tout de suite. La sécurité. C’est très important la sécurité, c’est le besoin numéro deux à satisfaire chez les individus. Mais en même temps, j’aimerais bien partir en laissant un message percutant. Je vais perdre en crédibilité. »
D’un geste trop rapide pour pouvoir être suivi à l’oeil nu, Jacky sortit un canif de sa manche et le lança vers le front du Maire. Mais ce qui fut encore plus choquant, ce fut de voir ledit Maire rattraper le couteau à cinq centimètres de son visage. Il surprit tout le monde, même ses proches. Jacky hocha la tête très lentement, se lécha la lèvre inférieure gauche avant de se saisir d’un autre couteau.
« Et bien d’accord, Monsieur le Maire ne veut pas mourir. Je pourrais tuer la doyenne, mais cela fait cent ans qu’elle a fait son temps. Tuer une coquille vide n’est pas intéressant. Il y a le shérif alors. Mais Clint doit se sentir tellement mal de s’être fait trahir par son ex-adjointe. Et puis, ce n’est pas intéressant de s’en prendre au vieux. C’est moins jouissif. Si on tue, on doit pouvoir retirer la satisfaction d’avoir privé une vie de toutes les joies et peines qu’elle a manqué. Mais je ne peux rien priver d’une telle momie... Par contre... toi ma jolie, je sens que je vais adorer te trancher la carotide.
_ N’y pense même pas. »
Là, c’était moi qui avais parlé quand je vis le fou s’approcher d’Elly. Et je me surpris. La fille était devenue livide mais n’arrivait pas à dire quelque chose. Jacky leva ses paumes en signe de paix.
« Immunité d’Ed ? Immunité d’Ed ! Pas de souci, tu veux pas que j’y touche, je n’y toucherais pas. Mais il ne reste qu’une solution malheureusement. »

Il claqua des doigts. Le prisonnier costaud écrasa une nouvelle fois la tête de Norbert contre la table. Il la releva en le tirant par les cheveux. Puis Jacky, d’un mouvement rapide, lui taillada la gorge profondément. Un jet de sang arrosa la table, et le banquier eut des spasmes pro-mortem, plus d’hideux gargouillis. Je fis un geste pour retirer mon panneau de mon dos mais n’allai pas plus loin de peur de provoquer une autre catastrophe. Les autres conseillers avaient eu la vie dure et supportèrent le massacre sans se lever de leur chaise. Le teint d’Elly verdit, mais elle se retint, considérant sans pouvoir détacher son regard du cadavre tout chaud de Norbert, tête reposée contre la table. Seul DSK s’était levé et leur cria de dégager le plancher avant qu’il n’explose véritablement. Ses paroles n’eurent aucun effet, mais Jacky décida quand même de s’en aller. Il me regarda et haussa les épaules, en me disant qu’il ne pouvait rien y faire. Tous ses amis sortirent de la pièce rapidement, comme une armée sur le point d’entrer dans le champ de bataille. Quand il ne resta plus que Jacky, il sortit une sorte de grenade de sa poche et la lança d’un geste très rapide vers le sol. Il y eut une déflagration de lumière qui me perça le cerveau. Je sentis un coup d’épaule me faire tomber. Je me massais les yeux, mais quoi que je puisse faire comme fermer les paupières, la lumière du Jugement Dernier était imprégnée dans ma rétine et m’empêchait de m’en débarrasser facilement. Je dû attendre une minute avant de regagner un semblant de vision.

Je me précipitais à l’entrée, où Robin avait été proprement assommée. Je frappais du pied sur le sol assez furieusement pour qu’un bruit sourd me répondit. Ils avaient disparu. Ils s’étaient enfuis à bord d’un gros véhicule, mais les traces disparaissaient très vite. Nous n’étions pas vraiment dans un désert. Le sable n’était que poussière, et le sol était juste plutôt dur. Je tentais de me souvenir de tout ce qui s’était passé : Jacky avait été présent, et il m’avait averti que mes coéquipiers n’étaient pas vraiment en train de faire de l’archéologie comme je me l’imaginais. J’aurais des choses à dire à mon réveil. Mais pour le moment, il fallait que j’accompagne la nuit jusqu’à son terme.

Les habitants enterrèrent grossièrement Norbert dans un trou dans un sol un peu mou, à un petit cimetière de la ville. Les gens étaient là, restaient comme des statues tandis qu’on faisait descendre le cercueil en bois dans le trou. Il y avait un semblant de prêtre qui tint le discours solennel. Je ne le connaissais pas assez bien pour tenter de verser une larme, mais j’eus la gentillesse d’avoir un visage sombre. Je me demandais le temps que ça prendrait avant qu’on nous accuse, nous. Tout le monde restait de marbre, immobile, comme si à la place des larmes, il préférait la paralysie. Dès que le prêtre eut fini sa déclaration, que le vent tienne discours à sa place, ce fut à DSK de venir se placer devant la tombe. Il s’excusa de sa tenue, puis il fit un très joli discours en disant qu’on n’aimait pas les experts comptables, mais qu’il y avait eu une seule exception dans les deux mondes. Et maintenant, qu’il n’y en avait plus.

Ophélia et son amie étaient présentes à l’enterrement, mais elles ne laissèrent aucune émotion filer sur leur visage. A un moment, elles s’éclipsèrent en retrait quand tout le monde partit du petit cimetière. Je me demandais si je devais faire un portail pour écouter leur discussion, mais me dis que ça ne serait pas très bon goût, surtout qu’Ophélia pouvait les sentir quand elle était au calme.

Lentement, je me réveillais dans la chambre miteuse à Perpignan, encore étonné de la tournure des événements, et me demandant maintenant comment je devais réagir. Trop tard pour regarder l’iPhone noir de Jacky. Si je retrouvais ce connard, ça allait très mal se passer pour lui.

__

Ophélia se tenait devant la fille, et lui expliqua d’une voix tremblante qu’elle ne pouvait pas s’en aller de la ville à cause des événements récents. La fille pâle la regarda dans les yeux et soutint sa décision. Ophélia lui dit :


« Tu comprends, je ne peux pas les laisser tomber. Ils ont des problèmes, et je ne peux pas m’enfuir.
_ Ne t’inquiète pas, je comprends.
_ Je reviendrais t’aider dès que ça sera terminé, le plus vite possible. Va au fin fond du désert, il y a certainement le trésor dont on nous a parlé. Sinon, tente d’aller à Doppel City, peut-être que le remède contre le vampirisme s’y trouve. Par contre, on ira ensemble au Labyrinthe Cauchemar.
_ Je te remercie. Je te jure que j’abandonnerais pas, mais même moi, je préfère que tu restes ici. Ils ont besoin de toi.
_ Je te remercie Audréa. On se revoit bientôt. »


Les deux filles s’enlacèrent pour se dire adieu. Et enfin, Audréa repartit dans les landes désertiques en ouvrant une ombrelle bienvenue, à la recherche de l’antidote au poison qui la rongeait, tandis que le crépuscule tombait peu à peu sur le Royaume. Elle disparut à l’horizon.
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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Jeu 19 Juil 2012 - 1:04
CHAPITRE 6
LETAL 360






Ma première réaction quand Julianne m’offrit un café... Je ne savais plus trop. J’avais hésité entre ma réaction habituelle, le refus tranquille avec le défi dans les yeux ou alors la colère affichée en envoyant valdinguer la carafe par terre. Ce fut un mixte entre les trois, mais malheureusement, le tout devait ressembler à un type enrhumé qui faisais un signe de main. Suite à cet échec cuisant, je pris mon petit-déjeuner pour prendre des forces. Manger me fit du bien, car je me rendis compte en mangeant que Jacky pouvait très bien me cacher la vérité. Certes, DSK avait embauchés les Claustrophobes pour faire le ménage chez leurs rivaux. Mais ensuite, qui me disait qu’ils étaient effectivement allés détruire des villages ? Peut-être que Jacky profitait du fait que les communautés se fassent des guerres civiles pour accuser les Voyageurs ici présents. Il fallait que je leur demande. J’attendis après la toilette du matin de raconter mon histoire aux deux autres avec une voix un peu plus sombre qu’à l’accoutumée. Puis j’en vins aux faits et ce que j’avais appris ; j’avais laissé le discours de Jacky pour la fin, avant de les accuser du sourcil, et d’une fin de phrase qui attendait une explication. Les deux se regardèrent et levèrent les épaules, avant qu’Evan me dise d’une voix parfaitement sérieuse et maîtrisée (sincère, en fait) :

« On n’a jamais attaqué de villages. Alexander a autre chose à faire. Il pense que foutre le bordel aux alentours ne ferait qu’attirer les Agoraphobes.
_ Vous me le promettez ?
_ Bah bien sûr. Faut pas croire ce que les fous te racontent, Ed.
_ Et sinon, pensez-vous sérieusement que l’on va devoir quitter la ville très bientôt ?
_ Pourquoi on le ferait ? »


Il était sérieux. Je tentais d’analyser sa voix, ses variations, son expression du visage, mais même si je n’étais que novice dans cette pratique, je n’arrivais pas à voir autre chose que de la vérité. Julianne m’envoya une taloche douloureuse derrière la tête en me disant que je me faisais avoir par n’importe qui. Je me massais l’arrière du crâne, puis la vit en souriant pour me dire que c’était à moi de faire le repas de ce midi, et que j’avais intérêt à faire beaucoup parce qu’elle avait faim. Elle grignota du pain dans la cuisine tandis que j’allais faire les courses pour ramener plus de maïs, de salade, de tomates et de la mozzarella. Je fis rapidement la cuisine, mélangeant ces nouveaux ingrédients à la salade d’hier. Je fis rapidement une sauce avec Robin et on passa à table. La discussion était un peu animée, mais j’avais mal quelque part. Je ne savais pas où, mais j’avais mal. Malgré leur sincérité, je ne les avais pas crus. Si l’iPhone était toujours avec moi la nuit prochaine, j’irais vite voir ce qu’il y avait à l’intérieur. Il pourrait certainement y avoir des photos-montages, mais je pensais que la destruction soudaine de Little Rock serait un indice frappant.

L’après-midi, après la sieste, il était quinze heures et demie de l’après-midi. Evan et Julianne n’allaient pas tarder à se coucher. Le premier alla fumer une cigarette sur le balcon où l’on prenait notre repas. Je l’accompagnais, lui disant que je me reprenais à fumer quand j’étais inquiet. Evan ne pipa mot, et entendant les enfants des voisins en train de s’amuser dans la piscine, lança par-dessus le mur sa cigarette finie dans l’eau. Le mur était trop haut pour qu’on sache s’il avait bien visé, et si oui, qu’on puisse l’identifier. Mais on entendit des bruits étranglés quand les enfants découvrirent un mégot dans l’eau, avant de s’enfuir de la piscine. Evan s’était vengé, ça lui faisait plaisir. Je ne pus m’empêcher d’être un peu plus jovial devant cette revanche mesquine et enfantine. Je me mis à allumer le bout d’une grosse cigarette sortie du paquet d’Evan et m’appuyai contre la balustrade. Je faisais une mine sombre, et le chauve ne mit pas longtemps avant de m’en faire part :

« T’as un problème, Ed ? Tu crois vraiment qu’on fait des génocides partout parce qu’un malade mental te l’a dit ? » J’eus un réflexe diablement con. Mais terriblement con. Pour éviter qu’il ne croie cela, et ainsi mettre en doute mon implication dans la mission, je répondis la seconde inquiétude qui nichait dans mon cœur.
« Ouais, nan… J’ai… beaucoup de mal ces temps-ci. C’est juste que niveau filles… J’ai le choix entre une à conquérir, difficile, qui est en froid avec moi mais que j’aime… beaucoup. Et une autre, où tout est plus facile, où c’est déjà gagné d’avance.
_ T’as quel âge ?
_ Euh, vingt-deux ans.
_ Mais c’est bon, t’es encore jeune ! Amuse-toi vite, tu t’occuperas de la fidélité après. Tu vas pas rester vieux garçon pour la beauté de la chose. Couche avec les deux.
_ Elles sont sœurs.
_ Putain de merde, t’aimes te compliquer la vie.
_ J’ai peur que si je sors avec la facile, je perds la compliquée. Et si je tente la compliquée…
_ Tu pourras pas revenir vers la facile sans passer pour un connard. C’est dur, hein l’amour ? Moi, j’ai eu de la chance. J’étais un bon baiseur avant, mais ça ennuie au bout d’un moment. Quand on commence à prendre de l’âge, on se dit que les belles filles sont plus rares, et que si on en voit une, vaut mieux la garder. Puis on est plus sage aussi.
_ C’est macho comme discussion.
_ Tous les hommes sont des machos. Tu tentes aussi de lancer ta taff dans la flotte ? »


Je réussis. Les gamins partirent en hurlant une nouvelle fois. On allait certainement se prendre les parents en pleine poire mais pour le plaisir d’emmerder ces mômes qui nous snobaient, j’étais prêt à subir n’importe quoi.

Quand ce fut à Alexander de se réveiller, je ne pris pas la mouche comme avec les deux autres. Sa réaction risquait d’être plus violente, et j’avais peur de découvrir la vérité de sa bouche. Je préférais être préparé face à un entretien avec le leader. Et je savais même pas quoi lui dire… Parce que c’était peut-être ma faute : j’étais resté comme un con dans l’idée débile de ne pas vouloir causer des morts inutiles alors qu’on était techniquement en pleine guerre. Je réviserais mon jugement quand j’aurais le cœur un peu moins lourd, quand j’aurais plus de recul. Le soir se passa sans anicroches particulière, mais fut silencieux. Je n’avais pas envie de parler à Alexander, et Robin lui parlait peu. Elle le respectait trop pour lui faire endurer sa voix, ou une connerie du genre. Alexander nous raconta tout de même sa nuit, et je tentais de percer de possibles incohérences dans son discours. Mais je ne pouvais rien prouver. Et ça m’énerva encore plus. De douter sur des bases de rien. Je me couchais une demi-heure plus tôt que prévu, et Robin me suivit en baillant. Ce soir pouvait très bien être le dernier des soirs. Je compris que plus tard qu’il n’était au contraire que le premier. Quelque part, il était le premier du reste de ma vie. Au moins.

J’atterris directement au bar. L’ambiance était morose, plus morose que d’habitude, et plus morose que quand j’étais venu les premiers jours quand chacun tentait de m’ignorer de la façon la plus effacée. Il n’y avait pas Elly derrière sa table, et je ne savais pas si j’étais content ou un peu triste. Il valait mieux bien boire de l’alcool avant. Je commandais beaucoup de whisky au barman, et lui dis que j’étais d’accord de s’occuper des invendus. Fino arriva juste à ce moment-là, les poils hérissés tout le long du corps. Je ne savais pas comment il dormait mais ça devait être amusant à voir. Quand il passa, je me sentis obligé de passer ma main de sa tête jusqu’au bout de sa queue pour lisser ses poils en arrière. Il m‘engueula et tenta de me mordre ; désolé Fino, mais j’étais un peu dans le coma. Je me dis alors qu’il était temps de vérifier les dires de Jacky. Il y avait effectivement un iPhone dans la poche de mon pantalon beige. J’avais une chemise à carreaux, ainsi qu’une veste en cuir de vache par-dessus. Et un foulard rouge. C’était peut-être la seule tenue qui acceptait un foulard sans faire gay. Même si les chanteurs de YMCA avaient tenté de détruire cette exception avec plus ou moins de succès. Avant d’ouvrir l’appareil électronique (ça se disait plus, ça ?), je demandais au phoque si Little Rock avait été détruit. Il patienta trois secondes, mais ce fut une autre voix qui me répondit :

« Little Rock a été dévasté il y a une heure. » Je me retournais vivement et mon cœur eut un soubresaut comme s’il tentait de s’étrangler lui-même quand je vis que c’était Ophélia qui m’avait répondu. Elle s’assied à-côté de moi, mais ça n’avait pas l’air de lui faire plaisir. La température avait monté de quinze degrés, et je fis tout pour me persuader que regarder mon verre très férocement allait me refroidir. Je lui demandais comment elle allait. Elle me répondit qu’elle allait bien. Ça sonnait faux, et elle le savait. Je lui fis remarquer la chose suivante :
« T’as pas vraiment l’air bien d’aller dans cette ville.
_ Sans moi, c’est plutôt toi qui n’irais pas très bien, Ed. »
Elle avait répliqué ça d’un ton venimeux, presque furieuse, sur un ton d’accusation. Je savais pas ce qu’elle et l’autre fille s’étaient racontées sur moi, mais ça devait être plutôt sérieux. Je me rendis compte que c’était Ophélia qui avait arrêté la bagarre entre moi et le connard qui l’avait faite chier y avait trois jours, ainsi qu’elle avait demandé aux indiens de partir. Effectivement, elle avait arrêté beaucoup de bagarres. Je soupirai et tentai une sorte de… consolation :
« C’est vrai. Je te remercie. Je vaux pas la peine que tu te décarcasses. Laisse-moi dans la merde la prochaine fois, je veux pas que tu te mettes tout le monde à dos juste pour éviter que je me blesse. C’est compris ? » Elle sourit, sans me regarder. Un sourire un peu plus vrai et un peu plus chaleureux que ce qu’on pouvait croire. Ça me fit du baume au cœur. Elle fut obligée d’avouer :
« Je te connais, t’as fait de ces trucs quand même. T’as sauvé un peu de Dreamland. Un tout petit peu.
_ A chaque fois, faut que tu te mettes en travers de moi et mes ennemis. Laisse-moi un peu leur montrer comment je suis pacifiste.
_ Eh ! T’inquiète pas. J’ai pas reçue de coups à ce que je sache !
_ Et contre le Major ?
_ L’exception qui confirme la règle.
_ Et quand tu t’es faite hypnotisée par le piaf à Garbage ?
_ J’ai pas été blessé. »
Son sourire s’agrandissait à chaque réplique. Je croisai mes deux bras en me rabattant sur le petit dossier du tabouret. Je terminais, les yeux vers le plafond.
_ Promets-moi que tu me laisseras me débrouiller.
_ T’as arrêté de t’impliquer dans toutes les affaires qui passaient par là ? Tu sais, ta promesse de l’année dernière ?
_ Bonne question.
_ Si tu veux pas que je me blesse pour te sauver, tu n’as qu’à pas te mettre dans des situations potentiellement mortelles. »


Et putain de merde. C’était son seul véritable défaut à Ophélia : plus intelligente que moi. Elle détacha un ruban noué autour de son bras et s’attacha les cheveux. Son front luisait à cause de la chaleur. Je pris un peu d’alcool (non, je ne savais pas ce que c’était exactement comme alcool, mais ça chauffait les joues et contractait l’estomac). J’invitais à Fino d’en prendre un coup s’il voulait se réveiller. Je revins à Ophélia qui commanda une Pina au barman. Elle était vraiment belle. Si belle que je faillis le dire à voix haute. Je réussis à me retenir et à prendre une autre gorgée à la place. La nuit commençait bien.

Je n’avais pas grand-chose à faire vu que j’avais dû récolter toutes les informations que je pouvais dans cette ville (comment vouliez-vous que je parte me faire chier alors qu’il y avait une si belle fille à-côté ? Nan, pas moyen, j’étais parti pour rester collé à ce bar toute la nuit). Je voulus savoir comment elle allait, si son théâtre se passait bien, etc. On tapa la discute pendant un quart d’heure, et j’appris qu’elle avait intégré une troupe, etc., que ses vacances se passaient bien, etc., qu’elle allait bientôt remonter sur Paris pour rejoindre des amies à elle et tenter de passer les concours des Conservatoires. Il était bientôt temps que je remonte sur Paris moi aussi. Il fallait juste que je cherche un Artefact dans ce désert et tout irait bien après. Putain, faudrait que je prenne congé vite. Etc. Etc.

Et soudain, Ophélia eut un frisson. Un vrai de vrai, comme si on lui avait touché la nuque avec une morceau de glace. Elle pâlit instantanément. Elle s’excusa, prit congé très rapidement et partit au premier étage du bar à toute vitesse. Je me retournais vers Fino pour lui demander du regard ce que j’avais fait de mal. Mais il ne savait pas quoi me répondre :


« Ton haleine peut-être ? »
Mais je ne pensais que je puais de la gueule sur Dreamland. Au matin, je disais pas. Ou alors l’alcool que le barman m’avait passé était à moitié frelaté…
« Sinon Ed, faut que je te prévienne d’un truc. C’est moi qui ai la Clef de l’Artefact.
_ Où ça ?
_ Dans la chambre en haut. Alexander me l’a donnée parce qu’il avait peur qu’on puisse le battre et qu’on la ramasse. Tu sais, en prenant des infos sur la NW. Faut le dire à Robin, même si elle va en faire des pâtes à caisse.
_ Tu peux pas le faire ?
_ J’ai pas envie de lui parler. Ça fait trop longtemps que je me retiens de l’insulter.
_ Fais pas ça, le boss va me tomber sur la gueule en m’accusant.
_ Ça m’étonnerait. Il tient à toi comme la prunelle de ses yeux. C’est pas pour rien qu’il te demande de crécher ici à te branler pendant que les autres font le sale boulot. Il me l’a dit de le prévenir si tu étais en danger. Je crois que c’est Maze qui lui a demandé cette petite connerie.
_ Je vois pas pourquoi moi en particulier.
_ T’inquiète, ça m’étonne aussi. Donc si tu cours un risque, sois sûr que je le préviendrais pas. »


Je me demandais toujours pourquoi Ophélia était partie. Mais soudain, je compris moi aussi le problème. Une sorte d’aura glaciale et grave comme une cloche de cathédrale avait battu dans toute la ville. Personne ne l’avait senti. C’était une pulsion magique ignoble, assez épaisse pour former de la gelée nauséabonde sur mon bras si ça avait pu. J’en fis rapidement part à Fino, et sentis que l’atmosphère tout autour de moi se terrait quelque part. Même les clients sentirent cette aura immonde, et se mirent à chuchoter. Ce fut un vieux qui prononça un nom en tremblant. Je n’entendis pas la première fois, mais ne loupai pas la seconde : Sail. Le mercenaire qui avait régné en maître sur le monde des chasseurs de prime il y avait de ça pas longtemps.

Et la seconde d’après, la mort venait d’entrer dans le bar. Si je voulais tenter d’alléger la scène avec une description comique, j’aurais dit que le type qui venait d’entrer ressemblait à une sorte de tour branlante faite par des élèves de maternelles, remplies de colles et d’absurdités, puis qu’ils auraient enrobé tout ça avec un rouleau de sopalin sale. Mais malheureusement, le type était trop flippant pour qu’on l’ose comparer à ça en l’ayant en face de soi, que ce fut en le lui disant ou alors en le pensant. Parce que pour le moment, c’était plus une momie avec un katana qu’autre chose. Une momie inquiétante avec des yeux qui rougeoyaient légèrement, une démarche irrégulière mais tout de même menaçante. On avait l’impression qu’elle allait s’écrouler à n’importe quel moment, et qu’elle mendiait chaque seconde à Dieu au fur et à mesure qu’elle progressait dans la pièce. Et Dieu devait avoir peur d’elle. La preuve, il ne l’avait même pas transformé en vrai cadavre même quand on l’avait tuée. Et ce gars hantait maintenant le Campari’s, et tous les cowboys ne parvenaient pas à décrocher leur regard de l’apparition burlesque. Quelque chose me disait (des descriptions illustrées et des illustrations) que c’était effectivement bien Sail. Le mercenaire qui avait fait trembler les terres brûlantes du Royaume à lui seul. Son nom suffisait pour former des glaçons dans un verre. Et sa simple présence rendait plus que tolérable la température normalement étouffante. Il me fit frissonner. Je ne savais pas si c’était son aura naturelle, ou alors si c’était le fait de sa constitution de mort-vivant qui m’infligeait une peur ultra-primitive que je ne contrôlais pas. J’avais envie de le regarder pour être certain qu’il ne viendrait pas vers moi, qu’il ne tenterait pas quelque chose à mon égard. Et je voulais fuir de la pièce avec un portail. Je comprenais mieux pourquoi Ophélia avait quitté brusquement la salle. Elle ne devait pas supporter une aura aussi... meurtrière, guerrière, un truc dans le genre. On devait se demander ce que Sail faisait dans la vie mis à part se battre et tuer.

Je m’arrachais de la fascination et tentais de reprendre un coup. Mais je n’avais même plus la force de me concentrer sur ce que je faisais. Je buvais sans profiter du contact de la boisson, et sans profiter du goût qui me brûlait la langue sans que je ne m’en rende compte. Je vis Fino qui avait... le poil hérissé, même s’il parvenait à se détacher totalement de la macabre présence. Puis Sail se déplaça. On pouvait sentir son aura poisseuse qui goûtait les alentours et se faisait de plus en plus forte à mesure qu’elle s’approchait. Et sans prévenir, je pus le voir à l’extrémité de mon champ de vision s’asseoir à-côté de moi. Il lança une pièce d’or sur le comptoir qui rebondit avant de s’immobiliser après quelques tournoiements.


« Une bière. »

Sa voix était comme on pouvait l’imaginer : sinistre, inquiétante, profonde, venant d’une gorge décharnée et meurtrie par le temps. Le barman mit bien plus d’entrain à le servir que moi. Il abandonna toute activité et se précipita vers les verres de cinquante avant d’y mettre le plus d’alcool possible jusqu’à en faire déborder la mousse. Sail lui dit que ça irait quand le serveur était en train de nettoyer un peu trop consciencieusement la pinte. Il la lui servit, avant de se retirer très, très doucement. Il n’avait pas ramassé la pièce qui se trouvait en face de lui. Le mercenaire le remercia, ajusta son chapeau et s’empara du verre. Il la tint en face de lui sans la prendre. Et juste après, on put distinctement entendre le bruit d’un chien de revolver abaissé. Je me retournai pour voir un des clients s’être levé et pointer son canon vers la carcasse de Sail qui n’avait pas fait un mouvement, mais qui était maintenant immobile comme un roc délavé par le sel. Puis il dit à ce pauvre cow-boy de sa voix d’outre-tombe :

« Ne tremble pas autant.
_ Dégage, Sail ! On ne veux pas te voir ici ! Dégage !!!
_ Si tu as trop peur de tirer, je te conseille de ranger ton arme et je t’oublierais. Je déteste m’en prendre aux simples citoyens.
_ Pars, Sail !
_ Range ton arme. Si tu n’as pas eu le cran de tirer avant de parler, tu n’en auras pas plus après.
_ Me prends pas pour un con !
_ Range ton arme »
, demandait la mort un peu plus fort. Il ne le lui ordonnait pas, mais le lui conseillait fortement. Il ne s’était pas retourné. Et le gars, doucement, rangea son arme avant de quitter le saloon précipitamment. Le mercenaire à-côté de moi se remit à observer le liquide jaune comme s’il cherchait à en aspirer les effluves par le regard.
« Maintenant que nous sommes tranquilles, Ed Free, nous allons pouvoir parler. Brièvement. Regarde ça. »
Le mercenaire sortit alors de sa manche un rouleau moisi. Il se déplia de lui-même et quand l’image retomba sur le comptoir, je pus distinctement voir un avis de recherche avec ma photo et mon nom à mille EV. Ça faisait bien six mois qu’on me faisait chier avec ça, et Shana avait déjà rembarré quelques-uns de mes prétendants. Quand je compris le lien qu’il y avait entre une affiche avec ma tête mise à prix et le mercenaire, je compris que j’allais très mal m’en sortir. Je sentis mon poignet trembler. Je réussis à dire avec hésitation sans quitter la photo des yeux :
« Oui, et ?
_ Joli profil, hein ? Tu veux une dédicace ? »
corrigea Fino.
_Tu fous quoi, là ?
_ Badass-attitude. Je te reprends.
_ On m’a promis beaucoup pour ta mort.
_ Ce sont des méchants qui veulent se débarrasser de moi »
, tentais-je de me justifier en croyant que ça influencerait son jugement sur le terme « beaucoup ».
« Moi, je te promets encore plus dans ta gueule si tu dégages pas d’ici », continuait le phoque, nonobstant la menace que représentait un des plus grands mercenaires de tous les temps. Sail avait un visage gris, morne. Des petits bouts de peau avaient disparu pour laisser place à une chair à vif de même couleur, un peu plus sombre. Son nez avait à moitié disparu. Seuls ses yeux noirs et rouges semblaient aussi lisses qu’une pierre taillée à la perfection. Il reprit :
« Je ne suis pas un gentil.
_ Et bien, moi non plus »
tentais-je de l’intimider mais ce fut peine perdue, surtout après l’intervention de Fino :
« Tu vas voir comme tu vas être gentil après que je t’aurais enlevé ton papier chiottes.
_ Allons dehors. Midi pile.
_ Je te suis.
_ Parfait. Grâce à moi, tu vas avoir l’honneur de vivre éternellement dans ton propre trou du cul. »
, s’acharna à commenter le phoque.

Je ne pouvais échapper à la sentence qui allait s’abattre sur moi, alors autant accepter de le suivre. Il passa devant moi, mais j’avais trop peur pour oser l’attaquer par derrière. La lumière fut éblouissante à l’extérieur. Et la rue était totalement vide. Les rares exceptions à la règle se dépêchèrent de ne plus être des exceptions quand ils comprirent que Sail allait se battre. Et que si en plus j’avais du répondant, les spectateurs deviendraient des victimes collatérales. Les plus courageux étaient les hommes qui se planquaient derrière les fenêtres et osaient regarder le spectacle. L’horloge du village indiquait 11H58. Puis trois secondes plus tard, 11H59. Nous nous plaçâmes au milieu de l’avenue, l’un en face de l’autre, à cinq mètres de distance. Il se rapprocha alors de moi quand la plus grande des aiguilles fit plus de la moitié du tour du cadran. Je l’imitais scrupuleusement. Il se retourna quand nous pûmes nous toucher l’un l’autre, je fis de même. Mon panneau de signalisation nous rentra tous les deux dans le dos. Il me souffla :


« Pas de revoler ?
_ Aucun.
_ Arme blanche contre arme blanche, alors. Ça faisait longtemps.
_ Ravi de vous faire plaisir.
_ On marche. Dès que l’horloge hurle, tu dégaines et tu te bats. Je te souhaite une belle mort. »


On marcha doucement alors chacun dans notre direction, un pied devant l’autre. Mes jambes étaient devenues lourde comme la pierre, et je ne m’étais toujours pas rendu compte que j’allais me combattre contre un mercenaire réputé et immortel. Si je le craignais, je ne parviendrais jamais à le battre. Il fallait que je me souvienne de pourquoi je devais vivre, il fallait me remotiver. Et surtout, ne pas me rendre compte de la situation, ne pas me dire que j’étais en train de me frotter à une légende, ne pas me demander qui me l’avait envoyé en pleine gueule, ne pas me dire qu’un mort-vivant pouvait difficilement mourir à nouveau et toutes ces choses. Juste avancer lentement un pied devant l’autre en faisant le vide autour de moi. La chaleur du soleil était si forte qu’elle rendait l’air palpable. Je commençais à devenir nerveux. Je me demandais quand est-ce que midi allait sonner. Les secondes parurent des minutes entières de peur intense, et je me disais que si je jouais très mal mon coup, j’allais certainement crever. La pensée qui me fut fatale arriva enfin : je me demandais soudainement si j’avais au moins une seule petite chance de le battre, ou bien si dés le début du combat, la conclusion en était écrite d’avance tant le doute n’était pas permis. Je me rendis enfin compte qu’à cent mètres devant moi, il y avait la fin de la ville. Que je pouvais tenter de m’enfuir avec mes portails. Et que je reviendrais plus tard, en disant à Alexander que j’avais besoin d’aide parce qu’un fou furieux avait décidé de gagner une somme rondelette (avouez, mille EV, c’était la classe). Et alors que je réfléchissais sérieusement à quitter la place, le premier coup de l’horloge explosa dans toute la ville (étonnant d’ailleurs, que toutes les horloges de ce genre de bourgade ne tintent que quand on avait besoin d’elles pour amorcer un affrontement entre deux duellistes).

Trop tard pour m’enfuir, je pourrais voir après. En moins d’une demi-seconde, mes yeux se noircirent d’encre et je passais à travers un portail sous mes pieds pour arriver juste derrière la position de mon adversaire (désolé pour lui, mais je savais parfaitement où il était grâce à mes lunettes). D’une main accompagnant le mouvement de mon pouvoir, je sortis le panneau pour lui asséner un violent coup dans la cafetière. Mais mon arme métallique brassa l’air : mon adversaire avait déjà fait la moitié du chemin qui séparait nos deux positions de départ. Il était extrêmement rapide. Son katana avait jailli de son fourreau par réflexe et il trancha l’air dans un sifflement que je pus entendre à l’endroit exact où je m’étais trouvé avant. D’accord, il était presque aussi rapide que moi avec mes portails. Je supposais qu’il y avait matière à s’inquiéter. Dès qu’il se retourna, il put m’apercevoir en train de lui foncer dessus. D’un geste parfaitement maîtrisé, il réussit à rentrer son katana dans son fourreau, prit position pour parer à mon assaut. Je ralentis juste assez pour profiter pleinement de la différence de taille entre son sabre et mon panneau et lui assénai un coup d’estoc pour éviter que mes mouvements aient trop d’amplitude.

Peine perdue. Je savais parfaitement l’art martial qu’il pratiquait : l’aïdo, l’art de dégainer son sabre. Techniquement, on partait du principe que puisque dégainer son arme demandait peu de forces au samouraï (puisqu’il n’a pas à le maintenir fermement pour éviter qu’il ne vole dans tous les sens – le sabre, pas le samouraï), l’attaque était d’autant plus rapide. Donc mon panneau de signalisation contre un adversaire qui ne devait pas peser plus de quarante kilos et qui maîtrisait un style léger et rapide, autant dire que je devais me combattre avec un lance-roquettes antichar quand lui était à bord d’un avion de chasse. La douleur succéda à ses pensées : le sabre me tailla les côtes sans ralentir. Blessure peu profonde grâce à une esquive mais j’étais déstabilisé à cause de mon jeu de jambes lamentable. Il continua son offense sans rengainer mais je m’enfuis avec un portail pour prendre du recul. Je tentais de retenir le sang avec ma main, mais ne réussis qu’à ensanglanter ma paume. J’ouvris la bouche et fermai les yeux sans émettre un son, intériorisant la douleur qui me mordait de ses crocs gelés le côté du bide. Les carreaux de ma chemise de bûcheron prirent une teinte carmine qui m’effraya.

Le samouraï avait rengainé son sabre et fonça vers moi en flottant sur le sol. Ce fut pile à ce moment que je me rendis compte que mon adversaire n’avait qu’une main valide qui manipulait le sabre, tandis que l’autre n’était qu’une sorte de pince métallique assez rouillé pour ne plus refléter le soleil. Je repassais par ma seconde paire de portails tandis qu’il trancha dans le vide une nouvelle fois. Il se retourna, rangea son sabre. Parfait. Avec une nouvelle paire de portails que je plaçais devant lui et moi, j’avançai ma main pour bloquer la sienne qui était sur le fourreau du katana. J’étais un peu plus fort que lui et l’empêchai vigoureusement de dégainer. Puis avec la main qui tenait le panneau, je lui envoyai un bon coup dans la tronche. Le coup était pas puissant mais assez pour assommer d’un coup un Voyageur de niveau bas. l. Je lui envoyais une autre baffe gigantesque par un sens interdit, puis un autre. Aucun ne le sonnait (certainement parce que c’était un mort-vivant) mais je pouvais entendre sa nuque craquer. Sa main métallique se plaça devant moi. Puis je la vis jaillir de sa manche comme un harpon de pêcheur de baleines pour me percuter violemment et m’envoyer valdinguer à une trentaine de mètres. Je fis des roulés boulés sur le sol et me relevai. Sa main était en train de se faire rembobiner mais il était quand même en train de me foncer dessus. Il dégaina son katana dans un éclair d’argent et je sentis mon ventre se faire taillader au-dessus du nombril. La blessure était heureusement superficielle (sinon, j’aurais pu voir mes organes tomber sur le sol comme autant de cornichons sortis de leur bocal au cul brisé) mais elle saignait sur son côté gauche. J’en revenais à ma question fondamentale : comment tuer un mort-vivant ?

On eut de nombreuses passes plus violentes. Il préférait esquiver que défendre avec son sabre, ce qui lui permettait de ne pas se faire déstabiliser et en plus de trouver des angles de contrattaque. Beaucoup trop de mes portails furent sacrifiés pour éviter des taillades mortelles. Mais vu à quel point il était plus fort que moi, je dû subir de nombreux dommages. Ma tête saignait, une oreille était à moitié coupée, mes cheveux poissaient de sang. Et mes habits étaient déchirés de partout. Rapidement, ma chemise se rassasiait d’hémoglobine comme une éponge vampire. Les coups volaient en tous sens, mais nos deux armes se croisaient rarement en plein vol. Pour tenter de le faire reculer, je me permis de réaliser un large combo épuisant en enchaînant les attaques et en faisant attention à ses déplacements. Sail dû reculer et même si son sabre suivait de la pointe de sa lame mon panneau pour se défendre au cas où, jamais il ne le touchait. Je ne voulais pas gaspiller mon pouvoir pour lui infliger des dégâts qu’il ne sentirait pas. C’était totalement inutile. Je faisais juste attention à m’avancer rapidement quand il avait son sabre dégainé afin de bloquer son mouvement et l’empêcher de porter des attaques efficaces. Mais lui m’en faisait sans problème, des attaques efficaces. Il me harcelait sans se fatiguer, était calme, savait se battre. J’étai juste un gros lourdaud incapable de lui placer une attaque normale.

A un moment, las de me voir le coller, il prépara un autre coup de grappin qui n’était pas sans me rappeler les techniques de Yuri, un Voyageur des cordes et des fils. Je réussis en une petite pirouette à éviter son attaque et à lui envoyer un coup de panneau magnifique en plein dans le bide. Le corps léger fut soulevé et s’écrasa contre un mur d’une maison, retombant sur l’estrade en bois gris. Un nuage de poussière se leva, et se dissipait peu à peu quand Sail se remit sur pied sans aucune sorte d’égratignure. Il n’était même pas blessé ! Il n’était même pas fatigué ! Moi, je ressemblais à un taureau en fin de corrida : soufflant comme un bœuf, tailladé de partout, et la vision qui se brouillait. J’allais vite le rejoindre sur l’estrade en bois qui précédait chaque maison. Je lui envoyais un coup, il esquiva. Mon panneau détruisit un mince pilier en bois qui se trouvait sur son chemin. Je répétai les mouvements mais ne parvenais qu’à faire s’écrouler d’autres piliers tandis que Sail se reculait en gardant précieusement ses distances qu’il mesurait avec son sabre en face de lui, pointé vers mon cœur. Il sauta de l’estrade, je fis de même en mimant une attaque verticale vers le sol. Mon panneau se planta dans la terre difficilement tandis que le mercenaire avait fait un pas de côté aussi gracile qu’une danseuse-ballet. J’évitai une de ses attaques, déterrai mon arme et repartis à l’assaut. Je fis exprès une attaque trop large. Il n’hésita pas une seule seconde à m’envoyer une estocade qui me serait rentrée dans la gorge si une paire de portails ne passa pas par là pour l’en empêcher. Le bout de son sabre lui rentra dans le pied comme si c’était du beurre. Voyant plus la scène que la sentant, il put aussi constater que je lui envoyais un coup dans le genou pour la casser mais ses os étaient plus solides que je ne le pensais. Un autre coup de panneau l’envoya voler sur une dizaine de mètres. Il se rétablit très rapidement et essuya une violente attaque de ma part qu’il réussit à parer tout en esquivant (en accompagnant ma frappe d’un geste de sabre). Je continuais l’offensive en essayant de voir si je pourrais lui péter la gueule de façon conventionnelle (peut-être qu’en lui arrachant la tête…). Il réussit à sauter avec une pirouette olympique pour passer au-dessus de la tige horizontale et taillada mon épaule droite.

Mais peu à peu, je sentais le combat perdre en suspense : je continuais à être blessé tandis que Sail se riait de mon panneau sans problèmes. J’engageais un corps-à-corps si rapproché qu’il n’était en aucun cas favorable à nos deux armes. Je tentais de lui casser un bras ou une jambe comme j’avais tenté auparavant mais il parvenait toujours à s’en tirer, ou bien à encaisser le choc. Il avait des os solides, je ne pouvais rien lui faire. Des coups de poing normaux ne servaient à rien, parce que le mort-vivant ne ressentait aucune douleur, aucune peur. A part lui retourner la tête un petit instant, mes poings n’avaient aucun effet. Impossible de sortir du clause-combat plus développé tant qu’il avait un sabre, et tant que je gardais mon panneau en main. Je n’avais plus qu’une paire de portails que je n’osais utiliser sous peine de ne plus avoir aucune autre ressource. Donc je continuais à me faire laminer doucement. Mais sûrement. Plus sûrement que lentement même. Je ne craignais plus la mort parce que j’étais concentré sur le combat, et savais parfaitement que si une fois la crainte de mourir me venait à l’esprit, je me battrais encore moins bien que maintenant (et dire que je n’obtenais que de faibles résultats en me battant à fond).

Il tenta une estocade après un pas en arrière afin qu’on prenne nos distances. Cependant, je fis un trois cent soixante degrés (mouvement tout droit venu du football américain) pour esquiver la pointe de sa lame, et terminai par mon coude dans sa gueule. La seconde d’après, malgré l’impact, il me frappa très violemment de sa main métallique. J’eus une seconde d’absence, le temps de m’envoler, de voltiger. Je ne sentais plus rien. Un évanouissement d’une seconde. Puis je m’écrasais par terre, la lèvre en sang. Cette pause fut ce qu’attendait ma fatigue depuis le début : tous mes membres s’engourdirent et mes poumons cherchaient à vider la planète de son air. Je suffoquais parce que j’avais besoin d’avoir des poumons trois fois plus gros pour réaliser un apport d’oxygène convenable. Mais c’était écrit : sans deus ex machina, j’allais crever. Que foutait Robin ? Personne pour m’aider, franchement ? Sail se dirigea vers moi sans courir, mais sans prendre son temps non plus. Mon panneau était tombé à-côté de moi. Ventre contre le sol, je faisais s’envoler des grains de poussière devant moi à cause de ma respiration. Je ne voyais plus rien. J’avais mal partout aussi. Trop mal pour le supporter. Sail n’avait aucun défaut identifiable. Ma seule pensée pour le vaincre était peut-être les oignons. La faiblesse de cette idée prouvait le peu d’options qui me restait. Voyons. On était proche d’une maison sans estrade. Cool, quoi d’autre ? J’avais déjà affronté des immortels, bordel ! Comment tuer des types qu’on ne pouvait pas tuer ? Cette question n’admettait aucune réponse. Par contre, comment arrêter un type qu’on ne pouvait pas tuer ? Là, il y avait peut-être de quoi faire.

Dès que Sail fut à deux pas de moi et qu’il allait m’achever avec son sabre, je me saisis de mon panneau. Je n’avais aucune chance de me défendre avec : quand il vit que j’avais encore un peu de force, il accéléra son mouvement descendant. Quant à moi, je ne pourrais pas me retourner et parer convenablement. Donc des portails. Une porte aspira son sabre pour le lui envoyer en plein dans la tête. Il bougeait encore malgré la lame qui lui sortait sous l’œil, enleva son sabre en tirant son arme vers lui, tenta un autre assaut mais je déplaçais ma porte pour me défendre quand même de son coup (n’oublions pas que même en regardant le sol, mes lunettes me permettaient de savoir où il était). La pointe de sa lame lui rentra une nouvelle fois dans le pied et s’enterra dans la terre. D’un geste effroyablement rapide qui fit hurler mes muscles au supplice, je me levais, fis tourner mon panneau pour que ça soit la partie normalement enterrée (le bout de la pointe métallique) qui visa mon adversaire. Puis, je chargeais comme un spartiate. Et je chargeai si fort que le bout de mon panneau perfora le ventre de mon adversaire en évitant les os (à gauche de l’estomac), ressortit de l’autre côté de sa peau. Et je continuais à charger jusqu’ à ce que mon panneau traverse le mur de la maison le plus proche. Je le plantais alors dans ce même mur par sa capacité, avec Sail qui était éventré par mon arme. Je fis entrer l’autre bout du panneau dans le sable, d’où je le plantais aussi. Donc voici le spectacle : mon panneau était maintenu en diagonale, bloqué dans le sol et dans un mur. Et au milieu de lui, perforé, les pieds ne touchant pas le sol, se tenait Sail. Il n’avait pas mal, mais il tentait de se débattre pour faire tomber mon arme. Mais malheureusement pour lui, ça ne marchait pas du tout. Je fis craquer ma nuque, conscient que de nombreux regards pouvaient admirer cette fabuleuse victoire. J’étais de dos par rapport à lui ; je retournais ma nuque, crachai un glaviot de sang et de salive, retournai ma tête pour lui dire en plissant les yeux :


« Hey ! Elle est pourrie ta peau. »

J’espérais que Fino regardait la scène, voire l’entendait si possible. J’étais en lambeaux, franchement. J’avais une bonne dizaine de coupures plus ou moins longues, j’avais le visage en sang, un bras démonté, l’autre qui répondait plus. Mes pieds n’arrivaient pas à quitter le sol, mes jambes peinaient à me supporter. Les morceaux de tissus ensanglantés que je réussissais à porter sans les faire tomber ne pouvaient plus correspondre au terme d’habit. Tout mon corps était en train d’agoniser en souffrance, mais la victoire d’avoir réussi à épingler un insecte indestructible réussit à calmer les ardeurs de mes blessures. Cependant, elles étaient bien présentes. Et elles m’empêchèrent de réagir à temps. Par derrière ma tête, grâce à mes lunettes, je pus voir mon adversaire changer son sabre de main. Il passa de sa main droite jusqu’à sa main gauche, celle métallique. La seconde d’après, son grappin fut lancé dans ma direction. Même pas besoin de lunettes pour voir alors le katana qui me rentrait dans le bide pour ressortir juste au-dessus du nombril. Fils de pute. Ce fut ma dernière pensée badass, puis je tombais sur le sol, trop crevé et trop proche de la mort pour craindre cette dernière. Je n’entendis pas mon corps tomber en avant, mais j’eus mal cinq secondes après. Les ténèbres m’entourèrent de leur drap sibyllin, et je pouvais voir la Mort, si proche, lissant sa faux, me faire un petit coucou, auquel je répondis avec un sourire gêné.

Ma conscience s’allumait et s’éteignait comme une ampoule de cave de HLM, dans un film d’horreur clichés. Mais je devais avouer que ses périodes d’absence étaient plus nombreuses qu’autre chose, et que ses périodes de présence n’éclairaient pas grand-chose. Je compris qu’on me tirait, mais je dû faire un effort colossal pour le comprendre. L’idée me vint cinq minutes après que je comprenais qu’on me tirait. J’entendis un hurlement, si lointain qu’il avait eu le temps de passer par trois cavernes, trois chaines de montagne où il rebondit en écho avant d’atteindre mes oreilles qui ne le laissa pas passer de toute façon. C’était pas un hurlement. Peut-être un appel à l’aide. Ouais, mon instinct me disait que ça sonnait comme un appel à l’aide. Je fus content quelque part, mais je m’étais rapproché de la Mort. Elle me tendit sa main osseuse. Je ne savais pas quoi faire, car je croyais que j’étais déjà un cadavre. Mon esprit était perdu quelque part, entre la vie, la mort, et une pâte à tartiner aux noisettes bon marché. Je n’étais plus maître de moi, et mon corps n’était plus un fardeau. Puis tout s’assombrit encore une fois. On avait peut-être foutu mon corps dans une tombe, qui savait ? La notion de l’espace et du temps s’était réfracté en un noyau étrange où la perception était totalement ivre. La Mort me salua et m’invita de nouveau. Craignant quand même ce visage squelettique, cette capuche plus sombre que l’obscurité, et cette faux aussi avenante qu’un tigre la gueule pleine de sang, je tentais de gagner du temps :


« Je croyais que vous vous déplaciez que pour les mages ?
_ A DREAMLAND, CE SONT LES VOYAGEURS. VOUS VENEZ ? J’AI BEAUCOUP DE TRAVAIL, ET JE VAIS EN AVOIR BEAUCOUP .
_ Je sais, c’est en partie ma faute.
_ PLUS MAINTENANT EN TOUT CAS. UNE DERNIER VOLONTE ? »
Je réfléchis environ deux secondes et demie.
« Un autographe ? »
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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Ven 20 Juil 2012 - 1:45
La Mort eut un sourcil interloqué (en tout cas, il en eut le mouvement). Je papillotais plusieurs fois des yeux. Soudainement, la Mort clignotait étrangement, et fut chassé par une sorte de truc affreux, indescriptible. Ce truc affreux avait une poêle à la main et lui demandait de déguerpir avec une voix édentée. Je me disais que je n’aurais pas mon autographe en fin de compte, et j’en fus presque déçu. Je voyais un nouveau visage pâle, rempli de pustules, tout aussi surpris que la Mort après ma revendication ou que moi ces derniers instants. Ce visage pâle me demandait de répéter ce que j’avais dit. J’avais dû réclamer mon autographe à voix haute. Ce n’était pas la Mort, ça ne la concernait pas.

« Nan, rien…
_ Il reprend conscience !
_ Calme-toi, ma petite, laisse-le se reposer.
_ Il va aller mieux ?
_ La seule façon pour qu’il aille mieux, ça serait que tu dégages de chez moi, que tu prennes l’air. Allez, ouste ! Ouste, j’ai dit ! Oui, c’est à toi que je parle. Je suis sérieuse, et si tu dégages pas, je l’achève ! »


Le dialogue était un poil surréaliste. Mais quand enfin ma conscience se ralluma dans un sursaut indescriptible qui me vrilla le crâne, je pus voir Ophélia sortir de la maisonnée dans laquelle je me trouvais. J’étais dans un lit, emmitouflé dans une couverture en laine qui avait fait son temps. Ma tête reposait contre un oreiller qui semblait avoir des briques à la place des plumes. Je sentais des bandages me serrer de partout, mais je ne voulais pas y toucher, de peur que mes blessures ne s’ouvrent. Je me demandais chez qui j’étais quand deux indices particulièrement pertinents me donnèrent la réponse. En premier lieu, je distinguais au fond une épaisse fumée sortant de casseroles chaudes. Même si c’était affreusement réducteur, il n’y avait qu’une maison qui me faisait penser à la cuisine. De plus, le visage d’un mioche violet me fournit la réponse que j’avais déjà deviné : j’étais chez Mathilda. La femme-crapaud (l’abomination qui avait chassé la Mort) était en train de préparer quelques mixtures que je craignais d’avaler, ou pire, qu’on s’en serve comme onguent. Je perdis raison encore une minute, le temps que la grand-mère demande aussi à son fils de dégager parce que c’était pas sain. Puis elle se posa sur mon lit et me demanda si je voulais crever. Elle m’interrompit en plein milieu de ma syllabe en me faisant avaler une mixture blanche et caoutchouteuse. Voyant que j’avais peine à avaler, elle m’enfonça l’aliment dans le bec avec une spatule en bois. Je faillis m’étrangler mais redécouvris l’usage de mon nez et de son utilité quand la bouche était obstruée. Je faillis vomir.

« Voilà. Tu bouges pas.
_ Je vais crever ?
_ A coup sûr. Mais ne t’inquiète pas, je suis en train de stabiliser ton état. Tu mourras dans moins de deux jours. Mais comme tu vas te réveiller et que tu reviendras en pleine forme, tu seras nickel.
_ Vous m’aidez ?
_ A ce que j’ai compris, la petite t’a tiré dans toute la ville jusqu’à chez moi. Elle vient souvent nous aider, alors je pouvais pas lui refuser le coup de main. »
La vieille se saisit d’une longue pipe et l’alluma. Elle inspira deux trois bouffées avant de tout recracher lentement. Elle reprit d’une voix rauque :
« Je déteste les étrangers, t’fais pas d’illusion. Mais Sail est un bâtard.
_ Et Sail ?
_ T’aimes les questions courtes, toi. Y a ta blondasse qui l’a emprisonné. Plus de problème de ce côté-ci. Le Maire et elle se battent pour savoir quoi faire de lui.
_ ‘vous remercie.
_ Ouais ouais. Remercie la petite surtout. Sans elle, tu aurais servi de repas aux vautours. Quelle conne celle-là, franchement. »
Il me semblait que cette dernière phrase, elle l’avait dite seulement pour elle-même. Elle se leva soudainement : « Allez, je continue mon train de vie. Si t’as besoin de quelque chose, tu dis rien. C’est préférable. T’es en sursis, reste-y le plus longtemps possible. Un seul mouvement et je t’assomme. »

C’était pas le pire docteur que je pouvais avoir, parce que les meilleurs étaient généralement très pris. Je voulus la remercier mais elle me frappa avec sa spatule sur la tête (j’avais un bandage qui me couvrait le front d’ailleurs). J’attendis au moins deux heures, fiévreux, dans ce lit de merde. Je respirais mal, j’avais trop chaud, et plus le temps passait et plus je prenais conscience de mes blessures qui n’hésitèrent pas à se faire savoir. Elles m’élançaient parfois sans raison, parfois parce que j’avais bougé un peu à cause d’une autre blessure qui m’avait élancé sans raison. J’étais dans un état lamentable, tant que je n’arrivais pas à mesurer ma chance d’être assez vivant pour m’en plaindre. Dès que je faisais mine de trop bouger ou de grogner, la tête énorme de Mathilda se tournait vers moi et m’intimait de faire le mort si elle ne voulait pas m’aider à le devenir. Elle et son petit môme déjeunèrent tranquillement dans la salle principale (l’accueil et la cuisine en même temps). Je la vis jeter une large cuillère en bois sur la tête de Robin qui avait cherché à entrer, et à insulter Ophélia quand elle avait fait mine de vouloir revenir. Puis elle avait débarrassé la table, et afin de ne pas me déranger, avait ordonné à son chiard d’aller jouer dehors. Il prit son ballon et partit à l’extérieur en rigolant. J’eus un petit sourire, et fis à la grosse gnome quand elle passa à-côté :

« Il est marrant ». Elle ne chercha même pas à m’assommer, mais elle semblait un peu déstabilisée par ce que je venais de lui dire. Elle attendit trois secondes pour se rasseoir sur le lit avant de me dire :
« Ouais. Il est marrant.
_ Vous avez l’air de beaucoup l’aimer.
_ Et tu parles trop pour un étranger.
_ Ses parents ? »
Quand elle cessa de me regarder pour fixer le mur en face, très peu intéressant (je le savais, je l’avais miré pendant deux heures), je compris que j’avais touché quelque chose qu’il ne fallait pas. Je m’excusais rapidement, comprenant que les parents n’étaient plus de ce monde. Mathilda reprit d’une voix très, très triste. Mes yeux s’embuèrent un peu, parce que voir des vieux pleurer, ça me donnait envie de chialer (puis, j’avais un esprit démoralisé et démantibulé).
« Ma fille, son mari, mes cinq autres enfants. Et ses six petits frères et sœurs à lui. Plus là. C’tout. Emportés.
_ Par quoi ?
_ La Mort Silencieuse. J’ai survécu à cet enfoiré. Mon gnome est la seule chose qu’il me reste. Il m’a évité de crever. Mais ça m’fait mal. Toujours. Un exemple flagrant que les étrangers n’apportent rien de bon. Y a rien d’intéressant dans ce patelin. Alors quand les gens viennent, c’est forcément pour des ennuis. »


Je ne pus rien répondre à ça, sinon que j’étais désolé. Elle eut une grimace, se leva, et alla dans la cuisine. Je dû patienter encore une heure. Puis je vis la femme-crapaud partir de la maison avec une canne. Je saisis cette opportunité d’être seul pour tenter doucement (et en souffrant) d’attraper l’iPhone de Jacky dans la poche des lambeaux de mon pantalon. Il fallait que je sache maintenant ce qu’il s’était vraiment passé. Je naviguais douloureusement dans les menus, et trouvais l’espace des photos. Je les installai en diaporama. Et malheureusement, tandis que je les faisais défiler sur l’écran tactile, elles étaient tout ce qu’il y avait de plus explicites : Alexander décapitait une femme, Alexander détruisait une maison, Alexander qui pourchassait un groupe de fugitifs, Alexander qui brûlait des maisons, Alexander qui écrasait de ses murs des citoyens, Alexander qui avait transpercé un milicien de sa lame, Alexander qui tirait dans le vide, un revolver dans la main. Il y avait dix-sept autres photos, d’où je pouvais en déduire qu’il avait déjà détruit trois villages. Tremblant de rage, j’ouvris l’espace vidéo de l’appareil. Là aussi, il y avait des preuves. La première vidéo de cinquante secondes montrait une population apeurée qui fuyait en-dehors de la ville. J’entendais des cris qui me percèrent le tympan, et je baissais le son de l’appareil. Et je vis mon boss se placer au milieu de la foule et commettre un massacre totalement inégal. Mes yeux s’embuèrent à nouveau. A cause d’un instinct morbide, je me sentis obligé de regarder les deux prochaines vidéos qui montraient des spectacles à peu près similaires. Abattu par un tel spectacle, je tentais de trouver des numéros dans l’appareil, mais ils avaient tous été effacés. Je vérifiais que les vidéos et photos avaient bien été prises récemment, mais tout concordait. Il n’y avait pas de preuve plus compromettante.

A cause de mon état, je sentis ma colère monter, monter, monter, puis enfin se stabiliser au niveau du nez. Je voulus hurler mais je ne pouvais pas. Mon esprit dépravé par le combat était encore plus sensible à la trahison qu’on venait de me faire. Récupération d’Artefacts ? Ouais mon cul, c’était un putain de génocide. Je voulais frapper quelqu’un, quelque chose. J’étais en pétard, je voulais exploser mais je n’avais aucun moyen de le faire. Tout mon corps se mit à trembler. J’avais été dans le camp des méchants depuis le début. Adieu la New Wave, adieu les armées de je ne savais plus quel Royaume de merde. L’Artefact ne me concernait plus. Je m’étais trompé depuis le début. On s’était proprement foutus de ma gueule. Et ça me faisait mal. On savait que j’allais me rebeller si on osait me dire qu’on tuait impunément des gens. Alors on s’était tus. Même Maze avait dû leur dire de faire gaffe à ça. Ils étaient tous dans le coup. Tous. Certainement Fino aussi, même si je doutais un peu de sa part. Il n’aurait pas hésité à les trahir, mais je n’étais sûr de rien. Vous ne compreniez pas mon état ? Vous êtes en train de vous demander pourquoi j’étais aussi furieux, triste, et encore plus furieux que ça, avec l’envie de dégueuler partout et de foutre des beignes à n’importe qui ? On venait de commettre un génocide sur mon dos ! Je n’arrêtais pas de répéter qu’on voulait la paix, qu’on allait rien faire de mal sinon un peu de fouille, et mes alliés à-côté dégommaient des villageois par centaines ! J’étais le policier qui s’était rendu compte trop tard qu’il participait à la Shoah. Ma morale était maintenant broyée par mes sentiments explosifs. J’avais envie de tuer, ou alors de hurler. Juste engueuler Alexander le plus fort possible jusqu’à ce qu’il crève.


Et mes deux yeux s’ouvrirent dans un second lit. J’étais de retour au monde réel à cause de la sonnerie du radioréveil. Et mes sentiments n’avaient pas disparu. Je regardais avec haine le mur sombre que la lumière du jour naissant baignait à peine. Ma fatigue contint ma colère et l’empêcha de détruire le réveil qui sonnait allégrement. En me levant sous le regard inquiet de Robin et sous le sourire de Julianne qui ouvrit la porte pour nous souhaiter la bienvenue, je ne fis que quelques grognements. Je bouillai, vraiment. Ma colère m’emplissait, m’emplissait. S’il y avait un côté obscur de la Force, nul doute que je pouvais le trouver le chemin les yeux bandés. Julianne et Evan m’avaient menti aussi, en prétextant qu’ils ne feraient jamais une chose pareille, et gnia gnia gnia, et gnia gnia gnia. L’hypocrisie dans leur sourire me donnait envie de les frapper. Je ne savais pas si eux-mêmes avaient participé à des massacres, mais ils avaient au moins couvert Alexander en se foutant de ma gueule. A la table du petit-déjeuner, il y avait toujours Julianne, des cheveux en bataille comme si elle avait fait une petite sieste, ainsi qu’Evan qui avait repris son peignoir. Ce clin d’œil au Maire ne me faisait pas sourire du tout. Et même eux pouvaient se rendre compte que j’étais pas vraiment de bon poil. Robin leur expliqua que j’avais failli mourir. Innocente créature. Evan eut l’audace de dire qu’au moins, nous avions une vie plus palpitante qu’eux. Dire qu’il avait dû tuer des dizaines de gars qu’il ne connaissait pas, et que ce même gars se trouvait devant moi, en peignoir, sirotant un café comme nous tous, portant des chaussons à carreaux. Julianne surenchérit en disant que de toute façon, on allait devoir quitter Lemon Desperadoes. Les phrases de Jacky me revinrent en mémoire comme un marteau : si on me disait ça, selon ses dires, alors il y avait fort à parier que le village allait être détruit.

Je me levais soudainement de la table, et argumentai que je devais aller aux chiottes. Avec la violence à laquelle je venais de me mettre debout ainsi que le dédain que j’avais mis dans ma phrase, pas besoin d’être devin pour comprendre que je n’allais pas aux chiottes. Le temps qu’ils bougent, j’avais déjà traversé le couloir et pénétrai dans la cave. J’y descendis les marches trois par trois, tandis que quelqu’un en haut se dépêcha de vouloir me rejoindre. Qu’est-ce qu’on cachait dans la cave ? Robin y était allé, me dîtes pas que les effets personnels d’Alexander étaient si personnels que ça ? Je ne savais pas ce que j’allais y trouver, mais ne savait-on jamais. Peut-être leur véritable plan qu’ils fomentaient quand je suis endormi ? Peut-être une cache d’armes, des informations confidentielles ? Ou Bob Peterson, pourquoi pas ? Je m’en fichais de la validité ou l’invalidité de mes hypothèses. On m’avait caché trop de trucs et je désirais des réponses à tout, mêmes aux questions que je ne désirais pas. J’entendis quelqu’un descendre les escaliers très rapidement quand je trouvais un interrupteur. J’appuyais dessus férocement. La cave était en bordel, c’était vrai. Des cartons partout, des affaires qui étaient empilées les unes sur les autres comme une partie de Tetris complexe jouée pendant des années, de la poussière qui empêchait la lumière de passer efficacement. Je marchais un peu et trouvais enfin mon irrégularité dans ces tas d’objets insolites qui contenaient seuls les garages ou les caves : un brancard. On dirait qu’on l’avait volé d’un hôpital. Il était posé tranquillement au milieu du garage. Il y avait de quoi perfuser quelqu’un, ainsi que pas mal de médicaments à-côté. Ils ressemblaient à ce que prenait Alexander pour s’endormir, sauf qu’il y en avait une dizaine. Et perdus au milieu de cette masse, deux flacons de liquide. J’eus le temps d’en saisir un avant qu’Evan apparaisse. Chloroforme. Un somnifère très violent, agressif. Je me retourne vers Evan, pointe le médoc sous son nez, et je commente en bouillant de rage :

« Vous m’avez caché un peu trop de trucs !
_ Ed, remonte, on va tout t’expliquer.
_ J’allais le faire ! »


Je revins vers lui, et j’avais cru que j’allais le frapper. Il se poussa un peu, presque apeuré que j’en vienne aux mains. Julianne et Robin étaient sur le seuil de la porte menant vers les escaliers du garage que je grimpais quatre par quatre. Elles me laissèrent passer. Julianne comprit au tout dernier moment ce que je voulais faire mais je repoussais ses bras violemment. Elle faillit tomber, et je me mis à courir au fond du salon. J’ouvris la porte de la chambre d’Alexander très violemment. Celui-ci qui ne devait même pas être endormi sursauta. Je hurlai quelque chose, mais je ne savais pas quoi. Certainement que c’était un des plus gros connards de l’univers, je lui accusais de tous ces faits, les uns après les autres, le traitai de je ne savais plus que nom, mais c’était plutôt joli. Je me demandais quand est-ce que j’allais le frapper, parce que mes ongles mordaient ma chair violemment, pour former des poings rouges. J’allais le défoncer. Dans sa propre baraque. A un moment, je ne disais plus qu’une seule chose, auquel il répondit en hurlant lui aussi de façon impressionnante, et auquel je surenchérissais encore :

« POURQUOI ??!! HEIN ?? POURQUOI, ENFOIRE ??!! »
_ ON EST EN GUERRE !!!
_ PAS EUX !!! ILS N’ONT RIEN FAIT !!! CE NE SONT PAS DES AGORAPHOBES !!!
_ ON EST EN GUERRE !!! IL N’Y A PAS D’EXPLICATION !!!
_ CA VEUT DIRE QUOI CES PUTAINS DE CONNERIES !!!
_ PENTAGONE ! SESSION PENTAGONE, TOUT DE SUITE !!!
_ J’AI PAS SIGNE POUR AUSCHWITZ !!! »


J’ai continué à gueuler, mais pas longtemps. Je savais que la session pentagone voulait dire qu’il fallait qu’on soit tous les cinq couchés pour être dans Dreamland en même temps. Même moi, et ça allait être plus de force que de gré. Mais ce fut trop tard pour oublier le chloroforme. Et me dire que s’il y avait un brancard et des produits pour endormir, c’était pas pour rien. C’était pour moi. Quelqu’un me passa un mouchoir sur le nez précipitamment et me le colla. Il était trop tard pour me rendre compte qu’il ne fallait pas que je respire. La première seconde, je crus que ma colère me permettrait de rester éveillé. La seconde, mon nez me piqua affreusement. Je savais que je n’allais pas tomber de sommeil, mais dans le coma. Je voulus éternuer. Puis je sentis ma conscience décliner. Ma dernière pensée fut que je pensais être dans un album de Tintin. Puis avant de retomber sur le sol, quelqu’un m’agrippa. Putain… Une main invisible venait de trouver l’interrupteur On/Off de ma conscience et s’en appro…

Le crépuscule venait de tomber sur Lemon Desperadoes, et je n’y voyais presque rien. J’avais mal aux yeux, j’étais seul, les autres n’étaient pas encore couchés. Je clignais des paupières, on venait de me foutre une gifle. J’étais à Perpignan et je ne voyais rien. Deux personnes me portaient, je sentais des lourdeurs au niveau des épaules et au niveau des jambes. L’instant d’après, j’étais de retour dans la grande place de la bourgade. Peu de monde se promenaient, mais tous me regardaient bizarrement. Je voulus leur faire un petit coucou nonchalant et ironique, mais je ne parvenais pas à bouger ma main parce qu’elle était coincée par quelqu’un. Julianne peut-être. Je reconnaissais ses cheveux, pas la pièce. Plutôt sombre. Peut-être la cave de la maison. Brancard. J’étais comateux, et lourd à la fois. Je supposais qu’ils ne voulaient pas m’endormir complètement avant qu’eux-mêmes ne le soient. Le plafond de la cave succéda à une voûte étoilée. J’étais par terre, sur le sable. Je me levais doucement pour tenter de ne pas être ridicule. Une main énorme se plaqua contre mon torse. Je faillis tomber du brancard mais quelqu’un me retenait. On me mit un masque sur le visage qui me gratta. Je réajustais donc mes lunettes de soleil avec mon majeur, scrutant Lemon Desperadoes pour déterminer s’ils étaient là ou pas. J’eus un mal de tête, mais ma main ne bougeait plus. Une aiguille me perça le bras. Une pompe s’activa à-côté de moi. Et enfin, cet ignoble manège fut terminé. J’avais mal partout. Une dernière fois. Puis je fus une nouvelle fois sur Dreamland, toujours en pleine nuit.

Il fallait que je fuie. Je me dépêchai d’aller au saloon où était certainement Fino. Je traversais les battants du saloon qui ne donnaient que sur une pièce sombre, vide, presque sale. Fino devait être à l’étage. Je grimpais les marches aussi vite que je pouvais, et le localisais rapidement avec ma paire de lunettes améliorées. Mais Fino n’était pas seul, un Voyageur était là aussi. Qui donc ? Je me dépêchais de rentrer dans la pièce quand je vis Ophélia et Fino s’engueuler doucement, pour ne pas réveiller les autres clients. Ils ne m’avaient pas entendu arriver.


« Rend-moi la clef, sale pute !
_ Fino, tu te fous de ce qui se passe ici. Ils ne feront pas la différence avec l’autre.
_ Ce faux est bidon ! Ca les trompera pas !
_ Bien sûr que si !
_ Mon cul bourré de harissa ! Rends-moi cette putain de clef !
_ Personne ne trouvera l’Artefact.
_ Mais quelle conne ! Va t’occuper des chiards, Bisournous, et laisse les vrais hommes s’occuper de choses sérieuses comme la guerre ! »
Le pinnipède me vit enfin. « Tiens ! Pan, dans ton cul ! Ed ! Elle se tire avec la Clef ! »

Ophélia se retourna précipitamment en sursautant. Elle ne savait plus quoi faire maintenant. Dans sa main droite se tenait la Clef qui permettait d’accéder à l’Artefact. Elle flamboyait, derrière mes verres teintés. Je faillis lui demander de me la rendre, mais m’arrêtai. Un coup dans le dos. Comme les autres. Elle s’en foutait bien de ce qui nous arriverait si on paumait la Clef. Elle ne pensait qu’à un rêve stupide, celui de la paix universelle. Cacher l’Artefact allait entraîner une guerre plus longue et meurtrière, mais comment lui expliquer ? Dire que j’étais déçu d’elle serait condescendant et orgueilleux. Cependant, le sentiment était très proche. Je respirais un grand coup.

« Dégage, Ophélia. Ils vont bientôt arriver, te fais pas prendre.
_ Quoi ?
_ NAAAAN !!! BUTE-LA !!!
_ Dégage vite, et cache cette clef. Je vais les retenir. »


Ophélia s’enfuit de la chambre. Elle s’arrêta près de moi, me remercia la voix troublée avant de s’en aller. Je faillis lui reprendre l’Artefact. Mais quitte à ce que je sois hors de la partie, autant que mes connards d’ex-alliés ne partent pas gagnants. Je me tournais vers Fino qui éructait :

« Yeah ! C’est la fiesta ! On donne la Clef aux ennemis ! C’est génial ! BORDEL DE MERDE, MAIS QU’EST-CE QUE TU BRANLES ??!! ILS VONT TE BUTER !!!
_ Les règles ont changé, Fino. Je me casse de la mission. Tu viens avec moi ou pas ?
_ PAS MOYEN !!! Assomme-moi vite, qu’ils croient pas que je suis avec toi ! »


Il allait rajouter un truc, mais un énorme grondement retentit dans l’air, comme une planche métallique qui se tordait. Fino et moi regardâmes par la fenêtre : un mur de trois mètres sur trois venait de faire son apparition en face du premier étage de la maison. Mes lunettes m’informèrent qu’Alexander et Julianne étaient déjà présents, et que ce mur était l’œuvre du premier. Il se concentra encore, les flux énergétiques s’intensifiant. Je pris Fino avec moi, et m’échappai de la chambre par l’intérieur tandis que l’immense rempart alla s’écraser contre la pièce, explosant la façade et continuant à avancer jusqu’au couloir en écrasant tous les objets sur son passage. Je réussis à m’échapper in extremis en baissant la tête pour éviter que des débris m’atteignent au visage tandis que Fino hurlait de le lâcher de peur qu’on croie qu’il était avec moi. Je m’en foutais bien de ce qu’il disait. Je descendis les escaliers tandis qu’il y eut des cris dans l’immeuble. Un autre mur en métal broya les escaliers en détruisant le mur opposé. Je sautais tandis que les lattes en bois explosaient les unes après les autres dans un concert de craquements. Je fis une roulade et me remis debout. Au loin, à vingt mètres derrière le mur du bar, je pouvais voir une forme de Voyageur courir, et une autre l’intercepter avec un coup de poing hyper violent. Julianne avait stoppé la course d’Ophélia. Le reste du spectacle me stoppa net : Julianne prit le bras d’Ophélia, se plaça derrière elle avec une pirouette, puis le lui cassa. J’entendis le hurlement de douleur qui accompagnait souvent le geste. Je serrai les dents, hurlai, lâchai Fino. Une paire de portail plus loin et je heurtai Julianne pour la plaquer par terre. Avant même que je ne puisse lui faire quoique ce soit, elle se dégagea avec une force inhumaine, m’envoya un poing dans les dents. Je me relevais pour me défendre contre son prochain assaut mais je vis au tout dernier moment, dans le feu de l’action, Alexander qui s’approchait beaucoup trop près. Le noir, une nouvelle fois. Je commençais à comprendre ce que Bob Peterson pouvait ressentir, à se faire attaquer dans les deux mondes. De l’acharnement.

Quand je me réveillais, il était inutile de dire que j’avais un mal de crâne terrible. J’étais attaché aux poignets et aux chevilles directement contre le sol, par des pieux Il faisait totalement nuit, et la lune réfléchissait mal la lumière du soleil. J’étais à trois mètres d’un feu de camp dont des étincelles s’échappaient. J’avais toujours mes lunettes de soleil. Mais je n’avais pas mon panneau de signalisation ; je le vis planté dans le sol à quelques mètres de là. Son ombre était terrifiante. Autour du feu de camp, il y avait tout le gratin : les quatre autres Voyageurs plus Fino. Ainsi que diverses affaires éparses. Je n’avais même pas la force de me mettre en colère. Mes portails ne me répondaient pas : on m’avait fait un tatouage, ou alors les liens étaient plus magiques qu’on ne pouvait le croire. Je hélai les gens, parce qu’ils attendaient certainement que je me réveille. Alexander tourna sa tête vers moi et s’approcha. Il resta debout (ce qui était plus facile à voir de ma position où j’avais du mal à plier le cou). Les trois autres partirent dans une sorte de tente Quechua version indienne, histoire de nous laisser seuls. J’allais soit subir quelques remontrances, soit recevoir une leçon sur la moralité perdue des hommes. Les deux en même temps, peut-être.


« On va parler.
_ ‘me doute bien.
_ Comme nous l’avions prédit, ton comportement est celui d’un Voyageur indépendant et pas celui d’un Voyageur qui est dévoué à Maze.
_ Ouais. Vous êtes allés trop loin.
_ Parlons-en justement. Je veux que nous soyons francs l’un envers l’autre. »
J’allais avoir le droit à un discours sur la guerre alors, comme je l’avais plus ou moins prédit. Ça me faisait chier parce que je savais que mon opinion ne changerait pas, mais j’avais peur que le boss décide de m’exécuter si je ne montrais pas un signe de conciliation. Il marchait devant moi comme s’il m’expliquait un plan diabolique dont il était fier, mais il avait le ton de l’homme à la force tranquille :
« Je comprends tout à fait que tu sois dégoûté que j’ai tué des gens. Je veux te dire qu’il n’y a que moi qui l’ai fait, Evan et Julianne ont toujours fouillé des sites. Mais moi, j’ai tué. Ça a été moche, Ed, ça a été très moche. Je peux pas te dire que j’ai pris plaisir à le faire, ça serait totalement faux. J’ai détesté ça. J’ai du mal à me regarder dans la glace, parce que je suis un monstre. J’ai tué des innocents.
_ Tu vas pas me faire pleurer non plus ?
_ Ed, ce n’est pas agréable ! On ne s’habitue jamais à tuer, car on ne parvient jamais à mesurer ce qu’on a fait, malgré tout le temps qu’on dispose. Mais je l’ai fait quand même. Je suis obligé parce que je sers une cause, celle de notre Seigneur Cauchemar. Nous sommes en guerre.
_ Pas eux.
_ Ed, il ne suffit pas de ne pas être engagé dans une guerre pour en sortir vivant. Il y a toujours des victimes collatérales. Mais ce n’en étaient pas. Les villages allaient détruire Lemon Desperadoes. Ils allaient tuer. Ils étaient tous en guerre, ils étaient prêts à perdre des hommes. Ils ont sous-estimé l’adversaire, et ont perdu la bataille.
_ J’avais oublié que les femmes et les enfants étaient des soldats comme les autres.
_ ILS SONT INNOCENTS !!! »
, rugit-il. « Mais je te le dis, c’est parce qu’ils sont tous entrés en guerre. Les femmes auraient pu fuir avec les enfants du village en craignant une riposte de Lemon. Elles avaient le choix, quelque part. Puisqu’elles savaient qu’elles étaient impliquées dans une bataille, elles savaient qu’elles auraient pu mourir, frappées par l’adversaire. J’aurais mille fois préféré qu’elle fuie, mais si je les laissais en vie, qu’est-ce qui se passerait ? On m’acclamerait en héros ? Un tueur est un tueur, je ne serais pas moins pourri si j’en avais laissé fuir quelques-unes. De plus, si les autres villages savaient qu’on laissait les femmes et enfants partir, ils iraient plus promptement au combat sans crainte pour leurs épouses et leurs gamins. Sais-tu combien de villes ne s’impliquent pas de peur de tuer les autres citoyens que les hommes ? C’est un message fort. Puis ensuite, qui sait ce que feront les femmes après ? La vengeance certainement. Et Lemon serait encore plus menacée. C’est triste de penser comme ça, mais j’ai épargné beaucoup de monde
_ T’es une noble âme, Alexander. Franchement. Tuer des femmes parce qu’elles savaient pas que t’allais arriver… Mais bon sang, t’as fait un putain de carnage ! »
, repris-je d’une voix rageuse en tirant sur mes chaînes. Les pieux ne tremblèrent même pas.
« Je les ai prévenus ! Tous ! J’ai dit, même quand on me tirait dessus que s’ils continuaient à chercher querelle à Lemon, je les descendrais tous sans exception. Ils ont continué ! Je ne disais pas qu’ils s’en foutaient, mais que dois-je faire ? On fera moins de mort que la New Wave ou des bandits si on avait notre Artefact, même en comptant les villages que j’ai détruit. Je te demande pas de comprendre, Ed… Je sais que tu me vois comme un monstre, et je sais parfaitement que tous mes arguments sont discutables. Je n’accuse même pas la guerre d’être moche. La guerre, ce sont les hommes. Écoute-moi, Ed. Je suis plus que désolé de ce que j’ai fait, tellement que je n’exige aucun pardon. Je suis le chef de cette équipe, et j’assume les dures responsabilités. Je veux que ça soit moi qui soit blâmé à la fin, pas vous. Je prends tout à ma charge, et Dieu sait combien cela me coûte. La question, c’est : qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? Es-tu avec nous ? Contre nous ? Ou bien tu préfères abandonner ici ?
_ J’abandonne. Continuez sans moi. C’est terminé.
_ Réfléchis un peu. Contre ta contribution, je te promets de tout te dire, de ne jamais rien te cacher. On a besoin de toi, absolument. Tu nous as aidé, franchement. Sans toi, on ne saurait même pas où chercher.
_ Vous me promettez que vous ne détruirez pas Lemon ?
_ Pourquoi on voudrait détruire Lemon ? »
Une pause où il secoua la tête. « Cependant, ça ne marche pas comme ça. Si tu veux ta liberté, tu vas devoir la payer, pas nous faire marchander. Amenez-la moi. »

Je savais de qui il parlait avant même qu’elle fut sortie de la tente. Julianne et Evan encadraient une Ophélia qui avait un peu pleuré, et dont le bras était emmitouflé dans une écharpe blanche teintée de rouge qui ne devait rien à son tisseur. On lui demanda de s’agenouiller, elle obtempéra, et je sentis qu’elle allait se mettre à pleurer de nouveau. Elle ne supportait pas la violence, elle en était tout simplement malade, d’où ces réactions nerveuses. Alexander découpa les liens qui me retenaient, m’aida à me relever, puis me tendit un revolver. J’avais parfaitement compris ce qu’on attendait de moi, mais je regardais quand même le Voyageur avec une incompréhension dans le regard : pourquoi m’infliger ça ?

« Il faut quand même que tu sois puni. Et elle aussi. En tentant de nous voler l’Artefact, elle a failli faire échouer notre mission. On l’exécute. C’est une ennemie déclarée du Royaume. Elle mourra à coup sûr, Ed. Soit tu t’en occupes et on te délivre. Soit je m’en occupe moi-même, et on te fait prisonnier.
_ Lâchez-la. »
, l’interrompis-je en levant le flingue vers mon leader.
« Les armes ne peuvent rien contre nous, inutile de nous menacer avec.
_ LACHEZ-LA !
_ Arrête de te comporter comme un enfant. Tu es impliqué, tu as essayé de te foutre de nous ! Elle va mourir. Décide si tu veux ta liberté ou pas.
_ Vous ferez pas de moi un assassin.
_ Ed… s’il te plaît… »
termina Ophélia. Elle avait la voix brisée, je ne savais pas quoi dire, et je ne savais pas ce qu’elle voulait me supplier.

Elle allait mourir. Tout simplement. Et je ne pouvais rien faire. Mon indécision me fit pointer le canon du revolver vers sa tête, mais je savais que je ne tirerais pas. Ma main tremblait. Impossible que je le sache. Et c’était à ce moment que des vérités insidieuses troublèrent mon esprit, lentement mais sûrement. Ophélia allait mourir. C’était un fait. De ma main, ou de celle d’Alexander. Qu’importe la main finalement, y avait-il un tueur quand la cible était prédestinée ? Même elle savait que je ne pourrais rien faire, et si son esprit avait été aussi clair que d’habitude, elle m’aurait certainement demandé de la tuer pour ne pas compromettre mon avenir dans Dreamland. Là, elle en était tout simplement incapable parce qu’on ne pouvait garder son calme quand on vous braquait avec la Mort. Aucun échappatoire, ni pour elle, ni pour moi. Alexander voulait juste que je me sente aussi souillé que lui afin que de me punir de façon violente. Et je savais d’avance que jamais je ne pourrais me consoler en me disant que j’avais été coincé. J’avais réagi de façon virulente, et ça s’était terminé comme ça. J’avais foncé dans le tas, en oubliant qu’Alexander n’avait pas la main molle, bien au contraire. Je comprenais enfin ce que ça voulait dire, véritablement. On ne discutait pas avec ce type, on l’écoutait et on acceptait. Parce que sous ces belles paroles qu’il crachait, il avait un plan qu’il voulait absolument suivre. Et rien ne pouvait l’en dissuader. Il était inflexible, incorruptible. J’aurais bien voulu parlementer, mais c’était peine perdu. Je n’avais pas plus le choix que le type qu’on encordait à la poutre en bois pour se faire fusiller. Ni Ophélia. C’était terminé. Rien ne pouvait nous sauver.

Quoique… il y avait une phrase que m’avait dit Fino qui me remonta dans l’esprit. Il m’avait dit qu’Alexander voulait à tout prix que je vive. Et il me protégeait. Il ne m’envoyait pas au combat. Ordre de Maze, je devais vivre. J’avais enfin trouvé un moyen de négocier avec lui. Parce qu’au-dessus de sa parole et de ses petits jeux, c’était la voix de Maze qui était maîtresse. Je pris plus fermement la crosse de mon revolver, mais retournai le canon, et le pointai sous mon menton. J’eus un sursaut, parce que l’arme était bien plus froide que ce que j’avais cru. Je tins la crosse à deux mains pour être sûr qu’on ne me fasse pas lâcher prise par quelques attaques surprises. Je dis alors, devant tout le monde :


« On va jouer à un autre jeu, okay ? Si elle n’est pas détachée avec la promesse de ne pas lui faire du mal, je me fais sauter la tête. Le premier qui a un mouvement que je jugerais brusque, pan. Fini le Ed. Je plaisante pas. Je pense pas que Maze soit ravi que tu es fait sacrifié ma vie parce que tu voulais absolument buter une fille qui n’a rien à voir avec la mission, et qui a intérêt à déguerpir au plus vite du Royaume dès qu’elle le pourra. »

Adressées à Ophélia ces dernières paroles. Elle avait compris, je le savais. Restait à savoir si elle m’obéirait. Elle avait levé des yeux indéchiffrables. Alexander fit un mouvement vers moi, et j’armais direct le chien. Il stoppa son geste. Il venait tout juste de perdre. Il venait de prouver que j’étais effectivement important pour Maze. Il eut un immense soupir, mais au moins, n’hésita pas trop longtemps :

« On libère la fille. » Evan aida Ophélia à se lever, puis lui fis signe qu’elle pouvait partir (j’avais l’impression qu’il était content que ça se finisse comme ça). Comprenant que je risquais ma vie dans ce processus, elle ne se fit pas prier. Elle me jeta un dernier regard, très triste.
« Ed… Je…
_ Tu sais ce qu’on dit ? »[/b], lui crachais-je méchamment à la face, toujours conscient qu’elle avait tenté de me trahir à son tour, [b]« Une vie pour une vie. Dégage maintenant. Je te remercie d’avoir tenté de voler l’Artefact, c’était super drôle. »


Franchement, j’aurais pas dû dire ça. C’était sacrément ironique, elle le savait, mais je ressentais une forte envie de la faire culpabiliser inutilement. J’avais aucunement la tête à être un super-héros, et je voulais quand même que tout le monde parte et qu’elle reste à mon cou jusqu’à la fin de la nuit, pour profiter de sa présence. Mais elle n’était plus là. Elle courrait. J’attendis qu’Ophélia fut très loin de là, un point dans l’horizon avant d’oser abaisser le canon du flingue. Personne ne fit un geste. Alexander demanda à ce qu’on prépare des montures. Je me retournais. Il y avait effectivement cinq nouveaux chevaux. Il s’excusa de façon sincère. Je le crus mais s’excuser n’avait jamais servi à faire renaître les morts. Il ajouta qu’il voulait me montrer quelque chose, pour que j’apprenne un des grands secrets du Royaume. J’étais tellement content d’avoir réussi mon coup, trop apeuré que les ennuis reviennent, trop lessivés pour tenter de prendre initiative, que j’acceptais son invitation. Chacun put prendre un cheval, mais Julianne et moi ne nous lançâmes pas des regards explicites pour se plaindre de la selle. J’avais franchement pas la tête à ça, elle le savait. Et nous n’étions plus des amis. Ce fut pour ça que la chevauchée fut la plus morne que j’ai jamais faite. Les premières, on partait à l’aventure dans le Royaume Cowboy, l’excitation était sacrément de mise. Le cadre était beau, le récit promettait de l’être aussi. Quelle dégelée. Quelque chose avait foiré dans mon rêve américain.
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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Ven 20 Juil 2012 - 1:59
CHAPITRE 7
MONSIEUR PORTAL





Pendant le voyage qui dura bien quatre heures à travers des semblants de végétation (des pelouses de longues herbes jaunes et neiges, des arbres sans feuilles et des collines orange, couleur que l’on pouvait deviner malgré la noirceur de la nuit), le temps passait tout seul. Parce que j’étais trop fourbu, sentimentalement parlant, pour y faire attention. Le cheval me dirigeait plus que l’inverse, et je suivais les autres, au milieu de la traversée pour être sûr qu’on ne me perde pas. Mon pouvoir était toujours muselé (j’avais remarqué qu’on m’avait gardé un petit bout de ficelle sur le bras ; ça devrait être elle la coupable). J’avais mes lunettes de soleil au moins. Triste consolation. Je regrettais déjà ce que j’avais dit à Ophélia. Je tenterais de m’excuser si j’en avais l’occasion. Parce que parti comme c’était parti, je n’étais pas très optimiste. Il n’y aurait certainement pas de nouveau climax comme ça. Alexander y ferait attention. Je supportais très bien le voyage, hâte qu’on arrive enfin à la grande surprise qui m’y attendait, et aussi pour savoir ce qu’on allait faire après. Est-ce que ce secret irait jusqu’à modifier ma perception des choses ? Je m’en fichais bien. J’en venais même à espérer que oui, pour qu’on en finisse avec tout ça, que je rentre dans le rang afin de ne pas éprouver cette atmosphère de haine latente qui nous collait à la peau. Ils chevauchaient tous avec moi, silencieux comme le désert. Etaient-ils en colère contre moi ? Avaient-ils des regrets ? Je n’avais aucune façon de le savoir. Seul Evan semblait plus torturé que les autres, car son dos généralement droit quand il montait était plus courbé que d’habitude.

Il fallut attendre la levée du soleil rouge à l’horizon, bien plus petit qu’on ne pouvait le croire, avant qu’on arrive à destination. Les chevaux allaient un peu moins vite, les indications d’Alexander se faisaient plus précises. Et c’était sous un nouveau jour levant qu’au milieu d’une terre rocailleuse et de végétations grises se dressait une grande cabane faite en bois gris et noir. Elle avait une porte, quelques fenêtres, et son toit accueillait une lucarne qui indiquait la présence d’un grenier. Tout était fait de seconde main, comme si une famille avait décidé de faire une cabane ici, et s’en serait bien tirée pour des amateurs. Sauf que voilà, on pouvait facilement savoir que le confort à l’intérieur devait être aussi rustique que ce que présageait l’extérieur. Mais un fait beaucoup plus inquiétant : les murs étaient bourrés de magie, et je les voyais aussi brillants que s’ils avaient été faits de miel. Je rabaissais un peu mes lunettes pour apprécier la maison dans sa véritable apparence. Je ne parvenais pas du tout à voir ce qu’il y avait à l’intérieur.

Il n’y avait pas un souffle de vent quand on descendit de nos montures pour nous trouver devant le palier. Le chef ordonna à Fino de rester ici. Il y eut grommellements mais il n’était pas à ça près. On grimpa deux marches, et Alexander frappa à la porte trois fois. On pouvait entendre des grincements râler, puis le battant s’ouvrit et laissa voir un Voyageur (couleur violette, selon mes verres teintés, c’était bien un Voyageur). Le type semblait plus vieux qu’il ne devait l’être réellement, parce que ses cheveux étaient gris. Son visage en lui-même était un peu creusé sans trop l’être. Il avait un menton rectangulaire, un nez bien français, une coupe au bol en devenir ainsi que des yeux curieux. Il portait des lunettes très discrètes, un pull gris ainsi qu’un pantalon de sport, plus des baskets blanches. Il semblait vieux jeu, gravé dans les années quatre-vingt-dix et pas préparé pour le vingt-et-unième siècle. Ses habits étaient à peu près aussi adaptés à l’époque de la ruée vers l’or qu’un maillot de bain à fleurs. Sortant de ça, il ne paraissait pas très surpris de nous voir, comme il n’avait pas eu l’air de nous attendre. Il tenta de prendre le ton poli de celui qui voulait rester neutre avant tout, d’une voix encore sûre, entre le début de l’éraillement causé par l’âge et la forme d’un gars de la vingtaine.


« On a quelque chose à me dire ?
_ On voulait vous rendre visite.
_ C’est très bien… Il y a des têtes que je ne connais pas »
, fit-il avec une moue un peu déçue, comme si ça l’ennuyait de devoir retenir des noms. Alexander passa par la porte après l’avoir remercié. Julianne lui dit :
« Bonjour.
_ Salut, ma petite. La forme ?
_ Bonjour, je m’appelle Evan. Et voici Robin et Ed.
_ Enchanté. Rentrez tous, je vais vous faire de la camomille. Elle n’est pas de première fraîcheur mais il n’y a rien de mieux dans ce désert. »


On pénétra dans la maison derrière Alexander tandis que le type referma la porte derrière nous. Il faisait un peu sombre, parce qu’il n’y avait que de la lumière naturelle. Je pouvais voir une lampe à huile éteinte sur une étagère qui avait dû servir récemment. L’intérieur était vétuste. Il y avait quelques chaises en bois, plus deux sièges rembourrés, sales. Il y avait quelques commodes, un miroir brisé accroché sur un mur. J’étais tout de même surpris d’y trouver un petit réchaud ainsi que ce qu’on pourrait appeler une cuisinière très, très, très vieille. Il y avait une cheminée en pierre mais elle n’était pas utilisée. On s’assit tous autour d’une table basse très grossièrement découpée tandis que notre hôte faisait réchauffer une boisson étrange dans une casserole fermée en allumant le gaz. Une petite flammèche brûla, grossit puis se calma, tout ça sous une sorte d’hululement du type qui semblait avoir été surpris. Il s’assied avec nous sur un des fauteuils, croisa ses mains et nous demanda ce qui nous valait l’honneur d’une telle visite. Alexander détourna de façon pas très subtile la discussion :

« On en viendra avec de la camomille. Sinon, vous allez bien ? »

Le type ne s’offusqua pas de cette non-réponse et répondit à l’affirmative, disant qu’il n’était pas malheureux de son sort, bien au contraire. S’en suivit une petite discussion normale sur le climat lancé par le gars, mais rien de très sérieux. Et le tout semblait très formel, comme si Alexander était gêné d’être là, et que l’individu ne savait pas quel ton prendre face à cette invasion non prévue. Après un petit temps de discussion tenue, il sortit la camomille et la versa dans des tasses. Robin et Evan refusèrent. J’acceptais parce que j’étais trop mal pour refuser ; je restais le nouvel ennemi de mon propre Royaume, et je me dégoûtais d’en être arrivé là. Mais je n’avais pas eu le choix. Je bus une gorgée quand tout le monde eut sa tasse. C’était chaud, dégueulasse, et ça laissais un arrière-goût désagréable sur la langue, comme de la vapeur parfumée qui se transformerait en gelée. Je réussis à ne pas faire de grimace et faillis sourire quand je vis Julianne fermer les yeux pour faire passer le goût. Evan l’avait remarqué aussi mais ne la relança pas sur le sujet. Ils semblaient tous aussi sérieux que lorsqu’ils m‘avaient capturé, ce qui était un peu inquiétant, sans compter le fait que j’allais très certainement morfler bientôt. Notre hôte prit trois gorgées de camomille en tenant son mug à deux mains, et eus un petit soupir satisfait quand il reposa la tasse. Il fit :

« Je vois à vos visages que vous appréciez les senteurs des fleurs du désert », commença-t-il très sérieusement. Mon dieu, il était si aveugle que ça ? « Vous avez dû remarquer que le goût est très complet, alors qu’il est un peu plus faible généralement. Savez-vous au moins pourquoi ? Tout simplement parce que la migration de bisons est passée par là, et que les bêtes ont lâché leurs excréments qui ont servi les plantes d’engrais très riches. Je trouve ça fabuleux que la nature soit ce qu’il y a de mieux à la nature. Les plantes qu’on me force à avaler dans le monde réel ont un goût de… comment dire ça… je dirais… je dirais un goût de tondu. Trop tondu. Quelque chose dans le genre. »

Tout ce que je comprenais, c’était que la camomille était tellement dégueulasse qu’il fallait de la merde pour en rehausser le goût. Je décidais de ne rien avaler d’autre, en prenant la peine de bien faire semblant. Voulant vite reprendre le ton de la discussion et rappeler qu’on était là à cause d’une dissension grave, Alexander remercia le type et lui demanda la chose suivante :

« Pourriez-vous nous montrer votre… don nocturne ?
_ Mon don nocturne ? Oui, oui, pas de problème. »


Il prit deux secondes où il tira ses manches jusqu’au coude comme un magicien qui voudrait faire brûler quelque chose, se passa la langue sur les lèvres et activa son « don nocturne », comme il le disait si peu habilement. Tout ça me paraissait étrange. Aucun Voyageur ne définissait son pouvoir comme ça. Il était étrange à la base, certes. Mais cependant, je pus constater avec étonnement qu’une paire de portails s’activa à un mètre de distance l’une de l’autre devant nous, alors que je n’avais rien fait qui allait dans ce sens. Le type passa sa main au travers pour montrer à tous et à toutes l’existence des paires, vu que je devais être le seul à pouvoir les voir, avec ou sans lunettes. J’étais surpris, c’était certain et les autres aussi, bien qu’ils ne pipèrent mot. Ils contrôlaient aussi des portes. On m’avait bien précisé que j’étais le seul à détenir ce pouvoir, et que c’était certainement pour cette raison que Maze me faisait surveiller de très près. Pour le reste, la raison pour laquelle un type qui possédait exactement le même pouvoir que moi était perdu au milieu du Royaume des Cowboys, je ne savais pas du tout quoi en penser. Et idem pour ce que voulait me faire comprendre Alexander en m’amenant ici.

« Voici pour ceux qui ne le connaîtraient pas, Monsieur Portal. Contrôleur de portails, exactement comme Ed. »

Portal dit bonjour une nouvelle fois comme si on venait d’arriver. On attendait un petit moment sans savoir quoi dire. Peut-être parce que ce type arrivait dans le déroulement de la mission comme un cheveu dans la soupe, peut-être parce qu’on s’en foutait, ou peut-être parce qu’on attendait la suite des explications tant celle-ci semblait succincte. Mais étrangement, il n’y eut rien d’autre. Juste un silence un peu gêné comme si on lui avait demandé de baisser son pantalon. Mais le regard qu’Alexander et Julianne se lançaient voulait tout dire : ils savaient quelque chose d’autre tous les deux. Monsieur Portal reprit alors :

« Donc ? Pourquoi êtes-vous venus me rendre visite cette fois-ci ?
_ Vous êtes libres, Monsieur Portal. Et Maze a besoin de vous.
_ Oh ? »
, répondit-il très simplement en buvant une autre gorgée. Il semblait vraiment surpris, mais ne voulait faire aucun effort pour qu’on le sache.

On lui annonçait sa liberté, et ce type le prenait comme une info désobligeante, un ragot de coin de rue. Alexander ajouta qu’il lui expliquerait en route parce que le temps jouait contre eux. Moi, dans mon coin, je me disais qu’il y avait un problème quelque part. Pourquoi on venait voir un type qui était un secret d’Etat, pourquoi ce type avait les mêmes pouvoirs que moi alors qu’on avait spécifié le contraire, et quel était le rapport entre lui et moi ? Je savais qu’il y avait une réponse très claire, très simple, mais elle m’échappait. Tandis que je réfléchissais, je tendais mon mug presque plein au Voyageur qui déclara vouloir faire un peu de vaisselle avant de partir. Il lava quelques assiettes avec un sceau d’eau et une éponge pourrie, il ajusta quelques meubles et monta à l’étage (le grenier) par un escalier pliable. Je demandais à Alexander les raisons de tout ça mais il me dit qu’il me dirait tout dans trois minutes. Je n’aimais pas ça. Plus les secondes passaient et plus j’avais l’impression qu’il se passait quelque chose de très louche. Monsieur Portal était-il un prisonnier quelconque qu’on avait banni ? Je ne le savais pas. Mais le bonhomme descendit du grenier un peu poussiéreux et demanda un peu inquiet :


« Par contre, que va devenir ma maison sans moi ?
_ Ne vous inquiétez pas. Ed va y loger quelques temps.
_ Pardon ? »
, intervins-je en fronçant les sourcils.
« Désolé Ed. Prends ça comme ta punition », répondit Alexander très rapidement. « Sortez Portal, nous partons tout de suite. Julianne, tu l’aides à l’installer sur un cheval ? » Moi, j’entendis : Julianne, tu dégages pour que je puisse parler au blondinet seul à seul ? Elle accepta et l’aida à prendre deux trois affaires. Nous attendions patiemment que tout le monde sorte. Portal me disait de faire attention à ça et à ça et que le lit était au grenier et que les aliments étaient à la cave et qu’une jeune fille passait tous les trois jours pour lui donner des aliments, qu’il fallait remercier, etc. Evan ferma la marche, et il n’y eut plus que moi et Alexander qui restâmes dans la pièce peu éclairée. Je le défiais du regard, il fit de même, je perdis.
« Ed, tu resteras prisonnier ici.
_ Bien sûr.
_ Tu ne pourras pas sortir, ne cherche pas.
_ On parie combien ?
_ Tu sais ce qu’on dit, Ed ? On ne s’évade pas d’une prison de Claustrophobe. En voici une.
_ Et ce type était prisonnier ?
_ Monsieur Portal était prisonnier, si on emploie les grands mots. C’est juste qu’il ne le savait pas.
_ Vous lui avez caché qu’il était un Voyageur, c’est ça ? Vous ne lui avez rien dit du tout. Et vous l’avez enfermé sans qu’il ne sache qu’il était prisonnier, pensant que c’était normal.
_ Oui. Il me connait moi, Julianne ainsi que Maze. Il nous prend pour des amis qui l’aidons à ne pas se faire tuer. Il a pris ça très bien.
_ Mensonges et mensonges par omission. Et dire que tu tentais de me faire croire que tu étais un saint.
_ EEED ! »
, nous interrompit Portal, « Ne change surtout pas la disposition des meubles ! C’est mon chez-moi, et si tu les déplaces, mon équilibre naturel ne sera pas le même ! »
Monsieur Portal était apparu au seuil de la porte avec un doigt levé comme pour me faire signe. Alexander jeta un regard furieux à Julianne qui s’excusa sans faire de bruits avant de prendre Monsieur Portal par les épaules et le conduire jusqu’aux chevaux. Je lui criai de ne pas s’inquiéter, que je ne comptais pas rester. Alexander me dit alors d’une voix plus basse :
« Je comprends que tu sois scandalisé par son sort, mais Maze a été très clair, et surtout, très impliqué. Il voulait absolument enfermer Portal dès son éveil dans Dreamland.
_ Et pourquoi ces conneries ?
_ Parce qu’il a peur, Ed. Je vais t’expliquer : les Seigneurs Cauchemars tirent leur pouvoir des Rêveurs et Voyageurs, et de façon plus littérale qu’on ne pourrait le croire. Les Voyageurs normaux ne posent aucun problème, même les Voyageurs spéciaux comme Evan. Mais les Voyageurs à portes sont très rares, ça n’existe presque pas dans notre monde. Alors ceux qui deviennent Voyageurs sont encore plus rares. Et surtout, s’il n’y en a aucun sur Dreamland, alors Maze ne peut pas utiliser ses pouvoirs liés aux portails.
_ Donc il nous protège comme un trésor ?
_ Cela fait cinq ans que Monsieur Portal est sur Dreamland. Maze est devenu encore plus fort qu’il ne l’était, et avait prévu d’enfermer le premier Voyageur de portes qui s’éveilleraient. Puis comme tu as été le second, on t’a laissé vagabonder tranquillement.
_ En gros, Maze veut toujours une cartouche en réserve.
_ Toujours. Et cette cartouche dorénavant, c’est toi.
_ Pour combien de temps ?
_ Alors ça, Ed, je n’en ai strictement aucune idée. Si tu as de la chance, dans moins d’un an. Si tu n’en as pas, pour beaucoup plus. »


Ces derniers mots eurent l’effet d’un coup de poing. Je dû lâcher un « Même pas en rêve » en fonçant mais Alexander recula de trois pas rapidement qui lui permirent de traverser la porte de la cabane. Que je ne pus traverser. Je sentais l’air qui arrivait, je pouvais entendre les bruits au-dehors, mais mes doigts étaient plaqués contre une paroi étrange. Mais il n’y avait pas de paroi. Je ne pouvais juste pas passer. Je revis les plaques d’énergie qui entouraient la maison. Personne ne pouvait m’atteindre, mais j’étais enfermé dans une cabane en bois de cinquante mètres carrés. Je regardais impuissant Alexander me répéter que j’étais le seul fautif, que je ne pensais qu’à moi en oubliant le Royaume, qu’Evan aurait mon panneau de signalisation et toutes ces choses ignobles. Je l’engueulais, il partit en haussant les épaules. Je voulais le rejoindre, mais si je pouvais utiliser mon pouvoir, mes portes refusaient d’apparaître dehors. J’étais totalement cantonné à l’intérieur, et ce, sans aucun échappatoire. Je pus voir sans pouvoir faire autre chose le groupe de Claustrophobes qui partaient, Fino qui grimaçait en comprenant que c’était terminé pour moi, ainsi que Monsieur Portal qui me fit un dernier geste de la main, croyant certainement que je serais heureux comme un roi de pouvoir supporter une camomille dégueulasse pour une décennie. Dès qu’ils furent hors de vue, comprenant que ce n’était aucunement une blague, je hurlai un terrible putain en explosant le mur avec mon pied. J’eus mal, et je criai ma douleur parce que je savais que j’étais seul, et que j’étais enfermé comme personne n’avait jamais été enfermé, perdu dans un désert immense. Et malgré les Private Jokes, malgré Ophélia, malgré toute la gentillesse, la bonté, l’innocence du monde, malgré tous les alliés qui pourraient se précipiter vers moi, même s’ils connaissaient ma situation, ils ne pourraient pas venir m’aider. Je hurlai une nouvelle fois si fort que des larmes perlèrent à mes yeux.

__

Une Créature des Rêves se dépêcha de venir retirer les assiettes de deux Lieutenants qui déjeunaient dans la salle principale, sur l’immense table en bois d’où avaient lieu les réunions diaboliques de la New Wave. La première de ces lieutenants était Lady Gaga, couverte d’une robe faite avec des vieux dollars américains, et dont la coupe albinos pyramidale était tenue par des pinces à linge en plastique qui sentaient le grumeau pour une raison obscure de l’humanité. Elle avait un décolleté tendancieux dans lequel étaient maintenus quelques autres dollars. Elle avait le sigle du dollar et de l’euro autour de chaque œil avec un eyeliner. Elle avait les jambes croisées, les lèvres trop pulpeuses pour être vraies, et fumait une cigarette à tige. On pouvait la prendre avec la fille directe de Cruella d’enfer. En face d’elle, il y avait le bras droit officiel de l’organisation : Michael Moore, qui finissait une cuisse de poulet avec les doigts, puis se les léchaient avec sa langue. Une belle caméra noire était posée à-côté de lui, prête à filmer n’importe quoi tant que ça pouvait rapporter quelque chose. Ils vivaient tous les deux sur les péchés des hommes. La première en les interprétant, le second en les filmant. Et quand il n’y avait plus de sujets alors on en trouvait d’autres, « choquants », « intimes », et tous ces adjectifs qui feraient si bien sur la jaquette de leur prochaine œuvre. On disait tous qu’il y avait beaucoup à critiquer chez l’être humain. Mais les gens comme eux, des véritables critiques, étaient bien les seuls à dire le contraire. Après avoir décrit l’agressivité des hommes avec les armes, les fast-foods, l’écologie, et les mœurs sexuelles, on tournait en rond. Ils pouvaient bien tenter d’approfondir les sujets précédemment cités mais ça ferait d’eux des spécialistes barbants.


« Mickey, tu prends un dessert ? », lui dit la fille de façon langoureuse, en passant délicatement sa langue sur ses lèvres blanches.
_ Je dois prendre ça comment ?
_ Je voulais juste savoir… »
Elle eut un petit cri, comme un orgasme discret. « … si tu voulais prendre du dessert. Il reste de la tarte aux pommes ab.so.lu.ment délicieuse. »
Michael avait du mal avec la Gaga, parce qu’il ne savait jamais s’il fallait la prendre au premier degré ou s’il fallait la prendre tout court. Il fronça les sourcils comme si ça lui permettait de déterminer ses véritables intentions, mais il se ravisa. Dans le doute, jouer celui qui n’avait pas compris.
« T’as raison, je vais en prendre un. Cuisinier ! Serveur ! De la tarte aux pommes ! Deux parts !
_ Je n’ai pas forcément faim, tu sais ?
_ J’ai jamais dit que c’était pour toi. »

Cinq minutes plus tard, le serveur fut obligé d’arriver les mains vides dans la salle immense et dire au Lieutenant qu’il n’y avait malheureusement plus de tartes aux pommes, parce qu’il avait pris les dernières parts de tartes la veille en pensant que jamais elles ne seraient sollicitées par d’autres, comme d’habitude. Moore agita la tête lentement de droite à gauche, puis il lui fit :
« Garçon... D’où venez-vous ?
_ De River Canyon, Monsieur.
_ Alors je vais te poser une simple question. Est-ce que tu as envie que je m’empare de cette caméra juste à-côté, et que je commence à tourner un documentaire sur River Canyon en accusant ses habitants d’être des gourmands incroyables, de travailler comme des fainéants, de ne pas réussir à s’intégrer à la civilisation et toutes ces remarques qui transforment une charmante bourgade en peuple primitif aucunement fréquentable ? Tu as envie ?
_ Euh… non, Monsieur »
, admit le serveur en courbant sa tête, un peu étonné de cette menace.
« Ça peut être très facile. J’appellerais ça : ‘Les graines de la décadence : un documentaire choquant et intime sur la bourgade de River Canyon’. Tu vois le genre ? Il y aura une super critique, on m’applaudira et on dératisera votre village à coups de napalm. Alors si tu veux éviter un documentaire, tu vas te dépêcher de retourner en cuisine, et tu vas me cuire une autre tarte aux pommes. Est-ce que c’est compris ?
_ Très clair, Monsieur.
_ Alors file ! Je te laisse une demi-heure. »

Le serveur ne préféra pas discuter. Il prit congé rapidement, trop abasourdi pour se demander qui avait tort et qui avait raison. Il s’éclipsa dans la cuisine. Si on revenait dans le salon, Gaga regarda le réalisateur d’un air sceptique, et lui lança :
« Tu penses vraiment tourner un documentaire là-dessus.
_ Tu sais, chérie, quelqu’un a réussi à gagner un max de fric en disant à tout le monde qu’un type qui mangeait du matin au soir de la nourriture considérée comme très grasse grossissait. A partir de là, on peut vraiment tout faire. »
La miss eut un silence approbateur. Les gens étaient effectivement très cons.

Les deux digérèrent lentement leur repas avec de l’alcool dans des verres à pied. Lady Gaga ne détestait pas son collègue. Il était franc, et en plus, un peu diabolique. Elle, elle n’était que son propre reflet. Stefani le jour, et Lady Gaga sur scène, dans ses clips, et sur Dreamland. Heureusement, Dreamland avait un pan de sa garde-robe spécialement destinée à elle, ce qui lui permettait de rentrer dans son rôle très facilement. Elle se mit à regarder son mentor se lever de table. Michael Moore était le bras droit du chef de la New Wave, même si tout le monde pensait, et ce à juste titre, que le second homme le plus influent était Steve Jobs. Ensuite, l’organigramme entre les Lieutenants était flou. Le chef était de toute façon le chef. Puis on avait Steve, le savant diabolique, qui se débrouillait très bien dans son rôle même s’il avait tendance à sa gargariser à chaque fois qu’il mettait un sigle de pomme croquée sur un objet et en le baptisant d’un nom simple, avec un « i » devant puis d’une syllabe (voire deux) derrière. Michael Moore était le bras droit, dans le sens où il s’entendait très bien avec le chef : ils étaient de bons amis. Moore était souvent le porte-parole du leader, et si celui-ci n’était pas là, c’était lui qui commandait. Il n’avait que peu d’importance quand le chef était présent et qu’en plus il n’y avait rien à faire. Il avait bien quelques hommes sous ses ordres, mais c’était tout. Si elle considérait Moore comme son mentor, en tout cas dans la NW, c’était parce que c’était lui qui lui avait donné une place dans l’organisation. Elle avait effectivement accepté, et le leader n’avait rien eu à redire. Il lui avait même donné un rôle particulier. Par la suite, il y avait Orlando Bloom, le chef des forces armées. Un type très pompeux, qui avait accepté ce rôle avec grand plaisir. Il était très impliqué, et on évitait d’aller dans ses appartements. Très important aussi comme Lieutenant. Et Sarah Palin, la tueuse du groupe. On pouvait l’envoyer n’importe où, elle résolvait la mission. Il y avait enfin Tommy Wiseau. Qui était juste présent. Il fallait vraiment être abruti pour embaucher un type abruti, mais Gaga se taisait. Il s’occupait peut-être du recrutement, il était peut-être efficace, ça n’empêchait qu’il avait un regard qui fichait la chair de poule. Elle avait à chaque fois l’impression qu’il allait la violer.

Soudain, elle entendit un bruit de porte, ainsi que plusieurs pas claqués. Moore n’était pas sorti de la salle, et se figea quand il vit que c’était son chef qui avançait dans l’immense couloir. Sa cape noire diabolique flottait dans les airs. Un énorme NW était brodé en blanc dessus. Le chef les interpella tous deux, et ils le rejoignirent sur le seuil de la porte en bois massif.


« On a une inconnue. Une grosse inconnue. Il faut que vous voyez ça.
_ Une inconnue dangereuse ? »
, questionna Moore en se frottant le menton.
« Non. Importante, intéressante, mais certainement pas dangereuse. Ça devient enfin excitant.
_ Personnellement, je trouvais ça assez excitant comme ça »
, fit Gaga avec une moue. Le leader lui sourit :
« C’est ton premier plan diabolique ?
_ Oui, Monsieur.
_ Tu vas voir, le premier plan, c’est toujours excitant, on se demande ce qui va se passer, etc. Mais après, on se lasse vite.
_ C’est quoi comme inconnue ? »
, reprit Moore.
« Les Claustrophobes ont bougé, enfin. Ils sortent même deux inconnues. Et je me demande laquelle est la plus dangereuse. Ils ont sorti l’ermite de sa boîte. C’est inquiétant. Et puis surtout… Mais tiens, ça ne serait pas l’odeur d’une tarte aux pommes ? »

__

Okay, résumons… C’était la merde. Ça faisait déjà cinq heures que j’étais là, et ma rage était en train de dépérir, comme toutes mes émotions. J’étais rempli de sentiments fossilisés qui n’arrivaient pas à prendre leur pleine ampleur parce qu’ils savaient qu’ils ne serviraient à rien. Donc ils pourrissaient, tels des yaourts qu’on laissait dans le réfrigérateur sans s’en servir, acheté mais pas consommé. Je poussais un violent soupir, je m’amusais à frapper ma tête contre les poutres en bois comme certains héros le faisaient. J’étais véritablement perdu. Je ne savais plus quoi faire. En moins de douze heures, la superbe mission joyeuse qui consistait à retrouver l’Artefact s’était méchamment retourné contre moi avec des retours de flammes impressionnants. La zone était devenue un brasier total, et je venais de me rendre qu’une étincelle de ma rage venait de faire exploser la position que je tenais. J’étais véritablement cuit, terminé. Fini. Hors de la partie. Et personne pour me venir en aide. J’en étais à une étape de réflexion où je me disais que même si je parvenais à sortir, je n’aurais plus ma place. Mon dernier rôle était d’occuper cette maison. Je voulus déplacer des meubles histoire de briser l’équilibre spirituel de Portal, mais je me disais que ce gars était peut-être la seule personne à être une victime du début à la fin dans cette affaire. C’était la première fois qu’il sortait dans Dreamland, le pauvre. Il y avait des jours où il fallait mieux rester dans sa cabane en bois.

La maison était petite, et j’en avais déjà fait le tour, maintes et maintes fois. Il y avait la salle principale que j’avais déjà décrite : quelques chaises, deux fauteuils, une sorte de réchaud et une très vieille cuisinière rouillée. Plus une cheminée de briques. Près de la cuisinière, il y avait une trappe qui menait à une salle de taille moyenne, sol marron. C’était la cave. Dedans était entreposés quelques vivres en quantité cependant négligeables, ainsi que des herbes dans des pots. Sinon, il n’y avait rien du tout. Quant à l’étage, il était très sombre : il n’y avait que la lucarne qui permettait de voir. Le plafond se rejoignait en pyramide comme beaucoup de toits dans les greniers, et je devais faire attention pour ne pas me prendre une poutre, voire le toit, en pleine tête. Il y avait un lit miteux avec deux oreillers qui sentaient bizarres, et une couverture verte fade sur le dessus. Sur le côté, il y avait une lampe de chevet avec une lampe à huile dessus. Tout était triste dans cette maison. Il y avait pas mal de poussières.

Par contre, au niveau des protections magiques, c’était du parfait. J’avais jamais rien vu de tel, c’en était presque impressionnant. Les murs de bois avaient été créés par un Voyageur Claustrophobe (voire Maze, je dirais). Il avait créé une maison faite de bois en apparence, mais certainement plus solide que le bunker du Président des Etats-Unis. Et pour couronner le tout, il y avait deux paires d’immenses portails, chaque superposés sur l’autre, l’un protégeant l’extérieur de la bâtisse, l’autre l’intérieur, apposés sur le mur comme je savais moi-même faire à échelle réduite. Et de prime, quelques enchantements pour éviter que je puisse me barrer facilement : mes portails ne me permettaient pas de me déplacer en-dehors de cette baraque, à cause des autres portails. Il semblerait que je ne puisse faire un portail à travers un autre portail. Je pouvais swinguer comme je voulais à chaque étage, mais pas plus. Les murs de l’extérieur étaient tout puissants. J’étais enfermé. Bloqué. Coupé du monde.

Je me mis à réfléchir, je réfléchis beaucoup. Et quand je passai plus de dix heures d’affilée dans la cabane, mes craintes se confirmèrent : mes potes Claustrophobes m’avaient attaché sur le brancard de la cave, et me maintenaient sur Dreamland en m’enfermant dans un sommeil artificiel, créé de toute pièces par des médicaments. Rejeté d’un monde, bloqué dans l’autre. Fait comme un rat, c’était terminé pour moi. J’avais plus qu’à crever comme un chien. Et pour la première fois sur Dreamland, j’avais soif et faim. Pris d’une panique étrange, je me dépêchais de chercher à la cave ce dont j’avais besoin. Je me fis chauffer une conserve de lentilles sur le gaz de la cuisinière, puis je plaçai le tout dans une assiette propre. Je mangeai sur un des fauteuils. C’était un peu mauvais, mais je supposais que me plaindre n’était pas vraiment nécessaire. Je fis rapidement la vaisselle, cherchai de quoi m’occuper, laissai tomber. Je réalisai une nouvelle fois le pétrin dans lequel j’étais, et je me demandais combien de temps ils me maintiendraient ici. Peut-être allaient-ils me faire chanter dans le monde réel ? Aucune idée, et même s’il ne me restait plus que ça, je ne cherchais pas à me terrifier avec des spéculations. Je me posais contre un mur, et me laissais glisser contre le sol. Je mis mes deux mains sur mon visage, et les retirais mouillé. Mes yeux étaient embués, encore une fois en très peu de temps. Je comprenais un peu les chocs d’Ophélia. Très nerveusement ébranlé qu’on disait. Je remis mes lunettes et me mis à vérifier dans un ultime espoir qu’il y avait une échappatoire. Mais rien de rien. Une heure de fouille méthodique. Assis sur le sol, les jambes tendues, je ne pouvais rien faire. Je tentais de m’assoupir dans la salle la plus triste que je n’avais jamais foulée.

__

Frollo et Jafar se promenaient impunément dans Lemon Desperadoes, un jour après que les Claustrophobes se furent enfuis en détruisant une bonne partie de l’auberge. Ils étaient là en tant que chefs de l’armée qui attendaient à moins de trois cent mètres et qui n’attendaient qu’une injure de travers pour transformer la ville en Nouvelle Pompei. Mais le Maire leur expliquait gentiment en plein milieu de la rue, un peu comme pour les Indiens, que malheureusement, les Claustrophobes n’étaient plus là, et idem pour la Clef qui amenait à l’Artefact. Frollo lui dit que la manœuvre était bien trouvée pour éviter qu’il ne balaie Lemon de la carte et pour protéger l’arrière des Voyageurs. Elly se trouvait à-côté de DSK et se tenait prête à la défendre s’ils attaquaient. Mais la puissance magique qui s’échappait continuellement de Jafar était largement anxiogène. Ils avaient peut-être enfermé Sail dans la prison, mais ça n’empêchait que l’en faire sortir serait une très mauvaise idée s’ils comptaient l’utiliser pour se débarrasser des arrivants.


« Fouillez-la autant que vous voudrez ! » s’écria Dom en levant son cigare d’un air furieux. Elly qui venait de resurgir dans la discussion mit cinq secondes pour comprendre qu’il parlait de la ville. Frollo leva le nez d’un ton dédaigneux :
« Heureusement pour vous et votre village, nous avons bien peur que vous ayez raison. Où sont-ils partis ?
_ Mais aucune idée ! Allez leur demander !
_ Vous semblez nerveux.
_ Enervé : je déteste être pris par derrière. Et je suis fatigué. Et quand je suis fatigué, je ne peux rien entreprendre. Vous auriez dû venir plus tôt.
_ Si vous le dîtes. Bien, nous allons rester en campement autour pour être sûr de les intercepter au moment venu. Je vous prierais de ne rien leur dire s’ils approchent.
_ Démerdez-vous entre vous ! Mais ne détruisez pas notre ville.
_ Ça, monsieur le Maire, c’est à vous de voir.
_ Dit-il ! Votre réputation vous précède. Combien de villages avez-vous déjà incendié ?
_ Pas plus de deux si vous voulez savoir. D’autres étaient déjà détruits par des guerres intestines ou d’autres villages. Je préfère en finir au plus vite avec cette histoire, je n’ai pas vocation à massacrer le plus de monde possible. Pas aussi brutalement, en tout cas.
_ JUGE FROLLO !!! JUGE FROLLO !!! »


Tous se retournèrent pour voir Pedobear avec un chapeau et une tenue de Cowboy pour enfants qui fonçaient vers eux en hurlant. Il demanda à son patron de venir voir quelque chose, et le juge s’empressa de le suivre. Trois minutes plus tard, quand les deux furent loin du village, on lui donna des jumelles. Il vit quelque chose à l’horizon. Il prit peur. Il ne revint pas à Lemon, et n’expliqua pas au Maire ce qu’il avait vu. A la place, il demanda à toute l’armée de foutre le camp en vitesse. Deux mille chevaux s’enfuirent en galopant, et Frollo se dépêcha de rentrer dans sa calèche pour qu’on le tire loin d’ici. Le sol tremblait. Et ce n’était pas à qu’à cause de l’armée en déplacement. La petite Dora, capturée et installée dans la calèche, chercha à savoir ce qu’il y avait mais elle ne vit rien. Elle demanda au Juge ce qui s’était passé, et ce qu’il avait vu.

« Je ne sais pas.
_ Creepy »
, bougonna-t-elle pour elle-même avant de se remettre à explorer l’horizon, et voir Lemon Desperadoes disparaître à cause de la distance.

__

Les poils de ma barbe ne grandissaient pas après deux jours et nuits. C’était le constat que je faisais quand je passais devant un miroir sale, que j’avais essuyé avec la manche de ma veste. Dehors, le monde se pressait à la recherche d’indices pour trouver l’Artefact, et moi, j’étais bloqué comme un con dans cette demeure qui sentait l’isolement, la poussière, et une odeur puissante d’herbe brûlée qui s’était accrochée aux murs. La maison commençait à me devenir familière, un peu trop, me fis-je d’un ton âcre. J’étais là depuis vingt heures déjà, et j’avais pris conscience pleinement de tout ce que je ne pouvais plus faire. J’étais triste, mais ça allait mieux. J’avais pris du recul, et toute ma haine s’était envolée pour ne plus venir m’importuner. Jusqu’à leur retour. La poussière de la pièce volait tranquillement dans les airs tandis que je voguais tranquillement dans les salles en cherchant savoir quoi faire. Mon énergie était vidée, à cause des événements récents et aussi du fait que je restais trop longtemps sur Dreamland. Enfin, je pensais. Des types pouvaient tenir des mois voire des années sur Dreamland, notamment dans les cas de coma. Mais pour le moment, le passage vers l’habitude était un fatras pas possible qui me lessivait. Je tentais de me dormir, y arrivais même, mais je ne demeurais guère longtemps assoupi, comme si je m’évanouissais plus qu’autre chose. J’aérais souvent la pièce. Je ne pouvais faire que ça. Je tentais souvent de prendre mes lunettes de soleil et de chercher une issue de secours. Mais je n’y arrivais pas du tout. Les serrures des portes et fenêtres, la lucarne du haut, une issue sous le tapis gris de la pièce principale, le conduit de la cheminée. Mais rien. C’était totalement impossible de passer. Je voulus m’effondrer dans un siège du fauteuil quand soudainement une cloche tinta. La cloche de l’entrée. Je ne me souvenais pas de ça, Alexander n’avait pas dû l’utiliser. Je tournais la poignée rouillée, et vis une Créature des Rêves qui n’avait pas quinze ans, robe blanche, et portait un panier en bois. Elle ressemblait à une souris.

« Vous n’êtes pas l’ermite ? », me questionna-t-elle en connaissant évidemment la réponse. Je ne pus que lui répondre :
« C’est moi qui tiens la baraque pour le moment. Il va revenir. Je ne sais pas quand, mais il va revenir. Normalement.
_ Je continue à vous apporter la nourriture ?
_ Bien sûr. N’hésitez pas à plus garnir le panier, je reste vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
_ Vous non plus, vous ne pouvez pas sortir.
_ Exact »
, fis-je entre mes dents. Elle me tendit le panier gentiment, je la remerciais. Je pris les ingrédients qu’il y avait à l’intérieur (beaucoup de conserves, beaucoup d’herbes ; Portal devait prendre des dîners nocturnes plus par habitude que par nécessité vu qu’il n’était pas obligé de rester sur Dreamland comme moi). Je lui dis au revoir après lui avoir rendu son sac à provisions. Elle revenait dans trois jours. Certes. Je refermais la porte plus durement que ce que j’aurais voulu.

J’allais ranger ça dans la cave qui était plus fraîche, avant de remonter. Vous saviez ce qui se passait quand un être humain était tout seul ? Il parlait. A quelque chose, mais il parlait. Je le faisais souvent à Bourritos quand j’étais chez moi, mais quand il n’était pas là, je parlais à ma planche à repasser. Et quand je restais seul plus longtemps, c’était la débandade : tout ce qui avait une forme était un interlocuteur potentiel et patient. Ici, c’était pareil. Je parlais aux sièges, aux tapis, et j’étais content qu’ils ne me répondent pas. Je bus de très longues gorgées d’eau. J’avais perdu tout espoir de sortir rapidement. Il y avait peut-être quelques heures, je pouvais tenter de réfléchir encore aux plus folles escapades. Mais je m’étais calmé. Jusqu’à me dégoûter. Aucun espoir. Je devais juste attendre qu’on vienne me sortir de là.

__

Cela faisait trois jours que les pirates avaient laissé l’armée en deux dimensions de Frollo près de Lemon Desperadoes. Tim Silver scrutait l’horizon en se lissant les poils de sa barbe, tandis que son navire plongeait droit dans un paysage aussi morne que possible. Il y avait matière à faire avec cette situation, qu’il pensait. Il avait appris rapidement par le biais de Frollo que le monde entier était à la recherche d’un Artefact très puissant. Ne voulant pas souhaiter s’enchaîner à une longue quête, Tim se demandait quand même si ça ne valait pas le coup de tenter sa chance. S’il avait su à quoi servait l’Artefact, il aurait certainement trouvé ça barbant de s’enfermer soi-même dans une aventure pénible avec des centaines voire des milliers de rivaux. Cependant, quelqu’un avait dit que la liberté, c’était l’inconnu. Et puisqu’il ne connaissait pas exactement les fonctions de l’Artefact, il pouvait se dire que partir à la recherche d’un objet dont personne ne connaissait l’utilité restait une méthode pour être libre. Il demanda un vote des pirates en soumettant son point de vue. Après moult discussions, un mousse leva le doigt :


« Capitaine, l’Artefact est-il indispensable à notre survie ?
_ Bien sûr que non !
_ Personne ne nous a demandé d’aller le récupérer ?
_ Personne d’autre que moi.
_ Donc...
_ Donc, nous pouvons bien le rechercher sans faillir à notre code de l’honneur ! Bien joué, petit gars ! Qu’on mette le cap vers The Great Sleet !
_ Pourquoi donc, Capitaine ?
_ Parce que selon mes calculs, la grande lumière de colonne blanche qui a sonné le coup d’envoi, venait de là-bas !
_ Ce n’est pas là-bas que vit Sail ?
_ Ne laissez pas la peur vous détourner de la liberté. Les cols sont grands, éloignés, aucune chance pour qu’on tombe sur ce dingue. En route, moussaillons ! Si un indice est quelque part dans toute l’immensité de ce foutu désert, il est certainement caché là-bas. Hardi ! »


Une immense clameur s’éleva du bâtiment. On changea la direction du navire de vingt degrés vers l’ouest, et on sortit toutes les voiles. Le but de cette ruée vers l’Artefact n’était aucunement de se battre, mais de trouver l’Artefact pour se battre ensuite. Dans le pire des cas. Tim sentit le vent se déchaîner tandis qu’ils fonçaient vers le soleil déclinant, les roues du navire et les courants d’air couvrant à peine les beuglements des pirates subitement plus joyeux. Parce qu’à part enterrer un trésor, les pirates n’aimaient rien d’autre que d’en trouver un. Pour l’enterrer après, évidemment.

__

Je ne savais pas combien d’heures j’étais resté ici. Mais les jours… quatre s’étaient succédés depuis le début de mon enfermement. Je n’imaginais pas tous les évènements qui avaient dû se passer pendant mon absence, même si en étant réaliste, quatre jours ne signifiaient rien sur les semaines de recherche. Mais la New Wave était sur une piste, c’était certain. Et pour elle, ça ne devait être qu’une question de jours. Peut-être qu’ils avaient déjà mis la main sur l’Artefact tandis que je me ruminais. Je tombais en décrépitude. Je ne devais ressembler à rien. La petite n’était pas repassée, et je me languissais d’avoir une présence humaine à qui parler. Quatre jours à ne rien faire, j’étais pressé de pouvoir discuter avec quelqu’un qui pourrait me comprendre et me répondre. A la place, après avoir bouffé, je tentais de m’endormir. Et sinon, je faisais du sport. Des pompes. Je ne savais pas du tout si ça me servirait, mais je n’avais plus que ça. J’avais déplacé les meubles de Portal, contrairement à ses indications, afin de me faire une sorte d’immense canapé sur lequel je pouvais m’assoupir dans toutes les positions possibles.

Après une séance épuisante de pompes sur un doigt à la verticale (sérieux, j’avais jamais tenté de faire ça. C’était la classe), je me dirigeais vers le robinet près de la cuisinière. J’avais moins besoin d’aller aux chiottes ou de manger sur Dreamland. Mais boire permettait de me rafraîchir, c’était indéniable. Je mouillais mes cheveux, et me servis un verre d’eau que je posais sur la table basse. Je m’affalais sur un siège et posais mes pieds sur la même table basse. J’avais enlevé ma chemise de bûcheron pour résister à la chaleur et l’avais noué au-dessus de ma tête. Je ressemblais peut-être à l’image qu’on se faisait d’un citoyen dans Aladdin, mais au moins je ne crevais pas de chaud. Et ce fut à cet instant précis que j’eus la chance de revivre une des scènes les plus mythiques de Jurassic Park : l’eau contenu dans le verre posé sur le meuble trembla tout seul. Puis re-trembla trois secondes après. Puis encore une fois. Puis encore une fois. Chaque choc était un peu plus puissant que le précédent même si ça semblait ténu. Un truc immense, démesuré, s’avançait. Je tentais de voir par la vitre ce qui venait vers la cabane, mais je ne pouvais rien voir. Un tremblement de terre étrange ?


La cloche d’entrée sonna brusquement. J’eus un soubresaut, et me dépêchai de venir ouvrir. Dès que j’eus ouvert le battant, une silhouette rose pâle fonça dans la maison, me percuta gentiment avant de s’enfuir dans la cave. Je refermais rapidement la porte et hélai la silhouette. Je crus que c’était la Créature des Rêves qui venait me déposer des vivres. Et effectivement, quand je descendis à la cave, elle était là, pleurant toutes les larmes de son corps, frissonnant dans un coin. Elle eut un terrible hoquet, pleura encore plus. Je lui demandais le problème, sans rajouter si elle avait des vivres pour moi (il y avait des limites à la dureté). Elle s’essuya lentement les yeux, me répondit mais je ne comprenais rien. Je voulus la prendre mais elle se débattit. Choc psychologique. Je lui dis que j’étais en haut et que j’attendrais qu’elle ressorte pour lui parler. Etant devenu étranger à la situation, je me fichais totalement de ce qui se passait dehors, et n’étais pas si pressé que ça de découvrir la vérité. L’eau dans mon verre tremblait toujours. Il me fallut attendre cinq minutes plus tard pour que la fille daigne sortir de la cave. Elle s’excusa profondément, puis re-pleura. Putain, m’obligeais pas à te foutre une gifle... Elle réussit à se contenir. Et à dire d’une voix audible :


« Il a détruit Always City.
_ Qui ça, il ? C’est quoi Always City ? Ton village ?
_ Non. Mais il y avait mes grands-parents là-bas. »
Elle se mit à pleurer. Insensible, je repris :
« Qui a détruit le village ? Un type avec des longs cheveux ? Avec deux épées ?
_ Un monstre !
_ Gros comment ? »
Elle eut un autre hoquet, et d’autres larmes coulèrent le long de ses joues. Et elle leva le doigt vers la fenêtre, pour me désigner un truc.

Je ne le vis pas de suite. Mais le verre à-côté dont l’eau tremblait sous des pas immenses était un indicateur de mesure suffisamment flippant. Je me mis à froncer les sourcils. Il y avait une colline. Mais ce n’était pas une colline, parce qu’on pouvait la voir bouger malgré la distance. Et surtout, elle était largement plus grosse qu’une colline. Le truc était environ à l’horizon, et pourtant je pouvais le voir. Je me tins à ma chaise pour mieux supporter cette vision démesurée. Si je me fiais à mes estimations, ce machin faisait… largement plus de cinq cent mètres de hauteur. Bien plus. Qui était le cinglé qui avait créé un monstre d’une taille aussi gargantuesque ? Et la réponse me vint, finalement. Je ne connaissais qu’un type qui créait des monstres, et il se trouvait dans les geôles du Royaume de la Claustrophobie. Tout se recoupa. Je me revoyais, une quinzaine de mois plus tôt, aux prises avec le lézard professeur qui créait des affreuses créatures. Je m’étais débarrassé de sa dernière bestiole mais il m’avait capturé juste après (avec l’aide de Fino d’ailleurs). Et qu’est-ce qu’il m’avait dit, déjà ? Qu’il avait créé quatre-vingt-dix-neuf monstres. Et que le centième allait être son chef d’œuvre, une œuvre totalement plus immense que les autres. Voilà le centième monstre, qui se trouvait à plus de cinq kilomètres de moi et que je voyais tout de même malgré la distance. Je ne pouvais pas en faire une description détaillée. Pas de là. Je pouvais juste constater sa masse totalement dingue et physiquement impossible. Les Claustrophobes… ils avaient prévu de secourir Jacky pour qu’il les emmène à l’endroit où la chair du monstre était conservée, dans une immense cuve métallique. Et ils l’avaient pris, sous ma barbe, sachant parfaitement qu’ils allaient le créer pour écraser tout type de résistance dans la région, fomentant massacres et massacres. Dire qu’en plus, ce monstre avait été créé avec mon ADN (on avait balancé dans la cuve mes lunettes de soleil exprès pour ça)… Il ne s’approchait pas de notre position, et j’en éprouvais un soulagement terrible. Normal que la fille avait été traumatisé. Ça devait être une véritable horreur vue de près. Une nouvelle envie s’empara de moi. Il fallait que je m’évade. De suite.

__

Jacky était sur un balcon de la base de la New Wave, et contemplait le paysage au loin. Il était tourné vers le monstre gigantesque que son maître avait fabriqué, même s’il était totalement invisible à cause de la distance. Il se sentait en emphase avec cette abomination qui arpentait la région de ses quatre pattes gigantesques, des véritables colonnes olympiennes. Jacky voulait absolument le voir de près, mais il considérait que ça ne serait pas une perte de ne pas le voir de ses propres yeux. Juste savoir qu’il était présent le réjouissait et l’emplissait d’une joie sans bornes. La folie des êtres conscients avait dépassé une nouvelle étape. Ce monstre était le genre même à radicaliser l’art de la guerre, à la modifier par sa simple présence. La bombe atomique avait fait pareil. Et maintenant, cette créature fabriquée de toute pièce par son maître était en train de détruire toute forme vivante des environs. Jacky se sentait fier, immensément fier. Comme si c’était lui-même qui avait créé la bête.

Sa joie ineffable l’empêchait de constater l’armée qui rentrait à la base en rang. Ils étaient tout simplement des centaines. Voire des milliers ; peut-être plus encore. Possédant des armes high-tech qui feraient passer l’Ak-47 pour un bâton de bois (fabriquées par Steve). Il y avait en plus de nombreuses jeeps (fabriquées par Steve) qui traçaient dans le sable des empreintes impitoyables. Il y avait même quelques chars d’assaut blancs (fabriqués eux aussi par Steve). Tout était sous le contrôle de la New Wave. Ils possédaient la plus grande force armée, largement suréquipée contrairement aux pauvres innocents qui n’avaient rien à voir avec cette affaire, mais dont le péché avait été de vivre dans la poudrière qui s’était créée subitement. Les villages tombaient les uns après les autres. Nul ne savait où se terraient les réfugiés, parce qu’ils étaient rares, très rares. Hommes, femmes, enfants, vieillards… ils faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour survivre. Maintenant, tout ce qui bougeait était un ennemi potentiel. Différentes alliances ennemies avaient vu le jour : des villages qui se disaient que la seule façon de renverser une situation défavorable était de trouver l’Artefact., des victimes qui demandaient vengeance, etc. La Claustrophobie avait vraiment frappé fort, quitte à se mettre à dos tout le monde. Le leader de la New Wave n’avait vraiment pas envie de monter une stratégie pour abattre cet ennemi colossal : Maze n’était pas assez stupide pour jeter une si grosse cible en pâture à n’importe quel ennemi. Il devait avoir des capacités régénératrices, ou possédait une peau indestructible. Quelque chose dans ce goût-là, certainement. On ne s’occuperait de la bestiole que quand elle aurait localisé leur base, si elle y arrivait. Pour le moment, elle offrait une diversion très efficace, et elle permettait de recruter facilement des gens, hargneux de l’emploi d’un tel procédé.

Sous le ciel de nuages marron, sous ce paysage apocalyptique, le leader envoya un message à Steve Jobs pour lui demander si tout était prêt. L’ingénieur lui répondit que bientôt. La machination diabolique était en place, et elle allait achever ce magnifique spectacle, et bien plus encore. Les deux mondes allaient ressortir secoués de cette machination diabolique, qui serait la plus importante jamais organisée. Impossible qu’on les arrête. Ils avaient beaucoup trop de coups d’avance, et n’allaient pas attendre qu’un héros quelconque ne vienne les arrêter en les rattrapant bêtement. Le chef avait été surpris de voir qu’avec un peu de moyens et un peu de cerveau, on pouvait obtenir n’importe quoi. C’était la crise d’Hollywood Dream Boulevard qui lui avait fait prendre conscience de l’efficacité d’un peu de réflexion. Et depuis, il avait rêvé de pouvoir monter un plan encore plus génial que celui qui avait germé en partie dans le cerveau de Fino. Enfin, ce n’était pas le but principal, certes, mais cela restait un plus non-négligeable. Le Royaume des Cowboys subissait de plein fouet la pire guerre de son histoire. Tout le monde se battait contre tout le monde. Il n’y avait absolument aucune chance pour qu’un béni-oui-oui ne vienne contrecarrer ses plans. La seule façon de pouvoir arrêter cette guerre était d’attraper l’Artefact et de calmer tout le monde avec quelques utilisations. Et encore, c’était la solution la plus pacifique. La New Wave avait perdu la trace des Claustrophobes, et c’était dommage. Ils avaient la Clef, le seul problème véritable qui résidait encore à la réalisation de leurs plans. Même si il n’avait pas trop à s’inquiéter là-dessus. Ils allaient l’avoir de toute manière, il y avait plus de mille et une possibilités pour l’obtenir sans effort. Il fallait juste choisir laquelle. Le leader se mit alors à rigoler de façon diabolique, machiavélique et sonore, contemplant le paysage à vide du désert.
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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Sam 21 Juil 2012 - 2:17
SECONDE PARTIE



CHAPITRE 8
LE VOYAGEUR




La petite fille était partie, mais non sains crainte, et après avoir subi un véritable interrogatoire. Je voulais savoir tout ce qu’elle savait en ce qui concernait un groupe de personnes comme les Claustrophobes ou bien des visages connus de Lemon Desperadoes. Malheureusement, je n’eus aucune information tangible, et elle partit sans que je ne parvienne à connaître les manœuvres des principaux personnages de cette pièce trop compliquée. Je continuais mon interrogatoire et lui demandais si elle connaissait un spécialiste des Voyageurs et du conscient et de l’inconscient, et tutti quanti. A ma grande surprise, elle me dit que oui. Ne cherchant pas à évaluer ma chance malgré la bizarrerie de ma question, je lui dis de revenir le plus vite possible si elle voyait des groupes de gens me cherchant, ou bien des types louches tout court. Sans oublier de me dire où se trouvait son village. Il n’était pas loin, heureusement. Pas plus de cinq kilomètres juste au nord (façade cheminée fut un moyen mnémotechnique efficace). En attendant, j’allais tout faire pour me démener et tenter de résoudre les fils de cette affaire.

C’était la première fois que je réfléchissais intensément à ce qui arrivait actuellement, ayant préféré laisser à Alexander le soin d’analyser les situations et de prendre les décisions qu’il voulait tandis que je suivrais ses directives. Mais maintenant, il fallait que j’arrête tout ça. Je ne savais pas si les Claustrophobes allaient revenir travailler pour le compte de DSK, ou s’ils allaient prendre le large de la ville. Je ne pouvais rien spéculer, donc je laissais tomber. Ce que savais, c’était qu’un monstre gigantesque était là, et il écrasait toutes les armées ennemies. Quant à la New Wave, elle fomentait un plan, c’était sûr et certain. Et ce plan pourrait accueillir deux adjectifs pour le seconder : diabolique ou machiavélique. Le seul moyen qui me venait à l’esprit pour arrêter la guerre était de trouver l’Artefact. C’était la seule solution. Mais comment trouver quoi que ce soit quand on était coincé entre quatre murs, un toit et un plancher ?

Ce fut au crépuscule de cette même journée que ma situation trouva un nouveau sens. Reboosté par le besoin, j’avais entrepris une nouvelle recherche d’une sortie de secours. J’avais inspecté toute la cabane, mais les murs ne laissaient rien passer. Je me mis à scruter de même au premier étage, mais le toit, la lucarne et les murs, les poutres, tout le reste, étaient indestructibles ; on ne pouvait rien faire du tout. La réserve d’eau ainsi que celle de gaz m’étaient totalement inaccessibles : je ne pouvais malheureusement pas aller dans un grand bassin pour pouvoir ressortir à l’air libre avec deux paires de portail. Je descendis enfin à la cave, mais ni les murs, ni le plancher protégé comme le reste n’avaient d’ouvertures. Sauf que c’était faux. Je m’étais trompé. Je m’étais trompé depuis le départ. Il y avait une ouverture dans le plancher. Un minuscule trou d’un millimètre de diamètre qui n’était pas recouvert par les deux paires de portail. Minuscule, quasiment indétectable entre les différentes couches de magie. Et pourtant, je n’étais pas aveugle, je voyais bel et bien un trou microscopique. Il y avait toujours le mur indestructible, mais pas de portails. Je vérifiais que je pouvais lancer des portails au travers du « trou ». Mes examens successifs me firent comprendre que ma porte devait être placée sur le même axe vertical de la fente microscopique (axe déterminé par l’épaisseur), et pas un centimètre à-côté. Mais je pouvais bel et bien créer une paire de portails vers l’extérieur, même si cet extérieur se caractérisait par une dense couche de terre à vingt mètres au-dessous du niveau de l’eau.

Malgré cette formidable découverte, j’en étais à me demander pourquoi l’existence de ce trou, de cette faille dans cette forteresse invincible. Et j’en arrivais à la conclusion suivante, largement plausible. Les portails de l’extérieur étaient basés sur le principe intriguant de portails superposés. En gros, si on appuyait sur le mur avec sa main, on ne touchait pas le mur, mais sa propre main. Tout ce qui pénétrait à l’intérieur était immédiatement bloqué par soi-même, un concept très intéressant. Okay, j’espérais que c’était clair pour le moment. Mais pour le sol, l’architecte n’avait pas usé du même principe. Parce que sinon, ça voudrait dire que le bas de la maison reposerait sur elle-même. En gros, une maison normale s’appuyait sur le sol. Là, les fondations tenaient sur elles-mêmes, ce qui provoqueraient une usure beaucoup plus rapide que la normale et deviendrait rapidement intenable. Donc pour éviter cette éventualité, ils avaient laissé un trou minuscule pour que la maison tienne sur une portion ridicule de terrain. Mais le sol était dur, et aidé par des centaines de mètres de roche en-dessous. Donc, ça tenait. Ce petit trou permettait à la maison de rester posée sur la terre sans la forcer à se supporter elle-même. En ce qui concernait les portails intérieurs du plancher, c’était le même principe. Si on marchait sur une telle technique, les pieds ne reposaient plus sur le sol, mais sur leurs propres semelles. Avec un calcul, les jambes d’un individu lambda de soixante-kilos devraient supporter cent quarante kilos. De quoi se péter la cheville facilement. Donc on avait supprimé tous les portails intérieurs posés sur le sol. Décidément, on pensait à tout quand on créait une prison de Claustrophobes. Mais ce petit trou était un tunnel monstrueux vers l’évasion.

Je créai immédiatement un portail à trente mètres sous le sol environ, dans l’axe que tolérait la faille. Le second portail, il était proche du gaz qui permettait de faire cuire des aliments, ou de préparer l’ignoble tisane de l’ancien propriétaire. Je l’allumai à fond. Et après avoir attendu un peu, j’appuyai sur l’interrupteur pour faire claquer une étincelle. Une gerbe de flammes faillit me cramer la main que j’avais enveloppé dans du tissu récupéré sur mes vêtements. Je regardais à travers le portail : au lieu de voir un mur de roche, je pouvais voir que la surface (?) était un peu léchée de brûlures noires. Je refis la même tentative en maintenant mon portail, afin de creuser petit à petit. Au fur et à mesure, mes essais devenaient de plus en plus fructueux. A force de flammes et d’explosions, j’avais réussi à creuser un trou où je pouvais glisser ma main. Ce n’était pas vraiment de la roche. De la terre très solide plutôt, compactée. Mais pas indestructible. Les débris de terre s’échappaient de mon portail pour retomber sur la cuisinière et le sol. Maintenant que j’avais créé un trou, je pouvais laisser filer plus de gaz qui irait le combler avant d’envahir le salon. Puis je mettais le feu. Rapidement, en moins de dix minutes, avec des explosions de plus en plus fortes, j’étais parvenu à créer un caveau où je pourrais tenir dedans. Je me dépêchais d’y rentrer, quittant la maison pour être enterré dans une minuscule cavité à trente mètres sous terre. Je fermais ma paire de portails. Puis directement après, j’en ouvris une autre. La première était sous moi, collée contre la paroi dure sous mon dos. La seconde par contre, n’étant plus libellée par les protections magiques, déboucha directement sur l’extérieur. Je tombai à la renverse et m’écrasa contre le sol. Juste avant de l’embrasser.

Je devais me dépêcher maintenant. Je pris la direction que m’avait indiqué la fille. J’utilisais mes derniers portails pour gagner de la vitesse juste avant de me mettre à courir. Prochain objectif, me réveiller. Et pour ça, j’avais besoin d’un expert en sommeil de Voyageurs. Je savais parfaitement que quand les Voyageurs mourraient, ils se réveillaient automatiquement. Donc on pouvait imaginer sans problème qu’il y avait d’autres moyens à Dreamland que la mort pour se tirer du sommeil. Si ce dernier était l’inconscient qui chassait le conscient, je voulais à la place forcer l’inconscient à reculer pour laisser la place au conscient. La nuit tombait petit à petit, mais ça ne m’empêcha pas de trouver le village de la fille malgré mon sens de l’orientation déplorable. Il y avait pas mal de monde dans les rues dans ce faubourg qu’animaient moins de deux cent âmes, et je repérais derechef ma petite souris en reconnaissant sa forme dans une maison via mes lunettes spéciales. Je frappai deux fois, tombai sur la mère, lui expliqua la situation, et elle fit descendre sa fille. Je demandais à cette dernière où se trouvait l’expert. Je la remerciai après ses indications, lui dis qu’il n’était plus nécessaire de déposer des denrées à la porte, et enfin, me dépêchais d’aller à l’endroit mentionné.

C’était une auberge, plus qu’un bar comme le Campari’s. Celui de Lemon Desperadoes était un pub avec des chambres. Là, c’était des chambres avec un pub. Y avait une différence quand même. Je rentrais dans le bar, et y trouvais plusieurs clients. Regardant vite fait leur tête comme s’il y avait « Je suis ici » marqué sur le front du type que je recherchais, prêt à demander à l’aubergiste où se trouvait telle personne, j’entendis une voix. Un gars avec une longue cape noire lui dissimulant le visage m’interpella. Je me retournais.


« Je suis celui que tu cherches.
_ Quoi ?
_ Un phoque m’a payé grassement pour que je te vienne en aide. »
Je voulais lui poser cent questions précipitées mais il répondit à la principale en fouillant dans ma tête. « Je suis allé prévenir la fille de ma présence et de mes compétences.
_ Mais c’est… euh… fantastique ? »


Alors en fait, Fino avait payé un quidam expert en sommeil de Voyageurs, prévoyant que j’allais m’échapper et venir au village le plus proche, tout en ayant pris connaissance du fait qu’une fille venait souvent voir Monsieur Portal pour lui donner des vivres et des herbes. Il fallait absolument que je devienne le larbin de Fino, il le méritait. La situation était très simple à saisir, mais elle m’était venue sur la figure, trop belle et trop percutante pour la comprendre rapidement. L’expert se leva de sa chaise, paya le barman et m’invita dans sa chambre. Je le suivis à l’étage sans faire attention aux clients qui se retournaient étrangement. Elle était proprette, de meilleure qualité que ce que j’avais pu voir à Lemon, la verrue du trou du cul du monde. Il y avait deux chaises autour d’une table en bois. Mon interlocuteur faisait la même taille que moi, mais je ne parvenais pas du tout à voir son visage. Même avec le bon angle de vision. Il sortit un étrange appareil de son tiroir : une machine contenue dans une valise. Il tripota quelques boutons avant de me dire :

« Alors, on ne m’a pas expliqué la situation, mais on m’a dit que tu avais besoin d’aide pour te réveiller dans le monde réel. J’ai raison ? D’ailleurs, tu es bien Ed Free ?
_ C’est ça.
_ Enchanté. Appelle-moi Cobb. On va faire très vite car il paraît que tu es très pressé. Mais ça ne va pas m‘empêcher de te faire un brin de théorie. Il y a plusieurs paliers de l’inconscience, mais je vais te décrire les principaux, les plus communs. Et garde bien en tête que ce ne sont que des hypothèses. D’abord, évidemment, il y a le monde réel. Puis il y a Dreamland, qui est le premier palier des rêves. Ensuite, il y a le second palier des rêves, le Dreamland des Créature des Rêves. Nous n’y avons pas accès. C’est pour ça que quand nous sommes endormis à Dreamland, nous ne rêvons pas. Ensuite, il y a le troisième niveau, totalement inconnu. Certains disent que c’est Edenya, mais personne n’a réussi à le prouver. Et dernier niveau, niveau ultime : les Limbes. On ne se réchappe pas des Limbes, c’est le dernier niveau de l’inconscient, le repli ultime de la réflexion. Si tu parviens à rentrer dans les Limbes et à y échapper, alors tu forceras ton conscient à revenir sur Terre.
_ C’est dément ! Mais comment on fait ?
_ Je vais t’endormir. Avec un puissant médicament, extrêmement rare. Tu vas directement entrer dans le troisième niveau des rêves en sautant le deuxième.
_ Puis ?
_ Puis tu te suicides pour arriver aux Limbes. Ou tu te laisses tuer. L’accès du second palier étant interdit à nous, mort dans le troisième, et forcé au coma dans le monde réel et Dreamland, tu n’auras plus qu’un endroit où aller.
_ Les Limbes. Et comment je m’échappe de là-bas ?
_ Tu te suicides.
_ Encore ?
_ Oui, mais cette fois-ci, tu seras tout seul. Les Limbes, c’est ton imagination qui la construit. Alors n’aies pas peur, tu trouveras bien un moyen. Tout ça est très décousu, mais comme j’ai fait moi-même le parcours, je peux te dire que ça marche.
_ Putain, c’est génial. Et vous êtes qui ?
_ Cobb.
_ Oui, mais quoi d’autre ?
_ Alors ça, chacun ses petits secrets, Ed Free. Ma cape est magique comme tu as dû le remarquer, elle empêche que tu voies mon visage, et reconnaisse ma voix. Elle change même ma taille, ma couleur de peau, etc. Tout pour ne pas être celui qu’on est. Alors si je la porte, ce n’est pas pour que tu me voies.
_ Parce qu’on se connaît ?
_ Maintenant oui. Donc tu ne pourras pas m’identifier dans l’avenir. Maintenant que je t’ai décrit les pouvoirs de ma cape, n’accuse pas un citoyen au hasard en pensant que c’est moi. »


J’avais du mal à remercier un gars aussi énigmatique, vu qu’il cherchait à tout prix à l’être, mais je lui pardonnais. Je voulais lui poser une bonne centaine de questions, mais je savais qu’il allait refuser d’y répondre. Je le remerciais mille fois à la place, et presque gêné d’être utile à quelque chose de bien, il me demanda de m’allonger sur son lit. J’obtempérais rapidement. La peur de me suicider me prendrait quand j’y serais. Cobb tritura rapidement son appareil, et sortit quatre électrodes qu’il me fixa à la tête. Je commençais légèrement à avoir peur. Il me demanda de me calmer, pianota sur la machine. Et enfin, il sortit une piqûre de sa poche. Je fermais les yeux pour ne pas voir ce qu’il allait en faire. Je le sentis venir, palper mon bras. La seconde d’après, je ressentis une brûlure dans le biceps. La seconde encore après, ce fut tout mon corps qui était en flammes. Je commençais à être habitué à perdre conscience pour un oui ou pour un non. Mais signe incontestable de progression, c’était moi qui avais décidé de m’endormir moi-même. Mes yeux ne voyaient rien, mes oreilles devinrent sourdes. Je perdis les pédales, et la conscience.

Je me réveillais dans un corps tout beau tout neuf. J’ouvris les yeux. Un jet de lumière incandescent me brûla aussitôt les pupilles. Le troisième palier, inconnu de tous sinon des spéculateurs. Tout était lumière d’or, mais je ne pouvais pas apprécier le spectacle. Cinq secondes plus tard, une sorte d’ange à tête d’oiseau me transperça de sa lance dorée. Je me dissous instantanément. Je n’avais rien compris, rien senti. Mes yeux avaient juste été brûlés.

Puis j’étais contre le sol. Enfin, ce n’était pas du sol. Je me levais pour admirer le paysage, ou plutôt, l’absence totale de paysage. L’absence totale tout court même. Il n’y avait rien. Pas de temps, pas d’espace. Le néant. J’étais perdu dans un nulle part en fait. Les Limbes certainement, le dernier berceau de notre esprit. Je voulus de la lumière, et j’en eus. Je voulus un sol, un espace, et je l’obtins. Je continuais ce petit schéma de pensée pour fabriquer ma rue et mon appartement de Montpellier. Le soleil était là, le ciel aussi, mais ils ne bougeaient pas. J’imaginais même des gens, mais ceux-ci restaient fixes comme une image en trois dimensions. Avant de me suicider je ne savais comment, je m’amusais à créer des dragons, des routes arc-en-ciel et à imaginer la tronche de Jacob peinturluré de guimauve fondue. Je créais une image de punching-ball à l’effigie d’Alexander, et lui défonçai la tête. Je voulus que le punching-ball tombé contre le faux bitume disparaisse dans un halo de flammes. Je réussis. Impressionnant. J’étais maître. Une sensation grisante de pouvoir m’envahit. Je voulais encore un peu tester ma puissance dans ce monde qu’était mon esprit, mais je devais revenir dans le monde réel. Mais en même temps, j’avais peur. Je devais faire quoi là-bas, une fois réveillé ? Mon état serait lamentable, je ne pourrais pas me défendre. Donc je continuais à évacuer la pression dans les Limbes. Manque de repère de temps, je ne saurais dire et décrire tout ce que je fis à l’intérieur de moi-même, perdu dans mes idées aussi imaginatives que stupides, donnant corps à des impossibilités physiques remarquables. Voire puériles. Mais à toute chose sa fin. Je décidais pour en finir rapidement, de créer une enclume gigantesque sur lequel il y avait marqué son poids à la craie blanche : deux mille tonnes. Je n’eus pas le temps de me sentir réduit en confiture de fraises avec morceaux que je me réveillai une troisième fois.


J’avais mal partout. Ce fut la première sensation qui me vint à l’esprit. Tandis que la seconde fut que ma tête était affreusement lourde et dégénérée. J’étais fatigué comme pas permis, je ne voyais rien, et mon crâne était tout simplement en train d’imploser, ce qui n’était jamais une sensation agréable. Je restais toutefois immobile. J’étais revenu sur la Terre ! La vraie ! Et malgré les somnifères, s’il vous plaît ! Bon, il ne fallait pas rater sa chance. Rester immobile le plus longtemps possible, tenter de faire bouger bras et jambes pour la circulation sanguine. J’avais une aiguille plantée dans le bras mais je n’allais pas l’arracher de suite. Les médicaments, on devait me les passer par voie orale (enfin, j’espérais). Donc, un gugusse allait certainement arriver pour venir me donner ma potion miracle qui me donnerait un ticket direct pour Dreamland. J’étais dans un habit blanc. Et je voyais un petit tuyau qui passait dans mon caleçon. Sans même chercher à savoir qui avait fait ça, je le décrochais rapidement. Tant pis pour la discrétion, ils ne verraient rien.

Je me mis à scruter un peu la cave. Puisque j’avais quitté Dreamland au crépuscule (en tout cas, crépuscule dans le Royaume Cowboy), je pouvais concevoir avec les faibles raies de lumière qui passaient autour de la porte du garage qu’on était le matin. Voire l’aube. Je patientais trente minutes dans le calme en agitant un peu mon corps. J’entendais des bruits très diffus en haut, si diffus qu’à un moment, je ne savais pas s’ils étaient un pur produit de mon imagination ou bien des pas de personnes. Dès que je crus que je serais libre de bouger un peu sans qu’on ne me remarque, je me mis debout. Pendant quelques temps, je tentais de m’habituer à la position levée, à m’échauffer un peu. Puis dès que je pus marcher, je me dirigeais rapidement vers les stocks de bouffe conservés dans la cave. La seule chose que je pouvais manger sans problème était du pain de mie. Sinon, c’était maïs avec les doigts, spaghettis crus, et autres joyeusetés. Putain de merde… J’enlevais très délicatement le papier, mais j’avais l’impression qu’il faisait un bruit de fin du monde dans toute la maison. Je me couchais à nouveau sur le brancard en faisant illusion de dormir, le pain de mie sous la couette. Mais personne ne descendait. Je commençais alors à manger. C’était dégueulasse. Déjà parce que le pain de mie seul n’était pas vraiment un repas génial, mais en plus parce que ma langue pâteuse rendait le tout d’un goût de cendres très désagréable.

Le but était de me familiariser une nouvelle avec le monde réel. Il ne fallait pas oublier que j’étais tombé dans un coma artificiel de plus de cinq jours, et que se remettre en pleine forme en quelques minutes était aussi illusoire qu’un handicapé concourant pour un marathon en pleine montagne. Après avoir becté quelques tranches nauséabondes de pain de mie, j’allais taxer les barres énergétiques dans leur carton. Elles étaient proprement immangeables, certainement cuisinés par des types qui croyaient qu’on pouvait additionner n’importe quel goût agréable à d’autres bons goûts agréables pour faire un super goût super agréable. Je me souviendrais de mon premier repas post-apocalyptique. Je piquais une bouteille de jus d’orange et en vida la moitié d’une seule traite. Je cherchais dans la cave d’autres objets susceptibles de m’aider. Je fus tout surpris quand j’y trouvais mon sac, tranquillement endormi contre un mur. Ils allaient pas le laisser en haut encombrer inutilement la pièce principale. Je mis des habits plus sains. S’il fallait que je m’enfuie d’ici, je ne pourrais pas garder mon gros sac rouge. J’allais devoir me satisfaire de mon petit baluchon déjà presque rempli par mon ordinateur portable. J’y plaçai une chemise, un pantalon de rechange, un pull, des caleçons et des paires de chaussette. Il était plein à craquer mais tant que je ne l’entendais pas gémir…

Je fis un peu d’exercice pour relancer mes muscles, mais j’entendis avec effroi la porte de la cave s’ouvrir et quelqu’un descendre précipitamment les marches. Avec la discrétion d’un serpent, je revins dans mon lit et mima le Prince aux bois dormants sous les draps. La respiration m’indiqua tout de suite que c’était Evan qui venait de descendre dans le garage. En fermant les yeux, je l’entendis prendre un petit flacon sur l’étagère voisine. Je compris instantanément qu’il était là pour m’endormir à nouveau (pour lui, c’était juste « continuer à me plonger dans un sommeil factice »). Je l’entendis manipuler des appareils en plastique (comme des piqûres certainement). Dès qu’il prendrait mon bras, je lui enverrais mon poing en pleine figure, je prendrais mon sac et partirais en courant dans la ville me réfugier très loin. Ouais, dit comme ça, ça paraissait si simple. J’attendis patiemment qu’il s’approche de moi, mais son portable s’alluma en chantant le refrain de Moskau de Dschinghis Khan. Evan claqua la langue au lieu de soupirer, sortit son téléphone de sa poche. Sa voix fut cependant chaleureuse :

« Allo… Oui, ça va ? Moi tout va bien, je suis en forme, on fait la fête… Quoi ? T’es à l’hôpital ?... T’as eu des contractions ?... Pas sérieuses ? Ca existe, ça, des contractions pas sérieuses ? Je comprends que tu veuilles rester à l’hôpital, mais… Okay, la voisine s’occupe de Derrick. Qu’elle le laisse pas sortir trop longtemps, ce con de chat est capable de se perdre partout… C’est super ! Non, moi, je sais pas quand je rentre mais je fais tout mon possible. Tout mon possible, tu entends ? Il peut attendre cinq jours. Dis-moi qu’il peut attendre cinq jours… »

Vu l’air réjoui d’Evan, vu le bonheur qui transpirait dans chacun de ses mots, mon instinct me prévint que c’était le bon moment pour me lever. Je repoussai les draps tout doucement pour qu’il comprenne la situation. J’étais mort de trouille, mais le visage d’Evan changea du tout au tout. D’un sourire large et rayonnant, sa bouche était devenue une sorte de « o ». Mais c’était de loin ses yeux qui étaient surprenants : ils étaient devenus des fentes de surprise et d’horreur à la fois. Je le regardais droit dans les yeux, et du regard passai de la seringue qu’il avait dans la main à son visage. Ce dernier se tordit en une expression de douleur, me suppliant silencieusement de revenir me coucher tout en sachant que je n’accepterais pas… et qu’il savait que je savais qu’il était tout à fait incapable de s’occuper de moi alors qu’il était en pleine discussion avec sa femme. Il allait trop culpabiliser. Il comprenait lentement ce qu’il devrait faire s’il voulait me capturer et les sacrifices qu’il devrait amputer à sa moralité (tout en raccrochant le nez à sa femme), mais ses yeux m’invitaient toujours à regagner ma banquette. Il secoua la tête en m’implorant tandis que sa femme continuait de lui parler au bout du téléphone. Il reprit la voix tremblante, hésitante :

« Oui chérie… Oui, tout à fait. Jerry. Jerry tu veux l’appeler ? Mais on va se payer de sa tête. »

Doucement, lui intimant de ne pas bouger, je m’avançai à pas de loups vers mon baluchon noir prêt, le plaçai sur mes épaules et regagnai doucement les escaliers. Evan continua la discussion la voix blanche, cherchant ce qu’il devait honorer entre sa femme désespérée et solitaire, et les invectives contre un jeune adulte qui n’avait rien fait d’autre que d’écouter son sens du juste.

« Mais oui… Tom et Jerry, ça te dit rien ? Je te parie qu’on va le charrier là-dessus… Aucun doute… Oui, je n’aime pas ce nom, tu le sais. C’était très bien Bastien, c’était génial. Y a aucun chat ou aucune souris qui s’appelle Bastien. »

J’avançai sur les premières marches. Je me retournai pour voir qu’il m’observait la bouche ouverte. Sa lèvre inférieure tremblait. Il était immobile au milieu de la cave poussiéreuse et peu éclairée, une statue qui cherchait à ne pas inquiéter sa femme et qui ne cherchait pas à s’inquiéter lui-même. Maintenant qu’il me voyait comme un ennemi dans le monde réel, il comprenait peu à peu que s’il voulait m’arrêter, il devrait enfreindre la Loi et les mœurs avec lesquelles on l’avait éduqué. Il n’avait plus à maintenir quelqu’un dans un sommeil artificiel. Il se rendait compte de ce qu’il avait fait et de ce qu’il devrait faire s’il écoutait les ordres, il prenait conscience de la portée de ses actes. La voix de Maze était forte dans sa tête, mais certainement moins que celle de sa femme. Il avait honte. Il secoua le visage verticalement pour me dire que j’avais gagné, et qu’il ne ferait rien pour m’arrêter. Bon sang, je le sentais déchiré.

« Je vais bien, je vais bien… Ça doit être la connexion, je suis dans la cave… Je remontais à manger… Je t’aime moi aussi. Bastien, c’est très bien… Mais je peux m’habituer à Jerry, tu sais. Y a beaucoup de gars qui s’appelle Tom. Oui, je t’aime aussi, toujours. »

Je passai la porte et atterris près de la cuisine. Je n’entendais rien en particulier, la télé était éteinte. L’horloge indiquait qu’il était neuf heures du matin. Il y avait un silence de mort dans la maison et j’attendis vingt secondes dans le calme pour percevoir la présence de gens. Je respirai un grand coup et passai dans le couloir principal, marchant très doucement. Lorsque j’arrivais près de la porte ouverte du salon, je tournai la tête. Et comme répondant à mon regard, le visage d’Alexander, tranquillement posé sur un siège et respirant lentement comme s’il s’était assoupi sur le fauteuil, se tourna vers moi. Je savais que les ennuis allaient commencer maintenant.

Il lâcha un juron avant de sauter de son siège, renversa une autre chaise et traversa la salle en deux enjambées. De mon côté, apeuré par la vitalité de mon ancien leader, j’ouvris la porte et l’envoyai vers l’intérieur d’où elle rebondit contre le mur dans un grand fracas. Je descendis les escaliers trois par trois en sautant les six dernières marches et passai par le portail tandis que mes pieds laissaient des traces dans les graviers. J’entendais Alexander descendre les marches extérieures à une vitesse infernale, et pire encore, j’entendis une portière de voiture s’ouvrir. Julianne sortait de sa voiture à toute vitesse, claquai la porte de sa Lexus avant de se précipiter sur moi à son tour. Je perdis tout simplement les pédales et me mis à sprinter le plus vite possible dans la rue. S’ils me rattrapaient, j’étai foutu : Alexander était une masse de muscles qui devait faire trente kilos de plus que moi rien qu’avec ses bras de bûcherons. Quant à la fille, elle était experte en arts martiaux. Je pensais même qu’elle pourrait rétamer Alexander dans le monde réel. Mais j’avais autre chose plus importante à faire que de débattre là-dessus : courir sur le trottoir étroit, et tenir ma besace devant mon corps pour ne pas qu’elle m’empêche de sprinter.

A partir de là, mes pensées étaient floues. La seule réflexion aboutie qui arrivait à ma cervelle était de rejoindre la gare, ou un commissariat de police. Non, pas le commissariat de police : deux adultes poursuivant un jeune, c’était moi qui ressemblait au fautif dans cette affaire. Ils auraient des tonnes d’histoires à raconter pour expliquer la course-poursuite, alors que je ne voyais aucun scénario qui serait crédible pour ma défense. Alors la dernière chose qui me restait à faire, c’était de courir vers la gare en espérant que je puisse prendre un train, un bus, un endroit où ils ne pourraient pas me ramener de suite à la maison, et dans le meilleur des cas, un endroit où je serais tranquille sans qu’ils ne me pourchassent. Je ne réfléchissais pas sur leur vitesse, la mienne, s’ils allaient me rattraper, si la fatigue accumulée de mon coma allait réussir à m’abattre malgré l’adrénaline, si des passants allaient m’arrêter croyant que je volais un sac à la belle dame. Je m’en foutais. Je courrais juste droit devant moi, ignorant les virages qui menaient vers des rues plus petites et plus tarabiscotées où je ne pourrais que me perdre. Alexander connaissait Perpignan ; si je ne restais pas dans les grandes rues, il y avait des chances non négligeables qu’il réussisse à me prendre à revers. Mais tant qu’ils étaient derrière moi et qu’ils ne pouvaient prendre aucun raccourci, je n’avais aucune crainte à avoir. Relativement.

J’obligeai mon souffle à ralentir pour être plus endurant, j’obligeai mes jambes à dépasser sans cesse leur limite, et je faisais tout pour ne pas entendre les deux autres me poursuivre de très près, à moins de cinq mètres. Je voulus accélérer encore, mais c’était totalement inutile. J’avais même l’impression qu’à chaque seconde, mes agresseurs étaient en train de combler la distance. Petit à petit. Je n’étais pas un mauvais coureur : j’étais fin, j’avais de longues jambes, et j’avais de l’expérience. Par contre, j’étais ralenti par le baluchon qui pesait sur mes bras. Je voulus traverser la route, et je faillis me faire écraser par une voiture. Le bruit des freins et le klaxon me brisèrent les tympans. Finalement, c’était dans le monde réel que les actions étaient les plus percutantes. Dreamland m’avait habitué à l’adrénaline et au danger si bien que j’avais seulement l’impression de faire un métier dangereux ; mais là, je recommençais à zéro. Pas de portails en cas de secours, pas de deus ex machina délirant pour me tirer d’affaire. Juste mes jambes, les piétons qui s’écartaient et nous regardaient tous les trois avant de parler dans leur barbe, juste les ombres qui se découpaient sur le sol tandis que le soleil éclaboussait la ville de lumière et de chaleur (faisait au moins trente-deux degrés).

Après trois minutes d’effort violent, je débouchai sur le lit de la Têt. Il n’y avait pas d’endroit plus espacé pour courir, mais malheureusement, pas d’endroit plus peuplé non plus. Comme un con, j’avais décidé de m’échapper alors que c’était le jour du marché, et tous le Perpignanais étaient présents les premières heures pour profiter des produits alimentaires et des breloques. Je réussis à prendre un détour pour éviter la foule, passant derrières les étals. Alexander et Julianne restaient sur mes talons et ne fléchissaient pas d’un poil. Je commençai à respirer comme un phoque et à suer comme une fontaine tandis que les deux restaient silencieux et implacables. Si j’avais l’audace de me retourner, j’étais sûr de voir leur visage aussi blanc et reposés que s’ils me coursaient en voiture. Je laissai s’échapper un glapissement qui témoignait la peur. J’étais terrifié. Par eux, et parce que je ne savais pas du tout comment ça allait se finir. Je comprenais bien que je pouvais faire ce que je voulais, agir comme je le souhaiterais, ils me rattraperaient à coup sûr. Je ne voyais aucun moyen de m’échapper. Pourtant, l’effroi que me causerait la suite des événements me permit de continuer à courir comme un fou, sentant la fatigue sans la ressentir. Un marchand qui tenait trois palettes de salade empilées les unes sur les autres s’écarta de notre chemin et cria une insulte. Je revins au milieu de la rue, où la densité restait immense mais il n’y avait plus d’étals pour le moment. Je voyais tout le monde nous observer, reculer et commenter pour les plus audacieux. Je ne savais pas pourquoi ils ne m’arrêtaient pas : peut-être parce que je n’avais pas la tête à ça. Peut-être qu’on dirait qu’on courrait en famille pour choper un train ou quelque chose dans le genre, peut-être qu’ils ne me poursuivaient pas mais que j’étais le plus rapide de la famille. Alexander rugit mon nom, mais je ne ralentis pas pour autant.

Après trois pâtés de maison en plein soleil avec le fleuve à ma gauche, une autre rangée d’étals vint arrêter la circulation en garnissant l’endroit de gens serrés comme des sardines. Je fus obligé de ralentir pour ne pas rentrer dans les gens. Je les poussai en m’excusant silencieusement et rapidement. Je réussis à me faire une petite traversée, mais Julianne et Alexander parvenaient à en tirer profit pour se rapprocher dangereusement. J’aurais bien voulu prendre un caisson de tomates pour les jeter par terre, mais je me demandais à quoi ça me servirait sinon à m’attirer des insultes et de me faire remarquer. Il n’y avait que dans les films où jeter quelque chose à ses agresseurs marchaient. Quand je voulus sortir de la foule, une main m’agrippa. Je me dégageai rapidement en une pirouette à la Foot US pour ressortir de l’amas de chairs comme un ballon en plastique dans le fond d’une piscine. Encore un peu de répit avant la prochaine foule…

Quelques voitures longeaient le fleuve à cet endroit précis, m’obligeant à revenir sur le trottoir et bousculer un type lent d’esprit de mes deux mains. Je m’excusai à voix haute, décidai de changer de rue entre deux voitures qui roulaient à cinq kilomètres à l’heure pour éviter le monde en face, continuai à foncer, à foncer, à foncer, à foncer, mais vous n’imaginiez même pas. Cent mètres plus loin, j’eus le droit à un nouvel agglutinement. Je plongeai dans les corps, tentant d’aller le plus vite possible en écartant le plus de monde possible. Mais arriva ce qui devait arriver : quelqu’un tenta de se pousser au dernier moment… et me fit sans le faire exprès un croc-en-jambe. Nous tombâmes tous les deux au sol ; mes mains me protégèrent de la chute mais se râpèrent face au sol dur. Je tentai de me relever comme je pouvais mais le corps massif d’Alexander me plaqua sur le ventre. Je sentais ses bras costauds comme un chêne qui cherchaient à agripper les miens pour me mettre hors d’état de nuire. Je me débattais comme je pouvais, secouant mon dos sans aucun succès. Son genou était enfoncé dans ma colonne vertébrale et m’empêchait de l’enlever. A cause de tous ces mouvements violents qui n’aboutissaient à rien, un coup dans l’arrière du crâne me fit bouffer le sol. Ma lèvre inférieure céda et ma bouche s’emplit d’un goût cuivre. Je tentai de tourner sur moi-même pour l’enlever de mon dos ; ça n’aurait jamais fonctionné si en agitant mes bras, ma main ne l’aurait pas sonné en le frappant violemment à la joue. Il roula sur le côté et se remit debout en même temps que moi alors que la foule avait formé un large cercle pour continuer à nous regarder sans se prendre une baffe collatérale. Ce fut quand je fus debout que Julianne me plaqua à son tour contre le sol. Elle n’eut aucun mal à me faire une clef de bras, et à me foutre une gifle dans la tempe pour m’étourdir. Le monde se flouta derrière un rideau de brumes et de douleur. Et Julianne quitta mon dos aussi rapidement qu’elle n’était venue.

A-côté de moi, un type venait de la frapper en plein dans la joue avec une sorte de gourdin de la police. Il me prit par le col, me força à me relever et on fonça tous les deux dans la foule qui s’écarta rapidement. Et au même moment, mon sauveur inconnu laissa s’échapper une grenade dégoupillée de sa poche. Elle émit une fumée épaisse et lourde ; c’était une fumigène. Le public hurla comme si elle était de type défensive, prête à exploser tous les alentours. Tout le monde voulait s’échapper de la bonbonne qui mit cinq secondes à recouvrir la zone d’un écran de fumée qui brûlait les yeux. Je me laissais guider par cette espèce de messie. Il changea de rue pour se replonger dans la ville, tourna encore et encore. Quand je repris mes esprits, on était dans une sorte de tunnel couvert qui joignait deux rues, avec des magasins fermés des deux côtés. Il continua à marcher et nous poussa dans une très large alcôve qui nous permettait de ne pas nous faire voir des piétons des deux rues parallèles. Il faisait un peu sombre, mais je regagnais peu à peu mes quatre sens (celui du toucher n’ayant jamais véritablement disparu vu les signaux de douleur qu’il m’envoyait de mon crâne et de mon dos).

Pendant que mon corps se chargeait de la fatigue accumulée, je me mis à regarder mon sauveur. Première chose : il ne me disait rien du tout. Il avait un imper beige qui me faisait directement penser à un clochard. Il avait une barbe mal rasée, des cheveux bruns frisés sur la tête, et le regard d’un homme qui avait des nuits très agitées. Il était en train de fureter pour voir si on nous avait suivis, mais son manque de réaction induisait forcément un manque d’ennemis. Alexander et Julianne devaient être dans le coin mais ne nous trouvaient pas. La grenade avait fait son effet. Je prenais de grandes respirations tandis qu’un point de côté apparut pour me scier les côtes. L’inconnu me regarda d’un air déterminé. Il n’était pas venu me sauver au petit bonheur la chance. Sinon, il ne se serait pas trimballé avec du matériel de police sur lui. Quoique…

« Vous êtes de la police ?
_ Ta gueule. Pas un bruit. »


Sa voix était très grave, et comme hachée par de la poussière. Il fallut attendre une minute entière dans le calme pour qu’il daigne se retourner vers moi et me regarder d’un air totalement indéchiffrable, comme étonné que je fus ici. Il émit un long soupir audible avant de se gratter la tête. C’était un de ses tics : il n’arrêtait pas de se gratter la tête. Une réaction quand il ne savait pas quoi faire. Et malgré son intervention calculée, il ne savait pas quoi faire.

« Faut bouger très vite. La police va débarquer. Et faut surtout pas qu’elle nous trouve.
_ De quoi ? Je comprends rien !
_ Ecoute, Ed, les réponses te serviront à rien. Faut que tu te casses de la ville.
_ Pour aller où ? Comment vous connaissez mon nom ?
_ Va surtout pas à la gare. C’est là qu’ils vont t’attendre. Tu vas quitter la ville par le moyen de transport le plus sûr : tes pieds.
_ Mais pour aller où ? »


Il allait me répondre, mais une voiture de police passa avec des sirènes dans une rue. Le type compta en silence (ça se lisait sur ses lèvres), et à huit, il me prit par le bras et me tira dans la rue adjacente, dans la direction opposée. On trottait sans toutefois foncer comme des malades. Sa veste beige et sale était ouverte, ce qui me permit de voir qu’il avait à la ceinture un petit flingue dans la poche. Je lui demandais qui il était, d’où il me connaissait, mais il répondit par un grognement et accélérai la cadence. Je le suivis alors sans faire de bruit : il m’avait sauvé la vie (ça se disait comme ça dans mon esprit), ce n’était pas à moi de le faire chier. Il faisait attention à ne pas trop prendre les rues couvertes de monde ; il préférait les ruelles discrètes. Je commençais à avoir drôlement chaud mais je réussis à ne pas utiliser cette plainte pour relancer la discussion. Y avait trop de mystères, et je préférais y réfléchir doucement quand je serais tranquille plutôt qu’en pleine échappée d’une ville. L’autre ne me facilitait pas la tâche, en ce qui concernait de me rassurer : il marchait comme un gars de commando, regardant à droite et à gauche alors qu’il n’y avait que des murs. On tourna plusieurs fois, marcha pendant un bon quart d’heure avant que je ne lui repose des questions sur son identité et qu’il me lâche tout en continuant sa route :

« Putain ! Tu n’as pas beaucoup de temps, je n’ai pas beaucoup de temps ! Si tu te fais choper, tu te fais baiser. Si je me fais choper aussi, pareil. Alors tu la fermes à partir de maintenant, tu profites que quelqu’un s’occupe de toi. La seule chose à savoir, la seule chose que tu dois imprimer, c’est que tu ne me connais pas ! »

Il termina par grommeler dans sa barbe ; un des mots était un juron bien distinct. Je le suivis et on recoupa notre chemin avec une rue plus large. Il se fondait dans la foule comme une brique dans un cocktail. Il évitait de croiser mon regard d’ailleurs. Je trouvais ça très étrange. Il marchait de façon raide, et on ne pouvait pas dire qu’il était d’une inégalable discrétion. Chacun le voyant pouvait déduire qu’il fuyait les forces de l’ordre. Je me mis à mon tour à fureter pour voir si un des Voyageurs ne nous avait pas repérés. J’avais l’impression que le danger se terrait à chaque croisement, à chaque seconde. Une voiture nous dépassa soudainement : c’était une Lexus. J’en fis part à mon nouveau collègue qui décida alors de changer de route au plus vite. Les Lexus étaient des voitures plutôt rares en France, et on ne voulait prendre aucun risque ; Julianne conduisait une Lexus. On marcha pendant cinq bonnes minutes avant que l’instinct de survie de mon nouvel ami lui fit retourner la tête : Julianne était juste derrière nous et nous rattrapait rapidement sans faire aucun bruit. La rue n’était pas cependant pas très habitée, on ne serait pas ennuyé par les piétons. Sans même chercher à trouver une autre échappatoire, le clochard sortit le flingue de sa poche. Un Sig-Sauer (SP 2022), utilisée effectivement par la police française.

L’inconnu cria à Julianne de s’arrêter, de mettre les mains sur la tête, de s’agenouiller. Il beuglait comme un personnage cliché, si bien que je me mis à penser qu’il avait trop consommé de séries américaines (voire pire, françaises). C’était vraiment stéréotypé mais Julianne prit peur et obéit à tous les ordres. Ce n’était pas parce qu’une scène ressemblait à un nanar qu’on pouvait se permettre de ne pas faire ce qu’ordonnait un gars passablement agité du cervelet qui vous menaçait d’un canon de revolver. Il la pointait toujours et on recula doucement. On passa dans une rue et on se mit à courir comme des dingues. Et paf, c’était reparti…

On fonçait dans les rues à deux. Il se retournait régulièrement pour voir si elle nous suivait mais il ne me transmettait pas la réponse. Je comprenais l’importance de la fuite : avant qu’on ne l’ait vu, ou après si elle était un peu bête (ce qui n’était manifestement pas le cas de Julianne), elle avait prévenu les autres. Et même armé d’un flingue ou deux, je n’avais pas envie de voir Alexander dans mon champ de vision. Les bâtiments se faisaient moins chics au fur et à mesure de notre progression. On progressait dans une petite rue solitaire qui menait à un rond-point. Dès qu’on atteignit ce rond-point, alors que j’étais exténué et que je respirais comme un fumeur en phase terminale, le type s’arrêta et me dit :

« C’est maintenant que je te laisse, Ed. Tu continues à suivre la D-900. Tu la longes. Tu la longes pendant longtemps, très longtemps.
_ Combien ? Trois heures ?
_ Dix, onze, ça dépend de toi…
_ HEIN ? Mas je vais où comme ça ?
_ Tu quittes la France. Tu vas en Espagne. Pas de question. Tu vas arriver à le Boulou dans cinq heures, tu suivras alors l’A9, ou l’E15. Et cinq heures plus tard, tu te tapes La Jonquerra. Tu devrais trouver un bus.
_ Pour aller où, bordel ?
_ Pour aller à Roses. C’est près de la mer. Tiens, je t’ai écrit l’adresse. »


Il sortit un bout de papier cartonné où d’une main vraiment pas habile, on pouvait deviner « 210 Avinguda de Rhode, Roses, Espagne ». Je la pris et la mis dans ma poche.

« Pourquoi autant de trajet ?
_ Parce que là-bas, y a un certain Romero de Cualez qui y vit.
_ Il m’expliquera tout ?
_ Compte-y. Dégage maintenant. Faut que tu sois là-bas rapidement. »
En guise d’au revoir, je lui dis :
« Je vous remercie. Je sais pas qui vous êtes, mais merci.
_ Ouais. Si tu veux vraiment me remercier, prépare un paquet de chips pour la prochaine fois que je te sauverais la vie. »


Et je me retournai, puis je marchai. Alors que j’étais à bout de souffle. Mais je le fis parce que je n’avais pas d’autre choix, ou en tout cas, qu’on ne me laissait pas croire que je n’en avais pas d’autre. Je pouvais très bien rebrousser chemin et repartir pour Montpellier si je n’avais pas peur d’y être attendu, ou bien partir vers Paris. Je me rendis compte finalement que j’avais mon portable dans mon sac, mais pas mon portefeuille. En gros, pas d’argent de mon compte en banque. Je réussis à trouver dix euros pliés au fond de ma poche, mais on n’allait pas au bout du monde avec dix euros. Et peut-être pas à Roses non plus. Donc je préférais marcher et suivre mon destin comme si le Script de Dieu voulait que j’y aille. De toute façon, les Claustrophobes pourraient rapidement me retrouver sur Dreamland et on allait devoir régler nos comptes. Ce fut pour ça que je préférais aller à Roses : j’y trouverais peut-être un peu de protection. Et des explications. Et une journée de marche avec le risque de se faire prendre en stop par des voitures, ça n’était pas non plus la mer à boire.

La marche fut longue, et il faudrait une centaine de pages supplémentaires pour vous faire comprendre à quel point elle le fut véritablement. Je pris une pause au bout d’une heure. Je longeai la départementale ; à bonne distance tout de même, on ne savait jamais avec ces Lexus. Je traversai des paysages plutôt plats mais ensoleillés. Des marées de coquelicots, de blés, et même quelques fois, des forêts. Je tentais à chaque fois de me faire prendre en autostop mais personne ne s’arrêtait pour moi. Ce fut seulement deux heures plus tard qu’un conducteur de camionnette s’arrêta et me prit sur le siège passager. Il m’amena tout près de Boulou avant de bifurquer. Je le remerciai avant de continuer ma route avec mon baluchon. Le sentiment quand la camionnette partit dans une accélération soudaine fut que j’étais tout seul. Absolument tout seul, lâché dans le grand vide qu’était ce monde sans aucune explication. On me promettait la lumière au bout du tunnel, mais je n’arrivais pas à espérer assez pour que seule cette motivation fut suffisante. Ce qui me faisait marcher, c’était que je n’avais rien à faire dans ce foutu tunnel, sinon rejoindre la lumière. En sortir serait un bonus. Alors je marchais, marchais, et marchais encore. Ce fut seulement arrivé à le Boulou que je m’accordai une autre pause. Il était plus de treize heures. Je m’achetai un casse-dalle vite fait et m’assied sur un bain. J’étais en nage, et je ne savais pas si je serais capable de me lever après que j’aurais bouffé. J’avais mal aux pieds, aux mains, au visage, au dos rompu par la marche. J’en avais juste… juste trop trop marre. Si Jacob avait été à ma place, il se serait certainement barré chez lui en emmerdant le monde. Mais j’étais trop… seul pour faire quoique ce soit d’autre que d’obéir à ce qu’on me disait. J’entendis le vent m’apporter le rire de Jacky.

Personne ne me prit pendant le trajet de cinq heures qui m‘attendait. Ce fut sur mes jambes, deux heures plus tard, que je passais la frontière franco-espagnole. Le paysage était boursouflé de collines vertes que je grimpais et descendais en suivant l’autoroute qui s’appela bientôt l’E-15. Je me rapprochai de la route pour ne pas paraître suspect et pour qu’on ne m’interroge pas trop si on venait à me trouver aussi loin d’infrastructures humaines. Je ne savais pas combien d’heures de trajet il me fallait pour rejoindre un village, mais je croyais que je m’en foutais pas mal. Quand on s’attaquait à une tâche démesurée, la dernière chose dont on avait envie de penser était « quand ». Il n’y avait pas de « quand », on se concentrait juste sur le « comment ». Et donc en oubliant le pourquoi de ma marche, je continuais à marcher. Il fallut attendre deux heures pour qu’une voiture s’arrête à mon niveau. Je crus tout d’abord que c’étaient des flics, mais c’était juste un gros type bronzé avec un accent andalou à couper à la tronçonneuse qui voulait savoir s’il pouvait m’aider (je le devinai plus que je ne le compris ; j’avais fait de l’espagnol en classes mais c’était à un temps très lointain, quand les choses étaient encore simples, quand je ne connaissais pas Dreamland, quand je vivais chez mes parents, quand les chats avaient encore un peu de respect pour vous). Je le remerciai et me plaçai sur le siège passager en soupirant un grand coup. Mes jambes allaient pouvoir se remettre du contrecoup terrible de la journée. L’autre accéléra un grand coup et me déposa à la Jonquerra. Je lui fis un signe de main avant de reprendre ma route. Normalement, il devrait y avoir des bus par là si le type de ce matin disait vrai.

Ne trouvant pas ce que je cherchais, je sortis le petit bout de papier avec l’adresse que je devais rejoindre pour le montrer à tous les habitants (sans oublier de traduire l’écriture dégueulasse du clodo mystérieux). Il me fallut plus d’une heure pour obtenir une réponse potable. Je disais que j’étais français, que je baragouinais moins bien l’espagnol qu’un bébé hispanique, et je répétais « Gracias » à toutes mes phrases comme un signe de ponctuation. Je profitais de mes pérégrinations pour acheter un goûter et une bouteille d’eau. Je savais pas s’il me resterait assez pour le bus. Dans la ville, la lumière commençait à décliner lentement, à cause de l’heure avancée mais aussi parce que des nuages sombres avalaient la lumière, promettant une averse pour les marcheurs. Dire que j’avais même pas dit que ça pouvait être pire ; la vie était injuste. Mais en tout cas, je tombais sur une ligne de bus qui menait, soi-disant, à Roses. Pour être certain, j’en parlai au chauffeur, mais il secoua la tête négativement. Il me dit à peu près qu’il allait à Figueres, plus proche, « cercano ». Je lui montrais les miettes de mon argent. Il secoua la tête et soupira sous ses poils blancs mais il me fit un signe de monter. Je le remerciai (encore des « Gracias »), et m’installai confortablement sur un siège près d’une fenêtre. J’avais envie de m’endormir (ce que je fis un moment d’ailleurs), même si je somnolais plus entre Dreamland et le monde réel que dormir véritablement. Il semblait que j’étais trop réveillé pour repartir dans le monde des rêves maintenant.

A la place, alors que je me requinquai doucement, je tentai de me trouver un but dans ces conneries. Après ce moment de pause, je goûtai à la colère. Je goûtai à la haine. J’étais loin des Claustrophobes, et la peur avait disparu. Une flamme brûlait en moi ; pas la plus vertueuse, certes, mais elle émettait une lueur vengeresse. Je ne pouvais pas les laisser se foutre de ma gueule plus longtemps. Je m’en foutais du Royaume des Cowboys, de la guerre, et des conneries. Mais je ne pouvais pas me terrer après qu’on m’ait aussi violemment trahi. Le paysage espagnol défilait en moi tandis que je réfléchissais à ce que je pouvais faire pour leur faire avaler la monnaie de leur pièce. Je ne me rendais compte que de façon superficielle que j’étais dans un nouveau pays, et que des touristes lambda se raviraient de se savoir dans un endroit inconnu dont les seules différences avec la France étaient la température et le prix de l’Internet dans les cybercafés. Si seulement j’avais pu venir ici par ma propre volonté, je me serais bien éclaté… Mais pour le moment, j’étais en fuite (de trois, quatre personnes armées d’une Lexus ; ça faisait un peu exagéré), dans un bus pourri qui avait pris tout mon argent liquide. Je devais trouver un moyen de « rentabiliser » ce voyage ; j’établirais un plan d’action dès que j’aurais croisé ce Romero et saurais ce qu’ils voulaient. N’empêche, ça faisait deux types très bizarres que je croisais en très peu de temps. Cobb et ce clochard… Peut-être qu’ils étaient la même personne. Faudrait que je me renseigne dès que je pourrais.

Une demi-heure plus tard, le bus s’arrêta à Figueres. Je remerciai le chauffeur (encore « Gracias ») avant de trouver mon chemin avec pour seul indice le petit bout d’adresse. Heureusement, une vieille dame me montra la route à suivre (et m’expliqua en quelques phrases ce que je devais parcourir pour trouver ladite route). Je suivis ces conseils (et son doigt surtout), tournai, retournai, puis reposai la question à un autre passant. Je compris enfin que je pouvais suivre la C68 jusqu’à Roses. Et heureusement pour mes jambes, un autre conducteur me prit en stop. Je n’en pouvais tout simplement plus. Je me calai dans la voiture d’une dame au chignon serré avec un grain de beauté sous l’œil. Elle avait deux enfants à l’arrière qui n’arrêtaient pas de se disputer. Je n’étais pas assez compréhensif envers les chiards, mais j’assumais totalement. Venait un moment où je désespérais presque d’être monté dans cette bagnole. La dame tenta de me poser quelques questions mais elle comprit bien vite que je n’étais pas capable de poursuivre une discussion en espagnol. Elle laissa tomber, s’alluma une cigarette et traça la route. En haut, les nuages bouffaient le ciel avec voracité et l’air devenait humide. Si seulement Dieu pouvait éviter de me pisser sur la gueule…

On me déposa à mi-chemin ; j’en avais encore pour deux heures de trajet. A pied. J’espérais encore qu’un automobiliste ne ferait pas le difficile et me prendrait. Mais il y en avait de moins en moins, et il faisait semblant de ne pas me voir. Alors malgré la course-poursuite de ce matin, malgré cette journée à marcher et marcher sans aucune notion du temps et de l’espace, je tentais de mettre un pied devant l’autre péniblement. Et mieux encore, après plus d’une heure, les nuages noirs ne réussirent plus à se retenir et se mirent à faire pleuvoir sur la lande des gouttes très lourdes et froides. Et ce fut comme ça que je progressais, invisible aux voitures maintenant parce qu’on ne voyait plus rien : j’avançais difficilement, complètement trempé, n’arrivant plus à penser, la tête tournée vers le bas. Il faisait tout noir, et les voitures n’éclairaient qu’à peine les ténèbres en face d’elles. Moi, j’aurais bien voulu des phares pour voir devant moi. Je suivais la barrière, je suivais le sol, je suivais l’herbe et les ruisseaux. Mes pieds étaient gelés (fallait pas marcher dans les flaques, Ed, t’en avais pas besoin), mes vêtements l’étaient aussi, et ma progression fut ralentie par les intempéries, le vent, la fatigue, le poids de mes pensées et de mes sentiments. Je n’étais qu’une silhouette dans les ombres, perdue parce que je ne savais pas où j’allais. Je me souvins que je fus tombé dans la boue. Trois fois. A la troisième, il m’avait fallu vingt minutes pour me relever. Je savais parfaitement que je réunissais tous les éléments du pathétique, mais ces mêmes éléments me permettaient de continuer. J’avais hâte de faire culpabiliser tous ceux qui m’avaient foutu dans la merde, je voulais voir la tronche de Romero quand je ramperais devant sa porte et qu’il comprendrait que c’était à cause de ses conneries d’organisations secrètes que je me retrouvais ici. Je voulais qu’on souffre pour ce qu’on m’avait fait, qu’on me plaigne. C’était la dernière chose à laquelle j’avais le droit, donc je m‘y accrochais.

J’arrivais enfin à Roses, mais la nuit était tombée depuis longtemps. La pluie quant à elle, continuait de me massacrer sans prêter attention à mon infortune. Il ne me restait plus qu’à trouver la rue alors qu’il n’y avait aucun piéton dehors. Il fallait que je m’écroule quelque part, et le trottoir semblait un endroit prometteur. Une voiture de police passa dans la rue adjacente à la mienne. Je grognai, et décidai de trouver ma rue avant de tomber dans les pommes. Je vomis trois fois avant de réussir à bouger. Mon épaule était presque en sang à cause de la sangle de mon baluchon. Aaah, le grand Ed Free, perdu dans un pays inconnu, menaçant sa sangle de la laisser ici avec ses affaires. Etrangement, cette phrase me fit du bien : j’étais en aventures, mais dans le monde réel. Je ne m’en rendais compte que maintenant. Je décidais de commencer par longer la mer pour me donner un point de ralliement. Et la chance, magnifique chance que j’eus, ce fut de voir que la rue dans laquelle je devais aller (l’encre de l’adresse était illisible, mais je l’avais retenu à force de la demander aux passants des différentes bourgades), était celle qui justement était proche de la baie. Alors, le numéro de rue… Avingua de la Rhode… 110 ou 210 ? Autre chose à foutre que de réfléchir. 210. C’était parti, ça me disait bien la 210. Les derniers mètres furent un véritable chemin de croix : même si je savais que j’étais bientôt arrivé à destination, je craignais ce que je trouverais là-bas, et de ce que serait fait le lendemain. Pour une fois, ce qui se passait dans le monde réel était bien plus « palpitant » qu’à Dreamland. Je vomis deux fois de la bile avant d’arriver à une maison devant la plage. Dans la nuit, je distinguais juste une lumière allumée au premier étage. Elle était plutôt baraque, la baraque. Y avait un portail avec un jardin de belle taille avec un peu de végétation. Je passai par-dessus vu qu’il était fermé à clef. Il était vert, je croyais, le portail. Le lampadaire dehors ne m’aidait vraiment pas. Je me cassais la gueule sur la descente, et mon menton cogna violemment sur les dalles. Je réussis tout de même à me relever. Y avait une sonnette. J’appuyai sur la sonnette. Normalement. Mais en rajoutant trente secondes de plus. J’espérais que je me trompais pas d’endroit. C’était peut-être la 110 finalement. Je pris mon petit bout de papier pour le montrer comme preuve de je-ne-savais-quoi malgré le fait qu’il ressemblait plus à un rhinocéros comprimé qu’autre chose (ouais, j’étais pété) et attendis qu’on s’occupe de mon cas.

Un gars ouvrit la porte. Il devait pas avoir la trentaine. Peut-être vingt-cinq ans. Je m’en foutais. Il avait des lunettes. Il était en caleçon, j’avais dû le faire chier pendant je savais-quoi. Il était pas en train de dormir en tout cas, quand j’avais sonné. Je souris. Il me répondit en colère :

« C’est pour quoi ? Vous êtes qui ?
_ Romero ?
_ C’est bien moi, mais vous êtes qui ? Portal ?
_ Presque… Vous connaissez Portal ?
_ On sert pas de ça ici, pauvre con ! »


J’étais dans un bar, et un serveur qui ressemblait à un caillou mâché avec une tenue de smoking braillait. J’étais où, putain ? Au Royaume des Cowboys. J’avais dû tomber dans les pommes devant Romero. Avec un peu de chance, je lui vomirais dessus inconsciemment tandis que je prenais un verre dans un pub.
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MessageSujet: Re: Ed Free Versus The World Dim 22 Juil 2012 - 17:08
La salle était beaucoup plus remplie qu’à Lemon Desperadoes. En fait, la ville semblait plus chic. Je jetais un coup d’œil par la fenêtre : les gens étaient mieux habillés, il y avait pas mal de carrioles, les maisons étaient bien blanches et rayonnaient au soleil. L’ambiance dans le pub était plus décontractée, et on ne s’attendait pas à trouver un bandit qui vienne voler le coffre. Sans lever le petit doigt tout du moins. J’avais oublié à quoi pouvait ressembler un endroit civilisé à Dreamland. Le caillou m’engueula encore et je lui commandais de la bière, boisson universelle à toutes les cités de Dreamland. Il partit avec un plateau en tentant de garder son insulte pour lui, insulte qu’il fit sortir par un grognement mal élevé. J’étais donc à Dreamland, toujours dans le Royaume. Par contre, je n’avais pas mon panneau de signalisation. Mais je possédais mes lunettes de soleil magique qui me donnaient un avantage sur la perception. Bon, okay, je pouvais facilement les trouver mais pas trop les poutrer, ces connards de Claustrophobes. D’ailleurs, je regardais s’ils n’étaient pas dans les environs, ayant pensé à moi pour me retrouver dans ce monde-ci. Je ne voyais personne mais ça ne voulait pas dire que j’étais en sécurité. D’ailleurs, j’étais où ? Je posais la question à un voisin d’une autre table et il me répondit que j’étais à Kangass. Je faillis lui dire que c’était un nom de merde mais il était certainement natif d’ici et je ne voulais pas le vexer. J’étais lessivé mentalement. C’était le seul problème de Dreamland, on ne pouvait jamais se reposer véritablement : l’esprit avait toujours un truc à faire et si on s’habituait à cette gymnastique mentale au bout d’un certain temps, il y avait des jours où ça vous retombait en pleine gueule.

Et comble de surprise, je vis quelqu’un qui grimpait sur la table. Fino. Je cherchai partout voir les autres débarquer. Ils allaient me sauter à la gorge et pourrais me tuer ou m’emprisonner. Mais le phoque me calma avec le seul mot possible :


« SEUL ! Je suis seul, le gland, t’inquiète pas. Je les ai laissés dans leur merde.
_ Putain, tu m’as fait peur !
_ Tout le temps, Ed. Mais ça fait cinq jours qu’on s’est pas vus toi et moi, on doit avoir des tonnes de trucs de merde à se raconter. Je te propose mon histoire contre ton histoire. Aaah, merci pour la bière, prenez-en une pour le jeune homme aussi pendant qu’on y est.
_ C’était ma bière.
_ Je n’ai rien à foutre de ton histoire, mais tu as intérêt à savoir la mienne. Alors tu la fermes et tu me laisses boire. »


Mon cœur faisait encore des sauts dans ma poitrine, je n’avais pas le courage de lui répondre. Alors je lui racontai tout ce qui m’était arrivé les nuits dernières ainsi que la veille. Fino faisait semblant de ne rien écouter mais je le voyais voir faire quelques rictus amusés quand je lui expliquai que j’ai dû voyager pendant dix heures comme un clodo pour arriver devant un certain Romero. Ce nom ne lui disait rien en tout cas. Et malgré la description un peu détaillée du gars qui m’avait sauvé à Perpignan, il ne put pas m’aider. En ce qui concernait Cobb, il m’avoua avoir épluché son répertoire illégal de gens qu’il connaissait pour me sortir de là dès que j’aurais trouvé un moyen de m’évader de ma cabane. Son ton empêchait toute interrogation sur le lien qu’ils avaient tous les deux. Je commençai à en avoir ras les pâquerettes des mystères mais il y avait plus urgent. Ce fut ensuite à Fino de m’expliquer que loin de vouloir m’aider, il avait détesté qu’on ne le mette pas dans la confidence pour être certain que je ne fus pas au courant de leur plan par son intermédiaire. Je comprenais parfaitement pourquoi ils ne lui avaient pas fait confiance et j’aurais fait de même si j’avais été à leur place. Interdire quelque chose à Fino était le meilleur moyen pour qu’il le transgresse. En tout cas, il avait décidé de se rebeller à sa manière.

« Votre bière.
_ Merci.
_ Il faut payer maintenant.
_ On est si louches que ça ? »
, demandais-je sans regarder le serveur. Puis je me souvins que j’étais en train de parler à un bébé phoque en peluche. Fino paya de sa poche. Puis il reprit son histoire :
« D’ailleurs, j’ai ramené un petit quelque chose. » Juste après qu’il me dit ça, une voix d’homme mûre venant de derrière moi me salua. Et comme une fleur, Monsieur Portal s’assied à la chaise d’à-côté. Qu’est-ce que c’était que ce bordel ?
« Je lui ai tout raconté, comme quoi il avait été prisonnier, qu’on le cherchait quand on avait besoin d’un troufion à exploiter, et tout le bazar. Je lui ai dit que t’allais calmer la situation du Royaume et tout remettre à plat. Ça lui a plu. Donc il est allé voir Julianne qui était présente pour lui dire qu’on se cassait et qu’on partait te rejoindre.
_ Il a pas osé être si con ?
_ La sincérité avant tout »
, répondit Monsieur Portal sans se rendre compte que je l’avais insulté. Fino ricana avant de rajouter :
« Julianne a voulu l’assommer et devine quoi… Monsieur Portal l’a poutrée. »
Je gardai mon calme, je ne dis rien, et je restai figé comme une photographie avec le nez dans la chope. Je lui demandais de répéter.
« Yeaaah… Notre ami l’ermite a massacré la pute aux dreadlocks sans le moindre effort. M’est avis qu’il pourrait être plus fort qu’Alexander…
_ Attends quoi ?!
_ … ce qui explique le fait qu’ils ne sont pas en train de nous poursuivre et qu’ils ne le feront jamais. Parce qu’ils ont peur de Portal. »


Mais il s’était jamais battu ! Il était jamais sorti à l’extérieur ! Il avait même pas eu d’occasion réelle d’utiliser son pouvoir ! Depuis quand il pouvait égaler quelqu’un d’aussi expérimenté que Julianne sans entraînement ? Fino appela ça un don. Les Voyageurs ne naissaient pas égaux, n’est-ce pas Ed ? Portal tenta de se justifier en disant qu’il s’était amusé à utiliser son pouvoir et à en chercher toutes les possibilités chaque nuit quand il était dans sa cabane. Quant à se battre, il suffisait de garder son sang-froid et de réfléchir optimalement. C’était un con ou un génie. Un con génial. Déjà mieux que moi qui étais un congénital. Fino reprit :

« Bon… maintenant que chacun sait où il en est... On va pouvoir s’occuper de la situation.
_ Je crois que j’en ai aucune envie.
_ Bien sûr que si t’en as envie ! Tu retrouves l’Artefact, et tu pourras l’échanger à Maze pour qu’il te foute la paix. Et contre votre liberté à tous les deux. Et moi, j’en tirerais un beau paquet de pognons. Puis, il est temps de montrer qui sont les boss, ici. Vous avez pas envie de prendre votre revanche, sérieux ? Portal, tu vas pouvoir te venger à ta sauce. Ed, c’est le second souffle qui s’offre à toi. Montre qui t’es. Et sois ma vitrine de la badassitude.
_ Tu lâches jamais une idée ?
_ Dis surtout que je suis pas assez con pour en oublier une. Va falloir que tu m’écoutes, Ed, et que tu appliques TOUS mes conseils. Tu t’en sortiras pas sans la tchatche, la manière, le style. Parce que pour réussir à tirer son épingle dans la fausse gluante dans laquelle le Royaume est empêtré, il va obligatoirement t’en falloir.
_ T’as un plan…
_ A nous trois, on va monter une armée. Et nos soldats seront toutes les miettes que les grands laissent partout à force de bouffer comme des porcs. On pourra pas renverser la situation tous seuls. Mais avec des pauvres types qui ont tout perdu, avec des rebelles, avec des contestataires, avec des concurrents de petite taille comme les indiens et autres… Si on les rassemble tous, on peut tout raser. »


Fino avait pour lui deux qualités parfaitement complémentaires. La première était de pouvoir trouver des arguments en faveur de n’importe quoi. La seconde était de pouvoir être extrêmement persuasif. Ce qui lui permettait donc de pouvoir prouver à Greenpeace que la chasse à la baleine permettait de maquiller les putes et donc que les hommes sachent quelle femme éviter. Et le pire, c’était que Greenpeace pourrait l’écouter sérieusement. C’était dans ce même ordre d’idées qu’il était parvenu à me convaincre de devenir quelqu’un de badass pour pouvoir sauver le Royaume. Petit phoque de merde. Je revins aux nuits précédentes, enfermés pour des raisons de merde, le visage sérieux d’Alexander qui me congédiait en taule pour vouloir sauver des innocents, son souffle sur ma nuque quand il avait tenté (en plein monde réel !) de m’attraper à nouveau. On n’avait pas la même vision des choses. Le fait que Fino ait une idée qui pourrait largement m’aider m’arracha un sourire que je pourrais de qualifier de salaud.

« J’accepte, Fino. On va tous les défoncer.
_ Pareil en ce qui me concerne. »
, fit Portal sur le ton de la discussion. « J’ai hâte de voir Dreamland, et je me demande quel effet ça fait d’être quelqu’un de… physiquement amélioré.
_ Parfait mes deux crétins. Voici deux informations supplémentaires. Premièrement, on va partir vers Great Sleet, une sorte de chaînes de montagnes ; la Clef était enfermée là-bas. Pas mal de monde y vont pour chercher des indices, et surtout, c’est là-bas que les rebelles et ceux qui n’ont plus de village se réfugient, à cause des cavernes. Alors si on veut commencer à recruter, on sera parfaits là-bas. Seconde, et cramponne-toi bien, Ed… Les Claustros avaient une fausse Clef. Alexander a pété une durite là-dessus, d’ailleurs. On s’en est rendus compte juste après que tu as été foutu en cage. »


Ça faisait longtemps que j’avais arrêté d’être surpris. Mais ça me faisait mal au cul de savoir qu’on ne savait plus où était la Clef. Pourtant, c’était Maze qui nous l’avait donné en mains propres. Il n’avait pas pu se tromper. Donc la seule hypothèse, c’était qu’on nous l’avait piquée pendant nos recherches. Mais qui était le dingue qui avait pu chiper une Clef à Alexander, le bras droit de Maze ? Qui était assez puissant, assez sournois, assez légendaire, pour avoir réussi à nous entuber bien profond sans que personne ne le remarque ? Fino me dit que si j’avais été pas assez bien accroché à cette révélation, il faudrait que j’aille me chercher du cordage et que je fasse des nœuds très serrés, parce qu’il avait deviné qui avait réussi ce tour de force en glanant quelques informations.

__

Les Mismatched avaient perdu leur nouveau cheval, tout simplement en obligeant de l’accrocher quelque part tandis qu’eux partaient chercher du bois pour le feu qui allait leur permettre de faire un barbecue ce midi. Le cheval avait décidé de partir seul dans son coin, et le duo pathétique n’avait pu rien faire d’autre que de lui hurler de revenir avant qu’il ne disparaisse dans l’horizon. Maintenant, ils étaient perdus au milieu d’une lande désertique martienne, avec cinq bouts de bois qui refusaient de griller et une sorte de lièvre galeux mort qui avait un œil sorti de son orbite. Le leader Three sortit une boîte de conserve de sa poche et se dit que même si ça faisait pas très « bandieuh » et que le repas serait froid, au moins, ils auraient à bouffer.

« Maieeeuuuuh. Ce cheval était trop stupide. On en trouvera un autre, et il sera très docileuh.
_ Anéfé.
_ Pour le momenheuh, fais-y voir la clef ? »


L’acolyte sortit une magnifique clé de sa poche, qu’ils avaient piqué à une calèche pas loin d’ici. Elle devait avoir beaucoup de valeurs : toutes les clés étranges semblant incapable d’ouvrir une porte conventionnelle étaient de valeur. Ils allaient pouvoir la revendre contre un autre cheval.

Anéfé n’était pas n’importe quelle Créatures des Rêves. Il pouvait dupliquer n’importe quel objet qu’il touchait. Mais si on se penchait plus en détail, il semblerait qu’il puisse extraire l’essence de l’objet et laisser une coquille vide derrière. En gros, il pouvait dupliquer n’importe quel objet, mais pas que. Il laissait derrière lui une représentation de l’objet tel qu’il était avant. Mais seulement l’apparence. C’était pour ça qu’il était incapable de multiplier les aliments sans que les faux n’eurent plus aucun goût ni valeur nutritionnelle. Les objets perdaient leur pouvoir magique, les plantes perdaient la vie qui les caractérisait, etc. Ça ne marchait évidemment pas sur les êtres vivants un peu évolués. Mais ils avaient trouvé le jackpot pour une fois. Même s’ils ne savaient pas jusqu’à quel point. Vendre la Clef pour un cheval, c’était vendre le territoire de Manhattan pour une poignée de dollars.


__

Vous connaissiez tous le sentiment de se réveiller doucement, de profiter de notre esprit engourdi par le sommeil, puis de se rendre compte entre deux battements de cils que vous n’étiez pas dans votre chambre. Mais d’habitude, on réalisait bien vite la situation, on se disait « Ah oui, c’est vrai » parce que vous vous souveniez ensuite que vous étiez chez un ami après une soirée, chez votre grand-mère qui a insisté pour que vous passiez les vacances chez elle malgré le fait que vous ayez insisté pour ne pas venir (et perdu contre votre grand-mère, d’ailleurs), ou encore chez un coup d’un soir (et il était généralement temps de mettre les voiles avec la discrétion d’un ninja). Toute cette parenthèse pour expliquer le sentiment supérieur, que vous avez déjà peut-être vécu (situation propice sous des soirées aussi) : se réveiller dans une chambre inconnue, se dire qu’on n’était pas dans son lit dans un premier temps, se souvenir que c’était normal parce qu’on n’était pas chez soi effectivement, puis en dernier lieu se dire que c’était bien beau de savoir où on n’était pas, mais qu’on ignorait quand même où on était.

Voilà pour les premières secondes de mon réveil. Pour la suite, je me rendis compte (oui, ça venait toujours en second quand on se réveillait) que mon ventre était plus brûlant qu’un barbecue allumé depuis des heures dans un jardin bourgeois, que j’avais envie de vomir, que mes couettes étaient trempées de sueur et que mes jambes étaient plus raides que des branches de bois sec enroulées dans des barbelés. Ma bouche me faisait mal comme si mes deux mâchoires s’étaient faites la guerre pendant des heures, et qu’elles avaient toutes les deux perdues. Tandis que mes yeux papillotaient à cause de la lumière provenant d’une large fenêtre sur le côté avec des rideaux très légers, je tentais peu à peu de reconstruire les événements. J’étais pas chez les flics, c’était déjà ça. Je pensais que j’étais chez Romero, que ce pauvre bonhomme qui avait découvert un clochard sur son perron s’était souvenu qu’il l’avait demandé à un type mystérieux armé d’un Sig Sauer. A-côté du lit, discret, un seau bleu en plastique n’attendait que de se faire remplir. Apparemment, je n’avais pas vomi pendant mon sommeil (de toute façon, je n’aurais certainement pas cherché la bassine). Il me fallut une demi-heure de calme (malgré un vague fond de bruit venant de dehors) avant de réussir à trouver les forces de me lever, comatant à moitié.

A moitié parce que je le voulais, et moitié parce que la fatigue me battait encore au bras de fer, cette dernière me fit un croche-pattes et je m’affalai tout du long sur la moquette beige. Je me rendais compte ensuite, sur le sol, que la chambre disposait d’un lit double, d’une très grande étagère, de tableaux, que le papier-peint était d’une couleur douce entre le beige et le rose, et toutes ces choses inutiles. Je réussis à tenir sur mes jambes une bonne fois pour toutes, et j’ouvris la porte. J’étais à l’étage, le premier (il y en avait un second). J’entendais une conversation en bas, mais j’étais bien incapable de savoir si mon Romero s’y trouvait. A moitié me cognant contre des murs qui tanguaient, je descendis vers une salle à manger plutôt belle, très ouverte et très lumineuse. Je vis à une horloge qu’il était plus de onze heures vingt. L’escalier menait vers le milieu de la pièce spacieuse, d’où se tenait Romero, assis à une table ronde et drapée fraîchement débarrassée du petit-déjeuner, discutant joyeusement avec une autre personne que je ne parvenais pas à voir. Je descendis encore quelques petites marches comateuses, et je pus voir que Romero m’avait entendu. Il me fit un salut un peu hésitant et me souhaita le bonjour. A l’autre bout de la table, un verre dans les mains, Ophélia, en chair et en os, dans une robe blanche et verte, me fit un grand sourire avant de me dire un truc que mes oreilles refusèrent d’écouter. A cause des différents événements de la veille et de Dreamland, à cause de mon état de fatigue avancé comme si je n’avais jamais dormi depuis mon marathon personnel, à cause de mon esprit jamais en paix qui refusait tout ce qu’il voyait, je m’entendis mentalement adresser une prière à Dieu qui devait se résumer par « Ménage-moi, abruti. ». Ma tête demanda sans mon accord aux pieds de remonter se coucher sans passer par la bouche, mes pieds acceptèrent, se retournèrent et se mirent à monter les marches. J’invectivai mes jambes douloureuses, et j’entendis les deux autres se relever comme si j’allais tomber dans les escaliers. Ce que je fis effectivement, vers l’avant.

Quand je repris conscience une minute plus tard dans un siège en cuir vert foncé, Ophélia m’observait de crainte que je ne parvienne à m’affaisser encore plus bas. Je tentai de prendre un peu d’appui sur le fauteuil mais une main chaude retint mon poignet en croyant que j’allais me casser la gueule. Je remerciai la fille du bout des lèvres avant de réussir à m’installer confortablement. Romero passa dans le côté gauche de mon champ de vision et me servit un plateau sur lequel traînaient deux tartines de pains grillées. Le paradoxe s’imposa à la vue de ce plateau : j’avais si faim que je pourrais engloutir le meuble sur lequel il était posé, mais ma langue me promettait que si la moindre miette de ce truc passait par lui, elle ferait en sorte de transformer son goût en cendres. Et ne me promettait pas de ne pas vomir. Romero me souhaita chaleureusement un bon appétit avec un sourire très aimable. Putain, ça faisait du bien de voir qu’on n’allait pas me foutre à la porte. Je m’emparai doucement du jus d’orange : il avait un goût dégueulasse, comme coupé à l’eau croupie. Je savais que c’était la faute à mon état fiévreux. Romero s’assied sur un grand canapé et dit :

« Je pense que t’as beaucoup de choses à nous raconter. » Perdu mec, ça marcherait pas comme ça. Je testai ma voix dans un gargouillement peu séduisant et réussit à articuler :
« Pas moi. C’est vous qui m’avez fait envoyer ici…
_ Ah bon ? Depuis quand ? Je ne te connaissais même pas avant que tu dégobilles devant le palier.
_ On m’a dit de vous rejoindre…
_ Quoi ? Et tu peux me tutoyer, tu sais ?
_ Les garçons, on va attendre qu’Ed se remette un peu de son aventure et on parlera, ça vous dit ? »


Ophélia, la voix de la raison, comme d’habitude. Je ne finis pas mes tartines, je ne passai pas par la case « déjeuner ». J’étais plutôt remonté dans mon lit et je tentai d’y ordonner mon esprit doucement, sans accroc. Ce fut seulement vers quinze heures que je remarquai que j’avais pas mes habits de la veille. Un polo rouge plutôt confortable et un vieux jean. Je préférais pas vérifier pour le caleçon. Bon sang… Ophélia, quoi… Rien que ça… Mon esprit partait dans tous les sens, mais n’oubliait pas de me rappeler régulièrement (toutes les trois secondes ?) la dernière phrase que je lui avais craché avant qu’on ne se quitte à Dreamland. Je m’en voulais maintenant. Pendant que je me reposais, ma tête partait à cent à l’heure et je n’arrivais absolument pas à la suivre. J’étais dans ma sphère. Je n’avais aucune idée de si j’étais heureux ou malheureux des tournures des événements dans les différents mondes. Pour le moment, la New Wave et les Claustrophobes étaient si loin de mes préoccupations… Je les en oubliais presque. J’étais trop paumé pour quoique ce soit de toute façon. Je ne perdais pas de temps dans le lit : je me restructurai, je tentai de ne pas perdre pied, de trouver une cohérence à tout ça, ou au moins d’apprendre à faire sans. J’étais un programme informatique en train de se mettre à jour. Et en attendant, je ne faisais strictement rien. Au bout d’un moment, le ventre fut plus serein, ma tête fut moins lourde, mes jambes étaient en état de fonctionner et je pensais à peu près correctement. Par contre, j’étais toujours aussi fatigué, et je savais que je ne trouverais ma pêche d’origine qu’après une autre nuit de sommeil.

Vers dix-sept heures, la porte de ma chambre s’ouvrit devant une Ophélia un peu circonspecte. Elle hésitait avant de traverser la porte, inquiète de savoir si j’étais toujours fâché du semi-pétrin dans lequel elle m’avait fourré. Je tentai de son hésitation avec un faible :

« T’es encore plus jolie dans le monde réel qu’à Dreamland. » Signe implicite que y avait pas de problèmes. Elle s’approcha sans demander son reste et s’assit sur le lit tandis que je l’imitai douloureusement en faisant grincer ma colonne vertébrale. Elle répondit :
« Je suis pas jolie à Dreamland ?
_ J’ai pas dit ça. »
Elle rigola. Avant d’amorcer d’un ton plus sérieux :
« Pourquoi t’es là, chez moi ? Et c’est qui Portal ?
_ Oh la la… Je te dirais ça au dîner. Laisse-moi juste me reposer encore un peu. Je suis perdu.
_ Très bien. On mange vers vingt-deux heures en tout cas. Tu pourras grignoter un truc plus tôt si t’as faim. Et si tu veux des charentaises, on en a cinq paires. Je te montrerai où elles sont.
_ Merci… Je pense que je vais piquer dans la cuisine en attendant le repas
_ Pas de problème.
_ Eh ! Ophélia… Lemon Desperadoes… »
J’avais pas posé de questions, mais sa mine sombre n’avait pas besoin de me demander la suite, ni de me répondre pour que je comprenne. Ophélia exprima ce que j’avais deviné, avec un lugubre :
« Détruite. »
La porte claqua.

Une rage inextinguible gonfla dans ma poitrine ; Jacky avait encore eu raison. Les Claustrophobes avaient détruit Lemon Desperadoes. Même si ça n’avait pas été confirmé, je le sentais. J’envoyai trois coups de poing de fureur sur l’oreiller le plus proche et je m’écrasai sur le lit, mort de fatigue.

Malgré les remous de mon estomac, j’avais réussi à tenir jusqu’à vingt-et-une heure trente sans prendre une miette. Je descendis lentement vers la salle principale de la baraque, toujours en sueur. Il faisait chaud dans ce putain de pays, la pluie de hier soir n’avait pas suffi à faire baisser le thermomètre de cette journée. Je trouvais pas Ophélia, mais un bruit de grillade dans la pièce d’à-côté m’attira. Je fis tout pour refuser l’odeur qui me mettait l’eau à la bouche. Romero était en train de faire revenir des oignons et s’apprêtait à mettre de la viande dans une poêle. Il me souhaita à nouveau bonjour comme si on était une nouvelle journée. Il avait un accent hispanique certain. Il me fit un signe pour me demander d’attendre là, remua un peu les oignons, et se détacha de la cuisinière pour me serrer la main vigoureusement comme si on se voyait pour la première fois. Ce type avait une aura qui le rendait super sympa. Charismatique, bien portant, il me faisait très bonne impression. Il ne semblait pas me dénigrer, me prendre pour une merde. Personne chaleureuse. Pendant la poignée de mains, il se présenta :

Je suis le petit ami d’Ophélia. Je sais pas si elle t'a parlé de moi, Romero. Ravi de te rencontrer. »

Pardon ?
Détruire sa main, arracher sa main, faire frire sa main, la jeter dans la poubelle, découper le corps, noyer toutes les parties et faire disparaître ce sourire de merde sur son visage de merde dans cette maison de merde. Il me fallut cinq secondes pour réagir, le temps qu’une pensée fugitive de moi en train de lui péter tous les os du corps avec une brique disparaisse de mon esprit.

« Ed Free. Tout le plaisir est pour… moi… ?
_ T’as l’air encore un peu fatigué.
_ Je pense que ça passera.
_ Tu nous as fait une frayeur, tu sais, la nuit dernière ? Ophélia est descendue, et… ohlala, la frousse qu’elle a eu quand elle t’avait reconnu. Elle m’a expliqué que tu étais un Voyageur… »
Ta gueule. « et tout et tout… Mais effectivement, ton nom me dit quelque chose. C’était toi à Hollywood Dream, non ? Contre le Major. Putain de merde, t’es le mec le plus chanceux que je connaisse maintenant. » Mais vas-y, dis que je suis une merde. « Je connais Jacob Hume aussi. J’aimerais bien le rencontrer, il a pas l’air d’être con. » Okay, tu faisais vraiment tout pour que je prenne la poêle brûlante et que je te frappe avec jusqu’à ce que tu ressembles à un marshmallow. Je lui fis un petit sourire, un petit « ouais » et je me cassai de la cuisine pour m’asseoir comme une masse sur le siège. Mon ventre se contractait et tentait d’étrangler mon cœur. Putain… Elle me l’avait dit en plus, qu’elle avait un petit copain. C’était à Carnaval Garbage, je m’en souvenais… Juste après qu’elle m’ait pété la gueule à cause d’illusions… C’était une longue histoire. L’adjectif « dépité » était un euphémisme.

Ophélia sortait de la douche quand elle me vit sur le siège. Elle embrassa Romero devant la cuisinière, commenta sa « cuisine si formidable et gnagnagni et gnagnagna » avant de s’asseoir devant moi. Elle avait les cheveux un peu mouillés, elle était super belle. Savoir que l’enfoiré qui m’empêchait d’aller plus loin avec était tranquillement en train de retourner de la viande dans une cuisine toute proche me faisait déprimer. Echec sur toute la ligne. On tenta de discuter, mais même moi pouvais ressentir le malaise dans ma voix. Heureusement, je réussis à le masquer en intentant mon état déplorable. Elle me dit que c’était une « maison de vacances » de ses parents, même si en réalité, c’était la maison de ses grands-parents maternels qui avaient accepté de prêter la maison à sa petite-fille puisqu’ils partaient eux chez les parents, beaucoup plus loin, dans les environs de Barcelone. J’écoutais son histoire, faisais tout pour être agréable mais j’étais effondré intérieurement. Et Ophélia en continuant d’expliquer un peu sa vie en rajouta une couche :

« Ils ont pas de problème avec Romero, ça fait longtemps qu’on est ensemble. On se retrouve souvent ici justement, pendant les vacances. Je suis plutôt sur la France, il est plutôt en Espagne mais on réussit quand même à se voir souvent. Il monte sur Paris dès qu’il en a l’occasion. Je lui ai souvent demandé combien d’argent il perdait pour me voir, il me répond toujours : Pas assez. »
Que ce connard crève dans la rue comme un clodo fauché.

Le dîner fut excellent, mais j’étais tellement de mauvaise foi que je n’arrivais pas à le dire à Romero. Je fis mine de dire que c’était ma gorge qui continuait toujours à rendre indigeste tout ce que je mangeais, et blablabla. On était dehors, sur une terrasse qui donnait pile sur le crépuscule. C’était un paysage parfaitement romantique, et la seule ombre au tableau était ma pauvre personne, la troisième roue du tandem, totalement déconnectée de la réalité (et de Dreamland aussi, pendant qu’on y était). Je me sentais terriblement seul. C’était une autre forme de solitude que celle que j’avais éprouvé sur la route, marchant et me faisant doubler par des voitures. Avant, c’était la solitude « Personne ne peut t’aider parce qu’il n’y a personne » ; maintenant, c’était « Personne ne peut t’aider parce que c’est personne qui te fout dans la merde ». Personne… ouais, j’avais personne à qui me confier. Tandis que le couple faisait marcher la discussion à eux seuls, étant moi-même trop abattu pour parvenir à intéresse qui que ce soit, je mangeais en silence. Au loin, on pouvait entendre la mer qui s’ébattait sur la plage. Quelques cris d’oiseaux. Et aussi des gens dans la rue qui commençaient à faire la fête. Le soleil allait bientôt s’éteindre derrière des montagnes. Ophélia éclata d’un rire franc après une plaisanterie de Romero ; je n’avais pas besoin de ça. Vraiment pas besoin. Mais je contenais le tout. J’endurais. Aussi mal cela faisait-il. J’étais un trouble-fête dans leur vacance, je le savais, alors autant le jouer jusqu’au bout. Ophélia alluma des bougies quand le soleil se barra, et une odeur de cire brûlée vola dans les airs, folâtre. Le jeune homme en profita pour sortir d’un baluchon une feuille de papier et de me la présenter. Il y avait écrit en en-tête : « Paraiso ». C’était une sorte de document publicitaire. Ophélia soupira joyeusement :

« Romero… C’est pas le genre d’Ed.
_ Allez ! Au pire, je fais juste de la pub, hein ? »
, fit-il gaiement.

Sur le papier, je pouvais lire rapidement le concept de Paraiso : un rassemblement de Voyageurs, une promesse de ne jamais causer du mal à autrui, et si on le pouvait, de ne jamais utiliser son pouvoir. Effectivement, il avait mal visé Romero, le si grand cuisinier. Devant son sourire béat comme s’il me proposait de devenir président, j’avais envie de lui faire bouffer son papelard. Il m’expliqua le principe plus en détail, bien que son projet m’intéressait autant qu’un documentaire sur la fabrication de cartons en Belgique :

« C’est moi qui ait créé le groupe. On est déjà plus d’une soixantaine de Voyageurs à avoir signé. On tente de montrer que les Voyageurs peuvent être calmes et pacifistes. Qu’on est responsables. Et pour ça, pas meilleure preuve que de rejeter notre pouvoir qui nous monte à la tête. Ophélia a rejoint le groupe en cours, on s’est connus comme ça. »

Calmes et pacifistes ? Est-ce que j’avais la tronche d’un gars qui était prêt à être calme et pacifiste ? Je définissais les seuls moments de calme comme un entre-deux-bastons. Et quant à pacifiste, j’assimilai ce mot à « passivité ». Jacob était quelqu’un de pacifiste, quelque part. Mais il était capable de se battre quand il estimait ça nécessaire. C’était pas une andouille, Jacob. J’aurais bien voulu démonter toutes ces conneries point par point pendant des heures, mais j’étais trop fatigué. Puis je n’avais pas envie d’insulter Ophélia, ni de provoquer une bagarre avec elle. A la place je terminai une orange et filai me coucher pour disparaître de la vue du couple… Sensation de merde. Conneries, tout ça, conneries. Alexander and Co., conneries de merde. La New Wave, une bande de clowns merdiques. Ce fut rageur que je me mis sur le lit sans passer sous la couette (il faisait trop chaud pour ça, non merci). Maintenant, j’étais prêt à en découdre. Puisque le monde réel était finalement pourri, puisque Romero, le Voyageur calme et pacifiste et qui cuisinait super bien, m’avait ôté tout espoir du côté d’Ophélia, il ne me restait plus qu’à me donner corps-et-âme à Dreamland et la nasse dans laquelle était tombée le Royaume des Cowboys. Calme et pacifiste ? J’allais lui en donner, du calme et du pacifisme.
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